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LUCA DI FULVIO

Les enfants de Venise

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À mon Élisa 


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J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, […] j’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien.

Lettre de Saint Paul aux Corinthiens , I, 13

Première partie

Automne 1515 — Hiver 1516

ROME — NARNI — APENNIN CENTRAL — MER ADRIATIQUE — DELTA DU PÔ — TERRITOIRE D’ADRIA — MESTRE — VENISE — RIMINI

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1

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Le chariot des ordures, le “char à merde”, comme on l’appelait dans le quartier de l’Angelo, passait une fois par semaine, le lundi.

Ce lundi-là, après cinq jours de pluie ininterrompue, il peinait à avancer dans l’espace étroit du vico della Pescheria, et par moment, les moyeux des roues frottaient contre les murs des maisons. Les cinq forçats enchaînés aux brancards, de la boue jusqu’aux chevilles, ahanaient pour tirer les roues hors des trous où elles s’embourbaient. Leurs chausses de mauvaise laine, lourdes et trouées, étaient crottées jusqu’à l’aine. À l’avant du chariot, deux forçats, enchaînés l’un à l’autre, ramassaient les seaux remplis d’ordures et d’excréments déposés devant les portes ou les cours d’immeuble, et les vidaient dans le grand baquet fixé à la plate-forme. Quatre hommes d’armes surveillaient l’écœurante procession : deux à l’avant, deux à l’arrière.

Une petite foule hétérogène, composée essentiellement d’étrangers, comme souvent dans la Ville Sainte, s’était amassée derrière : deux savants allemands avec de gros livres sous le bras, trois bonnes sœurs avançant tête basse sous de grandes cornettes, un Nord-Africain couleur de noisette grillée ; deux soldats espagnols en chausses bicolores jaunes et rouges, pressés de réintégrer leurs quartiers après une nuit de beuverie et luttant, les yeux mi-clos, contre le mal de tête ; et même un chameau, qui ne cessait de blatérer, agacé par le froid, et qu’un Indien à turban menait vers le cirque de l’autre côté du Tibre ; enfin, un marchand juif, reconnaissable à son bonnet jaune.

Tous avaient une expression de plus en plus dégoûtée à mesure qu’on approchait de la piazza Sant’Angelo in Pescheria, où la puanteur des ordures se mêlait à l’odeur du marché aux poissons dont les déchets pourrissaient depuis six jours sur le sol.

La voie s’élargissant, les gens qui piétinaient derrière le chariot le dépassèrent pour se disperser dans la petite Babel de la foule qui emplissait la place.

Le marchand juif, qui se nommait Shimon Baruch, accéléra le pas à son tour. Il regardait nerveusement autour de lui, trahissant sa nature craintive. Il venait de conclure une excellente affaire au marché aux cordes, non loin de là, en vendant un grand lot de cordages tressés qui venaient d’arriver dans le port de Ripa Grande. Et pour une fois, il avait encaissé la somme en espèces, au lieu des habituelles lettres de change. Inquiet de marcher dans les rues de Rome avec cette bourse de cuir pleine de pièces d’or à la ceinture, il avançait tout courbé, ramenant les pans de sa cape autour de lui. Il remarqua le dignitaire d’un pays exotique, avec de grandes moustaches, escorté par deux Maures gigantesques aux longs cimeterres historiés dont la poignée était sculptée dans une défense d’éléphant. Il vit des jongleurs à la peau olivâtre, peut-être des Macédoniens, ou des Albanais. Et un petit groupe de vieux, assis devant leurs logis sur des chaises de paille, qui jouaient aux dés dans une caisse en bois à même le sol. Trois pauvresses tournicotaient autour des étals à poissons en marbre, où restaient quelques corbeilles d’osier contenant des maquereaux d’Isola Sacra et des perches de Bracciano. Elles fouillaient parmi les détritus, à la recherche d’une tête ou d’une queue qui enrichiraient ce soir leur maigre bouillon d’herbes sauvages. Deux de ces femmes, dans la quarantaine, avaient les lèvres serrées par le froid sur une cruelle absence de dents. La troisième était très jeune, avec des cheveux d’un roux sombre et une peau qu’on devinait, sous la crasse, blanche et transparente comme l’albâtre. Shimon Baruch se dit qu’elle ressemblait à Suzanne assaillie par les vieillards dans le livre du prophète Daniel.

« Poussez-vous, grognasses, ou je vous jette aussi dans le baquet », dit un des forçats qui s’approchait des étals à poissons, brandissant sa pelle. Les hommes d’armes, en riant, firent signe aux femmes de s’éloigner.

Shimon Baruch fonça tête baissée vers le Théâtre de Marcellus, pour mettre enfin ses pièces d’or en sécurité. Il se retourna une dernière fois pour regarder la jolie fille aux cheveux cuivrés, et la vit lancer un regard à un gamin en haillons au teint jaunâtre. Assis un peu plus loin dans les ruines du Portique d’Octavie, ses longs cheveux sales collés à la tête, il lançait des pierres sur une chèvre qui broutait les herbes des murs et les orties. Shimon Baruch eut un instant l’impression d’avoir déjà vu ce gamin le matin même, peut-être au marché aux cordes. Tandis qu’il le regardait et courbait encore plus les épaules, le gamin croisa son regard et cria : « Ton bonnet est de belle étoffe, messire Juif ! Prospérité ! Prospérité ! »

Shimon Baruch se détourna sans répondre, et vit alors un jeune homme gigantesque, à l’air ahuri, jaillir de l’autre côté de la place et s’élancer vers lui, la main tendue. C’était un géant à la chevelure épaisse couleur du son qu’on donne aux mulets, plantée bas sur un front bestial. Vêtu de guenilles, trapu, il agitait maladroitement dans sa course de petites jambes robustes et des bras courts, disproportionnés. Un nain qui serait un géant, pensa le marchand. Il vit tout de suite que c’était un fou. En s’approchant, le géant plissa les yeux comme s’il craignait d’être battu et parla d’une voix gutturale, dans une langue où les syllabes se faisaient la guerre : « Aga la pièce, messire… aga la bonté, aga la pièce à l’aumône, votre majesté tant l’illustre.

— Ôte-toi de mon chemin », lui dit sèchement le marchand en agitant la main comme pour chasser une mouche.

Le géant, effrayé, se protégea le visage mais resta collé à lui, répétant : « ‘ne tit’ pièce, messire excellentissime, ‘ne tit’ pièce seulement ». Et juste devant la façade de l’église de Sant’Angelo, il lui saisit le bras avec fougue.

Shimon Baruch se retourna. « Ne pose pas tes sales pattes sur moi ! », gronda-t-il, tâchant de cacher la peur qui lui serrait la gorge.

Au même moment surgit au coin de l’église un garçon d’environ seize ans, la peau mate et les cheveux noirs comme de la poix, maigre et dégingandé, un bonnet jaune crânement rabattu sur le côté. Il manqua de renverser le marchand, et s’agrippa à son épaule pour ne pas tomber. « Pardon, monsieur », s’excusa-t-il aussitôt. Puis, à la vue du bonnet que Shimon portait, il ajouta : « Shalom Aleichem » et inclina la tête en signe de respect.

« Aleichem Shalom », répondit machinalement Shimon Baruch, rassuré de voir un coreligionnaire, tout en luttant pour échapper à la prise du fou.

Le géant, saisi de colère, protesta : « Non, je l’ai vu premier moi ! Bon messire fait l’aumône à moi ! » Et, sans lâcher le bras du marchand, il repoussa violemment le nouvel arrivant. « Va-t-en !

— Laisse-moi, misérable ! », hurla Shimon Baruch, d’une voix où perçait la frayeur.

« Laisse-le ! », hurla à son tour le garçon en se jetant sur le géant. Celui-ci, d’un seul coup de poing dans l’estomac, le fit se plier en deux. Mais le garçon ne renonça pas et se jeta de nouveau sur lui, le frappant au visage.

Le géant poussa un cri guttural, lâcha le marchand, attrapa le garçon avec fureur, le fit pirouetter en l’air et le lança contre Shimon Baruch, ce qui eut pour résultat de les faire rouler tous deux à terre.

Les gardes, d’abord en alerte, éclatèrent de rire à voir les deux “bonnets jaunes” enlacés dans la boue, comme s’ils se battaient. Les vendeuses de poissons riaient aussi, mains sur les hanches, en faisant ballotter leurs seins. De même que les deux Maures aux longs cimeterres et le dignitaire du Grand Vizir. Les jongleurs albanais avaient cessé de lancer leurs balles, et les deux soldats espagnols, sans pour autant ralentir, marchaient la tête tournée pour ne rien perdre du spectacle. Les savants allemands s’étaient arrêtés pour chausser leurs lunettes. « Tue-les ! », cria le gamin que Shimon avait vu jeter des pierres aux chèvres, pour encourager le fou.

Même les forçats riaient, et l’un d’eux hurla au géant : « Montre-leur ! Donnes-y des coups de pied ! »

Tandis que le garçon au bonnet jaune aidait le marchand à se relever, le géant lui lança un coup de pied dans le ventre. Le garçon poussa un gémissement, se tourna vers Shimon Baruch et lui dit, les yeux pleins de terreur : « Sauvez-vous, par pitié ! » Puis, dans un hurlement, avec la force du désespoir, il se jeta sur le géant et le frappa de nouveau avant de prendre la fuite. Le géant s’élança à sa poursuite, en direction des rives du Tibre, et le gamin au teint jaune se colla aussitôt à leurs basques, en criant : « Youpin de merde ! T’es mort, youpin de merde ! »

Shimon Baruch songea un instant à aider son jeune coreligionnaire. Mais la peur qui tyrannisait sa vie le fit se sauver dans l’autre sens, vers le Théâtre de Marcellus. Sur la piazza Sant’Angelo in Pescheria, tous regardaient à présent le gamin et le géant lancés à la poursuite du garçon au bonnet jaune.

Profitant de la confusion, la fille à la peau d’albâtre qui fouillait parmi les détritus tendit la main vers une corbeille qui se trouvait au bord d’un des étals de marbre, et s’empara de quelques maquereaux qu’elle glissa dans sa manche. Puis elle s’éloigna en catimini, retenant son souffle, sans que les marchandes l’aient remarquée.

Le garçon au bonnet jaune, lui, avait tourné au coin de la rue, et ses deux poursuivants le rattrapaient peu à peu, hurlant des insultes contre les Juifs. Un ivrogne, les bras écartés, lui barra la route en chancelant et cria : « Arrête-toi, abominable Iscariote ! »

Le garçon s’arrêta net.

« Réponds à la question : de un à dix, combien t’es con ? », lui demanda-t-il.

L’ivrogne le regarda, l’air hébété.

Le garçon se mit à rire, ôta son bonnet et le lui claqua sur la tête. « Allez, va boire un autre verre, ça vaudra mieux. » Il fourra le bonnet dans sa poche et se retourna vers les deux autres qui l’avaient rejoint. « On bouge », ordonna-t-il.

L’ivrogne les fixait tous trois sans comprendre.

« Couillon », lui dit le gamin à la peau jaune, en crachant par terre.

Ils marchèrent vite, du même pas, en silence. Au coin de rue suivant, le garçon donna un coup de coude au géant. « Idiot, faut que t’apprennes à cogner sans faire mal. »

Le géant prit un air penaud. « Esscuse… », gémit-il.

Le jeune homme se tourna vers le gamin. « Tiens mieux ta bête. » Il se courba en deux. « Tu m’as bousillé l’estomac avec ton coup de pied, espèce d’idiot.

— Demande pardon, dit le gamin au géant fou.

— Esscuse, Mercurio… pleurnicha le géant. Fais pas couteau à Ercole, s’te plaît.

— Non, je ferai pas couteau , grosse bête, dit Mercurio, en se redressant.

— Tu te rappelleras que t’es fort comme un éléphant ? dit le gamin en donnant une chiquenaude au géant.

— Oui, Zolfo, acquiesça le géant mortifié. Ercole grosse bête.

— Allez, ça va, grommela Zolfo. Puis, à Mercurio : Tu verras, il fera attention… »

Un hurlement leur parvint alors de la piazza Sant’Angelo in Pescheria. « On m’a détroussé ! Au voleur ! », criait le marchand. On entendit des rires dans la foule, qui avait tout compris. « Je suis ruiné ! Au voleur ! Maudits ! Soyez maudits ! » Et plus Shimon Baruch hurlait, désespéré, plus les rires étaient sonores, comme une explosion, comme au théâtre.

« Tirons-nous », dit Mercurio.

Ils escaladèrent la digue en face de l’Île Tibérine, et ils descendaient vers une grille d’égout cachée sous les ronces quand la fille aux cheveux cuivrés et à la peau d’albâtre les rejoignit. « On a de quoi dîner », dit-elle toute fière, en montrant les maquereaux volés au marché.

« On a bien plus que ça, Benedetta », dit Zolfo.

Mercurio sortit la bourse du marchand remplie de pièces. Il remarqua qu’une main rouge y était peinte. Il dénoua le lacet, s’accroupit et versa les pièces par terre. Le soleil couchant les fit étinceler comme des braises.

« De l’or ! », s’exclama Zolfo.

Mercurio resta bouche bée. Il compta rapidement les pièces et fit le partage, prenant pour lui le double de ce qu’il donnait aux autres.

« Mais on est quatre…, protesta Zolfo.

— L’idée du coup, c’est moi, dit Mercurio d’un ton sec. Celui qui a pensé l’embrouille, c’est moi. Vous, à ma place, vous vous seriez fait prendre. Il les toisa avec mépris. Vous êtes deux comparses — un et demi, même, parce que le débile compte pour une moitié —, et une guetteuse. » Il remit ses propres pièces dans la bourse de cuir et la referma. Debout, il désigna les pièces par terre. « Voilà votre part, et je suis généreux. Si vous n’êtes pas d’accord, mettez-vous à votre compte. » Puis il les fixa d’un air de défi.

« C’est bon », dit Benedetta, soutenant son regard.

Zolfo se pencha pour ramasser les pièces.

« Au moins, on a compris qui de vous trois est le chef, dit Mercurio en riant.

— Tu veux manger le poisson avec nous ? », demanda Benedetta.

Zolfo regarda Mercurio, plein d’espoir.

« Je préfère manger seul, répondit Mercurio avec brusquerie. Si j’ai besoin de vous, je sais où vous trouver. » Il ouvrit la grille d’égout. « Et ne dites rien à Scavamorto, sinon il se débrouillera pour vous les voler.

— On pourrait rester avec toi, dit Zolfo.

— Lâchez-moi les couilles, lança Mercurio. Je suis bien comme ça. Et ici, c’est chez moi. »

Puis il disparut dans la canalisation d’égout où il vivait.

2

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Quand ils se furent éloignés en traînant les pieds, Mercurio referma la grille derrière lui et avança à quatre pattes dans le boyau étroit. Le fond, fait de pierres carrées descellées couvertes d’algues visqueuses, en était glissant. Dès qu’il sentit sous sa main une certaine pierre lisse, il se mit debout en penchant la tête à gauche pour éviter la saillie sous la voûte.

La clameur de la Ville Sainte ne parvenait pas jusque-là. Tout était silence. Un silence épais, rompu seulement par l’eau qui gouttait et les cavalcades des rats. Mercurio sentit un vide en lui. Un froid sur l’estomac. Il rebroussa chemin en direction de la grille, pour aller leur dire qu’ils pouvaient passer la nuit avec lui. Mais quand il arriva au sommet de la digue, Benedetta, Zolfo et Ercole n’étaient plus là. “Tu n’es qu’un crétin orgueilleux”, se disait-il en progressant de nouveau dans le passage voûté, marqué tous les dix pas par un pilier de briques. Au centre s’écoulait paresseusement un ruisselet d’eaux souillées. Au niveau du troisième pilier, il se glissa dans une ouverture creusée dans le tuf. Il frotta un briquet et alluma une torche plantée dans le mur.

Les chiffons imbibés de poix produisirent une flamme tremblante qui éclaira un espace carré, mesurant bien une perche de haut. Au centre, une construction de bois sommaire et qui semblait peu stable : quatre montants et des planches en travers sur une largeur de quelques pieds, où Mercurio dormait sur la paille, loin de l’humidité du sol, avec deux couvertures de cheval aux armes du pape volées dans une écurie. Une partie de la construction était fermée par ce qui ressemblait à une ancienne voile, déchirée en plusieurs endroits.

Mercurio se hissa sur la petite échelle. Il plaça la torche dans un trou qu’il avait creusé dans le mur avec un ciseau. Il ouvrit la bourse volée au marchand et versa les pièces de monnaie sur les planches. Il les regarda briller. Les recompta. Vingt-quatre pièces d’or. Une fortune. Mais il entendait toujours la malédiction du marchand, et il eut peur qu’un malheur ne plane déjà sur lui. On disait que les Juifs étaient des sorciers, qu’ils avaient partie liée avec le Diable. Mercurio fit un signe de croix. Il regarda la main rouge peinte sur la bourse en cuir. Elle lui fit peur. Il la jeta et mit les pièces dans un sac plus léger, en toile.

Il prit dans une besace un morceau de pain dur, et commença à le grignoter, enroulé dans les couvertures, luttant contre la tentation de quitter cet endroit. Depuis trois mois, le silence et la solitude de l’égout l’angoissaient. Il se pencha par-dessus le bord de la plate-forme et scruta le fond humide.

« Il n’y a pas de danger », se dit-il à voix haute. Il mâcha encore un peu de pain, se recroquevilla un peu plus. « Dors », s’ordonna-t-il. Mais il n’y arrivait pas. Dans sa tête résonnait toujours le grondement terrible de l’eau quand elle avait envahi les égouts, trois mois plus tôt. Et les couinements des rats qui cherchaient une issue. Il écarquilla les yeux et s’assit, le souffle court. Il inspecta de nouveau le sol. Pas d’eau. Les égouts ne débordaient pas, il le savait. Mais cela faisait un an maintenant qu’il avait échappé aux griffes de Scavamorto, et il ne s’habituait pas à la solitude. Sauf qu’il refusait de se l’avouer.

Il entendit une voix : « Mercurio… »

Puis de nouveau : « Mercurio… t’es là ? »

Il sauta de la plate-forme, la torche à la main. Penché à l’entrée de son refuge, il vit devant lui Benedetta, Zolfo et Ercole. « Qu’est-ce que vous voulez ? Je vous ai dit de partir », dit-il. Pour rien au monde il n’aurait avoué qu’il était content de les voir.

« À l’Osteria de’ Poeti…, commença à raconter Benedetta, les larmes aux yeux, eh ben, l’aubergiste…

— Il nous a volé une pièce d’or ! conclut Zolfo.

— Et alors ? fit Mercurio, agitant sa torche devant leur visage.

— On a donné nos poissons à des mendiants, continua Benedetta. Nous, on voulait manger comme les riches… Alors je suis allée à l’auberge et j’ai commandé plein de bonnes choses, et le patron… il m’a demandé si j’avais de quoi payer. Moi, j’ai montré ma pièce d’or. Il l’a mordue pour voir si elle était vraie. Puis il m’a dit : “Elle est à moi, cette pièce. Tu peux aller te plaindre aux gardes de Sa Sainteté, si tu veux. Tu seras bien en peine de prouver d’où elle vient, cette pièce d’or, vu que tu pues la voleuse à une lieue. Disparais.” Il s’est mis à rire, et j’étais déjà partie qu’il riait encore…

— Le maudit voleur ! », s’exclama Zolfo.

Mercurio les fixa. « Et qu’est-ce que vous voulez ? »

Benedetta parut surprise. « Je… commença-t-elle à dire.

— Nous… », bafouilla Zolfo.

Mercurio les fixait sans rien dire.

« Aide-nous, finit par dire Benedetta.

— Oui, aide-nous, dit Zolfo en écho.

— Et pourquoi je devrais ? », demanda Mercurio.

Les deux autres baissèrent la tête. Il y eut un bref silence.

« On s’en va, dit Benedetta. On a eu tort de venir. »

Mercurio les dévisagea sans parler. Ils avaient l’air de trois chiens perdus, comme ceux qui errent dans les rues de Rome lorsqu’il fait nuit noire, la peau sur les os, prêts à dresser le poil au moindre bruit et à s’enfuir devant une ombre. Comme eux, ils retroussaient les babines, espérant passer pour des bêtes féroces, alors qu’ils n’avaient qu’une peur : prendre des coups. Mercurio savait ce qu’ils ressentaient. Parce qu’il le ressentait aussi.

« Attendez, dit-il aux trois compagnons qui s’apprêtaient à repartir. C’est qui, cet aubergiste ?

— Pourquoi, ça t’intéresse ? », demanda Benedetta.

Mercurio sourit. Il avait peut-être trouvé un moyen de les retenir. Sans transiger avec son orgueil. « Moi, je m’en fous. Mais ça serait amusant de trouver un système pour le baiser.

— Faut réfléchir, dit Benedetta.

— Venez, dit Mercurio en se glissant dans son refuge. Mais que ce soit clair : je vous aide à récupérer votre pièce d’or, et après c’est chacun pour soi.

— Je suis bien d’accord, répliqua Benedetta, pas besoin d’un marmot de plus à torcher. »

Mercurio éclata de rire et lui indiqua le chemin : « Les dames d’abord ».

Aussitôt entrés, en voyant la drôle de construction suspendue, ils restèrent bouche bée, impressionnés.

« Y a quoi derrière la toile ? demanda Zolfo.

— Mêle-toi de tes affaires, dit Mercurio en se hissant sur la plate-forme. Et rappelez-vous qu’ici c’est chez moi.

— Un trou d’égout, oui, qui pue la merde. Tu peux te le garder. Qui voudrait habiter dans les égouts ? dit Benedetta en le suivant.

— Moi, répondit Mercurio.

— Si c’est que ça, tu peux même t’y noyer.

— Ne dis plus jamais ça ! », lâcha Mercurio, furieux et les yeux exorbités.

Benedetta fit un pas en arrière. La plate-forme trembla. Ils se turent tous les quatre.

« Quelle idée idiote j’ai eue », maugréa Mercurio. Il se glissa sous une couverture. Leur lança l’autre. « Vous vous la partagez. C’est tout ce qu’il y a. Et venez pas me coller. »

Benedetta arrangea la paille et fit se coucher Zolfo et Ercole. Puis elle s’étendit à son tour. « T’éteins pas la torche ? demanda-t-elle à Mercurio.

— Non, répondit-il.

— T’as peur du noir ? », ricana-t-elle.

Il ne répondit pas.

« Ercole aga pas peur du noir, dit le fou, avec la fierté d’un enfant.

— Tais-toi », maugréa Zolfo.

Un silence embarrassant s’abattit. On n’entendait que le crépitement de la torche et les rats qui couraient dans leurs trous.

« Je déteste leurs petites pattes de merde », fit Mercurio, comme s’il parlait pour lui-même.

Aucun des trois autres ne broncha.

« Il y a trois mois, le fleuve a grossi d’un coup… », commença doucement Mercurio. Pour ce qu’il en savait, les autres pouvaient tout aussi bien s’être endormis. N’importe, il avait besoin de parler. C’était la première fois qu’il racontait. « Les eaux dégueulasses du Tibre ont envahi la fosse. Je ne savais pas quoi faire… L’eau montait, montait… les rats nageaient et poussaient ces petits cris horribles… des dizaines de rats… des centaines… » Il s’arrêta. Sa respiration s’étranglait dans sa gorge, les larmes lui venaient aux yeux. Il avait encore peur. Mais il ne voulait pas le montrer.

« Et puis… ? », demanda la voix de Benedetta.

Zolfo se serra contre Ercole.

« Les rats allaient vers l’endroit par où l’eau entrait… reprit Mercurio, dans un filet de voix. C’était horrible, j’en avais jamais vu autant… alors je suis allé dans l’autre direction, vers les tunnels plus profonds, les plus dégoûtants, sous la ville… et là j’ai rencontré un pauvre type… un ivrogne… Je le connaissais parce que je le volais chaque fois qu’il était saoul… Et lui… lui, il m’a attrapé par la veste et il m’a crié de suivre les rats. “Les rats, il disait, les rats ils savent. Nage avec eux.” Et moi… je ne sais pas pourquoi je l’ai écouté… c’était juste un ivrogne de merde… “Suis les rats !”, il criait. Alors, même si c’était l’horreur, j’ai suivi les rats… il y en avait qui montaient sur mon dos et sur ma tête… et ils poussaient tous ces petits cris… dégoûtants… »

Benedetta frissonna. Zolfo s’agrippa à Ercole. « Et puis l’eau a tout envahi, et les rats ont plongé… Je ne voyais rien mais pendant que je nageais sous l’eau je les sentais… je les sentais sous mes mains… et je croyais que mes poumons allaient exploser… » Mercurio haletait, comme s’il revivait cette longue apnée. « Je suis arrivé à la grille, je l’ai poussée et je suis remonté à la surface… J’ai atteint la rive en même temps que les rats et je suis resté là, en attendant l’ivrogne… pour lui dire merci. Et je regrettais de l’avoir si souvent volé, ce couillon, qui m’avait… sauvé, en somme… Je suis resté là toute la journée… mais rien. Une semaine après, quand le fleuve a baissé, je suis revenu. Pendant que j’essayais de récupérer mes affaires en remontant un boyau vers l’est… » Mercurio se tut.

Aucun des trois autres ne parla.

« Il était là, reprit Mercurio après un instant, la voix encore plus basse. Il n’avait pas suivi les rats parce qu’il ne savait pas nager. Il s’était enfoncé encore plus vers l’intérieur. Comme je voulais faire avant de le rencontrer. Il était tout gonflé, avec sa langue violette qui sortait… ses yeux étaient écarquillés, et rouges, on aurait dit qu’ils étaient en verre… il avait encore les mains agrippées aux barreaux d’une grille qui n’avait pas voulu s’ouvrir… »

Les trois autres ne respiraient plus.

Mais le récit de Mercurio n’était pas terminé. Il avait encore quelque chose à raconter. Une image qui le tourmentait. Il inspira profondément. « Les rats étaient revenus… et ils avaient faim… »

Le silence retomba.

Et dans ce silence on entendit : « Maintenant Ercole aga peur du noir ».

3

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À la neuvième heure, la galéasse se mit sous le vent.

L’équipage était composé pour la majeure partie de Macédoniens. Leur visage sombre, cuit par le sel et la glace, était marqué de rides profondes. Çà et là, sur leur peau couleur café au lait, comme dans leurs cheveux noirs qui tombaient par paquets, apparaissaient des taches grumeleuses comme des fraises écrasées. Quand certains de ces hommes parlaient, découvrant leurs gencives, on voyait un jus rouge clair, mouillé de salive, couler de leurs dents jaunes déchaussées par cette maladie que les grands voyageurs de la mer connaissaient sous le nom de scorbut. Pour en venir à bout, les remèdes étaient nombreux. Mais les marins restaient convaincus que la seule méthode était de porter une amulette spéciale : le Qalonimus.

Une antique légende parlait d’une sainte, martyrisée par les barbares, qu’un médecin charitable aurait soignée ; il avait rendu sa mort plus douce et recueilli ses dernières volontés. La sainte voulait que ses restes soient rapportés dans sa patrie et y reçoivent une sépulture digne de ce nom. Mais pour éviter que le scorbut ne tue les marins auxquels sa dépouille mortelle serait confiée, elle avait murmuré avant son trépas à l’oreille du médecin la composition d’un mélange d’herbes miraculeuses. Les marins qui la porteraient sur eux, quelle que soit leur religion, seraient protégés de la maladie. La légende avait oublié le nom de la sainte mais pas celui du médecin, Qalonimus, et l’amulette avait pris son nom.

En fait, la légende n’avait rien d’antique. Elle avait été inventée moins de vingt ans plus tôt, et ni la sainte ni le médecin n’avaient jamais existé. Le seul à le savoir était le créateur de la légende, qui s’était enrichi en vendant aux marins crédules et superstitieux une amulette de son invention composée d’un simple mélange d’herbes malodorantes enfermé dans un petit sac de cuir avec une lourde plaque de fer. Mais une semaine plus tôt, l’escroc avait tenu à raconter la vérité à sa fille, une adolescente de quinze ans.

Le nom de l’escroc, qui prétendait descendre du médecin de la légende inventée par lui, était Yits’aq Qalonimus da Negroponte ; sa fille s’appelait Yeoudith.

Le père et la fille se trouvaient à présent sur le pont de la galéasse, main dans la main, torse bombé, prêts à recevoir le salut du capitaine et de la chiourme de Macédoniens qui les avait amenés jusqu’ici, dans cette partie de la mer Adriatique, peu profonde et peu salée, face à l’embouchure du Pô.

« Votre voyage se termine ici, dit le capitaine, un homme à la mine patibulaire. Vous connaissez la loi vénitienne. Les Juifs ne peuvent entrer dans Venise par le port. »

L’escroc s’inclina respectueusement. « Merci, vous avez fait plus que je ne l’espérais.

— Votre réputation vous a précédé », répondit le capitaine.

Yits’aq savait bien que le capitaine mentait. Il se tourna vers la chiourme clairsemée. Chacun de ces marins n’avait qu’une hâte : se débarrasser d’eux.

Le capitaine fit signe de descendre une chaloupe. Les poulies de bois gémirent, dans une odeur d’huile brûlée. « Amène… Amène… », rythma la voix du marin à la manœuvre qui, penché sur le bastingage, vérifiait le bon amerrissage de la chaloupe à quatre rameurs.

« Mes hommes vous mèneront jusqu’à l


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a rive sur ce bras du fleuve, dit le capitaine en montrant une vaste étendue d’eau bordée de roseaux. Vous êtes dans les environs de l’antique cité d’Adria. Dans la campagne, il y a une auberge où passer la nuit. Ensuite, vous vous dirigerez vers le nord-est. Vous trouverez Venise.

— Ma fille et moi vous serons redevables à vie », dit pompeusement Yits’aq Qalonimus da Negroponte. Puis il laissa aller son regard vers les trois grandes malles fermées avec des chaînes et des cadenas.

« Vos biens seront remis à Asher Meshullam, dans son palais de San Polo, comme vous l’avez demandé, dit le capitaine. Ne vous inquiétez pas.

— Je me fie totalement à vous », répondit Yits’aq, en continuant à fixer ses trois malles, comme s’il ne voulait pas s’en séparer. Puis il tourna son regard vers les marins, et perçut leur impatience, leur cupidité. Il regarda de nouveau le capitaine, si exagérément aimable mais tout aussi pressé, à voir l’agitation de sa jambe droite et ses mains qui ne cessaient de s’entrecroiser comme deux araignées en amour. « Je me fie à vous… », répéta-t-il, mais plus qu’une affirmation, c’était manifestement une question. Ou une supplique.

Le capitaine sourit. Ou plutôt, un ricanement contracta sa face, entre nervosité et plaisir. « Partez… ou la nuit vous surprendra en chemin. Et le monde est plein de gens mal intentionnés », dit-il, avec un geste d’agacement.

Yits’aq acquiesça, la tête basse, résigné, puis poussa sa fille vers l’échelle de corde que les marins avaient lancée. « Allons-y, mon petit. »

À ce moment-là, un vieux marin rongé par le scorbut se détacha du groupe et se jeta aux pieds d’Yits’aq. « Touchez le Qalonimus, votre Seigneurie, que je puisse guérir du mal », dit-il.

Le capitaine frappa le vieux marin d’un coup de pied et pesta, incapable de contenir sa rage : « Couillon ! ». Se tournant vers Yits’aq, il tenta de minimiser l’incident. « Vous devez y aller…

— Permettez, capitaine. Cela ne prendra qu’un instant », dit Yits’aq. Il se pencha sur l’homme. Regarda ses dents, ses gencives et les ecchymoses sur son cou. « As-tu encore foi dans le Qalonimus ? lui demanda-t-il, surpris.

— Bien sûr, votre Seigneurie, dit le vieux marin.

— C’est bien », soupira l’escroc, et il pensa avec nostalgie aux temps anciens où tous les marins croyaient aux pouvoirs mystérieux du Qalonimus, quand chacun payait trois sous d’argent pour le porter autour du cou.

« Touchez le Qalonimus, Illustrissime », répéta le vieux marin.

Il y eut un mouvement d’impatience parmi les membres de l’équipage, comme une vibration qui passa de l’un à l’autre. Mais nul ne parla.

Yits’aq Qalonimus da Negroponte se pencha sur le marin et prit entre ses doigts l’amulette qui l’avait rendu riche pendant des années. C’était un sachet contenant une plaque de fer pour l’alourdir et de simples herbes cueillies près de sa maison. Une vieille femme l’avait cousu pour quelques pièces. Elle était morte aujourd’hui. Yits’aq ferma les yeux et murmura, d’une voix basse : « Par l’autorité de la sainte dont le nom s’est perdu, et en vertu de mon sang, qui est le sang de mon prestigieux ancêtre le docteur Qalonimus, je confère à la prescription miraculeuse une force de guérison nouvelle ». Il ouvrit les yeux, lâcha l’amulette et posa les deux mains sur la tête du marin. « Voici ma berakhah , dit-il avec solennité. Tu es béni et sauvé. » Puis il se tourna vers sa fille, lui fit un sourire rapide comme le coup de griffe d’un chat, mi-embarrassé mi-complice, et dit : « Allez, partons ».

Yeoudith passa le sac en bandoulière qu’elle avait confectionné dans un kilim persan aux couleurs éclatantes, et releva ses jupes jusqu’aux genoux, attirant le regard de tous les matelots sur ses jolies jambes. Elle attrapa les montants en cèdre du Liban de l’échelle qui pendait le long des flancs de la galéasse et commença à descendre. D’un bond agile, elle sauta dans la chaloupe. Le père salua une nouvelle fois le capitaine et rejoignit sa fille.

« Vogue », annonça le timonier. Les marins plongèrent leurs rames dans l’eau, en cadence. La chaloupe commença à bouger lentement, tandis que les bois grinçaient dans les dames de nage. Puis, en un instant, elle prit de la vitesse et commença à glisser sur l’eau, vers le fleuve paresseux.

Yeoudith tourna la tête en direction de la galéasse et vit que le capitaine et la chiourme des Macédoniens se jetaient sur leurs précieuses malles. Elle se tourna vers son père, le regard inquiet.

« Je le sais, mon enfant. Les sauterelles sont déjà à l’œuvre, lui dit Yits’aq tout bas, pour ne pas être entendu des rameurs.

— Mais nos affaires… ? », répondit Yeoudith, angoissée.

Son père lui prit délicatement la tête et la tourna vers l’embouchure du Pô. « Regarde devant. »

Yeoudith ne comprenait pas. Sa respiration se faisait plus haletante dans sa poitrine, là où sa robe, depuis un an, avait commencé à se remplir. Elle secoua la tête, comme si elle se rebellait devant cette injustice. « Ce sont des voleurs, père, murmura-t-elle avec inquiétude.

— Oui, ma chérie », répondit Yits’aq.

Yeoudith tenta de se dégager de l’étreinte de son père. « Comment peux-tu supporter une chose pareille ? », siffla-t-elle.

Yits’aq la retint, avec force. « Maintenant arrête, dit-il d’un ton sévère.

— Mais père…

— J’ai dit arrête. » Il la regarda, de ses yeux noirs comme ceux de certains béliers.

Yeoudith tenta à nouveau de se dégager mais son père la retint, lui faisant presque mal, jusqu’à ce que la jeune fille se rende.

La chaloupe quitta le large et entra dans l’embouchure du Pô, franchissant aisément la légère ride où l’eau douce rencontrait l’eau salée.

Le fleuve surgit devant eux, mystérieux et fécond comme leur avenir. Les talus boueux, irréguliers, flottaient dans un marécage de roseaux. Un oiseau au long cou prit son envol sur leur passage. Une barque plate, sans rames, que des pêcheurs au visage émacié poussaient à l’aide d’une longue perche, tirait derrière elle ses filets comme un escargot sa bave humide. On apercevait au milieu du marais une cabane de pêche sur pilotis, faite de paille et de roseaux.

Le soleil commençait à se coucher et colorait d’ambre rougeâtre tout le paysage. De l’eau s’élevaient des vapeurs de brouillard, maintenues basses par le froid.

Alors, Yits’aq, qui s’était rapidement tourné vers la galéasse, dit, presque indifférent : « Les cadenas et les chaînes ont tenu assez longtemps, race d’incapables ».

Yeoudith sentit son père relâcher sa prise. Elle se retourna elle aussi vers la galéasse et vit le capitaine, qui n’était plus qu’un petit point noir, faire de grands gestes dans leur direction pour appeler l’attention des rameurs et du timonier. Derrière lui, les marins faisaient eux aussi de grands gestes, comme un animal tentaculaire. Ils devaient crier, mais on était bien trop loin pour les entendre. Yeoudith, en pleine confusion, regarda son père.

Yits’aq, sans sourire, à sa manière brusque, dit : « Je suis désolé de laisser à ces imbéciles de pirates trois malles aussi belles ». Il soupira. « Et tous ces précieux cailloux de notre île…

— Des cailloux… ?

— Tu aurais préféré que je remplisse les malles avec de l’or et de l’argent ? » Il la serra contre lui.

Yeoudith regarda le profil de son père, au nez aquilin, noble et effilé, avec son menton volontaire sur lequel frisait une petite barbe en pointe. Le monde d’Yits’aq Qalonimus da Negroponte était bien plus complexe qu’elle ne l’avait imaginé. Mais cette étreinte, forte et chaude, suffit pour qu’elle se sente en sécurité, même si elle savait depuis quelques jours qu’Yits’aq était un charlatan et un escroc. Elle fronça ses épais sourcils noirs, puis pencha la tête et s’abandonna sur l’épaule de son père.

Leur vie passée était bien finie. C’était une nouvelle vie qui commençait, avec de nouvelles règles.

« Des cailloux », répéta-t-elle, en riant doucement.

4

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On les avait débarqués sur un ponton planté de guingois sur l’eau. Le timonier avait tendu le bras vers le nord-est : « Ville ! Venise ! ». Puis, alors que les marins s’éloignaient dans la chaloupe, pressés de disputer le butin à leurs comparses, le timonier s’était retourné et avait indiqué le nord-est en criant : « Sentier ! Deux lieues ! Locanda di Orso ». Et pour finir il s’était tapé plusieurs fois sur la tête : « Bonnet jaune ! Juifs ! »

Yits’aq et Yeoudith restèrent sur la rive, regardant la chaloupe disparaître dans le brouillard. Ils étaient seuls maintenant. Dans un monde inconnu. Yits’aq pointa le bras vers le nord-est et dit, d’une voix forcée et caricaturale : « Ville ! Venise ! ».

Yeoudith rit. Mais elle avait le regard perdu.

« Ribbonò shel olàm , le Seigneur du Monde, nous protège à l’ombre de ses ailes, dit Yits’aq pour la rassurer. Ne t’inquiète pas. »

Yeoudith pointa le bras vers le nord-est et répéta : « Auberge ! Faim ! ».

Yits’aq sourit, avec une expression mortifiée : « Désolé, ma chérie. Nous n’irons pas à la Locanda di Orso.

— Mais… pourquoi ?

— Le capitaine n’appréciera pas du tout la plaisanterie des cailloux, dit Yits’aq. Je me suis débrouillé pour attirer leur attention sur nos trois malles afin d’éviter que l’envie leur prenne de nous trancher la gorge. Ils croyaient avoir un trésor à portée de main, inutile dans ce cas de risquer la pendaison. Tu comprends ?

— Non… » Yeoudith avait répondu d’une petite voix. Elle voyait le visage de son père se brouiller dans les larmes qu’elle retenait.

Yits’aq la prit dans ses bras. « Ma chérie, ils pourraient décider de débarquer et de venir à l’auberge d’Orso pour se venger. Nous n’allons pas faire ce plaisir à un troupeau de Macédoniens puants, n’est-ce pas ? »

Yeoudith hocha la tête, cédant aux larmes. « Non…

— Bien. Par conséquent nous allons nous rendre là où ils ne nous chercheront pas.

— Où ?

— Nous allons nous éloigner de Venise.

— Mais…

— Et dans quelques jours, nous reviendrons en arrière. C’est un peu tortueux comme itinéraire mais bien plus prudent, qu’en penses-tu ? », dit Yits’aq.

Yeoudith acquiesça, appuya son visage contre l’épaule de son père et renifla.

« Tu te mouches dans ma casaque ? », fit Yits’aq.

Yeoudith s’écarta brusquement. « Père, tu es dégoûtant ! Tu aurais dû avoir un fils !

— Tu t’es mouchée, oui ou non ?

— Non !

— Je vérifie ?

— Père ! » Et sur le visage effrayé de Yeoudith apparut un timide sourire.

« Viens ici », dit Yits’aq.

Lentement Yeoudith s’approcha de lui, en se balançant, les mains croisées dans le dos.

Yits’aq sortit alors deux objets en tissu jaune de sa besace. Il en passa un à sa fille. « Tu as entendu, n’est-ce pas ? Bonnet jaune. Juifs. » Puis, avec une sorte de solennité, il mit le sien et attendit que sa fille en fasse autant. « À partir de ce moment, nous sommes officiellement des Juifs d’Europe, dit-il. Et à partir de ce moment, mon nom est Isacco da Negroponte et le tien Giuditta.

— Giuditta…

— Ça sonne bien.

— Oui…

— Et tu es jolie, même avec ce bonnet d’imbécile sur la tête. »

Giuditta rougit.

« Ah non, hein ? S’il te plaît ! Ne fais pas la fille, tu sais que je ne le supporte pas ! », dit Isacco.

Giuditta regarda son père, se demandant s’il plaisantait.

« Je ne plaisante pas. »

Giuditta rougit de nouveau. « Excuse-moi, je ne voulais pas… », dit-elle tout de suite.

Isacco fit un bruit, comme un grognement, et leva les yeux au ciel. Puis il indiqua un sentier étroit et fangeux qui allait vers l’ouest. « Ça doit bien mener quelque part. » Mais il prit soin auparavant de laisser des empreintes sur le chemin qui allait vers l’auberge d’Orso. Il revint sur ses pas en marchant sur le bord herbu. « Ils seront saouls et furieux. Ils n’y verront que du feu. Il faut toujours soigner les détails, souviens-t-en.

— Où as-tu appris tout cela, père ? demanda Giuditta.

— Tu n’as pas besoin de tout savoir », répondit Isacco, embarrassé. Il se dirigea vers l’ouest, mais sans marcher dans la boue du sentier. « Reste derrière moi. Nous allons marcher un peu entre les roseaux pour ne pas laisser… »

Il y eut un son sourd, suivi d’un bruit d’eau et d’un gémissement étouffé.

Isacco se retourna.

Giuditta avait posé son pied gauche au mauvais endroit et sa jambe s’était enfoncée dans l’eau.

« Décidément, tu es une plaie ! », s’exclama Isacco. Il l’attrapa solidement et la souleva pour la remettre sur la terre ferme. « Écoute… », lui dit-il, se sentant en faute, il fit des gestes embarrassés et bafouilla « Je… je plaisantais.

— Désolée de ne pas avoir ri, alors, répondit Giuditta froidement. On peut se remettre en route ? »

Isacco la regarda, sa respiration s’accéléra mais il se retint et reprit sa marche. Au bout de quelques pas, il s’arrêta. Il se tourna vers sa fille, en soufflant par les narines comme un taureau. Il était écarlate. « Bon, d’accord, lâcha-t-il. Je ne plaisantais pas. Satisfaite ? »

Giuditta le regarda sans parler. Elle cherchait à faire la fière mais son père lut de la frayeur dans ses yeux.

Isacco pensa qu’elle ressemblait extraordinairement à sa mère. Et qu’il était tellement dommage que Giuditta ne l’ait pas connue. « Écoute, je suis désolé, dit-il. Je ne sais pas bien comment on se comporte avec une fille. J’aurais dû t’élever mais je ne l’ai pas fait. Voilà. On arrête, maintenant ? »

Giuditta arqua un sourcil.

« Ça veut dire oui ou ça veut dire non ? »

Giuditta haussa les épaules. « Oui.

— Bien », maugréa Isacco, qui se sentait de plus en plus coupable. Il se tourna et se remit en marche. « Fais attention où tu mets les pieds », dit-il avec rudesse. Et se mordant les lèvres d’avoir parlé sur ce ton : « Essaie de me suivre ». Il respira à fond. « Je veux dire… si tu peux… Bon, t’as compris, non ? »

Giuditta ne répondit pas.

« T’as compris ?

— Oui. »

Ils restèrent silencieux pendant une bonne lieue. Puis le sentier s’élargit en une petite route, tout aussi boueuse. Le soleil se dirigeait lentement vers l’horizon, faible et voilé par le brouillard.

Giuditta, pendant tout ce temps, n’avait pas cessé de penser à une question qui lui brûlait les lèvres. Une question qu’elle s’était déjà posée des dizaines et des dizaines de fois dans sa tête, depuis qu’elle était toute petite.

« Père… »

Mais elle n’avait jamais eu le courage.

« Quoi ? »

Elle ne comptait plus les fois où elle avait failli le demander. Mais elle avait toujours eu peur. Peur de la question, et aussi de la réponse. Peur de perdre le peu qu’elle avait.

« Père…

— Eh bien, que veux-tu ? », demanda Isacco d’un ton désagréable, qu’il jugeait simplement expéditif.

Giuditta regarda autour d’elle. Regarda ce monde nouveau qui promettait une vie nouvelle. Regarda le dos de son père. Il n’était pas parti tout seul, il l’avait emmenée. Giuditta prit une longue inspiration. Elle entendait son cœur qui battait fort. Elle avait tellement peur qu’elle n’entendait plus rien d’autre. « Père, je voudrais te demander quelque chose », dit-elle tout à trac, les yeux fermés, d’une petite voix qui tremblait. Et elle continua, vite, avant de succomber à sa peur pressante, avant qu’Isacco ne se retourne : « Tu es en colère après moi parce que j’ai tué ma mère ? C’est pour ça que j’ai été élevée par grand-mère et que je ne te voyais jamais, n’est-ce pas ? »

Isacco s’apprêtait à se retourner mais la question le glaça. Il rentra les épaules, comme après un coup terrible et inattendu. Il n’arrivait pas à se retourner, sentait qu’il avait un nœud à l’estomac. « Marchons, dit-il finalement, sans avoir le courage de la regarder. Bientôt il fera nuit et… Marchons, allez. » Après quelques pas, il parla, doucement, d’une voix rauque, mais sans regarder sa fille qui suivait, la tête basse. « Ta mère… est morte en couches. Ce n’est pas toi qui l’as tuée. Cela fait une énorme différence… et j’espère que dans ton cœur tu pourras le comprendre. Je n’ai jamais pensé que… J’étais absent parce que…, disons, parce que la vie que je menais… bref, la vie que je t’ai racontée… plus ou moins… Et si tu as grandi avec ta grand-mère maternelle, ce n’est pas parce que je ne voulais pas te voir, mais parce que j’avais confiance en elle… et toi… toi… » Isacco s’arrêta. Toujours incapable de se retourner. Il sentait sa fille derrière lui. Il sentait qu’elle retenait son souffle. Et il la vit soudain pour ce qu’elle était, cette enfant qu’il avait toujours jugée indépendante : une petite fille qui avait grandi en croyant que son père la détestait. « Comment j’ai pu être aussi stupide… », dit-il tout bas. Il esquissa encore un pas. « Comment j’ai pu ? », cria-t-il presque, et il s’arrêta net.

Giuditta, qui avançait derrière lui, avait tendu la main quand son père s’était arrêté, et l’avait appuyée contre son dos. Sentant Isacco se raidir, elle l’avait enlevée aussitôt, en murmurant : « Pardon ».

Ils restaient là tous deux, immobiles. Isacco incapable de se retourner. Giuditta, la main encore suspendue dans l’air.

« Je t’ai raconté que mon père était médecin… », reprit Isacco, sachant que cette phrase allait amener une souffrance qu’il aurait voulu éviter. « Un bon médecin, le meilleur de l’Île de Negroponte. Le médecin personnel du gouverneur vénitien… du bailo [1], comme on l’appelait. Je n’ai pas connu ce monde-là, je suis né en 1470, quand les Turcs ont occupé l’île et chassé les Vénitiens. Mon père n’a pas été tué. Les Turcs lui ont permis d’exercer la médecine mais seulement à l’intérieur de l’île, où il n’y avait que de pauvres gens, des bergers. Il s’est plié à cette exigence, en ressassant sa colère et la nostalgie de sa vie passée. C’était l’homme le plus orgueilleux, le plus fier, le plus tyrannique et le plus têtu qui ait jamais existé. » Isacco s’arrêta. « Cela ne te rappelle pas quelqu’un ? », dit-il avec un sourire triste, pensant à lui-même.

Giuditta effleura de la main le dos de son père, timidement. « Non, père », dit-elle.

Isacco sentit son cœur saisi par l’émotion. Et une chaleur dans son dos, là où Giuditta avait posé sa main. « Il nous a obligés à vivre pendant des années, ma mère, mes trois frères et moi, dans une baraque affreuse, avec deux chèvres pour avoir du lait. Les gens qu’il soignait n’avaient pas de quoi le payer. Mais chaque soir il nous parlait de Venise et de sa civilisation supérieure, des brocarts, des épices et de l’or. Il nous a même appris à parler vénitien… ce salaud. Il s’est mis à creuser des dents, inciser des abcès, faire naître des enfants et des agneaux, castrer le bétail et couper les jambes gangrenées des êtres humains. Il est devenu une sorte de barbier, en somme. Lui, le grand médecin du bailo  de Venise. Et il m’emmenait dans ses tournées… il disait que j’étais le seul de ses fils qui n’avait pas peur du sang. Et d’un ton méprisant, ce salaud ajoutait toujours pour ses patients : “Il n’a pas peur du sang parce qu’il n’a pas de cœur”. Et sais-tu pourquoi ? Parce qu’il avait découvert que j’allais sur le port et que je me débrouillais pour trouver de la nourriture, quitte à la voler, pour ma mère, qui s’affaiblissait de plus en plus. Mais lui, jamais un seul compromis. Monsieur le médecin du bailo  de Venise… ce salaud… »

Giuditta s’approcha encore plus et l’enlaça, par derrière, appuyant sa tête contre le dos maigre de son père.

Isacco serra les lèvres et fronça les sourcils, essayant de retenir les larmes de rage qui montaient en lui. « Et un jour je suis parti. Je venais juste d’inventer la légende de la sainte et du docteur Qalonimus. C’est là que j’ai rencontré ta mère. On se comprenait, tu vois ? De toute ma vie, c’est la seule femme que j’aie comprise. Elle avait été chassée de chez elle par un père qui ressemblait au mien. C’était peut-être pour ça : je savais ce qu’elle ressentait. Et un an après, elle donnait naissance à notre première fille… C’était toi. Mais quelque chose s’est mal passé. La sage-femme… » Isacco se plia en deux. « Oh, Seigneur du Monde, aide-moi à le supporter ! »

Giuditta se baissa sur lui, sans le lâcher.

« Comment un nouveau-né innocent pourrait-il tuer sa propre mère ? dit Isacco, la voix brisée par l’émotion. Même s’il le voulait, il ne le pourrait pas. Moi, par contre… moi, je n’ai pas pu l’aider… je croyais avoir tout appris de ce salaud de grand médecin du bailo … Mais je l’ai tuée. Si quelqu’un l’a tuée… c’est moi… » Isacco se redressa et trouva la force de se tourner vers sa fille. Il prit son visage entre ses mains. « Je me racontais que si j’étais absent, c’était parce que j’avais une vie compliquée… » Il sourit, mélancolique. « Je te l’ai même dit tout à l’heure… » Il attira Giuditta contre lui. Il ne pouvait pas la regarder longtemps dans les yeux. « J’étais rarement à la maison parce que je me sentais coupable envers toi… pour t’avoir privée de ta mère… parce que je n’avais pas été capable de… »

Ils restèrent enlacés, en silence.

« Père…

— Chut… ne dis rien, mon enfant. »

Ils continuèrent de se tenir enlacés. Isacco et sa douleur, son sentiment de culpabilité qu’il avait réussi pour la première fois à nommer. Giuditta avec son père. Si différent de ce qu’elle avait toujours cru. Qui était un charlatan et un escroc. Et qui n’était pas en colère contre elle à cause de la mort de sa mère.

« Père…, dit de nouveau Giuditta, après un long moment.

— Chut… tu n’as besoin de rien dire.

— Si, père, au contraire.

— Alors, dis-moi.

— Les moustiques sont en train de me dévorer. »

Isacco s’écarta. « Tu ressembles à ta mère, mais tu as mon esprit », dit-il en s’abandonnant à un sonore éclat de rire. Il l’étreignit de nouveau et dit : « Allons, marchons. On dirait deux filles.

— Mais je suis  une fille !

— Ah oui, c’est vrai ! rit encore Isacco en rabattant le bonnet jaune sur les yeux de sa fille. Regarde où tu mets les pieds, espèce de plaie. »

Le soleil venait de se coucher quand ils aperçurent une ferme basse, dont la cheminée produisait une fumée dense. Sur la façade, le dessin grossier et tout craquelé d’une anguille, qui ressemblait plutôt à un monstre marin. La porte était fermée.

Isacco s’arrêta et regarda Giuditta. « Écoute, je ne t’échangerais pour aucun fils au monde », lui dit-il tout d’un trait.

Giuditta, surprise, rougit de nouveau.

« Encore ? Allons ! », s’exclama Isacco.

Elle rougit de plus en plus.

« Tu ne me facilites pas la tâche », marmonna Isacco.

On entendit la cloche des vêpres au loin.

« Entrons et n’en parlons plus », dit Isacco. Il frappa et ouvrit.

Père et fille furent assaillis par un flux d’air agréablement tiède. On y respirait une odeur de nourriture et d’étable. La salle était séparée en deux moitiés par un muret et un petit portail de bois, l’une destinée aux clients, l’autre réservée aux animaux, deux vaches laitières et un mulet. Le plafond était bas et oppressant, les fenêtres minuscules. Sur la longue table de planches mal dégrossies brûlait une lampe à huile faite d’un métal sans valeur, avec une boîte en guise de réservoir et une mèche qui brûlait entre deux plaques de miroir au mercure devenues opaques. Plus loin, une grande lampe tout aussi simple pendait à une poutre. Le fond de la pièce était plongé dans la pénombre.

Deux clients étaient assis autour de la table, le regard fixe, devant une carafe de vin. Ils se tournèrent pour voir les nouveaux arrivants, trouvant la force de soulever à nouveau leur godet de terre cuite. Puis ils retombèrent dans leur hébétude. L’un d’eux avait les paupières qui se fermaient et la tête qui penchait.

« Bonsoir, braves gens », dit Isacco d’une voix forte, pour faire venir l’aubergiste.

De l’étage au-dessus parvint un gémissement qui se transforma bientôt en cri. C’était une voix d’enfant. Quelques instants après, le cri s’éteignit.

« Bonsoir, braves gens », répéta Isacco tourné vers l’étage.

On entendit une porte s’ouvrir et se refermer. Puis une femme, jeune mais recrue de fatigue, se pencha par-dessus la rampe. Le regard angoissé, elle tenait une lanterne fermée où brûlait une chandelle de suif.

« Bonsoir, brave femme, dit Isacco. Nous sommes des voyageurs et nous voudrions passer la nuit ici, et manger quelque chose de chaud, si possible. »

L’aubergiste les fixait comme si elle pensait à autre chose. Enfin, machinalement, elle dit : « C’est un demi-sol d’argent.

— Très bien, dit Isacco.

— Mais il n’y a rien à manger, dit la femme. Juste du pain et du vin.

— Nous nous en contenterons. »

L’aubergiste acquiesça mais ne bougea pas. Puis un nouveau gémissement, qui, cette fois, ne se transforma pas en cri, la fit se retourner. Encore plus angoissée, elle porta la main à sa bouche. Elle descendit l’escalier de planches rabotées, ouvrit un buffet qui se trouvait dans le recoin sombre de la salle, sortit une miche de pain enveloppée d’une toile de lin grège et tira d’un tonnelet une carafe de vin rouge. Elle mit le tout sur la table, puis apporta deux verres ébréchés et un couteau pour le pain.

« Je n’ai pas fait la cuisine aujourd’hui, dit-elle sans force. Ma fille est tombée malade…

— Je suis désolé, dit Isacco.

— Je deviens folle, continua la femme avec un regard embué qui laissait percevoir toute sa peine.

— Et le docteur, qu’a-t-il dit ? », s’informa Isacco.

La femme le regarda d’un air ahuri. Puis elle hocha la tête, perdue dans ses pensées. « Aucun docteur ne vient par ici, dit-elle. On fait nos enfants seuls dans notre lit et on y meurt seuls, quand l’heure est venue. »

Giuditta regarda la femme, dont elle sentait toute la douleur.

Un nouveau gémissement parvint de l’étage.

La femme tressaillit, serrant les lèvres. Son visage disgracieux montrait, presque avec indécence, la souffrance qui la traversait.

Alors sans réfléchir, Giuditta, dit : « Mon père est médecin ».

5

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Quand, au matin, Mercurio sauta en bas de la plate-forme, il dit : « Ma mère était comédienne. Comédien, en fait. » Il regarda les trois autres, qui descendaient et l’écoutaient. « Vous savez que les femmes n’ont pas le droit de jouer au théâtre ? », ajouta-t-il.

Benedetta et Zolfo se regardèrent. « Bien sûr, mentit Benedetta.

— Ah oui ? fit Mercurio. Eh bien, ma mère, pour jouer, elle s’est déguisée en homme pendant des années. Et tout le monde y croyait. Et elle était tellement mignonne en homme qu’on lui faisait faire les rôles de femme. »

Benedetta et Zolfo l’écoutaient, fascinés mais perdus dans tous ces changements de sexe.

Mercurio attrapa un pan de la toile sale et rapiécée accrochée à la plate-forme. « Vous êtes prêts ? », dit-il avant de le tirer d’un geste théâtral, révélant ce qu’il cachait.

Benedetta, Ercole et Zolfo restèrent bouche bée.

On se serait cru dans un atelier de couture. Ou dans un magasin : une soutane de curé et une robe de bure côtoyaient un habit noir de copiste et une livrée de domestique à rayures ; un uniforme de soldat du Pape avec son gilet de cuir renforcé à la poitrine dépassait sous des chausses de l’armée espagnole, une jambe amarante et une jambe safran ; un gilet à manches bouffantes scintillant de broderies était suspendu près d’un tablier de forgeron, d’une grande cape noire et d’une houppelande de voyage en toile cirée. D’un panier d’osier sortaient chapeaux, perruques, lunettes, monocles, fausses barbes, bourses et parchemins. Et d’un autre une multitude d’objets : une petite épée, un marteau de forgeron, un autre plus fin de maréchal-ferrant, une ceinture de cuir avec des ciseaux et des gouges de graveur, un rasoir de barbier, des scies de menuisier et des cachets-tampons de secrétaire, des plumes d’oie, des encriers. Il y avait des chaussures basses, des bottes, des pantoufles et des sabots de vendeur de poisson. Enfin, une robe de courtisane bleu cobalt, rehaussée de fausses pierres précieuses en verre coloré, voisinait avec un ensemble vert foncé pour jeune fille de bonne famille, à l’élégance discrète, et une tenue de servante plus modeste, grise et marron, à tablier à grande poche, complétée d’une coiffe blanche.

« Putain de Dieu ! », s’exclama Benedetta.

Mercurio se dandinait, tout fier. « Mettons-nous au travail, dit-il. Il m’est venu une idée pour reprendre la pièce d’or à cet aubergiste.

— Où as-tu trouvé tout ça ? demanda Benedetta comme si elle n’avait pas entendu.

— Ma mère me l’a laissé en héritage, dit Mercurio. C’est elle qui m’a appris à me déguiser. Sauf que je suis une espèce de comédien un peu différent… ajouta-t-il en riant.

— T’es pas orphelin ? demanda Zolfo.

— Si, mais en mourant ma mère a demandé au directeur de la troupe de me retrouver et de me donner toutes ses affaires, avec sa bénédiction. » Mercurio les regarda : ils étaient suspendus à ses lèvres. « Écoutez, c’est une longue histoire. Disons que ma mère couchait avec un comédien de la compagnie qui sava


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it qu’elle était une femme. C’est comme ça que je suis né et que ma mère a été obligée de…

— De t’abandonner sur la roue comme Ercole et moi, dit Zolfo, et il cracha par terre.

— La roue, ricana Ercole.

— Tais-toi, imbécile, lui dit Zolfo.

— Non. Ma mère ne m’aurait jamais abandonné. Elle m’a confié à une femme à qui elle a donné de l’argent pour m’élever. Sauf que la femme a gardé l’argent, et m’a laissé sur la roue à l’orphelinat de San Michele Arcangelo.

— La salope !

— Bref, après ça, ma mère est tombée malade et elle est morte. Le directeur de troupe m’a retrouvé, et il m’a donné tout ce qu’elle possédait, c’est-à-dire les costumes de tous les rôles qu’elle interprétait. C’est lui qui m’a raconté son histoire. Il m’a dit que c’était la meilleure comédienne de toute sa compagnie et qu’…

— … qu’elle t’avait toujours aimé ? demanda Zolfo, les yeux pleins d’espoir et d’envie.

— Exactement !

— Mais comment il a fait pour te retrouver et savoir que c’était toi ? s’interposa Benedetta.

— C’est compliqué, coupa Mercurio. Maintenant, occupons-nous de l’aubergiste. Lave-toi la figure et les mains, lui dit-il. Il y a de l’eau dans le seau.

— Pas question ! lâcha-t-elle.

— Lave-toi, répéta Mercurio.

— Pourquoi je devrais ?

— Parce que ça fait partie de mon plan. Lave-toi et tu verras. » Il prit le costume vert de jeune fille de bonne famille. « Il devrait t’aller, dit-il en le lui tendant.

— L’eau est froide, se lamenta Benedetta qui commença par se nettoyer les yeux avec deux doigts.

— Fais pas de chichis, tu dois avoir l’air propre.

— Je déteste me laver, répondit-elle, d’un ton maussade.

— Ça, tu peux être sûre qu’on le sent ! »

Et Mercurio éclata de rire.

Benedetta le foudroya du regard, plongea ses deux mains dans l’eau et se frotta la figure avec rage.

« Bien. Maintenant change-toi, dit Mercurio, après avoir vérifié que le noir sous ses ongles avait disparu.

— Où ? »

Mercurio eut une expression étonnée. « Comment ça, où ?

— Tu crois pas que je vais me montrer toute nue ? répliqua Benedetta.

— Ben… j’ai qu’une seule pièce, si tu vois ce que je veux dire…

— Tournez-vous ! Et vous avez pas intérêt à regarder ! », ordonna la jeune fille. On entendit des bruissements d’étoffe. Peu après, elle dit : « J’ai fini ».

Zolfo et Ercole restèrent bouche bée. « Tu es magnifique », s’exclama le premier. Et l’autre répéta : « Ercole aussi dit mifique ».

Benedetta rougit fortement. « Idiots », lança-elle, et elle regarda Mercurio, qui dit alors : « Commencez à sortir. J’arrive et je vous explique mon plan ».

Une petite demi-heure plus tard, ils étaient dans la rue, marchant d’un pas vif.

Benedetta se plaça à côté de Mercurio. « Elle jouait quel rôle, avec ce costume ?

— Qui ?

— Ta mère.

— Ah, oui… Elle jouait… la duchesse.

— La duchesse ? », fit Benedetta. Elle passa la main sur le costume, en se dandinant. Elle fit encore quelques pas, bombant la poitrine. « Écoute, je suis désolée pour hier soir.

— À quel sujet ? demanda Mercurio.

— Je parlais pas sérieusement… quand je disais que tu pouvais aussi bien t’y noyer, dans ton égout… Si j’avais su…

— C’est bon. »

Benedetta lui toucha l’épaule de la main.

Mercurio s’écarta. « Je veux pas d’amis.

— Et moi donc… », dit-elle. Puis elle le toisa et se mit à rire. « T’as vraiment l’air d’un curé. »

Mercurio sourit, satisfait. Il portait une longue soutane noire à boutons rouges, avec sur la poitrine un cœur sanglant couronné d’épines. Et sur la tête, un chapeau noir et brillant.

« C’est pas encore parfait », dit-il. Il s’approcha du râtelier de deux mulets, prit une poignée de foin qu’il roula en boule et glissa sous sa soutane, à la hauteur du ventre : « Les curés déjeunent, dînent et soupent tous les jours. Pas comme nous. C’est pour ça qu’ils sont si gras. » Puis il attrapa une pomme à la volée sur un étal de fruits, en coupa deux tranches et les mit dans sa bouche, coincées entre les gencives et la joue. « Voigà, baintenant je suis farfait, et il rit. Il fuffit de barcher un feu flus lourdement… » Et il changea son rythme de marche.

« C’est fou ! s’exclama Benedetta.

— Bour ze déguiser, il ne fuffit bas…

— Je comprends rien à ce que tu dis », fit Benedetta.

Mercurio enleva les tranches de pomme de sa bouche et les jeta. « Non, ça va pas. Autre règle : jamais exagérer. Si l’aubergiste ne comprend pas ce que je dis, tout se casse la figure. Je disais : pour se déguiser, il ne suffit pas de mettre une tenue différente de ta tenue habituelle. Tu dois te débrouiller pour qu’elle devienne habituelle . Te déplacer avec comme si tu la mettais tous les matins.

— Comment je devrais me déplacer dans cette robe de duchesse ? demanda Benedetta.

— Tu devrais déjà tortiller du cul.

— Va te faire foutre », fit Benedetta, mais quelques pas plus loin elle éclata de rire et se mit à se déhancher.

Ils tournèrent dans le vico de’ Funari. « Attends ici. Reste en vue, dit Mercurio à Benedetta. Vous deux, ne vous montrez pas. »

L’aubergiste du vico de’ Funari était un homme fort, au visage rougi par l’excès de boisson et à l’air plein d’assurance. L’Osteria de’ Poeti était vaste et lumineuse, avec de grandes entrées et des portes à quatre panneaux repliables, que les serviteurs étaient en train de fixer au mur. Contre le mur de droite, deux énormes tonneaux de vin, qui montraient la richesse du patron, étaient exposés.

Dans le dos de l’aubergiste une voix résonna : « Bonne journée, mon frère.

— J’ai pas de frère », répondit l’autre d’un ton hargneux, se retournant vers le jeune prêtre.

« Notre seigneur, aujourd’hui, veut te donner une chance », dit Mercurio avec un sourire suave.

L’aubergiste le toisa de la tête aux pieds. « Si tu cherches des offrandes, tu viens taper dans la mauvaise poche, curé », répondit-il. Et il fit mine de lui tourner le dos.

« Brave homme, tu ne comprends pas. C’est notre Seigneur qui, dans son immense générosité, veut te faire, à toi, une offrande. »

L’aubergiste le regarda, fronça les sourcils. « Quelle offrande ?

— Il te donne la possibilité de réparer un tort. »

L’aubergiste devint suspicieux. Il croisa les bras et redressa le buste. Les lèvres serrées, il fixa le petit curé.

Mercurio soutint son regard.

« Et ça serait quoi, ce tort ? », finit par céder l’aubergiste.

Mercurio eut un sourire béat. « Son Excellence Révérendissime l’évêque de Carpi, Monsignor  Tommaso Barca di Albissola, que j’ai le très haut honneur de servir comme secrétaire, in saecula saeculorum atque voluntas Dei …

— Arrête de dégoiser en latin et parle. Et vite, fit l’homme, qui avait perdu un peu de sa superbe, à entendre un nom aussi long.

— Il ne sert à rien que je parle. Il te suffira de regarder cette jeune fille pour comprendre. » Et en disant ces mots, il se tourna vers la ruelle et montra Benedetta. « Tu la reconnais ?

— Pourquoi ? Je devrais ? dit l’aubergiste, sur la défensive.

— Parce qu’hier tu lui as retenu une pièce d’or qui était en sa légitime possession, dit Mercurio.

— Que je sois damné si c’est vrai… »

Mercurio hocha la tête, plissant les lèvres en signe de désapprobation. « Notre Seigneur, par la main de l’humble serviteur que je suis, t’offre une chance, et tu la gaspilles aussi vilainement ? Je représente la main de Dieu et la bourse de sa Seigneurie. La pièce que tu as soustraite à la jeune fille appartient à l’évêque, en visite à Rome auprès du Saint Père comme chaque année. Et Son Excellence ne sait encore rien de tout cela… »

L’aubergiste était partagé. Il avait peur de se faire avoir, mais ne voulait pas se mettre à dos un prélat. S’il n’entendait pas se séparer d’une pièce d’or si facilement gagnée, il connaissait bien la férocité de la justice administrée par les puissants.

« Elle avait l’air d’une voleuse, toute sale et mal habillée…, marmonna-t-il.

— Évidemment. Elle sortait de l’orphelinat de San Michele Arcangelo, où l’évêque choisit ses… servantes. Et l’épreuve d’hier était la première qu’elle devait surmonter. À chaque nouvelle fille je dois donner une pièce d’or et l’envoyer commander de la nourriture. Si elle revient avec le dîner et la monnaie, elle peut recevoir une éducation. Mais si elle disparaît avec, elle est recherchée par les gardes et traitée comme la voleuse qu’elle est… » Pour attirer l’attention de son pigeon sur un détail et l’empêcher de réfléchir, il souleva son chapeau, riant intérieurement. Sa réponse était toute prête.

Comme il s’y attendait, l’aubergiste eut un regard hésitant et dit : « Elle est où, ta tonsure ? Qui me dit que t’es un curé et pas un escroc ?…

— Je suis un novitium saecularis  », répondit Mercurio, se délectant de cette expression inventée lors d’une escroquerie précédente.

Il prit le petit sac de toile où il avait mis les pièces d’or volées au marchand, les fit tinter puis dénoua le lacet et ouvrit le sac. Il le posa sur sa paume et le tendit sous le nez de l’aubergiste. « Aubergiste de peu de foi, sache que c’est la miséricorde qui me guide. Regarde ces pièces. Ne sont-elles pas identiques à celle que tu as prise à cette jeune fille ? N’ont-elles pas toutes un lys sur une face et un Saint Jean-Baptiste sur l’autre ? Ces pièces ne sont pas courantes à Rome. »

L’aubergiste tendit le cou et regarda. Puis il glissa la main dans sa poche et prit la pièce volée. « Comment je pouvais savoir ? », bafouilla-t-il, et il la lança en l’air, nerveusement, avant de la reprendre à la volée.

Mercurio ne dit rien.

L’homme regarda vers Benedetta. « Comment je pouvais savoir ? », répéta-t-il, sur le point de céder. Et il lança encore la pièce, plus haut, pour retarder le moment de s’en séparer.

À cet instant, un hurlement féroce retentit dans tout le vico de’ Funari.

« Voleurs ! Maudits voleurs ! »

L’aubergiste se retourna et vit un Juif qui désignait Benedetta et deux autres jeunes gens. Il comprit qu’on avait voulu l’arnaquer.

Mais la pièce était encore en l’air que Mercurio, vif comme un chat, s’en était déjà saisi. « Grand couillon », dit-il en éclatant de rire, avant de prendre ses jambes à son cou.

« Au voleur, au voleur ! », s’écria l’aubergiste lancé à sa poursuite.

Mercurio était plus rapide, mais il n’avait pas d’autre issue que de partir dans la direction du marchand, qui était toujours en train de s’en prendre à Benedetta, Zolfo et Ercole. Il se faufila dans l’espace qui restait entre le mur de la ruelle et leur groupe. Dans sa fuite, la paille qui avait servi de bedaine sous sa soutane tomba.

Shimon Baruch, sans comprendre, laissa passer Mercurio.

Mais en voyant ce curé semer du foin derrière lui, le marchand comprit et se lança aussitôt à sa poursuite. « Au voleur ! Au voleur ! »

Derrière lui courait aussi l’aubergiste : « Au voleur ! Au voleur ! »

Plus personne ne s’occupant d’eux, Benedetta s’éloigna dans la direction opposée, suivie de Zolfo et Ercole, qui avait pris un regard d’enfant effrayé. À peine avaient-ils passé le coin de la rue qu’après quelques pas Benedetta s’arrêta et regarda Zolfo. « Il faut l’aider. »

Mercurio courait le plus vite possible pour semer le marchand, mais la soutane le ralentissait. L’aubergiste, lui, avait très vite renoncé. Mercurio l’avait vu se plier en deux, le souffle court, dès les premières ruelles. Mais chaque fois qu’il se retournait, le marchand était plus près. Il obliqua vers San Paolo alla Regola. Là-bas commençait un dédale de ruelles où l’on perdrait sa trace. Mais le marchand regagnait du terrain. Derrière, Mercurio eut l’impression de voir Benedetta courant comme une furie, les jupes relevées. Il l’imita, releva sa soutane et accéléra sa course. Ses pieds s’enfonçaient dans la boue, ses poumons brûlaient. S’il jetait le sac de pièces d’or, le marchand s’arrêterait pour le ramasser, et il serait sauvé. Mais il ne voulait pas s’en séparer. Il tourna vers San Salvador in Campo et vit qu’il avait de plus en plus de mal à courir. “Ne craque pas”, se dit-il. Il se faufila dans une succession de petites rues et se retourna pour vérifier. Le marchand n’allait pas tarder. Il tourna dans une ruelle remplie des détritus du marché aux légumes tout proche. Mais aussitôt entré, il comprit son erreur : une impasse. Il entendait le marchand approcher. Il s’aplatit entre deux colonnes de brique rouge, dans un renfoncement de mur, et retint son souffle.

Shimon Baruch arriva au croisement des ruelles. Malgré l’interdiction faite aux Juifs de porter des armes, il avait acheté une petite épée, à double tranchant et à longue poignée. Devant lui, trois autres ruelles, deux à droite et une à gauche, minuscule et sale.

« Sois maudit ! », s’écria-t-il en entrant dans l’impasse. Il resta immobile, écrasé par le désespoir de l’avoir perdu. « Maudit ! », cria-t-il encore. Il sortit de la ruelle. Aussitôt, il entendit un craquement : de la verdure piétinée. Il revint sur ses pas comme une furie.

Mercurio s’était jeté à terre derrière le tas de légumes, attirant l’attention du marchand.

« Voleur ! Te voilà ! s’exclama Shimon Baruch. Rends-moi mon argent !

— Votre Seigneurie…, dit Mercurio, levant les mains en signe de reddition, je l’ai pas… »

Shimon Baruch avait les yeux rouges, exorbités, les narines dilatées. Sa bouche ouverte bavait, il était essoufflé d’avoir couru. Sa main qui tenait l’arme tremblait. Il tenta une première attaque, en hurlant : « Rends-moi mon argent ! »

Derrière lui apparurent Benedetta, Zolfo et Ercole. Benedetta fit signe à Mercurio de se taire. Puis elle murmura quelque chose à l’oreille d’Ercole. Mercurio vit que le géant faisait non de la tête. Il avait les yeux emplis de terreur.

Shimon Baruch avança encore, ignorant ce qui se passait dans son dos. « Maudit chien, tu voulais me ruiner, hein ? Rends-moi mon argent ou je te tue ! » Il fit un pas, l’épée pointée sur la poitrine de Mercurio. Effrayé par sa propre folie, il ne savait s’il devait éventrer son voleur ou prendre ses jambes à son cou. Il tremblait de tout son être, et cependant continuait d’approcher, les yeux exorbités, la gorge sèche. Il poussa un long cri rauque pour se donner du courage.

Mercurio était terrorisé. Il ferma les yeux.

Benedetta poussa Ercole.

« Ercole aga peur ! », pleurnicha le géant.

Zolfo lui donna un coup de pied.

Le marchand se retourna d’un bond, son épée au bout du bras, à l’instant même où Ercole s’élançait les mains tendues pour le désarmer. Mais Ercole, parce qu’il avait peur, ou par maladresse, trébucha et tomba sur le marchand, lequel, dans sa frayeur, lui enfonça l’épée dans le ventre.

Mercurio entendit un gémissement étouffé. Il ouvrit les yeux et vit la pointe effilée, rouge de sang, ressortir du dos d’Ercole, percé de part en part.

Shimon Baruch recula pour retirer l’arme et fixa Ercole, qui mourait par sa main. « Je ne voulais pas… Je ne voulais pas… », bredouilla-t-il.

Le géant s’écroula au sol, lentement. « Ercole… aga… mal…

— Non ! hurla Zolfo.

— Je ne voulais pas », répéta Shimon Baruch. Puis il regarda Mercurio, redoublant de haine. « C’est ta faute, tout ça ! C’est ta faute ! », hurla-t-il en se jetant sur lui.

Cette fois, Mercurio ne ferma pas les yeux. Il réussit à attraper la main armée du marchand. En luttant, ses forces démultipliées par la terreur, il tenta de contenir la fougue du premier assaut. Il tomba à genoux, sans lâcher sa prise sur le poignet du marchand qui tenait l’épée. La lame ensanglantée arracha un éclat de mur au-dessus de sa tête.

« C’est ta faute ! C’est ta faute ! », hurlait le marchand.

Mercurio, toujours serrant son poignet, pivota sur lui-même en prenant appui sur la hanche du marchand. Il agissait sans réfléchir. Soudain, l’épaule de son adversaire cogna contre le mur et céda. Son coude se plia d’une manière étrange. Son poignet se retourna. Et le poids de Mercurio poussa le poignet vers le bas, involontairement.

La lame entra dans la gorge du marchand.

Mercurio entendit un bruit de cartilage, comme une blatte qu’on écrase ; il sentit le goût du sang qui lui éclaboussait la bouche. Il se releva, terrorisé. Ses yeux se reflétèrent dans ceux de Shimon Baruch, qui s’éteignaient peu à peu. Il resta là à le fixer, immobile, l’arme à la main. Il lâcha l’épée qui tomba, avec une vibration de métal.

« Non… », dit doucement Benedetta.

Alors Mercurio, tout à coup, comme sortant de sa léthargie, détacha de sa ceinture le sac de toile avec les pièces qu’il avait volées. « C’est ça que tu voulais ? hurla-t-il, comme devenu fou. C’est ça, hein ? » Et il le lança sur le marchand qui râlait à terre, les mains serrées contre sa gorge. « Prends-les, tes pièces ! Elles sont à toi ! Prends-les, maintenant !

— Viens, Mercurio, on s’en va », lui dit Benedetta en lui touchant le bras.

Mercurio se retourna sans la voir, puis la reconnut peu à peu. Il regarda Ercole : une tache de sang s’élargissait sur sa casaque, à hauteur de l’estomac. Il l’aida à se remettre debout.

« Tiens-le de l’autre côté », dit-il à Zolfo.

Zolfo pleurait.

« Tiens-le ! », ordonna Mercurio. Il regarda Benedetta. « Partons. »

Ils partirent, laissant le marchand derrière eux et disparurent dans le dédale des ruelles de Rome.

Quand les gardes arrivèrent, une vieille femme se mit à sa fenêtre et dit : « C’est un curé qui l’a tué ».

Un garde se pencha sur Shimon Baruch. « Il est pas mort », fit-il.

« C’est un curé qui l’a tué », répétait la vieille.

6

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La tenancière tourna vivement la tête, plantant son regard vif dans les yeux de Giuditta. Sur son visage se lisait presque de la peur : celle des pauvres gens sur qui tombe soudain une chance inespérée.

« Comment tu dis ? demanda-t-elle dans un filet de voix.

— Mon… mon père… est », bredouilla Giuditta.

La femme se tourna lentement vers Isacco.

« Brave femme… », commença celui-ci, hochant à peine la tête et cherchant les mots pour se sortir de cette situation.

Mais la tenancière l’interrompit, et laissa échapper un torrent de paroles. « Vous êtes docteur ? Vous paierez pas la chambre, je vous cuisinerai ce que vous voulez mais, je vous en prie, sauvez ma petite fille ! dit-elle avec emphase. Sauvez-la, docteur. »

Isacco lança un regard désapprobateur à sa fille. Il se sentait le dos au mur. « Je ferai ce que je peux, brave femme, dit-il d’un ton incertain. Montrez-la-moi. »

La tenancière courut vers l’escalier.

Isacco lança un regard aux deux ivrognes à la table à côté. « Viens avec moi », dit-il à Giuditta.

« Mon mari est mort l’an passé de malaria, raconta la femme tandis qu’ils parcouraient le bref couloir étroit en haut de l’escalier. Je n’ai plus qu’elle », et elle ouvrit une porte.

« Attends ici », ordonna Isacco à Giuditta, avant d’entrer dans une pièce au plafond si bas qu’il dut se courber. Il ôta son bonnet jaune et le passa à sa ceinture. Dans un coin, sur un tabouret, une vieille femme habillée de noir filait, à moitié dans l’obscurité, avec cet air qu’ont souvent les vieilles personnes qui font semblant de ne pas voir la mort à l’œuvre. Isacco supposa que c’était la mère de la tenancière, ou celle du mari mort. Et près du lit où gisait la petite fille malade qui gémissait et s’agitait, un moine était agenouillé, tournant le dos. Vêtu d’une robe de bure râpeuse qui avait dû être noire, une corde autour des hanches, il avait les pieds nus et sales. Isacco éprouva une sensation de malaise. Il n’avait jamais aimé les curés. Avant de s’approcher du lit, il se tourna vers la porte et regarda Giuditta dans la pénombre. Il se rendit compte, avec surprise, qu’il n’était pas en colère contre elle. Au contraire.

Le moine avait le front posé contre la paillasse. Il ne leva pas la tête à l’entrée du nouvel arrivant et continua à marmonner ses prières.

Isacco posa la main sur le front de la petite fille, qui devait avoir une dizaine d’années. Elle était brûlante. Il souleva les couvertures. La petite était recroquevillée sur le côté. Il se demanda ce que son père aurait fait. Alors il essaya de la tourner et de lui étendre les jambes. Elle hurla aussitôt de douleur, portant ses mains à son abdomen.

Le moine leva les yeux. Il n’avait pas plus d’une trentaine d’années mais son visage semblait momifié, tant sa peau collait à son crâne. Ses joues creuses étaient sillonnées de rides profondes qui ressemblaient à des cicatrices. Il avait l’aspect d’un homme qui jeûne depuis de nombreuses semaines. Ses petits yeux d’un bleu intense étaient comme possédés, injectés de sang ; ils se posèrent d’emblée sur le bonnet jaune qui pendait à la ceinture d’Isacco. D’un bond, il fut debout et pointa vers lui le crucifix qui pendait à son cou.

« Satan ! rugit-il. Que fais-tu ici ? »

Isacco cessa de palper l’abdomen de la petite fille.

« C’est un médecin, mon frère, dit la tenancière. Il est là pour ma fille. »

Le religieux se tourna vers elle, la toisant avec sévérité, comme si elle faisait injure au nom du Seigneur. « C’est un Juif, dit-il d’une voix grave.

— C’est un médecin », répéta la tenancière.

Le moine leva les yeux au ciel. « Père, pourquoi envoies-tu le serpent chez Ève affaiblie ? » Il pointa ses yeux de possédé sur Isacco. « Envoie-le plutôt à moi, que je puisse l’écraser sous mon talon. »

« Qu’est-ce qu’elle a ma petite fille, docteur ? », demanda la tenancière à Isacco, avec une inquiétude dans la voix, comme si elle comprenait que bientôt plus personne ne pourrait plus rien pour elle.

Isacco avait vu son père aux prises avec cette inflammation qui frappait plus souvent les enfants. « Il faut inciser et attacher… », commença-t-il, en fixant le religieux.

« Tais-toi, impie ! hurla le frère, qui se tourna de nouveau vers la mère de la malade. As-tu perdu tout sens commun, femme ? Comment peux-tu laisser toucher ta fille, consacrée en Christ, par les mains répugnantes d’un Juif ? Après le contact avec ce chancre, sa maladie empirera, femme ignorante. Ne comprends-tu pas qu’il lui prendra son âme et la vendra à son maître Satan, femme stupide ? Si Notre Seigneur a décidé de sauver ton enfant, Il la sauvera par mes prières, et s’Il a décidé au contraire de la rappeler à Lui, c’est pour la placer au milieu d’un chœur d’anges, femme ingrate. Mais si elle mourait par la main de l’hébreu impie, elle irait griller en enfer avec les porcs comme lui. » Le frère se tut, le crucifix tendu vers Isacco, et s’avança vers lui. « Vade retro, Satanas . Ôte tes pattes de cette malade. Vade retro, Satanas.  Tu n’auras pas l’âme de cette innocente créature.

— Il faut inciser », répéta Isacco en reculant. Il regardait la tenancière : c’était à elle de décider.

« Sortez, dit alors la femme, à contrecœur.

— Et tu ne logeras pas l’impie, ainsi est-il écrit dans les textes sacrés, déclama le prédicateur avec emphase, afin que ses péchés ne souillent point ta maison. »

Dès qu’ils furent seuls dans l’obscurité du couloir, la femme, la tête basse, dit à Isacco : « Allez tout de suite dans la chambre avec votre fille. Il ne sera pas dit que je chasse de chez moi un chrétien, même s’il est juif.

— Il faut inciser », insista Isacco.

La tenancière secoua la tête avec force, comme si elle voulait chasser de ses oreilles les paroles d’Isacco. « Ne vous montrez pas aux alentours. » Puis elle lui donna une chandelle de suif et un briquet.

Isacco et Giuditta s’enfermèrent dans la chambre.

« Tout est ma faute », dit Giuditta.

Isacco ne répondit pas, ne lui fit pas une caresse, ne la regarda pas. Il s’étendit sur la paillasse, en silence.


À l’aube, la petite fille était morte.

Isacco le sut aux cris désespérés de la mère qui retentissaient dans toute l’auberge. Au même moment, les cloches annoncèrent les laudes. Les sons poussifs se répercutaient dans le brouillard dense. À l’arrière-plan, la voix du frère débitait une prière en latin.

« Lève-toi, vite, dit Isacco à sa fille. Il faut partir. »

Ils ouvrirent la porte de la chambre, descendirent l’escalier sans bruit et se dirigèrent vers la sortie.

Quand ils furent dans la cour, délimitée par des pieux cloués et une clôture de joncs marquant surtout un périmètre pour les poules qui grattaient le sol, la tenancière vint à la petite fenêtre de la chambre du haut pour l’ouvrir et laisser ainsi s’échapper l’âme de son enfant. Voyant qu’ils s’esquivaient en douce, ivre de sa propre douleur, à peine consciente de ce qu’elle disait, épuisée par une nuit passée à prier aux côtés du frère, elle hurla : « Maudits Juifs ! Vous avez amené le malheur dans ma maison ! Que Dieu vous maudisse !

— Ne te retourne pas et marche », ordonna Isacco à Giuditta, alors qu’ils croisaient des paysans venus des fermes voisines apporter le réconfort de leurs prières.

« Que Dieu vous maudisse ! », cria encore la tenancière, qui avait perdu la raison.

Un paysan aux mains larges comme des bêches les regardait sans un mot, en crachant par terre.

À la tenancière vint s’ajouter le moine qui, le crucifix à la main, se pencha tellement par la fenêtre de la chambre qu’on aurait cru qu’il allait tomber. De son ton de prédicateur, il tonna : « Suppôts de Satan ! Suppôts de Satan ! »

Isacco vit que Giuditta regardait derrière eux. « Ne te retourne pas, ordonna-t-il à nouveau, d’une voix basse et ferme. Et ne marche pas trop vite. »

« Juifs, suppôts de Satan », répéta une vieille qui faisait partie du petit cortège de paysans. Et d’autres l’imitèrent, criant des insultes.

Puis une pierre toucha Isacco à la nuque. Ses jambes, un court instant, le lâchèrent. Mais il redressa son bonnet jaune sur sa tête et continua, sans se mettre à courir. C’était ce qu’il fallait faire en présence d’un ours ou d’un chien de berger, et aussi ce que lui dictait son expérience d’escroc. Du coin de l’œil, il regarda sa fille, raide, obéissante, le visage sillonné de larmes.

« Allez-vous-en, maudits ! », résonna une dernière fois la voix de la tenancière, avant que le père et la fille ne tournent pour s’engager sur la grand-route.

Ils avaient fait à peu près un quart de lieue d’un pas soutenu, dans un silence total, sans se regarder, quand Isacco, à proximité d’un petit bois, dit : « Suis-moi ». Il coupa à travers champs et s’aventura dans les broussailles. Arrivé au tronc d’un grand arbre abattu par la foudre, il s’y assit et fit signe à Giuditta d’en faire autant. Il prit dans sa besace la miche de pain de la veille et la partagea.

« Mange. C’est tout ce qu’il y a. »

Giuditta sortit de son propre sac trois biscuits durs aux raisins et aux amandes, faits de farine de seigle. « Il y a ça aussi. »

Son père la serra dans ses bras. « Je n’aurais jamais cru que de vieux biscuits puissent me rendre aussi heureux. »

Ils venaient de terminer leur frugale collation quand ils entendirent des voix sur la route.

« Enlève ton bonnet, dit Isacco.

— Mais la loi…, tenta de répliquer Giuditta.

— Enlève ce maudit bonnet ! », siffla Isacco.

Puis il se leva et alla s’installer en un point d’où l’on pouvait contrôler la route sans être vu. Il s’agenouilla derrière un buisson. Giuditta le rejoignit. Ils virent le moine marcher à la tête d’une petite troupe de paysans, des faux et des fourches sur l’épaule.

« Ce sont des hérétiques qui ne reconnaissent pas que notre Seigneur Jésus-Christ est l’Agneau de Dieu ! hurlait le prédicateur de sa voix de stentor.

— Amen, répondaient en chœur les paysans.

— Ce sont des impies qui se gaussent de l’Annonciation et de l’Immaculée Conception !

— Amen !

— Ils ne sont pas dignes de vivre auprès de Notre Père !

— Amen ! »

Un paysan, s’écartant du groupe, s’écria : « Et ils enlèvent nos nouveau-nés pour boire leur sang ! »

Alors, tous, en un chœur désordonné, crièrent : « À mort les Juifs ! »

Giuditta, effrayée, se serra encore plus contre son père. « Pourquoi ? », demanda-t-elle dans un filet de voix, au milieu des larmes.

Isacco, sévère, la fixa de son œil de bélier.

« Même si je t’appelle mon enfant, tu n’es plus une enfant, lui dit-il d’un ton dur. Arrête de pleurnicher. »

Giuditta s’écarta de lui. Elle pensa qu’il la détestait. Mais elle avait cessé de pleurer. Et elle avait moins peur.

Alors Isacco se rapprocha d’elle et lui dit : « Maintenant je vais t’apprendre ce que fait le renard, quand le chasseur a lâché les chiens ».

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« Tournons ici », dit Mercurio à bout de souffle, soutenant Ercole, de plus en plus lourd à mesure qu’il perdait son sang. Ils s’engagèrent dans la via dell’Orto di Napoli.

Mercurio se retourna et regarda derrière eux, inquiet.

« Sois tranquille, personne nous suit, dit Benedetta.

— Tranquille ? lâcha Mercurio. J’ai tué un homme ! Je l’ai volé et je l’ai tué. S’ils m’attrapent, je suis condamné à mort


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. »

Il voulut repartir et trébucha.

« Je reste en arrière pour surveiller », proposa Benedetta.

Mercurio acquiesça. « Et toi, arrête de pleurnicher, ça sert à rien, dit-il à Zolfo. Appuie fort. »

Zolfo renifla et pressa le bout de chiffon sur la blessure d’Ercole, qui gémit. « Excuse-moi… dit-il, tout effrayé.

— Appuie plus fort ! », supplia Mercurio. Quand ils virent des gardes au fond de la via del Cavalletto, ils se cachèrent dans le vicolo di Margutta, une petite rue aux senteurs de crottin sur laquelle donnaient les écuries des palais. Mercurio n’en pouvait plus. Il jeta un coup d’œil sur la via del Cavalletto. Les cloches de Santa Maria del Popolo entonnèrent les vêpres.

« La charrette de Scavamorto va bientôt passer. On y déposera Ercole. »

Benedetta le regarda, soucieuse.

« T’as une meilleure idée ? », lui demanda-t-il.

Elle secoua la tête, avec ce regard apeuré que Scavamorto suscitait chez tous les gamins qui travaillaient pour lui.

Quand ils virent arriver la charrette, Mercurio se fit reconnaître du garçon qui la conduisait. Derrière, une petite procession de malheureux le fixa d’un œil éteint, aveuglés qu’ils étaient par leur propre douleur. La ville, autour d’eux, continuait sa vie intense et chacun détournait les yeux de la charrette des réprouvés : les mendiants, les prostituées, les Juifs, les comédiens, tous ceux qui ne pouvaient pas être enterrés en terre consacrée.

« Aide-moi à le monter », dit Mercurio.

Ils installèrent Ercole sur la plate-forme.

« Bénissez ma fille, mon père », dit soudain une jeune femme aux yeux gonflés de pleurs, qui baisa la main de Mercurio et lui montra une créature minuscule, coincée entre deux cadavres de vieillards si ridés qu’ils semblaient embaumés.

Mercurio traça rapidement un signe de croix dans les airs. Puis il ordonna à Zolfo de monter dans la charrette et de continuer d’appuyer sur la blessure d’Ercole. « Combien de fois faut-il te le répéter ? », pesta-t-il.

Tandis qu’ils marchaient derrière la charrette au milieu de la voie encombrée, Benedetta vint près de Mercurio. « Merci », dit-elle doucement.

Mercurio ne répondit pas. C’était plutôt lui qui aurait dû la remercier, mais il n’en était pas capable.

« Tiens », dit Benedetta en lui tendant le petit sac de toile contenant les pièces qu’il avait lancé contre le marchand. Il le prit sans rien dire.

Benedetta ne dit rien non plus.

Ils arrivèrent bientôt sous la grande Porta del Popolo, prise dans les murailles de la cité, contre lesquelles des générations de Romains avaient pissé. Ils suivirent ensuite la via Flaminia, tournèrent à gauche vers le fleuve et atteignirent une zone de terrain en contrebas : devant eux s’ouvraient les fosses communes.

L’odeur de pourriture dégagée par les corps en décomposition y était insupportable. Les “gamins des morts”, comme on les appelait en ville, attendaient la charrette. Aussitôt ils s’activèrent, et chacun fut à son poste de travail. Soudain, les plus anciens reconnurent Mercurio en la personne de ce jeune prêtre. Ils s’arrêtèrent, et le regardèrent dans un silence admiratif. C’était une célébrité parmi les gamins des fosses communes, tous des orphelins achetés par les curés pour quelques sous. Comme Benedetta et Zolfo, ils avaient tous entendu parler de Pietro Mercurio, des orphelins de San Michele Arcangelo. Le seul capable de tenir tête à Scavamorto, et l’un des rares à être partis.

Mercurio salua les anciens. « On amène Ercole », dit-il ensuite.

Les garçons se hissèrent rapidement sur la charrette et descendirent le géant, de plus en plus pâle. Ils le placèrent sur une civière rudimentaire faite de deux perches de bois et d’une toile tachée.

« À la baraque, ordonna Mercurio.

— Qu’est-ce que vous faites ? Déchargez, tas de fainéants ! », tonna une voix de baryton.

Les garçons qui aidaient Mercurio courbèrent l’échine.

« Il est blessé, Scavamorto », dit Mercurio, sans se montrer impressionné par cet homme grand et mince, vêtu de manière voyante d’une casaque violette, une grande écharpe orange enroulée autour de la taille, d’où dépassait un coutelas recourbé à la turque.

En voyant Mercurio, Scavamorto releva le menton et eut un sourire encore plus féroce. « Tiens donc… », dit-il avant d’éclater d’un rire théâtral. « Père  Mercurio, quel plaisir inespéré me donne votre visite. » Il s’approcha sans le quitter des yeux. Il le dépassait d’une bonne toise. « Ah, l’imbécile… », dit-il en se penchant sur Ercole pour examiner la plaie. « Il est foutu. Jetez-le directement dans la fosse », ajouta-t-il pour les gamins.

Zolfo éclata en sanglots.

« Aide-nous, dit Mercurio. Soigne-le.

— T’as pas compris ? Il est foutu, répéta Scavamorto avec un demi-sourire, comme s’il en tirait un plaisir subtil.

— Je peux te payer », dit Mercurio en soutenant son regard.

Le visage maigre de Scavamorto devint sérieux. « Mon gars, t’as fini par croire aux légendes qui courent sur toi », lui souffla-t-il à la figure. « On n’achète pas Scavamorto, morpion, siffla-t-il en sortant son coutelas. Si je voulais ton argent, je le prendrais.

— Je t’en supplie », dit Benedetta.

Scavamorto la regarda. « Le curé, c’est lui. Tes prières, adresse-les à lui », et il rit de sa plaisanterie.

« Je t’en supplie », répéta Mercurio.

Scavamorto ferma à demi les yeux, les narines dilatées, comme s’il respirait un parfum exquis. Il promena alentour un regard sans pitié, mais ne semblait voir aucun des gamins. Il revint examiner Ercole, qui avait cessé de s’agiter. Il cogna deux doigts sur son front bas. « Toc, toc, y a quelqu’un ? » Il rit quand le géant poussa un faible soupir. Puis il répéta : « Il est foutu. Jetez-le dans la fosse.

— Non ! cria Zolfo, en se jetant sur le corps d’Ercole.

— Aide-nous », dit encore Benedetta à Scavamorto. Scavamorto regarda Mercurio.

« Aide-nous… je t’en supplie, fit Mercurio sans aucune expression de défi dans les yeux.

— Portez-le à la baraque », fit Scavamorto.

Les gamins des morts soulevèrent la civière et se dirigèrent vers une grande construction de bois et de pierre, bâtie sans plan, et agrandie en fonction des besoins.

Benedetta et Zolfo suivirent la civière.

Scavamorto secouait la tête. « Ça servira à rien », dit-il à Mercurio.

Celui-ci ne répondit rien.

« Va me chercher un pot de purée d’achillée et d’equisetum, et de la décoction de renouée, lui dit Scavamorto. Tu te rappelles où je range mes médecines ?

— Je me rappelle tout de cet endroit », répondit Mercurio. Il se précipita vers une baraque plus petite au conduit de cheminée tordu. Scavamorto entra dans celle vers laquelle les gamins s’étaient dirigés. Il fit couper la chemise d’Ercole pour mettre la blessure à nu, et la regarda sans rien dire.

Zolfo, serré contre Benedetta, retenait son souffle.

« Va travailler, nabot, si tu veux manger et dormir ce soir », lui dit Scavamorto avec dureté.

Zolfo ouvrit la bouche pour répliquer, les yeux gonflés par des pleurs de rage, mais Scavamorto lui envoya une gifle. « Il y a une charrette à vider. Va travailler ! »

Benedetta attira Zolfo contre elle et lui murmura : « Vas-y ».

Scavamorto enfila son index profondément à l’intérieur de la blessure d’Ercole, qui se mit à gémir. Puis il renifla son doigt, et secoua la tête.

Zolfo sortit de la baraque en pleurant.

« Va travailler toi aussi », fit Scavamorto à Benedetta.

Benedetta baissa la tête et sortit. À Mercurio qui revenait, elle dit : « Je le déteste ».

Mercurio ne répondit pas et remit à Scavamorto les ingrédients demandés.

« Tu connais l’extrême-onction, curé ? », dit ce dernier en riant. Il fit boire à Ercole une gorgée de décoction de renouée. Puis il prit sur le bout du doigt un peu de purée d’achillée et equisetum, et l’étala à l’intérieur de la blessure. De nouveau, Ercole gémit. Mais plus doucement. Scavamorto pointa son index encore trempé de sang et d’onguent en direction de Mercurio. « C’est du gaspillage. Je sais même pas pourquoi je le fais. » Il regarda le géant. « Tu tiendras pas jusqu’à demain matin, tu le sais ça, imbécile ? »

Ercole avait un sourire idiot.

« Heureux les simples d’esprit, le royaume des cieux leur appartient, dit Scavamorto. Mettez un linge sur la blessure, pour éloigner les mouches. Et partagez-vous ses vêtements. Demain il sera dans la fosse. » Il se releva et partit.

Mercurio frémissait de rage. « Donnez-lui une couverture. Et celui qui essaie de lui enlever ses vêtements avant qu’il soit mort, c’est à moi qu’il en rendra compte », dit-il d’une voix sombre. Il sortit et chercha Zolfo. Il s’approcha de la charrette que quatre garçons déchargeaient. Les cadavres avaient été déshabillés par les filles, chargées de récupérer les vêtements à revendre ou qui pourraient servir aux orphelins. Alors les garçons attrapaient un corps, deux par les bras et deux par les jambes, le balançaient dans les airs comme s’ils jouaient, puis le lançaient dans le vide. Les corps atterrissaient avec un bruit sourd dans la fosse.

Mercurio se pencha. Au fond du trou, il vit Zolfo. Il descendit et lui prit la pelle des mains. « Va auprès d’Ercole », lui dit-il. Zolfo fondit en larmes, mais Mercurio ne le consola pas. Le petit garçon remonta l’escarpement et disparut. Mercurio, avec l’habileté de celui qui connaît son affaire, mêla la chaux vive à la terre. Il travailla jusqu’à la nuit sans s’arrêter, avec une énergie qui lui évitait de penser. Dans la baraque, il mangea une écuelle de soupe de chou noir, aqueuse, où flottaient des lambeaux d’oignon.

Benedetta et Zolfo se tenaient auprès d’Ercole, qui délirait.

Mercurio ressortit. Il marcha lentement dans le champ des fosses communes, regardant à l’intérieur de chacune, sous une lune descendante voilée de fins nuages.

« Toujours ton vieux vice, gamin ? », dit une voix dans son dos.

Mercurio se retourna vers la silhouette dégingandée de Scavamorto. « Quel vice ?

— Quand je t’ai acheté aux moines de San Michele Arcangelo, tu passais des heures à regarder dans les fosses. Un jour, je t’ai demandé pourquoi, et tu m’as répondu que tu regardais s’il y avait ta mère. » Il n’y avait pas trace de sarcasme dans la voix de Scavamorto.

Mercurio ne dit rien, mais se raidit.

Scavamorto rit : « Tu ne te souviens pas ?

— Laisse-moi tranquille.

— Tu disais que même si tu l’avais jamais vue, tu la reconnaîtrais forcément, parce que c’était ta mère.

— Des histoires de môme, répondit Mercurio, l’air sombre.

— Peut-être. Mais tu la cherchais parmi les morts, pas parmi les vivants. T’étais sacrément en colère.

— J’en ai rien à foutre, Scavamorto.

— Quoi ? Tu la cherches pas parmi les morts ?

— Je la cherche pas, c’est tout. »

Scavamorto rit encore. Doucement, cependant, sans sa méchanceté habituelle. « Allez… c’était qui, ta mère, Mercurio ? » Il lui posa la main sur la nuque, sans serrer, comme l’aurait fait un père, ou un maître.

Et Mercurio ne se rebella pas. Il sentit un nœud dans sa gorge. « C’était une dame de la noblesse… commença-t-il à dire, comme s’il récitait une leçon. Elle était triste et elle avait un mari de merde, qui faisait la guerre dans tous les coins du monde… Alors elle s’est retrouvée à coucher avec un serviteur, jeune et beau, et elle est tombée enceinte. Et avant le retour de son mari, elle s’est débarrassée du bâtard et elle a fait tuer le serviteur…

— Ou bien ? demanda Scavamorto.

— Ma mère était une servante triste… avec un maître de merde qui n’allait jamais à la guerre et qui la violait toutes les nuits. Et quand il s’aperçut qu’elle attendait un enfant, il la jeta à la rue. Elle m’abandonna sur la roue, poignarda son maître et fut pendue sur la piazza del Popolo.

— Ou bien ?

— J’en ai marre de ce jeu, Scavamorto, fit Mercurio en s’écartant. Je suis plus un gamin.

— Ou bien… ?

— Ma mère… Les yeux de Mercurio se voilèrent de tristesse.

— … était une orpheline, suggéra Scavamorto.

— … et un curé l’a sautée, dit Mercurio. Ce qui fait que son fils porte aujourd’hui cette soutane imbécile. »

Scavamorto rit. « Ou bien, c’était…

— Ça suffit. C’est de la merde, ce jeu.

— Qui était ma mère ?… C’est un jeu magnifique. J’y joue avec les gamins. Mais aucun n’est aussi bon que toi. Ces petits cons, ils se fixent sur une histoire et ils n’arrivent pas à aller plus loin. Toi, par contre, t’es capable de t’inventer tous les jours une mère différente…

— Scavamorto…

— Ils n’ont pas d’imagination.

— Aujourd’hui, j’ai tué un homme », lâcha Mercurio tout d’un trait.

Scavamorto remua un peu de terre du bout de sa botte.

« Je vais être pendu », ajouta Mercurio, d’une voix si basse que lui-même l’entendit à peine.

Ils restèrent sans parler. Les nuages qui glissaient en silence devant la lune, faisaient apparaître et disparaître les cadavres dans la fosse.

Mercurio ferma les yeux et dit : « J’ai peur.

— Je comprends.

— J’ai peur de mourir », répéta Mercurio.

Scavamorto ramassa une poignée de terre. Il la jeta dans la fosse. « Rien ne dit que tu vas mourir, mon gars ».

Mercurio ne se tourna pas vers lui.

« Il faut t’enfuir. Franchir la frontière des États Pontificaux.

— Et ensuite ?

— T’as toujours été le plus malin de mes gamins. » Il lui donna une chiquenaude sur la tête. « Recommence une nouvelle vie. C’est l’occasion ou jamais. Ou alors t’as peur de regretter ta fosse d’égout en face de l’Île Tibérine ?

— Tu savais que j’étais là-bas ? Et t’es jamais venu me reprendre ? Tu m’avais acheté, pourtant… »

Scavamorto sourit, sans répondre.

Mercurio baissa les yeux.

« Demain, à l’aube, tu me voleras la charrette légère. Celle avec les deux chevaux, pas les mulets, ils sont trop vieux et trop lents, dit Scavamorto. À cette heure-là, Ercole sera déjà mort. Emmène les deux autres avec toi.

— Mais je les connais à peine…

— Arrête de parler comme un imbécile, le moucha Scavamorto. À quoi ça sert de faire le sentimental à l’envers ?

— Ça veut dire quoi le “sentimental à l’envers” ?

— Un type comme moi, répondit Scavamorto avec légèreté. Vivre sans avoir personne… ça veut pas dire que t’as pas besoin de quelqu’un. » Il tapa doucement son index contre le front de Mercurio. « Mais si tu t’y habitues, t’es cuit… après t’arrives plus à changer. Change, pendant qu’il est encore temps. Zolfo est ce qu’il est. Un faible. Mais la fille est bien. Elle a survécu à la vie que sa mère lui a fait mener… Il y a des fois où c’est une chance d’être laissé sur la roue. »

Mercurio resta silencieux.

« Garde ton costume de curé. Il pourra servir si vous rencontrez des brigands. Pars vers le nord. Ne reste pas dans les campagnes. Un filou des villes comme toi, ça finirait dans un piège à gibier. Il y a deux endroits qui seraient bien pour toi. Milan ou Venise. »

Scavamorto fit mine de repartir dans sa baraque. Mais après trois pas il s’arrêta, puis revint près de Mercurio. « J’oubliais un détail. Pour me voler la charrette, il faut me la payer. Combien t’as ? »

Ils recommençaient à se mesurer comme ils l’avaient toujours fait.

« Un sol.

— D’argent ? Scavamorto cracha par terre.

— D’or. »

Scavamorto le fixa. « C’est pas assez. Il en faut au moins trois.

— Je les ai pas.

— Mon cul.

— Deux.

— Et le troisième, c’est tes associés qui le mettent.

— Ils n’ont rien. »

Scavamorto rit. « Bouffon. Tu leur as certainement donné leur part. T’es un filou honnête.

— Bon d’accord, trois. » Mercurio aussi cracha par terre. « Usurier. » La paume de Scavamorto se tendit, avec ses longs doigts d’araignée qui s’agitaient. Mercurio glissa la main dans sa soutane et en sortit trois pièces.

Rattrapé par son personnage, Scavamorto dit, de sa voix méchante et venimeuse de toujours : « De toute façon tu finiras par te faire tuer, mon gars ».

Mercurio le regarda. Il sourit. « Merci. »

Au moment où Scavamorto ouvrait la porte de sa cabane, le silence fut brisé par un cri obscène, entre l’accès de toux et le rot. Et aussitôt après, un hurlement de Zolfo : « Non !

— La mort l’a pris plus tôt que prévu, dit Scavamorto. Va-t-en tout de suite, mon gars. » Et il referma sa porte.

Dans le froid de la nuit, Mercurio frissonna.

Il alla jusqu’à l’enclos. Prit par la bride les deux chevaux bas et râblés attelés à la charrette que Scavamorto utilisait pour circuler dans Rome. Il alla jusqu’à la baraque et entra. « Ercole ne finira pas dans la fosse tout nu, dit-il à voix haute, en scandant bien les mots. Il était l’un des nôtres. »

Les gamins des morts acquiescèrent en silence.

On n’entendait que les pleurs étouffés de Zolfo.

Mercurio s’approcha de Benedetta. « Vous deux, vous venez avec moi. »

8

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Quand le frère prêcheur et sa troupe hétéroclite de paysans eurent disparu, Isacco fit signe à Giuditta de rester cachée. « Ils ne le suivront pas jusqu’au bout du monde », lui dit-il.

Au bout d’une demi-heure, en effet, on vit revenir les paysans, silencieux en l’absence du prédicateur et regrettant déjà la perte de précieuses heures de travail pour une bataille qu’ils ne comprenaient pas bien.

Isacco rassura Giuditta : « Tu verras, Venise est une ville amie des Juifs ».

Ils recommencèrent à marcher, longeant la route depuis le bois comme les animaux sauvages. Ils marchèrent longtemps, en silence, ne s’arrêtant qu’une fois pour manger une tranche de pain. Quand le soir arriva, Isacco expliqua à sa fille que le renard ne dormait pas dans les auberges, surtout s’il y avait des chiens. Il coupa des branchages, et construisit une sorte de couchage couvert, invitant sa fille à s’étendre le plus près possible de lui.

« Nous sentirons moins le froid », lui dit-il.

À l’aube, ils se levèrent, transis, traversèrent la grand-route, puis revinrent en arrière mais par l’autre versant, là où le bois était plus touffu.

« Je suis une idiote, fit Giuditta en s’arrêtant. Si je n’avais pas dit à cette femme que tu étais docteur, nous marcherions en ce moment sur la grand-route. »

Isacco se retourna.

« Je suis une idiote », répéta-t-elle d’une voix rageuse, se mordant les lèvres pour ne pas pleurer.

Son père la saisit aux épaules, le regard grave. « Oui », dit-il.

Giuditta baissa la tête, mortifiée.

Isacco lui mit un doigt sous le menton et releva son visage. « Tu as fait une chose stupide. » Il la fixa de ses yeux profonds. « Essaie de comprendre. Les gens comme moi… je veux dire, ceux qui vivent comme moi… bref, les gens comme moi veulent rester maîtres de leur propre destin et de leurs propres mensonges. Tu comprends ça ?

— Oui, père, dit Giuditta. Je suis désolée », et elle voulut se jeter dans ses bras.

Isacco la tint à distance pour mieux la regarder dans les yeux. « Tu t’es trompée. Tu es un très mauvais comparse. » Et tout à coup il rit de bon cœur, avec une légèreté qui surprit sa fille. « Mais d’un autre côté, tu as fait un geste extraordinaire. Et ce geste, j’arrive seulement maintenant, après des lieues et des lieues de route, à l’accepter…

— Quoi ? », demanda Giuditta, surprise.

Le regard d’Isacco se voila, perdu dans un passé ancien. Il regarda sa fille. « Tu es belle, mon enfant, lui dit-il. Comme ta mère, qui était une vraie beauté. » Il lui caressa le visage. « Sais-tu ce que tu as fait d’extraordinaire ?

— Quoi ? répéta Giuditta.

— Tu m’as donné un avenir, dit Isacco.

— Que veux-tu dire, père ? », demanda la jeune fille, troublée.

Avant qu’Isacco ait le temps de répondre, on entendit un bruit sourd, indéfinissable mais constant. La terre vibrait. Par instant montaient des chants lointains. Père et fille se cachèrent dans l’ombre.

Isacco porta un doigt à ses lèvres et murmura : « Silence ».

Au bout de quelques minutes apparut au détour d’un virage une procession de chariots, cavaliers et fantassins. Certains portaient une armure, d’autres avaient des bandages rouges de sang. Les chariots transportaient des blessés couchés, tandis que d’autres marchaient à leurs côtés en s’aidant de leur épée ou de leur lance. Aux ridelles des chariots et aux selles des chevaux pendaient des arbalètes, des arcs, et des carquois portant des traits et des flèches. Cela ne ressemblait pas à la retraite après une défaite, car ils chantaient. Les cavaliers avaient fière allure. Ils ne s’abandonnaient pas au déhanchement de l’animal mais chevauchaient en bombant le torse, malgré les blessures. Et en tête de la colonne claquaient les étendards de la Sérénissime.

« Des Vénitiens », murmura Isacco.

Il y avait une dizaine de chariots, et guère plus d’une centaine de soldats, cavaliers et fantassins. Isacco jugea imprudent de se joindre à eux pour aller à Venise. Surtout accompagné d’une jolie fille. L’envie de festoyer, pensa-t-il, était parfois pire que la colère. Ils restèrent accroupis dans le bois, laissant les soldats s’éloigner.

Isacco donna à sa fille le signal du départ. « Nous les suivrons à bonne distance. Une caravane de soldats, c’est comme un balai sur un carrelage rempli de cafards, ça nettoie le passage. »

Sortant des bois, ils traversèrent un champ détrempé. Au bord de la route, ils virent une pierre miliaire en granit, carrée. Elle indiquait Venise à trente-neuf lieues.

« C’est encore bien loin. » Isacco vit le regard désemparé de Giuditta. « Ha-Shem , le Seigneur, que Son nom soit béni, nous guidera. »

On entendait encore les chants des soldats.

« Marchons », dit Isacco, qui se mit en route.

Mais deux cavaliers d’arrière-garde, comme jaillis du néant, se précipitèrent sur eux au galop, l’épée dégainée. Ils s’arrêtèrent à quelques pas d’Isacco, qui recula avec dignité et sans tomber.

« Qui êtes-vous ? dit l’un des deux.

— Mon nom est…

— Pourquoi nous suivez-vous ? coupa l’autre, d’un ton rude.

— Nous nous rendons à Venise et nous nous sentons plus en sûreté à voyager derrière les troupes de la République Sérénissime, valeureux guerrier », répondit Isacco d’un ton si grave qu’il en parut pompeux.

Ce qui fit rire les cavaliers.

« Ce qui est sûr, c’est que vous n’êtes pas vénitiens, même si vous parlez notre langue, dit le premier. Vous avez la peau plus foncée que la nôtre, et aussi les yeux et les cheveux. À vous regarder, je dirais que vous êtes juifs. Toi particulièrement, avec cette barbiche de chèvre. Mais vous n’êtes peut-être pas juifs, puisque vous ne portez pas le bonnet jaune prescrit par la loi. »

Le cavalier à l’épée dégainée, en souriant, enfonça un coup dans la besace de velours d’Isacco et y harponna le bonnet. L’autre, qui gardait son arme basse, la pointe vers la terre, fit tourner son cheval autour de Giuditta, en la toisant.

Isacco, le visage pâle, dit : « Ne faites pas de mal à ma fille ». Il fit un pas vers le cheval dont les sabots piétinaient nerveusement dans la boue. Puis il ajouta : « Je vous en supplie, cavalier ».

Le soldat, en riant, approcha son épée des fesses de Giuditta, comme aurait fait un berger avec une brebis pour la ramener au sein du troupeau, et toucha à peine le tissu moelleux tissé par les vieilles femmes dans les montagnes de l’île de Negroponte. Giuditta fit un bond en avant, là où le voulait le cavalier, regagnant le milieu de la grand-route.

« Marchons », ordonna le premier cavalier, sans agressivité.

Ils les escortèrent pour rattraper le groupe des blessés. Là, ils les remirent au capitaine Andrea Lanzafame, un bel homme de quarante ans, robuste, aux yeux clairs pénétrants, les cheveux dépeignés par la guerre, et la barbe naissante. Le capitaine descendit de cheval et fixa Isacco. Isacco comprit que ce n’était pas un homme patient et qu’il fallait lui parler sans détours.

Le capitaine demanda : « Vous êtes juifs ?

— Oui, monsieur.

— Pourquoi ne portez-vous pas le bonnet jaune ?

— Parce qu’on nous courait après pour nous tuer. »

Le capitaine Lanzafame l’étudia en silence, acquiesçant vaguement. « Qui êtes-vous ?

— Mon nom est Isacco da Negroponte. » Isacco se tourna vers sa fille qui le fixait, effrayée. Elle ressemblait tant à H’ava, la femme qui lui avait donné le jour, celle qu’il avait tendrement aimée et se reprochait de n’avoir pu sauver. À l’auberge, au moment d’entrer dans la chambre de la petite fille malade, il s’était retourné vers Giuditta qui le fixait depuis la pénombre du couloir. Et il avait eu l’impression que sa femme, à travers cette fille qui lui ressemblait tant, lui envoyait sa bénédiction. Giuditta avait parlé pour H’ava, quand elle avait dit qu’il était docteur. H’ava, par son entremise, avait fait savoir à Isacco qu’elle ne le considérait pas comme responsable de sa mort, et lui avait indiqué le chemin. Un nouveau destin. Il sourit, puis se tourna vers le capitaine.

« Mon nom est Isacco da Negroponte, médecin, connaissant les humeurs internes, et dentiste, dit-il fièrement.

— Tu es tailleur ? lâcha le capitaine Lanzafame.

— Tailleur ?  demanda Isacco, perplexe.

— Tu coupes et tu couds ? Tu es chirurgien ? insista le capitaine.

— … Oui, je suis aussi tailleur », répondit-il, et il eut l’impression que le capitaine le regardait avec plus de respect qu’il n’en aurait eu pour un médecin ou pour un noble.

« As-tu tes instruments, docteur ? lui demanda-t-il, en le traitant immédiatement comme un subalterne à ses ordres.

— Non…, hésita Isacco.

— Alors tu te serviras de ceux de Candia, le dentiste de la troupe. Il est mort de la fièvre il y a deux jours… J’espère que ses instruments ne te porteront pas malheur. »

Isacco se tourna vers sa fille.

« Il ne lui arrivera rien, dit le militaire.

— Avec tous ces soldats ? demanda Isacco, préoccupé.

— Ce sont mes  soldats. Et je suis leur capitaine. »

Isacco l’observa. Personne ne sait mieux qu’un escroc lire dans le cœur des hommes. Une qualité indispensable, dans un métier aussi incertain et totalement privé de règles. L’expression du capitaine Lanzafame, quoique dure et fière, reflétait un cœur sincère.

« Je vous crois, dit Isacco.

— Elle est sous ma protection, dit alors le capitaine. Maintenant, va faire ton devoir. Sur les chariots, il y a des garçons qui aimeraient bien revoir leur famille. » Il mit ses mains en porte-voix et hurla : « Donnola ! »

L’instant d’après apparut un petit homme, avec une tête plus petite encore et deux yeux minuscules, qui ressemblait, sinon à une belette[2], du moins à un drôle d’animal, pointu et chauve. Il n’avait qu’une vague ombre roussâtre au-dessus de la lèvre supérieure et sur le bout du menton. La peau autour de ses yeux plissait comme un fruit sec, tandis que celle de ses joues glabres était lisse, grasse et luisante. L’ensemble ressemblait à un vieux bébé.

« Voici le docteur Negroponte. Donne-lui la trousse et les instruments de Candia, ordonna le capitaine. Et oblige-le à cracher dessus, en face de tes hommes, pour enlever la malédiction de cette fièvre qui l’a tué. S’il refuse, fouette-le, prends-le à coups de pied au cul, débrouille-toi. Mais une fois qu’il aura craché, tu seras sous ses ordres. Ne les discute pas. » Il se tourna vers Isacco. « Nous allons bivouaquer ici. Je veux que tu commences tout de suite. Tu n’as qu’à suivre Donnola. »

Isacco s’approcha de sa fille « Merci, lui dit-il.

— Père… », commença à dire Giuditta.

Mais Isacco la fit taire en la prenant dans ses bras. Puis il lui murmura à l’oreille : « Perds l’habitude de relever tes jupes quand tu descends d’un bateau ou quand tu montes dans un chariot ».

Isacco suivit Donnola vers le premier chariot, d’où arrivait une forte odeur de pourriture. “Gangrène”, pensa Isacco.

« J’ai faim ! », hurla à ce moment-là le capitaine.

En montant sur le chariot, bâché d’une toile déchirée en plusieurs endroits, Isacco entendit le militaire ordonner à un soldat : « Et la fille aussi doit avoir faim. Pas de porc. Allez, allumez les feux ! »

Plongeant au milieu des corps humains entassés, Isacco pensa qu’il devait jouer son rôle jusqu’au bout. Il s’assit à côté du premier blessé — un garçon qui n’avait pas vingt ans, les yeux dilatés par la peur —, toucha sa jambe réduite en bouillie par les sabots d’un lourd cheval de guerre et remarqua les esquilles d’os ; les bords de la blessure jaunissaient déjà. Il savait comment agir. Son père avait été un bon maître. “Merci, foutu salaud”, pensa-t-il.

« Crache sur les instruments, ça enlève la malédiction », dit Donnola en ouvrant sous son nez une trousse en cuir tanné, grande comme une valise et bourrée à craquer d’instruments chirurgicaux.

Isacco cracha sans hésiter puis, à haute voix, de façon que tous les blessés du chariot entendent, déclara : « La malédiction de la fièvre de Candia s’en est allée ».

Donnola était stupéfait. « Les docteurs, ils rechignent toujours quand on leur demande ce genre de chose… fit-il à mi-voix, soupçonneux. Ils disent que ça va contre la science.

— Donc je ne suis pas un docteur ? », lui demanda Isacco en le fixant droit dans les yeux, avec cette assurance qu’une


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vie entière de faussaire lui avait appris à afficher.

L’autre resta à le regarder, sans rien dire.

« Fais-lui boire quelque chose de fort, de l’eau-de-vie plutôt que du vin, attache-le serré et donne-moi une scie droite et une scie courbe. Et fais chauffer un fer plat, dit Isacco. Naturellement, quand tu auras décidé que je suis un vrai docteur… »

Donnola se secoua, se pencha sur la trousse et attrapa deux instruments. « Scie droite et scie courbe… À votre service, monsieur le docteur. »

Isacco empoigna les instruments. Il pria intérieurement. “H’ava, si c’est ce que tu as voulu pour moi, guide ma main.”

Tandis que le capitaine offrait à Giuditta du pain et de la viande de veau salée, le hurlement du jeune homme s’entendit dans tout le camp et fit courir des frissons.

Les chants s’interrompirent un instant. Puis ils reprirent, plus fort.

Isacco, au moment de mordre avec les dents de la scie dans la jambe du jeune homme, se sentit submergé par une violente émotion. Les larmes lui montèrent aux yeux et sa gorge se serra.

“Sois près de moi, mon amour, supplia-t-il encore. Fais que j’en tue le moins possible.”

9

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Isacco passa la première moitié de la journée dans le chariot, puis se transporta dans le deuxième. Les heures passées à se pencher sur les blessés couraient, identiques et toutes terribles, rythmées çà et là dans la campagne par les coups plaintifs des cloches qui annonçaient les prières chrétiennes. Quand le soleil se coucha, Isacco, sans discontinuer, avait scié des os, cautérisé des amputations et des hémorragies, réduit des fractures, recousu des déchirures, extrait des pointes d’arbalète, étalé des emplâtres sur des blessures. Et il avait achevé son travail dans le second chariot.

Il descendit l’échelle de bois branlante, suivi par Donnola portant la trousse, et aussitôt dehors il se cambra pour se masser le dos, les yeux tourné vers le soleil pâle voilé par la brume. Ses vêtements étaient trempés de sang.

Donnola apporta deux tasses de bouillon chaud, deux saucisses et deux morceaux de pain dur. Isacco prit le bouillon et le pain.

« Ah, c’est vrai, votre religion vous interdit de manger du porc, dit Donnola. Vous ne savez pas ce que vous perdez », ajouta-t-il en mordant dans la première saucisse.

Isacco acquiesça distraitement, habitué à ce genre de commentaire, et trempa son pain dans le bouillon pour le ramollir. Ils restèrent là debout, dans le froid, mangeant en silence.

Puis Isacco respira à fond, deux fois, trois fois. « On n’y pense jamais, mais l’air, ça sent bon », dit-il. Il se remplit encore une fois les poumons, pour en faire provision avant de retrouver la puanteur des chariots. « Je dois faire mes besoins », ajouta-t-il, et il regarda son assistant.

Donnola lui rendit son regard sans expression particulière. Puis, voyant que le docteur continuait à le fixer, il dit : « Faites.

— Il n’y a pas de latrines ? » demanda alors Isacco, confus.

Donnola haussa les épaules. « Le monde entier est une latrine », et il rit. Comme Isacco ne bougeait pas et continuait de le regarder d’un œil indécis, il ajouta : « Vous êtes timide, docteur ? »

Isacco se reprit et regarda autour de lui. Avisant un buisson non loin du camp, il se dirigea vers lui.

Donnola riait de sa pudibonderie. « Même les meilleurs d’entre nous chient, docteur. Il n’y a pas de quoi avoir honte », lui cria-t-il.

Isacco ne se retourna pas pour lui répondre. Il atteignit le buisson, l’inspecta, vérifia qu’il n’y avait personne et qu’on ne le voyait plus. Quand il fut certain d’être bien caché, il déboutonna sa houppelande verte, baissa ses chausses et son caleçon de laine, et s’accroupit. Son visage, en même temps que l’effort, exprima de la douleur. Isacco serra les dents. Il ferma les yeux et poussa un léger gémissement, puis un soupir de soulagement. Alors, sans se lever, il glissa ses mains sous lui et fouilla sur le sol. Il saisit un petit paquet enveloppé qu’il nettoya sur l’herbe. Il dénoua le lacet qui le fermait. C’était un boyau de mouton, à l’intérieur duquel se trouvaient cinq pierres précieuses qui brillèrent à la lumière du couchant quand Isacco les versa dans la paume de sa main. Deux grosses émeraudes, deux gros rubis et un diamant, plus petit que les autres pierres, mais plus précieux encore.

À ce moment-là, il entendit un léger bruit. Il tressaillit, et cacha les pierres dans son poing fermé, le regard inquiet.

« Qui va là ? », dit-il. Il tendit encore l’oreille. « Allez-vous-en, je suis en train de chier. »

Pas d’autre bruit. “Un animal”, pensa Isacco, et il se détendit. Il se nettoya avec de grandes feuilles rêches, remit les pierres dans le boyau, noua solidement le cordon et, pour finir, avec un certain effort, renfila le précieux paquet là où personne ne le trouverait.

« Vous sous sentez mieux ? », demanda Donnola quand il le vit revenir.

Isacco ne répondit pas, monta dans le troisième chariot, cracha sur les instruments, annonça que la fièvre qui avait tué le précédent chirurgien était conjurée et se consacra aux blessés.

Quand la nuit fut tombée, le capitaine Lanzafame monta dans le chariot. Il éclaira avec une lanterne le visage d’Isacco, épuisé de fatigue. « Va te coucher, ordonna-t-il. Je ne peux pas empêcher que la guerre tue mes hommes, mais je peux empêcher un tailleur à moitié endormi de le faire. »

Le docteur, comme en rêve, termina le bandage d’un soldat.

Le capitaine Lanzafame l’attendait dehors. Il lui indiqua le chariot à vivres. « Ta fille est là. Il y a une couverture et un réchaud à charbon. »

Isacco marchait comme un fantôme.

Quand ils furent près du chariot, le capitaine ajouta : « Les hommes disent que tu es un boucher ».

Isacco baissa la tête.

Il avait scié quatre jambes au genou, une presque jusqu’à la hanche — et le soldat n’avait pas survécu à l’hémorragie —, deux bras à la hauteur du coude, une main et une douzaine de doigts. Il avait utilisé les trois rouleaux de fil pour suturer les blessures puis, quand il n’en eut plus, il avait fait découdre un vêtement par Donnola. À la fin, il y avait eu trois morts. Et deux étaient dans une situation critique.

« Ils disent que tu es un boucher, répéta le capitaine Lanzafame, en regardant dans l’obscurité de la nuit. Mais dans quelques jours, quand ils embrasseront de nouveau leur famille, ils se rendront compte que tu leur as sauvé la peau, ajouta-t-il avec une grimace de satisfaction. Va dormir. Tu l’as mérité. »

Isacco le regarda avec reconnaissance. Il ne dit rien. Se contenta d’acquiescer. Puis, d’un pas lourd, il monta les trois marches qui permettaient d’accéder au chariot à vivres. Seule une petite lampe à huile brûlait. Giuditta se réveilla en sursaut. En le voyant, elle cria et se rencogna entre deux caisses.

« C’est moi, dit Isacco.

— Tu ressemblais à un soldat », fit Giuditta, qui, la frayeur passée, éprouvait du respect pour cet homme couvert de sang, comme un héros. « Je t’ai mis de la viande de côté, même si elle n’est pas pure. Couche-toi, tu dois être fatigué. »

Isacco s’écroula presque sur la paillasse, et sentit la tiédeur de la couverture et du réchaud. Giuditta lui donna le morceau de bœuf sec. Il porta la viande à sa bouche et commença à mâcher mais s’endormit à l’instant même. Giuditta lui sortit le morceau de la bouche et lui baisa délicatement le front.

Isacco se réveilla à l’aube. « Je dois y aller », dit-il à sa fille. Il se leva et sortit la tête du chariot. Donnola était déjà là, au pied de l’échelle, enveloppé dans une couverture de cheval, la tête sur la trousse à instruments. Il bondit sur ses pieds, prit deux quarts de vin, deux morceaux de pain, une saucisse de porc et un morceau de bœuf, et ils mangèrent.

Puis ils grimpèrent sur le troisième chariot pour finir le travail laissé en suspens. L’un des blessés, pendant ces quelques heures, était mort d’une hémorragie.

« J’aurais pu le sauver », murmura Isacco.

Donnola couvrit le visage du mort et donna l’ordre à deux soldats de porter le cadavre sur le chariot des morts. « Les Vénitiens, on les ramène à leur famille pour leur donner une sépulture chrétienne, expliqua-t-il.

— Amen », dit tout doucement un soldat dans un coin.

L’état des blessés de ce chariot était moins grave. Isacco n’eut besoin de la scie que pour le soldat qui avait dit « Amen ». Et celui-là survécut.

La neuvième heure avait déjà sonné quand Isacco et Donnola eurent terminé le troisième chariot. Fatigués et intoxiqués par l’odeur du sang et des incontinences des blessés, ils sortirent à l’air libre. Tout était dans la pénombre, une autre journée avait passé. Le soleil proche du crépuscule n’arrivait plus à percer la couche épaisse de nuages et un brouillard désagréable se levait. Les contours des chariots et les silhouettes des hommes s’estompaient. Plus personne ne chantait.

Tout à coup, dans ce silence, on entendit un gémissement. Et aussitôt après, un cri : « Ah ! Je t’ai attrapé, sale voleur ! »

Isacco et Donnola avancèrent en direction de la voix.

« C’est le cuisinier, dit Donnola.

— Lâche-moi ! Lâche-moi ! », criait un gamin, dont la voix exprimait plus la colère que la frayeur.

À quelques pas du chariot des vivres et du grand baril pansu qui contenait le bœuf salé, laissé ouvert à côté du feu, Isacco et Donnola virent un grand bonhomme qui tenait au collet un gamin squelettique au teint jaunâtre, les cheveux longs et sales.

« Arrête de bouger ! », lui ordonna le cuisinier. Mais l’autre se débattait comme un fou, et lui lança un coup de pied dans le tibia. Le cuisinier, de sa main libre, répondit par une violente gifle. Dans l’air dense, on entendit le gamin gémir.

« Qu’est-ce qui se passe ? », demanda le capitaine Lanzafame, alerté par le tapage. Giuditta avait sorti la tête du chariot à vivres en entendant ce vacarme ; mais le capitaine lui avait ordonné de rester à l’intérieur et de ne pas se promener dans le camp. Une jolie fille au milieu des soldats aurait entraîné des problèmes.

« J’avais déjà remarqué qu’il y avait quelque chose de bizarre, capitaine, expliqua le cuisinier. Maintenant j’en suis sûr, on a un voleur. »

Le capitaine regarda le gamin. Il saignait du nez. « Lâche-le », ordonna-t-il au cuisinier.

Le bonhomme fut tenté de répliquer mais obéit, lâchant le garçon. Celui-ci s’élança aussitôt pour s’échapper. Mais le capitaine Lanzafame avait prévu la chose : avec une rapidité extraordinaire il se pencha, bras tendu dans une fente de spadassin, et frappa la jambe du gamin, lui faisant ainsi perdre l’équilibre. Le capitaine fut aussitôt sur lui, le prit sous les bras et le souleva d’un coup, sans effort. Puis il le reposa, comme s’il le plantait en terre.

« Ne bouge pas », lui intima-t-il. Sa voix était ferme et autoritaire.

Le petit voleur resta immobile.

« Comment tu t’appelles ? »

Le gamin serra les lèvres et regarda autour de lui.

« Comment tu t’appelles ? répéta le capitaine, d’un ton plus agressif.

— Il s’appelle Zolfo », dit une voix derrière eux.

Puis, du néant, surgit un jeune prêtre, avec une longue soutane noire à boutons rouges et un cœur sanglant couronné d’épines brodé sur la poitrine. Il portait un chapeau noir et brillant qu’il souleva en s’approchant. Derrière lui, une jeune fille, radieuse dans sa robe verte. Le capitaine nota sa peau couleur d’albâtre et ses longs cheveux cuivrés.

« Qui es-tu ? demanda le militaire, voyant que le prêtre était très jeune lui aussi.

— Je m’appelle Mercurio da San Michele », dit-il en venant se mettre sous le nez du capitaine, nullement impressionné. Puis il désigna Zolfo. « Pardonnez-lui, il n’a pas résisté aux affres de la faim. Nous avons marché toute la journée et nous n’avons pas pu trouver d’auberge dans ce brouillard. Nos chevaux et notre voiture nous ont été volés par des brigands, nous sommes vivants par miracle et…

— Tu es prêtre ?

— Non, je suis un novitium saecularis , je suis promis au Christ, notre Seigneur, répondit Mercurio en souriant. Et je suis le secrétaire de son Excellence Révérendissime l’Évêque de Carpi, Monsignor  Tommaso Barca di Albissola, qui nous attend à Venise pour rencontrer ces deux malheureux frère et sœur, de la pieuse congrégation des Orphelins de San Michele Arcangelo, auxquels…

— Je ne connais aucun évêque à Venise du nom que tu as dit, fit le capitaine, soupçonneux.

— Parce que c’est à Carpi qu’il réside, répondit promptement Mercurio. Mais actuellement son Excellence est en visite à Venise, et c’est là que nous devons le rejoindre. »

Le capitaine le fixait en silence.

« Nous avons de l’argent pour payer la viande que ce garçon vous a volée », ajouta Mercurio.

Lanzafame ne prêta aucune attention à ce détail. « Et pourquoi ton évêque est-il si pressé de rencontrer ces deux orphelins ? demanda-t-il plutôt.

— Eh bien… c’est une affaire… ecclésiastique. Et privée. »

Le capitaine Lanzafame continua à le fixer.

« Il veut dire que ces deux-là sont les bâtards de l’évêque », dit le cuisinier en éclatant de rire, suivi des autres soldats.

Le capitaine foudroya ses hommes du regard. « Lequel d’entre vous connaît avec certitude son propre père ? Pourtant je ne vous ai jamais appelés bâtards. »

Les soldats baissèrent la tête.

Les yeux bleus du capitaine cherchèrent un instant la jeune fille à la peau d’albâtre.

Benedetta ne lui sourit pas. Mais son regard montrait du respect.

Le capitaine s’adressa de nouveau à Mercurio. Il avait l’air plus détendu. « Il aurait été plus prudent de nous demander de la nourriture. Au pire, vous auriez risqué un refus, mais pas la mort. Vous auriez pu être pris pour des espions ou des ennemis, vous vous en rendez compte ?

— Nous ne savions pas si, dans cette partie du monde, il y avait des personnes vivant dans la crainte de Dieu ou bien des barbares, dit Mercurio.

— Des barbares ? se mit à rire le capitaine. Tu me parais bien perdu, mon garçon. » Puis il se tourna vers le cuisinier. « Donnez-leur à manger. » Il fit mine de partir mais s’arrêta, revint sur ses pas et posa la main sur l’épaule de Mercurio, en l’emmenant à l’écart. « Tu es prêtre ou pas, en conclusion ?

— Pas encore, Excellence.

— Quoi qu’il en soit, mes hommes seront réconfortés d’avoir quelqu’un pour les bénir. Ils sont entre la vie et la mort, et ils voient des fantômes. Ils sont épouvantés, ils sentent le souffle du démon sur leur cou. Bénis-les et absous-les de tous leurs péchés. Tu connais bien quelques prières, non ?

— Oui, Excellence.

— Et cesse avec ton “Excellence”, je suis capitaine de la Sérénissime.

— Oui, capitaine. »

Lanzafame sourit. Ce petit curé lui plaisait. Il se dit qu’un garçon comme celui-là, prêtre, c’était du gâchis. Mais ce n’étaient pas ses affaires. « Donnola ! », cria-t-il, et quand l’autre apparut, il lui ordonna : « Emmène ce prêtre avec toi.

— Venez, mon père… enfin, mon garçon, se corrigea-t-il.

— Appelle-le comme un prêtre, Donnola. Sinon tu vas bientôt l’appeler l’Esprit Saint. »

Les soldats se mirent à rire. Donnola accompagna le jeune homme jusqu’au chariot où Isacco était déjà au travail.

Mercurio s’agenouilla aux côtés de l’homme que le docteur était en train de panser et pria. « Nous te supplions, Saint Michel Archange, que toi et tout le chœur des Archanges et les neuf chœurs des anges, ayez pitié de cet homme dans cette vie présente, et qu’il reste sous ta protection, toi le vainqueur de Satan, qu’il puisse jouir de tes divines bontés, avec toi, dans le Saint Paradis.

— Amen, murmura le blessé, et son visage s’apaisa. Merci, mon père. »

Puis Isacco se leva et alla vers un autre soldat, qui avait perdu connaissance. Mercurio s’agenouilla de nouveau près de lui.

« Tu es fort, mon garçon, murmura Isacco à Mercurio. Mais j’ai l’œil et je sais que tu n’es pas ce que tu dis être. »

Mercurio le regarda d’un air interrogateur, en se raidissant un peu.

« Tu es un imposteur », dit tout doucement Isacco.

Mercurio ne répondit pas. Il continuait de fixer le médecin.

« Mais je ne dirai rien, continua Isacco à mi-voix. Ces malheureux ont besoin d’un prêtre.

— Merci. » Sur le visage de Mercurio apparut un sourire, à peine esquissé. « J’étais dans les bois quand vous vous êtes mis à l’écart pour satisfaire un besoin naturel. »

Il regarda de nouveau Isacco dans les yeux, en silence.

« Et moi non plus, je ne dirai rien. » Le sourire de Mercurio s’élargit. « Ces malheureux ont besoin d’un docteur. »

Isacco le fixa, examina le jeune imposteur. Ce n’était pas une menace de sa part. Juste une manière de signifier, avec une grande efficacité, qu’il était loin d’être bête. Isacco éclata de rire.

Et Mercurio rit avec lui.

« Qu’y a-t-il à rire ? », demanda Donnola.

Isacco et Mercurio ne répondirent pas. Ils se regardaient dans les yeux et se reconnaissaient, amusés.

« Allons, faisons notre travail, dit enfin Isacco.

— Oui, dit Mercurio. Faisons notre travail. »

10

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Benedetta et Zolfo avaient été emmenés au chariot des vivres.

« N’allez pas vous promener dans le camp », avait dit le capitaine Lanzafame, en regardant uniquement Benedetta.

Le chariot ressemblait à une petite maison à lui tout seul. Partout s’entassaient des barils noirs et des caisses. Au milieu, une jarre gigantesque en terre cuite était immobilisée par quatre cordes, nouées à des poteaux fixés au plancher et au toit. En temps de guerre, on protège plus le vin que la nourriture.

Benedetta et Zolfo regardèrent autour d’eux et virent Giuditta entre deux rangées de caisses. La jeune fille leur lança un sourire incertain. Elle fit un pas en avant et prit un plat cabossé, en fin métal. Elle le tendit aux nouveaux arrivants.

« Bœuf salé et pain noir, dit-elle. Mangez. » Puis, comme une brave maîtresse de maison, elle montra deux paillasses improvisées sur le sol. « Nous avons aussi un réchaud. Asseyez-vous. »

Benedetta sourit. « Tu es qui ?

— La fille du docteur.

— J’ai faim. » Zolfo se jeta sur le plat et s’assit près du réchaud. Il mordit dans la viande salée. « Pas de saucisses ? », demanda-t-il la bouche pleine, en levant les yeux vers Giuditta.

Elle haussa les épaules.

« Ils n’ont pas de saucisses ? insista Zolfo.

— Je ne sais pas, répondit Giuditta en haussant de nouveau les épaules.

— T’es quoi, juive ? », se mit à rire Zolfo, en replongeant la tête dans le plat. Mais bien vite il s’arrêta et fixa Giuditta qui avait l’air sérieux, ses yeux sombres plus ouverts que la normale. Le regard de Zolfo se promena rapidement à l’intérieur du chariot, tandis qu’il cessait de mâcher. Quand il vit les deux besaces de voyage, il posa le plat, se pencha vers celle d’Isacco et en sortit un bonnet jaune. Il se dressa sur ses pieds, le bonnet à la main. Il cracha ce qu’il était en train de mâcher. « T’es juive ! », dit-il avec agressivité en s’approchant de Giuditta, le bonnet tendu au bout du bras.

« T’es juive ! », répéta-t-il, criant presque, et il le lui lança à la figure. Giuditta recula, effrayée.

« Zolfo, qu’est-ce qui te prend ? fit Benedetta, surprise.

— Vous êtes des merdes ! cria Zolfo. Salauds de Juifs !

— Zolfo, calme-toi ! » Benedetta se mit entre lui et Giuditta. Elle le regarda. Les yeux de Zolfo étaient comme fous, emplis de haine. « Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Ils ont tué Ercole, voilà ce qui m’arrive ! », gronda Zolfo, et il la repoussa, tentant de s’approcher de Giuditta.

Benedetta se mit de nouveau entre eux. « Elle n’a rien fait, elle », dit-elle en haussant la voix dans l’espoir de raisonner Zolfo.

« C’est tous des assassins ! Salauds de Juifs ! »

La porte du chariot s’ouvrit tout à coup.

« Que se passe-t-il ? », demanda le capitaine Lanzafame.

Zolfo se retourna d’un bond. « C’est une Juive ! Moi je reste pas dans un chariot où il y a des salauds de Juifs ! »

Le capitaine jeta un regard à Benedetta, puis attrapa Zolfo et le tira de force à l’extérieur du chariot. « Alors tu dormiras dehors, lui dit-il d’un ton autoritaire. Je ne veux pas de problèmes. Et quand on se remettra en marche, tu suivras à pied. »

Au même moment, Mercurio et Isacco avaient sorti la tête de leur chariot. Le garçon rejoignit le capitaine au pas de course. « Qu’est-ce qui se passe ? »

Isacco l’avait rejoint.

Zolfo pointa le docteur du doigt. « Mercurio, c’est un Juif ! » Et après avoir craché rageusement par terre, il ajouta, la voix tremblante : « Ils ont tué Ercole ! » Puis il éclata en sanglots irrépressibles qui le secouaient comme une tempête.

Benedetta se précipita pour le prendre dans ses bras.

Mercurio ne savait que faire. Il regarda d’abord Isacco, puis Giuditta, puis le capitaine Lanzafame. Et enfin il ouvrit largement les bras. « C’était un ami à lui… », dit-il tout bas, se rendant compte que sa phrase ne voulait rien dire pour ces gens. Depuis qu’ils avaient quitté les fosses communes, Zolfo n’avait jamais pleuré. Il était monté dans la charrette de Scavamorto et le froid de la nuit avait gelé les larmes sur ses joues. Et peut-être aussi dans son cœur. Depuis lors, et jusqu’à maintenant, pas une larme, pas un mot sur Ercole. « Ça va lui passer », dit Mercurio au capitaine, qui attendait en silence, droit et imposant.

Lanzafame hocha la tête, pointant un doigt vers Zolfo. « Je ne veux pas d’histoires, gamin. Tu m’as compris ? Sinon je te chasse à coups de pied au cul ! » Et il s’éloigna.

Benedetta prit Zolfo à part. Le petit garçon n’arrivait pas à calmer ses sanglots. Mercurio fit un pas vers eux, mais Benedetta l’arrêta d’un geste de la main.

Alors Mercurio se tourna vers Isacco. « Je suis désolé », dit-il. Il regarda Giuditta. Elle avait le regard fier, des sourcils noirs légèrement arqués, presque une expression de défi.

Isacco monta les marches et la serra dans ses bras.

Mercurio, malgré le froid et la fatigue, se promena à l’intérieur du camp, seul. Enfin, il prit une saucisse et une tranche de pain noir, s’assit sur un baril vide jeté là, de l’autre côté de la route. Il entendit des pas derrière lui mais ne se retourna pas.

« Tu bois, demi-curé ? lui demanda le capitaine Lanzafame. Il tenait à la main deux quarts en métal remplis de vin.

— Oui, dit Mercurio.

— Tous les prêtres boivent, se mit à rire le capitaine, en regardant les taillis transformés par la nuit en épais fourrés noirs.

— C’est vrai…

— Le sang du Christ », rit encore le capitaine en buvant d’une seule gorgée plus de la moitié de son quart. Puis il fit claquer sa langue. « Le prends pas mal, demi-curé. Je suis un soldat, c’est mon métier de rire de tout. Ça n’est ni contre toi ni contre l’Église. »

Mercurio sourit et but.

« Le gamin, tu es capable de le contrôler ? »

Mercurio acquiesça, même s’il en doutait un peu.

« Demain, on se remet en marche et après-demain on sera à Venise, dit le capitaine. Et avec tout le respect que je dois à ton vœu de chasteté, demi-curé, moi j’ai juste besoin d’un lit et d’une femme pour me remettre sur pied. » Il rit de nouveau. « Le docteur a fini. » Puis, la tête basse, d’une voix sérieuse, il ajouta : « J’en pouvais plus de les entendre hurler. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est pire que la bataille ». Et après une claque énergique sur l’épaule de Mercurio, il se leva et partit.

« Capitaine… l’appela Mercurio, comme si les mots sortaient tout seuls de sa bouche. Qu’est-ce qu’on ressent quand on tue quelqu’un ? » Sa voix tremblait imperceptiblement.

« Rien.

— Rien ? Même la première fois ?

— Je me souviens pas. C’était il y a si longtemps. Pourquoi ?

— Comme ça… »

Le capitaine l’observa en silence. « Tu as quelque chose à me dire ? »

Mercurio sentait la nécessité de partager ce poids avec quelqu’un. Mais le capitaine était un soldat, et il l’arrêterait peut-être.

« Il y a quelque raison… particulière pour laquelle tu as endossé la soutane, mon garçon ? »

Mercurio respira à fond. Le capitaine n’était pas la bonne personne à qui se confier. Il tourna entre ses mains son quart de vin, hésitant. « Ma mère était… une ivrogne. Quand son ventre a grossi, elle ne se rappelait plus de qui j’étais l’enfant. Elle m’a confié aux curés… C’est pour ça que je suis devenu prêtre. Je ne connais pas d’autre métier. Voilà. »

Le capitaine le regarda attentivement. Il acquiesça et s’éloigna.

Mercurio resta seul. Sentant un haut-le-cœur, il s’empressa d’ingurgiter le dernier bout de saucisse et le pain noir. Il ferma les yeux. Dans le noir se chevauchaient les images des soldats blessés, les chairs coupées et recousues, les regards plus stupéfaits que souffrants, la peur de la mort dans leurs yeux. Il se leva d’un bond. Il ne voulait pas rester là, seul, dans ce camp. Il se dirigea d’un pas décidé vers le chariot des vivres.

Il trouva Benedetta et Zolfo au pied de l’échelle.

« Tu t’es calmé ? », demanda-t-il à Zolfo, sans reproche dans la voix.

Celui-ci le regarda. Il avait les yeux rouges. Il ressemblait de plus en plus à un enfant. « Je veux pas dormir avec ces Juifs, dit-il. Moi les Juifs, je les déteste tous. »

Mercurio se glissa dans le chariot. « Je te prends une couverture. » Quand il reparut à la porte, la couverture à la main, il dit à Benedetta : « Le capitaine ne veut pas que tu restes dehors, surtout la nuit ».

Elle fit un signe d’assentiment. « J’arrive dans pas longtemps. »

Mercurio regarda Zolfo. « Bonne nuit. »

Le petit garçon renifla et mit la couverture sur ses épaules.

Mercurio lui tendit aussi son quart de vin. « Tiens, ça te réchauffera. »

Zolfo le prit et eut de nouveau envie de pleurer. Mais il se retint et but tout le vin d’un trait. Puis il toussa.

Mercurio rentra dans le chariot. L’air était tiède et sentait la nourriture. Il regarda Isacco et Giuditta, recroquevillée entre les bras de son père. « Nous partons demain », dit-il à l’adresse du docteur, mais son regard continuait d’aller vers elle. Les filles ne l’avaient jamais intéressé, elles n’apportaient que des ennuis. Celle-ci, pourtant, avait quelque chose qui retenait son attention.

« Bien, dit Isacco.

— Le capitaine dit que dans deux jours nous serons à Venise », ajouta Mercurio pour briser le silence embarrassé qui avait suivi. Ou peut-être pour sourire à la fille. Il savait qu’il ne l’avait jamais vue, et pourtant dans son cœur il lui semblait la connaître.

« Bien », répéta Isacco.

Mercurio s’étendit sur la paillasse et tira la couverture. “Les filles, ça n’apporte que des ennuis”, pensa-t-il, en essayant de garder son regard loin de la fille du docteur.

« Prends le réchaud pour ton ami », lui dit Isacco.

La porte du chariot s’ouvrit. Mercurio se mit sur un coude. « Apporte le réchaud à Zolfo », fit-il à Benedetta, qui le prit et le passa à Zolfo, rencogné sur les marches comme un chien.

« Je veux rien des Juifs, entendit-on.

— Crétin, c’est Mercurio qui te le donne », répliqua Benedetta. Puis elle ferma la porte. Regarda autour d’elle. Elle ne savait pas où se coucher. Les nuits précédentes, elle avait dormi contre Zolfo. Mercurio s’était toujours tenu un peu à distance. Mais Zolfo n’était pas là et elle ne savait pas où dormir. Puis elle remarqua que la fille du docteur regardait Mercurio à la dérobée. Alors elle s’assit près de lui, pour marquer sa possession. Ce simple geste, cependant, fit naître une pensée angoissante : elle eut peur que Mercurio ne la chasse, aussi s’éloigna-t-elle brusquement pour s’enrouler dans la couverture. « Bonne nuit tout le monde », dit-elle très vite.

« Bonne nuit », répondirent les autres, successivement.

Puis Isacco souffla sur la lanterne et le chariot plongea dans l’obscurité.

Mercurio aurait voulu lui dire de la laisser allumée, mais l’idée de passer pour un gamin lui déplaisait. Il ne ferma pas les yeux, il savait où l’emmenaient ces images abominables des soldats blessés. Il les garda grand ouverts, fixant la petite fenêtre en face de lui, dans l’espoir que la pâle luminescence de la nuit éclairerait bientôt toute cette obscurité. Mais il ne put arrêter les pensées qui se pressaient en lui. Et tandis qu’il essayait de résister, se forma devant ses yeux l’image qu’il fuyait depuis des jours. Il vit la gorge du marchand qui s’ouvrait en deux. Il entendit le bruit visqueux de la lame qui pénètre la chair et le craquement de la trachée qui s’ouvre. Il s’assit brusquement, les poings serrés. Il ignorait combien de temps s’était écoulé. Benedetta, à sa droite, avait une respiration régulière. Elle dormait. Et il lui sembla entendre des respirations profondes du côté du docteur et de sa fille.

« Tu n’arrives pas à dormir ? dit tout doucement la voix d’Isacco.

— Et vous ? répondit un instant après Mercurio.

— Non. »

Suivit un long silence. Puis Mercurio entendit un froissement. L’instant d’après, Isacco était à côté de lui.

« Ton ami, là, dehors


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, il connaît mon secret ? », dit Isacco le plus bas qu’il put.

Mercurio ne répondit pas tout de suite. « Ne vous inquiétez pas.

— Ça ne veut dire ni oui ni non.

— Nous sommes des voleurs et des escrocs, comme vous. Pour aucun de nous, il n’est bon d’être découvert.

— Mais nous, nous sommes juifs. »

Mercurio savait ce que voulait dire Isacco. Et il avait raison. « Il ne sait rien de votre trésor, soyez tranquille… docteur.

— Merci », dit l’homme, en retournant s’étendre.

« Venise, murmura-t-il bientôt d’une voix rêveuse.

— Oui… Venise », dit Mercurio en écho.

Mais pour lui ce nom ne voulait rien dire.

11

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Shimon Baruch ouvrit les yeux.

Il se sentit perdu. Il ne savait pas où il était.

Puis il se rappela.

Chaque jour, c’était la même chose. Chaque matin, depuis une semaine qu’il s’était réveillé. Depuis que Ha-Shem , le Tout-Puissant, le Saint Béni, comme disaient les médecins et sa femme, avait décidé de le sauver. Il se réveillait et il ne savait pas où il était. Lui qui savait toujours tout dans les moindres détails, lui qui avait vécu une vie toute petite, veillant à ne pas se faire remarquer, à éviter les problèmes. Depuis une semaine, il se réveillait et il ne reconnaissait rien. Mais un changement radical s’était produit, que Shimon Baruch ne maîtrisait pas : dès qu’il se rappelait qui il était et où il se trouvait, l’image de ce garçon qui l’avait trompé et volé s’imposait à son esprit. Sa face maigre, ses cheveux foncés et ses yeux noirs, ce sourire effronté. Ensuite, Shimon voyait briller la lame de l’épée ; et une sensation sombre, lourde comme une cape, l’enveloppait, prolongeant cette transformation qui se faisait en lui depuis une semaine.

Il remua doucement dans le lit. Près de lui, il entendait la respiration légère de sa femme. Ces derniers jours, dès qu’elle le savait réveillé, elle se levait d’un bond, lui préparait une collation, le couvrait d’attentions, le lavait, le rasait. Sans cesser un seul instant de parler et pleurer.

Mais il avait envie d’être seul.

Surtout ce matin, qui serait peut-être sa dernière matinée d’homme libre. La première audience de son procès était fixée au lendemain. Dès qu’on l’avait jugé en voie de guérison, la hache de la justice s’était abattue sur lui. C’était uniquement parce que son avocat avait des relations haut placées — privilège pour lequel il se faisait grassement payer — qu’il avait pour le moment évité d’être enfermé dans la prison de Curia Savella.

Mais rien ne le sauverait de la condamnation, il le savait. Il était juif, armé, et accusé de meurtre. Un chrétien qui aurait été détroussé aurait pu faire un massacre et bénéficier des circonstances atténuantes, parce qu’il aurait tué un criminel. Mais lui, il avait tué une brebis du troupeau, et le Berger suprême le lui ferait payer cher. L’avocat disait qu’il pouvait s’en tirer avec quatre ou cinq ans de prison et une sanction pécuniaire très élevée. S’en tirer , il avait vraiment dit ça.

« Cher mari, tu es réveillé depuis longtemps ? », demanda sa femme, en s’apercevant qu’il avait les yeux ouverts.

Shimon ne la regarda pas. Il retint un mouvement d’agacement.

« Que voudrais-tu manger pour reprendre des forces, aujourd’hui ? », continua-t-elle en urinant dans le pot de chambre.

Shimon ne bougea pas un muscle. « Du hareng et du pain azyme ? Ou tu préfères autre chose ? » La femme du marchand rabattit sa chemise de nuit et jeta le contenu du pot par la fenêtre. Elle fit le tour du lit et se mit face à son mari. « Alors ? Dis-moi. »

Shimon tourna son regard vers elle. Il aurait voulu lui dire d’aller au diable. De s’étrangler avec ses harengs et son pain azyme. Lui dire qu’il ne voulait pas se retrouver en prison, et qu’il ne pouvait pas payer l’avocat ni l’amende qui l’attendait.

Il aurait voulu déverser sur elle un flot de paroles.

Mais il ne le pouvait pas.

Depuis que la lame de l’épée s’était plantée dans sa gorge, Shimon Baruch était devenu muet.

Il se leva du lit et alla jusqu’à la table, où sa femme avait installé, comme dans chaque pièce de la maison, une écritoire avec du parchemin, une plume d’oie et un encrier toujours plein : Shimon Baruch n’avait plus d’autre moyen pour communiquer.

“Bouillon”, écrivit-il.

Sa femme se précipita à la cuisine, piaillant ses ordres à la servante.

Shimon toucha sa gorge. Le bandage était encore humide de sang. Il se plaça devant un miroir de vif-argent et s’y regarda.

Sa femme revint dans la chambre. « Maintenant je vais t’aider à t’habiller, mon cher mari. Mais d’abord je t’aide à te laver. Et si tu veux, je t’aide à prier. » Elle se mit derrière lui et commença à pleurnicher. « Qu’allons-nous faire, mon cher mari ? Quel drame ! Pourquoi fallait-il que ça nous arrive ? Quel mal avons-nous fait ? Pourquoi Ha-Shem  a-t-il décidé de nous mettre à l’épreuve ? »

Elle le prit dans ses bras.

Shimon la repoussa, avec colère. Puis il ouvrit la bouche pour crier, avec tout le souffle qu’il avait dans la gorge. Mais il n’en sortit qu’un sifflement. Terrible. Plus effrayant que n’importe quel cri. Sur le bandage, le sang se mit à mousser. Shimon l’arracha, chercha de nouveau à crier jusqu’à gonfler les veines de son cou. Du sang jaillit sur le miroir.

« Oh, mon cher mari, non… », se lamenta sa femme.

Shimon se retourna. Dans ses yeux, il y avait du mépris et de la haine. Il alla à l’écritoire.

“Tu ne sais pas ce qu’il y a en moi, écrivit-il. Je ne suis plus le même.”

Sa femme sanglota.

“Va-t-en”, écrivit Shimon.

La femme, se traînant presque, sortit de la pièce.

Resté seul, Shimon Baruch sentit que la haine et la colère qu’il éprouvait le rendaient plus fort. Plus vivant. “Je n’ai rien d’autre”, pensa-t-il. Il enroula une bande propre autour de son cou, revint devant le miroir. “La haine et la colère” se répéta-t-il. Mais dans ses yeux il vit autre chose. “La peur.” Il était comme paralysé, incapable de détourner son regard. Et il sentait sa peur grandir. Bientôt, s’il restait devant ce miroir, elle prendrait toute la place. Mais ses pieds ne voulaient pas bouger. Alors il se pencha en avant et, de toutes ses forces, frappa le miroir avec son front. Il sentit l’impact, le bruit, les éclats qui lui coupaient la peau, le sang chaud qui lui coulait dans les yeux.

La porte de la chambre s’ouvrit. Sa femme, sur le seuil, cria, porta les mains devant sa bouche et se précipita vers son mari.

Shimon l’arrêta. Il se mit à rire, puis la poussa dehors et claqua la porte avec violence.

“Tu ne te regarderas plus jamais dans un miroir”, se dit-il.

Il prit un pan du drap dans lequel il avait dormi et tamponna la blessure sur son front. Le sang cessa bientôt de couler. Elle ne devait pas être très profonde. Rien qui puisse impressionner un homme capable d’enfiler son index dans le trou de sa gorge, et d’y sentir l’air entrer et sortir.

“Tu n’écouteras plus jamais la peur.”

Shimon Baruch s’habilla puis ouvrit la porte. Il fit signe à sa femme de lui apporter le bouillon et de se taire. Et il savoura le bouillon et le silence.

“Dis aux gardes que je suis allé au fleuve pour me tuer”, écrivit-il.

« Non ! Mon cher mari, non ! », dit sa femme en éclatant en sanglots.

Shimon leva la main, comme pour la gifler. Sa femme recula. Il ne l’avait jamais frappée jusque là, et pourtant il pensa qu’il n’aurait pas de déplaisir à le faire. Mais pas de plaisir non plus. Il baissa la main sans la frapper et trempa de nouveau la plume d’oie dans l’encrier, avant de se rendre compte qu’il n’avait plus rien à lui dire. Plus maintenant. Il jeta la plume sur la table et se dirigea vers la porte d’entrée sans prendre son bonnet jaune. Mais il prit tout l’argent.

Il marcha jusqu’à l’église de San Serapione Anacoreta. C’était une petite église des faubourgs, fréquentée par de pauvres gens qui se reproduisaient comme des lapins.

Shimon avait calculé qu’elle serait déserte à cette heure-là. Il entra dans la sacristie. Elle était froide, malgré une petite cheminée allumée. Le curé, un vieux prêtre grassouillet, les ongles noirs comme la poix, buvait du vin, les coudes posés sur le bois mangé aux vers. À la même table était assise sa bonne, qui buvait avec lui. Le prêtre sembla agacé de recevoir de la visite, mais quand Shimon lui montra une pièce d’argent il fut aussitôt debout et commença à frétiller obséquieusement autour de lui.

Shimon écrivit au curé qu’il était devenu muet à la suite d’un accident qui lui avait fait perdre la mémoire. Mais il savait qu’il avait été baptisé dans cette paroisse, et il devait donc rester une trace de son identité.

« Te souviens-tu en quelle année, mon fils ? », demanda le curé. “1474”, écrivit Shimon.

— Tu as donc quarante et un ans, fit le prêtre en le regardant.

— Il fait plus, dit la bonne.

— Tais-toi, malheureuse, la tança le curé.

— Vous le pensez vous aussi.

— Excuse-la, elle ne tient pas le vin, dit-il, et il alla dans une pièce contiguë. Sur une étagère arquée par le poids des documents, il prit un gros livre poussiéreux à couverture rigide qui portait l’inscription : “1470–1475”. Il le posa sur la table et se gratta la tête. « Comment allons-nous te trouver si tu ne te souviens plus de ton nom ? »

Shimon se frappa la poitrine, pour dire qu’il avait la réponse. Il ouvrit le grand livre et commença à parcourir les dizaines et dizaines de noms. De temps en temps, il trouvait un feuillet non relié et jauni par les années, glissé entre les pages. Il demanda par gestes ce que c’était.

« Des certificats de baptême qui n’ont pas été réclamés, soupira le curé. Les gens du peuple sont ignorants, tu sais ce que c’est. Ils ne comprennent pas que le certificat de baptême vaut n’importe quel document. »

Shimon acquiesça. Il le savait bien, et il finit par trouver ce qu’il cherchait. Prenant un certificat, il se désigna. Puis il désigna de nouveau le certificat.

« C’est toi, ça, mon fils ? Le curé lut le certificat. Tu es Alessandro Rubirosa ? Mais ici, il est marqué qu’il est né en 1471, et pas en 1474. »

Shimon haussa les épaules, montra de nouveau le certificat et se battit encore la poitrine.

« C’est bizarre, mon fils, marmonna le prêtre. Et puis pourquoi tu n’as pas retiré le certif…

— Alessandro Rubirosa ? intervint la bonne. Impossible ! Je le connais. »

Shimon se figea.

« Je me le rappelle parce qu’il est mort depuis… combien ça fait ? Un couple de mois, pas plus, continua la femme, en tapant sur l’épaule du curé. Allons, vous devez vous rappeler vous aussi. C’est celui qui s’est fait tuer dans la bagarre à l’auberge dell’Ippocampo.

— Celui-là ? fit le curé en plissant les yeux pour tenter de se souvenir. Tu es sûre qu’il s’appelait comme ça ?

— Aussi sûre que les hémorroïdes me bouffent le cul », dit la bonne en croisant les bras sur sa poitrine.

Le curé hocha la tête, nullement choqué. Se tournant vers Shimon, il agita devant lui le bout de papier. « Ce n’est pas comme ça que tu t’appelles, mon fils. Tu vois ? Ce pauvre malheureux est mort. » Il se dirigea vers la cheminée. « Et il ne risque pas de venir réclamer son certificat. Eh bien, ça fera de la paperasse en moins », et il s’apprêta à jeter le papier dans la cheminée.

Shimon bondit et le lui arracha des mains.

« Ce n’est pas toi, mon cher fils, insista le curé. Je suis désolé… »

Shimon plia le certificat et le mit dans sa poche.

« Mais que fais-tu ? Comprends-le, ce n’est pas toi. »

Shimon prit la plume et écrivit sur une page du grand livre : “C’est vrai. Ce n’est pas moi”.

« Mais alors… ? » Le curé était perplexe.

Shimon arracha la page sur laquelle il avait écrit et la jeta dans la cheminée. Puis il saisit solidement le tisonnier, se retourna et frappa le curé au front. Le prêtre gémit et s’écroula au sol. La bonne resta pétrifiée pendant que Shimon achevait le curé. Quand vint son tour d’être massacrée, elle voulut s’échapper mais un premier coup l’atteignit à la nuque. Le second lui fracassa le crâne.

Puis Shimon Baruch remit le livre en place, vida le tronc des offrandes et enfila la soutane du curé. Pendant quelques jours, il serait un prêtre. Dans une ville comme Rome, il se ferait moins remarquer. Même sa femme ne l’aurait pas reconnu. Il sourit. Relut le certificat de baptême d’Alessandro Rubirosa qui lui offrait une nouvelle vie.

“Tu ne seras plus jamais un Juif”, se dit-il en sortant de San Serapione Anacoreta. Il laissa la colère et la haine grandir en lui. “Et tu n’auras plus la paix tant que tu n’auras pas retrouvé ce maudit garçon et que tu ne l’auras pas fait souffrir.”

12

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À l’aube, les ordres du capitaine Lanzafame résonnèrent dans tout le camp.

Mercurio se tourna aussitôt vers Giuditta, qui lui rendit son regard. Il pensa qu’il aurait été naturel de lui sourire, mais ne le fit pas. Il la fixait avec gravité, et continuait de se demander pourquoi il avait l’impression de la connaître. Ou peut-être se reconnaissait-il en elle. Quelque chose les liait, mais il ne savait pas donner de nom à ce lien.

Benedetta lui donna une tape dans le dos, avec rudesse. « Je vais voir comment va Zolfo. Tu viens ? »

Mercurio acquiesça et se leva. Il détacha son regard de Giuditta, et se sentit en faute.

Dehors, Zolfo était réveillé. La couverture sur le dos, il bavardait avec des soldats. Sa main tenait une épée si grande qu’il pouvait à peine la soulever. Il riait. Mercurio lui trouva une expression bizarre.

Il leur montra l’arme. « Un coup bien envoyé, et je coupe la tête à tous ces Juifs, fit-il, avec un sourire méchant.

— Arrête avec ces idioties, dit Mercurio.

— Les Juifs, c’est tous des merdes, ajouta Zolfo, en le défiant presque.

— Donne ça, gamin », intervint alors un soldat qui lui enleva l’épée des mains. Les autres soldats aussi avaient cessé de rire. « Ce chirurgien a sauvé la vie de beaucoup d’entre nous. Écoute ce que te dit ton ami, et arrête. »

Les soldats s’éloignèrent et Zolfo cracha par terre. Ce n’était plus un petit garçon, il avait un regard dur, se dit Mercurio. Il lui faisait penser à un champ dévasté par les flammes, aride mais encore brûlant. Puis Zolfo se tourna vers le chariot des vivres. Mercurio se tourna aussi, et vit qu’Isacco et la fille s’apprêtaient à sortir pour se restaurer.

Zolfo marmonna quelque chose, les dents serrées.

« Arrête, siffla Mercurio.

— Vous vous en fichez, mais pas moi, dit Zolfo d’une voix pleine de rancune. Ils ont tué Ercole. Je leur pardonnerai jamais.

— C’est pas eux  qui l’ont tué, tenta de le raisonner Benedetta.

— Et l’homme qui l’a tué est mort, tu l’as vu de tes propres yeux, ajouta Mercurio. C’est moi qui l’ai tué…

— C’était pas un homme, c’était un Juif, dit Zolfo d’une voix sombre.

— Écoute-moi. Mercurio lui donna une chiquenaude sur l’épaule. On peut pas se permettre de marcher seuls. »

Un peu avant la frontière des États Pontificaux, un groupe de soldats errants avait “réquisitionné” — selon leurs propres termes — leurs chevaux, la charrette et leurs provisions. Ils n’avaient pas trouvé les pièces d’or. Ils avaient palpé Benedetta, sans aller plus loin. La soutane de prêtre, comme l’avait prédit Scavamorto, les avait peut-être retenus.

« Regarde-moi, idiot, pesta Mercurio. Il y a peut-être des brigands dans cette région. Tu veux qu’à cause de tes conneries, Benedetta se fasse violer jusqu’à ce qu’elle en crève ? »

Zolfo changea d’expression, l’espace d’un instant. Puis il regarda de nouveau en direction d’Isacco et de Giuditta, et sourit. « D’accord, dit-il en esquissant un pas vers le docteur et sa fille. Je vais m’excuser. »

Mercurio sentait que quelque chose n’allait pas. Il s’apprêtait à rattraper Zolfo mais Benedetta l’arrêta.

Zolfo était à deux pas de Giuditta. Toujours avec ce sourire bizarre.

Puis un des soldats avec lequel Zolfo bavardait quelques instants plus tôt dit, d’une voix forte : « Où est mon couteau ? »

Mercurio se tourna d’un coup vers le soldat puis de nouveau vers Zolfo.

Celui-ci sortit le couteau de sa manche et le brandit.

« Non ! hurla Mercurio en se précipitant vers lui.

— Ça, c’est pour Ercole ! », dit Zolfo en abaissant sa main armée. Pendant que Mercurio se jetait entre Zolfo et Giuditta, l’image du marchand lui revint. « Non ! », hurla-t-il à pleins poumons.

Le coup tomba, plus hystérique que violent. La lame déchira la soutane de Mercurio au niveau du poignet et poursuivit sa course en se plantant dans le dos de sa main, superficiellement, entre le pouce et l’index.

Giuditta cria, terrorisée.

Benedetta cria.

Mercurio gémit, en tombant.

Isacco courut vers sa fille, qu’il attrapa et écarta vivement.

Zolfo avait une expression hagarde, comme s’il n’était pas là. Il serrait encore le couteau dans sa main.

Mercurio, toujours à terre, lui lança un coup de pied dans le ventre. Zolfo se plia en deux ; il ne s’était pas encore redressé que le capitaine Lanzafame était déjà sur lui et le frappait d’un coup de poing terrible, qui le fit voler dans les airs.

« Attachez-le et mettez-le dans un chariot ! », hurla Lanzafame. Puis il chercha parmi les hommes celui qui s’était fait voler son couteau. Quand il l’eut repéré, il pointa un doigt vers lui. « Et toi, t’es un soldat ou quoi ? »

Giuditta se dégagea de l’étreinte de son père et rejoignit Mercurio, qui se relevait. Elle tenait un mouchoir et tamponna sa blessure en le fixant avec effroi, emplie d’une émotion qu’elle n’aurait pas su définir. Qui lui coupait le souffle, qui faisait battre son cœur. Elle s’aperçut qu’elle serrait sa main et, qu’en même temps, elle se perdait dans ses yeux. Mais elle était incapable de parler.

Mercurio était dans une confusion identique. Il n’avait pas réfléchi, s’était élancé d’instinct. Il respirait avec difficulté mais sa blessure ne le faisait pas souffrir ; il ressentait juste une chaleur réconfortante au contact de Giuditta. « Je ne suis pas prêtre, lui murmura-t-il. Je ne suis pas prêtre », répéta-t-il, comme si cette affirmation voulait dire beaucoup plus.

Isacco rejoignit sa fille. Il l’obligea à se pousser. « Laisse-moi faire. »

Giuditta s’écarta, elle avait encore à la main le mouchoir avec lequel elle avait tamponné la blessure de Mercurio. Et elle n’arrivait pas à détacher son regard de ses yeux si intenses. « Merci », parvint-elle à dire.

« Oui, merci, fit Isacco en écho. Viens, mon garçon », et il l’emmena vers le chariot où étaient ses bandages et ses onguents.

« Je devrais faire confiance à un faux docteur ? », dit tout bas Mercurio pendant qu’Isacco le soignait.

Isacco sourit. « S’il y avait un vrai prêtre dans les environs, je lui dirais de prier pour toi.

— Je suis désolé », dit Mercurio.

Isacco hocha la tête. « En tout cas, merci, mon garçon. »

À peine une demi-heure plus tard, on entendait résonner les trompettes. Puis il y eut un cri : « En avant, marche ! »

Ils avancèrent doucement, car les roues des chariots s’enfonçaient dans la boue. Cette nuit-là, ils dormirent non loin de Mestre.

Benedetta avait eu la permission du capitaine Lanzafame de parler à Zolfo. Uniquement en présence du soldat qui en était maintenant le gardien, celui-là même qui s’était laissé voler son couteau. Mais Zolfo s’était enfermé dans un mutisme obstiné et rageur.

« Je ne le reconnais pas, dit Benedetta à Mercurio alors qu’ils se couchaient. On dirait que ce n’est plus la même personne. »

Mercurio connaissait bien la colère. C’était comme si un animal féroce enfermé en soi se nourrissait de la chair qui l’abritait. Il avait lui aussi du mal à la tenir en respect. « J’ai sommeil », dit-il à Benedetta. Il se tourna de l’autre côté. Dans la pénombre du chariot, il chercha le regard de Giuditta. Elle-même semblait attendre son regard, comme un bonsoir. Mais son père aussi le regardait et Mercurio ferma vite les yeux. Il les rouvrit peu après. Giuditta dormait. Ou semblait dormir. Mercurio se dit qu’il aurait aimé connaître ses rêves. Et même, s’y introduire. Entrer dans sa tête. “Pourquoi tu penses à ces idioties”, se dit-il en se tournant de l’autre côté. Il avait le souffle court et éprouvait une agréable sensation de malaise. “Les filles, ça n’apporte que des ennuis”, se répéta-t-il.

À l’aube, dans le campement, résonnèrent de nouveau les trompettes. En sortant du chariot, Mercurio avait lancé un regard furtif à Giuditta qui lui avait souri. La tête lui avait tourné. “Les filles n’apportent que des ennuis”, se dit-il encore, de moins en moins convaincu.

Dès que Mercurio et Benedetta furent sortis, Giuditta se leva. Elle sentit une crampe terrible dans son ventre et gémit. Elle ferma les yeux et serra les dents, puis elle sentit quelque chose couler le long de ses jambes. Sans se soucier de la présence d’Isacco, elle souleva sa jupe et vit un filet de sang. « Père ! », hurla-t-elle.

Isacco se tourna et vit le sang qui coulait le long de la cuisse gauche de sa fille. Il se retourna aussitôt, gêné. « Giuditta !

— Père, dit-elle d’une voix inquiète, je saigne…

— Évidemment que tu saignes ! », dit Isacco, d’une voix trop forte. Puis il se rendit compte que sa fille n’avait aucune idée de ce qui lui arrivait. « Tu n’as jamais… je veux dire… tu n’as jamais saigné ?

— Non, père… » La voix de Giuditta était moins effrayée. Elle comprenait à la réaction paternelle qu’elle ne devait pas s’inquiéter.

« Que diable, mais… ta grand-mère ne t’a pas… » Isacco s’agitait, toujours le dos tourné. « Elle ne t’a jamais expliqué… ? Putain de misère ! » Et il tapa violemment du pied contre le plancher du chariot.

Giuditta sursauta.

« Excuse-moi, mon enfant… » Isacco se retourna mais Giuditta avait encore la jupe relevée.

Il se tourna de nouveau vivement et éclata : « Baisse-moi cette jupe ! Puis il ajouta : Écoute, maintenant il te faut mettre quelque chose… je veux dire, un morceau de tissu… à cet endroit-là… » Il souffla, mal à l’aise. « C’est une affaire de femmes… Et puis, au diable, attends-moi ici. »

Il alla chercher Benedetta, la prit à part et lui demanda, tout à trac : « Tu as déjà eu tes règles, jeune fille ? »

Benedetta devint toute rouge. Elle leva la main pour lui lancer une gifle. « Espèce de porc ! »

Isacco devint écarlate. Il ouvrit de gros yeux. « C’est pour ma fille ! lui dit-il. Elle vient d’avoir ses règles et… bref, c’est une affaire de femmes. Explique-lui, toi. » Il prit une grande respiration. « S’il te plaît. »

Quand Benedetta monta dans le chariot, Giuditta avait baissé sa jupe.

« Tu as tes règles. Tu es devenue une femme, lui dit Benedetta. Tu sais ce que ça veut dire ? »

Giuditta fit signe que non.

« Qu’à partir de maintenant si tu baises, tu risques de mettre au monde un bâtard », expliqua Benedetta. Elle n’avait aucune sympathie pour cette fille. « Mets-toi un linge entre les cuisses, ajouta-t-elle. Dans quelques jours tu arrêteras de saigner. Et dans un mois ça recommencera. T’as des questions ? »

Giuditta fit signe que non.

Benedetta s’en alla sans rien ajouter.

Aussitôt seule, Giuditta se laisser aller sur sa couche. Recroquevillée sur elle-même, elle remonta la couverture sur son ventre et ferma les yeux. Ces derniers jours avaient été intenses. Pleins d’émotions. De peur. D’excitation.

“Je suis devenue une femme”, se dit-elle.

Puis elle ressentit une douleur à l’abdomen. Sa main tenait le mouchoir. Elle la glissa sous sa jupe et mit le mouchoir entre ses cuisses. Et c’est seulement à ce moment-là qu’elle prit conscience que c’était le mouchoir qui avait servi à tamponner la blessure de Mercurio. Sur ce mouchoir, il y avait le sang du garçon qui l’avait sauvée. Et maintenant il y avait aussi le sien.

“Je suis devenue femme pour lui”, pensa-t-elle.

Leurs sangs étaient unis. C’était le signe d’un destin, d’une promesse.

“Je suis à lui.”

Puis elle s’endormit.

13

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« Que va-t-il arriver à Zolfo ? », demanda Mercurio le lendemain matin au capitaine Lanzafame, avant qu’ils ne se remettent en route. Benedetta, angoissée, se tenait derrière lui.

« Il a essayé d’assassiner une jeune fille », répondit gravement le capitaine. Regardant Benedetta : « Il risque la peine de mort.

— Non… »

Benedetta se mordit la lèvre.

« Il avait un couteau, et si vous n’étiez pas intervenu…

— Il ne voulait pas la tuer ! l’interrompit Benedetta. Vous ne le connaissez pas, il ne ferait pas de mal à une mouche !

— À une mouche peut-être pas, mais à un Juif si. » Lanzafame la regarda encore. Il se dit qu’elle était jolie. Trop jeune, peut-être.

« Que va-t-il lui arriver ? », demanda de nouveau Mercurio.

Le capitaine ne répondit pas tout de suite. Il lança un dernier regard à Benedetta. « Je dois y réfléchir », dit-il en s’éloignant.

Mercurio courut derrière lui. « Capitaine, je vous en supplie… »

Lanzafame s’arrêta. Il baissa la voix. « Zolfo est un faible… »

Exactement ce qu’avait dit Scavamorto, pensa Mercurio.

« Je connais les êtres humains mieux que quiconque, parce que je les regarde en face quand ils essaient de me tuer. Et ce gamin-là est un faible et un traître. Ne te fie pas à lui. Jamais !

— Capitaine, fit Mercurio. Il voulait lui faire peur… Peut-être lui faire du mal. Mais pas la tuer. »

Lanzafame le fixa. « Tu n’y crois pas toi-même.

— Faites-le pour Benedetta… »

Le capitaine regarda la jeune fille à la peau d’albâtre. Elle avait la tête penchée et la lumière jouait dans ses cheveux cuivrés. De nouveau il pensa qu’elle était très jolie. Et très jeune. « Peut-être qu’à l’embarquement, le gamin sera mal attaché…

— Merci, capitaine, fit Mercurio.

— De quoi ? », dit Lanzafame, et il s’en alla, criant à ses hommes de se mettre en marche.

Dans la nuit, le capitaine avait envoyé une estafette à Mestre pour annoncer leur arrivée. L’après-midi, quand ils atteignirent la Fidélissime, ainsi qu’on appelait l’antichambre de Venise, les combattants furent accueillis par une foule en liesse, même s’ils n’étaient qu’une petite caravane de blessés rentrant chez eux. Les commandants en chef et le gros des troupes alliées avec les Français du roi François 1er de Valois continuaient la guerre. Mais le peuple, après la peur des années précédentes, n’avait qu’un seul désir : fêter la victoire de Marignan, qui avait eu lieu quelque dix jours plus tôt : elle semblait marquer un tournant dans la terrible crise vénitienne et rendait à la Sérénissime une grande partie de ses territoires sur la terre ferme.

Le capitaine Andrea Lanzafame marchait en tête de la colonne, derrière les porteurs d’étendards. Droit sur sa selle, une main sur le pommeau de l’épée qui pendait à son flanc gauche, l’autre menant son puissant hongre, il souriait à la foule qui chantait à la gloire des combattants. Sur son armure cabossée par les coups de l’ennemi claquait sa tunique sans manches, aux couleurs et aux armes de sa ville et de sa maison : croix d’or sur champ de gueules à deux sarments de vigne fruités de grappes d’or, indiquant qu’il descendait des seigneurs siciliens de Capo Peloro.

Depuis le chariot des vivres, Mercurio, Benedetta, Isacco et Giuditta regardaient par les petites fenêtres latérales la foule bigarrée. Ils franchirent un affluent du Marzenego, le flumen de Mestre , puis passèrent sous la porte Belfredo del Castelnuovo, au nord de la cité.

Mercurio compta onze tours, dont l’une portait une grande horloge. Les remparts étaient en mauvais état, montrant les traces profondes d’un incendie. Il trouva le château gigantesque, pendant que la procession pénétrait à l’intérieur d’un plan en forme d’écu. Au centre se dressait une tour plus grande et plus haute que les autres, le Mastio, siège du Proveditorat, devant lequel les plus hautes autorités de Mestre, en grande tenue de cérémonie, attendaient le retour de ces premiers héros.

Placée à la gauche de Mercurio, Giuditta était si absorbée par cette vision que, tout excitée, elle serra sa main blessée, croyant peut-être avoir son père à côté d’elle. Au début, Mercurio se raidit, à la fois parce qu’il était surpris et qu’il avait eu mal. Mais il répondit ensuite à l’étreinte, avec chaleur. Giuditta se tourna vers lui, étonnée. Il avait le visage rouge et la fixait, le cœur battant la chamade, emporté par une émotion intense. Et il comprenait maintenant, à ce contact, pourquoi on disait que les filles n’apportent que des ennuis.

Giuditta tenta de dégager sa main.

Mercurio la retint.

Elle le laissa la retenir.

Ils se regardèrent un long moment. Autour d’eux, c’était comme si le silence s’était fait


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Puis Isacco, se tournant vers sa fille, s’exclama : « Et ça, ce n’est rien, tu vas voir Venise ! »

Les mains de Giuditta et Mercurio se dénouèrent à l’instant même.

Le garçon se détourna, embarrassé, ne montrant plus au docteur que son dos. Il rencontra les yeux de Benedetta, qui le fixait d’un air renfrogné. Elle aussi était devenue rouge. Mais de colère, pensa Mercurio. Et de cela aussi il fut surpris. Il détourna les yeux mais ne savait plus où regarder.

Giuditta, elle, continuait de sourire exagérément à son père, les joues empourprées.

« Pourquoi fais-tu cette tête ? demanda Isacco, soupçonneux.

— J’ai chaud », fit Giuditta, en s’éventant avec sa main. Isacco vit qu’elle avait du sang sur les doigts. Elle n’était pas blessée. Alors il regarda Mercurio, qui lui tournait le dos, obstinément. « Nettoie ta main », dit-il sévèrement à Giuditta. Et il déplaça sa fille pour s’interposer entre Mercurio et elle.

À ce moment, la porte du chariot s’ouvrit.

« Descendez festoyer avec nous, docteur », dit Donnola.

L’espace d’un instant, la tension se dilua dans la lueur du jour, au milieu des cris de la foule et dans une ambiance de fête. En descendant du chariot, les deux jeunes gens se frôlèrent et de nouveau rougirent. Isacco prit sa fille et la tira derrière lui. Giuditta, en s’éloignant, lança un coup d’œil furtif à Mercurio, qui lui sourit à peine, encore bouleversé par ses propres émotions.

« Restons ensemble », dit Benedetta d’une voix pleine de colère ; et elle rejoignit Zolfo, qui était attaché par les mains à un cheval. Mercurio la suivit, évitant son regard.

Le capitaine Lanzafame, au milieu de la foule, retenait son cheval avec peine. Il pointa l’index vers Isacco. « Ressors ton bonnet jaune. Ici, il faut respecter la loi. »

Puis ils se joignirent aux autorités, qui guidèrent les valeureux combattants vers la Fossa Gradeniga, où trois grosses barges, des navires marchands, les attendaient pour les emmener à Venise, piazza San Marco, en plein cœur des festoiements.

« Montez avec nous, dit Lanzafame à Isacco, faisant signe aussi à Mercurio. En temps de guerre, les étrangers n’ont pas le droit d’embarquer pour Venise, mais vous avez gagné votre passage. »

Une large passerelle de planches de hêtre était construite sur le rivage, surélevée pour rendre visibles les valeureux soldats et faciliter l’embarquement des chariots et des invalides. Les nuages s’étaient dispersés çà et là dans le ciel gris, laissant par endroit filtrer le soleil, qui éclairait la Route de l’Eau.

Alors qu’Isacco et Giuditta montaient sur la passerelle, suivis par Mercurio, Benedetta et Zolfo toujours attaché, un cri retentit.

« Satan ! Je t’ai retrouvé !

— Ne te retourne pas », ordonna Isacco à sa fille, en reconnaissant la voix.

En revanche, tous les autres se retournèrent.

Le frère prêcheur qu’Isacco et Giuditta avaient rencontré à l’auberge et qui les avait pourchassés s’avançait maintenant à grands pas, le crucifix à la main, jouant des coudes pour s’ouvrir un chemin. Ses cheveux étaient collés à son crâne et sa barbe inculte incrustée de restes de nourriture.

« Suppôts de Satan ! Impies, pécheurs, ne semez pas votre chancre parmi nos troupes ! » Puis, à court d’insultes, il cria : « Espèce de Juifs ! »

Isacco poussa sa fille derrière le cheval du capitaine Lanzafame.

« Hérétiques ! », hurla le frère, qui se jeta presque sur la passerelle.

L’animal, nerveux, fit un écart. « Ils ont déjà amené le malheur à quelques lieues d’ici ! Une petite fille innocente est morte par leur faute, une créature de Dieu ! Ils m’ont échappé une fois, mais Satan aujourd’hui ne me jouera pas un nouveau tour.

— Que veux-tu, frère ? », l’apostropha Lanzafame.

Mercurio s’aperçut que les yeux de Zolfo s’étaient de nouveau enflammés, et il lui donna une claque sur la tête.

« Ne laisse pas ce chancre empester tes valeureux soldats », dit le frère avec emphase.

Le capitaine laissa ses yeux errer sur les gens. Ils ne savaient de quel côté pencher, esclaves qu’ils étaient des superstitions religieuses. « Cet homme a soigné mes soldats, dit-il de façon à ce que tous l’entendent. Et c’est grâce à lui qu’ils rentrent dans leurs familles. »

La foule comprit la valeur de cette dernière phrase. Elle chanta des hymnes et se rangea aux côtés du capitaine, sinon du médecin.

Le frère avait perdu du terrain. Mais l’Église, et surtout la vie, l’avaient forgé pour la bataille. Il ne cherchait pas la victoire ou la défaite comme un quelconque mercenaire, mais l’élan vers la guerre, comme tous les fanatiques. « Satan ! Tu as donc déjà lâché tes diables ? » Il sauta sur la passerelle, essaya de contourner le cheval du capitaine. « Alors je serai là pour te combattre, sans céder d’un seul pas ! »

Lanzafame tira son épée et la brandit avec une expression rageuse. La foule retint son souffle. Puis l’arme vola et vint se planter entre les pieds du prédicateur après avoir transpercé sa lourde robe de bure, l’ancrant à la passerelle. « Arrête-toi, oiseau de malheur ! Tu tortures mes oreilles, quand je n’ai envie d’entendre que la joie de mon peuple ! »

La foule applaudit, aussi amusée que scandalisée.

« Que le dernier récupère mon épée, si le frère ne l’a pas avalée ! », hurla le capitaine, qui éperonna son cheval. Puis il dit à Isacco : « Dépêche-toi de monter sur le bateau.

— Suppôts de Satan ! », hurlait le moine.

Les marins dénouèrent les cordes qui retenaient les barges — larges et plates, aux flancs peints de noir brillant — et appuyèrent leur longue rame contre le mouillage pour se pousser au milieu du canal.

À ce moment-là, comme l’avait dit le capitaine Lanzafame, les liens qui emprisonnaient Zolfo se défirent : le soldat qui l’avait sous sa garde avait tiré un grand coup sur le nœud.

« Va-t-en, couillon », maugréa l’homme.

Aussitôt qu’il se retrouva libre, Zolfo, au lieu de s’échapper, fit un pas vers Isacco. « Suppôts de Satan ! », cria-t-il. Et avant que quiconque puisse intervenir, il escalada le parapet de l’embarcation, sauta sur le mouillage et s’enfuit en courant.

Benedetta regarda Mercurio. Puis, voyant que la barge commençait à s’éloigner du mouillage, elle bondit à son tour à terre et s’élança à la poursuite de Zolfo.

Mercurio était immobile. Il aurait voulu sentir encore la main de Giuditta dans la sienne. Le bateau était trop éloigné pour qu’il saute sur la terre ferme.

Au milieu des gens, sur le mouillage, Benedetta le regardait.

Mercurio se tourna vers Giuditta. « Je te retrouverai », lui dit-il.

Le capitaine Lanzafame le fixait, l’air contrarié.

« Allez au diable ! », s’écria Mercurio et il se jeta dans l’eau. Elle était glacée et boueuse, avec une odeur de vase.

À terre, les gens rirent et applaudirent.

En quelques brasses, il rejoignit le mouillage. Puis des mains et des bras forts le hissèrent au sec, au milieu des ricanements. Mercurio repoussa ceux qui l’avaient aidé et se tourna vers la barge. Giuditta le regardait. « Je te retrouverai », scanda-t-il, espérant qu’elle lirait sur ses lèvres. Puis il courut vers Benedetta. Quand il la rejoignit, elle était avec Zolfo près du moine.

« Qu’est-ce que tu veux ? », demandait le frère à Zolfo en l’examinant de ses yeux fous, animés par le fanatisme, comme s’il voulait le transpercer du regard.

« Je hais les Juifs ! », répondit le petit garçon, qui semblait répéter un mot d’ordre.

Le frère sembla l’évaluer. Le seul, parmi tous ces gens, qui lui prêtât l’oreille. Il pointa le doigt vers les embarcations déjà loin au milieu du canal. « Tu les hais tant que ça ? », demanda-t-il gravement.

« Oui ! », répondit Zolfo, avec un enthousiasme valant apparemment aussi pour Mercurio et Benedetta qui, debout à côté, se taisaient, surpris et embarrassés.

Mercurio, ruisselant, continuait de regarder vers la Fossa Gradeniga, où les barges s’éloignaient. Giuditta n’était plus qu’un petit point.

« Suivez-moi, soldats du Christ ! », s’exclama le frère, les mains au ciel.

Puis il s’élança d’un bon pas, fendant la foule.

14

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Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Elle n’avait jamais regardé de cette façon les garçons de l’île de Negroponte. Et elle n’avait jamais rien ressenti de ce genre quand eux la regardaient. Et aucun ne l’avait sauvée d’un coup de couteau. Aucun n’avait uni son sang au sien. Tout à coup, le souffle lui manqua. Elle était effrayée. Qu’est-ce qui lui avait pris ? se demanda-t-elle. Qui était ce garçon ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. “Je te retrouverai”, voilà ce qu’il avait dit. Elle s’accrocha à son père.

« Regarde », lui dit Isacco en la serrant contre lui, la tirant ainsi du labyrinthe d’émotions dans lequel elle se perdait. Il tendit le bras devant lui. « Regarde », répéta-t-il.

Et là, au fond du canal, comme un fantôme, silhouette confuse voilée de brume, Giuditta la vit.

« Venise », dit Isacco, comme s’il murmurait un nom sacré.

Les lourdes barges filaient en silence, fendant l’eau saumâtre.

« Docteur Negroponte, dit Donnola dans le dos d’Isacco, d’un ton officiel. Je vous salue et je vous souhaite le meilleur.

— Merci, Donnola. Tu as été un excellent assistant », lui répondit Isacco, tout aussi solennellement.

Donnola balançait sa tête pointue, semblant acquiescer. Et soudain, oubliant les formalités, s’approchant un peu plus d’Isacco, il dit à voix basse : « Si vous avez encore besoin d’un assistant, vous me trouverez toujours derrière le Rialto, au marché aux poissons. Je pourrais vous procurer des clients. »

Isacco ne sut que répondre, surpris. Gêné. Il n’avait pas poussé ses projets jusqu’à ce point. « Ça me paraît une proposition intéressante, dit-il, très vague. Alors c’est moi qui viendrai te chercher. À Rialto.

— Pas à Rialto, précisa Donnola. Au marché aux poissons. Derrière  le Rialto.

— Juste, dit Isacco. Derrière le Rialto. Je m’en souviendrai.

— Et si vous voulez acheter les instruments que vous avez utilisés ces derniers jours, reprit Donnola tout bas, je pourrais vous les faire avoir pour une somme avantageuse.

— Non, merci, Donnola. » Isacco avait refusé d’instinct. Il n’avait pas encore réellement décidé ce qu’il allait faire. Il craignait que dans une cité telle que Venise, n’importe qui soit à même de comprendre qu’il n’était pas un vrai docteur. Puis il sentit que Giuditta pressait sa main contre son flanc. Il la regarda.

« Et pourquoi pas… docteur ? » Les yeux noirs et intelligents de sa fille semblaient lui ordonner d’accepter.

« Au moins, parlez-en à vos collègues. Peut-être que quelqu’un cherchera des instruments, insista Donnola.

— Peut-être, à bien y réfléchir…, se reprit Isacco, peut-être que ça pourrait m’être utile. Il fit un clin d’œil à Giuditta. Si tu me fais un bon prix. »

Le visage de Donnola s’éclaira d’un sourire, aussitôt suivi d’une sombre expression. « Le prix que je peux vous faire est avantageux, c’est sûr…, commença-t-il, mais je devrai donner la plus grande part de l’argent à la famille de Candia, et il m’en restera bien peu pour moi… »

Isacco le regarda en silence. Il ne dirait pas un seul mot. Donnola cherchait à faire monter le prix au maximum, mais il le laisserait se passer le nœud coulant tout seul.

« D’un autre côté…, reprit Donnola, brisant le silence, on ne peut pas dire que ce barbier avait une famille très nombreuse… » Il rit. Il savait reconnaître quand il tombait sur un os. Et ce médecin, indéniablement, en était un, et un dur. Autant lâcher du lest et le coincer sur un autre front. « Proposez vous-même votre prix, docteur, dit-il. Et puis on pensera à une petite commission pour chaque client que je vous trouverai. »

Isacco sourit avec complaisance. Donnola était un filou de première, il connaissait son affaire. Il l’avait mis dos au mur. À présent, il était presque obligé d’accepter sa collaboration. Mais dans le fond, ce serait un bon associé. « D’accord, Donnola. Marché conclu. » Et en disant ces mots, comme si son destin ou le chant d’une sirène l’appelait, Isacco voulut se tourner vers la Cité promise pour ne pas perdre un seul instant de cet événement prodigieux.

Quand la Sérénissime commença de se dévoiler, les marbres des palais lui parurent bien plus brillants qu’il ne l’aurait jamais imaginé. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’étaient les barbes d’algues qui ondoyaient à fleur d’eau comme de vertes bannières déployées. Mais il n’avait pas imaginé non plus cette finesse des colonnes et des chapiteaux, ces rosaces, ces têtes d’animaux et ces figures mythologiques sculptées dans le marbre qui soutenait les balcons. Et ces tuyaux de cheminée partout, hauts et fins comme les pattes osseuses d’un grand crabe le ventre à l’air. Tandis que grandissait en lui une émotion qu’il ne parvenait pas à contrôler, il pensait qu’il allait réaliser le rêve que son père avait poursuivi sa vie durant. Il regardait les verres soufflés des fenêtres sertis de plomb, les lourdes tentures à larges rayures vives avec plumets et pendeloques, soutenues par des piquets de bois noir orné de feuilles et de boutons de fleur dorés. Et même s’il en avait déjà entendu parler, il s’étonna de voir ces barques particulières qu’on ne voyait qu’à Venise, longues et minces, capables d’habiles manœuvres dans les endroits les plus étroits, arquées tant à la poupe, où l’on voguait à l’aide d’une seule rame, qu’à la proue, où une sorte de serpent stylisé en métal représentait le Grand Canal avec tous ses sestieri , ces six quartiers qui formaient la structure de la Sérénissime. Il regarda avec émerveillement le grand pont du Rialto qui s’ouvrait pour laisser passer une galère à deux mâts. Et enfin, là où le Grand Canal s’élargissait en une sorte de petite mer, il vit à sa gauche la piazza San Marco, le campanile, le Palais des Doges et une foule démesurée qui commença à pousser des cris aussitôt qu’apparurent les barges portant les enseignes de la bataille.

Giuditta percevait les états d’âme de son père et vibrait à l’unisson, éblouie par la majesté de cette ville, par son absurdité architecturale mythique. Elle fut reconnaissante à son père de s’être décidé à franchir ce pas. Elle se sentit en proie à une exaltation intense qu’elle n’avait jamais éprouvée jusque là, et se dit qu’à Venise, elle trouverait l’amour. Son imagination courut au beau visage de Mercurio. Elle rougit et se tourna vers son père, qui était ému, le regard tourné vers la grande place remplie de monde, et elle lui dit : « Merci ».

Isacco ne l’entendit pas. Dans ses oreilles se mélangeaient les trompettes et les tambours de la Sérénissime.

Les barges, comme si elles glissaient sur de l’huile, rames levées, pointèrent la proue vers le mouillage de la place. Puis elles virèrent et, avec un léger craquement de bois, bas et sourd, vinrent s’appuyer contre les pilotis et les grands sacs de protection, faits de corde remplie de chiffons. En quelques instants, les amarres furent lancées et de larges passerelles abaissées, et l’on déroula au centre un tapis de drap rouge.

Le capitaine Lanzafame n’était pas descendu de cheval de tout le trajet. Il regarda d’abord la foule qui les acclamait puis ses hommes, avec une expression fière et joyeuse. Il tira son épée et la brandit en l’agitant. Tous ses hommes, y compris les blessés et les invalides, répondirent en levant leurs armes. Puis le capitaine se tourna vers Isacco et lui sourit.

Isacco vit qu’il avait les yeux brillants, comme quand on a de la fièvre. Et il comprit que lui aussi devait avoir ce regard.

« Tu es arrivé », lui dit le capitaine et, avant même qu’Isacco ait pu répondre, il éperonna son cheval si fort que celui-ci se cabra presque. L’animal sauta sans hésiter sur la passerelle. L’épée encore levée, le capitaine mena son hongre sur les dallages humides de la place.

La foule poussa un cri d’excitation.

Après la cavalerie descendirent les soldats qui pouvaient marcher, auxquels se joignirent Isacco et Giuditta. Derrière eux, les chariots des blessés.

La lumière étincelait des mille chandelles de couleur allumées en gigantesque auréole autour de la tête coupée de saint Jacques Pater Domini , une des cent reliques que possédait, au moins, la Sérénissime. Les restes sacrés se trouvaient dans un reliquaire hissé au sommet d’un poteau doré, haut de deux perches et quatre paumes, et ils étaient protégés par une mâchoire et une calotte crânienne en argent. Les autres reliques sacrées — des mains, des pieds, des momies, des clous et des morceaux de la sainte Croix, le bras de sainte Lucie, l’œil de saint Zorzi, l’oreille de saint Côme — étaient portées en procession par une troupe de moines de San Salvador et San Giorgio Maggiore, qui s’étaient disputé ce rôle important dans le déroulement de la fête.

Les spectateurs, comme des possédés, tendaient les bras pour toucher les objets sacrés, repoussés à grand peine par les hommes d’armes qui les protégeaient. Immédiatement après venaient les évêques, avec leurs ornements sacrés, et le vicaire de Saint-Marc qui portait l’Évangile écrit de la main de l’Apôtre. Au fond de ce couloir humain, qui ondulait sous la poussée de ceux qui voulaient regarder et toucher, le doge octogénaire Leonardo Loredan et le patriarche de Venise, Antonio II Contarini, attendaient les héros pour l’étreinte de la Patrie.

Isacco et Giuditta n’avaient pas fait trois pas entre les murs compacts de la foule que quatre gardes du Doge, au commandement d’un haut fonctionnaire de la Sérénissime en grand uniforme, les arrêtèrent.

« Suivez-moi. Vous n’avez pas le droit d’être ici », dit le fonctionnaire.

Les gardes du Doge les arrachèrent au cortège.

Le capitaine Lanzafame, qui s’était tourné pour encourager ses hommes, vit la scène. Ses yeux croisèrent ceux d’Isacco. Il n’y eut ni signe de tête, ni crispation des lèvres, ni main qui se levait. Juste ce long regard muet entre deux hommes fiers, sculptés dans la pierre. Le capitaine savait qu’on les éloignait, mais qu’on ne les arrêtait pas. Il fallait simplement que ces deux bonnets jaunes disparaissent de la procession. Le médecin ne serait pas mentionné dans les actes officiels, comme s’il n’avait jamais existé. Mais en regardant ses hommes, qui agitaient dans l’air leurs moignons ensanglantés, aussi effrayants que les très-saintes reliques — et acclamés comme des reliques par le peuple —, il pensa qu’en dépit de ce qui serait écrit dans les chroniques officielles, un valeureux médecin, pendant des jours et des nuits, avait œuvré avec art.

« Rien à foutre de ces conneries », dit à ce moment-là Donnola en se détachant du cortège pour rejoindre Isacco et Giuditta, enivrés par les fastes de cette procession orgiaque. « Venez », dit Donnola et, prenant Isacco par le bras, il les entraîna dans une ruelle plus calme. « Vous avez besoin d’une auberge pour dormir et manger, je parie.

— Et moi, je parie que tu as déjà ton idée, se mit à rire Isacco.

— La meilleure de la ville, je vous le jure, dit Donnola en posant la main droite sur son cœur. Des lits propres, pas trop de punaises, on y mange sain et bon marché. Vraiment la meilleure auberge de la ville… » Il fit une pause, embarrassé. « Et ils ne tiqueront pas devant des bonnets jaunes.

— Je croyais que cette ville était libérée des préjugés du monde chrétien.

— Elle l’est, docteur, je le jure », et Donnola posa de nouveau la main sur son cœur. « Mais pour parler franchement, vous devez bien comprendre que vous êtes quand même juifs. »

15

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« Pourquoi on va avec lui et cet autre débile ? », demanda Mercurio à Benedetta, tandis qu’ils suivaient le moine et Zolfo. Après son plongeon dans le canal, il était gelé. Il laissait derrière lui un sillage d’eau saumâtre.

Benedetta haussa les épaules.

« Où on va ? demanda Mercurio au moine, d’une voix forte et d’un ton rageur.

— Quelque part où tu pourras te sécher et te changer », répondit le frère, en continuant à marcher. Il fit encore quelques pas, puis se retourna, fixant Mercurio de ses petits yeux acérés. « T’as quand même pas l’intention de me faire croire que tu es prêtre ? »

Mercurio, pris à contre-pied, s’arrêta. Les yeux du moine le mettaient mal à l’aise. « Non, bafouilla-t-il. Je… on a été attaqués par des brigands, pendant qu’on venait ici… Ils m’ont volé mes vêtements et j’ai trouvé ça », et il montra sa soutane. À ses pieds s’étalait une flaque d’eau. « C’est arrivé comme ça », dit-il en regardant Benedetta, dans l’espoir qu’elle lui vienne en aide.

Mais elle ne dit pas un mot.

« Allons-y », fit le frère, en reprenant sa marche.

Mercurio courba les épaules et lança un regard mauvais à Benedetta. « Il ne me plaît pas ce frère, murmura-t-il.

— Moi, aucun curé me plaît. »

Mercurio crut sentir une fêlure dans sa voix. « Même pas moi ? », dit-il en plaisantant.

Elle ne répondit pas mais fit quelques pas et dit : « Merci de pas nous avoir quittés ».

Mercurio fit semblant de n’avoir pas entendu. C’était grâce à elle, si le marchand ne l’avait pas tué, dans les ruelles de Rome. Pour cette raison, il se sentait obligé de lui montrer sa gratitude. Mais en même temps il la détestait, parce qu’il ne supportait pas de se sentir redevable. Cela ressemblait trop à ce qu’il avait éprouvé pour l’ivrogne qui l’avait sauvé dans la fosse d’égout. Et puis, il aurait voulu rester avec Giuditta. Il se demandait pourquoi. Peut-être que Benedetta, étant une fille, saurait le lui expliquer. Mais il n’avait pas l’habitude de se confier aux filles. Et surtout, elle n’aurait pas envie de parler de Giuditta. En tout cas, le terrain lui semblait glissant, à éviter.

Se dirigeant vers le sud, ils sortirent du petit centre habité de Mestre et se retrouvèrent dans une sorte de faubourg avec quelques chaumières alignées sur le côté droit de la route, éloignées les unes des autres d’une cinquantaine de pas. Chacune, basse et trapue, possédait un jardin potager. À gauche courait un canal aux rives irrégulières où poussaient des touffes de joncs.

Le moine frappa à la porte de l’une des chaumières. La porte était légère comme celle des granges, faite de planches de bois maintenues par des traverses clouées.

On entendit une tirette glisser dans une clenche. Une femme dans la quarantaine, avec des cernes immenses comme si elle ne cessait de pleurer, ouvrit la porte. « Bienvenue, frère Amadeo », dit-elle d’une voix monocorde mais agréable. Quand elle vit les trois jeunes gens, un sourire éclaira son visage. Puis, remarquant la soutane trempée de Mercurio, elle s’exclama : « Oh, Vierge Marie ! Rentre vite et mets-toi près du feu, mon garçon ». Elle fit un pas à l’extérieur et le prit par la main, avec une gentillesse décidée.

Mercurio se laissa entraîner dans l’unique pièce du rez-de-chaussée jusqu’à la grande cheminée allumée, où une personne pouvait tenir debout.

La femme prit une chaise et la mit près du feu, contre un des murs de brique. « Qu’est-ce que tu as fait à ta main ? », demanda-t-elle en voyant le bandage.

Mercurio haussa les épaules sans répondre, et regarda Zolfo. Celui-ci, qui ne quittait pas le prédicateur des yeux, n’eut pas conscience de son regard.

La femme vérifia le bandage. « Celui qui l’a fait a l’habitude des blessures, dit-elle. Et je m’y connais. » Elle regarda sa main. « Ce n’est rien, tu guériras vite. »

De nouveau, Mercurio haussa les épaules.

« Déshabille-toi, avant d’attraper du mal aux poumons », l’exhorta la femme, qui commença même à lui déboutonner sa soutane.

Mercurio l’arrêta net, embarrassé.

« Oh, allez, ne fais pas ton timide. J’en ai vu, des hommes nus, sans parler de mon mari. » Puis elle fit un rapide signe de croix. « Ne te méprends pas, mon garçon. J’ai toujours été une femme honnête et craignant Dieu. » Elle se mit à rire et recommença à déboutonner la soutane. « Depuis que mon mari est mort, je loue des lits aux saisonniers. Et après une journée de pluie, il n’y a pas de meilleur remède que de se réchauffer la peau nue devant le feu. »

Mercurio se tourna vers Benedetta. Il lui fit un signe, en mettant la main dans la poche de sa soutane.

Elle comprit immédiatement. Elle vint près de lui et, tout en prenant le sac avec les pièces d’or que Mercurio lui passait, lui dit : « Allons, elle a raison, déshabille-toi ». D’un mouvement vif et naturel, comme si elle arrangeait ses vêtements, elle glissa les pièces dans sa tunique.

« D’accord, d’accord », dit Mercurio qui, en un instant, se retrouva en caleçon.

Benedetta rit, et Mercurio se couvrit comme il put.

La femme aussi se mit à rire et se dirigea vers un coffre. Elle l’ouvrit, en tira une couverture et la jeta sur les épaules du garçon. « Voilà, maintenant tu peux enlever aussi ton caleçon. » Quand Mercurio l’eut ôté, la femme s’en empara et l’accrocha avec la soutane à de gros clous plantés entre les briques rouges du mur intérieur de la cheminée. Et elle orienta les chaussures ouvertes vers la chaleur.

« Il va lui falloir des vêtements », dit alors le frère.

La femme le regarda d’un air interrogateur.

« Peut-être que plus tard il deviendra un bon prêtre, dit-il, mais pour l’instant c’est seulement un garçon avec une soutane qui n’est pas à lui. »

La femme s’approcha de Mercurio et passa la main dans ses cheveux mouillés, écartant la mèche sur son front. Elle prit un torchon posé sur le manche d’une grande casserole et, sans façons, lui frotta la tête. Pour finir, elle lui arrangea de nouveau les cheveux.

Mercurio fut étonné. Il n’avait jamais imaginé permettre à quiconque de faire une chose pareille.

« Je m’appelle Anna del Mercato, tout le monde me connaît sous ce nom-là, dit la femme à Mercurio qui ne semblait pas décidé à parler. Trempé comme un poussin et muet, ajouta-elle en riant à l’adresse du moine. Qui donc m’as-tu apporté, frère Amadeo ?

— Pietro Mercurio des Orphelins de San Michele Arcangelo », déclara d’un trait Mercurio.

La femme éclata d’un grand rire. Mais sans malice. Avec une chaleur aussi agréable que celle de la cheminée, pensa Mercurio.

« Quel nom ! Ça pourrait être un noble espagnol, avec un nom aussi long. Mais ce n’est pas possible parce que saint Michel Archange est le saint patron de Mestre. Autrement dit, tu es tombé pile dans la bonne ville, mon garçon. »

Mercurio sourit. La chaleur commençait à engourdir ses pensées. Il sentait ses paupières devenir lourdes.

« Repose-toi, c’est le mieux pour la santé », dit Anna del Mercato, et elle attisa le feu à l’aide d’une longue canne de jonc noircie.

Benedetta s’assit sur le seuil de la cheminée, à côté de Mercurio. « Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? », demanda-t-elle tout bas. Du coin de l’œil, elle regarda le prédicateur et Zolfo.

Le frère s’était assis à table et s’était versé un verre de vin rouge. Zolfo était près de lui.

« On dirait son petit clerc », grommela Mercurio.

Anna del Mercato redescendit, des vêtements à la main. Mercurio vit qu’elle avait les yeux brillants, comme si elle avait pleuré ou retenait ses larmes. Mais elle continuait de sourire avec la même pureté solaire.

« Voilà, dit Anna avec un soupir. Ceux-là devraient bien t’aller. La tunique est en futaine, mais je l’ai fourrée de peau de lapin. Elle est très chaude, tu verras. » Elle sourit de nouveau. « Les chausses ne sont pas à la dernière mode, mais c’est de la bonne laine. » Son regard s’embua, comme à l’évocation d’un souvenir. Mais elle n’en dit pas plus.

Elle posa les vêtements, avec une chemise de lin brut et un tricot de laine bouillie, sur le dossier de la chaise. Elle fixa Mercurio, toujours de ce regard embué qui l’emmenait on ne savait où, vers des souvenirs lointains. Puis elle se reprit. « Il y a un peu de soupe. Quelque chose de chaud, ça vous fera du bien. » Elle prit des écuelles en bois et les remplit. Elle en passa une à chacun des jeunes gens et au moine. « Il n’y a pas de cuillère, débrouillez-vous, ce n’est pas une auberge de luxe, ici », dit-elle en souriant de nouveau.

Mercurio avala sa part en un instant. Ça sentait bon. Il y avait des choux et des navets.

Anna del Mercato touilla dans la marmite et en sortit une demie côte de porc, avec un peu de viande et de lard encore attachés, et la lui passa. « C’était la dernière, je suis désolée », dit-elle aux autres qui la regardaient, pleins d’espoir. « Il en a plus besoin que vous », ajouta-t-elle. Elle se tourna pour vérifier si le caleçon était sec et le lança à Mercurio. « Voyons si les vêtements te vont. »

Mercurio enfila son caleçon puis passa le tricot, la chemise, le pantalon et l


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a tunique. C’était un peu large mais dans l’ensemble, cela lui allait.

Anna acquiesça, les yeux brillants. « Et maintenant, reposez-vous », dit-elle en montrant des couches posées sur le sol.

Le frère ne quitta pas la table et Zolfo resta collé à lui. Benedetta prit la couverture de Mercurio, la jeta sur ses épaules et se coucha sur une paillasse dans un coin, en lançant à la dérobée un coup d’œil à Zolfo. Mercurio, lui, resta assis sur la chaise à l’intérieur de la cheminée. Le froid ne l’avait toujours pas quitté.

Alors Anna prit un tabouret qu’elle installa à côté de lui et s’assit. Elle resta quelques instants à fixer le feu en silence. Puis, à voix basse, elle commença à parler, mais sans quitter les flammes des yeux. « Lui, ça ne lui allait pas aussi bien qu’à toi… »

Mercurio, en se tournant, vit que de nouveau ses yeux brillaient.

« Mon mari était un homme trapu, il n’était pas beau comme toi, reprit doucement Anna. Mais c’était mon homme. Et c’était un homme bon. Il ne m’a jamais frappée, pas une seule fois. » Elle se tourna vers Mercurio. Toucha la tunique qu’elle avait fourrée de peau de lapin. « Le bon Dieu ne nous a pas fait la grâce d’un enfant, mais il ne me l’a jamais reproché et n’a jamais cherché une autre femme. Il disait que nous aurions dû adopter un orphelin, qu’il nous aurait aidés pour bêcher la terre et pour faire le marché. La vérité, c’est qu’il aurait voulu un fils. » Elle caressa la joue de Mercurio, qui ne s’écarta pas. « Il serait content de voir ses habits sur un beau garçon comme toi. »

Mercurio aurait voulu lui répondre quelque chose de gentil, mais il n’arrivait pas à parler. « Oui… », dit-il seulement.

Ils restèrent encore en silence, à fixer le feu.

Puis Mercurio lui demanda : « La première fois… toi et ton mari… vous vous êtes… pris par la main ? »

Le regard d’Anna del Mercato se brouilla, perdu dans le passé. Puis elle éclata de rire. « Ben… pas exactement. » Elle rit encore, d’une manière qui égaya Mercurio à son tour. « Quelque chose de ce genre, mon garçon. Tu me comprends ?

— Ben… »

Anna del Mercato lui ébouriffa les cheveux. « Évidemment non, que je suis bête. Tu es encore tout jeune… bref, je veux dire que nos mains… à tous les deux… d’une manière ou d’une autre… avaient quelque chose à voir là-dedans.

— Ah, bien sûr », dit Mercurio en feignant d’avoir compris.

Anna del Mercato rit doucement, embarrassée. « Oh, mon garçon… mais qu’est-ce que tu me fais dire ? » Elle baissa les yeux. De nouveau se perdit dans ses souvenirs. Caressa la tunique. « Tu verras, elle te tiendra chaud.

— Oui…

— C’étaient les derniers souvenirs que j’avais. Maintenant je n’ai plus rien qui lui appartienne. Il m’avait offert un collier, dit-elle tout doucement, comme si elle se parlait à elle-même. Un beau collier. Un fil d’or bas tressé et un pendentif en forme de croix, en or bas lui aussi, avec une pierre verte au milieu. » Elle se leva brusquement. « Je vais me coucher. Tâche de te reposer toi aussi, mon garçon. » Mais elle ne bougea pas, resta debout, à l’intérieur de la grande cheminée, fixant les braises. « Il est mort il y a deux ans, tu sais ? dit-elle enfin. Écrasé par une charrette, au marché. Ce n’était même pas la sienne, c’était celle d’un inconnu. Il s’était embourbé, et lui, il l’aidait. Une roue a cédé, la charrette s’est renversée et lui a défoncé la poitrine, et ce grand cœur qu’il avait s’est arrêté. »

Mercurio la trouva très digne. Il se tourna vers Zolfo, qui discutait intensément avec le frère, les lèvres tendues comme s’il grinçait des dents. Lui aussi avait perdu quelqu’un de très important. Mais il réagissait à la douleur par la colère. De nouveau il regarda la femme. Elle, non. Mais elle n’en paraissait pas moins forte pour autant.

« J’ai dépensé les quelques sous que j’avais pour lui payer un cercueil comme il se devait. Et un enterrement. J’ai essayé de reprendre le travail que je faisais avant de le rencontrer. Je m’occupais des achats de victuailles pour quelques familles importantes de Venise qui étaient dans la difficulté. Étant à Mestre, je pouvais leur garantir un meilleur prix. La marchandise coûte moins cher ici. Mais personne n’a plus voulu de moi. Ces familles-là étaient redevenues riches, et elles avaient honte de m’avoir entre les pattes parce que je leur rappelais les temps difficiles. J’étais comme un oiseau de mauvais augure… Anna soupira. Alors j’ai essayé de m’en sortir en louant des lits aux saisonniers, mais personne ne travaille la terre en hiver, et cette année le gel a brûlé tout mon potager. » Elle se toucha la poitrine, sous le cou, comme si elle cherchait quelque chose qui avait toujours été là. Ses yeux se remplirent de larmes. « J’ai dû mettre en gage mon beau collier. Même si je m’étais juré de ne jamais le faire. Isaia Saraval, l’usurier de la grand-place, m’en a donné vingt pièces d’argent. » Elle baissa les yeux, honteuse encore de cette décision. « Je n’arriverai jamais à avoir assez de sous pour le racheter. »

C’était dommage qu’elle n’ait pas eu d’enfant, pensa Mercurio. Jamais elle ne l’aurait abandonné sur la roue d’un horrible orphelinat. “Ma mère était une maraîchère qui allait tous les matins au marché…” S’il était né de cette femme, il ne serait jamais devenu un voyou et il n’aurait jamais tué le marchand. Mais il en avait été autrement. Et penser ce genre de choses n’avançait à rien.

« Je suis désolé », dit-il avec froideur, tentant de mettre une distance entre eux.

Anna del Mercato hocha vaguement la tête, et le regarda sans la moindre rancœur. « Je t’ai suffisamment ennuyé, mon garçon. » Elle lui passa encore une fois la main dans les cheveux et s’en alla.

« Qu’est-ce qu’elle voulait ? lui demanda Benedetta quand Mercurio s’assit à côté d’elle sur la paillasse.

— Rien », répondit-il. Mais il se rendit compte qu’il n’était pas arrivé à dresser un mur entre Anna del Mercato et lui. Il lui semblait sentir encore sa main dans ses cheveux.

« Les deux, là, ils n’ont pas arrêté un instant de parler », fit Benedetta en désignant Zolfo et le frère d’un signe du menton.

« J’ai sommeil », la coupa Mercurio, et il lui tourna le dos. Il ferma les yeux.

“Ma mère était une maraîchère et elle vendait des légumes au marché. Elle me mettait sur sa petite charrette, à côté des navets et des oignons. Elle m’avait cousu un pourpoint de futaine et l’avait fourré de peaux de lapin qui me protégeaient du froid…”

16

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Shimon Baruch était sale et fatigué. Il ne savait pas combien de jours il était resté caché dans cette cave des faubourgs de la Ville Sainte. Il n’avait guère dormi, quasiment pas mangé, et il était frigorifié. Sa soutane de curé était souillée de cette humidité particulière du tuf, blanche et collante.

Il avait vécu comme un animal traqué, recroquevillé dans les excavations creusées à flanc de colline, écoutant chaque bruit, chaque frôlement. Mais jamais la peur n’avait eu le dessus : plus il souffrait, plus la colère et la haine croissaient en lui. Il comprenait que rien ne forme autant un homme. Rien ne peut le rendre plus fort.

Les anciennes valeurs, les objectifs, les jours de sa vie passée n’avaient plus aucun sens. Ce n’étaient que fantômes et chimères. Sa vie avait été celle d’un figurant obéissant aux lieux communs, aux commandements de la communauté.

Ce n’était pas sa vraie nature, il était autre. Et il ne renoncerait pas à cet autre lui-même, maintenant qu’il l’avait rencontré.

Sa nouvelle vie, son nouveau destin, il les avait dans sa poche. Quand il se sentait plus faible, que sa volonté vacillait, sa main touchait ce bout de parchemin qui disait qu’il était Alessandro Rubirosa, chrétien, baptisé dans la petite église de San Serapione Anacoreta, Anno Domini  1471.

Le jour où il se sentit prêt, il rabattit sa capuche, se dirigea vers la ville et arriva piazza Sant’Angelo in Pescheria, là où tout avait commencé.

Il regarda autour de lui. La place était exactement telle que ce jour-là. Il sentit croître en lui la haine et la colère, et revécut chaque détail de la scène. D’abord la fille aux cheveux roux qui avait troublé ses sens, puis le gamin à la peau jaunâtre qui hurlait quelque chose dans son dos et aussitôt le fou gigantesque qui marchait sur lui sous prétexte de demander l’aumône. Il voyait maintenant ce qu’il aurait dû voir ce jour-là. Les échanges de regards, la coordination. Le plan avait été bien étudié. Et le chef était certainement celui que Shimon haïssait plus que tout. Ce garçon avec son bonnet de Juif qui lui avait souhaité la paix dans leur langue, qui avait fait semblant de se battre avec le fou pour le défendre. Mais ce que Shimon Baruch se rappelait surtout, c’était la peur qui l’avait tenaillé. Quel imbécile il avait été ! C’était précisément sur cette peur que reposait le plan de ces criminels. La peur du Juif peureux.

“Tu n’auras plus jamais peur, se répéta-t-il. Et tu ne seras plus jamais un Juif.”

Il partit dans la direction où les trois jeunes gens s’étaient enfuis en faisant semblant de se poursuivre. Il prit le même chemin puis tourna à droite. Il se retrouva aussitôt dans un dédale de ruelles qui se perdaient dans le cœur de Rome, et se dit que les voleurs devaient avoir plutôt cherché un endroit isolé pour s’y cacher. Revenant sur ses pas, il tourna à gauche. La rue se rétrécit jusqu’à la digue bordant le Tibre, en face de l’île Tibérine.

Il regarda le fleuve depuis la digue, et réfléchit. Impossible qu’ils aient eu une barque. Agacé, il s’apprêta à faire demi-tour. Ce n’était pas ainsi qu’il les trouverait.

Mais un bruit attira soudain son attention : cela venait d’un buisson de ronces à mi-pente.

« Ah, malédiction ! », jura une silhouette dégingandée qui apparut à l’improviste, comme surgie du néant. C’était un homme à l’air sombre, en tunique violette, avec un coutelas à la turque glissé dans une large ceinture orange. « Quel endroit de merde », maugréa-t-il. Il se tourna vers l’égout dont il venait de sortir et hurla d’une voix désagréable : « Grouillez-vous, bande d’idiots ! »

Un peu plus loin attendait une voiture légère à deux roues, toute neuve, attelée à un petit cheval arabe nerveux et vif.

L’homme qui venait de sortir de l’égout cracha par terre et se dirigea vers la voiture.

Quelques instants après, quatre gamins en haillons sortirent par la même grille d’égout derrière le buisson. Peinant et glissant, ils escaladèrent la digue boueuse, chargés de vêtements et de corbeilles en osier.

« Grouillez-vous ! », hurla encore l’homme, assis sur le coffre, un fouet à la main.

Les gamins pressèrent le pas jusqu’à la voiture et lancèrent les vêtements en vrac dans le coffre à l’arrière. Le plus petit, chargé comme un baudet, ne voyait pas où il marchait tant il transportait de choses. Il perdit l’équilibre et lâcha tout. Les vêtements et la grande corbeille en osier roulèrent sur le sol.

« Imbécile ! », cria l’homme. Puis il fit claquer son fouet sur les deux premiers. « Allez l’aider », ordonna-t-il.

Shimon avait observé la scène avec curiosité : dans la corbeille renversée, des perruques, des bérets de cuisinier et de peintre, des paires de lunettes en tous genres et des fausses barbes. Et surtout, un bonnet jaune. Pris d’excitation, il s’était approché.

Les gamins veillèrent à tout ramasser avant de rejoindre leur maître au pas de course. Mais le plus petit s’aperçut qu’un objet que personne n’avait vu était tombé derrière un buisson.

Shimon eut un coup au cœur et bondit vers le gamin pour lui arracher ce qu’il venait de ramasser.

C’était un petit sac de cuir fermé d’un lacet sur lequel était peinte une main stylisée rouge, une hamsa,  qui protégeait du mauvais œil.

« Qu’est-ce que tu fais, curé ? Lâche ça tout de suite ! », hurla l’homme dans la voiture.

Shimon regardait ce petit sac, les larmes aux yeux.

« T’as entendu, curé ? fit l’homme, qui descendit et s’approcha d’un pas décidé. C’est à moi. Lâche ça tout de suite », dit-il en lui arrachant des mains le sac qui avait contenu les trente-six florins d’or gagnés pour cette grosse vente de cordages.

Shimon le regarda. L’homme avait une expression méchante. Mais Shimon n’avait plus peur de personne. Il aurait pu lui tirer son coutelas de la ceinture et l’égorger, là, devant tout le monde. Et s’il avait pu parler, en le regardant mourir il aurait murmuré à son oreille : « Non. C’est à moi ». Et il aurait ri.

« Qu’est-ce que tu regardes, curé ? », dit l’homme, toujours agressif mais moins sûr de lui.

Shimon sourit.

« Alors ? Qu’est-ce que tu veux ? »

Shimon ne pouvait pas répondre. Et ne le voulait pas non plus. Il continua à le fixer. Sans peur.

L’homme se détourna, embarrassé peut-être, et remonta dans sa voiture. Il fit claquer son fouet et, furieux, hurla aux gamins : « Je vous attends aux fosses. Ne traînez pas ! » Le petit cheval arabe fit un écart puis partit, rapide.

Shimon sentit une grande paix en lui.

“Je t’ai retrouvé”, pensa-t-il.

Il laissa les gamins se mettre en route puis les suivit, de loin.

Arrivé aux fosses communes, il huma l’air. C’était l’odeur que devaient avoir maintenant le curé et sa bonne. Cette pensée le mit de bonne humeur. Il s’assit sur une petite hauteur d’où il pouvait tout surveiller discrètement. Il vit l’homme au loin. Il terrorisait tous les gamins, même les plus grands. À cette distance, l’endroit tout entier ressemblait à une fabrique industrieuse où chacun s’occupait à sa tâche. La mort était un travail comme un autre.

Au soir, Shimon se leva, massa ses fesses engourdies, ramassa un bâton court et solide, et descendit vers les fosses. Il tapa son bâton contre sa paume pour l’avoir bien en main et entra dans la baraque de l’homme. Celui-ci se leva de table et empoigna son coutelas turc, mais Shimon l’atteignit d’un coup violent à la tempe, assené avec froideur. L’autre s’écroula, évanoui. Le Juif se servit de la grande ceinture orange pour lui attacher les poignets au pilier central de la baraque. Puis il s’assit et mangea sa soupe, avala son poulet et but son vin.

L’homme s’était réveillé et le regardait sans rien dire. Shimon chercha du papier et une plume, qu’il finit par trouver dans le tiroir d’un meuble branlant. Il y avait un livre, qu’il feuilleta. C’était un registre des morts, ou cela y ressemblait. La plume était ébréchée et l’encre de mauvaise qualité, peut-être coupée d’eau par économie.

“Comment tu t’appelles ?”, écrivit-t-il.

« Scavamorto. »

“Où est le garçon qui vit dans les égouts ?”, écrivit-il de nouveau.

« Qui ? »

Shimon frappa Scavamorto sur la bouche avec le bâton. Puis il lui montra de nouveau la question qu’il avait écrite.

L’autre le regarda, sans peur. « Il est parti. »

“Comment s’appelle-t-il ?”

« Mercurio. »

“Et où est-il parti ?”

« Qu’est-ce qui te fait penser que je le sais ? »

“Parce que je l’espère pour toi. Sinon tu vas beaucoup souffrir.”

Scavamorto sourit.

Shimon lui sourit en retour. Cet homme lui plaisait, au fond. Il était comme lui. “Tu n’as pas peur de mourir ?”, lui écrivit-il.

« La mort est ma meilleure amie. Elle m’a donné de quoi vivre. »

Shimon acquiesça. Oui, cet homme méritait le respect. Il lui posa de nouveau la question qui le taraudait. “Où est-il parti ?”

« À Milan ou à Venise. Et tu peux bien m’arracher les yeux avec tes ongles, je n’ai aucune idée de la direction qu’il a choisie. »

Shimon le fixa. Il disait la vérité. Mais peut-être pouvait-il obtenir un peu plus. Il avait lu quelque chose dans ses yeux. “Tu y tiens, à ce Mercurio, hein ?”

L’autre ne répondit pas mais la lumière dans son regard changea.

Shimon savait que cela voulait dire oui. “Il écoute ce que tu lui dis.” Il n’y avait pas de point d’interrogation.

Scavamorto continua à le fixer sans parler.

Shimon écrivit sa question “Milan ou Venise, à ton avis ?”

L’homme baissa les yeux, pour la première fois.

Shimon se dit qu’il allait mentir.

« Venise. »

Shimon acquiesça, puis le frappa à la tempe avec le bâton. Pendant que Scavamorto était inconscient, il le déshabilla et enfila ses vêtements et ses bottes. Puis il se laissa gagner par la curiosité et, même s’il s’était promis de ne plus le faire, il se regarda dans un grand miroir posé sur le sol. Ces vêtements lui plaisaient. Un Juif n’en aurait jamais porté d’aussi vulgaires.

Il vit alors que le bandage sur son cou avait pris une teinte jaune. Il sentait une forte brûlure, comme une meurtrissure. La blessure s’infectait. Il défit le bandage et le renifla : ça sentait mauvais. Il le frotta sur la blessure, enlevant toute la matière jaunâtre qui s’était formée. Mais il savait que ce ne serait pas suffisant, elle se reformerait. Shimon prit une grande inspiration et hurla de toutes ses forces. La blessure s’ouvrit, et il en jaillit du sang et du pus. Il cria encore et encore, jusqu’à ce que ne sorte plus que du sang rouge et brillant. Alors il chercha autour de lui. Ce serait très douloureux mais il n’y avait pas d’autre solution.

Il ouvrit tous les tiroirs des meubles sans trouver ce qu’il cherchait. Contrarié, il lança un grand coup de pied dans une chaise. Et au même moment il entendit un bruit venir de la botte droite prise à Scavamorto. Il tâta l’intérieur et trouva une cachette cousue sur le côté. Et là, trois pièces d’or. Des florins. Ses pièces.

Il comprit que par une ironie du sort il avait trouvé ce qu’il lui fallait. Un peu de sang jaillissait encore de sa blessure.

Il ouvrit le poêle qui brûlait au centre de la baraque et serra la pièce d’or entre les deux extrémités d’une pince qu’il mit dans le feu. Il l’y maintint jusqu’à ce qu’elle devînt rouge, proche de la fusion.

Alors, d’un geste aussi rapide que désespéré, il posa la pièce à plat sur les lèvres de la blessure. S’il avait pu hurler, on l’aurait entendu dans tout Rome. Il s’écroula à terre, presque inconscient. Il respira, tentant de résister à la douleur. Puis se concentra sur ce qu’il verrait quand il réussirait à se regarder dans le miroir. Alors, les larmes aux yeux, il se mit à rire, et trouva la force de se relever et d’aller se regarder. Il approcha une lampe à huile de sa gorge.

Cela commençait à gonfler et à se boursoufler. Mais la brûlure allait guérir, et la blessure se fermer et cicatriser. Il approcha encore la lumière. On commençait à voir ce qui, dans quelques semaines, apparaîtrait clairement. Une fleur de lys. Et, gravé à l’envers dans sa chair, le bord en relief de la pièce de monnaie. Chaque matin, au réveil, sa gorge lui rappellerait la tâche à accomplir. Shimon se mit à rire de nouveau.

« Tu es fou », dit derrière lui la voix de Scavamorto, qui s’était réveillé et frissonnait, nu.

« Il ne t’a pas tué…, ajouta doucement Scavamorto, comprenant seulement alors à qui il avait affaire. C’est toi, le Juif ! »

Shimon détourna le regard, comme s’il redevenait l’espace d’un instant le marchand peureux de toujours.

“Tu n’auras plus jamais peur, se répéta-t-il mentalement. Et tu ne seras plus jamais un Juif.”

Il regarda Scavamorto. Cet homme lui plaisait. Mais il ne pouvait pas le laisser en vie.

Shimon donna un grand coup de pied dans le poêle, qui se renversa sur le sol. Puis il sortit, trouva la voiture légère et fouetta le petit cheval arabe jusqu’au sang.

Au moment de quitter les fosses communes, il se retourna. Une fumée dense et noire s’élevait de la baraque.

Les hurlements de Scavamorto commencèrent à monter jusqu’au ciel, comme une terrible prière.

17

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La nuit dans la chaumière d’Anna del Mercato fut tranquille. Le feu pétillait doucement dans la cheminée. Avant l’aube, elle descendit le ranimer et mettre du bouillon à chauffer.

Une fois le moine parti aux latrines dans le fond du potager, Mercurio s’approcha de Zolfo en grignotant une moitié d’oignon et un quignon de pain trempé dans le bouillon, et lui dit : « Quand il revient, tu lui dis au revoir et on s’en va.

— Non. Je reste avec lui.

— T’es bête ou quoi ? lâcha Mercurio. Tu veux être son petit clerc, c’est ça ? »

Sans lui répondre, Zolfo se tourna vers Benedetta : « Viens toi aussi.

— Je vais pas avec les curés, répliqua-t-elle d’un ton décidé.

— On combattra ensemble contre les Juifs et on vengera Ercole.

— Qu’est-ce que t’as donc dans la tête ? demanda Mercurio.

— Le frère Amadeo dit que je pourrai raconter mon histoire pour faire comprendre aux chrétiens que les Juifs sont un fléau pire que les sauterelles envoyées par Dieu à Pharaon, répondit Zolfo tout d’un trait. J’ai trouvé un père et un idéal.

— Mais comment tu parles ? dit Benedetta. Tu répètes tout ce que te dit ce moine…

— Laisse. C’est qu’un gamin idiot », l’interrompit Mercurio. Puis, à Zolfo, avec colère, le doigt pointé : « Nos pères n’ont même pas su qu’on était nés, et nos mères nous ont jetés à la rue en se foutant complètement de savoir si on serait vivants le lendemain matin. Si tu cherchais un père, t’avais qu’à rester avec Scavamorto.

— Tu peux parler, je m’en fiche », répondit Zolfo en croisant les bras sur sa poitrine. Puis il s’adressa à Benedetta : « Tu viens avec moi ? »

Benedetta le regarda. Ses yeux se remplirent de peine. « Ma mère m’a vendue à un prêtre, dit-elle doucement. C’était ma première fois. » Elle se mordit les lèvres pour ne pas pleurer. « Non, je ne viens pas. »

La confidence de Benedetta avait eu sur Mercurio l’effet d’un coup de poing dans l’estomac. Zolfo, lui, la regarda comme si cela ne le concernait pas. Mais Mercurio savait que c’était une manière de combattre la peur. « Viens avec nous », lui dit-il, en lui touchant le bras.

Zolfo s’écarta vivement. Sa voix était dure. « Non. Et je veux ma part des pièces. »

Benedetta regarda Mercurio, qui fit oui de la tête. Elle compta six pièces d’or et les posa sur la table. Zolfo referma aussitôt le poing sur elles.

Le frère Amadeo revint et perçut la tension dans l’air. Il posa la main sur l’épaule de Zolfo, comme on conforte un fanatisé. Les deux autres lui firent face. Zolfo ouvrit sa paume et montra les pièces au prédicateur, avec un regard de défi à Benedetta et Mercurio.

Le frère Amadeo ouvrit de grands yeux. « Avec cet argent, le Seigneur bénit notre sainte croisade.

— Au moins, Scavamorto t’aurait pris tes pièces sans jouer les hypocrites, couillon », siffla Mercurio. Il posa un quart de sol d’argent sur la table. « Ça, c’est pour Anna del Mercato. Fais en sorte que ça ne disparaisse pas dans tes poches, moine. » Il soutint le regard de frère Amadeo et, passant près de lui, se dirigea vers la porte. « Benedetta, on s’en va. »

Elle regarda Zolfo, sachant que, derrière ce masque dur, il n’était qu’un gamin. Mais elle secoua la tête, et sortit à son tour.

Anna del Mercato les vit partir alors qu’elle était dans son potager. C’était toujours comme ça : ils arrivaient le soir et s’en allaient au matin. Pourtant, ce garçon n’était pas comme les autres : il portait les vêtements de son mari. Son cœur se mit à battre plus fort. Elle leva sa sarclette, mais visa mal et fendit en deux un chou noir qui avait survécu au gel.


« Où on va ? », demanda Benedetta après qu’ils eurent marché quelque temps.

Mercurio était troublé par ce que Benedetta avait dit à Zolfo. Vendue à un prêtre. Pour chacun d’eux, la vie avait été horrible, mais il comprenait maintenant ce que Scavamorto avait voulu dire le dernier soir : être abandonné par sa mère pouvait parfois être une chance. Il ne répondit pas.

« Alors, où on va ? », demanda de nouveau Benedetta.

Mercurio la regarda. « Tu sais ce qu’Anna del Mercato m’a dit ce matin, quand je me suis réveillé ? Elle m’a demandé si j’avais un projet.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Elle dit qu’un être humain doit toujours avoir un projet, sinon c’est comme s’il ne vivait pas vraiment.

— Et elle, c’est quoi son projet ? demanda insolemment Benedetta.

— Son projet, c’était son mari. La voix de Mercurio se fit incertaine. Et maintenant il est mort. Elle dit qu’elle est un peu morte avec lui.

— Et qu’est-ce que ça peut nous faire ?

— Je sais pas… » Mercurio lança un coup de pied dans un caillou. « J’ai juste pensé que j’ai jamais eu de projet. En tout cas, je crois pas.

— C’est des idioties de vieille femme.

— Ouais… »

Ils marchèrent en silence. Mercurio lançait des coups de pied dans les cailloux. Benedetta rentrait les épaules, en frissonnant.

« Quel projet on a, nous, en ce moment ? », demanda-t-elle ensuite.

Mercurio la regarda. Mais c’était Giuditta qu’il voyait. « On va sur la grand-place. Il faut trouver un bateau pour Venise. »

La place du marché et des affaires était encore endormie, en cette heure très matinale. Mercurio s’adressa à un batelier qui répondit qu’en temps de guerre, les étrangers n’avaient pas le droit d’entrer à Venise. Ils restèrent un peu à flâner. Mercurio aperçut une boutique abritée par un grand auvent bleu. Les rares clients qui la fréquentaient avaient l’air triste. Intrigué, il s’approcha et vit que c’était un prêteur sur gage.

« C’est qui, l’usurier ? demanda-t-il à quelqu’un qui passait.

— Isaia Saraval », lui répondit-on.

Il regarda à l’intérieur de la boutique. Un grand costaud le dévisagea. Mercurio le salua mais l’autre, sans répondre, continua de le tenir à l’œil. Il comprit que c’était une sorte de garde. Puis, derrière un rideau damassé, apparut un homme dans la cinquantaine, le visage long et effilé, l’air aimable. Il portait une longue chaîne où pendait une loupe. Mercurio ressortit, en se disant qu’il avait dû s’en servir pour évaluer le collier d’Anna del Mercato.

« Et maintenant, on fait quoi ? », demanda Benedetta.

Mercurio repéra une auberge en face de la boutique et s’y dirigea. Benedetta y mangea comme quatre. Mercurio ne toucha pas à sa tête de cochon rôtie accompagnée de chou-fleur bouilli. Regardant vers la boutique du prêteur sur gage, il vit un garçon y entrer d’une manière louche, et dit à Benedetta : « Reste là ». Il alla attendre devant la boutique. Bientôt, l’énergumène qui veillait sur les avoirs d’Isaia Saraval renvoya le garçon. « La prochaine fois que tu reviens, mon patron te dénonce.

— Espèce de merde », marmonna l’autre en s’éloignant.

Mercurio s’approcha de lui. « Bonjour, l’ami. »

Le garçon le regardait d’un air soupçonneux.

« T’as voulu mettre en gage quelque chose qui t’appartenait pas, c’est ça ? demanda Mercurio.

— T’es qui, toi ? Tire-toi.

— Je suis comme toi, compère, dit Mercurio pour le rassurer. Et je cherche un bateau qui m’amènerait à Venise. Je peux payer. »

L’autre fut soudain très intéressé. « Fallait le dire tout de suite, l’ami. Combien tu peux payer ?

— On est deux, répondit Mercurio.

— Un sol d’argent chacun.

— Un sol d’argent pour deux.

— Bon, d’accord. » Le garçon, qui ressemblait un peu à un rat, tendit la main. « Donne-moi l’argent et on se retrouve demain matin au Canal Salso.

— Tu me prends pour un con ?

— Il faut que je trouve un bateau…

— Tu verras l’argent quand on sera à bord. Alors, tu veux conclure l’affaire ou pas ? »

Le garçon hocha la tête. « Bon. Demain matin à l’aube au Canal Salso. Puis il ajouta : Tu dors où ? Si tu veux, pour un demi-sol, je te trouve une chambre dans une maison sûre. »

Mercurio imagina que le jeune homme et ses comparses les égorgeraient la nuit même. « À l’aube, au Canal Salso, dit-il.

— Au quai au poisson. La barque s’appelle la Zitella. Dis que c’est Zarlino qui t’envoie. Zarlino, c’est moi, ajouta le jeune vaurien. Tu peux pas te tromper.

— Je me tromperai pas, Zarlino. » Mercurio revint à l’auberge, où Benedetta avait mangé aussi sa tête de porc et bu trop de vin. « Il faut trouver un endroit pour dormir », dit Mercurio. Benedetta bafouilla : « Je voudrais que Zolfo soit là ».

Mercurio demanda à l’aubergiste s’il avait une chambre pour sa sœur et lui. Une chambre s’était justement libérée, « avec des matelas de son et quasiment pas de poux », selon l’aubergiste.

Mercurio dut presque porter Benedetta à l’étage. Aussitôt sur la paillasse, elle poussa un soupir de plaisir et s’endormit. Mercurio regarda la grand-place par la lucarne. En face, le grand auvent bleu de la boutique du prêteur sur gage bougeait légèrement.

Le soir tombait presque lorsqu’il sortit. Avec bien des précautions, il avait pris son sac de pièces d’or dans la tunique de Benedetta. Il flâna un peu sur la grand-place puis se décida à entrer chez le prêteur sur gage.

Quand Mercurio avait refermé la porte, Benedetta s’était réveillée, la tête alourdie par le vin. Elle s’aperçut aussitôt de la disparition du sac de toile et se précipita à la lucarne. « Salaud », marmonna-t-elle. Elle se rinça le visage dans l’eau de la bassine, revint à la lucarne et vit Mercurio tourner au coin d’une ruelle qui donnait sur la place. « Salaud », répéta-t-elle, et elle courut à sa pou


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rsuite.

Elle le suivit discrètement, nourrissant des pensées amères et réfléchissant à toutes les manières possibles de tuer ce voleur de Mercurio. Pire, ce traître. Mais quand elle le vit se glisser dans la chaumière d’Anna del Mercato pour en ressortir aussitôt après, elle demeura interdite. Elle se cacha derrière un arbre mort et, quand Mercurio fut à quelques pas, lui barra la route.

« Qu’est-ce que tu fais là ? dit Mercurio, avec un étonnement que Benedetta jugea coupable.

— C’est plutôt à toi qu’il faudrait le demander.

— Ça te regarde pas.

— Tu as mon argent. Donc, ça me regarde. »

Mercurio tenta de la dépasser. Il était pressé. C’était louche.

Benedetta lui bloqua le passage. À ce moment-là, on entendit un grand cri dans la chaumière et Benedetta reconnut la voix d’Anna del Mercato. « Qu’est-ce que t’as fait ? », lui demanda-t-elle, inquiète.

Un second cri. Et Benedetta comprit alors que c’était un cri de joie.

« Par la Sainte-Vierge ! criait Anna del Mercato. Mon collier ! Mon collier ! » Puis on l’entendit pleurer.

Mercurio poussa Benedetta derrière l’arbre. Ils virent Anna del Mercato sortir en courant et regarder de tous côtés. Elle essuya ses larmes, baisa le collier qu’elle serrait dans ses mains. « Où que tu sois, mon garçon, tu as gagné ton paradis ! », cria-t-elle avant de rentrer chez elle.

« C’est quoi, ce collier ? demanda Benedetta.

— Retournons à l’auberge.

— Ça a quelque chose à voir avec l’histoire du projet ?

— Laisse-moi tranquille. Occupe-toi de tes affaires. » Mercurio se dirigeait d’un pas vif vers le centre de Mestre.

Benedetta peinait derrière lui. « Je croyais que tu voulais me laisser.

— Sois pas aussi pot-de-colle », répondit-il d’un ton désobligeant. Benedetta sourit, à la dérobée.

18

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Fra’  Amadeo da Cortona, en dépit de son nom de famille, était né dans une gargote de la ville haute de Bergame. Sa mère était la fille du patron et elle était morte à quinze ans en le mettant au monde.

Le père de la jeune fille, bouleversé de douleur, avait enroulé le nouveau-né encore couvert de sang dans une couverture. Affrontant le gel de la nuit, sourd aux pleurs et aux prières de sa femme, il s’était rendu au couvent des Dominicains, l’ordre des Frères prêcheurs. Là, il avait frappé rageusement au portail et ordonné au frère gardien de réveiller immédiatement le frère herboriste.

Celui-ci, suivi d’une grande partie des autres moines du couvent, était arrivé effrayé au guichet ; l’aubergiste, les yeux exorbités, lui avait crié : « Tiens, voilà ton bâtard ! Il a tué sa mère pour naître ! Que son crime retombe doublement sur tes épaules, toi qui l’as engendré ! Que tu brûles pour l’éternité dans le feu de l’Enfer ! Je te maudis, chien de moine ! Et je maudis ce bâtard avec toi ! » Et sur ces mots, il avait déposé par terre le nouveau-né, qui pleurait de plus en plus faiblement, à demi-mort de froid. Puis de retour à sa gargote, l’aubergiste avait éclaté en sanglots, pleurant la perte de sa fille unique qui s’était laissé séduire par le moine.

Le frère herboriste s’appelait Reginaldo da Cortona.

L’enfant avait survécu. La question de son avenir s’était posée. On pouvait le confier à un orphelinat, comme c’était la coutume. Mais le frère Reginaldo da Cortona avait demandé à le garder, en rappel constant de sa faiblesse et de son péché. « C’est ma croix », avait-il dit, ne pensant qu’à lui-même, comme de nombreux religieux fanatiques, sans comprendre qu’il condamnait l’enfant.

Baptisé Amadeo, le petit avait grandi tel l’appendice peccamineux de son père, qui l’emmenait partout avec lui. S’il rencontrait un étranger, il s’empressait de lui raconter toute la scandaleuse affaire, sans lésiner sur les détails, battant sa coulpe, en présence de l’enfant.

À l’âge de dix ans, une fin d’après-midi, Amadeo s’était enfui du couvent. Son but : rejoindre la gargote où il était né, où sa mère était morte. Arrivé dans la salle sombre et sordide, il avait aussitôt repéré le patron, son grand-père, et la femme du patron, sa grand-mère. Il s’était approché timidement de l’homme, tandis que les quelques clients présents s’étaient tus en le reconnaissant, les yeux fixés sur lui. L’aubergiste savait qui il était.

« Je suis désolé pour ce que j’ai fait à ma mère », avait alors dit Amadeo d’une petite voix en s’agenouillant, parce que l’expiation des péchés était la seule leçon qu’il avait apprise de son père pendant toutes ces années.

L’aubergiste avait hésité un instant, comme s’il était susceptible de s’émouvoir — et sa femme, certainement émue, avait croisé ses mains devant sa bouche —, avant de lui répondre : « Elle a été ma fille pendant quinze ans. Elle n’a été ta mère que les quelques instants qu’il t’a fallu pour la tuer. Je t’interdis de l’appeler ta mère en ma présence ».

Blessé, l’enfant avait baissé la tête. Ravalant son humiliation, il avait trouvé la force de dire : « Je suis désolé pour ce que j’ai fait à ta fille ».

La grand-mère avait fondu en larmes, sans plus se retenir, et elle aurait sûrement couru embrasser son petit-fils — qui avait les mêmes petits yeux bleus et acérés que sa fille — mais son mari l’avait arrêtée d’un geste. Puis l’aubergiste avait fixé le petit garçon, le doigt pointé vers lui. « Va-t-en, créature immonde ! » Et il avait ajouté, ne trouvant pas mieux pour exprimer sa haine : « Seuls les Juifs sont plus abominables que toi ».

Amadeo, de retour au couvent, avait été puni. Cependant, à partir de ce jour, il avait commencé à se renseigner sur les Juifs, découvrant surtout qu’ils étaient les assassins de notre Seigneur Jésus-Christ, ceux qui l’avaient mis en croix et qui portaient depuis lors sur leurs épaules l’effroyable péché du Calvaire. Alors, dans son esprit simple d’enfant, la lumière s’était faite. Il était logique que les Juifs soient pires que lui. Au fond, eux avaient tué le Fils de Dieu, lui seulement une pauvre jeune fille. Et pour la première fois de sa brève existence, il avait éprouvé une sensation de soulagement. Il n’était plus le pire excrément de la société, il avait enfin quelqu’un à mépriser de tout son être, comme les autres le méprisaient.

Les Juifs étaient le prix de son rachat. Bien vite, ils devinrent sa raison de vivre. La haine qu’il déversait sur eux le faisait se sentir meilleur, dans la juste voie. Sa haine des Juifs était un acte d’amour envers Dieu, et il s’abandonna corps et âme à cette haine sacrée, décidant de consacrer sa vie à lutter contre le peuple de Satan. Avec le temps, Amadeo, devenu lui aussi frère prêcheur, avait oublié les mots prononcés au hasard par son grand-père et ne se rappelait plus la genèse de sa haine. Il l’avait assimilée comme une chose naturelle.

Pour entretenir la haine de Zolfo, il n’eut aucun mal à trouver les mots justes.

« Nous raconterons ton histoire au monde pour montrer les voies empruntées par Satan, qui va bras-dessus bras-dessous avec ses serviteurs les Juifs, disait-il encore au gamin alors qu’ils se dirigeaient vers le mouillage du Canal Salso. Mais il faudra y apporter… quelques petites corrections. On ne dira pas que vous aviez détroussé le marchand, par exemple. Comme ça le péché du peuple juif tout entier sera plus évident, tu comprends ? »

Zolfo acquiesça, prêt à jurer le faux pour se venger des Juifs, coupables de l’assassinat d’Ercole.

« Maintenant nous allons nous embarquer pour Venise, poursuivit frère Amadeo. Venise, c’est la ville des Juifs. C’est là qu’ils tiennent leur sabbat et leurs commerces peccamineux. C’est là, avant tout, que notre action purificatrice est requise. »

Arrivé au mouillage, le frère s’approcha d’une grosse embarcation chargée de poisson destiné au marché du Rialto. « Mon bon, dit-il à l’un des pêcheurs, serais-tu disposé à nous emmener à Venise ? »

Le pêcheur le regarda, hésitant. Ses yeux se posèrent sur une grosse corbeille en osier installée à la proue et recouverte d’une toile couverte du sang des entrailles de poisson, d’où s’élevait une terrible puanteur.

« On peut payer, dit Zolfo, qui avait deviné la pensée du pêcheur.

— Combien ? dit celui-ci en regardant le moine.

— Combien tu veux ? », demanda Zolfo, qui semblait plus à même de mener la négociation, et il fixa la corbeille. L’espace d’un instant, il eut l’impression qu’elle bougeait. Puis il lui sembla voir deux doigts passer entre les mailles d’osier. Il fit un pas en avant, sur le mouillage, et descendit une des marches glissantes pour mieux voir. Les doigts avaient disparu à l’intérieur de la corbeille.

Le pêcheur était mal à l’aise.

« Combien tu veux ? », redemanda Zolfo.

Le pêcheur allait répondre quand il jeta un coup d’œil autour de lui. Il vit deux gardes approcher. « Allez-vous-en », dit-il promptement.

Zolfo regarda les gardes, arrivés à une dizaine de pas, puis de nouveau la corbeille. Il était sûr maintenant qu’elle ne contenait pas du poisson. « Si tu réponds pas, je dirai aux gardes que tu caches un fugitif », menaça-t-il.

Le pêcheur devint livide. « Allez-vous-en, je vous en supplie.

— Combien ? », répéta Zolfo en se penchant vers la grande corbeille. S’il avait tendu la main, il aurait pu la renverser. Et ce fut alors qu’il entendit une voix venir de l’intérieur.

« Zolfo, murmura la voix. Ne nous trahis pas… »

Zolfo reconnut la voix de Benedetta. Il recula, surpris. Regarda le pêcheur et le frère Amadeo. Ni l’un ni l’autre n’avaient entendu.

Recroquevillée à l’intérieur de la corbeille, Benedetta tressaillit. Mercurio, à côté d’elle, lui serra la main. « Ne bouge pas », murmura-t-il. Ils avaient payé le petit vaurien et embarqué à l’aube. Cela faisait plus d’une heure qu’ils étaient enfermés dans l’odeur nauséabonde du poisson. Ils avaient observé la scène par les mailles de la corbeille, tremblant d’être découverts.

Ils virent Zolfo faire un pas en arrière et tirer la manche du moine en disant : « Cherchons quelqu’un d’autre.

— Non, je veux que cet homme nous emmène à Venise », s’exclama le frère Amadeo à voix trop haute.

Un des gardes l’entendit : « On ne peut pas aller à Venise.

— Moi, je le dois ! s’exclama le moine avec arrogance. Par la volonté de Dieu !

— Venise, on y va par la volonté du doge, répondit le garde.

— Tu interdirais à un ministre de la Sainte-Église… », commença frère Amadeo en pointant le doigt vers le ciel.

Mais le garde l’interrompit aussitôt : « Pour un espion, ce ne serait pas bien difficile de se cacher sous un froc de moine ». Il le regarda avec gravité. « En temps de guerre, la lagune est fermée aux étrangers.

— Tu voudrais m’en empêcher ? » Le frère se fit menaçant face au garde, sûr de la puissance que lui conférait le crucifix pendu à son cou. Mais j’embarquerai.

— Et moi, je t’arrêterai.

— Je voudrais bien voir si tu en es capable. »

De leur cachette, Mercurio et Benedetta virent le garde faire signe à l’autre de le rejoindre. « Prends le gamin », lui dit-il. Puis il saisit le moine par le bras, avec vigueur. « Tu es en état d’arrestation, au nom de la Sérénissime, suspect d’être un espion », déclara-t-il d’une voix dure en le traînant vers la garnison de Mestre.

« Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Benedetta, angoissée.

— Ne bouge pas », lui ordonna de nouveau Mercurio.

La barque commençait à quitter le quai. Le pêcheur, profitant de la confusion, avait donné ordre à ses hommes d’appareiller.

« Mais ils sont en train de l’arrêter, protesta Benedetta, en regardant le garde qui emmenait Zolfo.

— Ne bouge pas », siffla encore Mercurio.

Les rameurs avaient poussé la barque loin du quai et, assis sur les bancs, ils glissaient les rames dans les dames de nage.

À travers les mailles, Mercurio vit que les gardes relâchaient Zolfo et le frère Amadeo. Le moine et le gamin s’éloignèrent tête basse. Zolfo, avant de prendre le sentier, lança un regard vers la corbeille.

Benedetta eut l’impression que Zolfo était triste. « Il ne me plaît pas, ce moine, dit-elle doucement.

— Ce moine est un démon », confirma Mercurio.

19

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« Stoppez la nage », cria tout à coup une voix que Mercurio et Benedetta entendirent de l’intérieur de la corbeille à poisson.

« Je veux pas d’ennuis, répliqua la voix du pêcheur.

— Le demi-sol, t’as pas craché dessus, quand même, répondit d’un ton dur la voix de Zarlino, le jeune vaurien qui avait organisé le transport clandestin.

— Salaud, murmura Mercurio.

— Qui est-ce ? », demanda Benedetta, alarmée.

Mercurio, sans répondre, prit le sac de toile et en tira silencieusement tous les sols d’argent qu’il avait changés à l’auberge, pour éviter d’éveiller les soupçons en payant avec de l’or. Puis il cacha le sac contenant les pièces d’or restantes sous les planches de l’embarcation. Enfin, il arracha un pan de sa chemise, y mit les sols d’argent et le noua. Il passa le paquet à Benedetta et lui fit signe de le glisser dans son décolleté. « Je suis désolé, lui dit-il.

— De quoi ? », demanda Benedetta.

À l’instant même, on entendit des bois se heurter. On avait abordé leur embarcation.

« Je veux pas d’ennuis, répéta le pêcheur d’une voix plaintive.

— Alors ferme ta gueule, répondit Zarlino. Tu les as cachés où ? »

L’instant d’après, un violent coup de pied faisait voler la grande corbeille dans laquelle étaient cachés Mercurio et Benedetta.

« Salut, l’ami », dit Zarlino à Mercurio en éclatant de rire, un couteau à la main.

Sur l’autre embarcation, petite et mal en point, ses trois comparses rirent aussi. Ils avaient de vilaines faces, marquées par la pauvreté, presque sans dents malgré leur jeune âge. Ils se maintenaient à la barque du pêcheur avec un grappin.

Mercurio et Benedetta se levèrent et leur firent face.

Le pêcheur et ses deux hommes gardaient les yeux baissés.

« Qu’est-ce que tu veux ? », demanda Mercurio. Il sentait la colère qui lui faisait battre les tempes.

« Je me suis dit que j’avais encore besoin de sous, dit Zarlino.

— Va travailler, alors », répondit Mercurio. Il regarda autour d’eux. Ils étaient sur un canal à la périphérie de la lagune. On ne voyait pas âme qui vive. Le pêcheur l’avait choisi pour éviter de rencontrer les gardes. Et il avait peut-être été suffisamment bête pour le dire à Zarlino. Ou bien ils étaient tous de mèche. Tout autour, de hautes touffes de roseaux aux extrémités pelées et gelées. Pas d’échappatoire. Personne ne passerait par ici. Et même si quelqu’un passait, il les abandonnerait sûrement à leur destin.

« Les plaisanteries, ça m’a jamais fait rire, dit Zarlino.

— Parce que t’es trop bête pour les comprendre », répliqua Mercurio.

Zarlino fit signe à deux de ses comparses de monter à bord. Le troisième resta pour tenir le grappin. « T’as deux possibilités, l’ami. Ou tu me donnes tes sous ou on te les prend. Dans le premier cas, tu continues vers Venise, dans le second tu finis dans le canal avec la gorge tranchée. À toi de choisir.

— Je serais presque tenté de te croire. Au fond, pourquoi ne pas faire confiance à un gentilhomme comme toi ?

— Tu continues à faire le bouffon, hein ?

— C’est ma nature », dit Mercurio en haussant les épaules et en promenant rapidement son regard dans le bateau. Quand il eut repéré ce qu’il lui fallait, il bondit, vif comme il avait appris à le devenir pour survivre à Scavamorto, aux égouts et aux ruelles de Rome. Il s’empara d’un filet, le lança vers les trois lascars et les cueillit à l’improviste. Ayant l’avantage, il arracha une rame à l’un des rameurs et frappa Zarlino à la tête. Celui-ci gémit, puis s’écroula.

Entre-temps, sans attendre un ordre de Mercurio, Benedetta avait ramassé une petite masse ronde qui servait à assommer les gros poissons, et la brandissait au-dessus des deux autres agresseurs, qui s’agitaient en tentant de se débarrasser du filet. Mais elle frappa dans le vide, la barque tangua, Benedetta perdit l’équilibre et se retrouva entre les bras de Zarlino, qui avait déchiré le filet avec son couteau et cherchait à s’en dégager.

Il attrapa solidement Benedetta, lui enserra le cou de son bras et pointa la lame sur sa gorge. « Fini de jouer, l’ami, fit-il à Mercurio avec un rire mauvais. Maintenant tu vas aller à la niche, si tu ne veux pas que le sang de cette jolie fille éclabousse ta tunique en futaine. »

Mercurio frémissait de rage. Il soufflait comme un taureau furieux. D’un geste hargneux, il laissa tomber la rame. « On n’a rien d’autre, dit-il en haletant. On est comme toi, des crève-la-faim…

— Habillé comme un paysan, c’est sûr que t’es un crève-la-faim », dit l’autre en finissant de se dégager du filet de pêche sans relâcher sa prise sur Benedetta, qui fixait Mercurio avec une expression mortifiée. « Mais tu l’es pas autant que tu veux nous le faire croire.

— Fouille-moi, dit Mercurio en ouvrant sa tunique et en retournant ses poches. J’ai rien d’autre. »

Zarlino réfléchit en le fixant en silence, sérieux. Puis sa vilaine face s’élargit en un sourire. « Je te crois, tu sais ? C’est vrai. Toi, tu n’as rien. » Il glissa la main dans le décolleté de Benedetta, meuglant et palpant. « Et toi, t’as de jolis tétons pas bien gros mais bien goûteux…

— Laisse-la ! fit Mercurio.

— Elle va pas s’abîmer si je fais un petit tour moi aussi. Tu veux la garder pour toi tout seul ? » Et il palpa en même temps l’intérieur des vêtements, puis poussa un cri satisfait. « Ah ! C’est quoi, ça ? » Il sortit le paquet noué et le lança à l’un de ses hommes, son couteau toujours posé contre la gorge de Benedetta.

« Dix-sept pièces d’argent ! s’exclama le comparse après avoir dénoué le paquet.

— Regarde un peu, rit Zarlino. Pour un crève-la-faim, t’avais un joli petit magot. Et peut-être bien qu’il y en a encore plus. » Il retourna Benedetta, la serra contre lui en lui tordant le bras dans le dos. Il passa le couteau à sa ceinture et lui mit la main sous la jupe.

« Salaud ! hurla Mercurio. C’est tout ce qu’on a ! »

Benedetta tenta de se dégager, mais Zarlino lui tordit le bras plus fort. Elle gémit de douleur et de rage.

« Oh, je vais sûrement trouver quelque chose d’intéressant là-dessous, pas vrai, beauté ? » Il retira sa main, se lécha le majeur et recommença à fouiller sous la jupe, haletant sur le cou de Benedetta. D’une poussée rude il enfonça sa main. « Et on y est. T’aime ça, beauté ?

— Laisse-la, salaud ! », hurla Mercurio.

À cet instant, Benedetta mordit l’oreille de Zarlino avec férocité. Le garçon hurla de douleur et lâcha prise. Elle le repoussa en arrière, contre ses comparses, et recula. Entre-temps Mercurio avait récupéré la rame et la brandissait, prêt à frapper.

« Allez-vous-en. Vous avez eu ce que vous cherchiez.

Avant qu’elle me morde, on serait partis », répondit Zarlino, une expression de souffrance sur le visage : la partie supérieure de son oreille pendait comme celle d’un chien après un combat. « Avant on serait partis, c’est sûr. Mais maintenant, va falloir qu’elle goûte à un peu plus que mon doigt. » Il se tourna vers ses compères. « Qu’est-ce que vous en dites ? »

Les trois autres ricanèrent. Celui qui tenait le grappin se mit la main à l’entrejambe et se tripota de façon obscène.

« Aidez-nous », dit Mercurio au pêcheur.

Le pêcheur et ses deux rameurs n’avaient pas levé les yeux, fût-ce un instant. Et ils gardèrent la tête baissée.

Mercurio les regarda avec mépris. « Vous ne valez pas mieux qu’eux, dit-il. Vous êtes seulement plus lâches.

— Alors, reprit Zarlino, tu nous la donnes, ta copine, ou faut te couper la gorge ?

— Faudra me couper la gorge. Aucune hésitation dans la voix de Mercurio.

— Tant pis pour toi. Ça aurait pu t’amuser de regarder, dit Zarlino en riant.

— Regarder quoi ? », fit une voix.

Une barque noire, longue et agile, apparut, comme surgie d’entre les roseaux. À bord, un homme dans la trentaine. Grand, maigre, vêtu de noir. Tiré à quatre épingles. Mais ce qui sautait d’abord aux yeux, c’étaient ses longs cheveux lisses, peignés avec soin, noués en chignon sur le côté droit avec un ruban rouge. Des cheveux si clairs, d’une blondeur si peu courante qu’ils en paraissaient blancs. Il portait des bottes hautes au-dessus du genou, souples, avec une boucle en argent. Il sourit. Mais rien d’amical dans ce sourire.

Mercurio eut l’impression d’un loup qui montrait les dents. Il se sentit glacé.

« Alors, pouilleux, tu me réponds pas ? », dit l’homme, posant comme par distraction la main sur le pommeau d’une épée qu’il portait à la taille, maintenue par une large ceinture vert vif, éclatante au milieu de tout ce noir. Il était debout à la proue. Il semblait n’avoir aucun mal à garder l’équilibre.

Derrière lui se tenaient quatre hommes bien moins sous-alimentés et rustres que ceux de Zarlino, qui était devenu tout pâle.

« Salut, Scarabello, dit Zarlino d’une voix rendue sourde par l’inquiétude. Qu’est-ce que tu fais dans les parages ? »

La barque noire glissa silencieusement jusqu’à insérer sa proue effilée entre les deux embarcations. Scarabello, un pied sur sa barque, posa l’autre avec fermeté sur celle du pêcheur. « La bonne question, c’est : qu’est-ce que tu fais dans ma zone, pouilleux ?

— Ben, voilà, tu vois… ces deux-là, ils me devaient de l’argent et moi… ben, je suis venu le récupérer et… bref, on était en train de plaisanter avec la fille… Elle est mignonne, non ? », enchaîna Zarlino sans reprendre son souffle.

Scarabello le fixait en silence, sans accorder un seul regard aux autres, comme s’ils n’existaient pas. Puis, toujours en silence, il tendit la main, paume ouverte. Il avait les doigts couverts de bagues de toutes formes.

Zarlino ricana, embarrassé. Il haussa les épaules, s’éclaircit la voix, se massa la gorge et finit par faire un signe à son comparse qui avait l’argent. L’autre posa sans hésiter le paquet dans la paume de Scarabello.

« Combien ? demanda Scarabello sans regarder.

— Dix-sept sols, répondit Zarlino. D’argent.

— Et quelle sorte de service peut rendre un pouilleux comme toi pour se faire payer dix-sept pièces d’argent ? demanda Scarabello.

— C’est des étrangers, et je les aidais à aller à Venise. »

Scarabello toisa Mercurio rapidement sans manifester d’intérêt. Puis fixa de nouveau Zarlino. « Même pour s’asseoir à côté du doge sur le Bucentaure, personne ne paierait jamais une somme pareille.

— La somme convenue était un sol d’argent, dit Mercurio. Et on lui a déjà donné.

— Mais ça ne t’a pas suffi, hein, pouilleux ? » Scarabello ne quittait pas Zarlino des yeux. Il avait une voix calme mais qui faisait descendre une chape de glace.

« Non, Scarabello… écoute…

— Eux je m’en fiche, le coupa Scarabello. Mais que tu viennes dans ma zone et que tu penses y faire tes petites affaires, ça me dérange. Tu comprends ça ?

— Écoute… je suis désolé, mais…

— Tu comprends ? Oui ou non ?

— Oui…, dit Zarlino en baissant les yeux.

— Oui », répéta doucement Scarabello.

Mercurio observait la scène en silence. Il était fasciné par la force de Scarabello. Et par sa froideur. Par sa capacité à se contrôler et à contrôler les événements. Aucune trace de colère. Il aurait aimé être comme lui.

« Et qu’est-ce que tu me suggères de faire ? demanda Scarabello.

— S’il te plaît…

— J’ai compris. Tu es tellement bête que tu n’as même pas une idée à me suggérer pour te faire bien entrer dans la tête que tu ne peux pas venir sur mon territoire et t’en tirer comme ça, fit Scarabello. C’est moi qui vais devoir y réfléchir, comme d’habitude. Jamais personne pour m’aider, soupira-t-il théâtralement.

— Enfonce-lui une rame dans le cul, dit Benedetta. Ou plutôt, laisse-moi le faire moi-même.

— Personne t’a demandé ton avis, petite pute, fit Scarabello.

— Excuse-la », dit Mercurio.

Scarabello regarda de nouveau Zarlino. « Remonte sur ton rafiot », ordonna-t-il. Et tandis que Zarlino et ses comparses obtempéraient, il se tourna vers ses hommes, qui lui passèrent aussitôt une hache d’abordage. Avec une grâce de danseur, Scarabello sauta sur la barque de ses concurrents, leva la hache très haut et l’abattit avec force sur le fond.

« Non, je t’en supplie… », pleurnicha Zarlino.

Scarabello donna deux autres coups précis autour de la première fente. L’eau saumâtre commença d’entrer abondamment dans la coque. Scarabello prit les deux rames et les lança au loin. Puis, d’un bond, il retourna dans son embarcation. « Tu as de la chance, pouilleux. Pense à tout ce que tu aurais pu perdre. Une main, un bras, ta langue, tes yeux… Continue la liste pendant que tu nages. » Il poussa la barque vers le milieu du canal. Puis se tourna vers le pêcheur. « Et maintenant, à nous deux. Combien il t’a donné pour faire quelque chose que tu aurais dû me demander, à moi ?

— Un demi-sol, monsieur.

— Alors je me contenterais de deux sols » Et comme le pêcheur ne bougeait pas, il hurla : « Maintenant ! »

L’autre fouilla ses poches et tendit la somme.

« Bien, fit Scarabello, vous pouvez y aller. » Puis il se tourna vers Mercurio et Benedetta : « J’imagine que vous deviez être dans la corbeille, vu que vous puez comme des merlans pourris. Retournez-y. Mais avant, dites-moi au moins merci.

— Et notre argent ? », demanda Mercurio.

Benedetta lui donna un coup de coude.

Scarabello rit. « T’as un sacré toupet, toi, dis donc !

— D’accord, garde-le, dit Mercurio avec insolence.

— Tu me donnes la permission, mon garçon ? », demanda Scarabello, qui ne savait s’il fallait s’amuser ou mettre un terme à l’offense.

« Garde-les comme paiement pour notre affiliation, continua Mercurio.

— Affiliation ? demanda Scarabello, étonné.

— Oui. Prends-nous dans ta bande. Comme escroc je suis très fort et elle, elle fait très bien le guet », dit Mercurio.

Scarabello semblait se divertir du tour que prenait la conversation. « D’où venez-vous, toi et ta petite amie ?

— De Rome, répondit Mercurio. Et ce n’est pas ma petite amie, c’est ma sœur.

— Bizarre, on dirait que vous avez le même âge.

— Je suis plus jeune de presque deux ans, intervint Benedetta. Mon frère s’est toujours occupé de moi. Et il m’a enseigné tout ce qu’il sait de la rue. »

Mercurio se dit que Benedetta était une bonne comparse.

« Et pourquoi vous êtes partis de Rome ?

— Pour des questions de “confort”, répondit Mercurio.

— Tu as volé sa tiare au pape ?

— Peut-être. »

Scarabello sourit, en l’évaluant. Puis il se tourna vers le pêcheur. « Emmène-le à Rialto et explique-lui où est l’auberge de la Lanterna Rossa. » Il regarda Mercurio. « Prends-y une chambre. C’est de la merde, mais avec deux sols d’argent tu ne peux guère te permettre plus pendant quelques semaines.

— Je n’ai pas deux sols d’argent. »

Scarabello fit voler en l’air les deux pièces que Mercurio attrapa au vol. « Je viendrai peut-être te chercher », lui dit-il. Il repoussa la barque et disparut silencieusement dans le dédale de fins roseaux d’où il avait surgi.

« Salaud, j’espère que tu vas te noyer ! », hurla Benedetta à Zarlino dont la barque avait coulé et qui essayait de rejoindre la rive à la nage avec ses comparses.

« Je savais rien, dit le pêcheur tout bas.

— Crève donc, espèce de lâche », lui dit Mercurio en le foudroyant du regard. Il fit accroupir Benedetta près de lui et ordonna au pêcheur de les cacher à nouveau dans la grande corbeille en osier.

« Je suis désolé, dit Mercurio à Benedetta quand la barque bougea. Excuse-moi.

— Tu savais que ça se passerait comme ça, hein ? », fit-elle d’un air sombre.

Mercurio récupéra le sac de pièces d’or restantes. Il les fit tinter doucement. « C’était le seul moyen pour sauver ça.

— Pourquoi sur moi et pas sur toi ?

— Parce qu’ils t’auraient tripotée de toute façon. Et s’ils n’avaient rien trouvé, ça aurait pu être pire.

— T’es qu’une merde », râla Benedetta.

Mercurio resta silencieux, puis lui demanda : « Il t’a fait très mal ?

— T’es qu’une merde », répéta Benedetta, mais sans colère, cette fois. Elle ajouta : « Petit frère ».

20

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« Tu as une chambre pour ma sœur et moi ? », demanda Mercurio en entrant sans un bonjour à la Lanterna Rossa, qui était un bouge ruga [3] Vecchia di San Giovanni, non loin du marché aux poissons de Rialto.

Le patron de l’auberge était assis sur une chaise bancale. Malingre, la soixantaine, peu de cheveux sur la tête et peu de dents à la mâchoire. Il avait un visage antipathique et se grattait les jambes et l’aine. “Les poux sont en train de le dévorer vivant”, pensa Mercurio.

Le vieux ne répondit pas et cracha dans un pot de chambre à côté


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de la chaise. Sa salive était rouge de sang. « Vous puez comme des harengs pourris, fit-il alors à l’adresse des deux jeunes gens.

— Tu as peur qu’on empuantisse ton palais ? lui répondit Mercurio. Tu as une chambre ?

— Tu as de l’argent ? demanda l’aubergiste.

— Non, pourquoi ? dit Mercurio, d’un air insolent. Faut payer pour venir dans un endroit pareil ? »

Benedetta rit.

« C’est un sol par semaine, fit le vieux, qui cracha de nouveau dans le pot de chambre.

— Je te prends les poux de tes matelas et en plus tu voudrais un sol par semaine ? dit Mercurio.

— Il y a des gens qui dorment sous les ponts. Quelques-uns survivent. Vous pourriez essayer.

— Je te donne un sol par mois », rétorqua Mercurio.

Le vieux cracha et ferma les yeux, pour indiquer la fin de la conversation.

« Allons chercher quelque chose de mieux que cette merde, dit Mercurio à Benedetta. Scarabello se débrouillera bien pour nous retrouver. »

Le vieux ouvrit les yeux brusquement. « Qui ? demanda-t-il.

— Tu te réveilles ? fit Mercurio.

— Scarabello ? Fallait le dire tout de suite, mon gars. Alors ça fait… un sol pour deux semaines, si vous êtes des amis de Scarabello. »

Mercurio mit les mains dans ses poches et le fixa en silence.

Le patron de l’auberge bougea sur sa chaise, mal à l’aise, se gratta l’aine à nouveau. « Un sol pour trois semaines. Mais toi, tu dis à Scarabello que je t’ai fait un prix d’ami.

— Je lui dirai, oui. Il m’avait assuré que dans cette porcherie, on pouvait dormir pour un sol par mois. »

Benedetta se cacha derrière lui, se retenant de rire.

Le vieux réfléchit un instant. « Bon, allez, malédiction ! T’es un voleur, mon gars.

— Merci du compliment », dit Mercurio.

L’homme, en marmonnant, les accompagna jusqu’à leur chambre, un galetas qu’occupait presque entièrement un matelas de son crasseux. Dans un coin, un pot de chambre qui avait dû servir à Mathusalem. La pièce n’avait pas de fenêtre.

« On étouffe ici, soupira Mercurio. Moi, je sors faire un tour.

— Je viens avec toi », dit aussitôt Benedetta.

Mercurio n’avait jamais vu de ville aussi bizarre. « Il y a trop d’eau », dit-il, mal à l’aise. Mais petit à petit il se laissa gagner par la magie de cet endroit unique, de ces ruelles remplies de gens qui s’affairaient, de boutiques, de marchés, d’étals.

Il voulut d’abord monter sur le pont du Rialto, un pont majestueux fait de deux rampes de mélèze et d’une machinerie extraordinaire qui les relevait au passage des plus grandes galères : tout un système de poulies et d’engrenages laissait filer des câbles et le pont s’ouvrait en grinçant. C’était inouï : on aurait dit de la prestidigitation.

Ce qui frappait le plus Mercurio, c’était le nombre d’embarcations de toutes sortes qui sillonnaient les canaux. Il n’avait jamais vu un tel trafic. Ce n’était que cris, disputes, choc des bois qui se heurtaient. Il y avait plus de barques à Venise que de charrettes dans les rues de Rome.

Tout de suite après le pont, sur la rive où se dressait le marché aux poissons, à côté de l’église de San Giacomo, une vaste zone qu’on appelait les Fabbriche Vecchie, était en pleine effervescence. Un barbier qui arrachait les dents dans la rue lui raconta que cette zone avait été frappée par un terrible incendie l’année précédente, et qu’elle était en cours de reconstruction. Mercurio regarda longuement les tailleurs de pierre et les charpentiers qui y travaillaient sans trêve, et pensa à la complication énorme que c’était de transporter tant de pierres et de briques sur des bateaux. Une infinité de porteurs, chantant dans un étrange dialecte, ne cessait de franchir le pont, poussant des carrioles aux roues de bois plein, larges et plates.

Tous avaient quelque chose à vendre, semblait-il, dans cette ville où la quantité de boutiques était inimaginable : les plus riches avaient des étagères en pierre d’Istrie projetées, et de grands auvents aux couleurs éclatantes. Il y avait un sotoportego [4], dit du Banco Giro, où un banquier garantissait officiellement les transactions qu’il notait dans un registre. Ainsi les marchands n’avaient pas besoin de porter leur argent sur eux, ce qui leur évitait d’être détroussés. Et tout près de ce sotoportego, calle [5] della Sicurtà, se trouvait un petit palais de deux étages aux fenêtres en ogive et aux vitres colorées qui évoquèrent à Mercurio le glaçage d’un gâteau. Là, on pouvait assurer des navires entiers ou des cargaisons entières d’étoffes, d’épices ou toute autre marchandise en instance d’arrivée ou de départ.

Une marée humaine mouvante envahissait les rues et les sotoporteghi  : une foule de vendeurs ambulants qui offraient sur leur bras de pauvres marchandises, et plus de prostituées et de mendiants que Mercurio n’en avait vu à Rome en période de Carême. Et au milieu de toute cette foule, naturellement, des escrocs et des voleurs qu’il repéra vite. Les trucs étaient les mêmes partout. Le faux bras, en tissu, tandis que le vrai dérobait discrètement une bourse ou un mouchoir. Le faux aveugle qui butait contre sa victime et en profitait pour la “nettoyer”. Les voleurs de bas étage qui se contentaient d’attraper la marchandise et de se sauver, espérant être plus rapides que leur poursuivant.

« On a de la concurrence », murmura-t-il à Benedetta.

Rialto était le cœur commercial de la ville, et certainement le meilleur endroit pour un escroc : ce serait donc son quartier général. Il y avait de quoi s’amuser.

« Je veux une nouvelle robe, dit Benedetta à la tombée de la nuit. Celle-ci pue trop. J’ai vu une boutique qui a des vêtements magnifiques.

— Tu as un plan ? lui demanda Mercurio.

— Quel plan ?

— On va les prendre comment, ces habits ?

— On va les payer, répondit-elle, étonnée. On a plein d’argent. » Mercurio hocha la tête. « Bravo. T’es vraiment maligne, tu sais ? » Il avait remarqué qu’au nom de Scarabello, les gens rentraient la tête dans les épaules. Il était connu de tous, et tous le craignaient. « Et si un homme de Scarabello était en train de nous suivre, ou nous voyait, même par hasard ? C’est pas le type à rigoler s’il découvre qu’on l’a pris pour un con.

— Et alors ? demanda Benedetta, déconcertée.

— Et alors, c’est simple : il faut faire comme si on ne l’avait pas, cet argent », répondit Mercurio. Il la regarda. « On ferait quoi si on n’avait pas d’argent ?

— Oh, non ! s’exclama Benedetta.

— Oh, si, petite sœur.

— On a plein d’argent et on va risquer la prison pour vol ?

— Notre argent, il faut l’utiliser pour notre projet.

— Encore ! lâcha Benedetta. On n’en a pas, de projet !

— On en aura un. Du moins, j’espère. Et de toute façon, tôt ou tard, l’argent finirait. Et reconnais qu’on ne sait rien faire d’autre que voler.

— Non… souffla Benedetta, découragée.

— Si.

— Alors pour aujourd’hui je vais garder ma peau de poisson, dit-elle d’un ton chagrin en montrant sa robe qui puait. On mange quelque chose et on va se coucher. Je suis morte, j’ai les pieds gonflés et les chaussures pleines de boue.

— J’aime te sentir aussi joyeuse, rit Mercurio.

— Va te faire foutre. »

Ils pénétrèrent dans une gargote, où ils mangèrent du poisson cuisiné d’étrange manière. C’était collant mais les autres clients semblaient apprécier. Puis ils retournèrent vers l’auberge.

Mercurio examinait la foule. Comment parviendrait-il à retrouver Giuditta au milieu de tous ces gens ?

« Tu cherches quelqu’un ? lui demanda Benedetta quand ils arrivèrent à la Lanterna Rossa.

— Moi ? ».

Le vieux, à l’entrée, était toujours assis sur sa chaise. Il les regarda avec rancune et cracha dans son pot de chambre.

« À mon avis, c’est pas une chaise, dit Mercurio. C’est son cul qui a pris racine. »

Benedetta rit. « Alors ? Tu cherches qui ?

— Personne. »

Dans la chambre, Mercurio alluma une chandelle et inspecta la pièce. Sans bruit, il écarta une table de bois de la paroi et commença à creuser un trou dans le mur avec une cuillère volée dans la gargote. Il y glissa le sac de pièces et remit la table en place. « Ils cherchent toujours dans le plancher », dit-il à Benedetta.

Ils se regardèrent, gênés.

« Bon, on dort, fit Benedetta. Qu’est-ce que t’attends ?

— De quel côté tu veux dormir ?

— Suffit que tu restes loin », avertit-elle. Elle se coucha du côté gauche et tira la couverture sur elle. « Celle-là, je la prends. Toi, tu as ta tunique fourrée en peau de lapin. »

Mercurio se coucha contre le bord droit. « J’éteins ?

— Éteins », dit Benedetta.

Il souffla sur la chandelle et ce fut le noir. Ils gardèrent quelque temps un silence embarrassé.

« Tu dors ? demanda Mercurio tout bas.

— Non. Qu’est-ce que tu veux ? répondit Benedetta d’un ton désobligeant.

— Je voulais te dire que quand les brigands nous ont pris les chevaux et tout le reste…

— Eh ben ?

— Eh ben… t’as été très courageuse.

— Bon, maintenant tu l’as dit. On dort.

— Oui, t’as raison. Bonne nuit. »

Benedetta ne répondit pas.

« Je peux te demander quelque chose ? reprit Mercurio.

— Quoi encore ?

— T’y penses jamais, toi, à Ercole et à l’homme que j’ai tué ? » Benedetta resta silencieuse un instant. Puis, d’une voix moins brusque, elle lui demanda : « Il s’appelait comment, l’ivrogne qui t’a sauvé et qui est mort noyé ?

— Je sais pas…

— T’y penses jamais à… “Je-sais-pas” ?

— Tout le temps, répondit doucement Mercurio. Puis il ajouta : Et à ce marchand aussi.

— Et moi je pense à Ercole. Et aussi à ce crétin de Zolfo. »

Benedetta avait un ton de voix amical. « Et tu penses quoi ? », ajouta-t-elle.

Mercurio ne répondit pas tout de suite. « Que j’ai peur…

— Ah…

— … et ça me fait un grand froid à l’intérieur. »

Les deux jeunes gens restèrent longtemps silencieux.

« Mercurio…, finit par dire Benedetta.

— Hein ?

— Si tu veux venir plus près, avoir un peu de couverture. » Benedetta se déplaça vers le milieu du lit, en continuant à lui tourner le dos.

Mercurio resta un moment immobile, puis s’approcha, avec raideur.

« N’essaie pas de m’embrasser, fit Benedetta.

— Non », dit Mercurio.

Benedetta soupira, tendit une main derrière elle, prit celle de Mercurio et la posa contre elle. « Si tu te mets pas plus près, on va jamais se réchauffer, dit-elle. Mais pas touche…

— Non.

— Et dis à ce truc que tu as entre les jambes de rester à sa place… enfin, de se tenir tranquille.

— Oui », fit Mercurio, qui se sentit rougir.

Il s’écoula un peu de temps, puis Benedetta dit : « Ça te fait quelque chose que j’aie couché avec ce curé et tous ces autres porcs ?

— La vie, c’est de la merde. » Dans la voix de Mercurio, il y avait de la colère et de l’embarras.

« Pourquoi t’es toujours en colère ?

— Je suis pas toujours en colère.

— Si, tu l’es. »

Mercurio réfléchit. « J’ai pas envie d’en parler. »

Benedetta resta un certain temps silencieuse avant de demander : « Alors ? Ça te fait quelque chose que je ne sois pas vierge ?

— Quelle importance si une fille est vierge ou pas ?

— Les hommes respectent les femmes seulement si elles sont vierges, tu sais pas ça ?

— Hum… oui, bien sûr que je le sais… »

Benedetta rit doucement. « T’as jamais fait l’amour, c’est ça ?

— Si, au contraire, je l’ai déjà fait.

— Ah oui ? fit Benedetta avec une pointe de malice. Et c’était comment ?

— Ben, disons… disons que nos mains à tous les deux… elles faisaient quelque chose, tu vois ? bredouilla Mercurio, mal à l’aise.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Ben, c’était pas grand-chose… bref… il y a mieux.

— Menteur, ricana Benedetta. Tu l’as jamais fait.

— J’ai sommeil, on dort. »

Benedetta sourit dans le noir. « Oui, on dort. » Puis elle glissa sa main dans celle de Mercurio.

Mercurio, à ce contact, se raidit.

« Détends-toi, c’est juste pour me réchauffer. »

Mercurio ne répondit pas. C’était vrai. Il n’avait jamais fait l’amour. Il ne savait rien de l’amour. Il resta immobile pendant un temps qui lui parut interminable, les yeux grand ouverts. Et ce fut seulement quand il entendit la respiration de Benedetta se faire plus lourde, qu’il commença à s’abandonner à la fatigue. Il ferma les yeux. Et aussitôt le souvenir de Giuditta revint à son esprit. Il repensa à l’instant où ils s’étaient retrouvés main dans la main, dans le chariot des vivres, à Mestre. Il lui sembla que la même chaleur particulière l’envahissait de nouveau. Il supposa que c’était cela, l’amour. Comme ce qui était arrivé à Anna del Mercato et à son mari. Et si l’amour faisait tout ce remue-ménage dans le ventre, ce n’était pas si mal, sourit-il. Il se concentra sur Giuditta sans résister. Elle pouvait peut-être devenir son projet. Il s’imagina de nouveau dans le chariot, à côté d’elle.

Et il serra la main de Benedetta.

Benedetta lui rendit son étreinte et s’approcha plus près.

Mercurio se sentit rougir de honte. « Pardon, murmura-t-il, embarrassé.

— De quoi ? demanda Benedetta.

— Je croyais que tu dormais.

— Non, dit Benedetta d’une voix douce. Pardon de quoi ? »

Mercurio ôta sa main et se poussa, en lui tournant le dos. « Rien, laisse tomber…, dit-il brusquement. J’ai chaud. »

21

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Shimon Baruch, sorti de Rome, avait quitté la via Flaminia pour se cacher dans les bois qui entouraient la ville de Rieti. Au bout d’une semaine, il était revenu sur ses pas, avait repris la via Flaminia et poursuivi vers le nord. Toute cette semaine, il s’était interrogé sur la réponse que lui avait faite Scavamorto, et il hésitait encore entre Milan et Venise. Au début, il était sûr qu’il lui avait menti. Mais Scavamorto était très fort, et il avait de l’affection pour Mercurio : il pouvait avoir dit vrai en supposant que Shimon n’y croirait pas. Ainsi, Shimon avait fini par se persuader que Scavamorto avait dit la vérité.

La via Flaminia traversait les Apennins, rejoignait la côte adriatique puis passait par Rimini, un port ouvert aux Juifs à une certaine époque. Ensuite, c’était la via Emilia qui remontait vers Venise. On restait sur les territoires du pape. Et Shimon avait “son” certificat de baptême. D’ailleurs, si on le cherchait, on n’imaginerait pas qu’il s’était attardé aussi longtemps sur les terres de l’Église.

Vers le soir, en approchant de Narni, la voiture légère de Shimon avait rejoint un coche pénitentiaire avec de petites lucarnes étroites renforcées par deux croisillons de fer, tiré par quatre chevaux flamands aux culs énormes et musculeux. N’ayant pas la place de le dépasser, Shimon roula derrière.

Deux gardes à cheval qui escortaient le coche pénitentiaire s’approchèrent. « Qui es-tu ? Où vas-tu ? »

Shimon mit la main dans sa poche et tendit son certificat de baptême. C’était la première mise à l’épreuve.

« Alessandro Rubirosa, lut un des gardes. Espagnol ? »

Shimon fit signe que non puis montra sa gorge pour indiquer qu’il était muet.

« T’es muet ? », se fit confirmer le garde, haussant la voix comme si en plus il était sourd.

Shimon acquiesça.

« Et où tu vas ? », demanda l’autre garde.

Shimon ne savait pas comment expliquer. Il tenta de dessiner dans l’air une gondole.

« Des chaussures turques ? Quel rapport ? dit l’un.

— Un couteau turc », dit l’autre en désignant le couteau que Shimon portait à la ceinture.

Shimon secoua la tête. Il se demandait comment expliquer.

« Bon, on s’en fout », dit le premier garde.

Shimon mima le fait de dormir et manger.

« C’est plein d’auberges à Narni…, commença le second garde.

— Mais il risque de se perdre. Il fait presque nuit maintenant, intervint l’autre. Tu peux nous suivre jusqu’à l’auberge du Général. C’est propre, pas cher, et on mange bien. »

Shimon hésitait. Quelque chose lui disait de se méfier. Mais c’était sans doute le marchand apeuré d’autrefois qui parlait en lui. Par réaction à cette idée agaçante, il fit signe qu’il était d’accord.

Après quelques lieues, ils prirent un chemin étroit et arrivèrent sur une esplanade herbue, en face d’une maison à étage, rouge brique, dont beaucoup de volets étaient clos.

Le coche pénitentiaire s’arrêta au milieu de l’esplanade. Il pleuvait un peu et il faisait froid. Shimon descendit de voiture. Les gardes ouvrirent la portière du coche et il en sortit une bouffée d’odeurs corporelles. À l’intérieur, cinq hommes étaient assis sur des bancs de bois, enchaînés par les pieds et par les mains à de grands anneaux de fer. Un des prisonniers gémissait, les mains sur son ventre.

« Général ! », hurla l’un des gardes.

Aussitôt commença un va-et-vient plein d’excitation. Le coche pénitentiaire devait être une bonne affaire pour le relais de poste. Deux garçons d’écurie surgirent, portant des baquets remplis d’eau. Les gardes firent descendre les prisonniers et on jeta toute l’eau des baquets dans la voiture pour nettoyer les excréments. Les prisonniers furent emmenés dans une grange. Shimon vit qu’elle était équipée comme une petite prison. Ils furent attachés à une grande barre horizontale qui courait d’une paroi à l’autre, leurs poignets liés de façon à leur permettre de manger. Deux vieilles femmes arrivèrent avec un chaudron de cuivre et une pile d’écuelles, où elles versèrent un bouillon clair qu’elles passèrent aux prisonniers.

« Lui, je crois qu’il n’a pas faim », dit l’un d’eux en désignant celui qui gémissait en se tenant le ventre.

Un des gardes rit, bêtement, avant de se tourner vers l’auberge et d’appeler : « Général ! Y a un client ! »

Un vieillard encore robuste aux cheveux très courts d’un blanc éclatant et à la mèche raide en sortit, accompagné d’une jeune fille jolie mais vulgaire dont il aurait pu être le grand-père.

« Bonsoir, Général, dirent les gardes au vieux d’un ton plein de déférence qu’ils n’auraient pas employé pour un simple tenancier. Ce pauvre homme est muet. C’est un voyageur. Il a besoin de manger et d’une bonne chambre. »

Le vieux regarda Shimon. « Viens », lui dit-il, avant de crier aux deux servantes qui s’étaient occupées des prisonniers : « Préparez pour les gardes ! »

Shimon fixa la fille qui balançait des hanches devant lui en suivant le Général. Mais elle ne sembla même pas le remarquer.

L’auberge, modeste, avait l’air propre. L’un des garçons d’écurie désigna une table à Shimon. Tous les gardes, les deux à cheval et les trois qui voyageaient dans le coche, s’assirent de bonne humeur à une table où ils se jetèrent aussitôt sur une carafe de vin rouge. Les vieilles femmes sortirent de la cuisine en apportant deux grands plateaux remplis de nourriture pour les gardes et une assiette pour Shimon. Il y avait du pain frais, du poulet rôti, des saucisses et des petits oignons à l’aigre.

Shimon regarda les saucisses.

“Tu ne seras plus jamais un Juif.”

Il prit une tranche de pain qu’il plia en deux et mit une saucisse à l’intérieur. Il mangeait de la viande de porc pour la première fois de sa vie.

“Tu ne seras plus jamais un Juif”, se répéta-t-il.

Et il se sentit fort.

La fille, qui descendait de l’étage où le fantomatique Général avait disparu, s’approcha de la table des gardes avec une sensualité nonchalante.

Shimon n’avait jamais vu de fille aussi jolie ni aussi provocante. Ou peut-être, ne s’était-il jamais permis d’en remarquer une. Malgré une sensation de danger qui ne le quittait pas, il se sentait irrésistiblement attiré par elle. Il la regardait, assise de dos avec les gardes, boire et rire en l’ignorant.

Bien plus tard, les gardes dirent qu’ils avaient assez bu et voulaient dormir. La fille se leva et, en se retournant, le regarda droit dans les yeux.

Shimon tressaillit.

« Suis-moi », dit-elle en passant près de lui, et elle sortit de l’auberge.

Un des gardes ricana.

Shimon resta immobile, ahuri et surpris. Brusquement, il se leva et la suivit. Elle n’était guère plus qu’une silhouette noire qui balançait des hanches sur le fond à peine moins sombre de la nuit. Avant qu’elle ne disparaisse complètement, il marcha dans ses pas comme un animal domestique.

Il leva les yeux et vit le Général à une fenêtre du premier étage. Il frissonna. Instinctivement, il le craignait. Mais le Général ne l’avait peut-être pas vu : la nuit était profonde, et c’était un vieil homme.

Il se retrouva à l’arrière de l’auberge, et remarqua une porte ouverte. Une faible lueur provenant de l’intérieur. Il s’approcha, retenant les tremblements de ses jambes qui auraient voulu courir.

La fille lui tournait le dos, mais dès qu’il fut à la porte, le souffle court, elle se retourna et vint vers lui. Sa bouche souriait, mais son regard était allumé d’un désir que Shimon, en dépit de son expérience limitée, n’eut aucun mal à interpréter. Elle le tira à l’intérieur par le bras et, avec une sorte de pirouette, se laissa aller le dos contre la porte et la referma.

« Tous les soirs je suis obligée de dormir avec un vieux, dit-elle à brûle-pourpoint. Mais cette nuit le Général ne me cherchera pas, il est occupé avec les gardes. »

Shimon était hébété de la beauté provocante de la fille. La chemisette de gaze qui voilait son décolleté avait glissé sur le côté et laissait entrevoir sa peau, ambrée au creux des seins. Il resta à la fixer en silence.

La fille bougea, passa tout contre lui et prit une cruche de vin. « Viens par là », lui dit-elle en s’agenouillant sur la paillasse.

Shimon la suivit, tel un poisson ferré. Il s’assit et se retrouva à la hauteur de son visage, respirant l’odeur forte de sa bouche, mélange de viande et de vin rouge. Il restait arrimé à ses yeux sombres, mystérieux.

La fille le regarda intensément, pencha un peu la tête sur le côté puis approcha le bord de la cruche des lèvres de Shimon.

Il but, sentit le vin tiède couler dans sa gorge. Le goût était un peu amer. Il sentit près de ses lèvres le souffle chaud de la fille.

« Tu veux bien faire l’amour avec moi ? », dit-elle alors.

Le cœur de Shimon accéléra.

La fille ôta son corsage de gaze. Son décolleté montrait une généreuse portion de sein. Elle sourit, se leva et lui enleva ses bottes. Puis elle lui offrit une autre gorgée de vin.

Shimon but. Et il sentit encore le léger arrière-goût amer dans sa bouche.

« Comment tu t’appelles ? », demanda la fille.

Shimon lui fit signe qu’il était muet.

« T’es un marchand ? »

Il acquiesça. Sa tête était lourde, la fatigue de ces derniers jours se faisait sentir.

« T’es riche ? »

Sa tête s’appesantissait de plus en plus, malgré sa résistance. Il comprit alors combien il avait été stupide.

La fille le regardait sans parler.

Shimon se rendit compte qu’il était de plus en plus confus.

La fille le fouilla. Très vite, elle trouva la poche secrète à l’intérieur de la botte de Scavamorto et y prit les pièces d’or. Elle en mit une dans sa bouche et la mordit, puis regarda la pièce, satisfaite, et s’exclama : « Sept pièces d’or ! »

Shimon était incapable de bouger. Ses yeux se fermaient, sa tête tournait. Les objets dans la pièce ondoyaient, devenaient flous, changeaient de dimension. Tout était devenu instable, tantôt coloré et strident, tantôt éteint et silencieux. Une oppression dans sa poitrine l’empêchait de respirer, et il sentait dans ses os une fatigue insurmontable. Il réussit juste à penser : “Tu ne veux pas faire l’amour avec moi”.

La fille posa la tête sur la poitrine de Shimon. Lui caressa la peau sous la chemise. Lui prit la main et en embrassa le dessus, la paume, chaque doigt avec lenteur. Emmena sa main dans le décolleté de sa robe et la guida jusqu’à son sein chaud et doux. Elle lui prit l’index pour se caresser le mamelon. « Je suis désolée », murmura-t-elle d’une voix rauque et haletante.

Juste avant de perdre connaissance, Shimon vit du sang. Partout. Le sang sur la poitrine du fou qu’il avait tué, le sang sur les dalles de la sacristie où il avait massacré le curé et sa bonne. Il sentit du sang dans sa bouche, son propre sang qui gargouillait chaque fois qu’il respirait.

Comme quand il avait cru mourir.

Mais cette fois il n’eut pas peur.

“Quel idiot”, pensa-t-il seulement.

Puis tout devint noir.

Il se réveilla le matin, un peu avant l’aube, engourdi, la tête lourde et la vue brouillée. Il n’avait plus de bottes et plus de manteau. Ses chevilles étaient enchaînées à la barre de la grange, à côté des cinq prisonniers. Il vomit.

« Y en a un qui s’est bien amusé, cette nuit », dit un des forçats en riant. Les autres se mirent à rire et les gardes aussi.

« Alessandro Rubirosa…, déclara alors le capitaine des gardes qui tenait son certificat de baptême, tu es accusé d’avoir violé une jeune fille vierge et d’avoir tenté de la tuer. Pour cette raison tu seras emmené dans la prison de Tolentino et tu y seras jugé par une cour ecclésiastique. As-tu quelque chose à dire pour ta défense, muet ? » Et il éclata de rire. Puis il se tourna vers ses hommes. « Chargez-le dans la voiture. On part.

— Allez, debout », ordonnèrent les gardes aux prisonniers. Un des gardes avait dégainé son épée, pendant qu’un autre ouvrait le cadenas qui les maintenait attachés à la barre. On les fit mettre en rang et on les poussa vers le coche pénitentiaire.

Aussitôt dehors, Shimon vit la fille, un peu à l’écart, qui le cherchait du regard. Leurs yeux se rencontrèrent. Elle fit quelques pas en avant et vint près de lui.

« Promets-moi que tu penseras à moi », lui dit-elle.

Shimon la regarda d’un œil glacé. À la lumière du jour elle paraissait plus marquée que la veille. Elle avait sur son visage pâle des cernes sombres soulignés par de petites rides. Ses lèvres étaient moins rouges et moins pleines, son attitude moins effrontée, ou fatiguée, ses épaules moins droites. Et ses yeux brillaient d’une lumière lointaine, triste et mystérieuse à la fois.

Shimon, en la regardant droit dans les yeux, ouvrit grand la bouche et hurla. Le sifflement lancinant atteignit la fille en pleine face.

Un garde lui donna une grande poussée dans le dos, un autre le frappa au visage avec la poignée de son épée.

Tandis qu’il marchait vers le coche pénitentiaire, attaché aux autres prisonniers qui ricanaient et faisaient des commentaires vulgaires, Shimon sentait son corps transi de froid et de fatigue, son esprit encore embrumé par la drogue. Ses pieds nus enfonçaient dans la terre humide, glacée. Il avait dans la bouche le goût familier du sang.

Il se retourna pour regarder la fille : “Oui, je penserai à toi”, lui dit-il mentalement.

Les gardes l’enchaînèrent au banc.

« On aurait dû le tuer, dit la fille au vieux, suffisamment fort pour que Shimon entende.

— Il te fait si peur que ça ? demanda le Général, en riant.

— Il me fait horreur.

— C’est trop dangereux de les tuer, tu sais bien. »

La fille fixait Shimon. Et Shimon la fixait.

Les gardes refermèrent la portière.

“Je penserai à toi”, répéta Shimon intérieurement.

La voiture partit. Peu après, le prisonnier qui gémissait le soir précédent se courba sur le banc ; il respirait difficilement.

« Dépêche-toi de mourir, mon mignon, tu me fatigues », fit un des prisonniers.

Les autres rirent. Pas Shimon.

Après une demi-heure, les gémissements s’amplifièrent.

« Dépêche-toi de crever, dit un des forçats.

— Tu veux un coup de main ? », ajouta celui qui était assis à côté. Et il lui envoya un grand coup de coude dans l’estomac.

De nouveau tous se mirent à rire, sauf Shimon.

« Ça te fait pas rire, connard de muet ? », dit le prisonnier assis en face de lui, qui se pencha et lui cracha au visage.

Shimon ne bougea pas.

Comme ils arrivaient au sommet d’une hauteur couverte d’une hêtraie, la respiration de l’homme se transforma en râle. Il poussa un dernier et long soupir, et demeura inerte, ballotté par les cahots de la voiture.

« Eh, il a fini par crever, hurla aux gardes le prisonnier enchaîné à côté de lui. Jetez-le aux loups ! Je veux pas voyager avec un cadavre ! »

Le coche s’arrêta. La portière s’ouvrit.

À ce moment-là, un trait d’arbalète traversa de part en part la gorge du garde qui venait d’ouvrir. Depuis l’intérieur de la voiture, Shimon et les autres prisonniers entendirent des cris, des chocs sourds. La terre tremblait sous les sabots de nombreux chevaux. Il y eut des jurons et des prières. Puis tout se tut.

Soudain, un visage creusé par la faim, laid et inexpressif, s’encadra dans la portière. Derrière lui une dizaine d’hommes souillés de sang. « T’es libre, chef », dit l’individu au visage creusé.

Celui que tous croyaient mort se releva.

Un des bandits monta dans le coche et lui détacha les chevilles. « Ça fait plaisir de te revoir, chef », dit-il.

L’homme ne répondit pas. Il s’empara du couteau que l’autre portait à sa ceinture et, toujours sans un mot, égorgea le prisonnier qui lui avait donné un coup de coude dans l’estomac. Puis il descendit du coche et dit à ses hommes : « Tuez-les tous ».

Un


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des bandits monta et enfonça sans hésitation son épée dans la poitrine du premier prisonnier, assis à côté de Shimon.

« Pas lui, dit le chef des bandits en revenant à cheval et en désignant Shimon. Je sais pas pourquoi t’as pas ri, muet… mais aujourd’hui c’est ton jour de chance. »

Les bandits achevèrent les prisonniers, lancèrent à Shimon les clés du cadenas et partirent au galop.

Shimon se libéra, descendit et chercha le capitaine des gardes. Un trait d’arbalète lui était entré par l’œil gauche et ressortait à l’arrière du crâne. Shimon le trouva comique à voir. Il fouilla dans ses poches et récupéra son certificat de baptême. Puis il trouva une pièce d’or, qu’il reconnut : c’était un de ses sept florins, la part du butin qui revenait au capitaine. En fouillant les autres gardes, il trouva un second florin, qu’ils avaient sans doute l’intention de se partager plus tard en le dépensant dans une taverne en compagnie de quelque putain. Cela voulait dire que le Général et la fille avaient les cinq autres.

Il ôta les bottes du capitaine, tapa des talons sur le sol. Les éperons tintèrent. Les bottes lui allaient bien. Il lui prit ses gants de cuir, jeta sur ses épaules sa cape aux armes du pape et se coiffa du casque léger.

Il entendit un gémissement et se retourna. Un des gardes tendait le bras vers lui. « Au secours… aide-moi… » Ce n’était qu’un gosse. Shimon s’agenouilla près de lui et lui tint la tête entre les mains, la posant contre sa poitrine.

Puis, d’un geste sec, il lui tordit le cou.

Il ramassa une épée ensanglantée, une arbalète et des traits puis détacha les chevaux flamands attelés, donna une claque sur leur puissant postérieur et les regarda s’éloigner. Il saisit par la bride le cheval d’un garde, un hongre blanc qui avait de larges rayures de sang sur l’encolure. Il le nettoya, le calma et monta en selle. Un petit coup léger des éperons du capitaine, et le cheval partit.

“J’arrive”, pensa Shimon en se dirigeant vers l’auberge.

22

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Le lendemain matin, Mercurio et Benedetta flânaient sur le pont du Rialto en réfléchissant à un moyen de voler des vêtements neufs, quand ils furent approchés par un jeune homme qui avait un bandage sur l’œil.

« Suivez-moi, on va voir Scarabello », dit le borgne.

Ils descendirent du pont et tournèrent tout de suite à gauche, longeant le Grand Canal sur la fondamenta de riva [6] del Vin. Pour éviter de s’enfoncer dans la boue, ils essayaient de marcher sur les vieilles poutres de bois, généralement dédiées au roulage des tonneaux de vin, qu’on déchargeait à cet endroit pour fournir toutes les maisons et les auberges de Venise. Ils prirent le ramo del Fondego, tournèrent à gauche et se retrouvèrent sur le campo [7] San Silvestro.

Scarabello était debout, bras ouverts en croix, devant la boutique d’un fourreur. Dans l’air humide s’élevait l’horrible puanteur des acides de tannerie. Scarabello était vêtu d’une grande et épaisse fourrure. Deux apprentis s’affairaient autour de lui, tenant un pinceau qu’ils trempaient dans une boîte en fer-blanc remplie de teinture noire. Mercurio remarqua qu’à certains endroits, sur lesquels les apprentis insistaient, la fourrure était marron. Difficile de savoir de quel animal il s’agissait. Le poil, hirsute, aurait pu être aussi bien du poil de chien que d’ours. Scarabello mordait de temps en temps dans un morceau de viande planté sur la pointe d’un couteau. Trois de ses hommes, que le borgne rejoignit, étaient assis à l’écart sur des pierres blanches qui dépassaient du mur d’une maison.

« Alors, c’est comment, Venise ? », fit Scarabello quand Mercurio se présenta devant lui. Il n’eut pas un regard pour Benedetta.

« Pleine de volaille à plumer, à ce qu’il me semble », répondit Mercurio. Et il fut encore une fois frappé par la couleur de ses cheveux, presque blancs.

« Et qu’est-ce qui te fait penser que tu peux les plumer ? demanda Scarabello.

— J’imagine que j’ai besoin de ta permission. »

Scarabello approuva d’un sourire. Puis il se tourna vers les deux apprentis, agacé. « Alors, c’est bientôt fini ? »

Ils ne répondirent pas, mais le fourreur sortit précipitamment de sa boutique pour vérifier l’état des opérations. Il hocha la tête. « Messer  Scarabello, ce n’est pas du travail bien fait, se lamenta-t-il. Il faut fixer la teinture.

— Pas le temps, répondit Scarabello d’un ton sec. C’est bientôt fini ?

— C’est presque terminé », dit tristement le fourreur.

Scarabello fit un signe pour le chasser. Puis il prit une bouchée de viande. « Alors, explique-moi ce que tu voudrais faire, demanda-t-il à Mercurio.

— Je veux des vêtements neufs pour nous deux. Avec ceux-là, on nous renifle à une lieue de distance. »

Scarabello ne fit aucun commentaire.

« Moi je suis un bon escroc, je te l’ai dit, et elle, un bon guetteur, fit Mercurio. Tu nous dis ce que… »

Scarabello le fit taire d’un geste de la main. « Ça suffit, dit-il aux apprentis.

— C’est fini, messer  Scarabello, dit l’un des deux.

— Mais faites attention, si jamais…, commença l’autre.

— Va au diable », le coupa Scarabello, qui fit signe à Mercurio de le suivre. Il se glissa dans l’étroite calle del Luganegher. Ses hommes suivirent. Benedetta aussi. Scarabello marcha d’un pas vif jusqu’au campo Santo Aponal, où il s’arrêta et indiqua à Mercurio une boutique misérable, déserte. « Il y a cinq ans, là-dedans, est né un monstre à deux têtes, quatre bras et trois jambes. Un garçon et une fille collés l’un à l’autre. C’étaient les enfants du marchand de légumes. » De son couteau qui portait encore le morceau de viande, il désigna un homme penché sur le comptoir. « La fille, ils l’ont appelée Maria, le garçon Alvise. Ils ont survécu une heure. Après, un docteur a emmené le monstre et l’a fait embaumer. Depuis ce jour, plus personne n’est entré dans cette boutique. »

Mercurio regarda l’homme dans son magasin. « Et pourquoi il reste ouvert, alors ?

— Parce que maintenant il travaille pour moi. Tu lui porteras un tiers de ce que tu gagnes. Et lui il me le donnera.

— Un cinquième », fit Mercurio.

Le ciel se couvrit de nuages. Un vent humide se leva. Un coup de tonnerre résonna, comme un grondement sinistre.

« Tu n’es pas en position de négocier, mon garçon.

— Un quart.

— T’es dur d’oreille ? »

Mercurio balança la tête. « D’accord.

— Mais ça m’étonnerait que tu me rapportes beaucoup, dit Scarabello en souriant, tourné vers ses hommes qui ricanèrent, amusés. T’as pas l’air d’être un grand voleur. En tout cas t’as pas les idées bien claires.

— Je suis très bon dans l’arnaque, répliqua Mercurio, vexé. Et je suis le roi du déguisement.

— Et en bon Romain, tu es modeste… comme un pape ! »

Les hommes de Scarabello se mirent à rire.

Quelques gouttes de pluie clairsemées commencèrent à descendre d’un ciel de plomb.

« Vous faites un très mauvais couple, dit Scarabello, montrant seulement qu’il avait remarqué la présence de Benedetta. Quelle est la première règle pour être un bon guetteur ? », demanda-t-il.

Mercurio haussa les épaules, comme si la chose ne l’intéressait pas, et répondit : « De ne pas se sauver en laissant son comparse dans la merde quand les choses tournent mal.

— Ça, c’est la règle de base, dit Scarabello. Mais un bon guetteur… doit passer inaperçu.

— Évidemment », fit Mercurio, comme si cela allait de soi.

La pluie augmenta d’intensité mais Scarabello resta au milieu du campo . À Benedetta, il dit : « Toi, tu ne passes pas inaperçue. Tu es trop mignonne ».

Le visage de Benedetta s’éclaira et elle sourit.

« Idiote, c’est un défaut, dit Scarabello.

— Idiote, répéta Mercurio, d’un air supérieur.

— Et si un guetteur attire trop l’attention, on fait quoi ? fit Scarabello, tandis que la pluie devenait de plus en plus forte.

— On en change », dit Mercurio avec un rire. Mais il vit que Scarabello ne riait pas. « Je plaisante. Je veux dire… j’ai compris…

— T’es un comique, toi, dit Scarabello.

— Bon, je veux dire… s’il est trop voyant…, bredouilla Mercurio, cherchant une solution pour ne pas devoir reconnaître qu’il n’en savait rien. Si elle est trop mignonne on la retaille au couteau, non ? Et de nouveau il rit.

— Tu dois exploiter son défaut, imbécile.

— Imbécile, répéta Benedetta.

— Exploiter son défaut. C’est ce que je voulais dire… » marmonna Mercurio, en rougissant.

Scarabello secoua la tête. Ses cheveux, trempés par la pluie, bougèrent comme les tentacules d’un extraordinaire animal blanc. « Tu dois le rendre encore plus évident, de manière que ça devienne un motif de distraction. Ce type de guetteur ne contrôle pas les pigeons discrètement, comme un guetteur normal : il les contrôle… en se débrouillant pour que les pigeons le regardent. Tu me suis ?

— Non, reconnut Mercurio, vaincu. Ça donnerait quoi, en pratique ? »

Scarabello alla vers Benedetta et lui défit les cheveux. De sa main libre, il dénoua le corsage qu’elle avait sous sa robe et le replia à l’intérieur, de manière à lui dénuder la poitrine. Mais il ne s’arrêta pas là et déchira un peu du tissu, qu’il replia aussi vers l’intérieur pour élargir le décolleté jusqu’à ce qu’on voie le bout rose de ses mamelons. Il se tourna vers Mercurio. « T’as compris, maintenant ? Utilise ce que tu as. Ils regarderont ses tétons et toi, tu auras le champ libre… comique. »

Mercurio hocha la tête. Il était trempé comme une soupe. Il vit que les hommes de Scarabello fixaient le décolleté de Benedetta. « Vous devez la respecter. Elle est vierge », dit-il.

Benedetta le regarda avec étonnement et rougit. Puis, gênée, elle lui donna une bourrade sur l’épaule.

Scarabello hocha la tête. « J’en ai plein les couilles de prendre l’eau par votre faute », dit-il et il entra dans la boutique du marchand de légumes.

Celui-ci s’inclina aussitôt en signe de respect quand Scarabello et ses hommes se faufilèrent à l’intérieur. Il n’y avait quasiment pas de marchandise. La boutique était une grande pièce froide au sol de planches brutes et aux murs passés à la chaux, avec juste quelques légumes dans de drôles de corbeilles noires comme le brouillard. Le marchand ne semblait pas avoir peur de Scarabello, il y avait plutôt de la reconnaissance dans ses yeux. Il prit une cassette fermée par un étrange cadenas à cylindre et tendit à Scarabello une poignée de pièces, que celui-ci empocha sans les compter, avant d’y récupérer quatre pièces d’argent. « Tiens, te voilà payé », dit-il.

L’autre lui baisa la main, les yeux brillants. « Merci, que Dieu te bénisse, toujours et pour l’éternité. »

Scarabello retira sa main, mais doucement. Du bout de son couteau il désigna Mercurio. « Paolo, à mon avis ce comique ne nous rapportera pas grand chose, mais il est engagé. » Il mordit dans son morceau de viande. Du jus lui coula sur le menton, qu’il essuya avec la manche de sa fourrure : il se retrouva avec un grand trait noir courant d’une joue à l’autre sous son nez.

La pluie avait dissous la teinture et sa fourrure était redevenue marron par endroits. Mercurio regarda par terre. Il y avait une flaque noire aux pieds de Scarabello. Aucun de ses hommes n’osa dire quoi que ce soit.

« Ça te va bien, la moustache », dit Mercurio en éclatant de rire.

Scarabello, surpris, le regarda sans comprendre.

Le borgne réagit le premier. Il se mit face à Mercurio, le prit au collet et le repoussa, avec violence. « Ferme ta gueule, connard. »

Mercurio s’agrippa d’abord à ses hanches puis se retrouva contre un des compères, qui l’attrapa par le cou et le rudoya. Mercurio s’agrippa aussi à lui pour ne pas tomber, l’étreignant presque. L’homme le repoussa avec hargne vers un autre, qui l’attrapa comme si Mercurio était une balle, le souleva en l’air et le jeta au sol devant Scarabello. « Demande pardon, fumier ! »

Benedetta retenait son souffle. Paolo regardait ailleurs.

Mercurio trempa le doigt dans la flaque d’encre et se dessina deux moustaches. « Maintenant on est pareils. » Il éclata de rire, sans pouvoir se retenir. « Mais les tiennes sont bien plus grosses…

Ferme ta gueule, connard », fit le borgne, et il s’apprêtait à lui donner un coup de pied quand Scarabello, ôtant le morceau de viande de son couteau, le lui lança en plein visage.

Le borgne protesta. « Mais…

— C’est à toi de fermer ta gueule ! » Puis Scarabello pointa son couteau vers Mercurio. « Relève-toi », ordonna-t-il. Et au marchand : « Paolo, apporte-moi un miroir ».

L’homme se précipita dans l’arrière-boutique et revint avec un vieux miroir.

Scarabello se regarda. Puis il fixa le borgne. « C’est qui le connard ? Toi ou lui ? dit-il, l’air sombre. Tu m’aurais laissé sortir comme ça, toi, espèce d’imbécile, de peur de me le dire ? cria-t-il. Il dévisagea ses autres hommes. Crétins ! »

Ils baissèrent les yeux.

Scarabello se nettoya avec le linge que lui avait tendu Paolo. Puis il le passa à Mercurio, avec un sourire amusé. « Va chez le tailleur du théâtre de l’Anzelo. Il est à moi. Dis que c’est Scarabello qui t’envoie. Si quelque chose te convient, tu le prends. » Il lui donna une pichenette sur la joue. « Je te salue, comique.

— Un instant, Scarabello, dit Mercurio. On peut parler des comptes ? Je te dois un tiers de ce que je vole, c’est ça ? »

Scarabello le regarda, perplexe.

Mercurio alla au comptoir et y posa un couteau, une bourse de velours vert dans laquelle tintèrent des pièces de monnaie, et un foulard rouge. Il regarda le marchand de légumes. « Alors, ça fait combien, Paolo ? Je dois donner ma part au patron.

— Eh, c’est ma bourse ! s’exclama le borgne.

— Et c’est mon foulard ! fit un autre des hommes.

— Mon couteau, espèce de fils de pute ! », dit le troisième. Scarabello se claqua la cuisse et partit d’un éclat de rire sonore. « Tout compte fait, il va peut-être nous rapporter quelque chose, ce comique ! » Il se tourna vers ses hommes. « Il vous a plumés comme des volailles ! Vous vous imaginiez lui faire peur, et lui il vous faisait les poches ! Grands couillons ! » Il les attrapa par le collet, l’un après l’autre, et leur passa sa manche de fourrure sur le visage, les barbouillant de noir. « Et gare à vous si vous vous nettoyez. Jusqu’à ce soir ! Allez, volaille, prenez vos affaires. » Puis il sortit de la boutique.

La pluie avait cessé et un soleil capricieux faisait une apparition entre les nuages. Le rire de Scarabello retentit dans tout le campo Santo Aponal.

« Je ne l’ai jamais vu rire d’aussi bon cœur, dit Paolo quand les hommes de Scarabello s’en furent allés. Mais j’ai cru qu’ils allaient te tuer, mon garçon. » Il regarda les quatre pièces d’argent qu’il avait dans la paume de la main. « Ne te méprends pas, je suis pas en train d’en dire du mal. Si Scarabello n’avait pas été là, je serais mort. Personne n’achète rien au père d’un monstre. Les gens s’imaginent qu’en achetant chez moi la malédiction va retomber sur eux. » Ses yeux se voilèrent. « Ma femme a eu tellement peur de ce qui l’attendait qu’elle a dit aux curés que c’était ma faute si le monstre était né, parce que je trafiquais avec le diable. Ils m’ont excommunié, ils ont annulé notre mariage et maintenant elle fait la bonne chez les frères, tu vois un peu… C’est pourtant elle qui les a mis au monde, mes enfants, Maria et Alvise, collés l’un à l’autre, les pauvres petits… C’était pas un monstre, tu comprends ? C’étaient juste deux pauvres petits. » Paolo n’essuya pas ses larmes, comme s’il était habitué à sentir ses joues mouillées. « Scarabello est le seul qui ne m’ait pas abandonné. C’est quelqu’un de bien, meilleur que quiconque ici. Tu crois qu’un type comme lui a besoin d’un type comme moi ? »

Mercurio et Benedetta étaient embarrassés. Ils ne savaient que répondre. Ils bafouillèrent quelques phrases de circonstance, puis se firent expliquer où se trouvait le théâtre de l’Anzelo et se faufilèrent au milieu des gens qui encombraient les calli .

« Scarabello a dit que j’étais mignonne, fit Benedetta.

— Non, il t’a traitée d’idiote, plaisanta Mercurio.

— Et toi d’imbécile.

— Un imbécile grâce à qui nous aurons des vêtements qui ne puent pas le poisson.

— Te monte pas la tête, t’as juste eu de la chance. »

Ils se lancèrent des bourrades et se mirent à rire. Celui qui les aurait regardés sans connaître leur histoire les aurait pris pour deux enfants insouciants.

Sur le campo dei Sansoni, là où la foule se pressait autour d’un vendeur ambulant d’oiseaux rares arrivés tout droit selon lui du Paradis terrestre, Mercurio aperçut tout à coup une tête pointue, chauve et familière. Il sentit son cœur accélérer dans sa poitrine.

Il appela : « Donnola ! »

L’autre ne l’entendit pas et poursuivit son chemin, marchant d’un bon pas.

« Donnola ! », appela encore Mercurio, en agitant le bras en l’air. « Tu te rappelles qui c’est ? dit-il à Benedetta. Suivons-le.

— Qu’est-ce que t’en as à faire de ce débile ?

— Je veux lui dire bonjour. C’était l’assistant du docteur.

— Et qu’est-ce que t’en as à fiche du docteur ? Allons au théâtre de l’Anzelo. » Et elle le tira dans la direction opposée.

« Lâche-moi ! », dit Mercurio en se dégageant avec une fougue excessive. « Vas-y, je te rejoins », et il commença à courir derrière Donnola. C’était un lien possible avec Giuditta, se disait-il, ému.

Benedetta resta immobile un instant puis courut à son tour.

Mercurio poussait les gens, cherchant à se frayer un chemin, et s’enfila dans une rue étroite au fond visqueux. Par moment, il apercevait la tête de Donnola et criait alors son nom, en faisant de grands signes de bras.

Ils allaient le rattraper quand Donnola se retourna. Il vit un jeune homme qui criait son nom et faisait des gestes qui lui parurent agressifs. Il accéléra donc le pas et avec sa connaissance des raccourcis, le sema rapidement.

Quand Mercurio arriva sur la riva del Vin, il vit que Donnola était monté dans un bateau, désormais hors d’atteinte. Et dans le même bateau, presque au milieu du Grand Canal, il y avait le docteur. Et avec lui sa fille.

« Giuditta… », dit tout bas Mercurio tout bas, qui eut un coup au cœur. Il se mit à courir le long des quais boueux, avec de grands gestes des bras. « Giuditta ! hurla-t-il, Giuditta ! »

La jeune fille se retourna.

Mercurio ne savait pas si elle l’avait reconnu. Mais il pensa que oui parce que, malgré la distance, leurs regards s’enlacèrent. Du moins voulut-il le croire, tandis qu’il s’arrêtait, épuisé, souillé de boue jusqu’aux genoux.

« Giuditta ! », cria-t-il de toutes ses forces.

La jeune fille ne le quittait pas des yeux mais ne faisait ni signes ni gestes.

« Giuditta… », répéta Mercurio, haletant.

Un peu en arrière, Benedetta avait tout vu. Elle retint rageusement ses larmes et se mordit les lèvres, jusqu’à les faire saigner.

Elle ressentit une haine profonde pour la fille du docteur.

23

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« Père, te rappelles-tu le jeune prêtre qui a voyagé avec nous ? dit Giuditta comme la barque virait, abandonnant le Grand Canal.

— Mercurio. Oui, répondit Isacco, distrait.

— J’ai l’impression que je viens de le voir nous faire des gestes sur la rive…, dit Giuditta. Sauf qu’il n’était plus habillé en prêtre. »

Isacco se retourna, soudain attentif. « Ah…, acquiesça-t-il, cherchant à gagner du temps. Eh bien… à cette distance tous les garçons se ressemblent, mon enfant. Ça ne pouvait pas être lui. »

Giuditta, en revanche, savait que c’était Mercurio. Dès qu’elle l’avait vu, elle avait senti son cœur oppressé, comme si quelqu’un appuyait dessus avec sa main, et l’instant d’après elle s’était sentie heureuse. Depuis qu’ils s’étaient pris par la main elle n’avait pas cessé de penser à lui, même si elle essayait d’éloigner cette pensée. Elle ne répondit pas à son père et se contenta de regarder vers le Grand Canal, presque complètement caché maintenant par un petit palais de marbre jaune et vert. Elle ne comprenait pas pourquoi elle n’avait pas répondu à ses gestes. De tout son être elle l’aurait voulu, et pourtant elle était restée immobile, pétrifiée.

Donnola avait fini par reconnaître le jeune homme qui lui courait après, et par rire de sa propre peur. Il allait le dire, confirmant ce que pensait Giuditta, quand il sentit qu’on le tirait par la manche.

« Évitons ce garçon, lui murmura Isacco à l’oreille. C’est une source d’ennuis. » Puis il se tourna vers sa fille. Giuditta ne le regardait pas. « On est encore loin ? demanda-t-il à voix haute au batelier.

— On arrive. À la moitié du rio  de la Madoneta, vous descendez et vous faites un petit bout de la salizada [8] San Polo. La maison d’Anselmo del Banco est la plus grande et la plus riche. » Puis l’homme hocha la tête et marmonna à mi-voix : « Une vraie sangsue, cet Anselmo.

— Tu sauras qui appeler si t’as besoin d’une saignée, dit Donnola. Maintenant tais-toi et rame. Le docteur te paie pas pour insulter ses amis, tête de nœud. »

La barque accosta au quai près d’une amarre, et les passagers descendirent. En quelques pas, ils furent sur le campo San Polo, dallé, avec un beau puits couvert au milieu. Des hommes avec de grands balais et de larges pelles de bois s’affairaient à ramasser les ordures.

« Le mercredi, c’est le marché », expliqua Donnola. Puis il pointa du doigt un joli petit palais à deux étages, presque en face de l’église. « C’est là qu’il habite. Anselmo del Banco est un homme très puissant, et en plus, très riche, dit-il avec des airs de conspirateur. Il y a cinq ans, le frère Ruffin est venu sur ce campo  prêcher contre les Israélites devant deux mille personnes, et il paraît que votre cher banquier a protesté auprès du Conseil des Dix et que le Conseil a éloigné le frère de Venise. Vous n’avez qu’à lui demander. »

Devant la porte d’entrée, Isacco regarda Donnola d’un air gêné. « Je suis désolé mais… », commença-t-il à dire.

Donnola rit. « Je sais, je suis un goy  et je peux pas entrer chez le banquier. » Il rit de nouveau. « Vous en faites pas, Docteur. C’est pas la mer à boire si pour une fois c’est un chrétien qui peut pas entrer quelque part, vous croyez pas ? »

Isacco sourit, amusé. Ce Donnola lui plaisait.

Il frappa. Un serviteur en livrée ouvrit.

« Je suis Isacco da Negroponte et voici ma fille Giuditta. Asher Meshullam nous attend. »

Le serviteur s’inclina, s’écarta pour les laisser entrer puis referma la porte sans un regard pour Donnola. Toujours en silence, il se dirigea vers une cour intérieure où poussaient des orangers et des cédrats. Au milieu, sous une tente de soie jaune et rouge, un petit homme maigre était assis à une table, les mains tendues, paumes ouvertes, vers un brasier posé au centre d’où se dégageait une tiédeur agréable.

« Assieds-toi », dit l’homme à Isacco. Il avait une voix légère, presque féminine, mais une grande force émanait de lui.

« Asher Meshullam, c’est un honneur d’être reçu dans votre maison, dit Isacco.

— Assieds-toi », répéta le banquier, et il donna une petite tape sur un fauteuil damassé à côté de lui. Puis il s’adressa à Giuditta. « Peut-être veux-tu voir de plus près ces plantes exotiques. Les plus grandes sont des citrus medica . Les autres sont des oranges douces. Le climat de Venise n’est pas le meilleur pour ces plantes qui aiment le soleil. C’est pourquoi tu les vois un peu éteintes. Mais comme nous autres les Juifs, elles sont fortes et capables de s’adapter. »

Isacco fit signe à Giuditta d’obéir puis s’assit.

Giuditta eut un sourire distant. Les plantes d’Asher Meshullam ne l’intéressaient pas. Mais elle était heureuse d’être un peu seule avec ses pensées. “Je te retrouverai”, lui avait dit Mercurio. Et il l’avait retrouvée, il avait crié son nom. Mais pourquoi n’avait-elle pas répondu ? Pourquoi n’avait-elle pas crié le nom de Mercurio ? Pourquoi n’avait-elle pas dit à son père de faire accoster le bateau ? Giuditta n’avait la réponse à aucune de ces questions. « Parce que j’ai peur », murmura-t-elle en caressant la feuille lisse d’un oranger. Puis, d’un geste de colère, elle l’arracha. « Parce que je suis une petite fille. » Elle se tourna vers son père et Asher Meshullam. Personne ne l’avait vue. Elle laissa tomber la feuille. « Parce que je suis une petite fille », répéta-t-elle tout bas. Et elle se dit qu’à Venise elle deviendrait une femme.

Aussitôt seul avec Isacco, le banquier avait repris. « Tu sais comment on appelle les oranges ? Des portogalli [9]. Certains illustres médecins, tes collègues, soutiennent que manger des portogalli , quand on en a, peut aider les marins à se préserver du scorbut. Qu’en penses-tu ? »

Isacco savait qu’aucune des questions de celui qui était le chef incontesté de la communauté israélite vénitienne, mais aussi le principal banquier des territoires de la Sérénissime, y compris sur la terre ferme, n’était posée sans raison. « Si d’illustres savants soutiennent cette théorie, comment un simple médecin comme moi pourrait-elle la réfuter ? »

Le banquier le regarda intensément, sans sourire mais sans trop de sérieux. « En mer, il y a plus de superstitions que de science. J’ai entendu parler de certaines amulettes prodigieuses… » Et il fixa de nouveau Isacco de ses petits yeux acérés, noirs comme de la poix.

Isacco haussa les épaules, en signe d’ignorance. Mais l’allusion au Qalonimus n’était pas un hasard. Le banquier lui envoyait un message.

Asher Meshullam fit un signe au serviteur, qui prit une cruche d’argent bosselé à poignée d’os, et remplit de vin deux calices en verre soufflé à bordure d’or fin. Le banquier leva le sien. « Il est casher , dit-il. Tu te conformes à la Loi, n’est-ce pas ? »

Cette question aussi était une mise à l’épreuve. Si Asher Meshullam gouvernait son peuple et traitait d’égal à égal avec les puissants de Venise, c’est qu’il voyait plus loin que le bout de son nez. Ce n’était pas le moment de mentir effrontément. « Asher — dit-il avec modestie et orgueil à la fois, parce qu’il avait appris que c’était le mélange idéal pour simuler la sincérité —, si je devais suivre à la lettre les six cent treize mitzvot  et les appliquer chaque jour, je n’aurais plus le temps, je crois, de respirer et de travailler. El-Shaddai , le Tout-Puissant, est miséricordieux avec son serviteur. Il sait que mon cœur est pur… autant qu’il peut l’être. Et s’il m’arrive d’avoir dans mon verre du vin non casher , je dois vous avouer que je le bois quand même. Ce qui est sûr, c’est que je ne mange ni porc ni viande impure. »

Le banquier eut un sourire d’approbation. Il trempa à peine les lèvres dans le verre et le reposa sur la table. « Il y a quelques jours, au port, il y avait un équipage macédonien, reprit-il avec cette façon de parler au hasard de la conversation. Ils parlaient d’un escroc juif qui avait une fille de l’âge de la tienne.

— Ah oui ?

— Ils disaient que cet escroc n’avait pas payé le voyage et les avait roulés.

— Ah, attendez…, fit Isacco en se touchant le front de l’index, comme s’il se rappelait tout à coup quelque chose. On m’a raconté l’histoire autrement. On m’a dit que le Juif les a payés de trois belles malles remplies de cailloux. »

Asher Meshullam rit doucement, satisfait. Il commençait à apprécier son interlocuteur. « Bizarres, ces Macédoniens, dit-il. Qu’ont-ils l’intention d’en faire, de tous ces cailloux ?

— Qui sait ? fit Isacco en hochant la tête. Autant de pays, autant d’usages. »

Asher Meshullam eut un rire amusé, mais bref. « Mon seul souci est que ce Juif puisse être un escroc. Vois-tu, l’équilibre avec les Vénitiens est plutôt instable, particulièrement ces derniers temps. Nous n’avons pas besoin de conflits.

— Je comprends. Mais je crois que ce Juif n’existe pas. Il n’est que le fruit de l’imagination d’une bande d’ivrognes macédoniens. À mon avis, une fois la galère partie, vous n’en entendrez plus parler.

— Comment es-tu arrivé ici ?

— Escorté par la bénédiction de Ha-Shem , qu’il soit toujours loué, et par voie de terre, en usant bien deux paires de chaussures, puisqu’il ne nous est pas permis d’aborder dans la lagune.

— Par voie de terre, donc ?

— Par voie de terre », répéta Isacco, sans baisser le regard et en soutenant l’examen des petits yeux d’Asher Meshullam.

Il y eut un long silence. Puis le banquier parla : « C’est ce que je dirai de toi à la communauté et aux Cattaveri [10].

— Vous le direz parce que telle est la vérité.

— Je le dirai, Isacco, dit Asher Meshullam en lui serrant le bras de sa main, parce que telle doit être la vérité. »

Isacco acquiesça. Le message était clair. Asher Meshullam n’avai


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t pas cru un seul mot de ce qu’Isacco avait dit. « Qu’il en soit donc ainsi. Amen .

— Amen Selah , répondit le banquier, qui ôta la main du bras d’Isacco et sourit. Tu es le fils du médecin du bailo  de l’île de Negroponte. Ce sera ta garantie ici. »

Isacco pencha la tête, en signe de respect et d’humilité. « Que le Saint vous bénisse, Asher Meshullam.

— Apprends à m’appeler Anselmo del Banco, comme tout le monde en ville. Toi-même, tu ne t’appelles pas Isacco da Negroponte. Les Vénitiens aiment les mascarades, souviens-t-en.

— Je m’en souviendrai.

— Prends une maison parmi ton peuple, continua le banquier. La majeure partie d’entre nous habite aujourd’hui dans les quartiers de Sant’Agostin, Santa Maria Mater Domini  ou ici, à San Polo. Crois-moi, prends une maison parmi ton peuple et puisque tu es médecin, prends-la grande. Ainsi tu seras un grand médecin. Nous aimons les mascarades, nous aussi.

— Merci… Anselmo.

— Et maintenant, montre-moi les pierres dont tu me parlais dans ton message. Je verrai combien je peux t’en donner, fit Anselmo del Banco d’un ton affligé. Malheureusement je dois te dire que les temps sont durs… »

“Quand on fait affaire avec un banquier, il y a un prix à payer”, pensa Isacco. Il déposa sur la table les deux émeraudes, les deux rubis et le diamant. « On ne dirait pas à les voir comme ça, mais ce fut un grand poids de les apporter jusqu’ici, ces pierres, croyez-moi.

— Je te crois, Isacco da Negroponte. » Anselmo del Banco le regarda avec un sourire ouvert, presque de petit garçon. « Pourquoi penses-tu que nous, les Juifs, on l’a toujours dans le cul ? » Et il éclata de rire.

24

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« Anselmo del Banco dit que la Sérénissime voudrait créer un quartier réservé aux Juifs de Venise », dit Isacco, aussitôt sorti de la maison du banquier. Ce dernier avait estimé les pierres bien en dessous de leur valeur, mais lui avait tout de même signé une lettre de change pour une somme considérable.

« Et c’est un bien ? demanda Giuditta.

— Non, mon enfant. L’idée est de faire une sorte de chazer .

— De quoi ? intervint Donnola.

— Une sorte d’enceinte, répondit Isacco. Un sérail.

— Ah, c’est des bêtises, dit Donnola. Ça se fera jamais. »

Isacco haussa un sourcil. « Je suis heureux d’apprendre que tu connais mieux les affaires de la République qu’Anselmo del Banco, qui traite avec les notables de la Sérénissime. »

Donnola ne releva pas l’ironie : « La position privilégiée de cet usurier, docteur, montre seulement qu’en dépit de toute logique, certains finissent par se retrouver plus haut que des chrétiens comme moi, quoi qu’en disent les proclamations de la Sérénissime. Alors on en déduit que ce que dit la République est souvent un écran de fumée pour que le petit peuple se tienne tranquille. Et donc, cette histoire de sérail pour les Juifs est une connerie pure et simple, c’est moi qui vous le dis.

— Si c’est toi qui le dis, je ne peux que te croire, fit Isacco. Je transmettrai à Anselmo del Banco qu’il peut être tranquille. »

Donnola haussa les épaules. « Vous croyez ce que vous voulez, docteur. Moi, je vous ai donné mon avis.

— Allons, ne le prends pas mal, dit Isacco en riant, avec un clin d’œil à Giuditta.

— Je le prends pas mal. Mais vous savez quoi ? Votre usurier, il vous croira jamais. Et vous savez pourquoi ?

— Pourquoi ?

— Parce qu’avec tout votre respect, vous, les Juifs, vous aimez bien vous plaindre.

— Tu trouves ? fit Isacco, sentant monter une pointe d’irritation.

— Oui. Comme tous les marchands. Et vous êtes peut-être pas plus marchands que les autres, mais vous l’êtes sûrement pas moins. »

Isacco pensa à Anselmo del Banco et à l’estimation de ses pierres précieuses. Il avait pensé la même chose, lui aussi. Mais pas question de l’admettre devant un goy . « Je ne sais pas… », dit-il.

Donnola rit. « Vous le savez, vous le savez…

— J’ai l’impression que c’est toi qui sais tout, Donnola.

— Allons, ne le prenez pas mal », fit Donnola en imitant l’intonation du docteur quelques instants plus tôt.

Giuditta éclata de rire.

« Avec tout votre respect, docteur, vous les Juifs, vous croyez toujours être la cinquième roue du carrosse…

— Et ce n’est pas le cas ? demanda Isacco. Réponds sincèrement. »

Donnola le regarda. Tout à coup, ses paroles, qui n’étaient qu’une manière de dire, prenaient un poids autre que celui qu’il avait voulu leur donner. « Ben, par exemple…

— Je t’écoute.

— Les Turcs sont pires, dit Donnola, content d’avoir trouvé une échappatoire.

— Mais quel rapport ? Vous êtes en guerre avec les Turcs depuis toujours !

— Justement. Et on considère qu’ils sont pires que les Juifs.

— Donnola, il n’y a pratiquement pas de Turcs à Venise !

— Justement. Mais des Juifs, par contre, il y en a. Alors la cinquième roue du carrosse, c’est les Turcs, pas les Juifs », conclut Donnola avec satisfaction.

Isacco hocha la tête. « Bah… on ne peut pas discuter avec toi. »

Giuditta souriait, amusée.

« Tu te moques de ton père ? lui demanda Isacco.

— Je ne me permettrai pas, répondit-elle, souriant toujours.

— Mais que penses-tu de notre discussion ? », intervint Donnola.

Giuditta regarda son père et se serra contre lui. « Je pense que le docteur Isacco da Negroponte a trouvé un bel os à ronger.

— Cherchons une maison où habiter, dit Isacco, joyeux, en étreignant sa fille.

— Non, docteur. Nous devons d’abord parler avec le capitaine Lanzafame, je vous l’ai dit ce matin, ajouta Donnola. Il m’a donné rendez-vous à midi à son quartier général. Il a besoin de vos services.

— Et où est-il, ce quartier général ?

— Ici, derrière le Rialto, docteur.

— On dirait que tout tourne autour du Rialto.

— Parce que le Rialto est le cœur de la ville.

— Je croyais que c’était Saint-Marc.

— Saint-Marc, c’est pour les politiciens, les intrigants et les visiteurs.

— Bon, alors rendons-nous à ce quartier général, fit Isacco. Mais il ne m’a pas semblé voir de casernes.

— Qui a parlé de caserne ? se mit à rire Donnola. En temps de paix, le quartier général du capitaine, c’est la taverne delle Spade. »

Dans une calle  toute proche, la calle della Scimia, derrière la Pescheria Grande, se trouvait une taverne tenue par les sœurs de San Lorenzo, ainsi que le précisa Donnola avec dégoût. « Une taverne propre ! », ajouta-t-il, scandalisé.

La taverne delle Spade, quant à elle, n’avait pas du tout l’air tenue par des religieuses : un ivrogne était couché devant l’entrée, et une prostituée lui faisait tranquillement les poches.

« Ce serait mieux que votre fille attende dehors, docteur, suggéra Donnola.

— Hors de question, répliqua Isacco. Ma fille va là où je vais. Qu’est-ce qui te passe par la tête ? Regarde autour de toi…

— Oui, mais à l’intérieur…

— On n’en parle même pas. Fin de la discussion », dit Isacco d’un ton catégorique. Je ne veux pas la laisser dehors.

Donnola haussa les épaules, ouvrit la porte de la taverne et entra. Isacco le suivit et Giuditta leur emboîta le pas.

Une odeur nauséabonde les agressa aussitôt, pire que celle de la ruelle : un fumet pestilentiel à base de transpiration, de dattes pourries, de fruits écrasés sur le sol et recuits par l’humidité et le sel, de poisson avarié, de poix et de bois, et de latrines jamais nettoyées. Et sur tout cela flottait l’odeur tenace du vin rance. La taverne était grande mais obscure, bien qu’on fût en plein jour. Devant les fenêtres pendaient de lourdes tentures sombres et les flammèches des lampes à huile étaient si basses qu’on distinguait à peine les visages. Dans un coin, Giuditta vit un ivrogne pisser le long d’un mur sans que personne ne lui dise rien. Tandis qu’elle avançait en suivant son père, elle voyait par éclairs un sein, une jupe qui se relevait sur un cul blanc. L’air bruissait de paroles obscènes, de rires vulgaires, de soupirs, de jurons. On aurait dit l’antichambre de l’enfer, pensa Giuditta, mal à l’aise.

Elle s’arrêta quand elle vit une main de femme se glisser sous la houppelande d’Isacco et lui tâter le membre à travers le tissu de son pantalon. « Tu l’as bien grosse, mon amour », dit une voix, comme récitant un couplet. Puis de l’obscurité émergea le visage d’une prostituée passé au blanc de céruse, les joues et les lèvres fardées de pourpre. « Je te suce pour un quart de rouge et une pièce de six bagattins. Une bouche comme la mienne, t’as jamais essayé. » Elle approcha une lampe de son visage. Elle sourit et montra une bouche privée de dents, aux gencives rougies. Giuditta fit un pas en arrière et cria. La femme disparut dans la pénombre et l’on n’entendit plus que son rire, suivi d’un autre rire aviné.

« Ma fille ne peut pas rester ici. Où nous as-tu amenés ? lança Isacco à l’adresse de Donnola.

— Je vous l’avais dit, Docteur.

— Tu aurais dû être plus clair ! explosa Isacco. Et toi, attends-moi dehors ! ordonna-t-il à Giuditta en l’emmenant rapidement à l’entrée de la taverne. J’en ai pour un instant. Ne t’éloigne pas et ne parle à personne. » Il la regarda. Elle était pâle. « Donnola est un crétin, et toi tu ressembles à un fantôme », marmonna-t-il. Puis il s’encadra dans la porte et cria : « Capitaine Lanzafame ! »

L’espace d’un instant, le silence se fit dans la gargote. Puis le bourdonnement reprit. Mais une silhouette imposante sortit de l’obscurité. « Ah, tu es là », dit Lanzafame d’une voix empâtée par le vin. Sa chemise était sortie, ouverte sur une poitrine couverte de cicatrices violacées.

Derrière lui surgit Donnola. « Vous nous avez fait demander… », dit-il.

Le capitaine acquiesça. « Allons dehors. »

Quand ils furent à l’air libre, Isacco regarda Lanzafame. Il y avait un fond de tristesse dans son visage, et comme une vieille blessure dans ses yeux.

« T’avise pas de me juger, Juif », dit rudement le capitaine, le doigt pointé sur lui.

Isacco regarda la taverne et haussa les épaules. Des endroits comme celui-là, il en avait vu des dizaines. Il y avait passé des journées entières. Et des hommes qui noyaient leurs pensées dans le vin, comme le capitaine, il en avait vu des centaines. Il avait été ce genre d’homme, lui aussi. « Ce que vous faites ne m’intéresse pas. »

Lanzafame soupira. « Eh bien, moi, je vais te le dire. Et je vais le dire à ta fille, qui est si jolie. Je fais ce que je fais parce que celui qui a été à la guerre, il a perdu son âme, il l’a vendue au diable, les remords le tourmentent et il doit se souiller jusqu’à la fin de ses jours pour expier les péchés qu’il a commis. » Il regarda Isacco. Puis Giuditta. Et enfin, il éclata de rire. « C’est ce genre de couillonnades que tu veux entendre, Juif ?

— Cessez de m’appeler juif », dit Isacco.

Le capitaine Lanzafame acquiesça vaguement, sans parler. « J’ai besoin de ta science, dit-il ensuite. Quelqu’un… qui va très mal. » Il lui mit la main sur l’épaule et lui parla à l’oreille. Son souffle sentait le vin épicé. La prise sur l’épaule devint agressive. « Si tu la tues, docteur… je te tue. » Il le fixait de ses yeux brouillés par la boisson. « Et l’autre condition, c’est que tu peux pas refuser. » Il éclata de rire à nouveau. Puis, d’un pas instable d’homme ivre, il partit devant eux sans se retourner. « Allons-y ! », lança-t-il.

Arrivés dans la ruga dei Speziali, ils entrèrent par une porte délabrée et montèrent quatre étages d’un escalier étroit et sombre. Le logement du capitaine était une mansarde, sale et dans un grand désordre. Une servante qui avait du mal à marcher, vieille et grasse, était venue ouvrir. Elle ressemblait à une bonne de curé et paraissait plus sale encore que la maison. Le plancher de bois brut était recouvert d’un bon doigt de poussière et de boue séchée. Il y avait une odeur désagréable, de fluides corporels et de nourriture qui a tourné.

« Elle est muette », expliqua le capitaine en désignant la vieille femme.

La servante regarda Isacco et montra son oreille.

« On en a rien à foutre que tu entendes, dit Lanzafame. De toute façon, on a pas l’intention de te parler. Bouge-toi, gros cul. » Le capitaine se tourna vers Donnola et Giuditta. « Vous, vous attendez ici. »

La vieille escorta Isacco et le capitaine jusqu’à une chambre au fond d’un bref couloir. L’odeur y était encore plus forte. Une femme, la trentaine, était couchée sur un lit. Elle avait l’air souffrante. Pâle, elle transpirait. Sur le dos de sa main, qu’elle tenait hors des couvertures, s’étendait une large plaie, ouverte presque jusqu’à l’os. Plus haut, sur le bras, une autre pustule sanguinolente, mais moins profonde.

« C’est votre femme ? demanda Isacco.

— Qui ? Elle ? » Lanzafame partit d’un rire grossier. Presque méprisant. Mais, comme si tout à coup il n’était plus saoul, les yeux pleins d’émotion et la voix basse, il dit : « Sauve-la. Je t’en supplie ».

25

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Shimon avait décidé de ne pas chevaucher sur la route. Il voulait éviter de rencontrer des gardes de Sa Sainteté, dont il portait l’uniforme. Mais les fourrés étaient plus épais qu’il n’aurait cru et il ne fut de retour à l’auberge qu’à la nuit tombée.

Il décida d’attendre le lendemain et s’installa sur un rocher, à côté d’un torrent, où il alluma un feu. Il n’avait rien mangé, mais ne se sentait pas faible. Il but, fit boire son cheval, et se prépara à attendre le jour.

Il repensait aux événements de la veille, à la fille, à la désarmante facilité avec laquelle elle l’avait ferré. Aussi facilement que Mercurio, d’ailleurs. Shimon avait beau être plein de colère et de haine, être devenu un homme radicalement différent en abandonnant la peur qui le paralysait depuis toujours, il n’avait pas la moindre expérience de la vie. La seule difficulté qu’il eût jamais rencontrée était d’être né juif. Il avait hérité du fonds et des contacts commerciaux de son père, marchand comme lui, lequel avait hérité du fonds et des clients de son propre père. Aucun d’eux n’avait jamais souffert de la pauvreté, mais tous avaient été gouvernés par la peur. La peur de perdre ce qu’on a, la peur d’être juif dans un monde chrétien. La peur d’éprouver de la passion, de la colère, mais de la joie aussi. La peur de vivre.

Shimon sourit, tandis que l’aube commençait à poindre entre les hêtres. Son destin était changé. Et il le devait peut-être à Mercurio qui, en le détroussant, l’avait ruiné. Il l’avait obligé à affronter sa propre nature, étouffée pendant des années. C’était grâce à lui, en fait, qu’il avait enfreint la loi et s’était procuré une arme, qu’il l’avait enfoncée dans le corps d’un ennemi en hurlant sa haine, sa colère, sa rébellion. Contre les hommes et contre Dieu. Au fond, c’était grâce à ce voyou qui, avec cette même arme, lui avait ôté la parole que Shimon en avait une, plus forte encore, qui sortait de son cœur, de ses viscères, de son être de chair et de sang.

Oui, c’était grâce à Mercurio. Et il le remercierait comme il se devait.

Mais pour l’instant il devait remercier la fille qui l’avait fait se sentir aussi stupide, et lui avait donné une leçon. Parce qu’il savait maintenant, après des années et des années de léthargie, ce que ça voulait dire d’être vivant. Il avait senti ce qu’on peut vraiment éprouver pour une femme. Senti la chair entre ses jambes se gonfler de passion. Senti jusqu’à l’ivresse de désobéir à sa propre peur. De risquer. Oui, le risque : il était au centre de la nouvelle ivresse de Shimon. Et les faits avaient prouvé que l’homme qui prend des risques est aidé par les Dieux. Peut-être pas le Dieu des Juifs, mais Shimon avait fermé cette porte aussi. Il était sourd au Dieu de ses pères. De nouveaux dieux, païens, sanguinaires, bestiaux, l’avaient protégé. Ils lui avaient fait un cadeau extraordinaire. Injustement condamné à être jeté en prison, il avait été libéré par des événements indépendants de sa volonté. Gracié une seconde fois. Il s’était reconnu dans le brigand qui lui avait sauvé la vie. À cet instant-là, il n’avait pas ressenti la peur de la mort. Il avait ressenti de la colère, peut-être, parce qu’il avait une tâche à accomplir. Mais de la peur, non. Il avait franchi une limite, passé une frontière maintenant. Aucun retour en arrière n’était possible.

Il se leva et se rinça le visage. Il voulut laver aussi son épée, mais cette lame noircie par le sang séché lui donnait un sentiment de puissance. Aussitôt en selle, il éperonna son cheval.

Près de l’auberge, il attacha le cheval à un chêne vert et s’assit sur le sol pour réfléchir. À part le Général et la fille, il y avait dans l’auberge deux vieilles femmes et trois valets d’écurie. Mais c’était la fille qui l’intéressait.

Après quelque temps, il vit que deux valets montaient dans une charrette tirée par un mulet et s’éloignaient. Et qu’aussitôt après le troisième poussait une brouette en direction des bois. C’était le moment d’agir.

Le Général était assis devant l’auberge, sous une pergola où il s’était fait porter une carafe de vin. Il but et essuya sa barbe blanche, puis sortit de sa ceinture une pipe courte qu’il bourra.

Pendant qu’il était occupé à l’allumer, Shimon arriva derrière lui. Il le prit par la mèche qui lui retombait sur le front, lui souleva la tête et posa la lame de l’épée sur son cou rugueux. D’un mouvement rapide, il enfonça la lame dans la chair du Général.

Une des deux femmes, qui sortait avec le déjeuner du vieil homme, hurla, lâchant assiette et couverts. Puis elle se pencha, ramassa le couteau et tenta de poignarder Shimon, qui la frappa sur la tête avec la poignée de l’épée. Elle gémit et s’écroula au sol. Shimon ne se soucia plus d’elle et entra dans l’auberge. L’autre vieille, à sa vue, tomba à genoux, fit un signe de croix et commença à prier. Shimon ne la regarda même pas. Il cherchait la fille. En passant devant une fenêtre, il la vit qui s’échappait.

Il sortit en courant et empoigna l’arbalète, qu’il avait déjà chargée. Il ne s’était jamais servi d’une arme pareille. Il respira à fond, s’agenouilla et visa. La fille avait traversé presque toute la cour et s’approchait de la grange. Si elle y arrivait, elle disparaîtrait de son angle de tir. Shimon posa l’index sur la détente et appuya.

Le trait jaillit avec violence, faisant vibrer l’air.

La fille lança un hurlement mais poursuivit sa course. Le trait l’avait frôlée et s’était planté dans le mur de la grange.

Quand Shimon vit qu’elle pénétrait dans le bois, il jeta l’arbalète et courut jusqu’à son cheval. Il monta en selle et la rattrapa en un instant. Il la frappa d’un grand coup de pied. La fille tomba et ne se releva pas. Elle haletait. Elle était écarlate, les yeux remplis de peur.

« Tu veux ton or ? Il est dans la chambre du Général, dit-elle, effrayée. Je voulais pas… je voulais pas… Il m’a forcée… »

Shimon lui fit signe de se remettre debout, puis la saisit par les cheveux et retourna à l’auberge, au pas de son cheval. La fille suivait en gémissant, les mains agrippées à celles de Shimon pour diminuer la tension douloureuse sur sa chevelure.

Ils passèrent devant le cadavre du Général. La fille cria puis éclata en sanglots. « Non… non… je t’en supplie… »

Shimon descendit de cheval. Il la regarda. Lui donna une gifle, avec violence. Il la tuerait, mais elle n’allait pas mourir aussi vite que le Général : elle devait souffrir. Comme Mercurio. Parce qu’ils l’avaient tous les deux humilié.

Il la poussa vers la pièce à l’arrière de l’auberge, là où elle l’avait drogué.

« Tu veux faire l’amour ? pleurnicha la fille. Tu veux faire l’amour ? »

Shimon ouvrit la porte d’un coup de pied, et tira son épée, qui dégouttait encore de sang. Il poussa violemment la fille à l’intérieur puis ferma la porte derrière eux.

Elle s’agenouilla à ses pieds, les mains jointes. « Ne me tue pas ! Ne me tue pas, je t’en supplie… » D’un geste soudain, elle ouvrit sa robe, arrachant les boutons et découvrant un sein généreux. « Tu veux faire l’amour ? » Elle s’approcha de lui, toujours à genoux, et se frotta contre ses jambes. « Tu veux faire l’amour ? répéta-t-elle. Prends-moi… prends moi… » Elle recula jusqu’au lit où Shimon avait perdu conscience. Elle s’y étendit, en se touchant les seins. « Regarde-moi. Je te plais ? Tu as envie de moi ? »

Shimon se dit qu’il aurait dû la tuer dans les bois. Il se sentait faible. Faible comme quand elle l’avait séduit. Il la regardait et pensait au matin précédent, quand on le faisait monter dans le coche pénitentiaire et qu’il l’avait vue défraîchie. Cette image lui revint à l’esprit et le troubla. Parce qu’elle n’était plus la jeune fille à laquelle il n’aurait jamais pu prétendre. Ce matin-là, il avait vu une femme qu’il aurait pu avoir. Et sur le moment, à la voir ainsi vaincue, en son pouvoir, il se sentit encore plus faible. Avant même de se le dire, il savait qu’il la désirait de tout son être.

Il jeta son épée et fit un pas vers la fille.

Elle releva sa jupe. « Oui, viens… oui… », murmura-t-elle en écartant les jambes et en découvrant une touffe de poils clairs. « Viens… je te veux… regarde comme je te veux… », continua la fille, et elle porta la main à sa bouche, se lécha les doigts et la descendit entre ses jambes.

Shimon sentit le sang courir dans tout son corps, comme un ressac : il montait à sa tête puis redescendait instantanément à son entre-jambe. Son cœur s’accélérait. Sa respiration devenait haletante. Il s’approcha encore.

La fille tendit la main et lui dénoua son pantalon, avec habileté. Elle avait l’habitude, pensa Shimon. Et de nouveau il se sentit faible. Et seul. La main de la fille saisit son membre. Elle commença à bouger, avec fougue, en essayant de faire se dresser la chair.

Mais Shimon était pétrifié par la sensation qu’il éprouvait. “Tu n’as jamais eu une femme, se disait-il. Ton épouse n’était pas une femme et toi, tu n’as jamais été un homme. Un vrai homme.” Il sentit jusqu’au tréfonds de lui toute sa faiblesse. Il fit mine de s’écarter, décidé à empoigner son épée, quand la fille, comme si elle le devinait, le saisit par les flancs et l’attira à elle. Shimon se retrouva couché sur le lit. La fille lui baissa le pantalon, releva sa jupe sur ses hanches et monta sur lui. Elle lui prit la main et l’appuya sur ses seins. Puis elle commença à bouger, allant et venant, se frottant sur le membre mou de Shimon.

Elle haletait : « Oh, oui… comme ça… tu sens comme je te veux ? Oui, tu me fais jouir… oui… » Mais le pénis de Shimon ne semblait pas vouloir se gonfler ni grandir. Il se dit qu’avec son épouse, qui n’était pas une femme, il n’avait jamais failli. Et que là, avec cette fille superbe, il n’y arrivait pas. C’était absurde. Il sentit la peur revenir dans son âme, avec cette sensation de solitude qu’il n’avait jamais voulue admettre. Il était une nullité.

La fille, toujours gémissant, s’écarta de lui et descendit avec sa bouche entre ses jambes. Shimon sentit la chaleur. Le mouvement. Il n’avait jamais pensé qu’une chose pareille pourrait lui arriver. Il en avait entendu parler mais ne l’avait jamais vécu. C’était merveilleux, il parvenait à se le représenter, et pourtant il ne se passait rien. Il ferma les yeux, porta la main à son front.

Comment était-il possible qu’il se sente si faible, si insignifiant ?

En cet instant il perçut un geste anormal. Quelque chose le mit en alarme. Il ouvrit brusquement les yeux.

La fille empoignait l’épée mais n’était pas encore prête à frapper. Shimon lui lança un coup de genou et se dressa sur ses pieds, ce qui la surprit. Il lui prit l’épée et la brandit au-dessus d’elle.

La fille savait qu’elle allait mourir. Elle avait raté sa seule chance.

Shimon tenait l’arme au-dessus de sa tête et regardait la fille, qui se protégeait instinctivement avec les mains. Et alors il se vit, avec son pénis tout mou, trempé de la salive de la fille. Il s’imagina, avec cette épée brandie et son pantalon baissé. Et il ressentit de la douleur, pour lui-même. Parce qu’il allait tuer la fille avec ce membre sorti et flasque. Et qu’il avait espéré — il ne se l’avoua qu’à cet instant — faire l’amour avec elle, dès la première fois, et même après qu’elle l’avait trahi, volé, ridiculisé. Même quand elle avait dit au Général qu’il la dégoûtait, il l’avait désirée. Elle avait toujours été plus forte. Et elle le resterait, quand bien même il lui trancherait la tête. À cause de ce pénis flasque, qui avait eu peur d’une femme à laquelle il ne pouvait pas prétendre.

Il porta sa main à son entre-jambe, honteux. Puis il baissa son arme.

La fille le regarda sans comprendre.

Shimon remonta son pantalon, arracha le drap, en fit des bandes et lui noua les mains et les pieds.

Non, il ne la tuerait pas. Il n’en avait pas le courage. Pas aujourd’hui.

Il monta dans la chambre du Général et la mit sens dessus dessous jusqu’à ce qu’il ait trouvé ses bottes, son manteau et son or. Il y avait ses cinq florins, plus cinq autres pièces d’or et une vingtaine en argent. Et des bijoux d’homme et de femme. Il regarda dans les armoires, prit des vêtements qui pourraient lui être utiles et les chargea dans la voiture de Scavamorto qu’il trouva dans la grange avec le petit cheval arabe.

Dans la cuisine, il s’empara de touts les vivres possibles. Les vieilles femmes avaient disparu. Il prit du papier et une plume, et se rendit compte alors qu’il avait voulu écrire un mot pour la fille.

Les larmes lui montèrent aux yeux. “Tu es vraiment un faible”, se dit-il.

Il sortit, désespéré, se sentant plus seul que jamais, monta sur le siège et fouetta le cheval qui s’élança aussitôt avec nervosité.

Quand il repassa à l’endroit où le coche pénitentiaire avait été attaqué, le soleil se couchait presque.

Sur la petite esplanade entourée de hêtres séculaires, deux grands loups rôdaient, inquiets et furtifs. À l’arrivée de la voiture, ils se réfugièrent dans les bois. Shimon pleurait encore, sans bruit. Il alluma une lanterne. Le petit cheval était inquiet, et ne cessait de taper des sabots sur le sol et de hennir. Dans les fourrés brillèrent une dizaine d’yeux rouges. Les deux loups qu’il avait vus n’étaient que les plus courageux. Il tendit l’oreille. Les autres étaient tapis dans l’obscurité et grognaient, tourmentés par l’odeur du sang.

Shimon ouvrit la bouche et poussa son sifflement effrayant. Puis il fit claquer le fouet en l’air.

Dans le bois, les loups hurlèrent.

Shimon quitta la clairière en se demandant s’il aurait la force de continuer, de mener jusqu’au bout sa recherche et sa vengeance, de tuer Mercurio.

La fille lui avait montré combien il était faible.

Les cris féroces des loups qui se disputaient la chair humaine résonnèrent dans la hêtraie et s’élevèrent jusqu’à la lune.

Mais Shimon ne les entendit pas. Il n’avait dans les oreilles que le rire de la fille. Il était sûr qu’en ce moment elle riait de lui.

26

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La vieille femme, soutenue par une jolie jeune fille, entra d’un pas hésitant dans la boutique de l’orfèvre sur le campo San Bartolomeo. Elle s’arrêta à deux pas du comptoir, appuyée sur sa canne, avec une expression douloureuse. Elle serra les dents, ferma à demi les paupières, devint toute rouge.

« Vous vous sentez mal, madame ? », demanda l’orfèvre.

La vieille serrait les dents, secouait la tête.

« Vous vous sentez mal ? », répéta l’homme, inquiet.

Tout à coup elle lâcha un pet sonore.

L’orfèvre rougit. Il regarda la jeune fille qui l’accompagnait et reçut en réponse un sourire.

« Ah, quelle libération ! », soupira la vieille femme. Les traits de son visage, cachés par un chapeau qui lui tombait sur le front et par un maquillage lourd, à base de blanc de céruse, se détendirent. Elle s’approcha du comptoir et parla, laissant voir des dents noires et pourries. « Montre-moi des bagues de valeur, dépêche-toi. »

L’orfèvre demeura interdit. Certes, la vieille n’était pas mal accoutrée. Et même, pour ce qu’on pouvait en voir sous le voile, elle portait une série de colliers avec des pierres énormes qui devaient valoir une fortune. Mais il ne l’avait jamais vue jusque là. L’orfèvre déplaça son regard vers la jeune fille, qui lui sourit de nouveau, un sourire presque effronté.

« Putain ! », cria la vieille, qui s’était tournée au même instant et l’avait vue lui sourire. Elle leva sa canne et, sans pitié aucune, l’abattit sur le dos de la jeune fille, qui s’était promptement tournée. « Tu n’es qu’une putain !

— Madame… permettez-moi… », intervint timidement l’orfèvre.

La vieille le regarda avec une expression hargneuse, la canne encore levée.

L’homme, d’instinct, fit un pas en arrière.

La vieille se tourna de nouveau vers la jeune fille. « Putain », répéta-t-elle dans un siffle


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ment mauvais. Puis elle se tourna vers l’orfèvre. « Ce n’est pas une servante, c’est une putain, mon cher. Et elle est en train de t’embobiner toi aussi, je parierais. Méfie-toi. Elle n’est pas du genre à garder les jupons baissés et les jambes serrées. »

L’homme déglutit, gêné.

« Alors, cette bague ? le houspilla la vieille. Ou je dois changer de boutique ? Tu n’es pas le seul orfèvre à Venise, je suppose.

— Je n’ai pas le sentiment de vous connaître, madame, dit celui-ci, craintif. Puis-je savoir qui vous envoie dans mon humble boutique ? » Son regard continuait malgré lui à se poser sur la fille qui, feignant d’avoir chaud, avait défait entre-temps un bouton de son corsage.

La vieille ne semblait pas l’avoir remarqué. Elle pointa sa canne, qu’elle manœuvrait comme une arme, en direction de l’orfèvre. « Si ta boutique est humble, alors tes bijoux le seront aussi et ils ne feront pas mon affaire, dit-elle de sa voix rauque et désagréable. Secoue-toi, putain, ordonna-t-elle à sa servante en faisant mine de partir. On nous a mal conseillées.

— Attendez, madame…, dit l’orfèvre pour l’arrêter, ou peut-être à cause de la grimace contrariée de la servante. Dites-moi en quoi je peux vous servir et je ferai en sorte de vous contenter. Je crois comprendre que vous êtes étrangère et… » Il s’interrompit et devint soupçonneux. « Comment avez-vous fait pour arriver dans la lagune, d’ailleurs ? Les étrangers n’ont pas l’autorisation de… »

La vieille tapa sur le comptoir avec sa canne. « Il suffit. Je suis Cornelia della Rovere, descendante de papes, et par mon nom et par ma maison je ne suis étrangère en aucune partie du monde, manant. Veux-tu à présent me montrer oui ou non une de tes fichues bagues ? »

La servante, sans cesser de lancer des œillades à l’homme, acquiesça de la tête pour confirmer les dires de la vieille femme.

« Je vous demande pardon, noble dame…

— Des bagues !

— Tout de suite. »

L’orfèvre regarda la fille et ouvrit une grande boîte en fer d’où il sortit une cassette contenant des bagues.

La vieille ne leur accorda pas un regard. « J’ai dit des bagues. Pas de petites choses qui conviennent pour des putains dans son genre », et elle donna une bastonnade préventive à la servante qui gémit et fixa l’orfèvre d’un regard mortifié.

Celui-ci se mordit la lèvre. Il reposa la cassette et s’approcha d’un coffre-fort fermé par trois cadenas différents. Il les ouvrit l’un après l’autre, pour en extraire une cassette contenant d’autres bijoux, indéniablement plus précieux. Il les posa devant la vieille femme, qui ferma les yeux.

« Celles-ci ne conviennent pas non plus ? », demanda l’orfèvre.

La vieille grinça des dents, devint toute rouge et lâcha un autre pet. « Maudite vieillesse », marmonna-t-elle. Puis elle regarda les bagues. Elle en prit une sertie d’un diamant. Elle fronça le nez. La rejeta dans le tiroir.

L’orfèvre la remit en place avec soin. La vieille femme prit une autre bague, avec une émeraude grosse comme un scarabée, qu’elle rejeta à son tour dans la cassette. « Donne-moi mes lunettes », ordonna-t-elle méchamment à la servante.

En lui passant ses lunettes, la fille se pencha sur le comptoir et l’orfèvre aperçut les deux bouts roses de ses mamelons.

La vieille mit ses lunettes puis, d’une main qui tremblait, prit la cassette tout entière et se tourna vers la vitrine. « Il n’y a pas de lumière dans cette boutique », maugréa-t-elle, et elle fit un pas, mais sans sa canne. Et, avant que la servante pût venir la soutenir, elle vacilla et faillit tomber. La cassette lui échappa des mains et les précieux bijoux roulèrent sur le sol.

L’orfèvre, avec un gémissement, s’élança pour les ramasser. La servante s’était penchée elle aussi, pour l’aider, et chaque fois qu’elle lui passait une bague, elle lui effleurait la main, en le regardant dans les yeux, si près que l’homme sentait la chaleur de son souffle.

La vieille ne daigna pas le moins du monde s’excuser pour ce qui s’était passé. Elle fouilla dans le sac à main qu’elle portait et en tira une petite bourse de soie. Elle l’ouvrit de ses mains tremblantes, pendant que l’orfèvre finissait de ramasser ses bijoux et revenait derrière le comptoir, non sans avoir vérifié que rien ne manquait et caressé au passage la petite servante.

« Alors, voyons…, demanda la vieille d’un ton distrait. Combien coûte cette émeraude ? »

L’orfèvre s’apprêtait à répondre quand un nouveau tremblement des mains de la vieille femme renversa le contenu de sa petite bourse. Les pièces roulèrent sur le sol comme auparavant les bijoux. L’orfèvre et la servante se remirent à quatre pattes pour ramasser les pièces de monnaie, et il vit, tout en lui caressant la main, qu’elles étaient d’or sonnant et trébuchant. Quand il se releva, il donna les pièces à la vieille, qui les compta en les rangeant dans sa bourse.

« Il en manque une, dit la vieille.

— Comment cela ? fit l’orfèvre.

— Ah, te voilà sourd, maintenant ?

— Noble dame…

— Combien avions-nous quand nous sommes sorties, putain ? », demanda la vieille à la servante.

La servante regarda l’orfèvre. « Je ne me rappelle pas bien… »

L’orfèvre était tendu. « Vous ne pensez tout de même pas…

— Sale putain ! Tu ne te rappelles pas ? », hurla la vieille, qui abattit avec fureur sa canne sur le comptoir, frappant au passage le coin de la cassette des bagues. La cassette se souleva et les bagues s’en échappèrent, roulant en partie sur le comptoir, en partie sur le sol.

L’orfèvre s’élança de nouveau pour les ramasser, mais la vieille lui donna un coup de canne sur la main. « Je vais appeler les gardes, voleur !

— Noble dame…

— Noble dame mon cul ! On ne me la fait pas, à moi ! » Et elle abattit de nouveau sa canne avec fureur puis se pencha vers l’orfèvre et s’appuya au comptoir. Elle cria : « Gardes ! », en se dirigeant d’un pas incertain vers la sortie.

La servante, qui l’aidait à marcher, regardait l’orfèvre d’un œil triste et mélancolique, comme si elle quittait un amant.

Aussitôt sortie de la boutique et loin de la vitrine, la vieille dame se débarrassa du soutien de la servante, remonta ses jupes et se mit à courir. Et la servante courut derrière elle en riant.

« Le couillon ! », s’écria Mercurio en ôtant le chapeau qui lui cachait la moitié du visage.

« Le cochon ! », s’exclama Benedetta.

L’orfèvre, avec quelques instants de retard, s’était aperçu qu’il lui manquait la bague avec le diamant. Il se précipita dehors. Regarda à droite et à gauche, dans la foule. « Vous avez vu une vieille femme avec une servante ? », demanda-t-il, désespéré, à tout le monde. Mais pas de réponse. Il courut vers la salizada del Fondego dei Tedeschi. Il y avait trop de monde. Impossible de les retrouver. Et il ne pouvait pas laisser sa boutique ouverte. Il fit demi-tour, regarda autour de lui une fois encore, fit un pas en arrière et sentit quelque chose sous son pied. C’était une vessie de porc gonflée d’air, qui, en sortant, produisit une vibration tonitruante.

« Ça, c’est un sacré pet, mon frère ! », dit un passant.

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« Le mal napolitain…

— Mais non, voyons ! Le mal portugais.

— Sottises ! Ce sont les Français de Charles VIII qui l’ont apporté à Naples, avec leurs putains. Aussi faut-il l’appeler le mal français, indiscutablement.

— Pardonnez-moi, mes estimés confrères, mais c’est en réalité le mal espagnol car il est bien connu que les marins de Christophe Col…

— Assez, bande d’idiots ! hurla le capitaine Lanzafame. Je me fiche complètement de savoir comment on l’appelle ! »

Le propriétaire de la pharmacie de la Testa d’Oro, se tut et allongea le cou, étonné et offensé. Les coins de sa bouche s’abaissèrent. Ses petites lunettes tombèrent du bout de son nez, et son jeune aide se pencha promptement pour les ramasser. Les deux médecins qui avaient eu cette discussion animée avec l’apothicaire haussèrent en même temps un sourcil, comme deux jumeaux siamois.

Le capitaine Lanzafame, tout dépeigné et pas rasé, poussa Isacco en avant. « Donnez au docteur Isacco da Negroponte ce qu’il vous demande, dit-il. Et ne faites pas tant de cérémonies.

— Je vous écoute », dit alors l’apothicaire à Isacco en le toisant. Il se tourna vers les deux autres médecins avec un petit sourire en biais sur ses lèvres exsangues. « Il ne sait pas de quelle maladie il parle, mais il en connaît le médicament. Bien, instruisons-nous, alors.

— Il y a une femme qui va très mal. Que trouvez-vous d’amusant à cela ? dit Isacco. Voulez-vous m’aider, oui ou non ? »

Le capitaine Lanzafame planta son couteau dans le comptoir de l’apothicaire. « Ils vont t’aider, sois-en certain. »

Les quatre spécialistes firent un bond en arrière.

« Ce n’est pas utile, capitaine, dit Isacco en retirant le couteau, qu’il tendit à Lanzafame. Ils m’aideront parce que ce sont des hommes de science, et parce qu’ils en ont fait le serment. N’est-il pas vrai ? »

L’apothicaire balança la tête avec condescendance. Les deux docteurs glissèrent les pouces dans les plis de leur pourpoint, à hauteur des aisselles, comme un couple de danseurs bien rodés. La comédie dictée par l’orgueil impliquait qu’ils ne cèdent pas tout de suite. Mais le jeune aide, moins expert dans l’art de se dérober, dit : « Bien sûr, Monsieur ! », avec un enthousiasme couillon que les trois autres jugèrent répréhensible. Et puisque le scénario était maintenant gâché, ils opinèrent du chef.

« Quel que soit son nom… je n’ai jamais vu cette maladie, dit Isacco. Cela ressemble un peu à la peste, un peu à l’alopécie, un peu à la gale…

— Vous ne la connaissez pas parce que c’est une maladie nouvelle, dit gravement l’un des deux médecins en hochant la tête.

— Et vous avez raison, sous certains aspects, cher confrère, poursuivit l’autre. Car l’essence de la maladie, comme celle des maladies que vous avez citées, entre dans la catégorie de l’ignis persicus , tel que Galien l’a décrit.

— Et quelles en sont les causes, alors ? demanda Isacco.

— Les causes supérieures sont à rechercher dans la conjonction astrale de Jupiter et Mars du mois de novembre de l’année 1494. Et aussi dans celle de Saturne et Mars du mois de janvier 1496 », dit un des deux docteurs, tandis que l’autre acquiesçait en fermant à demi les paupières.

Isacco retint une réaction d’agacement. « Et les causes… inférieures ? demanda-t-il en serrant les dents.

— Elles ont leur origine dans la découverte des Amériques, c’est bien connu, intervint l’apothicaire tout en adressant une petite révérence aux deux docteurs. Les indigènes de ces contrées eurent des accointances charnelles avec les singes… auxquels on dit d’ailleurs qu’ils ressemblent admirablement, étant eux-mêmes descendus des arbres depuis peu. C’est de ces animaux qu’ils ont pris la maladie, en particulier leurs femmes qui, à travers leurs répugnantes pratiques sexuelles, l’ont ensuite transmise aux marins de Colomb… » Il écarta les bras, l’air peiné. « … Lesquels l’ont ramenée en Europe.

— En tout cas cette maladie est un instrument de Dieu pour punir les nations chrétiennes scélérates », dit le jeune aide de l’apothicaire, qui lui fit un signe d’approbation.

« Il n’y a rien de plus… inférieur encore ? demanda alors Isacco. Ou de concret ?

— Concret ? » L’apothicaire prononça le mot avec une sorte de dégoût, comme s’il s’agissait d’une obscénité.

Lanzafame se tourna vers Isacco.

Isacco, cédant à sa propre nature, lui arracha son couteau des mains et le planta avec fureur dans le bois du comptoir. « Par la misère ! », cria-t-il.

L’apothicaire poussa un cri de peur aigu.

« C’est une maladie contagieuse, expliqua précipitamment un des deux médecins. Il faut s’abstenir de pratiques sexuelles avec les femmes qui en sont affligées. Mais la corruption des humeurs internes est aussi due aux intempéries excessives de l’air, en particulier l’humidité.

— Et elle est épidémique. Elle se fixe sur les parties honteuses du corps par l’intermédiaire de pustules malignes qui se propagent ensuite à la tête et au corps tout entier », conclut l’autre médecin, qui baissa la tête.

Le capitaine avait les yeux brûlés de trop de vin et trop de peine. Il n’arrivait pas à suivre les propos des médecins. Il fixa Isacco d’un air interrogateur.

« Autrement dit, vous ne comprenez rien à cette maladie », dit Isacco.

Personne ne réagit, par peur.

« Et comment la soignez-vous ? insista Isacco.

— Répondez ! ordonna le capitaine.

— Diète, dit le premier docteur.

— Saignées… fit l’autre.

— … et purge, conclut Isacco d’un ton chagrin.

— Exactement, dirent à l’unisson les deux docteurs.

— Et de la thériaque, confectionnée par mes soins », dit l’apothicaire avec orgueil.

Isacco regarda Lanzafame. « Diète, saignée et purge, soupira-t-il. Pour le mal de cœur et pour les hémorroïdes, pour le cancer et pour les cals… pour quoi que ce soit, diète, saignée et purge.

— Et de la thériaque, produite dans cette pharmacie, répéta l’apothicaire.

— Ta gueule, couillon ! », pesta Lanzafame. Puis il s’adressa à Isacco : « Et donc ? »

Isacco hochait la tête. Durant cette pénible première journée, il avait failli plus d’une fois avouer à Lanzafame qu’il n’était pas un vrai médecin. Par respect, parce qu’il le lui devait. Mais il avait hésité. En fait, il en savait autant que ces quatre de la pharmacie de la Testa d’Oro. Il était prêt à faire tout ce qu’ils lui suggéraient, si cela pouvait sauver la femme qui gémissait et se lamentait dans le lit du capitaine Lanzafame. Mais en réalité ils ne savaient pas eux non plus comment la soigner.

« Donnez-moi un onguent d’achillée et de prêle », dit Isacco à l’apothicaire. Plus que les remèdes paternels, il se rappelait ceux des vieilles femmes de Negroponte, que les chrétiens brûlaient comme sorcières. « Et aussi de la griffe du diable, de la racine de bardane, de l’encens et de la calendule. En teinture-mère.

— Pas de thériaque ? demanda l’apothicaire, offensé.

— Tu peux te la bouffer, marmonna Isacco. Dépêche-toi ! »

L’apothicaire regarda les deux médecins.

« Dépêche-toi ! », lui cria Lanzafame.

Une demi-heure plus tard, ils quittaient la pharmacie.

« J’ai entendu dire que ce moine qui en a après les Juifs a débarqué à Venise, lui dit le capitaine sur le chemin du retour.

— Ah oui ? fit Isacco.

— Il recommence à prêcher ses conneries. Pour le moment, personne ne l’écoute… mais Venise, c’est comme partout, y a plein de couillons.

— Sans doute…

— Va te faire voir, docteur ! Toi et tes “sans doute”.

— Merci bien, capitaine.

— Pas de quoi. »

Ils marchèrent d’un pas vif, en silence, jusqu’à la mansarde.

La servante muette les attendait avec impatience. Elle avait préparé du bouillon de poule à la cannelle et aux clous de girofle, comme le lui avait ordonné Isacco. Mais la malade n’avait pas voulu manger, expliqua-t-elle par gestes.

Lanzafame se tourna vers le docteur, angoissé.

« Capitaine… commença Isacco.

— Mets-toi au travail », l’interrompit aussitôt Lanzafame. Puis il se tourna vers la servante. « Apporte-moi la malvoisie. Et va en racheter. Je ne sors pas ce soir.

— Peut-être ne devriez-vous pas boire autant…, fit Isacco.

— Je ne suis pas ton patient, répondit durement le capitaine. Concentre-toi sur qui tu dois. »

Le docteur se rendit dans la chambre de la malade. Il parvenait à deviner sa beauté, abîmée par la maladie. Distraite par sa souffrance, elle lui lança un regard absent. Elle avait mal aux os et aux articulations, elle était fiévreuse et par moment perdait conscience. Isacco examina ses plaies. C’était comme si les rats avaient rongé sa chair. Il tâta deux autres abcès qui venaient de se former. L’un sur le visage, qui déformait sa pommette, l’autre sur son cou. Ils étaient durs au toucher. Le capitaine lui avait dit que les deux autres plaies avaient commencé aussi sous forme d’abcès.

« Je dois vous examiner… si vous permettez… entre… entre les…, balbutia Isacco, gêné.

Entre les cuisses ? sourit la femme en parlant d’une voix faible mais pleine de sarcasmes. T’as honte, docteur ?

— Non, Madame… Je pensais que… »

La femme rit. Un rire fatigué qu’Isacco n’attribua pas à la maladie mais à quelque chose de bien plus ancien. À la vie même, peut-être.

« Un de plus, un de moins, dit la femme.

— Que voulez-vous dire, Madame ?

— Regarde entre ses jambes sans faire de cérémonies, tonna la voix de Lanzafame derrière lui. C’est une putain, t’as pas encore compris ? »

Isacco resta immobile.

La femme, avec le peu d’énergie qui lui restait, écarta les couvertures et releva sa jupe, ouvrant les jambes, les yeux fixés dans ceux du capitaine. « Allez, regarde, docteur… touche, fouille, fais ce que tu veux. Pas vrai, capitaine ? »

Lanzafame ne répondit pas et quitta la pièce.

Isacco nota un ulcère dans les parties honteuses, comme les avait appelées un des deux médecins. Mais il semblait en voie de régression. « Qu’avez-vous mis dessus ? lui demanda-t-il.

— Sûrement pas ce que j’y mets d’habitude », fit la femme avec un rire.

Isacco ne commenta pas sa plaisanterie. Il savait qu’elle avait peur. Et qu’elle souffrait. Il continua de la fixer d’un air sérieux.

« Rien », dit alors la femme.

Isacco nettoya les plaies avec un linge puis étala dessus l’onguent d’achillée et de prêle, qui arrêterait l’hémorragie causée par le nettoyage des plaies. Puis il y appliqua un emplâtre de racine de bardane et de calendula pour aider à la cicatrisation.

Le capitaine était réapparu sur le seuil.

Isacco se leva et le rejoignit. « Capitaine, je dois vous parler…, dit-il d’un trait, parlant à voix basse. Je ne suis pas docteur… Mon père l’était, mais moi j’ai seulement… »

Lanzafame le saisit par le collet de sa houppelande et le fixa de ses yeux clairs et enflammés. « Tu es docteur, dit-il pour finir, sans une once d’hésitation dans la voix, martelant chacune de ses paroles. Je t’ai vu couper et recoudre mes hommes. Et j’ai vu que pour toi ces histoires d’astrologie, c’est une belle couillonnade. Par conséquent, pour moi, tu es un vrai docteur. » Il l’attira à lui. « Mais qu’elle ne t’entende pas, ou aussi vrai que Dieu existe, je te démolis la gueule. »

Isacco se sentit faible et fort à la fois entre les mains de cet homme. Et il s’étonna énormément de lui avoir fait cet aveu. Un escroc ne révèle jamais ses mensonges. Mais quelque chose changeait en lui depuis que sa femme H’ava, par la bouche de Giuditta, lui avait montré sa nouvelle voie. Son nouveau destin.

« Cela dit, dans certains cas, c’est à moi de manier le couteau, ajouta le capitaine en souriant. Un docteur, ça doit avoir le don de patience et de tolérance. Laisse l’irritabilité à l’homme de guerre. » Il lui posa la main sur l’épaule et le regarda avec respect et admiration. Puis son visage redevint dur. « Ne m’enlève plus jamais le couteau des mains. »

Isacco se fit apporter le bouillon de la servante, et mélangea de l’encens et de la griffe du diable dans la tasse chaude pour combattre la fièvre.

La femme refusa de boire.

Alors le capitaine arracha brusquement le bol des mains d’Isacco, prit une cuillère sale, la nettoya avec le bord de sa chemise et s’assit sur le lit. Il agita la cuillère en direction de la femme et lui dit, d’une voix grave : « Maintenant tu avales ce bouillon ou je t’étouffe et je reprends mon lit, espèce de pute entêtée et capricieuse ».

Dans le regard de la femme passa un éclair de joie.

Le capitaine approcha la cuillère de sa bouche. La femme serra les lèvres. Lanzafame mit la cuillère dans le bol et fit mine de lui donner une claque. La femme le défia du regard et serra encore plus les lèvres. Le capitaine lui envoya une gifle.

« Capitaine…, dit Isacco.

— Te mêle pas de ça, l’arrêta Lanzafame, sans le regarder. C’est une affaire entre un soldat et une pute. » Il approcha encore la cuillère des lèvres de la femme.

Elle prit le bouillon et le lui recracha à la figure.

Le capitaine l’attrapa par le cou. « Il faut bien mourir de quelque chose, dit-il. Que ce soit par cette maladie ou par ma main, ça ne fait pas de différence, hein ? »

La femme le fixait sans rien dire.

Le capitaine lâcha sa prise sur le cou et fit le geste de la frapper. La femme ne ferma pas les yeux et ne se détourna pas pour parer le coup. Mais la main du capitaine s’était arrêtée à un doigt de sa joue. Il la lui frôla rudement, dans une sorte de caresse. « Mange », dit-il. Il lui tendit la cuillère remplie de bouillon et de remèdes.

La femme déglutit. « C’est pas bon. »

Le capitaine goûta le bouillon. « Oui, c’est vraiment pas bon. » Il lui tendit de nouveau la cuillère pleine.

La femme lui arracha le bol des mains et avala tout d’un seul coup. « T’es lent comme un escargot », lui dit-elle.

Ils se regardèrent. Puis Lanzafame se leva et rejoignit Isacco. « Va retrouver ta fille.

— Ça ne sert à rien. Elle est avec Donnola. Ils cherchent un logement.

— Ça ne sert à rien non plus que tu restes ici.

— Je voudrais aller parler avec le plus de médecins possibles. Là, je ne soigne pas la maladie, seulement ses symptômes. »

Lanzafame acquiesça, en silence. « Tu es un bon docteur, lui dit-il.

— Je ne suis pas docteur.

— Tu es un bon docteur. » Le capitaine lui tourna le dos et revint auprès de la femme. Il mit une chaise à côté du lit et s’assit.

Isacco, sur le seuil, se retourna pour le regarder.

La femme avait tendu la main vers celle du capitaine.

« Dors », lui dit le capitaine sans prendre sa main.

Elle la tendit encore un peu, faiblement.

Lanzafame soupira. « T’es une pute chiante, dit-il.

— Oui, capitaine. »

Il prit sa main dans la sienne. « Maintenant, dors, Marianna. »

La femme ferma les yeux. « Oui, Andrea. »

Isacco se tourna pour partir. La servante muette le fixait. « À plus tard », lui dit-il en passant près d’elle.

Mais elle lui bloqua le passage. De sa poche, elle sortit une image grossière d’une Vierge à l’enfant, gravée sur un bout de bois. Elle la baisa, la toucha du pouce droit et fit un rapide signe de croix sur le front d’Isacco.

« Je suis juif », lui dit celui-ci.

La servante haussa les épaules, signe que c’était égal, et poussa un cri guttural. « E yeu tééie … »

« Lui casse pas les couilles, connasse de muette ! », cria Lanzafame. Il y eut un bref silence puis le capitaine ajouta : « Elle a dit “Que Dieu te bénisse”, docteur. »

La vieille servante sourit comme une petite fille édentée.

28

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Mercurio et Benedetta restèrent longtemps cachés le long des fondamenta  fangeuses du Grand Canal, derrière le Fontego dei Tedeschi. Mercurio enleva la robe et se rinça le visage pour en ôter toute trace de blanc de céruse et de maquillage. Il mit leurs affaires dans un sac de toile. Puis ils coururent campo Santo Aponal.

Ils entrèrent en riant dans la boutique du marchand de légumes.

« Salut, Paolo. Regarde un peu ça, dit Mercurio en jetant sur le comptoir la bague sertie d’un diamant. C’est l’orfèvre de San Bartolomeo qui nous en a fait cadeau. »

Paolo ouvrit de grands yeux et s’empara de la bague comme on attrape au passage un cafard : elle disparut dans la paume de sa main. « L’orfèvre de San Bartolomeo ? demanda-t-il, à la fois effrayé et stupéfait. Tu es fou ?

— Pourquoi ? demanda Mercurio.

— Son cousin fait partie des Cattaveri.

— Et alors ?

— Et alors… Le marchand hésitait. Alors… on ne peut pas…

— Qu’est-ce qu’on ne peut pas ? », demanda Scarabello qui venait d’entrer dans la boutique, avec une nouvelle fourrure, toujours noire. Il nota ce qu’il restait du travestissement de Mercurio. Sous sa tunique, qui s’était ouverte, on voyait encore la partie supérieure de la robe, avec la voilette qui cachait les colliers. Il pointa l’index sur lui. « C’est toi, la vieille dont on parle dans tout le Rialto ?

— Écoute, Scarabello… je suis désolé… je ne savais pas que l’orfèvre… bafouilla Mercurio, préoccupé. Je veux dire… comment j’aurais pu savoir que…

— C’est toi la vieille qui pète ? » Scarabello éclata de rire.

« T’es pas furieux ? demanda Mercurio étonné.

— Pas du tout ! poursuivit Scarabello. T’es un génie ! Mon garçon, tu es le roi du travestissement ! Il rit encore plus fort. Dommage que tu ne puisses pas recevoir les applaudissements que tu mérites, en grand comédien que tu es !

— Mais Paolo a dit… »

Scarabello s’approcha du marchand et lui mit la main sur l’épaule.

« Paolo chie dans son froc. Il a l’âme d’un serviteur, pas vrai, Paolo ? »

L’autre baissa les yeux, mortifié.

« C’est pas sa faute, dit Scarabello, sans ironie, en regardant Mercurio droit dans les yeux. On naît chien ou on naît loup. Si tu es né chien, les coups de bâton auront raison de toi. Si tu es né loup, tu mordras le bâton aussi longtemps qu’il te restera du sang dans les veines. Il fit une pause, en continuant à le fixer. Es-tu chien ou loup ? »

Mercurio lança un coup d’œil à Paolo. Il ne se reconnaissait pas dans cet homme qui baissait la tête. Mais il n’avait pas non plus la force de Scarabello.

« Alors ? Chien ou loup ?

— Renard. »

Scarabello releva le menton, surpris par cette réponse qu’il n’attendait pas. D’ailleurs, ce garçon ne cessait de le surprendre. Et Scarabello ne savait pas s’il devait s’en réjouir ou plutôt écouter sa propre nature, qui lui disait qu’un garçon comme Mercurio lui ôterait un jour le tabouret du commandement de sous les fesses. Il le regarda en silence et hocha la tête. Il sourit. « Explique-moi une chose, renard , à Rialto les gens racontent que la vieille a trompé l’orfèvre parce qu’elle avait des pièces d’or.

— De fausses pièces d’or, dit promptement Mercurio, sentant que la conversation prenait un tour dangereux. Des accessoires de théâtre. Comme le costume de la vieille, comme ces colliers…

— De fausses pièces d’or ? D’après toi, un orfèvre peut se laisser abuser par des pièces qui ne tromperaient même pas le public le plus con ? » Le visage de Scarabello avait perdu toute trace de bienveillance.

Benedetta percevait la tension. Elle alla se mettre à côté de Mercurio.

« Reste là-bas, lui ordonna Scarabello. Tu ne me caches rien, toi ? », fit-il en s’adressant au garçon et en faisant un pas vers lui.

Le loup montrait sa face, pensa Mercurio. Et il pria pour que le renard soit à la hauteur de sa réputation.

« Nous deux, on peut être amis ou ennemis », continua Scarabello, maintenant face à lui, et si près que Mercurio sentait son souffle épicé de vin. « À toi de décider, mon gars. »

Alors, Mercurio, de manière tout à fait inattendue, se jeta sur lui et le serra dans ses bras. « Je te dois beaucoup… »

Scarabello le repoussa, méchamment. « Qu’est-ce que tu fais, imbécile ?

— Excuse-moi… Je te dois beaucoup, répéta Mercurio, la tête basse, l’air humble. Et je te jure fidélité. Pourquoi tu doutes de moi ?

— Tu ne m’auras pas, ricana Scarabello. Écarte les bras.

— Pourquoi ? »

Scarabello sortit son couteau avec une rapidité extraordinaire. « Si je te dis de sauter dans le feu, tu sautes dans le feu. »

Mercurio obéit.

Scarabello commença à le fouiller. Il souleva le voile qui cachait les faux colliers. Il les arracha et les jeta à terre. Il lui prit son sac de toile, fouilla l’intérieur, étala sur le sol la jupe, les gants, les fausses bagues. Il trouva aussi le petit sac à main et la petite bourse à l’intérieur. Il la fit tinter, en fixant Mercurio. Il l’ouvrit et renversa les pièces qu’elle contenait, qui sonnèrent sur le plancher de la boutique. « Baisse ton pantalon », dit-il alors.

Mercurio dénoua son pantalon léger et se retrouva en pantalon court.

Scarabello lui tâta l’entrejambe.

Mercurio rougit à ce contact mais se laissa faire.

« Enlève le reste », ordonna alors Scarabello.

Benedetta tremblait intérieurement.

Mercurio se déshabilla. Il resta le pantalon baissé, vêtu du seul tricot de laine bouillie que lui avait donné Anna del Mercato.

Scarabello souleva le tricot. Il fixa Mercurio droit dans les yeux. Puis, sans détacher son regard, il tendit la main et saisit Benedetta par le bras. Il l’attira à lui, comme en un pas de danse élégant. « Paolo, vérifie que l’or n’est pas sur la fille », dit-il.

Le marchand ne bougeait pas.

« Paolo ! », cria Scarabello.

L’autre s’approcha timidement, pendant que Scarabello maintenait Benedetta par le bras et lui soulevait sa robe de la pointe du couteau. Attrapant le pan de la jupe, il plaqua son couteau sur la culotte en lin. D’un coup sec, il coupa le lacet qui la retenait puis la baissa, toujours de la pointe du couteau. « Fouille », dit-il à Paolo, sans détacher son regard de Mercurio.

Bafouillant des excuses, il enfila sa main.

Benedetta ferma les


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yeux.

« C’est pas la peine ! Laisse-la », fit Mercurio.

Scarabello ne répondit pas. Il porta le couteau contre la gorge de Benedetta. Puis, toujours fixant Mercurio, il fit descendre la lame jusqu’au décolleté, l’enfila un peu à l’intérieur et souleva le tissu. « Regarde là-dedans, dit-il à Paolo.

— Il n’y a rien », soupira Paolo, tout rouge, après avoir vérifié.

Alors Scarabello, avec cette grâce de danseur qui accompagnait chacun de ses mouvements, fit pirouetter Benedetta sur elle-même et la repoussa. « Enlève ta culotte », lui dit-il. Puis il s’adressa à Paolo : « Cache le costume de la vieille, tout Venise le cherche ». Il regarda Mercurio. Il sourit. « On dirait que tu as dit la vérité, mon gars. »

Mercurio, rasséréné après ce moment de grande tension, se pencha pour remonter son pantalon, et se laissa aller à un soupir de soulagement. Il porta les mains à son visage et ses yeux devinrent brillants. « Merci, Scarabello ! », s’exclama-t-il, montrant toute l’épouvante qu’il avait retenue, et une nouvelle fois il se jeta sur lui et l’étreignit. « Merci… merci…

— Arrête avec ça ! dit Scarabello en le repoussant.

— Excuse-moi, Scarabello, excuse-moi. Merci, merci, merci…

— D’accord. Arrête. Ces manières de femelle, ça me tape sur les nerfs. » Scarabello se tourna vers le marchand, qui était revenu avec une tunique. « Paolo, démonte la pierre et fais fondre l’or. Vite. Je reste dans les parages mais je reviendrai chercher la pierre. » Il pointa du doigt Benedetta. « Et toi, n’attire pas trop l’attention. » Il s’approcha si près qu’il aurait pu l’embrasser. « Ici, à Venise, les voleuses comme toi, on les condamne à être écartelées par quatre chevaux sur la piazza San Marco, et ce qu’il en reste, on le jette dans le canal. T’as compris ? Ils cherchent une vieille et une servante mignonne… »

Benedetta sourit, contente.

« … que l’orfèvre n’aura aucun mal à reconnaître.

— Merci, dit Benedetta.

— Tu as mal compris, fit Scarabello en se dirigeant vers la porte de sortie. J’ai dit une servante… trop conne. »

Mercurio rit.

Benedetta le foudroya du regard.

« Bravo, Mercurio », dit Scarabello en disparaissant.

Mercurio lui courut après. Il le rejoignit et lui demanda, à mi-voix : « Si je cherchais une certaine personne… tu pourrais m’aider, hein ?

— Ça dépend.

— Elle vient d’arriver, dit Mercurio en baissant encore plus le ton et en tournant le dos à Benedetta.

— C’est parce que ta… sœur ne doit pas être au courant ?

— Ben… c’est-à-dire…

— C’est une femme dont elle est jalouse, par hasard ? Méfie-toi de pas rendre les filles jalouses… elles peuvent faire des bêtises. »

Mercurio se raidit. Benedetta approchait. « Donnola, dit-il tout d’un trait. C’est un homme, il s’appelle Donnola.

— Donnola ? Scarabello le regarda. Mon garçon, tu as trop de secrets, à mon goût.

— Il s’appelle Donnola, vraiment.

— Je sais parfaitement qui est Donnola. Il ne vient sûrement pas d’arriver à Venise, répondit Scarabello. N’importe qui ici, à Rialto, le connaît. Il est facile comme tout à trouver. Il suffit d’aller au marché et il est là, en quête d’un poulet ou d’un travail à faire. Mais je croyais qu’il s’était enrôlé.

— Il est revenu.

— Donnola… » Scarabello s’en alla en hochant la tête. « Ah, mon garçon, un jour tu me donneras l’occasion de le regretter, je sens ça… »

Mercurio se tourna vers Benedetta. « Partons, lui dit-il.

— Qu’est-ce qu’il racontait sur Donnola ? demanda-t-elle comme elle le rejoignait.

— Qui ? Non, tu as mal compris », fit Mercurio en évitant son regard. Il ne savait pas pourquoi, avec Benedetta il était moins habile à mentir.

Aussitôt qu’ils eurent tourné dans une calle  étroite, Benedetta le poussa contre le mur. « Comment tu as fait ?

— Quoi ? demanda Mercurio, feignant de ne pas comprendre.

— L’or. Le vrai. Où tu l’as mis ? J’étais sûre qu’ils allaient te tuer.

— Je n’avais pas le vrai, dit Mercurio en riant. Uniquement celui du théâtre.

— Je ne te crois pas.

— Vraiment. Quand ils m’ont fouillé, je ne l’avais pas.

— Allez, idiot ! lâcha Benedetta, agacée.

— C’est pourtant vrai. L’or, ce n’était pas moi qui l’avais… Mercurio joua du bout de son soulier dans la boue… c’était Scarabello.

— Quoi ?

— T’as remarqué que je l’ai serré dans mes bras avant de me laisser fouiller ?

— C’est pas possible…

Mercurio éclata de rire. Pourtant, si.

— Tu lui as mis dans la poche et après… Non ! C’est pour ça que tu l’as repris dans tes bras. Tu voulais le récupérer ! » Benedetta était admirative. « Et moi qui te prenais pour un con.

— Alors que, comme l’a dit Scarabello, la conne, c’est toi.

— Il a dit mignonne.

— Lave-toi les oreilles. »

Ils étaient arrivés sur le campiello [11] del Gambero et se donnaient des bourrades dans la foule, en riant. À ce moment précis, juste devant une boutique de tissus, Benedetta, qui faisait un tour sur elle-même pour ne pas tomber, reconnut la fille juive qui plaisait à Mercurio. Elle aussi les avait vus et faisait un pas vers eux, le bras levé. Le sourire de Benedetta se figea. Elle ressentit la même haine que quelques jours plus tôt.

Sans réfléchir elle jeta les bras autour du cou de Mercurio.

Et l’embrassa.

29

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Giuditta, ce matin-là, était radieuse, heureuse comme il lui semblait ne l’avoir jamais été.

Son père l’avait chargée de choisir leur futur logement ; Donnola l’avait escortée dans Venise, lui montrant des lieux suggestifs et magiques, des habitations de rêve, avec des vitres plombées et colorées, des sols pavés de grenaille de marbre, des fresques aux plafonds, des tapisseries sur les murs, des portes historiées, des colonnes de marbre, des rideaux à rayures de couleur. Tout, dans cette ville, semblait plus beau qu’ailleurs.

Une seule chose détonnait.

Depuis quelques jours, Giuditta regardait les bonnets jaunes des Juifs qu’elle rencontrait. Certains si clairs qu’ils en paraissaient blancs, d’autres vifs comme des tournesols. D’autres d’un jaune intense comme le bec des canards. Elle préférait les plus foncés, ceux qui tendaient vers l’orange. Mais tous, sans exception, étaient grossiers, voyants. Une marque, comme le voulaient d’ailleurs les chrétiens. Elle le voyait bien quand elle se déshabillait, le soir, au moment de poser ses vêtements et le bonnet sur la chaise. Il y avait quelque chose de criard. De discordant.

« Tu les choisis comment, tes bonnets ? avait-elle demandé à Donnola, poursuivant son raisonnement.

— Suffit qu’ils ne coûtent pas trop cher.

— Je parle de la couleur, avait-elle expliqué. Si tu as un costume noir, comment va être ton bonnet ?

— Noir, que diable.

— Et si tu es habillé en rouge et violet ?

— Ben…

— Soit rouge…, avait suggéré Giuditta.

— Soit violet !

— Exactement, avait-elle répondu, satisfaite. Merci.

— J’ai rien compris », avait marmonné Donnola.

Giuditta savait en revanche parfaitement où la menaient ses pensées. Les gens du commun avaient la liberté de choisir leur bonnet en fonction de leurs vêtements. Ainsi vêtement et bonnet étaient assortis. À son avis, les gens comme elle, conditionnés par l’usage du bonnet jaune, devraient faire exactement le contraire : choisir leurs vêtements en fonction du bonnet. La solution était là, à portée de main. Simple, au fond. « Laisse tomber, avait-elle dit à Donnola. Des bêtises de femme.

— Ce qui veut dire une embrouille.

— Non, aucune embrouille. » Elle avait regardé autour d’elle. La vie ne lui avait jamais semblé aussi belle que ce matin-là. Elle avait dit à Donnola : « Emmène-moi dans une boutique de tissus.

— Par pure coïncidence, la meilleure est celle d’une de mes connaissances, avait répondu Donnola. Sur le campiello  del Gambero.

— Par pure coïncidence… », avait ri Giuditta, tandis qu’ils se dirigeaient vers la boutique.

Mais elle avait une raison particulière pour être aussi heureuse. Un bonheur nouveau et inconnu qui plongeait ses racines dans la nuit précédente. Un rêve qui l’avait laissée le souffle coupé. Et qui l’avait changée.

Depuis plusieurs jours, et surtout depuis qu’elle l’avait vu courir sur la fondamenta del Vin, Giuditta pensait intensément à Mercurio. Depuis qu’elle l’avait vu sans la soutane. C’était donc vrai, s’était-elle dit dans l’obscurité de la chambre de l’auberge qu’elle partageait avec son père. Il n’était pas prêtre. C’était un garçon comme les autres. Un garçon auquel il lui était permis de penser.

Mais cette nuit, elle était allée plus loin. Ses pensées, ses désirs, ses sentiments s’étaient glissés dans son sommeil : elle avait rêvé qu’elle était encore dans le chariot des vivres du capitaine Lanzafame, à Mestre. À côté d’elle, il y avait Mercurio. Leurs mains se frôlaient, puis se prenaient. Leurs doigts se nouaient. Alors Giuditta regardait autour d’elle et ne voyait ni son père ni personne. Ils étaient seuls. Giuditta n’avait pas eu un instant de peur ni d’hésitation. Elle s’était tournée vers lui, les lèvres entrouvertes, et s’était offerte pour un baiser. Et Mercurio l’avait attirée à lui. “Je t’ai retrouvée”, avait-il dit en la regardant avec passion. Et il l’avait embrassée.

« Qu’est-ce qu’il y a ? », avait demandé Isacco en la secouant par l’épaule.

Giuditta, dans l’obscurité de la chambre, avait tressailli et s’était réveillée.

« Tu gémissais. Tu as mal au ventre ? » Isacco avait allumé la chandelle. « Que fais-tu avec cet oreiller ? »

Et Giuditta s’était alors aperçue qu’elle avait la bouche contre l’oreiller. « Rien », avait-elle répondu à son père, en rougissant. Elle s’était tournée de l’autre côté pour ne pas le regarder, troublée par l’intensité de son rêve. Et tandis qu’elle cherchait en vain à se rendormir, elle avait senti un fourmillement, là, tout en bas. Quelque chose de nouveau, qui l’attirait et l’effrayait. Elle s’était dit une nouvelle fois qu’elle était devenue femme pour Mercurio. Sans qu’il le sache.

Aussi, ce matin-là, quand elle était sortie de la boutique de tissus et qu’elle l’avait vu à quelques pas d’elle de l’autre côté du campiello  del Gambero, comme une vision, comme un cadeau, elle avait eu un coup au cœur.

“Je t’ai retrouvé”, avait-elle pensé.

Plus elle le regardait, plus elle sentait en elle la passion chaude et brûlante qui l’avait envahie la nuit précédente du haut jusqu’en bas, et lui avait enlevé toute peur. Elle ne se laisserait plus paralyser. Elle s’élança vers Mercurio. Elle ne savait pas ce qu’elle lui dirait, ce qu’elle ferait. Elle voulait seulement le rejoindre.

“Je t’ai retrouvé”, pensait-elle.

Mais sa course soudain s’arrêta. Ses pieds, qui avaient volé légers sur le pavé, se plantèrent dans le sol comme deux harpons. Ses bras tendus vers Mercurio, d’abord doux comme des rubans de soie, se durcirent comme des cintres.

Ses yeux se figèrent sur ce qu’elle voyait. Elle aurait voulu regarder ailleurs. Mais cela lui était impossible.

Mercurio en embrassait une autre.

Giuditta sentit son cœur se fendre. Un flot de larmes lui montait aux yeux. Elle sut que si elle restait là, elle hurlerait. Avec un cri féroce, comme une bête blessée, elle arracha ses pieds aux pavés et ses bras au ciel, tourna le dos et commença à courir.

« Giuditta ! hurla Donnola en la poursuivant. Attends ! »

Tandis qu’elle se sauvait, lourde et livide, Giuditta se disait qu’elle ne savait pas si la joie d’avant était de l’amour, mais cette douleur déchirante, brutale comme un éclat de verre planté dans son cœur, celle-là, oui, c’était sûrement l’amour.

“Mercurio en a embrassé une autre”, se répétait-elle en courant.

Elle pensa que l’amour ressemblait à la souffrance. Et à la haine.

Elle arriva tout essoufflée à l’auberge où ils dormaient, courut dans les escaliers jusqu’à la chambre. Elle se jeta sur sa couche, à plat-ventre. Sa tête s’enfonça dans l’oreiller qu’elle avait embrassé la nuit même, croyant embrasser la bouche de Mercurio. Elle se sentit idiote et le déchira de part en part, en hurlant.

Quand Donnola arriva sur le seuil de la chambre, il s’arrêta. La pièce était envahie de plumes d’oie.

« Qu’est-ce qu’il y a ? », demanda-t-il, préoccupé.

Giuditta le regarda. Elle avait les yeux rouges de larmes et de colère. Écarlate, elle avait du mal à respirer. « Rien, répondit-elle.

— Allons, Giuditta…

— Rien ! s’écria-t-elle, telle une furie. Rien ! Rien ! »

Donnola ne dit rien. Il posa sur le coffre au pied du lit les tissus qu’ils avaient achetés et s’apprêta à partir.

« Excuse-moi, Donnola », dit alors Giuditta.

Il se retourna. Il ne savait pas quoi faire. S’il devait parler, s’approcher, la prendre dans ses bras.

« Excuse-moi, répéta Giuditta. Je ne voulais pas… »

Donnola, embarrassé, regarda derrière lui, vers la porte.

« Tu peux t’en aller, si tu veux…

— Je n’ai pas la moindre intention de m’en aller, dit d’un trait Donnola, le visage rouge.

— Menteur, sourit Giuditta.

— Parce que tu sais tout, peut-être ?

— Ne te mets pas en colère…

— Mais qui se met en colère, putain de la misère ! »

Giuditta éclata de rire, même si c’était un rire triste. « Toi et mon père, vous êtes vraiment faits l’un pour l’autre. Et aussi le capitaine.

— Ça serait un compliment ? », demanda Donnola, perplexe.

Giuditta le regarda en silence. Puis elle tapa de la main sur sa couche, à côté d’elle. « Assieds-toi là, dit-elle d’une petite voix, enfantine. Prends-moi dans tes bras.

— Qu’est-ce que tu dis ? fit Donnola, qui se tournait à nouveau vers la porte, mal à l’aise. Enfin… c’est-à-dire… oui, bien sûr. » Mais il ne bougeait pas.

« S’il te plaît, insista Giuditta.

— Je t’ai dit oui. Diable, faudrait bien voir. » Gauchement, il s’approcha du lit, s’assit et lui entoura les épaules de son bras, raide et emprunté, avec une lenteur exaspérante.

« Prends-moi dans tes bras, dit Giuditta.

— Qu’est-ce que je suis en train de faire ?

— Serre-moi. »

Donnola déglutit. « Si le docteur entrait… » Il l’attira à lui, avec un peu plus de conviction.

Giuditta posa la tête contre sa poitrine. « Plus fort.

— Tu ne veux quand même pas que je te brise les os ? » Puis, embarrassé, il la prit entre ses bras. Il commença à bercer le haut de son corps, en avant et en arrière, avec vivacité.

« Comme ça, tu vas me faire vomir », dit Giuditta en riant.

Donnola ralentit.

« C’est mieux… », dit-elle. Et elle recommença à pleurer.

Donnola la berçait, sans savoir que dire ni que faire.

« As-tu jamais été amoureux ? lui demanda Giuditta après un certain temps.

— Moi ? Non, bien sûr que non. Non, non… Tu me vois, je ne suis pas spécialement beau. Qui veux-tu qui s’amourache de quelqu’un comme moi ?

— Je t’ai demandé si toi  tu avais jamais été amoureux.

— Ah, voilà… Donnola s’agitait, comme si Giuditta était couverte d’orties. J’avais pas bien compris… Je… bon… peut-être… Mais c’était il y a longtemps. Je me souviens même plus comment elle s’appelait…

— Donnola…

— Agnese… elle s’appelait Agnese. »

Giuditta resta quelques instants en silence. « Et ça te faisait mal dans tout le corps ?

— Écoute, Giuditta… voilà… » Donnola fit une courte pause puis parla vite, presque sans reprendre son souffle : « Tu ne penses pas que tu devrais en parler avec le docteur ? Enfin, c’est-à-dire, c’est ton père et même si ce serait plus logique d’en parler avec une femme parce qu’entre femmes on se comprend mieux, du moins je crois… En tout cas, si on n’a rien de mieux que son père… Enfin, c’est-à-dire, bref… ce que je veux dire c’est que je ne sais pas si c’est moi la personne qu’il te faut, tu comprends ? Je ne voudrais pas te donner des conseils qui seraient faux et…

— C’est si terrible que ça d’être amoureux ? », le coupa Giuditta.

Donnola ne répondit pas tout de suite. Il la serra contre lui, plus fort. En même temps il hochait la tête, retenant une douleur, ensevelie depuis des années, qu’il ne voulait pas s’avouer à lui-même. « Oui…, murmura-t-il enfin, dans un filet de voix.

— Oui », dit Giuditta.

30

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« Pourquoi tu m’as embrassé ? demanda Mercurio à Benedetta.

— Pour rire, te monte pas la tête. » Et elle accéléra le pas pour ne pas montrer qu’elle rougissait.

« Attends-moi, lui dit Mercurio.

— Sois pas casse-pieds », fit-elle puis elle se passa discrètement les doigts sur les lèvres. Il lui semblait qu’elles brûlaient encore du contact avec celles de Mercurio. Elle avait été vendue par sa mère à un prêtre et à d’autres vicieux, mais ce baiser était son premier. Elle tourna dans une calle  étroite et marcha vite jusqu’à un vaste campo .

« Regarde qui est là », dit Mercurio, derrière elle. Il la rattrapa, posa la main sur son épaule, lui indiquant un petit groupe de personnes.

« Qui est-ce ? », dit Benedetta, encore distraite par ses sensations.

Mercurio rit. « C’est ce couillon de Zolfo avec son moine !

— Venise ! Repens-toi de tes péchés immondes et répugnants ! », hurlait le frère Amadeo, les bras levés, sur les marches de l’oratoire degli Ognissanti, sur le campo San Silvestro. L’air était froid, humide, mais le moine, sous sa vieille robe de bure sale et usée, portait un tricot de laine double maille et des caleçons longs, achetés avec l’argent de Zolfo.

« Venise, repens-toi ! », reprit Zolfo en écho.

Le campo  était rempli de gens affairés. Quelques-uns se tournaient vers ce prédicateur et ce petit garçon, aux cheveux en étoupe et au teint jaune. Bien vite cependant chacun reprenait sa marche, vaquant à ses occupations. La plupart ne regardaient même pas.

Benedetta voulut courir vers Zolfo mais Mercurio la retint. « Attends », lui dit-il. Ils restèrent à l’écart.

Le frère Amadeo, sur les marches, reprit son souffle et gonfla ses poumons. « Venise, repens-toi de tes péchés ! », cria-t-il encore, d’une voix revigorée.

« Repens-toi, Venise ! », répéta Zolfo.

Personne ne s’arrêtait pour écouter le prêche.

« Ils ont l’air de deux crétins, dit Benedetta.

— Ce sont  deux crétins », répliqua Mercurio.

« Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Zolfo au moine. J’ai froid. » Le frère Amadeo le foudroya d’un regard féroce. « Comment peux-tu souffrir du froid ? La foi en Christ ne te réchauffe pas assez ? »

Zolfo acquiesça docilement.

Le moine leva les bras au ciel et s’écria, têtu : « Venise, repens-toi de tes péchés immondes et répugnants !

— Arrête un peu de crier ! brailla de l’autre côté du campo  une femme sortie sur le seuil d’une auberge à l’enseigne d’un cygne à deux têtes. Elle vacillait sur ses jambes, les veines du cou gonflées. Ses yeux, au regard liquide, avaient du mal à accommoder sa vision.

Frère Amadeo pointa le doigt dans sa direction : « Satan, sors de cette femme ! Je te l’ordonne au saint Nom de notre suprême et très haut Maître !

— Sors, Satan ! », dit Zolfo en écho, l’index pointé lui aussi.

Elle balançait, indécise, voulant rentrer dans sa taverne. Quelqu’un l’appela de l’intérieur. « Il y a un prédicateur », répondit-elle seulement. L’instant d’après, une autre tête se pencha à la porte de l’auberge. Puis une autre, et une autre encore. Ils délibéraient entre eux, tous aussi saouls les uns que les autres. « Qu’est-ce que tu veux, frère ? », hurla un des hommes qui étaient sortis, un grand bonhomme costaud qui s’appuyait sur une rame.

« Repentez-vous de vos péchés ! Le Seigneur vous l’ordonne ! cria le frère Amadeo. Chassez le Juif de Venise !

— C’est quoi cette histoire ? », cria la femme, qui s’attendait à la liste habituelle des péchés, vin et fornication en tête.

« Chassez le Juif ! hurla avec plus de fougue encore frère Amadeo, lancé dans sa croisade personnelle. Le Juif est le chancre de Satan ! »

La petite dizaine d’ivrognes, d’un pas incertain, entreprit de traverser le campo San Silvestro. Arrivés aux marches de l’oratoire degli Ognissanti, ils avaient tous un sourire idiot peint sur la face. Sans savoir vraiment ce que voulait le prêcheur, ils entendaient s’amuser un peu à ses dépens. Ils se placèrent devant lui, ondoyant comme des barques à l’ancre. La femme rota. Quelques hommes rirent.

« Qu’est-ce qu’ils t’ont donc fait, les Juifs, frère ? demanda l’un.

— Ils ont baisé ta mère ? demanda l’ivrogne qui s’accrochait à sa rame.

— Non, c’est lui, ils l’ont sodomisé ! s’exclama la femme, provoquant un moment d’hilarité générale.

— Repens-toi, pécheresse ! hurla Zolfo.

— Ta gueule, le nain ! »

Zolfo eut un hoquet, et une expression torve.

« Fais attention, petit, ou tu vas prendre feu ! », se moqua la commère.

Les ivrognes autour d’elle rirent grassement.

« Ils vont avoir des ennuis », dit Benedetta à Mercurio, en faisant un pas en avant.

Mercurio la retint de nouveau. « Attends.

— Ève ! Ne t’abandonne pas au péché ! Ne prends pas la pomme que t’offre le Serpent ! hurla à la femme saoule le frère Amadeo dont les yeux n’étaient plus que deux minces fentes.

— Ève, elle était pas juive, celle-là ? se mit-elle à rire.

— C’est sûr ! Et Moïse aussi, dit l’un des ivrognes.

— Et le Roi David, ajouta un autre.

— Et Jean-Baptiste ! fit un troisième.

— Si tu vas par là, c’est sûr que le frère aussi il est juif ! », cria le grand costaud qui se retenait à sa rame.

La clique des ivrognes explosa d’un rire sonore.

Frère Amadeo, théâtralement, s’agenouilla. « Notre Père qui êtes aux cieux, et toi, notre Père sur la terre, très-saint pape Léon X de Médicis, fais descendre ton pardon sur ces pécheurs…

— Frère, t’y avais jamais pensé à ça, que le premier pape, il était juif ? hurla la femme, la plus acharnée contre lui. Pierre-sur-cette-pierre, le premier pape, le fondateur de l’Église, il était plus juif que n’importe quel Juif qui marche aujourd’hui dans les rues de Venise !

— Ordure ! éructa le frère Amadeo en se dressant sur ses pieds.

— Ordure ! », fit Zolfo en écho.

La femme se pencha, ramassa une poignée de boue et la lança contre Zolfo, qu’elle atteignit en plein visage.

« J’en étais sûre, dit Benedetta.

— Ce moine est un imbécile, répliqua Mercurio.

— Il faut aller aider Zolfo », dit Benedetta, qui s’élança.

Tandis qu’il marchait à sa suite, Mercurio remarqua à la gauche de frère Amadeo et de Zolfo, sur les marches de l’église de San Silvestro, un jeune homme habillé avec une rare élégance. Il portait un haut-de-chausses blanc, immaculé, une tunique à manches bouffantes damassées, un bonnet avec une énorme épingle en or, et une chaîne, d’or aussi, à grosses mailles, avec un pendentif incrusté de pierres précieuses. À son côté pendait une épée à poignée de nacre.

Autour de lui, cinq jeunes gens tout aussi bien vêtus ricanaient en assistant à la prédication. Mercurio sentit un frisson le long de son échine.

« Ordure ! répéta frère Amadeo.

— C’est qui, l’ordure ? », dit l’ivrogne qui s’appuyait à sa rame. En un instant, sur sa face altérée par le vin, le rire céda la place à une expression menaçante.

« Frère, retourne à Rome chez ton maître ! hurla la femme en agitant le poing.

— L’ordure, c’est toi, le moine ! », tonna un autre ivrogne, au visage écarlate, qui se pencha pour ramasser une pierre.

« Zolfo, viens avec nous ! », dit Benedetta en rejoignant celui-ci.

Le gamin lui lança un regard distant, sans émotion aucune.

« Zolfo… c’est moi… », ajouta Benedetta, déconcertée par ce regard. Elle se tourna vers Mercurio, avec un air de colère. « Qu’est-ce que ce maudit moine lui a fait ? »

Une première pierre vola. Puis une deuxième.

« Viens avec nous, Zolfo, répéta Benedetta, qui l’attrapa par le bras.

— Lâche-moi ! », cria celui-ci, en la repoussant et en se mettant devant le prédicateur, comme un garde du corps pathétique. Une pierre l’atteignit à la jambe, et il gémit.

« Calmez-vous », tenta de dire Benedetta aux ivrognes, qui se rapprochaient de manière menaçante. Puis elle s’élança de nouveau vers Zolfo, et cette fois le tira au bas des escaliers. Zolfo résistait.

Mercurio lui donna une gifle. « Suis-nous, crétin ! » Puis, à Benedetta : « Par là ! », et il les entraîna vers l’église de San Silvestro.

La masse des ivrognes, furieuse, se jetait sur le frère Amadeo. « Il nous traite d’ordures ! On va lui faire payer ! »

Voyant comment les choses tournaient, le frère Amadeo suivit Zolfo que Mercurio et Benedetta entraînaient.

« Lâche-nous les couilles, frère ! », hurla Mercurio quand il vit que les ivrognes se mettaient à les poursuivre eux aussi.

Sur le chemin qui les séparait encore de l’église où Mercurio avait l’intention de se réfugier s’était placé le jeune homme bien habillé qu’il avait remarqué peu auparavant. Il observait la scène d’un regard amusé et cruel. Immobile, à l’aise, la jambe droite sur la première marche, la main droite enfilée dans la large poche de sa tunique. Son épaule gauche était beaucoup plus haute et plus robuste, et son épée était à sa ceinture côté droit, signe qu’il était gaucher.

Mercurio ralentit et regarda derrière lui. Les ivrognes gagnaient du terrain. Et leur retraite était coupée par le jeune homme et ses compagnons. « Pousse-toi ! », lui cria-t-il.

Le jeune homme sourit. Il avait des dents très blanches, courtes et pointues, comme celles d’un poisson carnivore. Et ses yeux, si écartés qu’ils semblaient disposés de chaque côté de son visage, avaient aussi la fixité vitreuse des prédateurs marins. Inexpressifs et pourtant cruels. Peut-être, pensa Mercurio, parce que c’était des yeux froids, éteints.

Tout à coup, le jeune homme bougea, aussi rapide et disgracieux qu’un crabe. Sa main gauche alla à son épée et dégaina. De la poche droite, en revanche, il sortit un bras court, à la main recroquevillée. Sa jambe droite, qui semblait normale à première vue, était en réalité plus courte et moins développée que l’autre, et restait partiellement pliée. L’épée au poing, il se tourna vers ses compagnons qui, sans hésiter, dégainèrent leurs armes et firent cercle autour de lui. Le jeune homme caracola, montrant une gibbosité qui lui gonflait l’épaule gauche. C’était un monstre difforme.

Croyant qu’il voulait se jeter sur lui, Mercurio se figea. Mais l’autre le dépassa pour les protéger, Benedetta, Zolfo, le frère et lui, suivi de sa petite armée.

« Arrêtez, bande d’idiots ! », cria-t-il aux ivrognes, d’une voix presque féminine, stridente et désagréable.

Un ivrogne lui arrivait déjà dessus, incapable de freiner sa course.

Le jeune homme donna un fendant de son épée à double tranchant. Il coupa la lourde tunique de l’ivrogne à la hauteur de l’épaule. Une tache de sang commença à s’élargir sur le tissu.

L’ivrogne gémit de douleur et s’écroula au sol.

« Ramassez-le, dit le jeune homme avec un profond mépris dans la voix.

— Pardonnez, votre Grâce, dit la femme qui avait cherché querelle au prédicateur. Nous ne vous avions pas vu. Ayez la générosité de nous pardonner, votre Grâce. » Sans perdre de vue la pointe de l’épée, elle se pencha sur l’ivrogne à terre. Avec une force insoupçonnée, elle le tira en arrière, loin de la portée de l’arme. « Mon mari n’avait pas de mauvaises intentions, continua la femme en aidant le blessé à se relever. On n’aurait jamais fait de mal au frère ni au garçon.

— Oui, on plaisantait », dirent en chœur les autres ivrognes.

Le jeune homme se tourna vers frère Amadeo. « Que leur demandais-tu ?

— Qu’on chasse les Juifs de Venise, répondit le moine, retrouvant le courage qu’il venait de perdre.

— Nous sommes prêts à devenir des martyrs ! s’exclama Zolfo.

— Tais-toi donc, crétin », lui ordonna Mercurio.

Le jeune homme rit. « Ton ami a raison. Martyre par la main de quatre ivrognes ? Tu es un crétin.

— Le martyre est notre…, commença Zolfo, d’un ton rageur.

— Tais-toi ! » Le frère Amadeo lui donna une claque violente.

Zolfo rentra les épaules, mortifié.

« Qu’est-ce que je t’avais dit, couillon ? fit Mercurio. Si tu cherchais un maître, tu aurais mieux fait de rester avec Scavamorto. Il aurait sûrement été plus miséricordieux. »

Le jeune homme inclina sur le côté sa tête difforme, comme un chien, amusé. Il sourit au frère Amadeo. « Toi, tu sais de quel côté te ranger, hein ?

— Moi, je suis aux côtés de notre Seigneur, répondit le moine.

— Et moi je suis un grand seigneur, dit le jeune homme en riant. Je suis le prince Rinaldo Contarini. » Il se tourna vers les ivrognes. « Et maintenant, hurlez : “Chassez les Juifs de Venise !” »

Les ivrognes échangèrent des regards puis, en chœur, dirent : « Chassez les Juifs de Venise !

— Plus fort, pouilleux !

— Chassez les Juifs de Venise ! »

Le jeune Contarini po


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inta son épée vers l’auberge d’où ils étaient sortis. Sur le seuil se trouvait le patron. « Toi, l’aubergiste, puisque tu ne sais pas tenir tes clients, tu fermes pendant une semaine. À partir de maintenant. Par mon bon vouloir. Et si je te trouve ouvert, je mets le feu à ta taverne. »

L’aubergiste baissa la tête et rentra pour chasser immédiatement les clients assis dans son local.

Le jeune prince se pavana devant ses compagnons, puis s’approcha de Benedetta. « Comment tu t’appelles ? », lui demanda-t-il sans le moindre intérêt dans la voix, en caressant du bout de son épée la peau de son décolleté.

Benedetta ne bougeait pas. Elle ne répondait pas. Elle éprouvait à la fois horreur, peur et attraction, sans oser se le dire. Quelque chose remontait de son passé et l’attirait insensiblement, quelque chose qu’elle fuyait mais que sa part obscure, à son insu, recherchait. « Maman… », murmura-t-elle, dans un souffle.

« Que dis-tu ? », demanda le prince.

Mercurio la prit par le bras et l’écarta.

Le prince Contarini le regarda avec plaisir. Comme s’il n’attendait que cela. Il lui montra le bout de sa langue, avec une malice presque sexuelle. « Tu sais que si je t’ordonnais de lécher mes chaussures, il te conviendrait de le faire, joli garçon ? Comment oses-tu te mettre entre moi et cette putain ?

— Ce n’est pas une putain. Elle est vierge », répondit Mercurio instinctivement.

Le jeune homme haussa les sourcils. « La chose devient intéressante. Il est si rare par ces temps de trouver une…

— Ne pose pas tes sales pattes sur elle », gronda Mercurio.

Le regard du prince s’illumina de joie. L’instant d’après, il s’élançait pour frapper.

Mais Mercurio était prêt. Il esquiva le coup, saisit le bras du gentilhomme et le tira vers l’avant, en tendant sa jambe devant lui. Le jeune prince perdit l’équilibre et n’évita de tomber que parce qu’un de ses compagnons, plus rapide, l’avait retenu.

« Cours ! », hurla Mercurio à Benedetta.

Benedetta eut un moment d’hésitation puis courut derrière Mercurio. Ils passèrent au milieu des ivrognes, aussitôt suivis par les hommes du prince.

« Cours ! », hurla de nouveau Mercurio. Ils s’enfilèrent dans une calle  étroite et sombre.

Les hommes de Contarini étaient plus rapides que Benedetta, gênée par ses jupes, et allaient les rattraper. Mercurio se jeta d’instinct vers le campo Santo Aponal. Ils n’y étaient pas encore que la calle del Luganegher fut bloquée par une haute silhouette noire et familière.

« Scarabello ! », s’écria Mercurio, hors d’haleine.

Scarabello et ses hommes s’écartèrent pour les laisser passer. Puis ils se resserrèrent les uns contre les autres, bloquant les hommes du prince. Les adversaires se regardaient en silence. Scarabello et les siens se tenaient droits et tranquilles, main sur le pommeau. Les hommes du prince haletaient, les narines dilatées par la course. Personne ne bougeait ni ne parlait.

Après un temps qui parut interminable, on entendit un piétinement irrégulier. Et au fond de la calle  apparut le prince difforme, qui avançait péniblement. Il rejoignit ses hommes. Son bras atrophié était écarté, comme l’aile sans plume d’un oiseau. Sa bouche grande ouverte laissait voir ses dents pointues de squale, et un filet de salive lui salissait le menton.

« Nous n’attendions plus que vous, votre Grâce », dit Scarabello, avec une profonde révérence.

Le prince Contarini était essoufflé par l’effort. Il se balançait sur ses jambes inégales et oscillait. De nouveau Mercurio se dit qu’il ressemblait à un crabe.

« Scarabello, tu protèges ce jeune criminel ? demanda le prince de sa voix haut perchée, quand il fut en état de parler.

— Oui, en effet, votre Grâce. Il se trouve que c’est l’un de mes hommes », répondit Scarabello, en ouvrant les mains pour s’excuser.

Le prince Contarini sourit et nettoya sa salive de la manche de son somptueux pourpoint. Dans la pénombre de la ruelle, la soie blanche luisait comme la peau vivante d’un animal fantastique ; seuls émergeaient aussi de cette faible lumière les cheveux albinos de Scarabello. Tout le reste semblait ne pas exister.

Mercurio regardait Scarabello avec admiration. Il se tourna vers Benedetta et vit qu’elle, en revanche, fixait Contarini.

« Je veux ce jeune homme, dit le prince. Il m’a offensé et il doit payer.

— Votre Grâce, vous savez que je suis votre dévoué serviteur, répondit Scarabello. Mais, si vous voulez bien me pardonner, je dois vous refuser cette requête. Mes hommes ne répondent qu’à moi de leurs actions. » Il regarda intensément le prince, nullement intimidé. « Et moi seul en réponds au monde. Aussi, votre Grâce, nous devrions discuter vous et moi, si vous avez des doléances qui ne peuvent pas être satisfaites ou reportées. »

Contarini lui adressa un regard impassible. Mais il se mordait férocement la lèvre inférieure, jusqu’à la faire saigner. Quand il parla, sa voix était encore plus stridente. « Dis à ton homme qu’il ne se promène pas tout seul. Sa tête m’appartient, et si l’occasion se présente, je la prendrai. » Il se tourna et fit signe aux siens de le suivre. « Retrouvons ce moine. Il me plaît. Il est dévoré par le mal-être. Il annonce le sang », se mit-il à rire hystériquement.

« Zolfo… », commença Benedetta.

Mercurio lui posa la main sur le bras. « On ne peut rien faire. »

Scarabello les rejoignit.

« Merci, dit Mercurio.

— Je ne l’ai pas fait pour toi, répondit-il. Le prince est fou. Si je lui laisse la bride sur le cou, il prend tout. Mais j’ai une amitié très haut placée, plus haut placée que Contarini. Si haut que seul le doge est au-dessus. Le prince le sait. Il est fou, mais il n’est pas idiot.

— Merci quand même, répéta Mercurio.

— Il t’oubliera, continua Scarabello. Il trouvera quelqu’un d’autre à qui s’en prendre. Mais pour le moment, disparais de la circulation.

— Je vais m’arranger, minimisa Mercurio. Je sais me débrouiller seul.

— Oui, j’ai vu ça », sourit Scarabello. Puis il lui planta son index contre la poitrine. « C’est pas un conseil. C’est un ordre.

— Écoute, Scarab…

— Non, toi, écoute-moi. » L’index de Scarabello le poussa si fort que Mercurio dut reculer de deux pas. « Je te l’ai déjà dit une fois. Je vais te l’expliquer autrement. Si je te donne l’ordre de rentrer dans le trou du cul d’une baleine, tu y rentres, c’est clair ?

— D’accord.

— Tu iras sur la terre ferme. Je te trouverai un endroit. Et tu y resteras au moins deux semaines. Je n’aimerais pas voir les pantegane [12] trimballer ta tête dans les canaux pour te manger les yeux. Car c’est exactement à ça que tu dois t’attendre avec le prince. Quand il t’aura bien fait souffrir, évidemment. » Scarabello remit ses longs cheveux en place derrière ses oreilles, les rassembla en une queue-de-cheval et les attacha par un ruban rouge, en soie, tombant jusqu’au milieu du dos. Il lui sourit. « T’as peur d’être tout seul pendant quelques heures ?

— Je vais essayer d’y arriver, répondit Mercurio, passant les pouces dans sa ceinture.

— Comique », dit Scarabello en s’en allant, avec un rire.

Dès qu’il eut tourné le coin de la rue, Benedetta prit Mercurio par la main. « Allons à l’auberge. »

Mercurio regarda ses lèvres. Il la suivit docilement.

Ils montèrent dans la chambre.

« Ferme la porte », dit Benedetta.

Mercurio obéit.

Elle s’étendit sur le lit et déboutonna sa robe, découvrant ses petits seins d’albâtre et ses mamelons roses. Elle avait le souffle court. Elle ne pensait pas au premier baiser qu’elle avait donné à Mercurio. Elle pensait à la peur que lui avait causée le prince Contarini. À la sensation qu’elle avait éprouvée. À cette attirance vers le précipice. Elle regarda Mercurio et pensa qu’il ne ressemblait à aucun des monstres auxquels sa mère l’avait vendue. Elle tendit le bras vers lui. Jamais elle ne pourrait lui faire du mal.

Mercurio s’étendit auprès d’elle, immobile, ahuri. Il n’avait jamais embrassé une fille jusqu’à ce jour.

Benedetta lui prit de nouveau la main.

Mercurio se raidit. « Qu’est-ce que tu fais ? », demanda-t-il. Et il se sentit bête.

Benedetta guida sa main, lentement, jusqu’à son sein. Elle la posa dessus.

« Qu’est-ce que tu fais… répéta Mercurio, mais ce n’était plus une question.

— Tu as peur ? », demanda Benedetta.

Étendu, le regard fixé au plafond, la main immobile sur le sein de Benedetta, avec un étrange bouillonnement du sang dans son pantalon, Mercurio pensa qu’il savait de la vie plus que n’en connaissaient la plupart des êtres humains. Il pouvait survivre dans une fosse d’égout à Rome et dans une cité aussi mystérieuse que Venise, il était capable de monter des arnaques, de se servir d’un couteau, de vider les poches de n’importe qui sans se faire prendre, de mélanger la chaux vive à la terre pour recouvrir les morts ; il s’était battu avec des hommes deux fois plus grands que lui, il avait tué un marchand, tenu tête à Scavamorto et fait la conquête d’un criminel comme Scarabello. Il savait tout de la vie.

Mais il ne savait rien de l’amour.

« Je n’arrive pas à respirer, dit-il.

— Caresse-moi, murmura Benedetta.

— Je n’arrive pas à respirer, je te dis ! lâcha Mercurio, bondissant sur ses pieds.

— Qu’est-ce qui se passe ? », demanda-t-elle, troublée.

Mercurio ne comprenait pas la fureur qui le traversait. Il ne pouvait pas la contrôler. « Je dois partir, dit-il d’une voix étranglée.

— Je viens avec toi. »

Mercurio ne lui répondit pas et sortit en claquant la porte.

Benedetta reboutonna sa robe et se recroquevilla sous la couverture. Elle ferma les yeux. Elle vit le visage effrayant du prince Contarini. Elle porta une main entre ses jambes. Et se sentit souillée.

Mercurio arriva à Rialto, hors d’haleine.

Il chercha le borgne, l’homme de Scarabello.

« Je dois partir immédiatement. Trouve-moi un bateau. »

31

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Mercurio descendit du bateau à Mestre.

« Qu’est-ce que je dois dire à Scarabello ? lui demanda le borgne, qui l’avait amené jusque-là. Tu seras où ?

— C’est moi qui reprendrai contact, répondit Mercurio, en s’éloignant.

— Scarabello, il va pas aimer.

— Rien à foutre », dit Mercurio sans se retourner. Il accéléra le pas, pressé de disparaître. En un instant, le brouillard qui montait l’engloutit.

« Mercurio ! », cria le borgne.

Le garçon se retourna : il ne voyait plus ni le borgne ni la barque, et fut soulagé. Il prit une ruelle où il se rappelait avoir vu une petite statue de la Vierge, continua sur une vingtaine de pas puis trouva la rue qu’il cherchait. Sur sa gauche, là où le brouillard était plus épais, il entendait clapoter le canal. Le mur irrégulier de joncs qui croissaient sur la rive atténuait le bruit de l’eau. Sur sa droite, tous les cinquante pas, émergeait du brouillard une chaumine, basse et trapue. Il en passa sept.

Arrivé devant la huitième, il eut une hésitation, ralentit et finalement s’arrêta. Son souffle se condensait devant son visage et se confondait avec le brouillard. Il faisait nuit maintenant. Il s’approcha de la maison, jeta un coup d’œil entre les volets. À l’intérieur tout était éteint. Il eut peur. Se sentit perdu.

La porte était seulement tirée. Mercurio eut un mauvais pressentiment. Il la poussa, doucement.

« Il y a quelqu’un ? », dit-il. Sa voix tremblait tandis qu’il glissait la tête à l’intérieur. Il attendit une réponse. Rien. Silence. « Il y a quelqu’un ? demanda-t-il encore.

— Qui est là ? », entendit-il de la pièce voisine.

Mercurio reconnut aussitôt la voix. Cependant, quelque chose n’allait pas. « C’est Mercurio, dit-il timidement. Celui à qui tu as donné…

— Que Dieu te bénisse, mon garçon », répondit la voix. Sans parvenir à avoir un ton enthousiaste.

« Anna… tu vas bien ? »

On entendit le bruit d’une chaise remuée sur le plancher. Suivi de celui d’un briquet. Mercurio vit un éclair, faible, incertain. Puis la lumière prit de la force et, en tremblotant, se rapprocha.

Anna del Mercato apparut sur le seuil de la grande cuisine. Elle tenait une chandelle. Ses cheveux étaient dépeignés, ses yeux gonflés ; sa respiration se condensait dans l’air. Ce fut alors seulement que Mercurio se rendit compte qu’il faisait un grand froid.

« Tu vas bien ? », demanda à nouveau Mercurio.

La femme sourit. Mais on aurait plutôt dit qu’elle pleurait. « Viens », dit-elle. Elle se tourna et repartit, traînant les pieds dans ses pantoufles.

Mercurio referma la porte au cadenas et la rejoignit dans la cuisine. La grande cheminée était éteinte. Anna del Mercato s’était assise à la table. Posé dessus, le collier que Mercurio avait racheté. La chandelle, en grésillant, faisait briller des gouttes transparentes sur son visage. Mercurio se dit que c’étaient des larmes. Elle ne le regarda pas quand il s’assit en face d’elle. Les yeux fixés sur le collier, elle le caressait doucement, comme si c’était une créature vivante.

« Je ne veux pas le redonner à l’usurier, murmura-t-elle, consumée d’une infinie tristesse. Le curé dit que dans l’au-delà on ne peut pas porter de collier… Elle leva son regard vers lui. Ses yeux étaient si désespérés qu’on aurait dit deux trous. Je ne le redonnerai pas à l’usurier… » Elle eut à nouveau ce sourire qui ressemblait à des pleurs, tendit la main qui avait caressé le collier et toucha la sienne. « Que Dieu te bénisse, mon garçon, lui dit-elle. Merci.

— Que se passe-t-il, Anna ? », demanda Mercurio.

Elle ne répondit pas. De nouveau, elle fixa le collier. Elle le prit et le serra contre sa poitrine. « Je me moque de ce que dit le curé », dit-elle, obstinée. Mais d’une voix faible. « Moi, je l’emporterai dans l’au-delà, mon collier. Et si saint Pierre ne veut pas que je le garde, je m’en irai de là aussi. Non, je ne le donnerai pas à Isaia Saraval. Je ne trahirai pas mon bon mari. Pas une seconde fois. Dieu ne peut pas vouloir une chose pareille. Je ne troquerai pas ce collier contre un bout de pain. Non, moi je…

— Anna, calme-toi, l’interrompit Mercurio.

— Non, je préfère mourir plutôt que…

— Anna… » Mercurio lui prit les mains dans les siennes, en se penchant par-dessus la table. « Anna…

— Je suis désolée, mon garçon, je n’ai rien à te donner à manger…

— Qu’est-ce qui se passe ? »

Anna le regarda en silence, avec une grande dignité. Puis elle lui tendit le collier. « Attache-le-moi, mon garçon, lui dit-elle. J’ai froid. Je crois que je vais mourir cette nuit. »

Mercurio bondit sur ses pieds. Sa chaise se renversa. « Ne dis pas de bêtises. Où est le bois ?

— Attache-moi le collier. Je veux l’avoir au cou quand je mourrai.

— Personne ne va mourir, dit rudement Mercurio. Où est le bois ? »

Anna eut un sourire distant. « Il n’y en a plus. »

Mercurio resta un moment immobile à la regarder. La chandelle était bientôt finie. « Attends ici, dit-il d’une voix ferme.

— Où veux-tu que j’aille ? répondit Anna del Mercato.

— Attends-moi ici », répéta Mercurio, qui se dirigea vers la porte. Il avait vu une charrette à bras sur le côté de la maison. Tandis qu’il la poussait sur le chemin, une des roues se mit à grincer. Elle n’était pas dans l’axe. Mercurio espéra qu’elle tiendrait. Il arriva à l’habitation précédant celle d’Anna. Il frappa.

Une vieille édentée, le visage flétri et méchant, vint ouvrir, l’air soupçonneux.

« Qui c’est ? fit une voix de baryton à l’intérieur.

— Un jeune homme, répondit la vieille, qui fixait Mercurio de ses petits yeux ridés. Avec une charrette.

— Dis-lui qu’on n’achète rien, fit la voix de l’homme.

— C’est moi qui achète », dit Mercurio, d’une voix forte.

La vieille ne bougea pas et ne parla pas. Après quelques instants parut derrière elle un homme costaud, une couverture sur les épaules, par-dessus ses vêtements. Il était rubicond, avec un nez grêlé marqué de grosses varices, et il puait le vin. Ses yeux étaient petits comme ceux de la vieille. « Pousse-toi de là », lui dit-il.

Elle se mit sur le côté, rentrant les épaules comme si on allait la frapper. « Ça me plaît pas, marmonna-t-elle.

— Ta gueule, fit l’homme en fixant Mercurio. Ma mère a pas confiance dans les étrangers.

— Il me faut du bois, du pain, du vin, du lard et une soupe », dit Mercurio.

L’homme resta immobile.

« Je peux payer, ajouta Mercurio.

— Combien ? demanda la vieille.

— Ta gueule, m’man ! », cria l’homme, qui leva la main en l’air.

La vieille protégea son visage.

« C’est pour Anna del Mercato, ajouta Mercurio.

— Je croyais qu’elle était déjà morte », marmonna la vieille.

Mercurio eut une réaction de colère. « Vous avez ce que je vous demande ou je vais le donner à quelqu’un d’autre, mon sol d’argent ?

— D’argent ? dit la vieille.

— Ta gueule, m’man ! »

L’homme la frappa vivement sur la tête.

La vieille vacilla et gémit.

« Deux sols », dit l’homme.

Mercurio ne répondit même pas. Il empoigna les manches de la charrette, s’apprêtant à partir.

« Bon, d’accord, un », dit l’homme tout de suite, l’arrêtant du bras. Il se tourna vers sa mère, qui se massait la tête là où il l’avait frappée. « Prends le pain, le lard et mets la soupe dans un pot. Ils nous le rendront demain. » Il sortit et fit signe à Mercurio de le suivre derrière la maison.

« Le vin », dit Mercurio.

L’homme eut un instant d’hésitation. « Et le vin, m’man ! », cria-t-il. Puis il se dirigea vers l’arrière. Il chargea le bois dans la charrette et revint avec Mercurio à la porte d’entrée.

La vieille s’apprêtait à lui tendre les victuailles mais son fils l’arrêta. « Montre l’argent », dit-il à Mercurio.

Le garçon prit une pièce d’argent et la lui mit dans la main.

L’homme fit un signe de tête à sa mère, et alors seulement la vieille chargea les vivres dans la charrette.

Mercurio partit sans dire au revoir.

Il s’empressa de transporter le bois à l’intérieur et alluma le feu dans la cheminée. La chandelle s’était éteinte. Anna del Mercato était toujours assise à la table. Mercurio la fit s’installer près du feu, à l’intérieur de la cheminée, comme elle avait fait pour lui. Elle se laissa déplacer comme un pantin, sans résister ni collaborer. Sa main serrait toujours le collier.

Mercurio la regarda, pendant que le bois crépitait. Puis il sortit chercher les victuailles. Il chauffa la soupe et la versa dans une écuelle sale qu’il avait trouvée sur la table, trancha le pain et le lard, versa le vin et posa le tout sur un tabouret à côté d’Anna.

« Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter tout ça, mon garçon ? demanda-t-elle d’une voix brisée par l’émotion.

— Si tu meurs, je ne sais pas où aller », répondit Mercurio.

Anna hocha la tête. Puis elle mangea en silence. Quand elle eut fini, elle but un peu de vin dans un bol ébréché. Son visage émacié reprit des couleurs. Ses yeux recommencèrent à voir le monde autour d’elle. Elle tendit à Mercurio la main tenant le collier.

Mercurio passa derrière elle et le lui attacha.

Elle eut un sourire. « Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter tout ça, mon garçon ?

— Je dois rester ici pendant quelque temps. J’ai besoin d’un lit chaud, d’une maison chaude, de soupe chaude. Je ne peux pas vivre dans un trou à rats. Il faut que tu te débrouilles.

— Je n’ai pas un sou, mon garçon, je suis désolée.

— Moi si. Et je te paierai.

— Pourquoi tu m’aides ? » La voix d’Anna était douce.

Mercurio ne répondit pas. Il prit une chaise, l’apporta près d’elle et s’assit.

Anna le regarda. Son visage se détendit. Elle leva un bras qu’elle posa sur l’épaule de Mercurio, qui resta droit sur sa chaise, figé, le bras sur son épaule.

« T’es raide comme un hareng saur. »

Mercurio ne savait pas quoi faire. Là encore, il eut l’instinct de se lever et partir.

Anna l’attira à lui.

Mercurio résistait. « Je n’ai jamais eu de mère. Je ne sais pas comment on fait », dit-il soudain.

La pression d’Anna s’arrêta, un instant. Puis elle recommença à l’attirer vers elle avec encore plus de chaleur. « Pose ta tête, mon garçon », murmura-t-elle.

Elle avait la même voix chaude que le soir où il avait fait sa connaissance, se dit Mercurio. « Où ? », demanda-t-il.

Anna se mit à rire. De cette manière gentille qui ne blessait pas. « Sur mon épaule. »

Mercurio pencha le cou, toujours raide. Il se dit que ce serait bien de fermer les yeux quand il sentit la main d’Anna qui lui caressait les cheveux. Mais il en était encore incapable. « Les habits de ton mari…, dit-il en levant la tête pour la regarder.

— Pose ta tête, l’interrompit Anna, en appuyant dessus pour la remettre sur son épaule. Tu ne sais pas parler avec la tête sur le côté ? »

Mercurio sourit. « Les habits de ton mari… ils sentent le poisson. Je dois les laver.

— Tu aurais pu les apporter. Je te les aurais lavés.

— Oui, dit Mercurio, tandis que la tiédeur du feu lui détendait les paupières.

— On s’en occupera demain, décida Anna.

— Oui…

— Tu es toujours raide comme un hareng.

— Non…

— Si. Tu peux mieux faire.

— Je ne sais pas comment on fait. »

Anna del Mercato sourit. « Il n’y a pas une manière de le faire. »

Mercurio était de plus en plus fatigué.

« Ferme les yeux.

— Oui… »

Anna le regarda. « Eh bien, ferme-les », dit-elle en riant doucement.

Dès qu’il le fit, Mercurio se sentit plus lourd. La main d’Anna lui caressait les cheveux. « Je crois que j’ai compris ce que tu voulais dire l’autre fois.

— À quel sujet ?

— Quand tu disais que les mains avaient quelque chose à voir là-dedans, quand ton mari et toi vous vous êtes connus. »

Anna del Mercato rougit. « Ah oui ?

— Oui… »

Ils restèrent silencieux quelques instants. Anna continuait de lui caresser les cheveux et de l’autre main touchait son collier.

« Je crois que j’ai fait du mal à quelqu’un…, dit Mercurio, à moitié endormi.

— À qui ?

— Une fille…

— Parce qu’elle, elle ne voulait pas ?

— Non… elle voulait… c’était moi qui…

— Si vous avez fait ce que je pense, sourit Anna, je ne crois pas que tu puisses lui avoir fait du mal. »

La respiration de Mercurio devenait de plus en plus lourde. « On n’a rien fait. Je me suis sauvé.

— Tu es amoureux ? lui demanda Anna. Dans sa voix, il y avait un brin de mélancolie et de joie à la fois.

— Comment on fait pour le savoir ? » Mercurio pensa à l’émotion enivrante qu’il avait éprouvée quand il avait tenu la main de Giuditta dans la sienne. Et à cette sensation si différente, mais tout aussi violente, du sang qui bouillonnait entre ses jambes, quand il avait touché le sein de Benedetta.

« Écoute ce qu’il a à te dire, ce maître-ci, dit Anna en lui touchant la poitrine à la hauteur du cœur. Viens, lève-toi. Mets-toi au lit.

— Oui… »

Anna l’aida à se lever. C’était Mercurio maintenant, à moitié endormi, qu’il fallait bouger comme un pantin. Anna le guida jusqu’à l’angle de la pièce où se trouvait la paillasse, l’y fit s’étendre et posa une couverture sur lui. Elle revint à la cheminée et ajouta deux bûches dans le feu. Puis elle s’assit à côté de lui.

« C’est le Ciel qui t’a envoyé, mon garçon, dit-elle.

— Oui… », balbutia Mercurio.

Anna rit doucement. « Oui », répéta-t-elle.

Mercurio bafouilla quelque chose.

Anna se pencha sur lui « Qu’est-ce que tu dis ?

— Giu…ditta…

— Giuditta. Elle s’appelle comme ça, ton amoureuse ?

— Giuditta…

Giuditta, oui. » Anna del Mercato lui remonta la couverture jusqu’au menton. « Dors, maintenant. » Elle le baisa sur le front, avec tendresse. « Dors, mon petit. »

32

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« Quel projet je pourrais avoir, moi ? demanda Mercurio le matin, au réveil, ouvrant les yeux sur Anna qui trafiquait autour du feu. Retrouver une fille, est-ce que ça peut être mon projet ?

— Non. Ça, c’est un programme », dit Anna del Mercato. Elle n’avait plus l’expression de la veille, même si elle avait peu dormi. À l’aube, elle était sortie dans le froid pour prendre à crédit dans une ferme proche un seau de lait à peine tiré et des biscuits aux raisins secs. À présent elle versait un peu de lait dans une petite casserole qui tenait sur le feu grâce à un système ingénieux de poulies.

« Laisse, je vais le faire, dit Mercurio en bondissant sur ses pieds. Toi, assieds-toi, repose-toi. »

Anna se retourna, une expression furieuse sur le visage. « Comment tu te permets, gamin ? Tu t’imagines que tu peux t’occuper de moi ? Je pourrais être ta mère, espèce de vantard, et toi tu voudrais être mon père ? »

Mercurio s’arrêta net, déconcerté. Il vit cependant qu’Anna n’était pas vraiment en colère.

« Regarde tes mains, continua-t-elle sur le même ton. Elles sont crasseuses. Va te les laver si tu veux manger. Et ne prends plus jamais de nourriture ni de bois chez les voisins. Tu veux qu’ils me voient comme une pouilleuse ? Si tu savais comment ils m’ont regardée ce matin.

— Je voulais aider…

— Tu voulais aider et tu as mal fait. Va te laver. La figure aussi. » Mercurio sortit de la maison. L’eau était glacée mais il était heureux d’obéir. Quand il revint, il affichait un sourire idiot. Il montra ses mains.

« Oh, c’est mieux, dit Anna en reprenant son ton de voix familier. Assieds-toi, le lait est chaud. » Elle remplit un bol avec la louche et posa les biscuits sur la table.

« Et alors, c’est quoi, un projet ? », demanda Mercurio, la bouche pleine.

Anna del Mercato hocha la tête. « Tu poses toujours des questions difficiles.

— Excuse-moi, dit Mercurio. Jusqu’ici, je n’avais jamais eu quelqu’un à qui poser des questions. Je ne sais pas comment on fait. »

Anna se tourna d’un bloc, lui présentant son dos et se mordant la lèvre. Ce garçon l’émouvait. Elle écarquilla les yeux, exagérément, pour sécher les larmes qui les avaient embués. « Un projet, c’est quelque chose qui remplit ta vie », expliqua-t-elle en se tournant de nouveau et en s’asseyant à table. Tandis qu’elle parlait, sa main caressait son collier. « Un projet, ça dit qui tu es.

— Ça le dit à qui ?

— À toi, d’abord. Et à ceux que tu aimes et que par conséquent tu respectes. »

Mercurio se fourra deux biscuits dans la bouche, l’un après l’autre, puis il but une gorgée de lait qui les ramollit. « Je pose peut-être des questions difficiles, mais toi, tu emploies des mots difficiles. Je ne sais pas ce que ça veut dire, aimer. Enfin… je ne sais pas si je peux vraiment aimer quelqu’un. Ni même le respecter.

— Tu es un menteur, dit Anna en souriant, de cette manière qui réchauffait le garçon mieux que le feu dans la cheminée. Tu crois que tu n’aimes pas Giuditta ? »

Mercurio s’étrangla avec ce qu’il restait des biscuits dans sa bouche. Il toussa et cracha une bouillie blanche sur la table. « Pardon », prit-il le soin de dire, en passant avec inquiétude la manche de sa veste sur la table pour la nettoyer. « Comment tu connais son nom ? », ajouta-t-il en rougissant.

Anna del Mercato le regarda. Elle avait envie de rire, à le voir tout rouge et les oreilles en feu. Mais elle ne voulait pas le blesser. « Tu l’as dit hier soir.

— Ah… » Mercurio baissa les yeux sur son bol.

« Et tu crois vraiment que tu ne sais pas aimer, après ce que tu as fait pour moi ?

— Ben… j’avais besoin d’un endroit où dormir et il faisait un froid de loup. »

Anna del Mercato acquiesça. « Oui, je sais. »

Mercurio remua la cuiller en bois dans son bol.

« Tu en veux encore ? »

Il resta tête baissée. Souffla. Tapota le bord du bol avec la cuillère. « Qu’est-ce que je dois faire, Anna ? finit-il par demander.

— Va chercher cette fille, déjà. Qu’est-ce que tu attends ? Tu ne crois quand même pas que je vais y aller pour toi ? »

Mercurio leva les yeux et sourit.

« Et pense à qui tu es. À qui tu veux être. Pour toi, avant tout.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Tu ne parais pourtant pas stupide, mon garçon.

— Qui je suis ? »

Anna prit sa main dans les siennes. « Je ne peux pas le savoir à ta place.

— Comment on fait pour savoir qui on veut être ?

— Pour chacun d’entre nous, c’est différent. Quant à savoir comment, ça ne veut rien dire. »

Mercurio se nettoya les lèvres. « Moi, je veux être respectable. »

Anna éclata de rire.

« Vraiment, dit Mercurio.

— Mais tu es respectable.

— Non, je suis un arnaqueur. » Mercurio la regarda droit dans les yeux.

Anna continua de lui sourire.

« Je te dis que je suis un arnaqueur.

— Les arnaqueurs n’offrent pas des colliers à des veuves inconnues…

— Quel rapport ?

— Et ils ne les sauvent pas quand elles se laissent mourir…

— Tu ne te laiss…

— Tais-toi ! Ne m’interromps pas », dit Anna en pointant le doigt sur lui, sérieuse.

Mercurio haussa les épaules.

« Tu es spécial », d


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it Anna del Mercato.

Mercurio rougit de nouveau. « Personne ne m’a jamais dit ça, bafouilla-t-il.

— Et ça suffirait pour que tu ne le sois pas ?

— Personne ne me l’a jamais dit, répéta-t-il.

— Eh bien, moi, je te le dis. »

Mercurio se taisait et continua à tapoter sa cuillère contre le bord du bol.

« Tu vas me le casser », dit Anna.

Mercurio posa la cuillère sur la table. « Qu’est-ce que je dois faire ?

— Je te l’ai dit. Va chercher cette fille.

— Je veux être spécial pour elle, s’exclama Mercurio avec emphase.

— Sois spécial pour toi. Et tu le seras pour elle, dit Anna. C’est seulement comme ça que ça marche. Mais si tu cherches à être spécial uniquement pour elle, tu finiras par vous tromper tous les deux. Tu ne trouveras jamais le vrai toi-même et tu lui donneras quelque chose de faux.

— Pourquoi faut-il que ce soit si difficile ?

— Ce n’est pas du tout difficile.

— Moi, je trouve que si.

— Si tu sens que c’est difficile, c’est parce que tu te sers de ta tête.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— C’était difficile de tomber amoureux de Giuditta ?

— Quel rapport ? Ça, c’est…

— C’était difficile ?

— Non, mais…

— Tu vois ce qui rend les choses difficiles ? Dire mais , par exemple. Quelle importance, ce mais ?  C’est juste un gros bâton dans les roues. Maintenant, réponds : c’était facile de tomber amoureux de Giuditta ?

— Oui.

— Oui, répéta Anna. La vie est simple. Quand elle devient compliquée, ça veut dire qu’on se trompe quelque part. Ne l’oublie jamais. Si la vie devient compliquée, c’est parce que c’est nous qui la compliquons. Le bonheur et la souffrance, le désespoir et l’amour sont simples. Il n’y a rien de difficile. Tu te le rappelleras ? »

Mercurio fit signe que oui.

« Tu es spécial et…

— Je veux devenir riche ! Maintenant je sais ce que je veux ! »

Le visage d’Anna s’assombrit. « C’est ce que tu as compris ? Si j’étais ta mère, là, je te donnerais une claque. »

Mercurio vit qu’elle était sérieuse. Il se sentit mortifié d’avoir parlé. Mais il se rendait compte en même temps qu’il n’était pas loin de comprendre une chose extraordinaire. « Je m’en fiche. Moi, je veux devenir riche », dit-il avec arrogance, en la défiant, soudain debout.

Anna réagit d’instinct. Elle se pencha par-dessus la table et lui donna une claque. « Je ne veux plus jamais t’entendre dire une bêtise pareille. Devenir riche, ça ne veut rien dire. Tu dois vouloir quelque chose qui nourrit le cœur. Ou tu mourras à l’intérieur. »

Mercurio pensa qu’Anna avait sans doute raison. Il sentait sa joue brûler de sa première gifle de fils, et il était heureux. « Pour toi, je suis spécial ? lui demanda-t-il.

— Viens là, mon garçon », dit Anna, la voix brisée par l’émotion. Elle attendit que Mercurio fasse le tour de la table puis le serra fort dans ses bras. Ensuite elle l’éloigna, avec brusquerie. « Tu m’ennuies, tu sais ça, mon petit ? J’ai des tas de choses à faire. Je dois m’occuper du feu, nettoyer la maison et préparer ta chambre… tu ne veux quand même pas dormir par terre comme un sauvage, non ? Et puis, je dois cuisiner un dîner digne de ce nom, et pour ça, je dois aller au marché. Je n’ai pas le temps de philosopher. » Elle le repoussa. « Ôte-toi de mes pattes. Va-t-en. Allez, va-t-en. »

En se dirigeant vers le quai des pêcheurs de Mestre, Mercurio sifflotait gaiement et de temps en temps passait la main sur sa joue qui avait reçu la gifle. Il chercha tout de suite le bateau appelé la Zitella. L’ayant trouvé, il donna un grand coup de pied dans le plat-bord pour attirer l’attention du pêcheur.

« Eh, c’est quoi ces manières ? », dit l’homme en se retournant. Et aussitôt il devint tout pâle.

« Bon, dit Mercurio. Ça veut dire que tu m’as reconnu, hein ? »

Le pêcheur déglutit et fit signe que oui.

« Et tu sais que maintenant je suis un homme de Scarabello et que tu ne peux pas me vendre à Zarlino ? » Mercurio glissa les pouces dans sa ceinture et cracha dans l’eau.

De nouveau le pêcheur acquiesça.

Mercurio sauta dans le bateau. « Bien, alors emmène-moi à Rialto. »

Le pêcheur acquiesça pour la troisième fois. « Je finis de charger et je…

— Non. Maintenant. »

L’homme courba les épaules et s’assit devant les rames.

Mercurio défit les amarres. Il poussa la barque en prenant appui sur le môle. Le pêcheur tourna la proue, pointant sur Venise.

« J’ai un programme. Et pendant ce temps, je pense à mon projet », murmura Mercurio pour lui-même, avec un sourire. Puis il se tourna vers le pêcheur. « Sais-tu quelle est la différence entre un programme et un projet, péquenaud ?

— Non, monsieur.

— Ta mère te l’a pas appris ? »

Et il éclata de rire, tout content.

33

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Shimon Baruch entra à Rimini en passant sous l’Arc d’Auguste. Le petit cheval arabe marchait doucement, épuisé par les Apennins. Shimon lui lâcha un peu la bride et le laissa avancer à son rythme. Il traversa le pont de Tibère pour entrer dans la vieille ville. En se tournant vers la droite, il apercevait, au loin, le port commercial et la mer Adriatique, avec ses larges plages de sable clair.

Il arriva à une auberge et descendit de voiture. Elle s’appelait Hostaria de’ Todeschi, l’Auberge des Allemands. Aussitôt un palefrenier se précipita, le salua et s’occupa du petit cheval arabe. Shimon entra dans la salle. L’aubergiste était un homme affable et gentil. Quand il comprit que son nouveau client était muet, il se soucia tout de suite de lui faire apporter papier, encre et plume.

« Moi, je ne sais pas lire, votre Seigneurie, s’excusa-t-il. Sans offense, il y a une dame, une veuve, qui pourrait lire pour moi. Mais je dois vous dire qu’elle est juive… »

Shimon se raidit.

« Si la chose vous ennuie, votre Seigneurie, je peux le comprendre. Nous trouverons une autre manière », ajouta aussitôt le tenancier.

Shimon fit signe que non de la tête.

« Donc, cette femme vous convient ? », se fit confirmer l’homme.

Shimon acquiesça.

L’aubergiste se tourna vers sa femme, grasse et rougeaude, en lui ordonnant : « Va chercher Ester. Et dis-lui de se presser ».

En entendant le nom de la femme, Shimon tressaillit. L’histoire d’Esther lui était bien connue, comme à chaque Juif, car elle était célébrée lors de la fête de Purim . Et la raison pour laquelle il se sentait particulièrement touché était qu’Estèr , en hébreu, signifie “je me cacherai”. Et lui, il se cachait. De lui-même et du monde.

« Je suis content que vous n’ayez rien contre les Juifs, votre Seigneurie, dit le tenancier. C’est une époque bizarre, ici, à Rimini. Le mois dernier deux prêteurs sur gage ont été attaqués. Et pourquoi ? Parce qu’on a ouvert deux Saints… ça me fait rire, qu’on les appelle “saints”… enfin, deux Saints Monts-de-Piété. Qui font d’ailleurs pareil que les prêteurs sur gage, sauf qu’il y a l’Église derrière… Les curés disent toujours du mal des Juifs, mais ce qu’ils veulent, à mon avis, c’est se faire plus d’argent qu’eux sur notre dos. Malheureusement, le petit peuple ne le comprend pas et il court après l’Église comme…

— Ne le dis pas ! », tonna sa femme, qui surgit derrière lui en compagnie d’une femme menue, à l’air réservé.

L’aubergiste se mit à rire de bon cœur, prit son souffle et dit, avec emphase : « Le petit peuple court après l’Église…

— Ne le dis pas !

— … comme les mouches après la merde ! » Il explosa d’un grand rire sonore.

« Quand les sbires du pape te brûleront sur la place, on verra bien si tu riras, marmonna sa femme, qui poussa en avant la femme qui l’accompagnait. Ester, aide donc mon imbécile de mari. »

Shimon nota qu’Ester avait souri à la plaisanterie de l’aubergiste. Sous son air réservé, c’était une belle femme. Elle avait un visage noble, le nez effilé, des yeux vert sombre comme les scarabées, des lèvres pleines et roses. Elle fit un signe de tête à l’adresse de Shimon, modeste mais nullement impressionnée.

« Eh bien, votre Seigneurie, fit le tenancier, veuillez écrire votre commande et nous veillerons à vous contenter. »

Shimon regarda Ester, qui s’approchait de lui. “Je me cacherai”, pensa-t-il.

Ester intercepta son regard et baissa les yeux.

Shimon était soudainement confus. Il avait tenu éloignée de ses pensées la fille de Narni et tout ce qui la concernait. Cependant, il savait parfaitement que cela avait ouvert une brèche dans la dure cuirasse qu’il s’était construite. Le froid qu’il ressentait n’avait pas cessé. Au contraire, il avait augmenté au même rythme que sa solitude.

Il prit la plume, la trempa dans l’encrier et, après une hésitation, écrivit. Quand il eut terminé, il se tourna vers Ester. Il eut l’impression que le regard de la femme avait changé.

« Ce monsieur s’appelle Alessandro Rubirosa… chrétien. Il se dirige vers Venise. Il a besoin d’une chambre… »

Shimon se dit qu’Ester avait une voix mélodieuse, comme certaines chanteuses de son pays lointain.

« … Et il voudrait prendre un bain chaud avant de dîner.

— Il sera servi, dit l’aubergiste avec égards.

— Pour le dîner, nous avons un cochon de lait rôti à se lécher les babines, ajouta sa femme. Avec des coings et des châtaignes. »

Shimon s’apprêtait à acquiescer quand son regard fut de nouveau attiré par Ester, qui le fixait, et il fit alors signe que non, prit la feuille et écrivit : “Je ne digère pas le porc. Je voudrais un bouillon et du poulet”. Tandis qu’Ester répétait ses paroles, il lui sembla qu’elle avait une intonation soulagée.

La femme de l’aubergiste tenta d’insister pour le cochon de lait, mais Shimon fit signe que non, sèchement.

« Ne sois pas entêtée », dit son mari. Il se tourna vers une petite bonne. « Fais-toi aider pour apporter une grande bassine dans la chambre de sa Seigneurie et mets de l’eau à chauffer pour un bain.

— Un bain ? demanda la petite bonne, étonnée.

— Tout le monde n’est pas sale comme toi », répliqua l’aubergiste, qui adressa un signe de tête à Shimon et prit congé. Puis, s’apercevant qu’Ester était encore là, il lui dit qu’elle pouvait s’en aller.

Ester regarda Shimon à la dérobée en partant vers la sortie. Le seuil franchi, elle se retourna vers lui.

Shimon se leva et la rejoignit dans la rue.

« Tu es juif, n’est-ce pas ? », dit tout de suite Ester.

Shimon tressaillit et nia, en secouant vivement la tête.

Ester l’observait en silence. Ses yeux verts et intelligents brillaient. Et ses lèvres charnues étaient à peine relevées en un sourire amusé, de petite fille. « Quand tu as pris la plume, tu as failli écrire de droite à gauche, comme on le fait dans notre langue, lui dit-elle. Si tu ne veux pas qu’on sache que tu es juif, apprends à maîtriser ce genre de détail. » Elle sourit.

Shimon sentit qu’elle lui parlait sans la moindre réprobation.

« Et quand tu écris ton nom, ne précise pas que tu es chrétien, ajouta Ester, avec un rire léger. Les chrétiens n’ont pas besoin de se justifier. »

Shimon la fixa sans rien nier. Il avait une sensation étrange. Comme si on lui enlevait un poids des épaules. Ou comme si, au contraire, toute sa fatigue lui tombait dessus d’un seul coup. “Je me cacherai”, pensa-t-il de nouveau.

« N’aie pas peur, je ne le dirai à personne, tu peux être tranquille », dit-elle encore, toujours avec ce même sourire compréhensif.

Shimon se rendit compte qu’il n’avait pas pensé un seul instant qu’elle allait le dénoncer. Il se dit que cette femme avait la capacité de défaire les nœuds. Et de pardonner les péchés. Il lui fit signe qu’il voulait l’accompagner chez elle.

Ester acquiesça de la tête et commença à marcher, d’un pas lent.

Tandis qu’ils avançaient au milieu des gens, Shimon effleura le tissu de sa robe, sans qu’elle s’en aperçoive.

Ester ne parla pas jusqu’à ce qu’ils arrivent à une maison à étage, humble mais digne. Alors elle s’arrêta et regarda Shimon dans les yeux. « Tu as été gentil de refuser le cochon de lait », lui dit-elle.

Shimon, étonné, fronça les sourcils pour lui demander des explications.

Ester sourit, sans rien ajouter. Elle ouvrit la porte. Puis, la tête basse, elle dit doucement : « J’espère que tu auras beaucoup de choses à écrire à l’aubergiste ». Elle leva les yeux, sans rougir.

“Ainsi, nous nous reverrons”, pensa Shimon. Et il n’eut pas peur de cette pensée. Ni d’Ester.

Le lendemain matin, Shimon écrivit une courte phrase sur une feuille, qu’il donna au tenancier. Celui-ci envoya chercher Ester.

« Je resterai encore quelques jours », lut Ester à voix haute, avec ses deux yeux verts comme deux scarabées qui brillaient sans malice.

34

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Donnola se présenta à la porte de la chambre de Giuditta. Comme tous les jours, elle cousait. À ses pieds, jetés par terre, au moins cinq ou six bonnets jaunes de toutes les formes, cousus dans des étoffes différentes.

« Bonjour », dit-il.

La jeune fille répondit avec un sourire distant et reprit son travail.

Donnola hocha la tête, et parcourut le long couloir de la maison où il vivait maintenant avec le docteur et sa fille. Il y avait une chambre pour lui tout seul, avec un grand lit moelleux et une couverture chaude. Il n’avait jamais rien eu de semblable. Et jamais il n’aurait imaginé que ce pût être aussi agréable d’habiter avec quelqu’un, d’appartenir à ce qui devenait, jour après jour, une sorte de famille.

Il atteignit l’entrée. Isacco tapait du pied avec impatience.

« Docteur, je dois vous dire une chose importante… commença Donnola.

— Partons, en attendant », lui répondit Isacco avec un geste de la main. Il ouvrit la porte de l’appartement et s’engagea dans les larges escaliers.

« Je me fais du souci pour Giuditta, poursuivit Donnola.

— Oui…, bougonna le docteur, en fouillant dans la trousse où il conservait ses remèdes et ses onguents.

— Elle passe tout son temps à coudre, elle ne mange pas ou pas grand-chose, elle est toujours triste, et j’ai même l’impression que sa tristesse grandit de jour en jour…

— Oui, je comprends… Isacco sortit par la grande porte en arcade soutenue par deux colonnes, au sommet desquelles étaient perchés deux singes de marbre.

— Tout ça à cause d’une déception amoureuse…, reprit Donnola en trottant derrière lui. Et je crois que ça a quelque chose à voir avec ce garçon, ce Mercurio, vous savez ? J’ai découvert qu’il n’était pas du tout prêtre comme il a voulu nous faire croire…

— Oui… », répéta Isacco, qui montait quatre à quatre les marches d’un petit pont de pierre étroit et s’ouvrait un chemin dans la foule déjà dense, à cette heure, dans les calli  de Venise.

« J’ai entendu dire qu’il travaillait pour un certain Scarabello. Un vaurien, très puissant, qui gouverne toute la faune du Rialto.

— Ah, bien… »

Donnola souffla. « Docteur, vous m’avez dit de tenir ce garçon à distance. Mais depuis dix jours il n’arrête pas de poser aux gens des questions sur moi. Il dit qu’il me cherche parce qu’il veut vous demander quelque chose. Bref, c’est évident qu’il s’intéresse à Giuditta. Moi, je ne vous ai rien dit pour le moment…

— Bien sûr, bien sûr…

— Docteur ! lâcha Donnola. Vous n’avez rien écouté de ce que je vous ai dit ! »

Isacco s’arrêta et le regarda d’un air offensé. « J’ai très bien entendu. Giuditta fait de la couture. Bien, je suis content.

— Non, docteur. » Le visage de Donnola était rouge. Je vous ai dit que Giuditta allait mal. Très mal. Et elle souffre par amour. »

Isacco acquiesça avec gravité. Puis il hocha la tête. « C’est l’âge. À cet âge on souffre toujours par amour. » Puis il entendit les cloches de l’église voisine dei Santi Apostoli. « Il est tard », dit-il, en accélérant le pas dans la calle del Pistor, où se répandait une douce odeur de pain frais. Il se tourna vers Donnola, qui était resté immobile, et lui fit signe de le suivre. « Écoute, je suis pressé. Je lui parlerai, d’accord ? Maintenant, va à la pharmacie de la Testa d’Oro et prends-y une huile que j’ai commandée. C’est de l’extrait de Palo Santo. Les indiens d’Amérique s’en servent un peu pour tout et il semble que ça marche. Et si l’apothicaire veut te donner son abominable thériaque, envoie-le se faire voir. Tu as compris ?

— Oui, docteur, fit Donnola, l’air sombre.

— Ensuite tu me l’apportes chez le capitaine.

— Oui, docteur, maugréa Donnola.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? explosa Isacco, agacé. L’amie de Lanzafame va mal. Très mal. Tu comprends ça ? Elle est entre mes mains et je ne sais pas quoi faire. Tous les médecins avec qui je parle ne me disent que des idioties, eux non plus ne savent pas comment combattre ce mal français… du diable si quelqu’un sait comment il s’appelle. Tu sais comment j’ai entendu parler du Palo Santo ? Parce que je suis allé au port parler avec les marins. La vie de cette femme est suspendue aux rumeurs que les marins rapportent du Nouveau Monde. » Il jeta sur Donnola un regard enflammé. Il se répétait qu’il faisait tout ce qu’il pouvait pour sauver la prostituée qui réchauffait le cœur du capitaine Lanzafame, mais il sentait au fond de lui qu’il n’en faisait pas assez, qu’il n’était pas à la hauteur. Et surtout Marianna se confondait désormais pour lui avec sa femme H’ava. La guérison de la prostituée le rachèterait de son échec, quand sa femme était morte en couches, des années plus tôt. Sauver Marianna serait comme sauver H’ava. « Alors ? Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce que tu veux ? », demanda-t-il encore, énervé.

Donnola baissa les yeux. « Rien, docteur.

— Bien », dit Isacco, qui se mit en route vers la ruga dei Speziali.

Quand il arriva dans la mansarde du capitaine Lanzafame, la servante muette l’accueillit le visage triste.

Isacco la laissa sur le seuil et se présenta dans la pièce principale, où Lanzafame tournait en rond. Il envoyait des coups de pied dans tout ce qui traînait. Une bouteille de malvoisie vide avait roulé sur le sol. « Il était temps que tu arrives, dit-il agressivement au docteur dès qu’il le vit.

— Je suis là, dit Isacco sans entrer dans la polémique.

— Vas-y, qu’est-ce que tu attends ? », gronda le capitaine.

Isacco entra dans la chambre. Marianna s’agitait. Elle avait le visage creusé, comme si un mois s’était écoulé depuis qu’Isacco l’avait vue, et non une nuit. Il s’approcha et posa la main sur son front. Il était brûlant. Dans une cuillère, il mit de l’encens et de la griffe du diable, qu’il lui fit boire. Elle avait du mal à déglutir. Puis elle ouvrit grand les yeux et sembla le reconnaître.

« Toute la nuit, ou juste une heure, étranger ? lui demanda-t-elle.

— Je suis Isacco, Marianna… je suis le docteur…

— Tu es soldat ?

— C’est depuis hier que ça dure, cette histoire », expliqua Lanzafame qui apparut dans l’encadrement de la porte.

Isacco lui vit une expression embarrassée.

Marianna rit. « Lanzafame ? Quel nom affreux ! » Elle rit de nouveau. « Je t’appellerai capitaine, je ne peux pas faire l’amour avec toi et t’appeler de ce nom ridicule. »

Isacco se tourna vers le capitaine. Il avait les yeux brillants. Mais c’était peut-être toute la malvoisie qu’il avait déjà bue de si bon matin.

« Vous ne devriez pas boire autant, dit Isacco.

— Me casse pas les couilles », répondit le capitaine, qui partit dans l’autre pièce.

Isacco savait ce que faisait Lanzafame : il croyait que le vin garderait la douleur à distance. Et il comprenait aussi pourquoi il était si embarrassé par ce que disait Marianna. Elle revivait de manière obsessionnelle leur première rencontre. Elle se remémorait les détails d’un moment qui, de toute évidence, avait changé leur vie à tous deux.

« Alors, une heure ou la nuit, beau capitaine ?

— Toute la vie », dit Isacco doucement, en veillant à ce que Lanzafame ne l’entende pas.

Elle eut un sursaut. Ses yeux, embués par le délire, recommencèrent à voir. Elle regarda Isacco. Le reconnut. « Docteur, dit-elle avec une pointe d’angoisse dans la voix, où est Andrea ?

— Comment vous sentez-vous, Marianna ? », lui demanda Isacco.

La prostituée s’accrocha à son bras. Son étreinte était faible. « Où est Andrea ? répéta-t-elle.

— Il est là. Je vais le chercher. » Il alla dans l’autre pièce. « Capitaine… Marianna vous demande. »

Lanzafame ne bougea pas tout de suite. Il prit une gorgée à la bouteille puis vint jusqu’à la porte de la chambre. « Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-il d’un ton brusque.

— Andrea… », dit Marianna, en tendant la main vers lui.

Le capitaine, sur le seuil, hésitait.

« Viens… »

Lanzafame avança jusqu’au lit.

« Assieds-toi… »

Il s’assit.

Marianna lui caressa le visage. « Tu ne t’es pas rasé, comme d’habitude… » Elle eut un sourire fatigué. « Si tu te glisses entre mes jambes tu vas me chatouiller », plaisanta-t-elle.

Le capitaine ne dit rien.

Marianna prit une de ses mains dans la sienne et la porta à sa poitrine. « N’aie pas peur. »

Le capitaine eut un rire forcé. « Et de quoi je devrais avoir peur ?

— N’aie pas peur, dit de nouveau Marianna, en le regardant avec des yeux pleins de lumière. Je rêvais de notre première fois, tu sais ?

— Ah oui ? feignit de s’étonner Lanzafame.

— Dans mon rêve, je te demandais si tu voulais passer une heure ou toute la nuit avec moi… et tu me répondais : “Toute la vie”. »

Le capitaine se taisait.

« Andrea… je vais mourir…

— Ne dis pas de bêtises.

— Si, je vais mourir…

— La mauvaise herbe ne meurt jamais…

— Écoute-moi, Andrea. »

Le capitaine serra plus fort sa main.

« Je veux que tu appelles un prêtre…

— Tu ne vas pas penser au prêtre, maintenant.

— Je veux que tu appelles un prêtre et que tu lui demandes… Marianna haletait.

— Quoi ?

— … Et tu lui demandes… de nous marier… »

Il y eut un instant de silence, puis le capitaine bondit sur ses pieds.

« Sale putain, n’essaie pas de m’avoir ! hurla-t-il. N’essaie pas de m’avoir ! »

Isacco apparut à la porte. « Que se passe-t-il ?

— Elle fait semblant de mourir pour m’épouser et me coincer, voilà ce qui se passe, maugréa Lanzafame. Quand t’es putain, tu restes putain toute ta vie ! » Il partit vers la porte, poussa Isacco et se dirigea vers la sortie. « Pousse-toi de là ! cria-t-il à la servante. Je vais à la taverne. Et ne m’appelez que si elle meurt pour de vrai. » Il sortit en claquant la porte derrière lui.

La servante entra dans la chambre. Elle avait de petits yeux, minces comme des fentes. Quand elle vit que le docteur s’était assis sur le bord du lit, elle resta à l’écart.

« Toute la nuit, ou juste une heure, beau capitaine ? dit Marianna, repartie dans son délire.

— Toute la vie », lui murmura Isacco.

La prostituée sourit. Puis elle s’endormit. Pendant toute la journée elle ne cessa de s’agiter. L’encens et la griffe du diable ne faisaient pas baisser la fièvre. Et elle était trop faible, pensait Isacco, pour un bain glacé. Elle n’y aurait pas survécu.

Le soir vint, sans que le capitaine Lanzafame réapparaisse. Le docteur passa la nuit assis dans la chambre de Marianna, qui délirait maintenant sans discontinuer.

Peu avant l’aube, elle eut un accès de toux qui lui coupa la respiration. Elle prononça le nom de Lanzafame, serra convulsivement la main d’Isacco puis eut un spasme, doux, comme un frisson. Elle relâcha sa prise et son corps se détendit. Elle était morte.

À cet instant précis, la porte d’entrée s’ouvrit et Lanzafame apparut. Derrière lui un prêtre portant une soutane aux épaules couvertes de pellicules. Le capitaine pâlit, en entendant la servante pleurer. Il regarda Isacco, qui hocha la tête. Lanzafame avait le visage ravagé par une nuit de beuverie. Il avait attendu l’aube pour se décider. Il se tourna vers le prêtre, l’attrapa au collet et le poussa à l’intérieur de la chambre.

« Fais ton travail, lui dit-il. Donne-lui l’extrême-onction. »

La servante muette éclata en sanglots désespérés, en poussant des cris stridents, comme le braiement d’un âne.

« Tu croyais vraiment que j’allais épouser une putain ? », lui hurla le capitaine. Puis, pendant que le prêtre marmonnait les paroles rituelles en latin, Lanzafame se jeta sur les objets et les meubles autour de lui, et détruisit tout, comme s’il était au cœur d’une bataille terrible. Ensuite, il se laissa aller au sol et regarda Isacco.

« Qu’est-ce que je vais faire maintenant ? », demanda-t-il doucement.

35

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Après au moins dix jours de recherches, Mercurio avait le moral plus bas que terre : Donnola semblait s’être évanoui. Il ne fréquentait plus les mêmes gens, ne se montrait plus dans ses tavernes habituelles. Certains disaient même qu’il s’était noyé dans un canal. D’autres, qu’il était devenu l’assistant d’un docteur. Mais ce docteur, à Venise, personne n’en avait entendu parler ni ne savait où il habitait.

Mercurio fit une énième tentative à la taverne de l’Omo Nudo, un local sordide où Donnola passait autrefois ses soirées. Depuis le seuil, il scruta l’intérieur : aucune trace de Donnola.

Quand il sortit dans la calle del Sturion, il vit arriver de la ruga Vecchia San Giovanni un petit groupe de jeunes gens bien habillés. Au milieu d’eux, le plus élégant de tous avançait en boitant et se dandinant comme un crabe, un bras rabougri tendu en l’air pour chercher l’équilibre. Mercurio reconnut le prince Contarini, fit demi-tour et commença à courir en direction de la riva del Vin. Arrivé au coin, il regarda derrière lui. Ni le prince ni ses sbires ne l’avaient vu.

Il poussa un soupir de soulagement et s’apprêtait à remonter le quai quand il aperçut de nouveau le prince : il frappait à la porte d’une habitation misérable. Intrigué, il regarda, et vit Zolfo ouvrir et accueillir le prince avec une révérence. Aussitôt, apparut derrière lui la silhouette du moine. Contarini, avec sa démarche bancale, se glissa à l’intérieur, suivi par ses hommes.

Mercurio revint sur ses pas et alla jeter un coup d’œil par une fenêtre du rez-de-chaussée, d’où provenait une faible lumière. Il vit une chambre misérable, avec deux paillasses sur le sol. À la fenêtre suivante, la pièce était plus vaste, quoique tout aussi pauvre. Il y avait une table et quatre chaises, une cheminée, une écritoire. Rien d’autre. À cette table étaient assis le prince Contarini et le frère Amadeo. Zolfo se tenait derrière le frère, les sbires du prince debout, éparpillés dans toute la pièce. L’un d’eux s’approcha de la fenêtre.

Mercurio s’aplatit contre le mur, retenant sa respiration.

L’homme s’encadra dans l’ouverture, heureusement sans se pencher pour regarder aux alentours. Puis l’un de ses compères s’approcha et lui murmura quelque chose. L’homme se retourna, regardant vers l’intérieur.

« Lis donc, frère », disait la voix du prince.

Quand Mercurio recommença à regarder par la fenêtre, l’homme qui lui tournait le dos lui cachait une grande partie de la pièce mais il s’aperçut que le prince passait au frère Amadeo ce qui ressemblait à une affiche. Le frère se mit à lire à voix basse. À mesure qu’il lisait, ses yeux s’ouvraient de plus en plus.

« Est-ce possible ? s’exclama-t-il à la fin de sa lecture.

— Je t’avais promis que je t’aiderais dans ta bataille, frère, dit le prince. Ce n’est que le début. Les Juifs auront ce qu’ils méritent. »

Le moine s’agenouilla à ses pieds et baisa la main que le prince s’empressa de lui tendre. « Ceci est la volonté du Christ ! Et vous êtes son apôtre bien-aimé, votre Grâce !

— Cela m’a coûté beaucoup d’argent et beaucoup d’efforts », dit Contarini.

Mercurio, se fiant à son instinct, pensa que le prince mentait. Il ignorait ce dont il était question mais il était sûr que le prince se vantait d’un succès qui n’était pas le sien.

« C’est juste pour commencer, juste pour commencer, frère, gloussa le prince.

— Dieu vous en tiendra grand mérite, votre Grâce. » Puis le moine saisit Zolfo par la manche et l’obligea à s’agenouiller. « Baise la main de notre protecteur », lui dit-il.

Mercurio vit que Zolfo n’obéissait qu’à contrecœur. “Tu es peut-être moins stupide que je le croyais”, pensa-t-il.

« Tu sais maintenant qui je suis et ce que je peux faire pour ta cause, frère, poursuivit le prince. Je veux que tu écoutes ce que j’attends de toi pour que ta croisade, qui est à présent la mienne, aille à bon terme.

— Commandez, dit le frère Amadeo, tête baissée. C’est Dieu qui parle par votre bouche. L’humble serviteur que je suis pourrait-il jamais refuser quoi que ce soit à Dieu ? »

« Quelles couillonnades… », ne put s’empêcher de dire Mercurio.

L’homme qui était près de la fenêtre se retourna instantanément. M


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ercurio s’aplatit à nouveau contre le mur, mais pas assez vite.

« Eh ! », hurla l’homme en se penchant pour essayer de l’attraper.

Mercurio partit en courant vers la ruga del Vin. Il entendit derrière lui la porte s’ouvrir et se refermer en claquant, mais il avait trop d’avance pour qu’on le rattrape. Il remonta le quai en courant jusqu’au pont du Rialto où il se perdit parmi la foule. Il regarda en arrière et ne vit personne. Alors il se dirigea d’un pas vif vers l’auberge de la Lanterna Rossa.

« Où étais-tu passé ? », lui dit Benedetta quand elle le vit apparaître dans la chambre qu’ils avaient partagée jusqu’à ces dix derniers jours.

Mercurio resta debout sur le seuil, silencieux. Puis, lentement, il entra et referma la porte.

Benedetta avait l’air fatigué, avec de grands cernes qui ressortaient sur sa peau d’albâtre. Dans la pièce flottait une mauvaise odeur.

« Tu as entendu ce que Scarabello a dit, se justifia enfin Mercurio. Je dois me tenir éloigné de Venise pendant quelque temps…

— On est toujours restés ensemble…, dit Benedetta.

— Si tu penses que je vais te voler ton argent…

— J’ai jamais rien dit de pareil », l’interrompit-elle sèchement.

Mercurio acquiesça, gêné. Il avait souvent pensé, pendant ces dix jours, à leur baiser, et à son sein chaud et doux.

« De quoi tu as peur ? », demanda-t-elle. Il y avait un profond chagrin au fond de son regard. Et la honte d’avoir été rejetée. Elle se mit à rire pour cacher ses sentiments. « Qu’est-ce que tu croyais ? Que c’était sérieux ? Tu es vraiment un gamin stupide.

— Écoute… je suis désolé… je…

— Arrête. » Benedetta haussa les épaules et eut un sourire forcé, comme si la chose ne la touchait pas. Elle regarda Mercurio. Il était si beau qu’elle sentit un nœud monter de son ventre à sa gorge et craignit de se mettre à pleurer. Elle rit encore et se tapa la main sur la cuisse. « On ne peut pas te faire une farce sans que tu te fasses prendre comme un pigeon.

— Non, vraiment… Je suis désolé », répéta Mercurio.

Benedetta comprit qu’elle ne parviendrait pas à retenir ses larmes. Elle s’approcha de lui et lui envoya une bourrade. « Tu me casses les pieds. » Puis elle alla jusqu’à la bassine d’eau et fit semblant de se laver la figure.

« J’ai vu Zolfo, dit Mercurio très vite pour changer de sujet et se tirer de l’embarras où il se sentait.

— Où ça ? », demanda Benedetta en se retournant et en s’essuyant le visage. Une mèche de cheveux bouclés, de ce roux cuivré si particulier, lui retombait sur le front.

Mercurio se dit qu’elle était jolie. « Tu trouveras un tas d’amoureux, lui dit-il.

— Va te faire foutre ! lâcha Benedetta. Va te faire foutre, Mercurio.

— Qu’est-ce que j’ai dit ? »

Benedetta le regarda en silence. Il ne lui aurait jamais accordé un regard, se dit-elle, même si elle avait été nue devant lui. Elle sentit une douleur lui traverser la poitrine. « Alors ? Ce crétin, tu l’as vu où ?

— Il habite avec le moine dans un rez-de-chaussée de la calle del Sturion, derrière la ruga Vecchia San Giovanni…

— Ah…

— Je l’ai vu en venant ici. Et tu sais qui était venu leur rendre visite ?

— Qui ? » Benedetta avait du mal à relancer la conversation comme si de rien n’était.

« Le prince… »

Benedetta sentit cette fois une douleur au ventre, un frisson monter le long de son échine. Elle pensa à sa mère. De nouveau elle se sentit sale.

« Le prince fou… Je ne me rappelle plus comment il s’appelle…

— Contarini, dit doucement Benedetta.

— Ah oui, Contarini, bravo.

— Rinaldo Contarini… », murmura-t-elle. Elle se tourna vers une boîte en bois posée par terre, y prit une longue épingle et rassembla ses cheveux en un chignon approximatif.

« Ils préparent quelque chose, continua Mercurio sans voir le moins du monde le trouble de Benedetta. Ils avaient une affiche et ils disaient que c’était tout ce que méritaient les Juifs… mais j’ai pas compris. Le frère était tout content et le boiteux lui a dit qu’il l’aiderait. Ils forment un vilain couple tous les deux… ensemble, ils font peur.

— Où tu étais passé pendant tous ces jours ? demanda Benedetta à brûle-pourpoint.

— À l’extérieur.

— Où ?

— Pourquoi tu veux le savoir ?

— On est toujours restés ensemble.

— Tu l’as déjà dit.

— Va te faire foutre, Mercurio.

— Ça aussi, tu l’as déjà dit.

— On est un couple.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Mercurio avec raideur.

— Détends-toi, couillon, dit Benedetta, une nouvelle fois blessée. On est un couple de voleurs. Tu as oublié ?

— Non…

— Et donc on doit rester ensemble. Là où tu vas, je vais aussi.

— Tu ne peux pas venir là où je suis maintenant…

— Pourquoi ? »

Mercurio n’avait jamais eu quelqu’un comme Anna. « Parce que tu ne peux pas », répondit-il. Il regretta aussitôt cette réponse sèche et ajouta : « Je viens quand même à Venise tous les jours et on peut…

— Oui, j’ai entendu dire qu’il y a un couillon qui se promène partout en demandant qui a vu Donnola », fit-elle. Elle pensa qu’elle aurait mieux fait de se taire. Mais elle ne pouvait pas. « Pourquoi tu le cherches ?

— Comme ça…, répondit Mercurio. Écoute, Benedetta… j’essaie… j’essaie de changer de vie… en tout cas, je crois… c’est-à-dire, pour l’instant je ne sais pas trop bien, mais… mais toi, tu n’y penses jamais ?

— À quoi ?

— À changer de vie ?

— Moi, j’ai changé de vie. Avant, j’étais à Rome et maintenant, je suis à Venise. Avant je donnais mes sous à ce fumier de Scavamorto et je vivais dans une baraque où des porcs passaient leur temps à me tripoter, et maintenant je suis dans une auberge de merde avec un type qui prend la fuite à la seule idée de me toucher… » Elle s’arrêta net. « Je plaisante, dit-elle en rougissant. Pour la dernière partie, je veux dire. »

Mercurio sortit de sa poche la bourse dans laquelle il gardait les pièces d’or. Il compta la part de Benedetta et la lui tendit.

« Tu me renvoies ? lui demanda-t-elle d’un ton insolent, tout en sentant que sa voix tremblait.

— Je te donne ta part…

— Tu me renvoies, répéta Benedetta.

— Non. On travaillera toujours ensemble », dit Mercurio. Il la regarda. Sentit qu’il lui mentait. « En tout cas, j’espère. Mais moi, je veux changer de vie, je veux avoir un projet.

— Encore ces histoires ? Qu’est-ce que vous avez, tous ? Zolfo avec ce moine et toi avec cette vieille conne…

— Ne l’appelle pas comme ça, dit Mercurio, qui s’était figé.

— C’est chez elle que tu es ? demanda Benedetta.

— Ça te regarde pas.

— Donc tu es chez elle.

— C’est pas tes affaires.

— Et si je voulais venir moi aussi ? »

Mercurio la fixa d’un regard inquiet.

Benedetta rit. « Qui voudrait aller là-bas ? Détends-toi, imbécile, dit-elle en essayant d’avoir une expression légère. Sauf que maintenant je sais où tu te caches.

— Je dois y aller », dit Mercurio. Il descendit les escaliers le cœur lourd. Il ne savait pas comment se comporter avec Benedetta. Peut-être aurait-il dû lui dire de venir avec lui chez Anna del Mercato. Mais il ne pouvait pas. Anna était à lui et il ne voulait la partager avec personne.

Au rez-de-chaussée, il traversa l’entrée nauséabonde de l’auberge et sortit dans la calle , pris d’un sentiment de culpabilité.

Un peu plus loin dans la rue, il vit alors Isacco qui vacillait, ne tenant pas sur ses jambes. Manifestement saoul, il avançait en s’appuyant aux murs des maisons rongés par le salpêtre. Deux gentilshommes qui passaient près de lui le regardèrent avec désapprobation.

Isacco esquissa une révérence. « Vous avez besoin de mes services de médecin, messeigneurs ? demanda-t-il d’une voix empâtée. J’ai commencé ma courte carrière en tuant ma femme. Et ensuite j’ai tué la putain du capitaine Lanzafame. Si vous avez besoin qu’on tue vos femmes, vous n’avez qu’à m’engager. » Il partit d’un rire grossier, tentant une seconde révérence qui le fit tomber par terre, le nez dans la boue. « Je suis le docteur tueur-de-femmes, à votre service ! », hurla-t-il aux deux gentilshommes qui s’éloignaient.

« Docteur ! », s’écria Mercurio en se précipitant vers lui.

Isacco le regarda, les yeux voilés par l’excès de vin. Son sentiment d’échec face à la mort de Marianna l’avait laissé dans un état de prostration, puis jeté dans un désespoir noir. Il ne se rappelait pas combien de bouteilles il avait bues avec le capitaine, combien de fois il s’était écroulé sur lui pour pleurer la mort de H’ava, son épouse, dont il ne cessait de s’accuser ; il ne se rappelait pas que Lanzafame l’avait jeté de chez lui et qu’il avait roulé dans les escaliers. Une de ses lèvres saignait, il avait mal au bras, ses chausses étaient déchirées aux genoux et sur les fesses. Il se rappelait seulement, une fois rentré chez lui, le regard angoissé de Giuditta. Il avait repoussé Donnola qui tentait de le retenir et s’était sauvé, honteux de s’être montré à sa fille dans cet état.

« Docteur, qu’est-ce qui vous est arrivé ? », dit Mercurio en essayant de l’aider à se relever.

Isacco concentra son regard sur lui. Lentement, il le reconnut. « L’arnaqueur !

— Parlez plus bas, docteur », fit Mercurio en le tirant pour l’aider à se mettre debout.

Isacco fixait le garçon et acquiesçait de la tête. Il avait les yeux rouges. Dans sa tête d’homme saoul revint alors sa conversation de la veille avec Donnola à propos de l’état de grande tristesse où se trouvait Giuditta, et de ce garçon qui en était la cause et qui les cherchait dans tout Venise. Il le saisit au collet, d’une étreinte mal assurée. « Laisse ma fille, ordonna-t-il.

— Qu’est-ce que vous dites, docteur ? fit Mercurio, étonné.

— Tiens-toi loin de ma fille ! », cria Isacco avec plus de vigueur.

Aussitôt, un groupe de curieux se forma.

« Vous êtes saoul, docteur. Pourquoi est-ce que je devrais me tenir loin de Giuditta ? Je… »

Isacco leva le poing en l’air, sans la force ni l’envie de frapper. Ce n’était qu’une menace, aussi faible que lui.

« Un Juif qui frappe un chrétien, dit quelqu’un dans le petit groupe de curieux, scandalisé.

— Père, non ! », entendit-on alors crier.

Mercurio vit Giuditta. Il sentit son cœur accélérer. Il étreignit Isacco, l’enveloppant de son corps. « Docteur, arrête ou tu vas avoir des ennuis », lui murmura-t-il à l’oreille. Puis il se tourna vers les gens : « Allez-vous-en, on est amis, on plaisantait ».

Donnola, qui accompagnait Giuditta partie à la recherche d’Isacco après qu’il avait quitté la maison, intervint promptement. Il prit le docteur par l’épaule et le soutint. Il eut un hochement de tête à l’intention de Mercurio, en signe de remerciement.

Mais Mercurio ne le regardait déjà plus et s’était tourné vers Giuditta. Les yeux de Giuditta étaient là, prêts à se perdre dans les siens.

« Pourquoi ? dit Mercurio. Que se passe-t-il ? »

Giuditta secoua la tête. Rien n’avait plus d’importance. Mercurio était là.

« Ça fait des jours que je te cherche… », dit-il. Puis il fit un pas vers elle.

Giuditta se sentait aspirée par un gouffre. Elle ne cessait de se répéter qu’il l’avait cherchée, comme il le lui avait promis. Elle fit elle aussi un pas vers Mercurio. Et pour la seconde fois pensa que plus rien n’avait d’importance.

« Pourquoi tu ne reviens pas dans notre chambre ? », dit à ce moment-là Benedetta, qui s’ouvrait un chemin parmi les curieux et prenait Mercurio par le bras.

Le regard de Giuditta se glaça.

Mercurio regarda Benedetta d’un air ahuri. Tout à coup, il comprit. Quand il se retourna vers Giuditta, il la vit qui reculait, une expression de fureur sur le visage. Elle tendit vers lui un doigt tremblant.

« Tu t’amuses ? demanda Giuditta d’une voix où se mêlaient souffrance et colère.

— Giuditta, non…

— Vous avez dû bien rire de moi, tous les deux ! », dit-elle, blessée.

Benedetta la défiait du regard.

« Embrasse-la, embrasse-la encore ! cria Giuditta, le doigt toujours tendu vers Mercurio. Je l’ai bien vue. Elle me regardait et elle riait. Et toi aussi je te faisais rire, hein ? Quelle idiote je suis ! » Elle se précipita vers Isacco. « Partons, père. »

Le docteur ne comprenait pas bien ce qui était en train de se passer. Il vit seulement que Giuditta pleurait, désespérée. « Ne la cherche pas, où je te tuerai de mes propres mains ! », lança-t-il à l’adresse de Mercurio, avec une expression féroce.

« Giuditta ! », hurla Mercurio.

Mais Giuditta ne se retourna pas.

Mercurio resta immobile.

Les curieux ricanaient et commentaient la scène, comme au théâtre. Au loin, on commençait d’entendre un roulement de tambour.

Mercurio se retourna d’un bloc vers Benedetta. « C’est pour ça que tu m’as embrassé…, lui dit-il d’une voix chargée de haine. Je ne veux plus jamais te voir. Ça ne m’intéresse pas, ce que tu fais. Pour moi tu es morte. » Il cracha par terre, et se fraya un chemin dans la foule en poussant les gens et en criant : « Le spectacle est fini, bande de couillons ! »

Benedetta sentait les yeux de tous sur elle. Elle se dit qu’elle ne devait pas pleurer. Elle se redressa le plus qu’elle put, même si elle avait envie de se plier en deux et de mourir ; elle essaya de sourire, comme si de rien n’était, et se mit en route à pas lents, sans savoir où elle allait, uniquement concentrée sur l’effort énorme qu’elle faisait pour ne pas s’écrouler à terre.

Le martèlement de tambour se rapprochait.

Elle pénétra dans le dédale de ruelles obscures, trouva un coin plus sombre encore, enleva l’épingle de son chignon et, d’un coup décidé, la planta dans sa main, entre pouce et index, se transperçant de part en part.

Ce fut seulement alors qu’elle cria et pleura, en se disant qu’elle criait et pleurait pour une douleur physique, et rien d’autre.


Isacco, Giuditta et Donnola avaient presque atteint la maison de la calle dell’Oca quand ils entendirent un roulement de tambour. Puis la voix lointaine d’un messager de la Sérénissime qui annonçait quelque chose.

« Je suis désolé, ma fille, dit Isacco en s’arrêtant. Je suis désolé pour toi, et je suis désolé de m’être montré dans cet état, je suis désolé pour… »

Giuditta l’étreignit et éclata en sanglots.

Alors elle entendit de nouveau le rythme des tambours, puis une voix de stentor qui annonça : « Aujourd’hui, le 29e jour du mois de mars de l’an de grâce 1516, il est décrété et ordonné que tous les Juifs doivent habiter dans les zones regroupées dans la cour de maisons qui se trouvent dans le Ghetto près de San Girolamo… »

Giuditta et Isacco, muets, se regardèrent.

« … Et afin qu’ils ne circulent pas la nuit dans les environs, librement, il est décrété et ordonné qu’aussi bien du côté du Ghetto Vecchio où se trouve un petit pont, que de l’autre côté du pont le plus grand, soient construites deux portes, une pour chacun de ces lieux. Et de même il est ordonné et décrété que ces portes soient fermées le soir à minuit et ne doivent rouvrir que le matin au premier coup de la Marangona[13]. Et il est établi que ces portes seront gardées et surveillées par quatre gardes chrétiens, dévolus à cette tâche et payés par les Juifs au prix qui sera jugé convenable par notre Collège. Et qu’ils aient à payer aussi deux barques, avec chacune deux hommes, qui parcourront les canaux autour de ladite zone, sans aucune pause… »

Père et fille restèrent immobiles, dans les bras l’un de l’autre, tandis que les tambours et les messagers défilaient auprès d’eux. Des gamins collèrent sur un mur l’affiche du décret qui venait d’être lu.

« Anselmo del Banco avait raison, murmura Giuditta.

— Ils nous mettent en cage, dit Isacco.

— Et moi alors, je vais où ? », demanda Donnola.


Au même instant, Benedetta errait sans but et se rendit compte qu’elle était arrivée, elle ne savait comment, dans la calle del Sturion, là où Mercurio lui avait dit que Zolfo logeait avec le moine.

On entendait encore au loin les tambours. La cité tout entière résonnait de ce rythme martelé. L’air même de Venise vibrait.

« … Et que soient élevés deux hauts murs afin que toutes les sorties soient fermées. Et que soient murées les portes et les fenêtres qui donnent sur les canaux et au-delà, soit vers l’extérieur dudit Ghetto… », annonçait un messager dans la ruga Vecchia San Giovanni.

Benedetta parcourut la calle  à pas lents, cherchant la maison où elle pourrait trouver Zolfo. Elle n’avait que lui, se disait-elle.

Puis, juste au moment où elle s’approchait d’une porte d’entrée, elle la vit qui s’ouvrait, laissant passer une silhouette bancale. Elle eut un frisson et une sensation de peur, comme si une main l’attrapait aux cheveux et l’entraînait vers le fond, dans le noir le plus noir de son passé. Elle sentit un coup dans le ventre, serra les cuisses et retint son souffle. Et elle sentit son cœur s’arrêter dans sa poitrine, comme une anticipation de la mort.

Elle appuya sur la blessure qu’elle s’était infligée avec l’épingle. Ses doigts se trempèrent de sang. Elle perçut une douleur brûlante et se rendit compte qu’elle avait trouvé ce qu’elle cherchait. Tout ce qu’elle méritait. Elle se sentit sale, comme elle voulait se sentir. Elle s’agenouilla devant l’étrange silhouette bancale.

« Bonsoir, seigneur prince, dit-elle la tête basse.

— Qui es-tu ? fit le prince Contarini, dans l’obscurité de la ruelle.

— Votre humble servante, votre Grâce pleine de lumière.

— Ah, la petite vierge… », dit le prince en fixant Benedetta avec intérêt. Puis il tendit la main et effleura une mèche de ses cheveux. « Cette couleur… », murmura-t-il, laissant la phrase en suspens.

« Benedetta ! s’exclama alors Zolfo, qui venait d’apparaître sur le seuil, un lourd paquet sur l’épaule. Le frère et moi nous allons habiter chez le prince, tu sais ? »

Le prince Contarini le regarda, sourit puis se concentra de nouveau sur Benedetta. « Il y a de la place aussi pour toi », lui dit-il, faisant claquer sa langue contre son palais, comme face à un plat savoureux.


À Mestre, la barque qui transportait Mercurio avait accosté au quai aux poissons avec un léger bruit sourd.

Mercurio descendit d’un bond agile et poursuivit à pied sans remercier le batelier. Pendant le trajet non plus, il n’avait pas dit un mot. Il était secoué. Benedetta l’avait trahi, se répétait-il sans arrêt. Et Giuditta croyait que lui, Mercurio, l’avait trahie.

Sur la place du marché, il entendit un roulement de tambour. Il vit une petite foule rassemblée qui écoutait un messager de la Sérénissime. Isaia Saraval, devant sa boutique de prêts sur gage, écoutait lui aussi.

« Aujourd’hui, le 29e jour du mois de mars de l’an de grâce 1516, il est décrété et ordonné que tous les Juifs doivent habiter dans les zones regroupées dans la cour de maisons qui se trouvent dans le Ghetto près de San Girolamo. Et afin qu’ils ne circulent pas la nuit dans les environs, librement, il est décrété et ordonné qu’aussi bien du côté du Ghetto Vecchio où se trouve un petit pont… »

Mercurio écoutait, une grande confusion dans la tête. Sa première pensée fut : “Maintenant, je saurai où te trouver, Giuditta”. Mais il pensa aussitôt après qu’il était bien placé pour savoir à quoi Giuditta était condamnée. Lui aussi avait été prisonnier. Dans un orphelinat. Dans une baraque des fosses communes, enchaîné la nuit à sa couche. Dans une fosse d’égout, même s’il feignait d’avoir un chez soi et d’être libre. Il ne savait que trop à quoi elle était condamnée, et il éprouva un grand chagrin, une douleur infinie.

Il retourna jusqu’au quai en courant, lança une pièce de monnaie au batelier et se fit emmener jusqu’au-delà de Saint-Marc, là où les centaines de galères qui sillonnaient toutes les mers du monde venaient jeter l’ancre. Il dit au batelier de ramer autour de chacun des navires de la rade. Il ne savait pas pourquoi il le faisait mais il respira les odeurs, regarda leurs flancs puissants, leva le nez jusqu’au sommet des mâts, droits comme des fuseaux. Il imagina les rames qui plongeaient dans les vagues, les voiles gonflées par le vent. Et quand il se fut enivré de ces images, il demanda qu’on le ramène à Mestre.

Tandis qu’ils remontaient la route de mer, il comprit pourquoi il avait voulu voir ces navires.

« Je t’emmènerai loin d’ici, Giuditta, dit-il.

— Comment ? », fit le batelier.

Mercurio ne répondit pas. Il souriait à la lune qui se levait dans le ciel.

Il courut chez Anna del Mercato, la réveilla et lui dit, tout excité : « Je veux être libre. Voilà ce que je veux ».

Anna del Mercato se frotta les yeux. Elle s’assit dans son lit. Alluma une chandelle. « Répète, en parlant plus lentement. Ma vieille tête n’arrive pas à courir aussi vite que celle d’un jeune homme.

— Je veux avoir un navire, dit Mercurio. Un navire à moi. Et je veux voyager sur les mers, jusqu’au Nouveau Monde. Et je veux… » Il n’avait presque pas le courage de le dire, si puissant était ce désir en lui. « Je veux trouver un endroit où tout le monde est libre. Et où Giuditta aussi pourra être libre », dit-il tout d’un trait.

Anna del Mercato le regarda, émue. L’enthousiasme de ce garçon était comme le vent du levant, quand il souffle de la mer.

« Est-ce que c’est un projet ? lui demanda Mercurio, les yeux écarquillés comme un gamin.

— Viens-là, embrasse-moi », lui dit Anna. Et quand elle l’eut entre les bras, elle eut honte, parce qu’elle ne pouvait pas s’empêcher de penser que si Mercurio réalisait son rêve, elle le perdrait.

« Est-ce que c’est un projet ? demanda de nouveau Mercurio.

— Oui, c’est un projet splendide, mon petit… »

Il se serra plus fort contre sa poitrine. « Et tu viendras avec Giuditta et moi ? », dit-il.

Anna éclata en sanglots.

Deuxième partie

Printemps 1516

VENISE — MESTRE — RIMINI

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36

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« Fermez ! », commanda une voix.

Les gonds grincèrent. Les deux battants claquèrent avec un bruit sourd. On entendit crisser les cadenas, fer contre fer.

« Fermé ! », dit une voix.

« Fermé ! », dit une autre voix en écho.

Puis ce fut le silence.

La communauté juive était réunie au grand complet sur le campo del Ghetto. Il n’y avait pas eu de programme, de rendez-vous concerté. Ils s’étaient simplement retrouvés là. Et tous avaient cette expression ahurie peinte sur le visage.

C’était la première fois qu’ils étaient enfermés. Ce soir était le premier soir.

Dans le silence qui suivit la fermeture des deux grandes portes, personne ne savait que faire. Les yeux de tous étaient fixés sur les battants cadenassés de l’extérieur.

« Comme des poules dans un poulailler, fit soudain une vieille femme, d’une voix rauque. Quelle horreur. »

Et dans ce silence, tous l’entendirent.

« Tu aurais pu trouver un autre exemple », lui dit un homme à côté d’elle.

Et tous l’entendirent lui aussi.

« Comme une poignée de punaises dans une tabatière, dit alors la vieille femme. Comme une tribu de cafards dans un pot de chambre. Tu veux que je continue ? »

Une autre voix dit : « Non ».

Le silence se fit à nouveau.

Alors, l’idiot de la communauté, un gamin qui avait toujours la bouche grand ouverte et la bave au menton, commença à entonner, de sa voix disgracieuse, un vieux refrain que l’on chantait aux enfants pour les faire s’endormir : « Dans le noir il y a une lumière… elle est à l’intérieur de toi… ferme les yeux, tu la verras…  »

Une petite fille de cinq ou six ans, qui se frottait les yeux de sommeil, tendit sa petite main et la mit dans celle de l’idiot.

« Ferme les yeux, tu la verras… c’est celle de l’ange qui veille sur toi… c’est la lumière du jour de demain…  »

Le père du garçon, ému, prit l’autre main de son fils et la serra fort. Sa mère, à son tour, prit celle de son mari et posa la tête sur son épaule. « Chante, mon enfant, dit-elle doucement.

— … C’est la lumière du jour de demain… qui sera ton jour, mon trésor… parce que le noir est déjà une lumière à l’intérieur de toi… 

— … Parce que le noir est déjà une lumière à l’intérieur de moi…  », répétèrent les enfants sur le campo del Ghetto, comme le voulait la chanson.

Et les parents leur firent une caresse et les prirent par la main pendant que l’idiot chantait la fin de la chanson : « … Parce que le noir est déjà une lumière à l’intérieur de nous… parce que l’agneau a retrouvé son troupeau… Dors, mon amour, dors… n’aie pas peur, mon ange… parce qu’il n’y a pas de peur dans la lumière  ».

L’un après l’autre, en silence, dans ce nouveau silence, tous les membres de la communauté se prirent par la main, sans se soucier de savoir qui était leur voisin et sans détacher leurs yeux des grandes portes barrées, et ils formèrent une chaîne qui n’avait ni début ni fin.

Alors la voix du rabbin s’éleva, émue et grave : « Demain, à l’aube, quand ils ouvriront, nous serons de nouveau une multitude. Mais ce soir nous ne sommes qu’un.

— Amèn Selah  », répondirent-ils tous en chœur à cette prière qui n’avait jamais été prononcée avant.

De nouveau le silence suivit.

À ce moment-là, de l’autre côté du mur d’enceinte, quelqu’un cria : « Je t’emmènerai avec moi, Giuditta ! Je t’emmènerai loin de là, je te le jure ! »

Toutes les femmes, les filles et même les petites filles appelées Giuditta se demandèrent de qui il s’agissait, et les plus vaniteuses pensèrent que cela s’adressait à elles, mais seule Giuditta da Negroponte savait que c’était Mercurio. Elle ressentit une profonde émotion : cette voix remuait quelque chose en elle, malgré elle, même si elle s’était juré de ne plus penser à lui.

Son père se tourna vers elle et la regarda.

Giuditta rougit. « Rentrons, dit-elle rageusement. J’ai froid. »

À l’instant même, les gardes qui tournaient en barque autour du quartier des Juifs aperçurent une silhouette sombre au sommet du mur de briques rouges récemment construit. Mercurio avait grimpé sur une poutre qui, tel un petit pont, allait de la bordure d’un étroit canal jusqu’au mur d’enceinte.

« Descends de là ! », hurla l’un des gardes pendant que l’autre armait son arbalète.

Le garçon leva les mains, en signe de reddition, puis se laissa glisser au bas du mur.

Le garde l’attrapa brutalement et le tira assez fort pour le faire tomber sur le fond glissant de la barque. « Qu’est-ce que tu croyais faire, imbécile ? », grommela-t-il. Puis il fit signe à son collègue de prendre les rames et ils allèrent accoster sur la fondamenta dei Ormesini.

Une petite foule de chrétiens curieux s’était rassemblée sur les pierres blanches d’Istrie qui délimitaient les quais donnant sur le rio San Girolamo, juste en face du campo del Ghetto. Eux aussi n’avaient d’yeux que pour les grandes portes barrées. Et même ceux qui disaient détester les Juifs avaient des regards ahuris, comme s’ils ne croyaient pas possible qu’on soit allé jusque là.

« Par le Bon Dieu, dit une femme qui, tenant sa petite fille par la main, faisait un signe de croix, on les a mis en cage. »

Le garde descendit de la barque et s’ouvrit un chemin dans la foule, tirant Mercurio derrière lui jusqu’à un bâtiment trapu au crépi rouge. Il ouvrit la porte et le fit entrer dans une pièce au plafond bas et oppressant. L’air puait le vin rance.

Le garde poussa Mercurio en avant. « Capitaine, nous avons pris ce garçon qui hurlait qu’il allait faire évader une Juive. Peut-être qu’il est juif lui aussi. »

Le capitaine leva les yeux du verre qui était posé devant lui. Il eut du mal à accommoder son regard sur le prisonnier. Puis son visage courroucé se détendit et il éclata de rire. « Le demi-curé ! », s’exclama-t-il.

Mercurio regardait le capitaine Lanzafame en souriant.

« Laisse-nous seuls, Serravalle, dit le capitaine au garde, qui acquiesça et sortit de la pièce en fermant la porte derrière lui. Assieds-toi, demi-curé, fit Lanzafame, soudainement de bonne humeur, en lui désignant un tabouret à trois pieds devant la table. Bois avec moi, dit-il en lui tendant la bouteille.

— Non, merci, je ne bois pas.

— Tu boiras avec moi. Par politesse, mon garçon. »

Mercurio porta la bouteille à ses lèvres et l’inclina vers le haut, en la bouchant du bout de sa langue pour empêcher le vin de descendre. Il fit semblant d’avaler puis la repassa au capitaine.

Lanzafame le regarda en souriant. « Je faisais pareil quand j’étais petit et que mon père voulait m’obliger à boire, dit-il en hochant tristement la tête à ce souvenir. Si j’avais pu continuer à le faire…

— Vous vous trompez, capitaine, j’ai b…

— Demi-curé ! l’interrompit Lanzafame en tapant du poing sur la table. Je veux bien que tu ne boives pas. Ça m’a même fait sourire. Mais ne me remercie pas en me prenant pour un con, parce que je pourrais me mettre en colère.

— Excusez-moi, di


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t Mercurio en regardant par terre.

— C’est mieux. » Le capitaine Lanzafame colla ses lèvres au goulot de la bouteille, qu’il vida. « Serravalle ! », cria-t-il.

Le garde se présenta sur le seuil. Il avait de longs cheveux châtains qui bouclaient autour de son visage rond, allongé par un petit bouc. Ses yeux clairs et vifs savaient ce que voulait le capitaine. Il ouvrit une armoire à gauche de la porte, prit une bouteille et la déboucha avec son couteau. Puis il se retira.

« C’était un bon soldat. Un des meilleurs. Et maintenant le voilà à garder les Juifs », marmonna Lanzafame, une note de colère dans la voix. Il fixa Mercurio d’un regard vide.

« Je ne savais pas que c’était vous qui commandiez l’escouade, dit Mercurio pour briser le silence.

— L’escouade ? » Lanzafame le fixa plus attentivement. « Les Cattaveri eux aussi l’appellent comme ça. Huit hommes en tout, quatre à pied et quatre en barque, ça ne fait pas une escouade. Et aucune “escouade” ne monterait la garde autour d’un groupe de Juifs désarmés. Pourquoi, d’ailleurs ? Pour les empêcher de sortir la nuit ? » Lanzafame but une gorgée de vin. « Le matin, on ouvre les portes et les prétendus prisonniers vont librement où ils veulent… les chrétiens entrent se faire prêter de l’argent ou faire des affaires… Tu sais ce que ça veut dire ? Juste une chose. Que les chrétiens ont peur la nuit, mon garçon. Comme les enfants. Ça ne va pas durer longtemps, cette bouffonnerie. »

Mercurio acquiesça, sans savoir quoi dire.

« Elle est où, ta soutane ? lui demanda le capitaine.

— Je l’ai perdue.

— Eh bien, Dieu m’en voudra pas si je dis que ça ne me déplaît pas. Ça me semblait du gâchis que tu sois curé. Et maintenant, qu’est-ce que tu fais ?

— Je veux un navire à moi, dit Mercurio avec emphase.

— De demi-curé à demi-con, on ne peut pas dire que tu fasses un grand pas », commenta Lanzafame en riant.

Mercurio, en revanche, resta sérieux. Impassible. « Un jour, j’aurai un bateau entièrement à moi. »

Le capitaine fut frappé de la force qui émanait de ce garçon. Une force qu’il savait avoir perdue. « C’est une chose tellement absurde et crétine — dit-il avec un mélange de colère et de sarcasme, d’humiliation et de nostalgie pour l’homme qu’il n’était plus capable d’être —, que je te jure, là, maintenant, que si jamais tu réussissais je serais ton escorte armée sans même vouloir un seul sou de paie.

— Je vous prends au mot », le défia Mercurio.

Lanzafame le regarda à travers la déception et la faiblesse que le vin infusait dans son âme. Puis il se secoua. « Et c’est qui, la fille que tu veux faire évader ?

— Pas quelqu’un que vous connaissez, dit Mercurio en cherchant à rester vague.

— Bon Dieu, qu’est-ce que tu en sais, toi, des gens que je connais ? »

Mercurio ne répondit pas.

« C’est pas la fille du docteur, par hasard ?

— Quel docteur ?

— Tu commences à me devenir antipathique, mon garçon. » Lanzafame se pencha par-dessus la table et lui toucha la poitrine du bout du doigt. « Et c’est pas bon pour toi. Déjà, ça me casse le cul d’être ici. Héros de Marignan il n’y a même pas un an, et maintenant je dois monter la garde la nuit pour survivre. Tu comprends bien que mon humeur n’est pas à son meilleur. »

Mercurio acquiesça. « Oui, c’est elle. »

Lanzafame soupira. « Ce gamin que tu emmenais avec toi, il s’est acoquiné avec ce frère prêcheur qui empeste Venise ces derniers temps. Une belle paire de couillons », dit-il, changeant de sujet.

« Ouais.

— Tu ne devais pas les remettre, lui et cette fille aux cheveux roux, à un gros bonnet de l’Église ?

— Je devais, oui…

— Mais le gros bonnet n’existait pas, et donc… »

Mercurio sourit.

Lanzafame aussi. « Et elle, qu’est-ce qu’elle est devenue ?

— Je sais pas. On s’est perdus de vue.

— Dommage. C’était une jolie fille.

— Si je la vois, je lui dis de venir te rendre visite.

— Je suis trop vieux pour elle. Pour toi, elle est bien. En plus, elle est chrétienne et pas juive…, dit le capitaine. Ça simplifie tout, tu trouves pas ?

— Je suis pas fait pour les choses simples, répondit Mercurio en haussant les épaules.

— Peut-être que tu devrais essayer d’aimer ce qui est simple, au moins tant que je suis de garde ici, rétorqua Lanzafame d’une voix dure. Même si c’est une bouffonnerie et que j’aime pas ça, par nature je fais toujours mon devoir, n’oublie pas ça. Ne te fais plus jamais pincer. Et ne mets pas de drôles d’idées dans la tête de cette petite Juive. Elle aura des ennuis si elle se fait attraper dehors la nuit. »

Mercurio reconnaissait à peine l’homme qu’il avait vu chevauchant son hongre, avec son armure et ses enseignes de guerre. Il n’arrivait pas à retrouver ce regard fier, de guerrier, qui l’avait tant fasciné. Il en ressentit une grande peine.

Lanzafame, comme s’il s’en apercevait, but une gorgée rageuse et se dressa sur ses pieds, instable. « Maintenant, je te salue, mon garçon. Va ton chemin, j’ai à faire. » Il ouvrit la porte et fit signe à Mercurio de décamper. « Laisse-le s’en aller, Serravalle, dit-il à son homme. Et remonte dans la barque.

— Oui, mon capitaine », dit Serravalle. Il prit Mercurio par le bras et le tira jusque sur la fondamenta dei Ormesini. Il ramassa une pierre et dit : « Va-t-en, espèce de chien ».

Quand Mercurio s’en fut allé, le capitaine Lanzafame but encore, puis il prit un gobelet et des dés, et sortit. Il atteignit la grande porte du Ghetto, comme tout le monde l’appelait maintenant à Venise. Il fit signe aux deux gardes d’ouvrir et entra.

À l’intérieur, Isacco l’attendait.

« Bonsoir, docteur, dit Lanzafame.

— Bonsoir, capitaine, sourit Isacco.

— On joue ?

— Que vont-ils penser de vous, à vous voir avec un Juif ?

— Que vont-ils penser de toi, à te voir avec un goy  ? »

Les deux amis s’assirent par terre, le dos au mur. Puis le capitaine lança les dés contre la porte.

« Tu sais qui j’ai rencontré ce soir ? continua Lanzafame.

— Je dois faire semblant de ne pas le savoir ? demanda Isacco en secouant la tête.

— Pourquoi ? Tu le sais ?

— Ses bêtises, il les a hurlées à gorge déployée. »

Lanzafame rit. « Il est sympathique, non ?

— Je le trouverais plus sympathique si je n’étais pas le père de Giuditta.

— Ouais, acquiesça Lanzafame. À toi, tire. »

Isacco fit rouler les dés dans le gobelet puis les lança contre la porte.

« Cette bouffonnerie finira bientôt, docteur, dit Lanzafame.

— C’est peut-être une bouffonnerie pour ceux qui regardent de l’extérieur, capitaine. Mais pour ceux qui sont à l’intérieur, ce n’en est pas une. Croyez-moi. »

Lanzafame resta quelques instants silencieux. « Ça finira bientôt, répéta-t-il.

— Ça n’aurait même jamais dû commencer », dit Isacco d’une voix sourde.

Lanzafame ramassa les dés et les lança, distraitement. Puis il passa le gobelet à Isacco, qui en fit autant et avec la même distraction. Le capitaine, pendant qu’il comptait les points, tenait dans sa main un collier fin, sans valeur. Il passa le pouce dessus.

Isacco le reconnut. « C’est à Marianna, n’est-ce pas ? », demanda-t-il.

Lanzafame mit les dés dans le gobelet mais resta immobile, égrenant le collier comme un rosaire.

« Je ne jouerai plus jamais les médecins, dit Isacco.

— Tu te trompes.

— Capitaine, je ne suis pas médecin. Je suis un escroc.

— Tous les médecins sont des escrocs, plaisanta Lanzafame.

— Je parle sérieusement. Je suis un pas grand-chose.

— Écoute. » Lanzafame posa le gobelet et attrapa Isacco par le col de sa houppelande. « Je suis pas un curé, et de toute façon t’es pas chrétien. Donc ça n’a aucun sens que tu te confesses à moi, et encore moins que je t’écoute. » Il relâcha sa prise. « Moi, je sais qui tu es. Le reste, ça m’intéresse pas », lui dit-il à sa manière expéditive, avant de baisser à nouveau les yeux vers le collier.

« Elle vous manque ? demanda doucement Isacco.

— Comme l’air, répondit Lanzafame. Et je ne le lui ai jamais fait comprendre. Peut-être que je ne l’avais pas compris moi-même.

— Il y a certaines personnes qui nous entrent dans la peau. »

Lanzafame se tourna vers lui. Il avait les yeux voilés par le vin et par les larmes. « Ta femme t’était entrée dans la peau ?

— Oui, soupira Isacco. Et elle n’en est jamais sortie.

— Joue, docteur, dit Lanzafame en se secouant. J’aime pas quand on devient nostalgiques. »

Isacco tira mais aucun des deux ne ramassa les dés.

« Peut-être que ta fille Giuditta est entrée dans la peau de ce garçon », dit Lanzafame.

Isacco haussa les épaules. « Tant pis pour lui.

— Ou tant mieux. Nous, nos femmes, nous les avons perdues, lui il vient tout juste de trouver la sienne.

— Capitaine, vous voulez jouer ou parler ? », lâcha Isacco.

Lanzafame lança les dés, en hochant la tête, pensif. « Ce garçon est un faiseur d’ennuis.

— Vous pouvez le dire », marmonna Isacco.

Lanzafame le tapa sur l’épaule. « Mais il t’est sympathique. Reconnais-le. »

Isacco se leva. « Vous pouvez faire semblant de ne pas le savoir, mais je suis  un escroc, dit-il sérieusement. J’ai quitté l’île de Negroponte parce que désormais tout le monde savait qui j’étais. Et Giuditta n’aurait jamais eu d’avenir, parce que personne, sauf un escroc, n’épouse la fille d’un escroc. Je suis venu ici pour lui donner sa chance. Et que la foudre me réduise en cendres si je la laisse approcher par ce petit escroc après toutes ces lieues de voyage.

— Ce serait un joli tour du destin, non ? se mit à rire Lanzafame.

— Faites votre travail, capitaine. Prenez garde qu’aucun méchant Juif n’aille se promener la nuit pour égorger des enfants chrétiens, dit Isacco, le visage rouge comme un poivron. Moi, je vais dormir. »

Lanzafame rit encore plus. Il attendit qu’Isacco traverse le campo del Ghetto à présent désert. Il le vit se glisser sous les arcades où la boutique de prêt d’Asher Meshullam s’était installée, puis entrer sous une porte sombre. Le capitaine regarda plus haut. Au quatrième étage, une chandelle tremblait derrière une fenêtre. Il imagina une jeune fille juive qui pensait à un garçon chrétien. Son cœur s’adoucit et il ressentit soudain un grand vide. Alors il ordonna aux gardes d’ouvrir la grande porte et retourna d’un pas vif à sa bouteille de malvoisie.

37

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Benedetta courait dans les calli  étroites, les larmes aux yeux. Elle heurta un grand bonhomme, buta, tomba. En se relevant, elle sentit une douleur au genou, et l’homme lui cria quelque chose. Sa robe s’était déchirée. Elle recommença à courir à perdre haleine, avec la peur de mourir étouffée par ses larmes si elle s’arrêtait.

Il y avait deux semaines maintenant que Mercurio avait disparu. Benedetta l’avait attendu à l’auberge, dans l’espoir absurde qu’il reviendrait. Mais il n’était pas revenu. Elle avait bien pensé aller jusque chez Anna del Mercato, se découvrant cependant incapable de supporter l’idée d’un second refus. Peut-être parce qu’elle était trop fière. Ou trop effrayée. Ou trop faible. Elle se sentait seule comme jamais. Alors elle était restée immobile sur la paillasse de l’auberge, à se faire dévorer par les punaises.

Mais ce matin-là, dans son demi-sommeil, elle avait entendu les crieurs publics annoncer dans les rues que le jour d’application du décret de la Sérénissime sur les Juifs était arrivé. Les Juifs seraient enfermés le soir même, quand sonnerait la Marangona, la grande cloche de Saint-Marc. Alors elle avait décidé d’aller voir, poussée par ce désir caché de souffrir tissé dans la trame de toutes les histoires d’amour. Inconsciemment, elle voulait voir si Mercurio y serait, lui aussi.

Mais elle n’était pas préparée à ce qui était arrivé. À ce qu’elle avait entendu. Tout de suite, elle avait reconnu sa voix. Quand il avait crié à Giuditta qu’il l’emmènerait loin de là, avec une telle passion, Benedetta s’était sentie mourir. Elle avait pris la fuite, dévastée par la douleur, l’humiliation, la haine pour cette imbécile de fille juive.

Elle courait maintenant sous les arcades qui menaient au campo San Bartolomeo. Et tandis qu’elle se réfugiait de nouveau dans l’auberge, grimpait les escaliers quatre à quatre et se jetait sur la paillasse qui grouillait de punaises, elle ne savait pas si elle souffrait par amour ou par orgueil. Une chose était sûre : elle ressentait une jalousie profonde à l’égard de Giuditta, qui avait tout sans avoir rien fait.

« Putain, tu le mérites pas ! », hurla-t-elle avant de fondre en larmes, enfouissant sa figure dans l’oreiller de son.

Cette nuit-là, elle eut du mal à s’endormir. Elle essayait de penser au beau visage de Mercurio, comme si elle voulait se faire souffrir encore plus, mais ses traits s’effaçaient dans son esprit. Seul lui revenait le visage de Giuditta. Elle secouait la tête pour essayer de chasser l’image de sa rivale, comme on chasse un bourdon. Puis au visage de Giuditta commença à se substituer celui de sa mère.

Et quand elle s’endormit, sa mère lui suggéra quoi faire.

À l’aube, elle entra dans un bain public derrière le Rialto et se lava comme elle ne l’avait pas fait depuis des semaines, s’enduisit le corps d’un baume à la lavande, et se frotta les dents avec un emplâtre de menthe et de cédrat.

Puis elle alla chez un boucher et acheta ce dont elle avait besoin.

Sa décision était prise.

Elle alla jusqu’au débarcadère des gondoles et demanda une adresse.

Quand elle descendit de la gondole, elle sentit qu’elle avait la gorge nouée. Elle regarda le Grand Canal comme si elle le voyait pour la première fois. Puis elle se tourna vers le palais qui l’attendait. Elle leva la tête vers ses trois étages, scandés de fines colonnes qui se tordaient deux à deux, comme des ponctuations légères sur la façade de marbre vert et jaune veiné de noir. Les fenêtres avaient des vitres aux verres colorés et plombés. Le mince balcon de l’étage noble était abrité par une ample tenture de toile rayée or et pourpre, soutenue par quatre longs bâtons noirs, laqués, décorés de têtes de lion à la crinière dorée.

Elle irait jusqu’au bout.

Un serviteur en livrée vert émeraude et chausses jaunes s’inclina avec déférence quand elle se présenta à l’entrée. « Son Excellence a donné des instructions pour qu’on vous accompagne dans ses appartements », dit-il pompeusement avant de la guider à l’intérieur du palais.

À droite et à gauche du vestibule plongé dans la pénombre s’ouvraient de grandes pièces qui recueillaient la lumière du jour et en démultipliaient le reflet à travers les vitres des grandes fenêtres. Au fond, une verrière aux montants de fer forgé donnait sur un jardin soigné, avec des haies de buis qui se suivaient comme les murs bas d’un labyrinthe. Au centre, une fontaine obscène représentait une femme à moitié nue qui serrait ses seins entre ses mains, et dont les mamelons envoyaient un jet d’eau offert à un angelot qui lui faisait face, les bras levés.

Benedetta sentit un frisson courir le long de son échine quand elle s’aperçut que l’angelot de la fontaine avait un bras normal et un bras rabougri, sa petite main comme contractée par un spasme.

Elle suivit le serviteur dans le vaste escalier qui déroulait ses paliers à l’intérieur de la demeure princière. Ils atteignirent le premier étage et passèrent une large porte à deux battants, en noyer clair couleur de miel, au sommet de laquelle un saint sculpté dans le marbre dispensait une bénédiction. De là, on accédait directement à la galerie, lumineuse et démesurée, avec cinq portes-fenêtres donnant sur le Grand Canal et un balcon spectaculaire ouvrant de l’autre côté, sur le jardin. Les murs de la galerie étaient couverts de tapisseries et de tableaux, depuis la hauteur des yeux jusqu’au plafond à caissons décoré de fantaisies florales. Un peu partout, suivant un schéma géométrique que Benedetta peinait à comprendre, des fauteuils, des divans, des chaises, des coussins, à la manière orientale.

Des hommes du maître de maison, et des chiens, toutes sortes de chiens, de toutes les tailles, étaient installés de manière désordonnée sur les sièges et les divans. Hommes et animaux avaient la même attitude pleine d’ennui. Il régnait dans la pièce une odeur forte et désagréable. Sur un tapis clair, exactement au centre de la galerie, trônait un énorme étron dont personne ne se souciait.

Benedetta s’étonna de voir qu’il n’y avait pas une seule femme.

Certains chiens et trois hommes levèrent les yeux vers elle. Un des chiens aboya, paresseusement. Un homme lui envoya un baiser.

« Par ici, suivez-moi », dit le serviteur en traversant la galerie pour ouvrir une porte, lui indiquant une pièce.

Dès que Benedetta eut franchi le seuil, le serviteur reprit sa marche devant elle, lui montrant le chemin dans un dédale de chambres et de chambrettes, de plus en plus sombres. Enfin, face à une large porte à deux battants revêtue d’un tissu damassé, de chaque côté de laquelle étaient allumés deux grands candélabres muraux avec une douzaine de bougies pleurant des larmes de cire sur le plancher, le serviteur s’écarta, ouvrit l’un des battants et fit signe à Benedetta d’entrer.

« Son Excellence vous rejoindra dès qu’il lui conviendra », dit-il.

Benedetta entra dans la pièce et sursauta quand la porte se referma derrière elle. Elle entendit que le serviteur donnait deux tours de clé et sentit le désespoir la gagner. D’instinct, elle s’accrocha à la poignée, terrorisée. Puis elle s’efforça de se calmer.

“Tu sais bien pourquoi tu es ici”, se dit-elle en respirant profondément.

Quand elle était immobile sur la paillasse de l’auberge, à mesure que la douleur de ce silence intérieur devenait plus intolérable, et qu’elle se rendait compte que si elle restait là, couchée, sa haine pour Giuditta la rongerait jusqu’à l’os plus sûrement que les punaises, elle avait décidé d’accepter l’invitation qui lui avait été adressée le jour où Mercurio l’avait chassée. La voix de sa mère le lui avait murmuré à l’oreille. Sa mère la connaissait mieux que tout autre. Sa mère savait qui elle était vraiment.

“Tu sais bien pourquoi tu es ici”, se répéta-t-elle.

Entre-temps, ses yeux s’étaient habitués à la pénombre. Elle se trouvait dans une sorte d’antichambre, étouffante et sombre, peinte en noir. En face, à travers une lourde tenture, filtrait un peu de lumière. Elle avança et écarta l’un des pans. Elle se retrouva dans une salle immense, bleu et or, étincelante. Mais réduite à l’essentiel. D’une élégance que Benedetta peinait à comprendre. Au centre, une table, simple, aux pieds légèrement galbés, fins. Elle était envahie de parchemins à reliure de cuir. Sous la table, un grand tapis, bleu et or comme le reste de la pièce. Dans un renfoncement semi-circulaire de la pièce était installé un lit en alcôve doré, avec des colonnes marquetées qui soutenaient un voile de gaze presque transparent, brodé de fils d’or. Sur le lit, une courtepointe de soie bleue au centre de laquelle étaient brodées les armes de la famille Contarini. Dans les deux cheminées identiques qui se faisaient face, pétillait un feu de bûches de chêne.

Dans la pièce régnait un parfum léger, du jasmin. Benedetta leva les yeux au plafond. Une fresque y représentait un ciel avec des nuages vaporeux et une jeune fille aux cheveux roux, vêtue de blanc, dont la carnation était aussi claire que la tunique qu’elle portait. Elle se balançait sur une escarpolette, souriante.

Au moment précis où elle regardait la fresque, Benedetta entendit une voix perçante qui disait : « Tu te reconnais ? »

Benedetta se tourna mais ne vit personne.

On entendit un rire étouffé. Puis la voix reprit : « Tu ne peux pas encore te reconnaître, n’est-ce pas ? »

Benedetta tentait de comprendre d’où venait la voix.

« Il y a une petite porte à droite du lit. Ouvre-la. »

Benedetta alla à la porte et l’ouvrit. À l’intérieur, elle trouva une tunique immaculée.

« Mets-la », dit la voix perçante.

Benedetta regarda autour d’elle.

« Déshabille-toi et mets-la, répéta la voix. Je veux te voir le faire. »

Benedetta sentit le nœud grossir encore dans sa gorge. “Tu sais bien pourquoi tu es ici”, pensa-t-elle de nouveau. Elle glissa la main dans la poche de la robe de quatre sous qu’elle portait. Elle palpa la chose qu’elle avait préparée pour l’occasion. Elle respira profondément. « Je dois uriner », dit-elle. Et elle resta immobile.

Dans la chambre un long silence s’installa.

Puis la voix recommença à parler, plus aiguë encore, agacée : « Tu ne pouvais pas y penser avant, à pisser ?

— Je vous demande pardon, votre Grâce », dit Benedetta humblement.

Il y eut un autre long silence.

« Sous le lit, il y a un pot de chambre… »

Benedetta tressaillit. Elle ne pouvait pas faire ce qu’elle avait à faire sous le regard du maître de maison.

« … Mais ne gâche pas tout. Pisse dans l’antichambre, loin de mon regard. Dépêche-toi ! »

Benedetta poussa un soupir de soulagement. Elle s’agenouilla au pied du lit, tendit la main et prit le pot de chambre en métal laqué. Elle se rendit dans l’antichambre noire, de l’autre côté de la tenture, releva ses jupes, prit ce qu’elle avait dans sa poche, mouilla la chair entre ses jambes et l’enfila, suffisamment au fond mais pas trop, attentive à ne pas le rompre. Elle se rendit compte que le pot de chambre était vide. N’importe qui se serait rendu compte qu’elle n’avait pas uriné. Alors elle le fit rouler bruyamment sur le sol, puis écarta les tentures, et revint dans la chambre bleu et or.

« Je suis désolée, votre Seigneurie, j’ai renversé le pot de chambre, dit-elle.

— Cela ne m’intéresse pas ! » La voix était irritée.

Benedetta baissa la tête.

Il y eut un nouveau long silence. Puis la voix, retrouvant son calme, parla : « Déshabille-toi. Jette tes affreux vêtements sous le lit, que je ne les voie pas. Et mets la tunique. »

Benedetta commença à se déshabiller.

« Doucement, dit la voix. Un bouton après l’autre… un vêtement après l’autre… »

Benedetta défit un à un les boutons de son corset et l’ôta. Puis, lentement, elle dénoua les lacets de sa robe et la laissa tomber à terre. Elle fit de même pour sa chemise, et resta nue. Elle se pencha pour enfiler la tunique.

« Non ! l’arrêta la voix. Fais d’abord disparaître tes vêtements ! »

Benedetta les ramassa et les poussa sous le lit.

« C’est bien. Maintenant, mets la tunique. »

Benedetta la prit et la fit glisser sur elle. C’était de la soie. D’une douceur extraordinaire, qui lui donna des frissons sur tout le corps, comme une caresse invisible.

« Voilà, dit la voix perçante. Tu te reconnais à présent ? »

Benedetta ne comprenait pas ce que cela voulait dire.

La voix rit tout bas. « Regarde là-haut. »

Benedetta leva les yeux au plafond et se rendit compte qu’elle était habillée comme la jeune fille sur la balançoire. Et qu’elle avait la même couleur de cheveux. Et la même peau d’albâtre.

« Oui… à présent tu te reconnais », murmura la voix avec satisfaction.

Une petite porte, masquée dans le mur, s’ouvrit.

Le prince Contarini s’avança dans la chambre, avec sa démarche de guingois, sa jambe plus courte que l’autre, son bras racorni tendu vers l’extérieur pour chercher l’équilibre et son épaule gauche déformée par sa gibbosité. Il était vêtu de blanc de pied en cap, y compris ses chaussures, légères, décolletées, avec une simple boucle en or, comme les boutons de sa casaque ajustée, cousue sur mesure, avec des manches de longueur différente pour ne pas ajouter à ses défauts.

Benedetta fut tentée de se sauver mais ses jambes étaient de pierre. Elle regardait l’affreux prince avancer vers elle.

Il la prit par la main et la guida jusqu’à l’alcôve. Il la fit s’étendre au milieu du lit puis lui croisa les bras sur la poitrine, comme à un gisant. Il lui sourit en montrant ses dents pointues, avec ce regard cruel et froid. Il posa une couronne de jasmin sur ses mains. Puis il alla au pied du lit et lui écarta les jambes. Il souleva la tunique, découvrant ses cuisses et son ventre. Il observa l’épaisse toison rousse, avec attention, sans la toucher, la tête légèrement inclinée sur le côté. Il renifla l’air. « J’apprécie que tu te sois lavée.

— Merci, votre Seigneurie », répondit Benedetta. Et elle se sentit stupide.

« J’espère que ce que tu as dit est vrai, fit-il de sa petite voix, qui devenait plus rauque d’excitation.

— Je suis vierge, Excellence », mentit Benedetta.

Contarini sourit. « Ce ne sera pas difficile à vérifier. »

Benedetta ferma les yeux.

« Non, dit le prince, qui déboutonnait le devant de ses chausses blanches, où le vêtement déjà se gonflait. Regarde en haut. Regarde cette jolie fille à laquelle tu ressembles sans en être digne. Sais-tu qui elle était ?

— Non, votre Seigneurie…

— Ma sœur bien-aimée, dit le prince Contarini en grimpant sur le lit. Elle si parfaite et moi si imparfait… »

Benedetta sentit la main du prince qui guidait son membre vers elle.

« … Elle, tout, et moi rien… »

Benedetta ne quittait pas des yeux la jeune fille sur la balançoire.

« … Elle morte et moi vivant… »

Benedetta sentit la pointe du membre qui poussait pour entrer en elle.

« Quelqu’un l’a empoisonnée… »

Le prince commença à s’ouvrir un chemin dans son corps.

« … Et puis ce quelqu’un l’a pleurée… »

Benedetta pria pour que le système que sa mère avait utilisé tant de fois, quand elle la vendait, fonctionne. Une fois, une seule encore. Elle pria pour que le prince s’abandonne à la fougue des hommes et ne soit pas délicat comme il l’était en cet instant.

« Tu es vierge ? lui demanda le prince de sa voix perçante.

— Oui…, murmura Benedetta.

— Nous allons voir », dit Contarini, et il poussa son membre en elle avec force.

Benedetta sentit le fin boyau de saucisse, rempli de sang de poulet, qui résistait un instant puis s’ouvrait. Elle cria, comme si elle ressentait une douleur aiguë. Et pensa : “Merci, mère”.

Le prince s’agita en elle, de plus en plus vite, jusqu’à ce que son corps disgracié par la nature se contracte en un spasme. Il gémit et s’effondra sur la couronne de jasmin. Il resta immobile quelques instants puis se retira, regardant entre les jambes de Benedetta, anxieux de vérifier. Son visage effrayant s’élargit en un large sourire satisfait. Il plongea le doigt dans le sang sorti du ventre de Benedetta, qui avait taché la tunique blanche, et le renifla. Puis il la regarda. « Tu ne m’as pas menti.

— Non », dit Benedetta.

Le prince hocha la tête. Il se leva du lit et reboutonna son haut de chausses, taché de sang lui aussi. « Tu ne m’as pas menti, répéta-t-il, satisfait. Je te donnerai une vie comme tu ne l’as jamais rêvée », ajouta-t-il.

Benedetta le regarda caracoler jusqu’à la porte dérobée par laquelle il était apparu. Elle resta là, immobile, étendue sur ce lit où elle avait feint d’être vierge comme des années plus tôt, quand sa mère, chaque nuit, la vendait à un nouveau client comme si c’était sa première fois.

À cet instant, elle entendit le bruit d’une serrure qu’on débloquait et la porte de l’antichambre qui s’ouvrait.

« Benedetta, que c’est bien que tu sois venue vivre avec nous et le prince ! », cria Zolfo en se précipitant à l’intérieur de la chambre, tout heureux de pouvoir l’embrasser. Mais dès qu’il la vit nue, avec le sang qui coulait entre ses jambes, il se pétrifia. Il eut une grimace de dégoût et se détourna.

On entendit l’éclat de rire strident du prince.

« Merci, prince, dit tout bas Benedetta, sans se couvrir le pubis. Merci, parce que tu m’aides, comme ma mère, à me voir telle que je suis. » Et elle se sentit submergée par la sensation de dégoût d’elle-même qui l’avait accompagnée toute son enfance.

Mais la haine qui l’enveloppait s’était ouvert un chemin pour se montrer. Benedetta avait trouvé un allié, si elle était capable de piloter sa cruauté.

“Maudite putain”, pensa-t-elle avec rage.

38

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« Qui est cet homme ? demanda Anna del Mercato.

— Personne », répondit Mercurio.

Anna regarda l’homme grand et maigre qui était venu demander Mercurio quelques instants plus tôt et qui maintenant attendait sur une barque de lagune, large et plate, amarrée dans le canal en face de la maison. Il était habillé de noir, avec d’extraordinaires cheveux longs et lisses, presque blancs, maintenus par un ruban orange, de la même couleur que sa ceinture drapée. « Il est plutôt voyant, pour quelqu’un qui n’est personne , dit-elle.

— C’est vrai », fit Mercurio en s’éloignant pour rejoindre Scarabello.

« Ça t’étonne que je t’aie retrouvé, morpion ? », dit ce dernier en souriant.

Mercurio ne répondit pas.

« C’est moi qui suis le maître, dans ce monde. Et aussi ton  maître, continua Scarabello, sûr de l’étonnement de Mercurio. Je sais toujours tout sur tout le


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monde. Et spécialement sur mes hommes. »

Mercurio lança un coup de pied dans un caillou. Ses boucles brunes retombèrent sur son front. Il regarda Scarabello.

« Et toi, tu es à moi, non ? dit Scarabello.

— Qu’est-ce que tu veux ? demanda Mercurio.

— J’ai un petit travail pour toi. Monte. »

Mercurio regarda vers la maison. Anna était là, sur le seuil, raide et impassible.

« Il te faut la permission ? dit Scarabello en riant.

— Couillon, répondit Mercurio en sautant dans la barque.

— Allons-y », ordonna Scarabello à ses deux hommes. Le visage glacial.

La barque glissa entre les roseaux. Personne ne parlait. On n’entendait que le bruit des rames plongées dans l’eau immobile du canal.

Quand ils furent hors de vue de la maison, Scarabello fit signe à Mercurio de s’approcher de lui. Sur son visage, toujours ce même masque glacial. Quand ils furent face à face, Scarabello, aussi rapide qu’un serpent, le frappa d’un coup de tête en pleine face.

Mercurio tomba en arrière, et sentit le sang couler sur ses lèvres et sur son menton. Ses yeux s’embuèrent de larmes.

Scarabello prit un mouchoir de lin orné de précieuses broderies qu’il trempa dans l’eau du canal, tandis que la barque filait sur l’eau vers Venise. Il tordit le mouchoir, attrapa Mercurio par le col de sa veste, le tira vers lui et nettoya le sang, avec soin. « Tu ne peux pas me traiter de couillon, morpion, lui dit-il. C’est clair ? »

Mercurio sentait le sang battre dans son nez.

Scarabello lui tendit le mouchoir devenu tout rouge. « Garde-le appuyé. »

Mercurio le prit et tamponna le sang qui continuait de lui sortir par les narines.

« Je te disais que j’ai un petit travail qui m’a l’air fait pour toi, reprit Scarabello, comme si rien ne s’était passé.

— Je ne sais pas si je veux continuer les arnaques », dit Mercurio.

Scarabello le regarda en silence. Puis il sourit légèrement. « Pour qui tu m’as pris, mon gars ?

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je t’ai donné l’impression d’être un bouffon ?

— Non…

— Alors, pourquoi tu veux me traiter comme un bouffon ?

— Je comprends pas… »

Scarabello soupira et vint s’asseoir à côté de lui. Il lui posa le bras sur l’épaule. « Tu es à moi, tu comprends ? Si je te dis que j’ai un petit travail pour toi, tu le fais. Je m’en fiche que ton Anna de mes deux veuille que tu sois pêcheur, ou paysan, ou savetier ou n’importe quoi d’autre. Toi, tu es un arnaqueur. Et un génie du déguisement. » Scarabello l’attira contre lui. Cela pouvait ressembler à un geste amical. Ou à un début d’étranglement. « Et tu es à moi. » Alors il le lâcha. « Tu sais ce que je pense ? Que tu me vois… avec les yeux d’une fille. » Il rit. « Tu te laisses prendre à mes habits, à mes manières raffinées… et tu me prends pour un autre. Alors que je suis exactement ce que je suis. Regarde mes yeux. C’est uniquement là que tu trouves la vérité. Ils te font peur, mes yeux ? » Il sourit. « Oui, mes yeux font peur… parce que c’est ce que je suis, et rien d’autre. Et comme je suis ton ami, je me fiche de ce que tu veux, de tes crises de conscience. C’est clair ? »

Mercurio acquiesça. Il sentait son nez qui gonflait.

Scarabello sourit, satisfait. « C’est bien. » Il s’assit de nouveau à sa place, croisa ses longues jambes et resta silencieux.

Mercurio réfléchissait. Il cherchait une solution. Il avait cru que sa vie était arrivée à un tournant. Qu’il pourrait se concentrer sur son rêve, posséder un navire et emmener Giuditta au loin. Amour et liberté. Mais à présent, assis dans cette barque, il se rendait compte de l’absurdité de ses projets.

“Tu n’es qu’un gamin stupide”, se dit-il, sentant monter la rage en lui.

Il regarda Scarabello. Son nouveau maître. « Qu’est-ce que je dois faire ? »

Scarabello lui fit signe d’attendre.

La barque accosta à Rialto et ils se dirigèrent vers le sotoportego del Banco Giro, où se réunissaient marchands et armateurs. Scarabello fit un signe à un homme bien habillé et partit vers l’église de San Giacomo. L’homme les y rejoignit, et ils se faufilèrent dans les ruines des Fabbriche Vecchie. Il y régnait une puanteur d’excréments et d’urine. Avec une odeur de mortier, de briques cuites au soleil et de bois brûlé pourri par la pluie et l’humidité. Un rat, gros comme un chat, les entendit arriver et se sauva en se glissant entre les pierres et les détritus amoncelés depuis l’incendie. Scarabello, l’homme et Mercurio s’arrêtèrent derrière un mur en ruines, à côté de matériaux de construction.

« J’ai la personne qu’il vous faut, votre Seigneurie, dit Scarabello en désignant Mercurio.

— Un gamin, dit l’homme.

— Si quelqu’un peut le faire, c’est lui », répondit Scarabello.

Mercurio éprouva un sentiment de fierté.

« Deux grands cacatois en toile d’Olona, dit l’homme. En ce moment, il n’y en a pas sur le marché et mon bateau doit lever l’ancre dans une semaine. Les seuls qui en aient une bonne réserve, ce sont ces brigands de l’Arsenal. Mais ils la gardent pour eux, et nous, les armateurs indépendants, on…

— Vous êtes armateur ? l’interrompit Mercurio. Vous avez un navire ? »

Scarabello lui lança un regard mauvais.

Mercurio se tut. Il lui sembla cependant que l’affaire prenait une autre tournure. “Tu es un gamin stupide, c’est sûr, se dit-il en souriant. Mais tu as aussi une chance incroyable.”

« C’est un de mes meilleurs hommes, continua Scarabello. Le roi du travestissement. Vous croyez que c’est du sang ? » Il lui ôta le mouchoir des mains. Le jeta dans la poussière. Puis passa un doigt sous le nez de Mercurio et se frotta le liquide rouge sur le bout des doigts. « C’est de la teinture. » Et il rit.

L’armateur ne savait que penser. « Votre Seigneurie, c’est vrai, dit Mercurio. J’ai pas mal. J’ai pas le nez cassé. » Et il poussa sur son nez vers la droite puis vers la gauche, en résistant à la douleur et en ouvrant grand les yeux pour qu’ils ne se remplissent pas de larmes.

Scarabello regarda Mercurio, puis ses hommes, puis l’armateur. Enfin ses yeux se posèrent à nouveau sur le garçon, avec une sorte d’admiration, et il acquiesça de manière imperceptible. Ce jeune homme lui plaisait, même s’il le mettait mal à l’aise. Il avait une nouvelle fois la sensation qu’un jour il lui causerait des ennuis.

« Je peux entrer dans l’endroit que vous avez dit, fit Mercurio. Et je prendrai pour vous ces grands catois de toile à l’aune.

— Grands cacatois de toile d’Olona, le corrigea l’armateur.

— Grands cacatois de toile d’Olona, répéta Mercurio.

— Comme ça… simplement ? s’étonna l’armateur.

— Non. Ce n’est pas du tout simple, intervint Scarabello d’une voix grave. Le garçon prend de gros risques. » Ses lèvres fines se tendirent dans un sourire. « Combien êtes-vous prêt à mettre pour ce risque-là, votre Seigneurie ?

— Débrouillez-vous pour que mon chargement puisse partir pour Trébizonde et vous ne le regretterez pas, dit l’armateur. Il y a autre chose ?

— Oui, dit Mercurio. Quand je vous aurai rendu ce service, vous m’apprendrez comment on achète un navire. »

Scarabello et l’armateur le regardèrent, ébahis. Puis ils éclatèrent de rire, à l’unisson, après quoi l’homme prit congé. Lorsqu’ils furent seuls, Scarabello se dirigea vers la barque qui les avait attendus à Rialto. Mercurio le suivait en silence. Ils montèrent à bord.

« On va où ? demanda alors Mercurio.

— Tu ne sais vraiment pas où est l’Arsenal ? lui demanda Scarabello. T’en as jamais entendu parler ?

— Non. Pourquoi ? »

Les deux hommes qui ramaient se mirent à ricaner.

La barque redescendit le Grand Canal, navigua dans les eaux libres du bassin de Saint-Marc puis, arrivée près de l’église de San Giovanni in Bragora, accosta dans la zone de la Darsena Vecchia[14]. L’eau avait une odeur âcre, de bitume. De grandes taches épaisses et huileuses flottaient à la surface, luisantes, sans se mélanger à l’eau, colorant de noir les algues qui affleuraient.

« L’Arsenal de Venise est le plus grand chantier naval du monde. Près de deux mille personnes y travaillent. Tu sais combien ça fait, deux mille personnes ? Et en temps de guerre, jusqu’à trois mille, expliqua encore Scarabello, avec une sorte de fierté dans la voix. C’est l’endroit le mieux gardé de Venise. »

Mercurio le suivit sur la fondamenta . Ils firent quelques pas puis Scarabello s’arrêta et pointa l’index. « Ça, c’est la Porte de Terre. »

À travers le fin brouillard qui s’était levé, Mercurio vit une très grande porte. Elle lui rappela certains arcs de Rome, même s’ils étaient anciens, alors que cette porte-là avait l’air toute neuve. Sur la droite, deux tours flanquaient la porte sur l’eau. De chaque côté s’élevait une muraille haute et solide, en briques rouges. Deux gardes armés surveillaient l’entrée par la Porte de Terre.

« Mon père était arsenalier, dit alors Scarabello avec dans la voix une intonation qui parut presque triste à Mercurio. Ça veut dire qu’il était un des privilégiés qui travaillent là-dedans. Mais ce grand connard s’est fait prendre à voler des cordages. » Il hocha la tête. « L’Arsenal offre de grands avantages à ses ouvriers, reprit-il. Ils sont entretenus à vie par la Sérénissime et leurs enfants ont le droit d’y travailler. Sauf qu’il y a des règles militaires. Après le déshonneur de mon père, ma mère et moi avons été chassés de chez nous, et abandonnés à notre sort. Ma mère s’est mise à faire… bon, tu te doutes de ce que peut faire une femme. Mais elle avait les poumons faibles et l’année d’après elle est morte de consomption. Et moi, je suis devenu ce que je suis. » Il fixa la Porte de Terre. « J’ai jamais rien regretté. Si mon père ne s’était pas fait prendre, aujourd’hui je serais sûrement ouvrier à l’Arsenal et je me casserais le dos pour quatre sous à construire des navires. Et je me dirais peut-être même que j’ai de la chance. C’est bizarre, la vie… » Il regarda Mercurio. S’emparant d’un bout de bois, il dessina dans la boue le périmètre des murs de l’Arsenal avec la Porte de Terre. Puis il traça un signe. « Les entrepôts des voileries sont là, sur le côté de la Darsena Nuova[15]. Je le sais parce que j’allais voir mon père et il travaillait à côté, dans la Tana, qui est encore plus au sud que les voileries. » Il traça un autre signe, contre les murs d’enceinte. « C’est le grand magasin du chanvre public. Tu verras des cordes et des câbles de toutes les dimensions. Il y a toujours des gens qui vont et viennent. Si j’étais toi, j’irais là après avoir volé les deux grands cacatois. Si on t’arrête, tu dis que ton prote t’a envoyé vérifier le diamètre des garcettes d’envergure parce que les autres se sont toutes grippées.

— Prote… garcettes de ver… de verdure.

— D’envergure. Garcettes d’envergure.

— Garcettes d’envergure… grippées… »

Scarabello dessina un canal de l’autre côté des murs. « Ça, c’est le rio della Tana. » Il tendit le bras vers la droite. « Il est là-bas. Et il donne directement sur les eaux ouvertes. Il y a une échelle à l’arrière de la Tana. J’y grimpais toujours quand j’étais gamin, et après je sautais sur la muraille. C’est un sacré saut. Tu peux le faire. Après, quand tu es là-haut, tu te jettes dans le canal. Tu trouves quelqu’un avec une embarcation qui n’attire pas l’attention, un pêcheur, par exemple, et le tour est joué. Il te récupère et vous vous en allez. » Scarabello sourit et effaça le dessin du bout de sa botte. « C’est quoi cette histoire de navire ? demanda-t-il.

— Un jour, je voudrais avoir un navire à moi », répondit Mercurio tout d’un trait.

Scarabello leva les sourcils.

Et une nouvelle fois Mercurio se sentit un imbécile.

« Étudie un plan pour pénétrer dans l’Arsenal. » Scarabello lui donna une tape sur l’épaule et commença à s’éloigner. « Et vite.

— Qu’est-ce qu’il est devenu, ton père ? », lui demanda Mercurio.

Scarabello s’arrêta. Il se retourna. « Il a été condamné à mort pour haute trahison et noyé dans la lagune.

— Noyé ? dit doucement Mercurio.

— C’est la méthode la plus propre de la Sérénissime. Regarde autour de toi. L’eau ne manque pas. »

Mercurio sentit la peur lui tenailler la gorge.

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Giuditta se leva de la table où elle était restée assise plus de quatre heures à coudre, tête baissée. Ses doigts lui faisaient mal, et le bout de son index gauche était rouge et gonflé à force d’être piqué par l’aiguille. Au sol et sur la table se trouvaient des dizaines de bonnets jaunes de formes variées, cousus d’étoffes de trame différente et de diverses nuances de couleur. Elle lança un regard dans la chambre de son père. Depuis plusieurs jours Isacco restait couché, la tête dans les mains. La mort de Marianna, l’amie de Lanzafame, l’avait plongé dans le désespoir. Giuditta avait assisté à cette chute sans savoir que faire ni comment l’aider. Au pied du lit, elle vit une bouteille de vin. Elle se glissa dans la chambre, essayant de ne pas faire de bruit, et s’en empara.

« Laisse ça là, dit Isacco sans se retourner, d’une voix rauque.

— Tu te fais du mal, père…

— Laisse ça là ! »

Giuditta tressaillit. Elle n’était pas habituée à ce ton de voix. Elle eut envie de pleurer mais retint ses larmes. Elle reposa la bouteille sur le plancher. « Tu es en train de devenir comme le capitaine… »

Isacco se retourna d’un bloc, grinçant des dents, les narines dilatées. « On ne peut pas rester tranquille, dans cette maison ? »

Giuditta fit un pas en arrière, apeurée.

Isacco tendit le bras vers la bouteille, la saisit et l’agita en l’air. « C’est à cause de ça qu’on ne peut pas me laisser tranquille ? »

Giuditta recula jusqu’à la porte.

« C’est à cause de ça ? », hurla encore Isacco en lançant la bouteille contre le mur. Elle explosa, tachant de rouge la paroi et le plancher. « Voilà ! Le problème est résolu ! » Isacco pointa le doigt vers sa fille. « Et ne t’avise pas de ramasser les morceaux et de nettoyer. Dehors ! » Puis il se rejeta sur sa couche, la tête entre ses mains.

Giuditta sortit de la pièce, effrayée. Elle ferma la porte et se mit à la petite fenêtre qui donnait sur le campo del Ghetto. Elle se mordait les lèvres pour ne pas pleurer.

« Ha-Shem , dit-elle tout bas, j’ai besoin de ton aide. Si je n’ai plus mon père… — elle retint un sanglot —, je n’ai plus personne. »

La peur et le désespoir prenaient le dessus. Elle se tourna pour regarder le pauvre logement où ils vivaient. Des plafonds si bas que d’instinct on y marchait courbé, des chambres étroites, des planchers grinçants et pourris, des fenêtres si petites que même ouvertes elles laissaient à peine passer l’air. Deux pièces pour tout faire : dormir, cuisiner et manger. Des habitations misérables dans lesquelles les Juifs étaient tous contraints d’habiter, entassés les uns sur les autres, dans une promiscuité humiliante et pour un loyer bien plus élevé que celui des précédents locataires chrétiens.

Par la minuscule fenêtre, Giuditta voyait des petits garçons jouer sur le campo  et, plus loin, l’une des deux grandes portes qui étaient fermées le soir, avec ce bruit sourd du bois et ce grincement des chaînes qui donnaient le frisson.

Elle regarda les murs de briques rouges mal assemblées construits en toute hâte autour de la zone pour les enfermer, comme des animaux dans une cage. Elle pensa à la famille qui habitait juste à côté et dont l’appartement donnait sur le rio  et non sur le campo . Leur fenêtre qui ouvrait sur le monde libre avait été murée, comme le prévoyait le décret officiel. Et cette famille de cinq personnes, chaque fois qu’elle s’asseyait à table, avait devant elle ces rangées de briques et de mortier qui bouchaient la fenêtre. Emmurés vivants, se dit Giuditta.

« Je t’emmènerai loin d’ici ! », avait hurlé Mercurio, le premier soir où ils avaient été enfermés.

Giuditta avait encore sa voix dans les oreilles. Tous les jours, elle regardait vers le pont, espérant le voir apparaître. Mais Mercurio n’était jamais revenu, même quand c’était autorisé, même quand les grandes portes de l’enceinte restaient ouvertes. Giuditta commençait d’éprouver une rage sombre, pleine de rancœur. Mercurio était sûrement en train d’embrasser sa Benedetta, se disait-elle. Et ils riaient sûrement d’elle, tous les deux, et de sa naïveté.

“Tu es une idiote”, pensa-t-elle, avec colère.

Mais malgré cela, sa main alla toute seule au mouchoir de lin qu’elle portait toujours sur elle. Ce tissu dans lequel leurs deux sangs s’étaient mêlés, quand ils s’étaient rencontrés pour la première fois. Leur “contrat” rédigé par le destin, ainsi que l’appelait Giuditta.

“Pauvre idiote”, se répéta-t-elle, avec plus de hargne encore.

On frappa à la porte.

Giuditta sursauta, arrachée à ses pensées. « Qui est-ce ?

— C’est moi, qui veux-tu que ce soit ? »

Giuditta alla jusqu’à la porte, l’ouvrit et se jeta dans les bras de Donnola, qui venait comme chaque jour voir Isacco.

« Eh, calme-toi… C’est quoi cette familiarité tout à coup ? plaisanta-t-il, toujours mal à l’aise avec les gestes d’affection.

— Il est saoul », dit Giuditta, en éclatant en sanglots.

Donnola s’agita, sans savoir quoi dire.

« Il va mal et je ne sais pas quoi faire…, sanglotait Giuditta. Je ne sais pas comment l’aider… »

L’assistant du docteur l’écarta et la tint par les épaules, avec un regard grave. « Il va m’entendre. »

Giuditta baissa la tête.

Donnola alla jusqu’à la porte de la chambre d’Isacco, qu’il ouvrit avec fougue. « Levez-vous, docteur ! dit-il d’une voix décidée. Est-ce vrai ce que votre fille me raconte ?

— Tire-toi de là ! »

On entendit un bruit violent, quelque chose qui était lancé. Puis un gémissement.

L’instant d’après l’assistant sortait de la chambre en se massant la jambe, avec une grimace de douleur. « Il faut qu’il se calme, dit-il à Giuditta, à voix basse.

— Ferme la porte ! », hurla Isacco.

Donnola se précipita, obéissant. Il lança un sourire gêné à la jeune fille. « Il doit bien y avoir un moyen pour lui parler… c’est une question de stratégie, tu comprends ? », bafouilla-t-il.

Giuditta hocha la tête, prit un des bonnets jaunes qu’elle avait cousus et s’en coiffa. « Je sors faire quelques pas.

— Voilà, excellente idée, convint Donnola. Excellente idée ! »

Giuditta ouvrit la porte de l’appartement, le regard effrayé. « Va t’amuser », l’encouragea Donnola avec un faux enthousiasme, aussi inquiet qu’elle de la situation.

Giuditta descendit l’escalier étroit et sombre qui sentait le moisi. La porte de l’immeuble était ouverte. Elle se retrouva directement sous les brèves arcades du campo , entre deux boutiques de prêteurs sur gage.

De l’autre côté du pont du Ghetto, elle entendit la voix désormais familière du moine qui prêchait la haine des Juifs. Ce moine qu’ils avaient rencontré dans l’auberge près d’Adria, juste après qu’ils avaient débarqué, son père et elle. Comme s’il les suivait. Ou comme s’il était la voix de ce monde-là.

« Le Seigneur m’a parlé ! hurlait le frère Amadeo. Venise, écoute. Tu les as enfermés, mais regarde-les ! Ils sont le malheur ! Ils sont le chancre ! Ils sont les mages et les sorcières du démon ! »

Giuditta baissa la tête, essayant de ne pas écouter cette voix déplaisante. Elle inspira à fond. L’odeur douceâtre de pourriture de la lagune était particulièrement insupportable quand l’air était immobile et lourd, comme ce jour-là. Une brume légère, humide, se déposait à ras du sol, mouillant la terre du campo . Giuditta releva sa robe et se dirigea, en cherchant à éviter les flaques de boue, vers une boutique d’étoffes de seconde main où elle achetait parfois des chutes.

« Ce n’est pas le même bonnet qu’hier, n’est-ce pas ? », lui dit Ariel Bar Zadok, l’homme qui gérait le petit magasin.

Giuditta fit signe que non et commença, tête baissée, à fouiller parmi les coupons.

« Il est très joli, intervint une cliente. Où l’as-tu acheté ?

— Je l’ai cousu moi-même, répondit timidement Giuditta, sans lever les yeux.

— Toi ? », fit la femme, étonnée.

Giuditta haussa les épaules puis s’empressa de gagner la sortie. Elle n’avait fait que quelques pas en direction de Cannaregio, quand la cliente du magasin la rejoignit.

« Attends, où tu te sauves ? lui dit-elle en marchant près d’elle.

— Je dois faire des courses, excusez-moi.

— Au marché ?

— Oui, c’est ça.

— Ah, bien. Moi aussi », répliqua la femme en souriant, et elle la prit sous le bras pour aller vers le marché aux légumes, juste après les sotoporteghi , de l’autre côté d’une des deux grandes portes qui étaient fermées le soir.

« Venise, écoute-moi ! criait pendant ce temps le frère Amadeo. Repens-toi de tes péchés ! Chasse le Juif immonde ! »

« Ce frère… », s’exclama la femme. Dans sa voix se mêlaient la colère et la peur.

Giuditta aurait préféré rester seule mais ne savait pas comment se débarrasser de cette dame.

« Je m’appelle Ottavia, dit celle-ci en secouant la tête, comme si elle voulait chasser la voix du moine. Je sais, je sais, ce n’est pas un prénom juif, mais mon père avait une passion pour les Romains de l’Antiquité… tu sais qui était Octavie, n’est-ce pas ? »

Giuditta fit timidement signe que non.

« La femme de Néron, son épouse-enfant ! Tu parles d’une idée stupide qu’il a eue là, mon fou de père, que le Ciel l’ait en sa gloire. » Elle serra le bras de Giuditta. « Saute ! », dit-elle en se trouvant devant une flaque, et elle sauta par-dessus, en riant.

Giuditta sauta aussi, instinctivement. Et sourit.

« Il suffit d’un petit saut, non ? dit Ottavia.

— Comment cela ?

— Il suffit de faire quelque chose de stupide pour casser la raideur et tout paraît différent… plus léger. » Ottavia lui fit un clin d’œil.

Giuditta sourit de nouveau.

« En somme, si je ne m’abuse, tu es la fille du docteur qui… qui est l’ami de notre gardien.

— Le capitaine Lanzafame.

— Et tu t’appelles ?

— Giuditta.

— Giuditta quoi ?

— Da Negroponte.

— Ah, voilà pourquoi vous êtes si différents de nous ! s’exclama Ottavia. Nous, nous venons presque tous du centre de l’Europe. Nous sommes allemands, en somme. Ça s’entend à l’accent ? »

Giuditta sourit. « Ça se remarque à peine…

— Ça te fait rire ?

— Non…

— Allons, je ne me vexerai pas.

— Un petit peu, oui… »

Ottavia rit de bon cœur. Puis son regard se fit mélancolique. « Notre parler me manque, tu sais ? Ici tout le monde pense que l’Allemagne, c’est seulement froid. Alors que c’est un endroit plein de force et d’énergie… » Elle regarda Giuditta et soupira. « Une femme suit son mari, ma chère. S’il n’y avait eu que moi, je serais restée là-bas, mais mon mari voulait être prêteur sur gage et nous voilà ici. Il s’est mis en affaires avec Anselmo del Banco. » Elle haussa les épaules. « Quel goût on peut avoir à prêter de l’argent, je me le demande. À Mayence, nous étions imprimeurs, sais-tu ? Les meilleurs d’Europe sont tous là-bas. Ici, ça nous est interdit… juste parce que nous sommes juifs. Les Vénitiens peuvent apprendre gratuitement tous les tours de main et les techniques les plus avancées, mais comme c’est une question de race… » Ottavia souffla. « Ce que l’humain peut être bête ! Note que je ne parle pas seulement des chrétiens. Il y a certains Juifs qui ont la tête comme une casserole vide… Mais laissons cela… Je suis bavarde, hein ? » Elle se mit à rire.

Giuditta rit avec elle.

« Passons aux choses sérieuses, dit Ottavia. Parle-moi de ce bonnet. Il est magnifique. Et Ha-Shem  m’en est témoin : jamais je n’aurais pu imaginer dire une chose pareille à propos de cette horreur qu’ils nous obligent à nous mettre sur la tête.

— Je ne sais que dire…, balbutia Giuditta en rougissant.

— Mon enfant, il faut rougir pour une faute, pas pour un mérite, répondit la femme. Le vendeur de fripes disait que tu as un bonnet différent de celui d’hier. Qu’est-ce que ça veut dire ? Que tu en as plusieurs ? »

Giuditta hocha la tête en signe d’acquiescement.

« Il faut une tenaille pour t’arracher les mots de la bouche, soupira Ottavia. Je peux voir un de tes bonnets et pourquoi pas, t’en acheter un ?

— L’acheter ? demanda Giuditta, surprise.

— Que veux-tu faire ? Me l’offrir ? plaisanta Ottavia.

— Oui, je pensais plutôt…

— Tu es sûre d’être juive ? » Ottavia éclata de rire. « Je plaisante, mon trésor. J’aime bien me moquer de nous comme le font ces chrétiens stupides. Je m’habitue à leurs bêtises, comme ça elles me font moins mal.

— Venez, Ottavia », dit tout à coup Giuditta, en la prenant par le bras et en la ramenant sur leurs pas, vers le campo del Ghetto. Lorsqu’elles furent arrivées, elle lui dit : « Attendez ici, je redescends tout de suite ». Elle courut dans les escaliers et pénétra dans l’appartement.

Elle trouva Isacco et Donnola assis sur deux chaises, l’un en face de l’autre, silencieux, tête baissée. Isacco leva les yeux pour la fixer un instant, le regard brillant. Puis il baissa la tête à nouveau, sans rien dire. Il rota tout bas.

Giuditta prit tous les bonnets qu’elle avait cousus dans ses heures solitaires et descendit en courant, heureuse de sortir de cette maison.

« Voilà, choisissez-en un, dit-elle à Ottavia.

— Écoute, mon enfant, ne me dis pas vous. Ça me fait me sentir vieille.

— D’accord », dit Giuditta avec un sourire. Elle lui tendit les bonnets. « Choisis celui qui te plaît. »

Ottavia les prit et les regarda rapidement, l’un après l’autre. « Tu as un grand talent. » Puis elle eut un sourire malicieux. « Viens », dit-elle en se dirigeant vers le centre du campo , où les femmes se tenaient assises en rond.

La plupart échangeaient des potins en épluchant des légumes ou en faisant du raccommodage, un œil sur les enfants qui jouaient autour. Mais certaines, de temps en temps, levaient les yeux vers la fondamenta dei Ormesini, où le frère Amadeo continuait de hurler sa haine des Juifs.

« Bonjour, Rachel, dit Ottavia en les rejoignant. Bonjour à toutes. »

Les femmes observaient Giuditta avec suspicion.

Ottavia faisait comme si de rien n’était. Elle s’assit sur une chaise libre, fit signe à la jeune fille de venir près d’elle et commença, avec une grande lenteur, à examiner les bonnets. « Comment as-tu dit que s’appelait ce modèle ? », lui demanda-t-elle, en agitant un bonnet dans l’air.

Giuditta, qui ne s’y attendait pas, ouvrit la bouche et n’émit qu’un son incompréhensible.

« Mayence, tu m’as dit, je crois, fit Ottavia. Le modèle Mayence. Elle acquiesça, satisfaite. Très approprié, je dirais. » Elle posa le bonnet sur sa tête. « Il me va bien, Rachel ? demanda-t-elle à l’une des femmes.

— C’est un bonnet jaune, dit Rachel en haussant les épaules, comme si elle se désintéressait de l’objet, avec toutefois une hésitation dans la voix, et un regard qui s’attardait.

— Oui, tu as raison, dit Ottavia en ôtant le couvre-chef, qu’elle fit tourner entre ses mains. Mais ces incrustations, cette combinaison de trames différentes, ces différents tons de jaune… qui sait pourquoi… ça me faisait penser… » Elle s’interrompit et haussa les épaules. « Ah, j’allais encore dire une bêtise. » Elle tendit le bonnet à Giuditta. « Tiens.

— Qu’est-ce que tu allais dire ? demanda l’une des femmes.

— Une bêtise, répéta Ottavia.

— Une de plus ou une de moins… Allez, dis-le.

— En somme, il est si beau qu’on ne dirait pas un bonnet de Juif. J’allais dire que c’est un bonnet comme pourrait s’en acheter une chrétienne, voilà. » Elle haussa encore les épaules. « Tu vois comme je peux être bête, des fois. » Elle se tourna vers Giuditta. « Montre-m’en un autre, allez.

— Et celui-là, montre-le-moi aussi, jeune fille », dit une des femmes en parlant du bonnet qu’Ottavia venait d’essayer.

Giuditta le lui tendit, avec timidité et réticence.

La femme le prit, sous les regards curieux de ses amies, qui regrettaient maintenant de n’avoir pas demandé.

« Oh, celui-ci aussi est vraiment particulier, s’exclama Ottavia, un nouveau bonnet à la main.

— Modèle Negroponte », dit Giuditta.

Ottavia la regarda en hochant la tête. « Tu aimes bien blaguer, n’est-ce pas ? Tout à l’heure, tu disais que c’était le modèle Cologne.

— Ah, oui », acquiesça Giuditta.

Ottavia lui sourit et lui murmura à l’oreille : « Des villes du Nord, petite !

— Que lui dis-tu ? », demanda une des femmes.

Ottavia se tourna. « Qu’elle doit me faire un prix. Parce que je crois bien que je vais tous les prendre, ces bonnets. Je veux pouvoir en changer chaque jour.

— Comment ça, tous ? fit la femme qui avait pris le premier bonnet, qu’elle serrait contre sa poitrine. Celui-ci est à moi, je m’apprêtais justement à lui demander à combien elle le faisait.

— Moi, je voulais voir cet autre, là, dit la femme qui s’appelait Rachel en désignant un des bonnets que Giuditta avait à la main.

— Le modèle Amsterdam ? intervint Ottavia. Ah non, celui-là, il est pour moi.

— Il n’en est pas question », s’exclama Rachel


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en se levant et en arrachant le bonnet des mains de Giuditta.

En un instant, toutes les femmes étaient debout autour de Giuditta et commençaient à essayer les bonnets.

Quand tout fut terminé, les femmes parties, Giuditta compta l’argent qu’elle avait dans la main. En tout, deux matapans, un sou de douze bagatins et cinq tornesels.

« Pas mal, hein ? », fit Ottavia.

Giuditta ne savait que dire.

« Tu as du talent, petite, répéta Ottavia. Moi aussi, dans mon genre, ajouta-t-elle en lui faisant du coude. Nous pourrions penser à une association, qu’en dis-tu ? »

Giuditta resta ébahie.

« Vraiment ?

— Qu’as-tu à faire d’un talent s’il ne te rapporte rien ? »

Giuditta n’en croyait pas ses oreilles. Elle se rendit compte que c’était la réalisation de tout ce qu’elle avait désiré. Elle regarda les femmes qui s’éloignaient, fières, leur bonnet sur la tête. Elle se dit qu’elles étaient aussi belles qu’elle se les était imaginées. « Vraiment ? », dit-elle à nouveau.

Ottavia acquiesça. Elle sourit. « Je sais qu’en ce moment ton père ne travaille pas… », dit-elle tout bas.

Giuditta se raidit.

« Notre communauté est petite, mon enfant…

— Je n’ai pas envie d’en parler », la coupa Giuditta. Elle pivota sur elle-même et se sauva.

Quand elle arriva aux arcades, elle rencontra une petite fille qui semblait avoir dans les treize ans.

« C’est là qu’il habite, le docteur juif ? lui demanda la petite fille.

— Quel docteur ? dit Giuditta sur la défensive.

— Celui qui a soigné Marianna, la putain.

— Qui es-tu ?

— Ma mère aussi fait la putain. Et c’était une amie de Marianna », dit la petite en baissant la tête. Quand elle la releva, elle avait les yeux pleins de larmes, mais une expression de dignité et de force. « Ma mère est malade. Elle a la même maladie que Marianna. Marianna lui avait dit qu’il y avait un docteur juif qui avait un grand cœur, et qu’il connaissait des remèdes pour qu’elle ne souffre pas et… qu’il avait tout fait pour la sauver. »

Giuditta frémit. « Ce docteur, c’est mon père, dit-elle avec fierté. Viens. »

Avant d’entrer dans l’immeuble, elle se retourna vers le pont, où elle continuait d’espérer voir Mercurio arriver.

40

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« Bon Dieu, qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? s’exclama Anna del Mercato quand elle ouvrit la porte à Mercurio et vit son nez enflé.

— Rien, bougonna ce dernier, de mauvaise humeur. Je me suis cogné.

— Contre cet homme qui est venu te chercher ce matin ? demanda Anna en le saisissant par le bras.

— Laisse-moi, fit Mercurio, qui se libéra d’un geste vif.

— Il ne me plaît pas, cet homme.

— Je m’en fous. »

Anna leva la main pour lui donner une claque.

Mercurio l’affronta avec un air de défi.

« Qu’est-ce que tu allais me dire ? fit Anna. Que je ne suis pas ta mère ?

— Exactement », maugréa Mercurio.

Anna baissa lentement sa main. Elle se tourna et partit vers la grande salle.

« Anna, fit Mercurio, qui se rendit compte aussitôt de ce qu’il avait dit. Je suis désolé…

— Non. Tu as raison », répondit-elle en disparaissant dans la grande pièce.

Mercurio hocha la tête, frustré. Il entendait Anna remuer la louche dans la marmite de soupe.

« Je suis désolé », répéta-t-il en la rejoignant.

Anna ne se retourna pas. « Assieds-toi, c’est presque prêt.

— Je le pensais pas… fit Mercurio en s’approchant.

— Oh, enfin, tu vas t’asseoir, fichu garçon ! s’écria Anna, toujours de dos. Pourquoi tu ne fais jamais ce qu’on te dit ? »

Mercurio comprit brusquement qu’Anna pleurait et ne voulait pas qu’il la voie. Il se mit à table.

« Il s’appelle Scarabello… » commença-t-il à dire.

Anna continuait de tourner la soupe.

« C’est quelqu’un de pas très bien. »

Anna versa de la soupe dans une grande écuelle de terre cuite.

Mercurio la vit s’essuyer les yeux avec sa manche.

« Je suis en nage », dit Anna, et elle se retourna. Elle posa l’écuelle sur la table et s’assit face à Mercurio, après lui avoir donné une cuillère.

« Et toi, tu ne manges pas ?

— J’ai déjà mangé. »

Mercurio plongea la cuillère dans la soupe.

« Tu t’apprêtes à faire une bêtise, c’est ça ? », dit brusquement Anna.

Quand Scarabello l’avait laissé devant la Porte de Terre de l’Arsenal, Mercurio avait fait un tour de repérage. Les gardes à l’entrée étaient armés et ne laissaient approcher personne. Il s’était éloigné pour examiner la muraille. Par endroits, le mauvais état du mortier qui unissait les briques permettait d’avoir une prise pour les mains et pour les pieds. S’il ôtait ses chaussures, il pourrait tenter l’escalade, malgré la hauteur. Autrefois, Il avait souvent grimpé dans des maisons pour y trouver quelque chose à voler. C’était faisable. Mais il avait vu un soldat armé d’un long bâton pointu se pencher par-dessus la corniche et inspecter la base du mur d’enceinte. Mercurio était resté à rôder dans les environs, cherchant en vain le point faible. Scarabello avait raison. L’Arsenal était une forteresse imprenable.

« Quelle bêtise ? dit Mercurio. Non… non.

— Ça se lit sur ton visage. »

Mercurio prit une cuillerée de soupe. « C’est bon, marmonna-t-il.

— Raconte-moi ce qui t’est arrivé.

— Rien. » Mercurio laissa tomber la cuillère dans l’écuelle.

« Tu n’as plus l’âge de faire des caprices », dit Anna. Puis, avec douceur, elle ajouta : « Même si tu n’as jamais eu de mère.

— J’ai choisi un rêve trop grand pour moi… », finit par murmurer Mercurio.

Anna soupira. « Mange… »

Mercurio recommença à manger, lentement, vaincu.

Anna montra son nez gonflé. « Je crois qu’il est cassé. » Elle sourit. « Ça te rendra plus intéressant. Tu avais un petit nez de fille. Maintenant tu auras plus l’air d’un homme. » Elle le regarda avec amour. « Il n’y a pas de rêves trop grands… », commença-t-elle à dire. Sa voix était calme. « Les rêves ne se mesurent pas. Ils ne sont ni grands ni petits. »

Mercurio avala une cuillerée de soupe sans regarder Anna.

« Les hommes qui se fixent un but facile… — poursuivit Anna comme dans une réflexion intérieure —, l’atteignent vite. Arrivés là, ils s’assoient… et ils meurent : ils restent là, sans bouger, pendant toute leur ennuyeuse vie. »

Mercurio ne dit rien. Il était sombre, la tête baissée sur son écuelle.

Anna se leva et alla jusqu’à une pierre du mur dont un œil attentif aurait pu voir qu’elle avait moins de mortier. Elle la déplaça, glissa la main dans l’ouverture et en sortit une bourse qui tinta. Elle dénoua le lacet et versa devant lui les pièces d’or qu’il lui avait confiées. « Tu croyais qu’il y en avait beaucoup ? Eh bien, non, il n’y en a pas beaucoup. Fais-les devenir le double, lui dit-elle. Et quand tu en auras le double, double-les encore. Et quand tu en auras le quadruple, quadruple-les encore. Et puis encore, et encore une fois.

— Et alors ? demanda doucement Mercurio.

— Alors tu t’achèteras un navire ! s’exclama Anna, les mains posées sur ses hanches. C’est bien de ça qu’on parle, non ? Et si l’argent ne suffit pas, construis-le de tes propres mains.

— Facile à dire ! explosa Mercurio, rempli de colère. Dans ce monde de merde, personne ne te laisse jamais faire ce que tu veux !

— Si tu crois que je vais te taper sur l’épaule et te dire “mon pauvre petit”, tu te trompes, lui répondit Anna. Tâche de devenir un homme, tu n’es plus un gamin.

— J’y arriverai jamais ! », cria Mercurio. Et il bondit sur ses pieds et courut dans l’escalier. « Je suis juste un petit arnaqueur, moi ! »

Tandis qu’il montait les marches quatre à quatre, Anna éprouvait comme une angoisse, comme un sentiment d’échec. Peut-être semblable à celui qu’éprouvait Mercurio, se dit-elle. Son propre rêve était peut-être trop grand, lui aussi. « Tu as raison ! cria-t-elle, avec la force de l’instinct, juste avant qu’il ne disparaisse dans sa chambre. Tu n’es pas à la hauteur d’une chose aussi extraordinaire ! » Et elle retint son souffle.

Mercurio s’arrêta quelques instants puis redescendit vivement l’escalier. Anna vit qu’il retenait ses larmes de toutes ses forces.

« Tu penses vraiment que je ne suis pas à la hauteur de mon rêve ? », lui demanda Mercurio, étonné et blessé.

Anna le regarda. « Non, je ne le pense pas, répondit-elle.

— Mais il est presque impossible à réaliser », dit Mercurio les yeux baissés.

Anna resta silencieuse.

« Il est… vraiment grand… gigantesque…

— Il est grand parce qu’un navire, c’est grand ? » Anna lui caressa les cheveux et rajusta sa mèche. « Je dois te les couper, sinon bientôt on te prendra pour une fille. » Elle le prit par la main et l’emmena dans la grande pièce. Elle le fit asseoir sur une chaise près du feu. « La grandeur d’un rêve n’a rien à voir avec la taille de la chose que tu veux obtenir, lui dit-elle. Les rêves ne se mesurent pas en perches ni au poids.

— Mais un navire…

— Tu es sûr que ton projet est d’avoir un navire ? », l’interrompit Anna. Elle prit les ciseaux et se mit derrière lui. « Ne bouge pas si tu ne veux pas que je te coupe aussi les oreilles », dit-elle. Puis elle glissa les doigts dans ses boucles brunes et commença à couper. Elle lui passa dans les cheveux un peigne d’os et fit un pas en arrière pour regarder.

« Je n’y avais jamais pensé… » Mercurio s’arrêta.

Anna coupa les cheveux au-dessus de l’oreille. « Tu n’es qu’un petit arnaqueur, c’est ça ? Un vaurien qui n’a pas d’idéal et pas de rêves. »

Mercurio fronça les sourcils. « Tu ne peux pas comprendre…, marmonna-t-il.

— Regarde-moi. » Anna lui mit un doigt sous le menton et l’obligea à tourner la tête vers elle. Elle vérifia la longueur des cheveux, écourtant ici et là, à coups de ciseaux rapides. Puis elle passa derrière Mercurio pour les finitions et reprit la parole. « Tu ne penses pas que vivre dans une fosse d’égout renfermait déjà ton projet ?

— Quel projet il peut y avoir à vi… »

Anna lui donna une bourrade. « Tiens donc ta langue ! Qui commande ? Ta langue ou toi ? Tu n’as pas fini d’écouter que déjà tu parles.

— J’ai entendu ce que tu as dit, fit Mercurio, vexé.

— Et tiens-toi droit, si tu ne veux pas que je me casse le dos. »

Mercurio soupira.

« Pourquoi vivais-tu dans une fosse d’égout ? », reprit Anna, d’un ton revêche.

Mercurio haussa les épaules et eut un petit rire. « Parce que je n’avais plus envie de rester au chaud dans le palais de mes parents, bien logé, bien nourri… »

Anna lui donna une autre bourrade. « Si tu me prends pour une idiote, on peut s’arrêter là, dit-elle, sérieuse. Essaie de répondre à ma question. On sait tous les deux que tu n’as ni père ni mère, que tu étais pauvre à crever de faim, que la vie est une charogne, que tout le monde t’a toujours traité à coups de pied dans le cul et blablabla et blablabla. » Anna lui agita les ciseaux sous le nez. « Pourquoi tu n’es pas resté avec ce Scalzamorto ?

— Scavamorto, dit Mercurio en souriant.

— Quelle importance ? Ne fais pas le malin avec moi. Je commence à perdre patience !

— Parce que…

— Quelle tête de mule tu fais, Pietro Mercurio des Orphelins de Saint-Michel Archange, souffla Anna. Être dans une fosse d’égout puante, dans le noir, sans rien à manger, seul comme un chien, c’était mieux que…

— Il nous enchaînait à nos lits ! explosa Mercurio. Comme des esclaves ! Comme si on était à lui !

— Alors que dans ta fosse d’égout tu étais…

— Libre, bordel de merde ! »

Anna fit mine de lui donner une claque. « Attention à ce que tu dis, méchante langue. » Puis elle tendit la main vers le visage de Mercurio et le caressa. « Libre, mon enfant. Libre, oui. »

Mercurio ne savait pas pourquoi il avait envie de pleurer. Il se retint. Mais c’était comme si quelque chose s’était cassé en lui. Ou comme une reddition. Ses pensées étaient confuses.

« Pour quelqu’un qui n’a jamais eu la passion de la mer, c’est bizarre de vouloir tout à coup posséder un navire, reprit Anna. Allons, quelle est la première chose que tu m’as dite à propos de ton rêve ?

— Que j’emmènerai Giuditta avec moi…

— Non.

— Le Nouveau Monde…

— Non ! » Anna le secoua par l’épaule. « Rappelle-toi ton émotion !

— Que je voulais… être… » Les yeux de Mercurio de remplirent de larmes.

« Dis-le !

— Libre…

— Répète.

— Je voulais être libre. »

Anna le prit dans ses bras. « Oui, mon trésor. C’est cela que tu veux. Que tu as toujours voulu. Pas un navire, pas le Nouveau Monde, tu ne sais même pas comment c’est, et si ça se trouve c’est peuplé de sauvages. Mais être libre. C’est ça, ton projet. Ça l’a toujours été. » Elle s’écarta et lui prit de nouveau le visage entre les mains, émue. « Toi, la liberté, tu l’as dans le sang. Et dans le cœur. Tu… tu sais vraiment ce que c’est. Et tu veux l’offrir aussi à Giuditta. » Elle le reprit dans ses bras. « Tu as un projet beaucoup plus grand qu’un misérable navire. Tu t’en rends compte ? »

Mercurio la regarda. La chaleur du feu séchait déjà ses larmes.

« Que veux-tu que ce soit, un navire ? », se mit à rire Anna en se levant. Elle prit un balai de paille et poussa les mèches de cheveux vers le feu. Elle en ramassa une, la tint un instant dans sa main et la regarda, les yeux perdus dans le passé. « Merci, mon garçon, dit-elle. Autrefois je coupais ceux de mon mari. C’est beau de le faire à nouveau. » Puis elle jeta les cheveux dans le feu et les écouta grésiller.

Mercurio se dit qu’il n’était pas encore libre. Parce que maintenant il appartenait à Scarabello. Mais avec l’aide d’Anna, tout se résoudrait, pensa-t-il. Et il en éprouva une sensation encore plus chaude que celle du feu dans la cheminée.

Il se projeta dans le passé, vers sa vie d’autrefois, et se vit petit garçon, debout au bord de la fosse commune par-delà la piazza del Popolo, à Rome. Il se souvint de sa colère quand il scrutait les cadavres amoncelés à la recherche de celui de sa mère. Parmi les morts. Espérant la trouver morte. Même s’il n’avait aucune chance de la reconnaître, ne l’ayant jamais connue. Il se rappela — et le comprit alors —, que Scavamorto tentait de l’arracher à cette colère en lui faisant jouer à qui était ma mère . Il comprit que Scavamorto, à sa manière, comme un maître avec un esclave, avait eu une sorte d’affection pour lui. Et dans son cœur, à cet instant-là, il lui pardonna.

Mais il n’avait jamais cherché un père. Il avait toujours voulu une mère.

Là, devant la cheminée, il éprouvait une sensation nouvelle de plénitude intérieure. Et il eut peur que ce ne soit pas réel.

« Nous deux, on est une famille, hein ? », dit-il alors.

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« Aujourd’hui, au port, on m’a parlé d’un équipage macédonien qui a voulu détrousser deux Juifs l’an dernier, un père et sa fille. Mais dans leurs malles ils n’ont trouvé que des cailloux. » L’éclat de rire d’Ester retentit, cristallin, plus fort que le bruit du ressac.

Shimon Baruch s’arrêta pour la regarder. Ses pieds s’enfonçaient dans le sable, à la lisière de l’eau.

Elle s’arrêta aussi et répondit à son regard, nullement intimidée. Le vent ébouriffait ses cheveux, soulevant des mèches dans sa coiffure en tresses patiemment enroulées autour du front et retenues par de fines épingles d’os. Un coup de vent plus fort arracha son foulard en soie brodée, fixé sur la partie supérieure de la tête. Ester tenta de le rattraper mais la brise l’emporta et le fit danser dans les airs comme un papillon. Ester rit de nouveau.

Shimon ne se laissa pas distraire par le vol du foulard. Il continua de fixer les yeux d’Ester, verts comme des scarabées, et ses lèvres pleines et roses.

« Ce n’est pas drôle ? », demanda-t-elle, avec un sourire.

Shimon acquiesça. Il ne sourit pas. Il n’avait pas encore appris. Mais il savait qu’Ester n’attendait pas cela de lui, pas plus qu’elle ne s’attendait à le voir courir comme un gamin sur cette plage où ils se rencontraient tous les jours pour marcher, depuis qu’il avait décidé de s’arrêter quelque temps à Rimini.

Elle rougit un peu, sous son regard intense.

Elle ne s’attendait pas non plus à ce qu’il soit heureux, pensa Shimon.

Ester se tourna pour regarder le foulard, qui s’était envolé dans l’eau et flottait, semblable à un nénuphar. Elle regarda Shimon, lui sourit de nouveau et haussa les épaules. Cela n’avait pas d’importance. Elle voulut reprendre leur promenade.

Shimon Baruch descendit alors dans l’eau, tout habillé, alla jusqu’au foulard, le saisit et revint sur la plage. Il l’essora et le rendit à Ester.

Elle resta immobile, sans rien dire. Puis, quand son regard tomba sur les vêtements trempés de Shimon qui dégouttaient sur ses pieds en formant des taches plus sombres sur le sable, elle éclata de rire, sans pouvoir se retenir.

Shimon la regarda. En même temps qu’il la regardait, il pensait que chaque nuit, depuis que Mercurio avait révolutionné son existence, la mort dormait à ses côtés. Sa tête décharnée lui soufflait au visage son haleine corrompue. Sa vie n’avait plus été qu’une pierre au bord d’un précipice. Une pierre qui avait commencé à rouler, de plus en plus vite, incontrôlable, condamnée au gouffre. Et dans cette chute impossible à arrêter, Shimon avait découvert qu’il n’était pas ce qu’il avait toujours cru. Il avait découvert qu’une férocité dormait en lui, depuis des années, identique à celle de ce monde qui l’effrayait tant. Qu’il était capable de tuer sans ressentir la moindre émotion, le moindre sentiment de culpabilité. Sans avoir peur.

Il avait découvert qu’il pouvait vivre sans Dieu. Ou en dépit de Dieu.

Depuis cinq mois, il était à Rimini. Et de nouveau quelque chose avait changé, de façon radicale. Depuis cinq mois, il se disait chaque soir qu’il partirait le lendemain, et chaque fois il restait. Il s’était demandé pourquoi mais il retardait la réponse, qui le mettait mal à l’aise. Il était plus simple de se persuader qu’il était prêt à partir le lendemain. Il maintenait intact son projet de vengeance, le but premier de sa vie, en éloignant toute éventuelle réponse embarrassante. “Je suis fatigué, se répétait-il. J’ai juste besoin de me reposer un peu.”

La vérité qu’il devait cependant admettre, c’était qu’à son arrivée à Rimini cinq mois plus tôt, il avait rencontré Ester. Celle dont le nom signifiait “Je me cacherai”, comme si elle connaissait l’histoire de l’homme qui prétendait s’appeler Alessandro Rubirosa.

Il l’avait vue, et en écoutant sa voix, il avait tout de suite éprouvé une sensation de légèreté. Elle lui avait ôté un poids terrible des épaules. En même temps, il s’était senti fatigué, très fatigué, ressentant à ce moment-là seulement toute la fatigue accumulée.

Il avait vu Ester, et il s’était senti pardonné, accueilli. Comme si cette femme pouvait pardonner les péchés et accueillir en elle les pécheurs.

« Venez. Vous ne pouvez pas rester mouillé comme un poussin. Vous allez prendre froid. » Ester lui tendit la main.

Shimon esquissa un pas en arrière, regardant fixement cette main.

Elle la retira.

Mais elle n’avait pas l’air offensé, se dit Shimon. Alors elle vint près de lui et ils se mirent en route vers l’Hosteria de’ Todeschi, son auberge.

Ester réussit à rester sérieuse quelques pas, puis, de nouveau, elle éclata de rire. « Excusez-moi… », dit-elle, en cachant sa bouche, comme une petite fille. Elle rit encore, montrant les chaussures de Shimon qui, à chaque pas, laissaient sortir un peu d’eau en faisant un bruit comique. « On dirait que vous avez des grenouilles dans vos chaussures, dit-elle, les joues rougissantes sous ses tresses en train de se défaire. Vous ne le prenez pas mal, n’est-ce pas ? »

Shimon fit signe que non. Il ne savait pas comment c’était arrivé ni pourquoi. Il savait seulement qu’en rencontrant cette femme, il avait senti s’ouvrir une brèche dans sa cuirasse. Il avait su à ce moment-là qu’il ne partirait pas de Rimini. Il ne suivrait pas la trace de Mercurio, il n’avait pas envie de se priver de la compagnie d’Ester. En tout cas, pas tout de suite.

Parfois, le soir, quand il se couchait dans sa chambre à l’auberge, des pensées funestes l’assaillaient et il sentait de nouveau le souffle de la mort. Mais c’étaient des pensées sans poids. Légères comme des nuages dans une journée venteuse. L’instant d’après, elles avaient disparu.

Alors son être tout entier se concentrait à nouveau sur Ester. Il repensait à la journée écoulée et imaginait celle qui viendrait. Dans cette sensation d’être suspendu à mi-chemin entre aujourd’hui et demain, il trouvait son équilibre, et un immense plaisir.

Il savait à ce moment-là qu’il n’était pas seul.

« Cela vous embarrasse, les regards des gens ? », lui demanda Ester.

Shimon regarda autour de lui et s’aperçut qu’ils avaient quitté la plage et marchaient entre les maisons. Les passants, en les croisant, se retournaient pour regarder ses vêtements trempés.

Il se rendit compte qu’Ester était la seule personne avec laquelle il ne se sentait pas handicapé par son mutisme. Cette femme avait l’art de lui poser des questions auxquelles il suffisait de répondre par oui ou non. Avec elle, il n’avait pas besoin d’écrire, de faire des gestes, d’espérer qu’elle devinerait. Avec elle tout était simple.

Il secoua la tête. Les gens qu’ils rencontraient n’avaient aucune importance.

Ester acquiesça, satisfaite. « Moi non plus », dit-elle.

Shimon la regarda.

Ce matin-là, remarquant qu’il sortait se promener avec elle tous les après-midi, l’aubergiste lui avait dit : « Elle est juive, mais c’est une brave femme ». Puis il s’était penché vers son oreille et avait murmuré : « Mais ce n’est pas le genre à se convertir, votre Seigneurie. Alors, faites ce que bon vous semble… en liberté, disons comme ça ». Et en s’écartant, il lui avait souri, comme font parfois les hommes entre eux quand ils parlent des femmes. Shimon avait eu un regard glacial. L’aubergiste avait fait marche arrière et avait bafouillé, tête baissée : « Ne vous méprenez pas, votre Seigneurie… » Shimon avait continué à le fixer avec une expression de mépris.

« Voulez-vous entrer chez moi pour vous sécher ? dit soudain Ester en s’arrêtant devant la petite porte où, chaque après-midi, après leur promenade, ils se séparaient. Vous pourriez mettre les vêtements de mon mari le temps que les vôtres soient secs. »

Shimon resta interdit. Il regarda autour de lui.

Ce jour-là, après les insinuations vulgaires de l’aubergiste, pour la première fois depuis qu’il la fréquentait, en marchant près d’elle, au bord de la mer, Shimon avait pensé à son corps nu. À sa chaleur. Et il s’était imaginé en train de l’embrasser.

« Les bavardages des gens ne m’intéressent pas, je vous l’ai dit », ajouta Ester.

Shimon se rappela tout à coup la fille de la taverne de Narni qu’il n’avait pas réussi à posséder, malgré le désir qu’il en avait. Pour la première fois depuis des jours et des jours il pensa qu’il allait devoir partir et reprendre sa traque de Mercurio. “Tu n’auras plus la paix tant que tu n’auras pas retrouvé ce maudit garçon et que tu ne l’auras pas fait souffrir.” Il se sentit dos au mur, perçut la rage qui bouillait dans sa poitrine. Il regarda Ester comme il aurait regardé une ennemie. Puis il se tourna brusquement et s’éloigna d’un pas furieux.

Elle ne dit pas un seul mot. N’essaya pas de l’arrêter.

Arrivé à la ruelle où il devait tourner, Shimon regarda en arrière. Il vit Ester qui ouvrait la porte de chez elle, la tête basse. Il vit que ses clés lui échappaient des mains et qu’en se penchant pour les ramasser, elle se passait le dos de la main sous l’œil, comme si elle voulait essuyer une larme.

Il vit de nouveau devant lui le visage corrompu par le vice et le corps provoquant de la fille de Narni, qui l’avait humilié, qui l’avait fait se sentir une moitié d’homme. Sa respiration lui brûla la gorge. Il serra les poings et les mâchoires. Ses ongles se plantèrent dans ses paumes et ses dents grincèrent dans sa bouche.

Ester refermait doucement sa porte quand il s’y précipita. Il la repoussa à l’intérieur, avec violence, les yeux rougis, agrandis par la fureur. Il claqua la porte derrière lui.

Elle lui fit face, sans reculer.

Shimon resta immobile un instant. Il vibrait. Puis il fut sur elle, brutal, sans la moindre attention. Le sang lui était monté à la tête comme une vague que le ressac renvoyait à travers tout son corps en le dévastant puis, dans un jaillissement vertigineux d’écume, le désir avait grandi entre ses jambes. Il poussa contre Ester cette chair raide, colla ses hanches aux siennes, s’accrocha à ses épaules, l’attira à lui. Soulevant ses jupes, il la plaqua contre le mur. Il glissa la main dans sa culotte de toile, arracha le tissu, glissa ses doigts entre ses cuisses.

Ester ferma les yeux et ouvrit la bouche, comme dans un cri muet.

Shimon trouva une touffe rêche de poils. Il les démêla et se glissa plus loin, sentit une résistance charnue, découpée, puis, soudain, la chair céda sous ses doigts et s’ouvrit. Mouillée.

Ester ne respirait plus. Et ses yeux s’agrandissaient. La main de Shimon commença à bouger dans cette bouche chaude, humide, visqueuse qui s’était ouverte entre ses jambes. Il poussa le bout de son doigt sur une petite excroissance, plus dure que le velours qui l’enfermait. Et il écouta le corps d’Ester qui changeait à son toucher. Son autre main se porta au décolleté de sa robe, s’y accrocha et déchira le tissu, jusqu’à dénuder un sein. Il serra le mamelon, avec fougue.

Ester gémit de douleur. Et de plaisir.

Alors Shimon l’embrassa, la mordant presque, l’humiliant par l’arrogance de sa langue qui la violait. Il se dégagea, à bout de souffle. Il fixa les lèvres d’Ester qui brillaient, mouillées par le baiser. Et il vit qu’elle aussi regardait ses lèvres à lui, mouillées du même baiser.

Puis, tout à coup, elle lui prit la main et la poussa fort, serrant les jambes, comprimant sa propre chair, se recroquevillant sur elle-même.

Shimon éprouva une émotion intense, comme si fureur et joie mêlées s’emparaient de lui et le secouaient tout entier. Il fit s’étendre Ester sur le sol, avec brutalité, lui souleva ses jupes et regarda les poils noirs, que sa main avait fouillés. Il vit qu’Ester écartait doucement les jambes, entrouvrant la fente palpitante et humide. Il vit qu’elle contractait les muscles de son ventre. Il délaça son pantalon et se poussa en elle comme s’il voulait la tuer avec son arme de chair. Il ressentit une chaleur qu’il ne connaissait pas. Et tandis qu’Ester secondait son mouvement, Shimon sentit de nouveau tout son sang s’affoler et courir dans son corps, tel un ouragan bouillonnant.

Ester lui prit les mains et les porta à ses seins.

Shimon serra les dents, qu’il entendit grincer. Il donna un, deux, trois coups de reins, avec une fougue toujours plus grande.

« Oui… », gémit Ester.

Mais Shimon ne l’entendait plus. Ses oreilles étaient pleines de ses propres gémissements, sa tête s’était perdue dans la sensation fulgurante qui s’accrochait à son épine dorsale comme un parasite féroce. Enfin, il céda de tout son être à ce plaisir qui ressemblait tant à une souffrance.

Puis, laissant Ester le retenir en elle, il sentit un nœud qui se dénouait brusquement dans sa gorge.

Et pour la première fois depuis qu’il était devenu muet, il s’aperçut qu’il était capable d’émettre un son.

« Pleure, lui disait Ester. Pleure… »

42

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Dans les environs de San Cassiano, la petite fille désigna un groupe d’immeubles hauts comme des tours, serrés les uns contre les autres. Elle marcha plus vite.

Isacco sentit dans l’air un drôle d’arôme, difficile à identifier. Ce n’était ni un parfum ni une odeur, mais plutôt un mélange de plusieurs parfums et d’odeurs fortes, violentes, sans nuances. Il eut envie de faire demi-tour.

Donnola, comme s’il l’avait deviné, le saisit par le bras et le regarda. Le docteur avait le visage marqué par ces tristes journées pendant lesquelles il s’était laissé aller au désespoir. Il ressemblait à un vieillard. Pour arriver jusqu’ici, de l’autre côté du Rialto, et traverser les ruines de l’incendie des Fabbriche Vecchie, il leur avait fallu près d’une heure. Isacco marchait doucement, sans regarder autour de lui. À chaque pas, Donnola craignait qu’il ne s’arrête et change d’avis. La petite fille qui les guidait frémissait d’impatience et ne cessait d’accélérer l’allure, pour se retrouver quelques pas plus loin seule devant eux. Alors elle s’arrêtait et les attendait.

« Ma mère est là », dit la petite fille en pénétrant vivement dans la cour que formaient les bâtiments.

Donnola se tourna vers Isacco et vit qu’il avait le regard perdu. « Venez, docteur… »

Isacco résista dans un


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premier temps puis céda : « Mais oui, allons tuer aussi cette… ».

Donnola ne commenta pas. Pendant des journées entières le docteur était resté enfermé en lui-même, s’accusant de la mort de sa femme et de celle de Marianna. Impossible de discuter avec lui. Mais cette fois quelque chose avait bougé. Il allait reprendre son activité, il allait réagir. Et c’était grâce à cette petite fille, pensa Donnola. Ou peut-être grâce à l’amour de Giuditta. Isacco avait dû voir dans les yeux de sa fille combien elle était fière de son père, pendant que la petite fille répétait les paroles de Marianna à l’article de la mort : elle avait trouvé un bon médecin, avec un grand cœur, et qui n’avait pas de préjugés.

« Il y a près de douze mille putains à Venise », dit Donnola tandis qu’ils entraient, à la suite de la petite fille, par une porte voyante, peinte en rouge écarlate.

« Je peux donc en tuer autant que je veux, commenta Isacco. Il en restera toujours assez…

— Vous allez arrêter de pleurer sur votre sort, docteur ? dit Donnola.

— Donne-moi une raison de rire.

— Par exemple, le fait qu’il y ait douze mille putains à Venise.

— Quel rapport ?

— Soyez un peu plus juif et pensez à combien ça va vous rapporter, au lieu de penser à combien vous allez en tuer. »

Isacco le regarda. Donnola lui plaisait, décidément. Personne ne se serait comporté comme lui. « Merci, Donnola, lui dit-il.

— Merci de quoi ?

— Laisse tomber… Isacco eut un sourire mélancolique… mais merci.

— Faut être fort pour vous comprendre, docteur. Mais tâchez de pas dire de bêtises à votre première cliente. Vous devez faire bonne impression.

— Va te faire foutre, Donnola.

— Ah, là je vous reconnais ! dit son assistant en riant. Allons-y, avant que le cœur de cette gamine nous fasse un malaise. »

Isacco monta les trois marches qui donnaient dans l’entrée de l’immeuble. Aussitôt à l’intérieur, il sentit qu’il était arrivé dans le laboratoire où se distillaient les odeurs qu’on respirait dans la rue : verveine, coriandre, épices orientales, essences de bois, ambre, myrrhe, encens, fleurs exotiques. Et l’odeur de sueur, d’urine et d’excréments, la saleté, les aliments gâtés, des relents de lait caillé et de moisissure. Une Babel olfactive qui lui fit tourner la tête. Il posa la main sur la rampe de l’escalier.

« Vous vous sentez bien ? », demanda Donnola.

Isacco regarda en l’air. Quelques marches plus haut, une femme s’était évanouie contre la balustrade. Un morveux pissait contre le mur. C’était un va-et-vient constant d’hommes et de femmes qui riaient, juraient, crachaient, se palpaient sous leurs vêtements. Les uns se disputaient, certains se battaient, d’autres s’embrassaient, d’autres encore se couraient après. Cris et odeurs formaient une seule et même cacophonie.

La petite fille attendait, impatiente, au-dessus d’une marche couverte de vomissures.

« Bon Dieu, dit Isacco, mais où sommes-nous ? »

Donnola rit. « C’est le Castelletto, docteur. Le quartier des putains.

— Bon Dieu, répéta Isacco.

— Vite, pressez-vous, s’il vous plaît ! »

Isacco hocha la tête et commença à monter les marches. Une prostituée maigre, le nez busqué comme le bec d’un aigle royal, ouvrit sa chemise devant lui, montrant un sein flétri et vide sur une poitrine qui évoquait plutôt celle d’un homme atteint de phtisie. Isacco protégea son visage de sa main, fit une grimace et continua de monter.

« Sodomite ! », hurla la prostituée.

Le docteur se retourna. La femme avait la bouche ouverte sur une petite poignée de dents longues et jaunes. « T’aimes pas les femmes, sodomite ? »

Donnola ne put s’empêcher d’éclater de rire. Alors Isacco se mit à rire aussi, pour la première fois depuis des jours. Pas fort. Mais il rit. Et quelque chose bougea dans son âme. D’un pas vif, deux marches à la fois, il dépassa Donnola et rejoignit la petite fille.

« Attendez, docteur ! criait Donnola, haletant dans l’escalier. Du diable si on vous comprend ! Qu’est-ce qui vous arrive tout à coup ?

— Presse-toi !

— Ma parole, cet homme est fou », marmonna Donnola.

Au cinquième étage, traversant toute une foule d’hommes et de femmes, la petite fille guida Isacco dans un couloir étroit et sombre. La plupart des lanternes étaient éteintes ou cassées. Des dizaines de portes ouvraient sur ce couloir, collées les unes aux autres. Certaines étaient ouvertes, et Isacco, en passant, entrevoyait des corps mêlés dans des ébats sommaires sur des couches crasseuses.

La fille de la prostituée passait devant sans montrer le moindre trouble. Arrivée à une petite porte où était peinte la silhouette maladroite d’une femme provocante et dénudée, elle frappa trois fois puis une seule et dit : « C’est moi.

— Tu es seule ? dit une voix faible à l’intérieur.

— Je suis avec le docteur. »

Un sanglot étouffé leur parvint. Puis : « Entre ».

La petite prit une clé qu’elle portait accrochée au cou et la fit tourner dans la serrure. Avant de pousser la porte, elle se tourna vers Isacco. « Guérissez ma mère, docteur… s’il vous plaît. » Et elle se mordit la lèvre inférieure pour arrêter ses larmes. « Et ne lui dites pas que j’ai pleuré », ajouta-t-elle dans un murmure.

Isacco acquiesça. Mais il se sentit de nouveau écrasé par la responsabilité. Il aurait mieux fait de partir en disant à la petite que sa mère était condamnée, et qu’elle souffrirait toutes les peines de l’enfer avant de mourir rongée par la maladie.

« Me voilà », dit Donnola, qui les rejoignit.

Isacco le regarda : « Qu’est-ce qu’on fait ? », lui demanda-t-il à voix basse.

La petite les fixait.

Donnola, sur le moment, ne répondit pas.

« Faites ce que vous avez fait pour Marianna, dit la petite, les yeux rouges. Même si elle meurt… », et elle retint un sanglot. « … Faites-la mourir heureuse comme Marianna. » Puis elle sortit de sa poche un mouchoir vert qu’elle dénoua, et tendit un marquet au docteur.

Isacco avait la tête lourde de tout le vin des jours précédents. Il huma l’air malsain du couloir et regarda le marquet dans la main de la petite fille. C’était une pièce de monnaie qui ne circulait que parmi les enfants et les crève-la-faim. Il referma la paume sale de la petite autour de la monnaie des pauvres.

« Garde-le pour toi », lui dit-il.

Puis il entra.

43

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« Mets-toi aux rames, dit Mercurio en sautant dans la Zitella, la barque du pêcheur qui l’avait emmené à Venise la première fois.

— Où vous voulez aller, votre Seigneurie ?

— Rio della Tana, et ensuite Porte de l’Arsenal. »

L’homme hésita. « Rio della Tana ? demanda-t-il d’une voix plus faible. Il n’y a rien… Juste les remparts… »

Mercurio s’assit à la proue et tourna le dos sans répondre.

« Tonio ! », s’écria alors le pêcheur. Un grand gaillard avec une boucle en or à l’oreille gauche apparut. « Appelle ton frère, va falloir ramer. »

Tonio se tourna. « Berto ! Aux avirons ! », cria-t-il.

L’instant d’après apparut un autre gaillard, plus costaud encore, avec la même boucle d’oreille.

Mercurio les regarda. L’idée de se retrouver au milieu de la lagune avec ces deux géants ne lui plaisait guère.

« Monsieur est un ami de Scarabello », dit alors le pêcheur.

Les deux géants s’inclinèrent à la seule écoute de ce nom. « Votre Seigneurie…, lança l’un des deux à l’intention de Mercurio.

— On va à l’Arsenal », dit le pêcheur.

Les frères s’assirent sur le banc central et remontèrent les manches de leur tunique, malgré le froid.

« On ira plus vite si c’est eux qui rament, dit l’homme. Ils sont bonevoglies  tous les deux.

— Quoi ?

— On est galériens volontaires, payés à la pièce », répondit Tonio. Il lui montra une marque en cercle sur la peau de son poignet, comme une cicatrice ou un cal. « Même volontaires, on nous enchaîne pendant les batailles, pour qu’on n’ait pas envie de sauter à la mer et de prendre la fuite », ajouta-t-il en riant.

Mercurio hocha la tête devant ce poignet aussi large que son bras.

Le pêcheur largua les amarres et poussa la barque loin du môle. Tonio et Berto se regardèrent pendant la manœuvre, puis prirent une profonde inspiration et plongèrent les rames dans l’eau.

« Et scie… et vogue… et scie… et vogue… », scanda Tonio.

Les rames de vieux hêtre grinçaient sous la poussée puissante des deux frères.

« Doucement, vous allez me les casser ! cria le pêcheur, qui était à la barre. »

Ils se mirent à rire mais ne ralentirent pas.

En un instant, la barque atteignit une vitesse que Mercurio n’avait jamais connue. La proue s’enfonçait avec vigueur dans l’eau qu’elle fendait en deux vagues d’écume. Chaque fois que les rameurs disaient “vogue”, Mercurio devait se tenir au banc pour ne pas tomber, entraîné par la force qu’ils imprimaient à l’embarcation. Il les regarda. Ils avaient l’air de s’amuser, nullement fatigués en dépit de la sueur qui perlait déjà sur leur visage.

Le brouillard ne permettait pas d’y voir à dix pas, mais le pêcheur les guidait avec assurance dans les canaux bordés de joncs. Mercurio ignorait où ils étaient. Ils avancèrent à cette vitesse folle pendant une demi-heure, sans que les deux géants donnent le moindre signe de faiblesse.

Mercurio était plongé dans ses pensées. Il avait déjà étudié un plan pour entrer dans l’Arsenal. Il n’y en avait pas d’autre possible. Comme il n’y avait pas d’autre relation possible avec Scarabello. Pour le moment, cet homme le tenait. Un jour pourtant, tôt ou tard, ce serait lui qui gagnerait, comme avec les curés de l’orphelinat ou Scavamorto ou les gardes du pape.

« On est au rio della Tana, votre Seigneurie », dit le pêcheur.

Mercurio émergea de ses réflexions. Sur sa gauche s’élevaient les remparts de l’Arsenal. Il leva les yeux. Ce serait un sacré plongeon. Mais avec ces deux géants à la rame on pourrait toujours tenter de les suivre, on ne les rattraperait pas. « Je vais avoir besoin de vous. Tous les trois. Dans quelques jours.

— Qu’est-ce qu’on doit faire ? demanda Tonio.

— Vous devrez m’attendre ici, au coucher du soleil, répondit Mercurio. Quand j’arriverai… il faudra être très rapides.

— Votre Seigneurie, moi je…, intervint le pêcheur.

— Vous serez payés trois sols d’argent chacun.

Les deux galériens s’illuminèrent.

— Votre Seigneurie… », insista le pêcheur.

Mercurio lui pointa l’index sur la poitrine. « Toi, tu as encore quelque chose à te faire pardonner. Je pourrais même te demander ça pour rien. Ou dire à Scarabello que tu as refusé de m’aider. »

Le pêcheur pâlit et baissa la tête.

« Maintenant, emmenez-moi à la Porte de Terre, je veux parler avec des gens de l’Arsenal. À quoi on les reconnaît ? »

Quand ils arrivèrent à la DarsenaVecchia, ils accostèrent à un quai où une énorme péate déchargeait des balles de chanvre brut destiné à fabriquer des cordages.

« Voyez, dit le pêcheur à Mercurio en lui désignant des hommes vêtus de haillons, ceux-là sont de simples manœuvres, des débardeurs. Les autres, avec leur uniforme gris et la rayure blanche et rouge sur leurs chausses… sont des arsenaliers. »

Mercurio lui mit une tape sur l’épaule. « Merci », dit-il. Puis il sauta à terre.

« Votre Seigneurie », appela le pêcheur qui l’avait suivi sur la fondamenta  et s’arrêta devant lui, la tête basse. Il prit une ou deux inspirations puis parla tout bas, sans lever les yeux de terre. « Je voulais vous demander pardon pour ce qui s’est passé avec Zarlino, la première fois qu’on s’est rencontrés. J’ai été lâche, vous aviez raison. C’est vrai que… ». L’homme se torturait les doigts. « Voilà, c’est vrai que je suis lâche… » Il respira à fond, puis haussa les épaules. « Acceptez mes excuses, votre Seigneurie. »

Mercurio ne s’attendait pas à cette situation. Il ne sut que répondre. « Comment tu t’appelles ? finit-il par demander.

— Battista, dit le pêcheur.

— Et moi Mercurio. Arrête de m’appeler “seigneurie”. »

Le pêcheur leva la tête et sourit. Il hocha la tête, reconnaissant, et dit : « Ciao  ».

Mercurio fronça les sourcils « Ciao  ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Pour se saluer, la coutume est de dire schiavo vostro , “je suis votre esclave”. Dans notre langue, schiavo  se dit s-ciavo . Avec le temps, des lettres se sont perdues… on ne sait pas où ! dit-il en riant.

— Il me plaît, ce mot-là, dit Mercurio en lui tapant sur l’épaule. Ciao , Battista. »

Le pêcheur le retint, en rougissant. « C’est dangereux ce qu’on doit faire dans le rio della Tana ? Parce que j’ai une femme et deux enfants qui sont encore petits…

— Mais non, mentit Mercurio. C’est une bêtise. Ciao , Battista. »

Battista sourit, content. « Ciao … Mercurio. »

Le garçon lui fit un clin d’œil, glissa ses mains dans ses poches et passa tout près de la zone de déchargement. Il salua de la tête le groupe d’arsenaliers. Personne ne lui répondit, à part un jeune homme qui devait avoir son âge.

Il avait l’air cordial. Il ferait l’affaire.

Mercurio feignit de continuer tout droit puis se cacha derrière un bâtiment pour l’observer. Le soleil allait se coucher. Bientôt, la péate s’éloigna et une autre barque arriva, large et basse, à fond plat, les armes de l’Arsenal peintes sur le flanc. Les arsenaliers y chargèrent les balles de chanvre, puis la barque vira et remonta le canal en direction de la Porte d’Eau. Les hommes se saluèrent puis partirent par groupes de deux ou trois vers les logements que leur accordait la Sérénissime.

Il suivit discrètement l’arsenalier qui avait répondu à son salut. Quand il le vit rejoindre ses collègues et entrer dans une vaste construction à deux étages, il fut déçu. Si le jeune homme rentrait chez lui, Mercurio n’avait plus aucun moyen d’engager la conversation avec lui. Mais le garçon réapparut l’instant d’après, lançant des regards alentour pour vérifier que ses camarades étaient loin. Mercurio se tapit dans l’ombre et le vit se diriger d’un pas rapide vers une calle  sombre. Ce type avait quelque chose à cacher.

L’arsenalier alla jusqu’au milieu de la ruelle où brillait faiblement une lanterne, ouvrit une porte et disparut.

C’était une taverne. Mercurio jeta un coup d’œil par une petite fenêtre. Il vit le jeune homme se jeter avec avidité sur le verre de vin que lui tendait la tenancière. “Tu aimes boire, se dit-il. C’est bon pour moi.” Puis il vit l’arsenalier s’asseoir à une table où l’on jouait aux dés. “Et tu aimes jouer de l’argent. De mieux en mieux.”

L’arsenalier, qui s’apprêtait à lancer les dés, fit signe à une fille de s’approcher. Elle le rejoignit avec satisfaction et rit quand le garçon, avant de lancer les dés, les frotta sur ses seins. “Et tu aimes les putains, pensa Mercurio. Tu es mon homme.”

Mercurio entra dans la taverne sans un regard pour l’arsenalier, alla vers le comptoir où la tenancière s’épouillait avec nonchalance et fit rebondir un matapan sur la surface de bois, assez fort pour qu’on entende le bruit de la pièce aux tables voisines. Dans l’air vicié par l’haleine des clients flottait une odeur de vin rance et de ragoût de viande caramélisée. Il donna une claque sur le derrière de la fille qui s’était laissé frotter les dés sur les seins.

Celle-ci voulut réagir méchamment, mais Mercurio sortit un autre matapan d’argent et le laissa tomber dans son décolleté. Alors elle rit, avec une grimace pleine de malice.

Mercurio s’assit de façon que l’arsenalier le voie. Il invita la fille à s’approcher et poussa vers elle son verre de vin, qu’il n’avait pas la moindre intention de boire. Il savait que c’était son point faible : il ne tenait pas le vin. La fille le but d’un trait et claqua le verre sur le comptoir.

L’arsenalier, qui s’apprêtait à lancer les dés, appela la fille.

Mercurio lui remplit son verre. Elle bougea la poitrine, provocante, en direction de l’arsenalier, et glissa deux doigts dans son décolleté pour récupérer le matapan d’argent. Elle ferma à demi les paupières et haussa les épaules. Puis elle donna un baiser à Mercurio et avala le second verre.

L’arsenalier lança les dés, mécontent, et perdit. Il tapa du poing sur la table et se leva, malgré les protestations de ses camarades de jeu. Furieux, il attrapa la fille par le poignet. « Quand je te dis de venir me porter chance, tu viens. » Il se tourna vers Mercurio, l’air provocant. « T’as quelque chose à redire ? »

Il n’était pas costaud. Mercurio en aurait facilement raison. Il avait l’agressivité de ceux qui ont une position sociale. Comme les nobles, qui se croient mieux nés et par conséquent inattaquables. Ce garçon pensait qu’il avait plus de droits que les autres et que tous le savaient. Pourtant ce n’était pas un dur. Au contraire. Il avait un regard de faible. Mais sympathique aussi, se dit Mercurio. Sa première impression avait été la bonne.

« Oui, j’ai quelque chose à dire, fit Mercurio.

— Quoi ? », dit le garçon en serrant les poings, mal à l’aise.

Mercurio le regarda sans agressivité. « Je pense que cette pute devrait comprendre que c’est un grand honneur d’être choisie par un arsenalier… »

Le garçon fronça les sourcils, pris à contre-pied.

« Je peux t’offrir à boire ? insista Mercurio. Et toi, tire-toi, fit-il à la fille en la poussant.

— Celui-là, je le garde, dit la fille en serrant dans son poing le matapan d’argent.

— Je lui ai donné un matapan pour payer à boire à tout le monde, les amis ! cria Mercurio aux clients de la taverne.

— Un autre matapan ? », s’exclama la tenancière en se penchant rapidement par-dessus le comptoir pour attraper la fille, qui chercha à l’éviter. Mais la femme la saisit aux cheveux et la retint, pendant que deux clients se levaient pour lui prendre la pièce. Ils la remirent à la tenancière et crièrent : « À boire pour tout le monde ! »

La fille regarda Mercurio avec hargne. « Salaud, lui lança-t-elle.

— La vie est dure, dit Mercurio. Je suis désolé.

— Va te faire foutre !

— Tire-toi, casse pas les couilles, fit l’arsenalier, qui s’assit près de Mercurio. On se connaît ? », lui demanda-t-il.

Ils s’étaient rencontrés quelques instants plus tôt, et l’autre ne le reconnaissait pas. Il n’était pas du tout physionomiste, un autre avantage pour ce que Mercurio avait en tête.

« Non, on se connaît pas, lui répondit-il. Tu crois qu’un type comme moi aurait oublié, s’il connaissait un arsenalier ? »

Le garçon bomba le torse.

À cet instant-là, Mercurio sut qu’il l’avait à sa main. Et qu’un jour ou l’autre il se libérerait du joug de Scarabello et déciderait de sa propre vie. Pour le moment, il allait s’amuser avec ce pigeon.

« Raconte-moi comment c’est, ta vie », lui dit-il.

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Costanza Namez — dite “République” parce qu’elle était le bien de tous à Venise, en tout cas des hommes — vivait avec sa fille Lidia dans une chambre misérable au cinquième étage d’une des “Tours”, comme on appelait ces bâtiments très hauts de Castelletto. Quand Isacco pénétra dans la pièce, il y régnait une odeur nauséabonde, due à l’état bien avancé de la maladie, ou à la simple incurie.

La chambre avait une petite fenêtre, coupée à la moitié par une paroi construite pour créer une seconde pièce occupée par une autre prostituée, et ainsi doubler les gains. Sous cette demi-fenêtre, une couche étroite où République gisait sur un matelas de son grouillant de punaises. Un rideau accroché à un fil courait le long de la pièce, séparant cette partie “privée”, si l’on pouvait dire, de la zone de travail près de l’entrée, où se trouvait une autre couche misérable mais plus large, sur laquelle République satisfaisait ses clients.

Mais depuis plus d’un mois, il n’y avait plus de clients. Le bruit s’était répandu très vite. Tous savaient que République avait attrapé la maladie contagieuse.

Isacco s’approcha du lit où la femme était couchée. Lidia, assise près d’elle, lui tenait la main. République était en nage, fiévreuse. Le docteur la regarda. Elle était loin d’être belle. L’ovale de son visage était irrégulier ; ses incisives supérieures, grandes et saillantes sous un nez pointu, la faisaient ressembler à un rongeur. Isacco découvrit les qualités de République quand Lidia déshabilla sa mère pour que le docteur puisse l’examiner. Bien que petite, elle avait un sein généreux, rond, blanc comme du massepain et sillonné de fines veines bleutées. Ses hanches étaient rondes et douces, comme un instrument de musique, et la toison de son pubis, plus sombre à la base, était couleur d’or.

« C’est moi qui lui fais la teinture », dit fièrement sa fille, écartant les jambes de sa mère pour montrer à Isacco la première pustule qui y était apparue.

Isacco reconnut les signes de la maladie qui avait mené Marianna à la mort. « Recouvre-la », dit-il à Lidia. Puis il se tourna vers Donnola. « Uva ursina, arnica, griffe du diable, bardane, calendula, grains d’encens… et fais-toi préparer aussi de l’huile de Palo Santo, lui dit-il.

— Et pas de thériaque, ajouta Donnola avec un sourire.

— Pas de cette abominable thériaque », acquiesça Isacco. Donnola sortit. Isacco ôta sa houppelande et son bonnet jaune et remonta les manches de sa chemise. « Au travail, dit-il à la petite fille. J’ai besoin de linges de lin, propres si possible, et d’eau chaude pour rincer les blessures.

— On n’en a pas ici, dit Lidia. Je dois aller chez Bouche d’or.

— Eh bien, vas-y, chez cette… Bouche, fit Isacco, voyant que la petite ne bougeait pas.

— Pas pour le moment. » Lidia baissa la tête et sourit. « Quand on est passés j’ai entendu qu’elle travaillait.

— Ah, je comprends. » Le docteur déplaça le rideau, pour faire entrer un peu de lumière. « Et il y en a pour longtemps, d’après toi ? »

Lidia haussa les épaules.

« Je vois », souffla Isacco. Il s’approcha de la fenêtre. « Comment on l’ouvre ? Ta mère a besoin d’air pur.

— Elle s’ouvre seulement par l’autre côté de la pièce, répondit Lidia.

— Eh bien, vas-y. »

La petite fille posa l’oreille contre la paroi de séparation des deux pièces. « On peut pas. La Cardinale travaille.

— La Cardinale ? »

Lidia rit. « Quirina s’habille toujours en rouge et elle ressemble plus à un homme qu’à une femme. »

Isacco frappa au mur, impatienté. « Ouvre la fenêtre, Cardinale !

— Va te faire foutre, connard ! entendit-on de l’autre côté.

— Elle a même la voix d’un homme, dit Isacco à Lidia.

— Et elle cogne comme un homme, ajouta la petite fille.

— Alors mieux vaut ne pas insister. » Il s’assit sur la couche, à côté de République et posa la main sur son front. Puis s’adressa à Lidia. « Va voir si on peut au moins faire chauffer de l’eau chez cette… Bouche d’or, tu dis ?

— Oui, on l’appelle comme ça parce que…

— J’imagine, la coupa Isacco. Reste devant sa porte jusqu’à ce qu’elle soit libre, et reviens avec de l’eau et du linge, tu seras gentille. »

La petite fille regarda sa mère.

« Je reste avec elle », lui dit Isacco.

Lidia sortit.

Isacco prit un pan de la couverture et nettoya la sueur du front de République.

La prostituée ouvrit les yeux. Ils étaient rouges mais conscients. « Je fais toujours semblant de dormir, parce que ça me fait tellement de chagrin de regarder ma petite fille. »

Isacco fut étonné. C’était une voix extraordinairement belle, déplacée dans cette physionomie.

République sembla comprendre sa pensée. « Je fais le noir dans la chambre et je dis aux hommes ce qui les excite le plus… Ils apprécient beaucoup.

— Je vois ça, dit Isacco. Comment te sens-tu ? Ça a commencé quand ?

— Docteur, écoute, dit République de sa voix sensuelle. Je sais que je vais mourir. Fais-moi mourir doucement, comme tu as fait avec Marianna. Quand je suis allée la voir, ma maladie venait de commencer. Elle m’a dit que tu l’aidais à mourir en paix. Elle te bénissait pour ce que tu faisais. Elle n’a jamais pensé qu’elle pourrait guérir… mais elle m’a dit…

— Arrête maintenant. Tu ne mourras pas. »

République le regarda en silence. « Je n’ai pas d’argent », finit-elle par dire. Et elle rit, de ce rire mélancolique et sage qu’ont toujours les putains, pensa Isacco. « Et je suis pas sûre que tu veuilles être payé en nature. »

Le docteur lui sourit.

« Je suis arrivée jusqu’à présent à éviter le métier à ma petite, continua République. Mais après ? Quand je n’y serai plus, comment elle fera ? »

Isacco sentit son estomac se nouer mais ne sut que répondre. Il lui tint la main, tête baissée, espérant que la petite reviendrait vite, et Donnola aussi. Quand il avait pensé que son nouveau destin serait d’être médecin, il n’avait pas imaginé que cela voudrait dire vivre avec la présence constante de la mort, et presque toujours avec l’impuissance. “Mais c’est peut-être là que tu voulais me faire arriver, se dit-il comme s’il parlait à sa femme. Je devais respirer l’odeur de la mort pour accepter la tienne.”

La porte s’ouvrit d’un coup et une figure imposante, avec deux seins vastes et fermes qui ballottaient dans une tunique rouge, entra dans la pièce. « C’est toi le casse-couilles de tout à l’heure ? »

Isacco se leva d’un bond. Il mesurait un bon empan de moins que cet être étrange qui, à l’évidence, était la Cardinale. « Je suis désolé… je suis médecin et…

— Comment elle va ? dit la Cardinale.

— Pas bien.

— T’as besoin de quoi ?

— Je veux changer l’air dans la chambre, fit Isacco.

— T’aurais pu le dire avant, marmonna la Cardinale en sortant.

— Oui, je suis bête, dit Isacco tout bas.

— C’est une brave femme », fit République.

La fenêtre s’ouvrit.

« Reste sous les couvertures », lui dit Isacco. Puis il alla dans la pièce à côté, chez la Cardinale. « Merci. Maintenant il faudrait nettoyer un peu. C’est important. »

Il crut que la Cardinale allait lui envoyer un coup de poing dans la figure mais elle sortit sur le palier, se pencha par-dessus la rambarde et cria : « Qui a un balai, de l’eau et des chiffons ? Il faut faire le ménage chez République. Allez, gourdasses, me faites pas descendre sinon je viens vous péter les dents ! » Elle se tourna vers Isacco et dit : « Elles arrivent ».

Peu après surgirent deux prostituées armées de seaux, de chiffons et de brosses. L’une d’elles avait même apporté un peu de lessive. Sans rien dire, elles se mirent à genoux et commencèrent à laver le carrelage. La Cardinale, pendant ce temps, débarrassa les vêtements sales, le bric-à-brac, les restes de repas, et jeta la vaisselle sale dans une cuvette où une autre prostituée les lava avec de l’eau et de la cendre.

En un clin d’œil, la chambre avait été remise à neuf et la mauvaise odeur avait presque disparu. Quand Donnola arriva avec les médicaments, et Lidia avec l’eau bouillante et les linges de lin, ils n’en croyaient pas leurs yeux. La fenêtre fermée, on alluma un bon feu dans la cheminée. Une petite foule de femmes s’était rassemblée dans la chambre.

« À présent, je dois soigner République », dit Isacco. Les prostituées acquiescèrent mais ne bougèrent pas. « Tu es sûr que tu sais ce que tu fais, docteur ? », demanda la Cardinale, sceptique.

Isacco lui sourit.

« Allez, pétasses, cassez pas les couilles et tirez-vous », tonna la Cardinale en faisant un signe à ses collègues.

Les prostituées quittaient peu à peu la pièce quand des murmures effrayés se répandirent parmi elles.

Tout à coup, un homme habillé de noir, suivi de deux autres dont l’un était borgne, fit son entrée. Il portait au côté une épée dont le fourreau était glissé dans une large ceinture de soie.

« Scarabello… », chuchota Donnola, d’un ton craintif.

Scarabello regarda autour de lui, huma l’air et ne daigna pas remarquer Donnola. Il fixa Isacco, vit la houppelande et le bonnet jaune sur une chaise. Puis son regard se posa sur les prostituées. « Qu’est-ce qu’il se passe ?

— On a nettoyé la… », commença la Cardinale.

Scarabello lui fit signe de se taire. Il respira l’air à nouveau. « Cette pièce doit être libérée, dit-il sans regarder personne en particulier. Vous le savez, hein ? »

Les prostituées baissèrent la tête. Mais personne ne parla.

« Et ma mère, qu’est-ce qu’elle va devenir ? dit Lidia.

— C’est pas mon problème, fit Scarabello d’une voix coupante. Je suis désolé, mais c’est pas mon problème. » Il observa la petite, d’un œil détaché et professionnel. « Sauf si tu la remplaces. »

Lidia devint toute rouge. Ses yeux s’emplirent de peur.

Il y eut un murmure.

Puis Lidia dit : « D’accord.

— Non, Lidia ! gémit sa mère depuis son lit.

— Non, pas d’accord ! intervint Isacco en faisant un pas vers Scarabello. Quel genre d’homme êtes-vous ? Cette femme… »

En un instant, Scarabello avait tiré son épée du fourreau et la pointe aiguisée de l’arme était sous le menton d’Isacco, qui se tut.

Scarabello le fixa en silence. Puis il t


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ourna l’arme vers Lidia. « Alors, on est d’accord, petite. Je me fiche de ce que tu gagnes. Je veux un sol d’argent par semaine et je n’accepterai aucun retard…

— Comment pouvez-vous ? », explosa Isacco, indigné.

Scarabello bondit, rapide, en pivotant sur lui-même, l’épée au bout de son bras tendu. Mais Isacco avait grandi sur le port de Negroponte, au milieu des bagarres. Il fit un saut en arrière pour éviter le tranchant puis, avant que Scarabello ne revienne en place, il se projeta vers l’avant et se retrouva directement au contact, mais à son avantage. Le borgne et l’autre sortirent rapidement leurs couteaux.

« Scarabello, non ! s’écria Donnola en se mettant entre eux, les bras écartés. Non, le docteur ne voulait pas te manquer de respect. Il ne sait pas qui tu es, il est nouveau… Je t’en supplie… »

Les prostituées retenaient leur souffle.

Scarabello fit signe à ses hommes de ne pas bouger. Puis il poussa Isacco loin de lui, d’un coup d’épaule. « Comment fait donc un médecin, juif, en plus, pour connaître les règles du combat ? lui demanda-t-il, avec une pointe de respect dans la voix.

— J’ai grandi dans des endroits pires que celui-ci. »

Scarabello le fixa, avant d’éclater de rire. Il se tourna vers les prostituées. « Vous voyez ? Vous vous plaignez toujours que c’est l’enfer ici, et le docteur vous dit qu’en fait c’est pas si mal. »

Les prostituées restèrent sérieuses.

« Je suis désolé, monsieur, dit Isacco. Mais essayez de comprendre… cette petite est…

— Essaie toi-même de comprendre, docteur ! », dit Scarabello en haussant le ton. Il remit son épée au fourreau et s’approcha de lui, son visage face au sien. « Ce sont les affaires. Les Tours sont un lieu de travail. Et le travail doit rapporter de l’argent, sinon c’est pas du travail. Cette chambre ne lui appartient pas. » Il alla jusqu’au lit ou gisait la prostituée. « République, tu l’as achetée, cette chambre ?

— Non, répondit-elle doucement.

— Pendant toutes ces années, tu as gagné plus d’un sol d’argent par semaine, non ? lui demanda Scarabello, qui se tourna vers Isacco.

— Oui…

— Et il y a des tauliers qui demandent deux, ou même trois sols d’argent pour leurs chambres ?

— Oui…

— Tu étais contente de prendre une chambre chez Scarabello, hein ? J’ai été juste avec toi ?

— Oui…

— Bien. Vous avez entendu ce que vous deviez entendre, docteur. Vous pourrez soigner République quand la petite ne travaillera pas. » Scarabello lança un dernier regard à Isacco.

« Et alors ? intervint la Cardinale. Où est le problème ? Lidia fera la putain. Je m’occuperai de lui apprendre et de lui procurer ses premiers clients. D’accord ? »

République, dans son lit, éclata en sanglots.

« Arrête donc, pauvre pétasse, lui dit la Cardinale, agacée. Scarabello a raison. Ça suffit maintenant. »

République se couvrit le visage avec la couverture.

Scarabello renifla l’air à nouveau. « Ah, toutes les chambres devraient être parfumées comme celle-ci. Tu vas te faire une fortune, petite. Mais tâche de te remplumer un peu, crois-moi. Les sacs d’os, ça leur plaît pas, aux hommes. » Alors seulement Scarabello parut s’apercevoir de la présence de Donnola. « Dis-moi un peu, pourquoi un garçon qui travaille pour moi, un certain Mercurio, devrait avoir tellement envie de te retrouver ? »

Donnola lança un rapide coup d’œil à Isacco. Puis il secoua la tête et haussa les épaules. « Qui peut savoir, Scarabello ? répondit-il en essayant de sourire. Comment tu as dit qu’il s’appelait, ton homme ? »

Scarabello se tourna vers Isacco. Il sourit. « Que de mystères pour un seul docteur… » Puis il se tourna à nouveau vers Donnola. « À mon avis, c’est une histoire de femme, ajouta-t-il. En tout cas, je lui dirai qu’il peut te trouver ici. J’imagine que tu es l’assistant du docteur, non ?

— Ben, tu sais comment je suis, fit Donnola. Un jour ici, un jour là… »

Scarabello rit et se tourna vers Isacco. « Alors, qu’est-ce que tu penses du Castelletto, docteur ? Tu croyais que vous étiez les seuls à être enfermés, vous les Juifs, hein ? T’as remarqué que les putains sont obligées de se balader avec un foulard jaune autour du cou ? Il y a des ressemblances entre les Juifs et les putains, on dirait. Par conséquent, bienvenue, docteur. Fais comme chez toi. » Scarabello rit encore et s’en alla.

Dans la pièce, un silence lourd descendit. On n’entendait que les sanglots étouffés de République, qui pleurait sous la couverture. Les prostituées regardaient la Cardinale avec réprobation. Mais aucune ne parlait car elles craignaient ses coups de colère.

« T’en fais pas, maman, dit Lidia dans le silence général, d’une voix qui tremblait. Ça me pèsera pas de faire le métier, tu verras… »

République sanglota.

« Pourquoi tu pleures, espèce d’idiote ? fit la Cardinale en s’approchant du lit et en découvrant République d’un geste violent. Tu crois vraiment qu’on va faire de ta fille une putain ? Par la misère, t’es qu’une pétasse imbécile. Scarabello aura son sol d’argent chaque semaine, mais pas question que Lidia fasse la pute. » Elle se tourna vers les autres prostituées, qui la regardaient, ébahies. « Commencez à mettre des sous de côté, gourdasses. Il faut une pièce d’argent par semaine pour République. Et vous pouvez être sûres que Scarabello, s’il a sa pièce, viendra pas vérifier. »

République pleura plus fort encore. Elle saisit la main de sa fille et l’attira à elle.

« Bon, assez pleurniché ! », marmonna la Cardinale. Puis elle donna une claque sur l’épaule d’Isacco. « Te fais pas tuer par Scarabello. On a besoin de toi ici, docteur. Et mets-toi au travail, sinon qu’est-ce que tu fais là ?

— Juste, dit Isacco. Tout le monde dehors ! »

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Ils étaient vêtus de noir et se tenaient debout, sans parler, deux à la proue et deux à la poupe. Le gondolier, vêtu de noir lui aussi, ramait en silence. L’eau était immobile, limoneuse, une mer d’huile. Le bourreau, sa capuche baissée sur le visage, était assis sur le banc à côté de Mercurio. Celui-ci avait les bras attachés dans le dos et se tenait la tête basse, regardant le fond humide de la gondole et les mains du bourreau, maigres et délicates, avec des doigts longs et fins.

La gondole s’arrêta.

Mercurio releva la tête et regarda autour de lui. Ils se trouvaient dans une zone d’eaux ouvertes. La rive, tant à droite qu’à gauche, n’était qu’une ligne floue bordée de roseaux clairs. On ne voyait aucune habitation. Le silence était si parfait et si absolu que le frisson de la gondole sur l’eau semblait être un blasphème.

Le bourreau lui fit signe de se mettre debout.

Mercurio se leva, instable.

Un des deux officiers à la proue lui attacha au bras gauche le parchemin portant la condamnation pour ce qu’il avait fait à l’Arsenal.

Le bourreau prit une corde et, de ses mains fuselées et habiles, comme une araignée tissant sa toile, tressa la corde et forma un nœud coulant. Il la passa au cou de Mercurio. Puis lui fit signe de se mettre debout sur le banc.

Mercurio monta.

« C’est ici que vous mourez tous », dit le bourreau, et il le poussa.

Mercurio tomba de la gondole. L’eau glacée lui coupa le souffle. Il essaya de sortir la tête pour la garder à la surface mais il peinait, n’ayant que les jambes de libres. Il se tourna vers la gondole. Tous le regardaient. Le bourreau liait l’autre extrémité de la corde à une pierre carrée, avec un gros trou en son centre. Il leva la pierre au-dessus de sa tête. Le temps s’arrêta. Il la lança en l’air et elle retomba en soulevant une gerbe d’eau.

Mercurio sentit tirer violemment sur son cou. Il essaya de résister. Mais en un instant sa tête était sous l’eau. Pendant qu’il coulait, il donnait de furieux coups d’échine, s’arquant de toutes ses forces, sans pouvoir arrêter sa descente vers le gouffre noir. Il vit la silhouette de la gondole disparaître peu à peu.

Il donna des coups de reins encore plus forts. Soudain, alors qu’il désespérait et sentait ses forces diminuer, la corde se tendit et cessa de le tirer vers le fond.

Mercurio vit le bout de la corde coupé, effiloché. L’espoir lui donna la force de lancer des ruades encore plus fortes. Il banda les muscles de ses bras. Les nœuds qui enserraient ses poignets se défirent. Il commença à nager vers la surface. Mais à mi-chemin de sa remontée, un courant très puissant le poussa de côté et le coinça dans une sorte de grotte, creusée dans un rocher.

Une fois à l’intérieur, il sentit que ses poumons ne tiendraient pas longtemps. Vers le haut, il vit une lumière et comprit qu’il se trouvait dans une sorte de puits. Il nagea le plus vite possible, profitant du courant qui remontait vers la surface. Il voyait la lumière approcher d’instant en instant. Bientôt il pourrait respirer.

Alors que la lumière se rapprochait, sa remontée fut brusquement interrompue par une grille de fer qui lui barrait le chemin. Mercurio tendit la main, la sentit sortir de l’eau. Il sentit la tiédeur du soleil. Il s’agrippa à la grille et la secoua de toutes ses forces, essayant de la desceller du rocher dans lequel elle était fixée.

Tout à coup, il sentit qu’on lui touchait l’épaule.

Il se tourna.

Face à lui, tout près, le visage de l’ivrogne qui s’était noyé dans la fosse d’égout, à Rome. Le même ivrogne qui l’avait sauvé lui disait à nouveau de nager à contre-courant. Et comme alors, l’ivrogne avait la langue gonflée, les yeux injectés de sang, grands ouverts, presque sortis des orbites.

« Mercurio… », disait-il. Il s’agrippait à son épaule et le retenait. « Mercurio… Mercurio… »

Mercurio hurla, avec tout le souffle qui lui restait.

« Mercurio, réveille-toi ! »

Mercurio se retrouva assis dans son lit, haletant, en nage.

Anna del Mercato le secouait par les épaules.

Mercurio porta la main à son cou. Il n’y avait pas de corde, pas de condamnation attachée à son bras, pas de grille ni d’ivrogne. Incapable de parler, il respirait péniblement.

« Tu m’as fait peur, dit Anna. Tu ne te réveillais pas et tu ne respirais plus. Tu étais tout bleu… »

Mercurio déglutit. Il acquiesça, les yeux écarquillés.

« Maintenant, ça va ?

— Oui… »

Anna lui passa la main dans les cheveux. « Tu es trempé. »

Mercurio la regardait sans parler.

« À quoi est-ce que tu rêvais ?

— À rien…, répondit Mercurio en secouant la tête, tandis que sa respiration commençait à redevenir régulière.

— Tu es rentré en pleine nuit. »

Mercurio ne répondit pas.

« Essuie-toi et puis descends prendre ton déjeuner. » En sortant de la pièce, elle passa près d’un tas de vêtements gris roulés dans un coin. Elle voulut le prendre.

« Non ! », cria Mercurio.

Anna s’arrêta net, la main tendue. Puis, sans un mot, elle sortit et ferma la porte derrière elle.

Mercurio resta immobile, assis dans le lit, frissonnant.

“Ils ne te prendront pas. Tu ne vas pas mourir”, se dit-il.

Demain, il essaierait d’entrer à l’intérieur de l’Arsenal. Et, s’il y parvenait, il volerait les grands cacatois pour l’armateur, comme il l’avait promis à Scarabello. Mais le type de mort auquel il serait condamné s’il se faisait prendre le terrorisait.

Il se leva et alla jusqu’au paquet de vêtements. Il déplia sur le lit le pantalon large qui s’arrêtait aux genoux. Les chausses grises avec la rayure blanche et rouge sur le côté. La tunique à plis, ample et évasée, qui descendait jusqu’en bas du pantalon. Et le bonnet à bandeau étroit dont la partie supérieure devait retomber mollement sur le côté et frôler l’épaule.

“Tu ne vas pas mourir, se répéta-t-il. Tu as un bon déguisement et un bon plan. Tu es plus fort que ces Vénitiens à la con qui noient les gens.”

La veille, à la taverne, il avait saoulé l’arsenalier. Il s’était fait tout raconter de l’Arsenal, du nombre considérable d’hommes qui y travaillaient, des différentes tâches à exécuter, des dépôts, des bassins, des squeri [16]. Quand ils étaient sortis de la taverne, Mercurio savait tout ce qui pouvait lui être utile, à commencer par les horaires. L’arsenalier avait tellement bu qu’il ne tenait pas sur ses jambes. Ils étaient arrivés dans une calle  sombre, derrière l’“Enfer”, le “Purgatoire” et le “Paradis”, les trois grands ensembles de logements construits derrière l’Arsenal pour les arsenaliers et leur famille. Là, Mercurio avait laissé le jeune homme par terre et l’avait dépouillé de son uniforme. Avant de s’échapper dans la nuit, il avait eu soin de tirer la cloche d’une porte pour ne pas le laisser mourir de froid.

Il regardait maintenant avec inquiétude la déchirure bien visible sur le côté de la tunique, là où était fixée la manche gauche : pendant que Mercurio le déshabillait, l’arsenalier s’était copieusement agité et la couture avait cédé. Le tissu, peut-être usé, avait craqué aussi. Un tel détail pouvait attirer l’attention sur lui, alors qu’il devait passer le plus inaperçu possible. Il allait devoir garder le bras serré contre le thorax, ce qui rendrait sa démarche peu naturelle. Mais il n’y avait pas d’autre solution.

“Tu vas pas mourir”, se répéta-t-il encore.

Puis il descendit à la cuisine, où Anna l’attendait avec une tasse de bouillon chaud, une tranche de lard croustillant, un demi chou-fleur bouilli et un morceau de pain tout juste sorti du four. Il mangea en silence, la tête penchée.

Anna ne lui adressa pas la parole non plus.

Quand il eut fini de déjeuner, il sortit pour éviter les questions. Il flâna sans but, pensant au lendemain. Longeant une partie du Canal Salso, il revint en arrière jusqu’au quai au poisson et confirma l’heure à Battista, puis se retrouva sur la place du marché. La foule emplissait la vaste place rectangulaire. Les étals se touchaient. Le parfum des fruits et des légumes frais se mêlait à l’odeur de ceux qui pourrissaient à terre. De grandes bassines, larges de deux brassées et hautes comme un homme, bouillonnaient d’anguilles. Les coutelas des marchands de poisson claquaient sur les étals trempés ; têtes et queues, jetées au sol, étaient piétinées par les passants. Des jarres ventrues de terre cuite, simples ou ornées, répandaient alentour leurs arômes de vin, de mélasse, de vinaigre et d’huile d’olive. Les vendeurs de tissus chantaient les louanges de leur marchandise. Les bouchers se paraient de colliers de saucisses et de bracelets de viande séchée. Les lainiers criaient le prix de leurs balles de laine cardée.

Mercurio se laissa enivrer par les voix et les odeurs, et marcha, poussé de-ci de-là, le bras parfois attrapé par un vendeur ambulant. Puis il se retrouva en face d’une boutique abritée par un grand auvent bleu. Il reconnut celle de l’usurier Isaia Saraval, auquel il avait racheté le collier d’Anna. Il s’arrêta devant la porte.

Un des gardiens de l’usurier le regarda de travers.

Mais Isaia Saraval, en le reconnaissant, lui dit « Bonjour, mon bon jeune homme », avec une légère inclinaison de tête pleine de dignité. Il éloigna son garde, qui disparut en conservant son expression agressive.

« Pourquoi n’exposez-vous pas votre marchandise, comme le font tous les autres ? demanda Mercurio, intrigué. Ce ne serait pas mieux pour les affaires ? »

Isaia Saraval sourit tristement. « Cela ne nous est pas possible, dit-il en ouvrant les bras, d’un geste résigné.

— Vous avez peur qu’on vous les vole ?

— Oh, non, non. La loi nous interdit d’exposer devant la boutique les objets mis en gage. Même ceux qui n’ont pas été retirés dans les délais. Si on veut quelque chose, on doit d’abord entrer.

— Pourquoi ? », demanda encore Mercurio, étonné.

L’usurier haussa les épaules et pencha la tête de côté, en serrant les lèvres.

« Parce que vous êtes juifs ?

— Et parce que nous sommes des prêteurs sur gage. »

Mercurio hocha la tête. « Quelle couillonnade, dit-il.

— Vous voulez voir quelque chose ? dit Isaia Saraval. Je suis disposé à faire un rabais pour un bon client comme vous.

— Le collier, c’était pour le rendre à la femme qui l’avait mis en gage…

— Vous n’avez pas une jeune fille à courtiser ? Une fiancée ? »

Mercurio eut le souffle coupé. Il n’avait pas encore eu le courage d’aller parler à Giuditta, après le premier soir où la communauté juive tout entière avait été enfermée sur le campo del Ghetto. Crier depuis le mur d’enceinte avait été facile, une bravade. La regarder dans les yeux et lui expliquer que Benedetta l’avait manipulé, en revanche, ne l’était pas. Il avait peur qu’elle ne le croie pas et qu’elle ne veuille plus le voir.

Il resta immobile, les yeux dans le vide, pendant que l’usurier le regardait en silence. Puis, petit à petit, l’air revint dans ses poumons et un sourire se dessina sur son visage. « Oui, dit-il. Montrez-moi quelque chose de joli. »

Peu de temps après, il sortit avec un papillon aux ailes en filigrane d’argent et au corps émaillé d’un bleu cobalt intense. Il courut au quai au poisson et demanda à Battista de l’emmener à Cannaregio. Le pêcheur le déposa près du pont sous lequel le Bucentaure faisait son entrée dans le Grand Canal, pour la fête des Noces avec la Mer.

Mercurio suivit la fondamenta Barzini puis celle dei Due Ponti. Il prit par San Leonardo, tourna dans la corte [17] et rejoignit enfin la fondamenta dei Ormesini. Là, il attendit presque toute la journée, derrière un immeuble, au milieu des chutes des tissus travaillés dans les ateliers de la zone, épiant le va-et-vient de gens qui entraient et sortaient du Ghetto. Il écouta pendant des heures le moine qui l’avait emmené chez Anna, et se promenait maintenant sur les fondamenta  en insultant les Juifs pour inoculer son venin dans le cœur des Vénitiens. Il vit Zolfo qui le suivait, transformé, obéissant comme un petit singe apprivoisé. Il avait les cheveux courts, lavés, et un bel habit propre. Il paraissait même moins maigre. Mais il était mort, pensa Mercurio. Son regard était mort. Mercurio poussa un soupir de soulagement quand ils partirent.

Le soleil s’acheminait lentement vers la fin de sa course, et nulle trace de Giuditta. Mercurio gardait sa main droite dans sa tunique et le bout de son pouce passait et repassait sur la ligne fragile des ailes du papillon en filigrane.

La lumière pâlissait à l’approche du soir quand il la vit arriver. Il sentit son cœur battre plus fort. Et il comprit qu’il n’aurait pas le courage de lui parler.

Il baissa sur son front sa capuche de laine bouillie, rentra la tête dans les épaules et commença à marcher tête basse, d’un pas rapide. De temps en temps il levait la tête pour voir où elle était. À mesure qu’elle se rapprochait, Mercurio avait de plus en plus de mal à respirer. Il ressentait une joie profonde, excitante, une fébrilité qui lui descendait dans les jambes. Il ne pouvait s’empêcher de toucher nerveusement le papillon dans sa poche.

Quand ils furent à seulement quatre pas de distance, Mercurio leva un peu la tête. Giuditta était resplendissante. Plus belle encore qu’il ne l’imaginait chaque soir, quand il se couchait, en fermant les yeux. Ses cheveux plus brillants dépassaient de son bonnet jaune qui, contrairement aux autres Juifs, lui allait bien. Ses lèvres étaient pleines et entrouvertes. Ses yeux profonds sous les sourcils sombres et fournis. Mercurio sentit sa tête tourner sous le coup de l’émotion.

Il fit un autre pas, pensant qu’il trouverait peut-être le courage de lui parler. Mais l’instant d’après sa gorge se serra. Il fit semblant de trébucher et lui tomba dessus, s’accrochant à elle pour ne pas tomber. Il lui toucha l’épaule puis lui prit la main, un instant. Cette main qui avait marqué le début de leur amour silencieux, plein d’espoir et sans promesses.

« Qu’est-ce que tu fais ? dit Giuditta, en essayant de s’écarter.

— Excusez-moi », fit Mercurio, la tête basse, déguisant sa voix, qui avait du mal à sortir. Il se redressa, porta la main de Giuditta à ses lèvres et la baisa, courbé en deux. « Excusez-moi…

— Lâche-moi ! », s’exclama Giuditta, agacée, et elle retira sa main. Elle le repoussa et accéléra le pas vers le pont du Ghetto, suspendu au-dessus du rio di San Girolamo.

Mercurio s’éloigna puis, un instant avant de disparaître dans la calle della Malvasia, se retourna. Son cœur cognait dans ses oreilles. Devant ses yeux, des taches lumineuses.

À ce moment-là, au sommet du petit pont, Giuditta se retourna elle aussi, poussée par une étrange sensation, comme un sanglot intérieur, le souffle coupé. Et, en voyant cette drôle de silhouette encapuchonnée qui la fixait, au coin de la calle , à demi cachée comme si elle l’épiait, elle sentit ses joues qui rougissaient, sans aucun motif. Elle lui tourna le dos, effrayée, et mit sa main dans la poche de sa robe. Alors sa main droite sentit quelque chose. Elle le sortit de sa poche. C’était un papillon en émail bleu, avec des ailes en filigrane d’argent. Sa respiration se bloqua dans sa gorge. Elle se retourna. Mais il n’y avait plus personne. Giuditta s’appuya à la rambarde du pont. Ses jambes ne la portaient plus. Elle vit son reflet dans l’eau trouble. Elle sentit que sa vue se voilait sous le coup de l’émotion. Elle regarda encore le papillon qui avait été glissé dans sa poche. Puis elle vit sa main, que l’inconnu avait serrée dans la sienne. Et baisée.

« Mercurio », murmura-t-elle. Et comme si ce nom résumait tout à lui seul, elle répéta : « Mercurio ». L’instant d’après, sans même s’en rendre compte, elle courait vers l’endroit d’où elle était venue, avec dans le cœur un espoir qui l’étreignait comme une souffrance. « Mercurio ! », cria-t-elle. Elle s’étonna de la puissance de son cri. Elle fut tentée de s’arrêter et de se taire, mais au lieu de cela, presque désespérée, elle cria : « Mercurio ! » Et tandis qu’elle courait, elle craignait de l’avoir perdu.

Alors, à l’endroit même où elle s’était éclipsée, la silhouette encapuchonnée reparut.

Giuditta s’immobilisa, comme paralysée.

Mercurio baissa lentement sa capuche. Et lui non plus n’arrivait pas à venir vers elle. « Me voici », dit-il. Mais d’une voix si basse que Giuditta ne pouvait l’entendre.

Ils étaient là, après tant de nuits où ils avaient pensé l’un à l’autre, mais aucun des deux n’était capable de bouger, malgré la force extraordinaire qui les liait et les attirait l’un vers l’autre.

« Il n’y en a pas d’autre », dit-il, toujours trop bas.

Giuditta n’arrivait pas à lire sur ses lèvres, parce que sa vue était brouillée par l’émotion. Alors elle se força à faire un pas. Un seul. Et quand elle se rendit compte qu’elle pouvait en faire un autre, et encore un autre jusqu’à Mercurio, une voix derrière elle dit : « Giuditta, viens ».

Le capitaine Lanzafame arriva vers elle et la prit par le bras. « Viens, c’est l’heure de fermer les portes. Ton père t’attend. »

Giuditta se raidit et ses yeux s’agrandirent.

Lanzafame fit signe à Mercurio de s’en aller.

Mais Mercurio ne voyait que Giuditta.

« Allons-y », dit le capitaine, qui la tira vers le Ghetto où il allait l’enfermer.

Giuditta le suivait, résignée, sans opposer de résistance ni collaborer, sans jamais détacher ses yeux de Mercurio, qui maintenant la suivait, à la même vitesse, laissant intacte la distance qu’ils n’avaient pas réussi à combler.

Giuditta se laissa mener sur le pont et de l’autre côté de la grande porte par Lanzafame. Puis, quand il lui lâcha le bras et ordonna à ses hommes de fermer, elle resta immobile, les yeux plongés dans ceux de Mercurio. Il avait quelque chose de différent, se disait-elle. Puis elle comprit. Le nez. Son nez avait quelque chose de différent qui le faisait davantage ressembler à un homme. Et le rendait plus beau.

Mercurio s’était arrêté à l’entrée du pont. Quand il entendit le bruit sourd des vantaux, il bondit. « Il n’y en a pas d’autre ! », cria-t-il, retrouvant le souffle qui lui avait manqué.

Le capitaine et les gardes se campèrent au milieu du pont pour lui barrer la route.

Dans leur dos, du côté du Ghetto, on entendit la voix de Giuditta. « Pose les mains sur la porte », disait-elle.

Mercurio fixa Lanzafame et les deux gardes en haletant, le regard désespéré.

Alors Lanzafame et les deux gardes, sans qu’il y ait besoin d’un ordre ou d’une parole, baissèrent les yeux et s’écartèrent.

Mercurio avança doucement. Il les dépassa, d’un pas lent. Il atteignit la porte et posa les mains, paumes ouvertes, sur le bois de chêne. « Je suis là, dit-il.

— Je suis là », dit Giuditta de l’autre côté de la porte. Et lentement, à son tour, elle posa les mains ouvertes sur le bois.

« Je te sens, dit Mercurio de l’autre côté.

— Je te sens », fit Giuditta en écho.

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“Je ne verserai plus jamais une seule larme”, s’était juré Benedetta.

Maintenant qu’elle était la maîtresse du prince Contarini, elle avait son argent à disposition.

Elle avait décidé de l’utiliser au mieux.

Et le mieux, selon elle, c’était Reina Bonvicini, connue de tous sous le nom de Reina la magicienne.

« Je vous en prie, entrez, illustrissime Seigneurie », dit une voix de l’autre côté d’un léger rideau bleu nuit richement brodé d’étoiles jaunes.

Benedetta fut saisie par le ton respectueux, autant que par la formule de politesse. Elle se tourna vers la fenêtre de l’antichambre. Elle y vit le reflet d’une jeune femme vêtue d’une robe de soie moirée couleur de châtaigne qui prenait, selon les mouvements de la lumière, des tons orange et rouge chaud. Elle vit les fines dentelles de Burano qui ornaient le décolleté de sa robe, le collier de perles de culture qui donnait de l’éclat à son cou, ses cheveux cuivrés rassemblés en tresses fixées par des épingles, elles aussi de perles. Elle respira son parfum délicat de jasmin mêlé d’essences de bois indiens. En souriant, elle fit une petite révérence amusée à cette figure élégante qui se mirait dans la fenêtre. « Illustrissime Seigneurie », murmura-t-elle.

Puis elle franchit le rideau piqueté d’étoiles.

La pièce où la magicienne recevait ses clients était extraordinaire. Les murs, d’un rouge pompéien, étaient ornés d’un réseau de fins symboles peints à la main. Le long des murs, des étagères ouvertes supportaient des cristaux, des amulettes, des candélabres aux bougies anthropomorphes, des crânes d’animaux, des pattes de lapin et des racines. Une rangée de bocaux de verre montrait des graines, des fleurs séchées, de petites pierres brillantes, de la myrrhe et de l’encens, des serpents et lézards morts, des yeux de verre, des insectes, des coquillages. Des cordes aussi, des plus épaisses aux plus fines, nouées de toutes sortes de manières. Dans un coin, sur un pupitre, un gros livre avec des symboles astrologiques et les orbites des planètes. Par terre, des tapis orientaux superposés, poussiéreux et recouverts de poils. Et deux grands chats angora, l’un gris et l’autre blanc, dont les queues vaporeuses ondulèrent lentement à l’entrée de Benedetta comme des algues au fond des abysses.

« Les gens les regardent avec suspicion parce qu’ils les croient au service de mon pouvoir, dit Reina la magicienne quand elle se leva pour venir à sa rencontre. Mais ils sont simplement là pour manger les souris, illustrissime Seigneurie », ajouta-t-elle en s’inclinant.

Benedetta était surprise. Elle s’attendait à une vieille femme difforme, ou sans dents, avec un grand nez. Or la magicienne était grande, mince, plaisante, avec de longs cheveux noirs teints lâchés sur les épaules, et habillée comme un homme, à l’orientale, avec de larges pantalons de soie orange serrés à la cheville et une tunique au-dessus du genou, violette et noire, boutonnée jusqu’au col. Ses yeux étaient lourdement maquillés et elle portait aux poignets de lourds bracelets de cuivre munis de clochettes qui tintaient à chacun de ses mouvements.

« Je veux que vous me fassiez… », commença aussitôt Benedetta.

La magicienne leva la main pour l’interrompre. « D’abord, asseyez-vous, illustrissime Seigneurie », dit-elle en lui désignant, dans un coin de la pièce, un canapé bas en cuir au-dessus duquel pendait une mousseline claire. Près du divan était allumée une lampe à deux bras qui représentait un Maure. Devant, une petite table basse ronde laquée de noir avec des symboles magiques dorés. Et une natte de chanvre usée, toute simple, pliée en deux.

Benedetta s’installa sur le divan.

La magicienne s’assit sur la vieille natte, croisant les jambes en un mouvement harmonieux, comme un serpent qui s’enroule lentement sur le sol. Elle fit claquer ses doigts aux ongles soignés.

Aussitôt un jeune homme musculeux entra dans la pièce, les yeux baissés, et posa sur la petite table un plateau contenant deux tasses chaudes et fumantes.

La magicienne claqua de nouveau des doigts et le jeune homme disparut en silence, les yeux baissés, comme il était arrivé.

« Buvez, dit Reina.

— Je n’ai pas soif », répondit Benedetta.

La magicienne sourit. « Ce n’est pa


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s pour vous désaltérer.

— Et pourquoi, alors ?

— Pour nous permettre de mieux parler. » La magicienne prit une tasse et but une gorgée.

Benedetta fixait la sienne avec suspicion.

La magicienne reposa sa tasse, prit celle de Benedetta et en but une gorgée. « Ayez confiance, illustrissime Seigneurie. »

Benedetta prit la tasse, humant le liquide laiteux qu’elle contenait. L’arôme était épicé, piquant, agréable. Elle but une gorgée. Il y avait une amertume, qu’on ne sentait pas sur la langue mais dans la gorge. Elle fit une grimace et voulut reposer la tasse, quand la main de la magicienne l’arrêta avec délicatesse et fermeté.

« On ne le boit pas pour son bon goût », lui dit-elle.

Benedetta eut l’impression que sa voix arrivait de plus loin tout en étant plus puissante. Elle but une autre gorgée. La sentit moins amère, et encore moins la troisième. À la quatrième, elle s’aperçut que sa gorge était devenue insensible. Il lui sembla même qu’elle avait gonflé. Elle porta la main à son cou. Mais elle ne se sentait pas inquiète.

Reina la regardait avec attention. Elle buvait aussi.

Benedetta ressentit soudain un grand calme, comme si elle était détachée de ce qui l’entourait. Son champ de vision s’était rétréci. Au centre, elle voyait parfaitement, peut-être même mieux qu’en temps normal. Les couleurs étaient vives, les ombres bien découpées, les formes rondes et pleines. Mais au-delà, les choses devenaient floues, se confondaient les unes aux autres, semblaient plongées dans un liquide huileux. Elle tourna la tête d’un geste brusque, à droite puis à gauche.

« Maintenant vous pouvez voir ce que vous voulez vraiment, de tout votre être, dit la magicienne. Ce qui est au centre de votre être, ce qui fonde votre nature. »

La voix de la femme arrivait par vagues aux oreilles de Benedetta. Et les vagues mettaient en évidence certaines de ses paroles, laissant les autres à l’arrière-plan. Ce qui l’intéressait le plus émergeait, tandis que le reste se noyait. Elle n’était ni effrayée ni confuse. Au contraire, particulièrement consciente d’elle-même.

« Les gens viennent me demander toutes sortes de choses, commença la magicienne. Mais bien peu savent ce qu’ils veulent vraiment. La plupart demandent ce qu’ils croient vouloir. Ils demandent ce que les conventions, la société, l’Église leur a imposé. Ils demandent ce que l’honneur exige, ce que la tradition transmet, ce à quoi la famille s’attend. Ils demandent avec la voix de celui qu’ils voudraient être, mais qu’ils ne sont pas. »

Benedetta sentait que les paroles de la magicienne entraient en elle par absorption, comme si son corps était une éponge.

« Les sentiments sont secrets et complexes, continua la magicienne. Encore plus que le réseau des canaux de notre mystérieuse cité flottante. Vous comprenez, n’est-ce pas ? »

Benedetta acquiesça. Ses paupières se fermaient un peu.

« À présent, illustrissime Seigneurie, voulez-vous me dire comment vous vous appelez, s’il vous plaît ?

— Bene… detta…

— Et en réalité vous vous appelez exactement comme vous l’avez prononcé. Vous êtes une femme “bien dite”.

Benedetta sourit, béate.

« Maintenant, voulez-vous me dire aussi la raison pour laquelle vous m’avez cherchée, par l’intermédiaire de votre noble et puissant protecteur, dont je suis et serai toujours l’humble servante ? »

Benedetta pensa à la raison qui l’avait amenée. « Je ne verserai plus jamais une seule larme », dit-elle tout haut.

La magicienne ne parla pas. Elle se contenta de la regarder intensément.

« Je ne verserai plus jamais une seule larme », répéta Benedetta. La phrase résonna en elle, rebondissant d’une paroi à l’autre de son corps. Puis, tout à coup, elle sentit qu’elle était expulsée. Elle eut peur de se retrouver vide, sans rien à l’intérieur. Elle fixa Reina, la bouche et les yeux grands ouverts, comme si elle cherchait de l’aide.

« N’ayez pas peur, Benedetta, dit-elle aussitôt. C’était quelque chose qui ne vous appartenait pas. Fermez les yeux et écoutez mieux. Que voulez-vous de moi ? Ou plutôt, que voulez-vous pour vous ? »

Benedetta ferma les yeux. Elle entendit un grand bourdonnement, semblable au son du noir dans lequel elle venait de plonger. Puis arriva une tache de couleur. Rouge, palpitante. “Cœur”, pensa-t-elle. Elle sentit battre son propre cœur. Calme, régulier. Elle comprit que son cœur ne lui demandait rien. Le cœur en effet disparut. Elle ne savait pas si elle verserait de nouveau des larmes ou pas, mais ce n’était pas ce qui l’intéressait. La souffrance ne l’effrayait pas. “La souffrance, tu sais ce que c’est”, se dit-elle. Alors elle replongea dans l’obscurité et dans la musique bourdonnante qui résonnait en elle. Dans cette obscurité commença à s’agiter, ondoyant telle une colonne de fumée dense et lourde, un serpent jaune informe, sinueux, qui se divisa en autant de bras de fumée colorant la totalité du noir. “Jaune”, pensa-t-elle. Elle eut la sensation d’avoir trouvé ce qu’elle cherchait.

Elle ouvrit les yeux et regarda la magicienne. Sa vue s’était éclaircie. Son esprit était léger. « Jaune, lui dit-elle.

— Bile, fit la magicienne, en acquiesçant.

— Juive, dit Benedetta.

— À présent, vous savez ce que vous voulez pour vous ?

— Oui, dit Benedetta.

— Quoi ?

— Malheur. Solitude. Désespoir. Faillite. Séparation. »

La magicienne eut un sourire mélancolique. « Beaucoup viennent ici en croyant qu’ils cherchent l’amour, dit-elle doucement. Et découvrent que c’est la haine qui les nourrit.

— Malheur, solitude, désespoir, faillite, séparation… », répéta Benedetta, scandant ses malédictions.

Reina acquiesça. « Construction et destruction. Amour et haine. Notre nature tout entière est là, dans cette croisée des chemins : de ce côté, ou de l’autre. Il n’y a pas de troisième voie.

— Destruction », dit Benedetta.

La magicienne la regarda. « Écoutez-moi bien. Vous devez savoir ce que vous êtes en train de choisir…

— Destruction », dit Benedetta encore plus fort.

Reina la magicienne acquiesça. Elle avait une lueur de chagrin dans le regard. Elle prit une inspiration et recommença à parler. « L’amour nourrit et engraisse. La haine consume et creuse. L’amour enrichit, la haine soustrait. Vous comprenez, Benedetta ?

— Destruction, répéta Benedetta pour la troisième fois, d’une voix décidée, basse et rauque.

— L’amour réchauffe, continua la magicienne. La haine glace. »

Benedetta la fixa sans hésitation ni faiblesse.

« Vous avez choisi, dit alors Reina. Je suis à votre service, mais je ne suis ni votre mal ni votre bien. Ce que je fais, je le fais par votre volonté, et les conséquences ne retomberont pas sur moi. Amen. Dites amen, Benedetta.

— Amen.

— Tout le mal qui est souhaité, un jour ou l’autre, nous revient. Qu’il ne revienne pas sur moi mais sur la personne qui l’a souhaité. C’est clair, Benedetta ?

— Ça ne m’intéresse pas.

— Dites amen.

— Amen.

— J’aurais besoin que vous m’apportiez quelque chose de cette personne. Les cheveux sont l’instrument le plus efficace. Mais un vêtement pourra suffire.

— Vous aurez des cheveux.

— Maintenant, vous êtes prête. Si vous voulez poursuivre, levez-vous et fermez les yeux », dit Reina la magicienne, qui se mit elle-même debout.

Benedetta se leva et ferma les yeux.

La magicienne lui posa une main sur le front et l’autre sur la poitrine, sous le sternum. « De qui voulez-vous la destruction, Benedetta ? Dites son nom, en présence des esprits qui seront vos alliés et que j’invoque. Dites-le !

— Giuditta da Negroponte.

— Qu’il en soit ainsi. »

47

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L’aube était encore loin quand Mercurio se leva. Il n’avait pas beaucoup dormi et n’avait cessé de penser à Giuditta. Il était fatigué, excité et effrayé. Mais il était sûr que tout se passerait bien à l’Arsenal. Rien ne pouvait lui arriver. La vie lui souriait.

Giuditta et lui s’étaient parlé, la veille au soir, se répétait-il à l’infini. Ils s’en étaient dit bien plus que Mercurio n’aurait jamais espéré. Peu de mots, mais si importants et si intenses qu’ils contenaient tous leurs sentiments. S’il avait raconté qu’ils s’étaient touchés  à travers une porte, on l’aurait pris pour un fou. Pourtant, pour Mercurio — et il savait que pour elle c’était pareil — ils s’étaient vraiment touchés. Main contre main.

Il était sûr — il hésita à formuler cette pensée, tant elle était énorme, exaltante — que Giuditta éprouvait exactement pour lui ce qu’il éprouvait pour elle. Ils étaient liés. Ils étaient devenus une seule et même chose.

Pour cette raison, il savait que rien ne pourrait lui arriver ce jour-là à l’Arsenal. Il n’allait pas mourir.

Parce que ce n’était pas son destin, tout simplement.

Son destin était de couronner son amour avec Giuditta.

Il se rinça le visage dans la cuvette d’eau, prit les vêtements de l’arsenalier et commença à les enfiler avec une lenteur rituelle, comme si ces mouvements étudiés l’aidaient à entrer dans le rôle. Quand il eut enfilé la tunique, il serra instinctivement le bras gauche contre sa poitrine pour cacher la déchirure du tissu, et baissa les yeux pour vérifier l’effet produit. On ne voyait rien. Il fit deux ou trois pas, pour essayer de marcher le bras contre le torse. Cela ne faisait pas naturel. Alors il en fit deux autres, en le bougeant juste un peu, et s’assura que la déchirure ne devenait pas trop évidente. Or elle ne se voyait même pas. C’était bizarre. Il leva le bras.

La déchirure avait disparu.

Anna l’avait recousue.

Mercurio rit.

Il commença à se maquiller. Il prit une touffe épaisse de crins coupée la veille à la queue d’un cheval. Il en prit quelques-uns et posa les autres sur le lit. Puis il plongea le bout de ses doigts dans une écuelle remplie de résine, recueillie en incisant profondément le tronc d’un sapin. Il en tartina ses cheveux du bout des doigts à la hauteur des oreilles et à l’arrière de sa tête, juste sous la ligne du bonnet de l’arsenalier. Alors, par petites mèches, il colla les poils de la queue de cheval à ses propres cheveux. Rapidement, sa chevelure devint longue et fournie. Il se la noua d’un ruban rouge, très voyant. Quiconque le regarderait serait d’abord distrait par ce détail, et ne prêterait pas attention à sa physionomie. Puis il se passa de la résine sous le nez et y colla d’autres crins, qu’il coupa à la bonne mesure. Il avait une moustache, à présent. Et comme touche finale, il se colla d’autres poils sur les sourcils, les faisant devenir épais et presque réunis au centre. Ces quelques éléments, il le savait, suffisaient à le transformer en une autre personne, et l’arsenalier à qui il avait dérobé ses vêtements aurait bien du mal à le reconnaître, d’autant qu’il n’avait sûrement pas l’intention de se signaler.

Satisfait, il descendit l’escalier sans bruit pour ne pas réveiller Anna et se dirigea vers la porte sur la pointe des pieds.

« Viens manger », dit la voix d’Anna dans la cuisine.

Mercurio s’arrêta, la main sur la clenche.

« Il fait froid et la journée va être longue », ajouta Anna.

Mercurio retira sa main et vint dans la cuisine. Il avait honte de se montrer déguisé et maquillé en arsenalier.

Anna éclata de rire. « Tu es vraiment très fort. »

Le déjeuner était sur la table. Mercurio s’assit et commença à manger. « Qu’est-ce que tu fais déjà debout ? », lui demanda-t-il.

Elle le regarda et sourit. « Ce n’est pas seulement pour toi, espèce de grand vaniteux, lui répondit-elle. J’ai trouvé un travail.

— Quel travail ? », demanda-t-il tout étonné, la bouche pleine.

Anna enfila un long manteau de futaine fourré de peau d’écureuil. « Il faut préparer une réception chez un noble qui n’a pas le nécessaire. Il prend des domestiques pour quelques mois. On y fait de tout, mais il faut d’abord nettoyer le palais. C’est une vraie porcherie.

— Quel besoin as-tu de travailler ? fit Mercurio. Nous avons bien assez d’argent.

— Cet argent, c’est le tien. Garde-le. Tu as un rêve ambitieux. Moi, je suis capable de me débrouiller toute seule… » Anna le regarda avec amour. « Et c’est grâce à toi. Tu m’as redonné la force d’y arriver.

— Mais je ne suis pas d’acc… »

Anna l’interrompit d’un geste. « J’en ai besoin pour moi, dit-elle.

— Oui, mais…

— Écoute, tête de mule. » Anna vint près de lui. « Imagine combien ce serait important pour moi de te donner même un demi-sol pour ton projet. » Elle le regarda dans les yeux, avec son franc sourire. « Tu le comprends, ça ? »

Mercurio hocha la tête.

Anna le baisa au front. « Maintenant laisse-moi partir, parce que c’est long pour arriver jusqu’à Venise.

— À Venise ? dit Mercurio en souriant. Alors, ça n’est pas long du tout. » Il la prit par la main. « Viens, lui dit-il en l’entraînant vers la porte.

— Attends… » Anna lui tendit un panier d’osier. Mercurio la regarda sans comprendre.

« Tu ne sais donc pas que tous les arsenaliers apportent leur déjeuner ? »

Mercurio ouvrit le panier. À l’intérieur, une miche de pain enveloppée dans un morceau de lin, deux grosses tranches de lard, deux oignons.

Sur le seuil, Anna lui couvrit les épaules d’un manteau noir, ample et long. « Ne bouge pas. Pas la peine de te faire voir à tout le monde habillé en arsenalier », lui dit-elle avec rudesse en lui nouant le lacet sur le devant. « C’est ça, la bêtise que tu t’apprêtes à faire ? », ajouta-t-elle.

Mercurio acquiesça et baissa les yeux.

Anna lui prit la tête entre ses mains gercées et l’attira à elle. « L’archange Michel est avec toi. Il ne peut rien t’arriver. Mais fais attention quand même. Ne commets pas d’imprudences. »

Ils prirent la direction du quai aux poissons. Mercurio lui montra Battista qui attendait à bord de la Zitella, avec Tonio et Berto déjà assis sur le banc, les rames à la main.

« Bonjour Battista, dit Anna.

— Bonjour Anna, répondit le pêcheur, gêné, qui eut du mal à reconnaître Mercurio maquillé et en resta bouche bée.

— Alors, c’est vous, le compère de Mercurio… dit Anna.

— Compère ? fit Battista, la voix tremblante.

— Allez, je plaisante ! », dit Anna en riant. Puis elle regarda vers Tonio et Berto, qui fixaient Mercurio, étonnés et amusés. « Bonjour, les gars. Votre mère va mieux ? Cette vilaine toux lui a passé ?

— Oui », bafouilla Tonio la tête basse, gêné lui aussi.

Anna allait de nouveau parler quand Mercurio la poussa à bord. « Maintenant tu vas voir qu’il ne faut pas longtemps pour être à Venise », lui dit-il. Puis il s’adressa à Tonio et Berto : « Faisons siffler le vent dans les cheveux de ma mère ».

Anna eut un coup au cœur et sa gorge se noua.

Puis les rames commencèrent à gémir sous la poussée puissante des bras des deux frères.

Il y avait bien longtemps qu’Anna n’avait été aussi heureuse. Elle se souvint qu’après la mort de son mari elle avait cru qu’elle ne le serait plus jamais. Elle regarda Mercurio et, croisant son regard, lui dit : « Merci.

— Hein ? », fit Mercurio.

Anna haussa les épaules. « Rien. » Ce garçon était vraiment spécial, capable d’une générosité sans bornes, même si personne ne lui avait jamais rien appris. Elle le regarda un instant encore avec amour puis s’abandonna à la sensation du vent dans ses cheveux.

Bientôt ils pénétrèrent dans le rio della Maddalena et, peu avant d’arriver au campo , accostèrent au sotoportego delle Colonette.

Mercurio descendit et aida Anna.

Elle lui montra une entrée sombre, mal entretenue. « C’est là que je travaille.

— Tu es sûre qu’ils ont assez d’argent pour te payer ? fit Mercurio.

— Oui. Ces nobles déchus sont bizarres… j’ai pensé la même chose mais la cuisinière, qui travaille là depuis des années, m’a expliqué que pour ce genre de réception le maître paie toujours. Il ne veut pas qu’on dise de lui qu’il n’a pas d’argent. Je ne comprends pas tout, mais la cuisinière m’a dit que quand le maître veut faire des affaires, il doit prouver qu’il a la bourse pleine. Et que fait-il ? Quelque chose qui selon moi est une folie : il fait remettre son palais à neuf, puis il s’endette jusqu’au cou pour acheter de l’argenterie, des tableaux, des tapisseries, des tapis, des livrées pour les serviteurs et tout ce qui peut servir à le faire passer pour riche, alors qu’il ne l’est pas. Il donne sa réception, organise un banquet digne de ce nom, conclut son affaire et revend tout ce qu’il a acheté en essayant de rembourser ses dettes. Dis-moi, est-ce que ce n’est pas une folie ? »

Mercurio regardait le palais, sans rien dire, l’œil distrait.

« Tu m’entends ? dit Anna.

— Quoi ?

— À quoi tu penses ? »

Mercurio eut un vague sourire. « Rien, une idée…

— Quelle idée ? »

Mercurio haussa les épaules. « Rien.

— Parfois j’ai l’impression que tu es un homme, lui dit Anna.

— Mais je suis un homme !

— Oui, bien sûr, dit Anna avec un sourire. Maintenant je vais travailler, mais toi, mon enfant, ne grandis pas trop vite. S’il te plaît, fais attention à toi », dit-elle en se dirigeant vers la petite porte du palais.

Le pêcheur rougit.

« Alors ? demanda Tonio quand elle eut disparu. On y va ? »

Tous, l’air sérieux, regardaient Mercurio.

« On y va », répondit-il solennellement en remontant à bord.

Personne ne dit un mot pendant tout le trajet. La tension était palpable. L’humeur n’était pas à la plaisanterie.

Ils accostèrent sur la riva degli Schiavoni, mais en s’enfonçant un peu dans un rio  latéral discret. Mercurio se leva pour débarquer. Il se tourna vers Battista et les deux frères. « Comment je reconnais un grand cacatois de toile d’Olona ? demanda-t-il, le souffle court.

— Le grand cacatois est la voile la plus petite du grand mât. Celle qui est placée le plus haut, expliqua Tonio. Et toutes les voiles de… de l’Arsenal, si c’est de ça qu’on parle, sont en toile d’Olona. »

Mercurio acquiesça. Il bondit sur la fondamenta . Puis, d’un geste sec, il dénoua son manteau et le lança à bord de la Zitella. « Je n’en ai plus besoin pour l’instant. Gardez-le.

— C’est de la folie… », dit Battista, avec un tressaillement en voyant la tenue d’arsenalier. Puis, Berto, de sa voix caverneuse, éclata d’un rire sonore. « Montre-leur qui tu es, mon gars ! s’exclama-t-il. On t’attendra au rio della Tana. »

Battista hochait la tête, effrayé.

« Au rio della Tana, dit Tonio. Le meilleur moment, c’est quand ils rentrent tous chez eux, vers le coucher du soleil. Ils sont pressés et ils feront moins attention à toi. »

Un silence épais descendit.

Battista continuait de hocher la tête.

Mercurio le regarda. « Vous y serez ?

— C’est de la folie… répéta le pêcheur.

— Tu y seras ? »

Battista leva les yeux et fit signe que oui.

Au même moment retentit dans l’air l’écho vibrant de la Marangona, qui marquait le début de la journée pour tous les Vénitiens.

« Je dois y aller », dit Mercurio. Il leur tourna le dos et partit vers la vaste cour devant le Paradis.

“Quel nom stupide”, se dit Mercurio en regardant les trois immenses bâtiments qui abritaient près de deux mille travailleurs avec leur famille.

L’un après l’autre, puis de plus en plus nombreux, les arsenaliers, jeunes et vieux, leur panier de déjeuner en bandoulière, se mirent en route en silence vers les remparts de l’Arsenal, dans la clarté obscure d’une aube sans soleil. Personne ne parlait. Il faisait froid et tous avaient sommeil. Les calli  résonnaient du piétinement de leurs pas.

Mercurio rentra la tête dans les épaules, descendit son bonnet sur son front et se mêla à la foule des ouvriers. Les calli  étaient remplies de monde. Ceux qui étaient au centre étaient poussés dans tous les sens, les autres, sur les côtés, se bousculaient contre les murs des maisons. Impossible de s’arrêter, de changer de direction. Mercurio se dit qu’il était une goutte d’eau dans un torrent. Il passerait totalement inaperçu.

À proximité de l’entrée de l’Arsenal, le flot s’arrêta presque. On avançait doucement, un pas, puis on s’arrêtait, un autre pas, et de nouveau on s’arrêtait. Il commença à avoir peur. Y avait-il des contrôles ? Des papiers à présenter ? Que se passait-il ? Il se mit sur la pointe des pieds, essayant de voir plus loin, mais ne discerna rien.

À côté de lui, un arsenalier bâilla. « Quelle connerie le premier tour », lui dit-il.

Mercurio acquiesça. « Ouais…

— Mais qu’ils fassent une autre entrée, je dirais, moi… continua l’arsenalier. Tu crois pas ? Quand je pense que tous les matins faut qu’on reste là à piétiner comme du bétail parce que la porte est trop étroite pour qu’on y passe tous. » Il souffla. « Tu sais quoi ? Si un de ceux qui décident et qui font les lois vivait la vie des gens normaux, les choses marcheraient mieux. Tu crois pas ? Si tous les matins ils faisaient la queue comme nous, au milieu d’autres centaines d’arsenaliers, ils élargiraient la porte ou ils feraient une deuxième entrée.

— Eh, ouais… » dit Mercurio, qui serra les poings en signe de victoire, discrètement. Le ralentissement était dû au nombre extraordinaire d’ouvriers, pas à des contrôles.

Pourtant, en passant sous le grand arc de la Porte de Terre, il sentit son cœur cogner dans ses oreilles, comme un tambour affolé. Une goutte de sueur lui coula le long de la tempe, malgré le froid. Il baissa la tête et essaya de contrôler sa respiration. Il retint ses jambes, qui auraient voulu se mettre à courir pour s’enfuir.

“Pense à Giuditta, se dit-il. Il ne peut rien t’arriver.”

Les gardes ne le regardèrent même pas. Il n’était qu’un parmi tant d’autres. Un arsenalier quelconque parmi des arsenaliers quelconques. Mercurio rit intérieurement. Et tandis qu’il s’éloignait, il se dit que les Vénitiens étaient de sacrés prétentieux. Ils se vantaient de leurs extraordinaires mesures de sécurité mais en réalité n’importe qui pouvait entrer dans l’Arsenal. Facilement, même.

« Eh, toi, où tu vas ? », dit une voix dans son dos.

Mercurio se raidit. “Tu t’es porté malheur tout seul, espèce d’idiot”, se maudit-il. Il ne se retourna pas et continua à marcher, sans accélérer le pas.

« Toi, l’imbécile, réponds ! », dit encore la voix, avant qu’une main puissante ne l’attrape par l’épaule.

48

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« Je t’interdis de voir ce garçon ! dit Isacco, devant le déjeuner que sa fille lui avait préparé. Tu t’es donnée en spectacle ! Toute la communauté en parle !

— Je me moque bien de ce qu’ils disent », répondit avec fougue Giuditta, qui faillit dire à son père ce qu’on racontait sur lui mais se retint.

« C’est ton peuple, continua Isacco. Et de toute façon, je ne veux pas que tu fréquentes ce garçon…

— Il s’appelle Mercurio, dit-elle avec orgueil.

— Non ! Il s’appelle voleur et escroc, voilà son nom ! s’exclama Isacco. Et par le Saint Béni, je ne t’ai pas emmenée loin de notre île abominable pour te voir finir comme… » Il s’interrompit, devint tout rouge.

« Comme qui ? », dit Giuditta.

Isacco s’agita, prêt à exploser. « Comme ta mère, misère de misère ! » Il resta un instant silencieux, tête baissée sur son écuelle de bouillon, soufflant comme un taureau. « Ta mère n’avait pas le choix. Elle s’était éloignée de la communauté et elle ne pouvait plus prétendre qu’à… eh bien, à quelqu’un comme moi.

— Père… », dit Giuditta en s’approchant, émue.

Isacco l’arrêta d’un geste sec. « Tu ne le verras pas et tu ne le fréquenteras pas, que ce soit clair, répéta-t-il d’une voix ferme. Tu vas te l’enlever de la tête. »

Giuditta s’assit, le dos courbé, les mains sur ses genoux. « Grand-mère me manque », dit-elle doucement.

Isacco la regarda, étonné et soudain mal à l’aise. « Quel rapport ? dit-il.

— Je pourrais lui demander pourquoi j’ai si peur de ce que je ressens… », dit Giuditta dans un chuchotement. Elle leva les yeux sur son père mais les baissa aussitôt. « Je pourrais me confier à elle, elle me prendrait dans ses bras et je serais en sécurité… »

Isacco se sentit perdu. Il regarda autour de lui, comme s’il y avait quelqu’un à qui confier l’affaire. Il souffla, mais sans colère, plutôt inquiet. Il s’éventa le visage, devenu brûlant. Puis, lentement, il se leva et vint prendre Giuditta par les épaules. Il se pencha sur elle, la serra dans ses bras, maladroitement et resta quelques instants immobile, les yeux ébahis. « Mais tu ne peux pas te confier à moi, dit-il trop fort. Pas au sujet de Mercurio, en tout cas. »

Giuditta eut un petit sourire. « Et je ne peux même pas te demander ce que c’est, l’amour ?

— Non ! Bien sûr que non ! s’exclama Isacco.

— Même pas pour savoir ce que tu as ressenti la première fois que tu as vu ma mère ? »

Isacco se rejeta vivement en arrière. « Tu veux m’embobiner ! s’exclama-t-il. Misère de misère, tu veux m’embobiner ! » Il s’écarta et commença à tourner en rond dans la pièce, avec une expression butée. « Ce garçon n’est pas bien pour toi. Un point, c’est tout.

— Pourquoi ?

— Tu me demandes pourquoi un voleur et un escroc ne serait pas bien pour toi ? fit Isacco en écartant les bras. La réponse est simple : parce que c’est un voleur et un escroc ! »

Giuditta le fixa en silence. Puis elle acquiesça doucement et baissa la tête. « Tu as raison.

— Bien sûr que j’ai raison », fit Isacco, sur la défensive, observant sa fille. Cette reddition était surprenante.

« Non, tu as raison. Je ne voudrais surtout pas qu’il soit le père de mes enfants, dit doucement Giuditta, comme si elle réfléchissait à voix haute. Comment un voleur et un escroc pourrait-il être un bon père ?

— Tu veux dire que… puisque moi aussi je suis un… » Isacco tapa du pied sur le sol, avec force. « Ah, les femmes ! Le démon en personne vous a fabriquées ! N’essaie même pas… Assez discuté, tu as compris ce que je voulais dire. Moi, c’est moi, lui c’est lui. On n’est pas pareils. »

Giuditta sourit. Son père changerait d’idée. La veille, elle était allée se coucher avec la certitude que rien de mauvais ne pourrait lui arriver dans la vie. Pas après ce qui s’était passé avec Mercurio. Il y avait longtemps que le destin avait scellé pour eux une promesse. Mais c’était eux-mêmes, ce soir-là, qui l’avaient scellée. Et la vie ne pouvait pas préparer certaines rencontres pour qu’ensuite elles n’adviennent pas. Le monde ne pouvait pas être cruel et stupide au point qu’un tel amour n’y triomphe pas. La vie avait tressé leurs deux destins pour n’en faire qu’un, leurs existences séparées pour qu’elles n’en fassent qu’une. Dorénavant, tout ce qui arriverait ne pourrait être que pour le meilleur.

Elle se tourna vers la nouvelle série de bonnets qu’elle cousait. « Il y a autre chose que je dois te dire… », commença-t-elle.

Isacco, entendant résonner la Marangona, signe que la porte du Ghetto allait s’ouvrir, agita la main. « Il suffit que tu ne regardes pas cet escroc et tu as ma bénédiction, dit-il pour couper court.

— Il s’agit de…

— Je n’ai pas le temps, fit Isacco en jetant son manteau sur ses épaules. La maladie se répand et je ne sais pas comment l’arrêter. » Il ouvrit la porte, vit sa fille contrariée et revint sur ses pas la baiser sur le front. « Nous en parlerons une autre fois… » Il lui prit les mains. « Mais qu’est-ce que tu as fait à tes doigts ? »

Giuditta se dégagea. Elle avait les doigts rouges et abîmés par les aiguilles. « Je fais de la couture…

— Ah, c’est pour ça… » Son regard tomba sur le tas de bonnets jaunes pliés sur le tabouret à côté de la table. Il les montra, distraitement. « Ces bonnets ? Mais combien tu en as ?

— C’est de ça que je voulais te parler…

— Pas maintenant, ma chérie. » Il la baisa de nouveau sur le front et sortit.

Giuditta soupira et s’assit, le regard dans le vide. Sa main alla instinctivement au papillon que Mercurio lui avait offert et qu’elle gardait sur son plan de travail. Elle sourit. Tout s’arrangerait. Tout tournerait pour le mieux. Elle regarda ses bonnets. Les choses changeaient déjà. Toutes les femmes de la communauté voulaient une de ses créations. Ottavia en avait même vendu sous le manteau à trois riches chrétiennes. C’était une aventure excitante, et rémunératrice.

Elle tendit le bras vers un bonnet à terminer. L’aiguille et le fil étaient piqués sur le revers. Tirant l’aiguille, elle commença à coudre et fit une grimace. Ses doigts lui faisaient vraiment mal. Si Mercurio les avait vus, il les aurait trouvés vilains. “Non, se dit-elle. Il les couvrirait de baisers.” Elle sourit. Puis, s’abandonnant à cette pensée, elle se mit à rire. Dans le silence de la maison, son rire résonna avec gaieté, comme l’eau d’un torrent d’été sur les pierres.

« À te voir ainsi, on croirait que tu es moitié folle, fit une voix sur le seuil. Alors qu’en fait, tu es peut-être simplement heureuse. »

Giuditta se retourna. « Ottavia ! s’exclama-t-elle.

— Tu ne fermes jamais ta porte ? », dit celle-ci en entrant.

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>Giuditta lui sourit et reprit son aiguille.

« Arrête, lui dit Ottavia. Regarde-moi ces doigts. » Elle secoua la tête. « On fait de bonnes affaires, mais tu ne peux pas continuer comme ça. D’ailleurs les commandes augmentent… »

Giuditta posa son aiguille. Elle avait le visage fatigué, les traits tirés. Elle caressa les ailes du papillon en filigrane d’argent.

« Si tu tombes malade, adieu les affaires », continua Ottavia. Elle sourit, mais on voyait à son regard qu’elle ne plaisantait pas. « Et ce n’est pas ton père qui pourrait te soigner. Il n’est jamais là. »

Giuditta leva les yeux sur son amie. « Mon père s’occupe de choses très sérieuses. Il n’a pas de temps pour ces bêtises. »

Ottavia alla à la fenêtre. Elle regarda en bas sur le campo  et prit une longue inspiration, cherchant les mots justes. « La communauté n’est pas aussi convaincue que ce sont des choses… sérieuses. »

Giuditta se raidit. « Mon père fait son devoir de médecin, dit-elle, sur la défensive.

— La communauté pense que les patientes dont s’occupe ton père ne sont pas… convenables.

— La communauté, la communauté…, souffla Giuditta. Tu sais ce que je me dis parfois ? Les chrétiens nous ont peut-être enfermés dans une cage pour la nuit. Mais la communauté, elle, nous enferme…

— Tais-toi, Giuditta, l’interrompit Ottavia. On finit par exprimer des pensées dangereuses, à dire tout ce qui nous passe par la tête. Arrêtons cette conversation, d’accord ? »

Giuditta ne répliqua pas et reprit sa couture.

Ottavia posa la main sur les siennes, avec tendresse. « Inutile de coudre avec ces doigts-là. Tu finirais par faire des taches rouges sur le tissu. » Elle sourit. « Il faut que ce soit jaune, tu te souviens ? Pas rouge. »

Giuditta la regardait, encore contrariée.

« Et tu es vilaine avec ces sourcils froncés, lui fit Ottavia. On ne te l’a jamais dit ? »

Giuditta dégagea ses mains. Elle regarda Ottavia, et son front peu à peu se détendit. Elle aurait pu penser à elle comme à une mère. C’est peut-être le rôle qu’Ottavia voulait jouer pour elle, elle n’avait pas eu d’enfant avec son mari. Mais Giuditta n’avait pas besoin d’une mère, même si elle n’en avait jamais eue. « Veux-tu être mon amie ? », lui demanda-t-elle brusquement.

Ottavia pencha la tête sur le côté, surprise. « Mais je suis  ton amie.

— Vraiment ?

— Oui. Bien sûr. »

Giuditta serra la main d’Ottavia. « Moi, je suis fière de mon père. Ce qu’il fait est très important », dit-elle en la fixant dans les yeux.

Ottavia lui rendit son regard. Puis, lentement, elle acquiesça. « Je ne suis pas une femme courageuse. Je suis rusée, intelligente, bonne en affaires… mais pour certaines choses je n’arrive pas toujours à penser par moi-même.

— Je ne veux pas que la communauté nous sépare, dit Giuditta.

— Tu as raison.

— Alors, qu’est-ce qu’on fait ? demanda Giuditta avec un sourire.

— C’est-à-dire ?

— C’est toi qui es rusée, intelligente et bonne en affaires, non ? Comment allons-nous le résoudre, ce problème des bonnets ? », dit Giuditta en riant.

Ottavia la prit dans ses bras. « J’y ai déjà réfléchi.

— Dis-moi.

— Nous nous ferons aider par les femmes. Nous les ferons travailler. Et nous les paierons avec un pourcentage à la pièce, dit Ottavia.

— Et les maris, que diront-ils ? Que dira la communauté ?

— Ça, on y réfléchira, ne me donne pas des sueurs froides, répondit Ottavia en ouvrant grand les yeux. D’ailleurs, c’est toi qui t’en occuperas. Je suis celle qui est rusée, intelligente et bonne en affaires, mais la courageuse, la rebelle, c’est toi. »

Giuditta éclata de rire. « Alors nous ferons des bonnets de toutes les couleurs, pas seulement jaunes pour les Juifs. »

Ottavia porta les mains à ses lèvres. « Tu es devenue folle ? Nous ne pouvons pas vendre aux chrétiens ! Les trois que j’ai vendus, c’était comme ça, parce qu’elles me l’avaient demandé, mais se mettre en affaires pour de bon, c’est une chose sérieuse. »

Giuditta sourit. « J’y ai réfléchi. Les chrétiens ne nous permettent de faire que trois métiers. Lesquels ? »

Ottavia hocha la tête. « Tu le sais très bien…

— Lesquels ?

— Prêteur sur gage… commença Ottavia, hésitante.

— Et puis ?

— Médecin…

— Et ?

— Fripier.

Giuditta sourit, satisfaite. « Fripier, exactement ! Et que font les fripiers ?

— Ils vendent des vêtements d’occasion. Mais je ne comprends pas…

— Est-ce qu’ils peuvent vendre ce bonnet-là à une chrétienne ? l’interrompit Giuditta en agitant un bonnet tout juste terminé.

— Non ! Bien sûr que non !

— Pourquoi ?

— Oh, ma chérie ! Parce que c’est un bonnet neuf et que…

— Attends. » Elle prit l’aiguille, se piqua le bout de l’index et appuya pour faire sortir une grosse goutte de sang. « Regarde, Ottavia », dit-elle, et elle posa le bout du doigt sur la bande intérieure du bonnet. Le tissu se tacha de rouge.

« Qu’est-ce que tu fais ?

— Tu trouves encore qu’il a l’air neuf, ce bonnet ? Ou c’est un bonnet d’occasion ? »

Ottavia resta bouche bée. « Tu es un vrai démon, Giuditta da Negroponte ! s’exclama-t-elle, éclatant de rire.

— Et je veux faire des robes, Ottavia ! Des robes qui iront avec les bonnets, continua Giuditta, les yeux enflammés par la passion. Il y a si longtemps que j’y pense. Si nous sommes obligés d’avoir des bonnets jaunes, nous assortirons nos robes à nos bonnets, comme les personnes libres, mais dans l’autre sens. »

Son amie la regardait avec admiration et acquiesçait. « Nous pourrions gagner plus d’argent que nos hommes, tu le sais, ça ?

— Non, je ne suis pas bonne pour les calculs.

— Ça pourrait d’ailleurs poser plus de problèmes que le fait de travailler comme eux, dit Ottavia, pensive.

— Mon père se rangera à nos côtés, déclara Giuditta.

— Bien, nous y réfléchirons, dit Ottavia en souriant, quoiqu’elle fût effrayée par ce qu’elle venait d’entrevoir. Nous y réfléchirons…

— Il faut trouver un nom pour notre entreprise, dit Giuditta, tout excitée.

— Quel nom ? Giuditta la fripière ? Ou Giuditta et Ottavia, les fripières du Ghetto ? »

Giuditta prit le papillon en filigrane d’argent de Mercurio et le lui montra.

« Papillon ? fit Ottavia. C’est moche. »

Giuditta rit, amusée. « Mon île était gouvernée autrefois par les Vénitiens et aujourd’hui par les Turcs. Mais la population est grecque. C’est un peuple ancien et noble. Sais-tu que le papillon, dans leur mythologie, représente l’âme ? Et sais-tu comment les Grecs appellent l’âme ?

— Non.

— Mais si, tu le sais. Tout le monde le sait, dit Giuditta en riant.

— Non, vraiment…

— Psyché.

— Psyché ?

— Exactement. Notre entreprise s’appellera Psyché.

— Psyché ?

— Cesse de toujours tout répéter. »

Ottavia hocha la tête. Elle regarda avec plus d’intérêt le papillon en filigrane. « Qui t’a offert ça ?

— Quelqu’un », répondit Giuditta en rougissant.

Ottavia sourit. « À voir comme tu es devenue écarlate, ça ne risque pas d’être une femme ou un vieux décati. »

Giuditta haussa les épaules.

« Ce n’est pas par hasard… le garçon de la porte ? »

Giuditta ne répondit pas.

« Il n’est pas juif, dit Ottavia. Voilà une autre chose dont parle la communauté. »

Giuditta baissa les yeux.

Ottavia soupira. « Bon. Ou plutôt, pas bon. Pas bon du tout. » Elle désigna de nouveau le papillon. « Et cette chose-là, ce serait ton âme ou la sienne ? »

Giuditta caressa les ailes du papillon. « La nôtre… dit-elle doucement.

— La nôtre ?  Ottavia leva les yeux au ciel, hochant la tête. Oh, alors ce n’est vraiment pas bon du tout. Nous sommes officiellement en train de nous jeter dans un océan de problèmes. » Elle soupira de nouveau. « Eh bien, d’accord. Mettons-nous au travail. Une chose à la fois. Maintenant je vais devoir trouver des couturières. Et toi, réfléchis aux modèles de robe. » Elle se dirigea vers la porte. « Ou plutôt, non. Viens avec moi. S’ils doivent nous lapider, qu’ils le fassent au moins quand nous sommes ensemble. »

Giuditta rit, se leva, glissa le papillon dans sa poche, jeta sur ses épaules son lourd manteau de laine bouillie et se prépara à sortir de l’appartement. « Je dois acheter des tissus, dit-elle en descendant l’escalier.

— Tu devrais t’acheter une nouvelle cervelle, ma fille, répliqua Ottavia. Et en prendre une aussi pour moi. On n’est pas normales, tu sais ? On est en train de faire une vraie folie.

— Oui, répondit Giuditta en riant.

— Misère de misère ! », s’exclama Ottavia en sortant sous les arcades. Apercevant son mari, elle lui dit : « Messire Monnaie, donne-moi un tron [18] d’or. J’ai une folie à faire. »

Son mari la regarda en fronçant les sourcils. Puis il sourit, mit la main à la bourse qu’il portait à la ceinture, et lui donna une lire tron .

« Tu crois que je plaisante, hein, mon cher mari ? », fit Ottavia. Elle se tourna vers Giuditta. « Messire Monnaie croit que je plaisante. » Elle regarda de nouveau son mari. « Souviens-toi bien de ça. Je t’ai averti que j’allais faire une folie, et toi, tu m’as encouragée », lui dit-elle en lui pointant le doigt sur la poitrine.

Le mari sourit, même si le soupçon le traversa un instant que quelque chose lui avait échappé.

Ottavia prit Giuditta sous le bras et l’entraîna vers le pont du Ghetto.

En passant devant la grande porte, Giuditta ralentit. Puis elle tendit la main et caressa le bois à travers lequel elle avait touché Mercurio. Elle ferma à demi les paupières et pensa à toutes ces choses qui pouvaient changer d’un jour à l’autre. Le symbole d’une prison soudain transformé en symbole d’amour.

Ottavia la tira par le bras. « On te regarde.

— Je m’en moque », rit Giuditta.

Elles passèrent le pont et commencèrent à marcher sur la fondamenta dei Ormesini, regardant les boutiques de tissus et de dentelles.

« C’est celui-là, ton chrétien ? », dit Ottavia, en désignant un homme dans la trentaine, grand, avec une mâchoire forte et carrée.

Giuditta la regarda. « Non ! s’écria-t-elle. Mercurio n’est pas si vieux et il est bien plus beau ! »

Ottavia prit une voix plaintive. « Mercurio… ces noms qu’ils ont, les chrétiens. Pour les anciens Romains, le dieu Mercure était le protecteur des voleurs. Mais le tien n’est pas un voleur, quand même ?

— Non… Bien sûr que non… » Et Giuditta sourit, gênée.

À ce moment-là, elle vit un gamin maigre déboucher par une calle  latérale, un vilain bonnet enfoncé jusqu’aux yeux et un tricot de laine à col haut remonté sur le nez. Il fonçait sur elles à toute vitesse.

Tout se passa en un instant.

Le gamin arriva sur elle, lui attrapa les cheveux, presque à l’attache du crâne, et tira, avec une grande violence.

Giuditta sentit une douleur lancinante, une brûlure intense. Elle hurla. Le gamin serrait dans son poing une longue mèche de ses cheveux.

« Salope de Juive ! », cria-t-il et, d’un bond, il lui arracha son bonnet et partit avec.

Pendant qu’il s’enfuyait, aussi rapide qu’il était apparu, Giuditta, ahurie de douleur et de surprise, eut l’impression de le connaître, peut-être à cause de sa peau si jaune.

« Arrête-toi, vaurien ! », hurla un boutiquier. Il essaya de l’attraper mais le gamin esquiva, agile comme un chat. Le boutiquier vint trouver Giuditta. « Ça va ? »

Elle porta la main à sa tête, là où elle avait le plus mal, et sentit qu’il y avait un peu de sang.

Ottavia la prit dans ses bras.

« Vous êtes blessée ? », demanda le boutiquier.

Giuditta avait les yeux écarquillés. « Je ne peux pas rester ici sans bonnet », dit-elle. Elle porta l’autre main à sa tête et baissa les yeux. Elle avait l’impression d’être nue. Elle se précipita vers le pont du Ghetto, qu’elle franchit d’un seul élan.

Ottavia la suivit, la rejoignit sur le campo  et l’arrêta. Elle la serra contre elle.

« Giuditta da Negroponte », dit une voix derrière elles.

Les deux femmes se retournèrent. C’était Ariel Bar Zadok, le marchand de tissus du Ghetto.

« Qu’est-ce que vous voulez ? dit rapidement Ottavia.

— Giuditta da Negroponte », reprit Ariel Bar Zadok, avec une sorte de ton officiel et obséquieux. Il fit un pas en avant. « Permettez-moi… Je voulais vous parler affaires et…

— Ce n’est pas le moment, le coupa Ottavia, d’une voix aigre. Vous n’avez pas vu ce qui s’est passé ?

— Non, je…, fit le marchand, mortifié.

— Parlez, Ariel », dit Giuditta dans un filet de voix. Il la distrairait peut-être de ses pensées et de ses peurs.

« Giuditta da Negroponte… voilà. Je voudrais vous fournir en tissus et en tout ce qui vous servira sans que vous ayez à me payer », dit Ariel Bar Zadok en parlant plus vite à mesure qu’il exposait son idée. Il traça dans l’air un geste plein de délicatesse, comme s’il agitait un foulard de soie. « Nous nous mettrons d’accord pour un pourcentage sur vos créations. Et je voudrais aussi l’exclusivité sur la vente de vos magnifiques modèles. »

Giuditta échangea un regard avec son amie, tout aussi stupéfaite.

« Pour l’exclusivité, tout reste à voir, se lança Ottavia en donnant un coup de coude à Giuditta. Faites-nous une proposition dans les règles et nous réfléchirons. »

Pendant ce temps, dans le dos d’Ariel Bar Zadok, une juive pauvre s’était approchée. Elle baissa doucement la tête et joignit les mains pour les saluer. « Madame, si vous avez besoin d’une bonne couturière, je serai heureuse de vous servir.

— Peut-être aurez-vous besoin de deux couturières, dit alors une autre femme, au visage rubicond. Moi aussi je suis douée. Et mon mari connaît parfaitement la coupe des tissus, et il a ses propres outils et ses ciseaux. »

Giuditta regarda Ottavia, stupéfaite. Puis elle se tourna vers le pont du Ghetto et pensa à Mercurio. Elle se répéta que rien de mauvais ne pouvait lui arriver. L’agression de tout à l’heure n’avait été que le geste d’un gamin, se dit-elle. Même sa douleur à la tête était en train de passer. La vie était une chose merveilleuse. Elle se tourna vers l’homme et lui sourit, confiante.


Le gamin courait sur l’interminable succession de petits ponts des fondamenta . Puis il se faufila dans une calle  et, aussitôt, s’arrêta. D’une main il serrait la mèche de cheveux de Giuditta, de l’autre son bonnet jaune. Il rejoignit une gondole, et tendit la mèche et le bonnet à une femme élégamment vêtue dont la voilette cachait le visage.

« Tu es le meilleur, Zolfo, dit la femme.

— Merci, Benedetta. »

49

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« Alors, l’imbécile, où tu vas ? », répéta la voix, et la main qui l’avait saisi à l’épaule dès son entrée à l’Arsenal l’obligea à se retourner.

Mercurio était face à un grand gaillard chargé de toute une série d’instruments bizarres en bois et en métal. Sa longue barbe grise était pleine de nœuds et des miettes de son petit déjeuner. Il avait des yeux clairs, bleus comme le ciel en été, et une paire de lunettes rondes posées sur un nez gibbeux.

« Alors, t’es muet ? », demanda l’homme, d’une voix rude.

Mercurio regarda autour de lui, bouche ouverte, cherchant quelque chose à dire qui ne le trahirait pas. Autour d’eux circulaient des dizaines et des dizaines d’arsenaliers.

« T’es nouveau, c’est ça ? », demanda l’homme.

Mercurio acquiesça.

« Je le savais. Je l’ai vu à ta façon de marcher. Comme quelqu’un qui sait pas où aller. » L’homme hocha la tête, les lèvres serrées. « Quelle race de couillons ils prennent à l’Arsenal, marmonna-t-il. Après ils s’étonnent qu’on n’arrive plus à construire trois galères par jour comme autrefois. » Il fixa Mercurio, exprima bruyamment son dégoût et lui allongea une grande claque sur la nuque. Il pointa le doigt vers une baraque en bois, avec un toit en lattes de sapin. « Je sais pas où ils t’ont assigné mais je m’en fous. J’ai besoin de terre au chantier, donc pour le moment tu travailles pour moi. Prends une brouette, novice. »

Mercurio se précipita dans la baraque et en ressortit avec une brouette en bois munie d’une roue à rayons. « Celle-là ? »

Sans répondre, l’homme lui fit signe de le suivre le long d’un large quai. “Tant que je ne suis pas tout seul, il ne peut rien m’arriver”, se disait Mercurio.

« Tu sais qui je suis ? demanda l’homme sans se retourner.

— Non, monsieur.

— Je suis Tagliafico, le prote », dit l’homme, et il dépassa une enceinte de pieux en bois à l’intérieur de laquelle, sous un auvent, s’élevait une petite montagne de terre rouge. « Tu ne sais même pas qui c’est, le prote, hein ? », demanda l’homme, en s’arrêtant près du tas de terre.

— Je viens juste d’arriver, messer  Tagliafico…

— Mais comment ils t’ont engagé ? Ah, c’est bien vrai que Venise est en train de couler. On dirait que plus personne veut travailler, maugréa-t-il. Du coup, même les gens comme toi ça finit par être utile. Le prote, c’est le marangone  de l’Arsenal, le maître d’œuvre, le dieu des navires. C’est moi qui les crée. Un navire ne peut pas naître si je ne l’ai pas engendré. Sorti de mes couilles. C’est clair ?

— Très clair, messer  Tagliafico…

— Très clair, novice, soupira le prote. Allez, charge la brouette et on se met au travail. Aujourd’hui tu seras l’assistant de tous les maîtres de navire, l’un après l’autre. Et crois-moi, à la fin de cette foutue journée, tu le sauras, ce que t’es venu faire à l’Arsenal. Grouille-toi, on a une galère à faire naître. »

Mercurio prit une pelle et remplit la brouette de terre rouge, fine comme du sable. À peine eut-il terminé que le prote se dirigea d’un pas décidé en dehors du secteur des terres, tourna sur la droite et marcha en direction du bassin de la Darsena Nuova. Il le longea puis coupa sur un pont de barques plates vers la Darsena Nuovissima[19].

Mercurio s’émerveillait de regarder ce monde démesurément grand, un royaume entier d’eau, étendu comme un lac, contenu entre des quais, des murs, des accostages couverts d’auvents, des cales de halage. Une petite mer sur laquelle donnaient des entrepôts remplis de bois, de cordages, d’outils. Les fonderies étaient en pleine activité et d’épais panaches de fumée s’élevaient au-dessus des toits. Il y avait des copeaux de bois partout, on les entendait craquer sous les pas, comme une invasion de sauterelles. Et le parfum de la résine faisait oublier les eaux fétides de la lagune.

« Au moins, tu es curieux, dit le prote, en remarquant son intérêt. Mais maintenant marche. »

Mercurio le suivit jusqu’à un gigantesque chantier terrestre : un espace d’au moins quarante pas sur cent couvert d’un auvent en bois dont les larges voûtes reposaient sur des colonnes de granit de quatre ou cinq perches de haut, avec des chapiteaux bruts mais puissants pour soutenir les charpentes.

Le prote lui montra une sorte de petite brouette fermée en métal brillant, avec un entonnoir sous le caisson et un levier sur le côté. « Remplis-la. »

Mercurio pelleta un peu de terre rouge dans la petite brouette. La terre descendait par l’embout de l’entonnoir et se déposait sur le sol.

« Le levier, imbécile ! », hurla le prote en le voyant tenter de boucher l’entonnoir avec la main.

Mercurio fit basculer le levier sur le côté de la petite brouette et le flux de terre rouge s’interrompit.

Un petit garçon souffla alors dans un étrange instrument semblable à un cor mais au son plus aigu, et en quelques instants une véritable foule accourut sur le chantier jusque là désert. Mercurio vit au premier rang des charpentiers portant des haches et des scies, et toutes sortes d’outils pour travailler le bois, ébauchoirs, poinçons, massettes et gouges. Derrière eux, toute une troupe d’apprentis, jeunes pour la plupart, portaient des scies fixées le long d’une perche, avec des lames dentées et des poignées de part et d’autre. Un autre groupe d’ouvriers portait des bidons ; ils avaient les mains noires, leur visage était sale et leurs cheveux collés comme de l’étoupe. Un bidon plus grand était posé sur le plan métallique d’une charrette percée d’un trou, sous lequel quelques manœuvres préparaient un fourneau. Eux aussi étaient entourés d’une équipe d’apprentis tout aussi noirs et sales, armés de maillets de bois et de ciseaux à pointe plate, et portant des balles de chanvre brut. Tous s’étaient disposés autour du chantier pour assister au spectacle mais sans se mélanger, comme les régiments d’une armée.

Au centre du chantier, le prote était seul. Il regardait le sol, semblant y lire quelque chose qu’il était seul à voir. Il resta longtemps ainsi, absorbé. Personne ne parlait.

Mercurio avait la sensation que d’un instant à l’autre allait se réaliser un prodige. Et cette sensation était sûrement partagée, à en juger par l’atmosphère générale.

Le prote Tagliafico leva les yeux du terrain. Il tourna sur lui-même, les bras écartés, ses compas à la main, fixant les ouvriers, le visage grave. Il y eut un léger murmure, comme l’écho sonore de l’attente. Puis Tagliafico prit une poignée de terre rouge, alla à grands pas à une extrémité du chantier et en déposa un petit tas. Il s’agenouilla et pointa vers la partie opposée du chantier un instrument complexe constitué de mesureurs et de loupes.

« Mets-toi là avec la trace , le nouveau », lui dit-il.

Mercurio sentit le regard de tous sur lui. « La trace ? demanda-t-il tout bas au gamin qui avait joué du cor.

— La brouette, répondit celui-ci. Grouille-toi. »

Mercurio courut de l’autre côté du chantier en poussant la petite brouette. Il s’installa au centre.

Tagliafico lui fit signe d’avancer.

Mercurio démarra aussitôt.

« Doucement ! », hurla le prote.

Les spectateurs ricanèrent.

Mercurio s’arrêta.

« Bascule le levier et avance en ligne droite jusqu’à moi. »

Mercurio bascula le levier. La terre rouge commença à descendre par l’entonnoir. À mi-chantier, il se retourna pour voir la ligne qu’il avait tracée. Et il dévia.

« Regarde devant toi, couillon ! », cria le prote.

Mercurio obéit. Il sentait tous les regards sur lui. Il rentra la tête dans les épaules, priant pour que l’arsenalier dont il avait volé les vêtements ne soit pas parmi les spectateurs.

Quand Mercurio fut arrivé près de lui, le prote ferma le levier de la petite brouette puis se tourna vers un homme du groupe des charpentiers. « Maître de hache Scoacamin, je vous confie ce novice. » Il tira Mercurio par l’oreille.

Mercurio eut une grimace de souffrance.

L’assistance se mit à rire.

« Il ne sait pas comment on construit un navire. Aujourd’hui, nous ferons de lui un vrai arsenalier », ajouta Tagliafico d’un ton grave. Tous cessèrent de rire et hochèrent la tête. « Le maître de hache le passera au maître calfateur, et vous le confierez à chaque fois à un maître d’art différent. » Tagliafico poussa Mercurio vers le premier homme auquel il s’était adressé.

« Je suis le maître de hache Scoacamin, lui dit celui-ci. Tagliafico t’a fait un grand honneur. Remercie-le en regardant avec attention comment il travaille. Personne n’est meilleur que lui dans le tracé du gabarit. »

Le prote, tirant derrière lui la petite brouette et s’agenouillant pour mesurer avec ses compas, traça des signes le long de la ligne droite que Mercurio avait dessinée. Il y eut bientôt sur le sol du chantier tout un réseau de lignes rouges, comme une grande toile d’araignée. Quand il eut fini, il était en nage et sa tunique noire de prote était couverte de terre rouge, ainsi que ses mains, sa barbe et les verres de ses lunettes. Il leva les mains au ciel, et tous applaudirent longuement.

Mercurio ne comprenait pas.

« Le navire tout entier est là, lui dit le maître de hache en désignant les signes rouges sur la terre. Maintenant, il nous reste la tâche la plus facile. » Il se tourna vers ses hommes et cria : « Au travail ! »

En un instant arrivèrent trois grandes charrettes sur lesquelles étaient empilées de grosses poutres à section carrée et des poutres plus fines, à section rectangulaire.

« Posez la quille ! », ordonna le maître de hache à un groupe.

Les charpentiers prirent une poutre gigantesque qu’ils posèrent sur un des traits rouges du prote, et qu’ils coupèrent pour l’adapter à la ligne. Puis, à une vitesse extraordinaire, coordonnés comme des danseurs, ils ajoutèrent une à une des planches, qu’ils encastraient les unes dans les autres. Ils pratiquèrent des trous perpendiculaires et y enfoncèrent de longues chevilles de bois pour fixer entre elles les poutres à la quille.

Le maître de hache ordonna : « Rode de poupe  et rode de proue  ! » et un autre groupe de charpentiers, après avoir découpé des mortaises, inséra deux éléments courbes, eux aussi de section carrée. L’encastrement était à peine terminé que déjà une série de membrures, les madiers , était insérée dans la quille et maintenue par une poutre plus petite, de section rectangulaire, appelée carlingue . La coque fut consolidée par des baux  et l’on installa entre ces baux et la carlingue un ensemble de planches constituant le vaigrage de fond.

Le maître de hache contrôla le travail et ordonna une brève pause, durant laquelle les apprentis, et Mercurio avec eux, débarrassèrent le sol des copeaux, éclisses de bois et autres déchets. Quand ils eurent fini, il ne restait plus trace des lignes de terre rouge. À leur place s’érigeait la silhouette de la future galère, comme le squelette puissant d’un animal mythologique.

Alors, on commença à mettre la peau  sur le navire, c’est-à-dire les bordages extérieurs, qu’on renforça jusqu’à ce que sonne la cloche du déjeuner.

Après un rapide repas, le maître de hache Scoacamin emmena Mercurio auprès du maître calfateur. C’était l’un de ceux qui avaient les mains noires. L’homme lui fit un signe de tête et le confia à un apprenti.

« Attention à pas te brûler », lui dit celui-ci en lui passant un bidon de poix liquide avec une louche incrustée de noir. Mercurio comprit d’où provenait la couleur de leurs mains. L’assistant versa la poix dans un seau où un autre apprenti avait enroulé une série de bandes de chanvre brut.

Le maître calfateur passa la main entre les planches des bordages. « Malebête  », dit-il. On lui tendit un ciseau à pointe plate. « Maillet de calfatage  » dit-il alors, et on lui passa un maillet en bois. Il se tourna vers l’apprenti, qui plongea aussitôt les mains dans le seau et étendit une bande de chanvre trempée de poix bouillante entre les planches du bordé. Pendant que l’apprenti tendait le chanvre, le maître calfateur le poussait entre les planches à l’aide du ciseau, en tapant fort avec le maillet.

Mercurio regarda la coque. Il y avait au moins cinquante calfateurs de chaque côté qui martelaient, les uns au sol, les autres grimpés sur des échelles, et au moins le double d’assistants. Le bruit des maillets qui tapaient était assourdissant et le travail avançait à une vitesse extraordinaire.

Quand ils eurent terminé, la voix du prote résonna, puissante : « Au bassin ! »

Un silence tendu tomba tout à coup.

Tous les arsenaliers entouraient la galère en construction. Une trentaine d’hommes attachèrent d’épais cordages à la proue du navire et d’autres aux murailles, à drette et à senestre, et les mirent en tension. « Prêts ! », hurla le chef d’équipe. Les apprentis des maîtres de hache firent tomber les longs étais latéraux, tandis qu’un autre groupe commençait à placer des pieux sous la quille, à mesure que la coque était tirée vers l’avant par les deux câbles de proue. La coque se mit bientôt à rouler rapidement sur les pieux vers une goulotte qui plongeait dans une cale de carénage. Le grand bassin en maçonnerie était à sec et le sol était en dessous du niveau de la Darsena Nuovissima, qui s’ouvrait largement devant. Quand la coque atteignit le centre du bassin, les hommes qui l’avaient tirée jusque là sortirent en courant de la cale de carénage et harponnèrent les flancs du navire à l’aide de longs bâtons munis de crochets. Les ouvriers se massèrent au bord du bassin ; des engrenages à roues dentelées levèrent la cloison étanche, telle une vanne. L’eau envahit le bassin.

Tous retenaient leur souffle. C’était le moment où l’on vérifiait si la coque était imperméable et si le centrage lui permettait d’être stable.

Mercurio regardait, fasciné, l’eau limoneuse qui écumait en passant sous la vanne de la cloison étanche. La coque de la galère tressaillait, sous la poussée du courant. Quand le bassin fut plein, la cloison fut de nouveau fermée. Le maître calfateur, sous la supervision du prote, monta à bord. Il avait un ciseau à la main et contrôlait la coque, pied à pied, de bas en haut. À la fin de son inspection, il regarda le prote et hocha la tête.

Alors Tagliafico, vers lequel tous s’étaient tournés, leva les mains au ciel et annonça : « La Sérénissime a une nouvelle galère ! »

Ce fut un chœur de cris de joie.

« Fermez la coque ! », ordonna le prote, avec un sourire satisfait.

En un clin d’œ


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il, Mercurio vit les maîtres de hache, les charpentiers, les calfateurs et les apprentis s’élancer sur la galère en construction pour installer la paroi de collision  et celle du presse-garniture.  On ferma les gavons , avec leurs caisses d’assiette et leurs puits à chaînes. Les ponts intermédiaires furent créés : le pont de vogue, le pont de coursive, le pont de batterie avec ses écoutilles pour l’artillerie, et enfin le pont de couverte. On forma les estives, les cabines et la cambuse, on jeta les bases du château , on mit en place l’étai de poupe , les hanches , le balcon,  ainsi que les bouques pour le timon et les passants pour la mâture.

On aurait cru voir une femme qui s’habillait, pensait Mercurio. Et aussitôt il imagina Giuditta. Un jour, il la regarderait s’habiller. Et peut-être chaque matin de sa vie, s’il arrivait à réaliser son rêve.

Un bruit de gonds roulant dans leurs axes le ramena à la réalité. On ouvrait la vanne. On fit sortir le navire du bassin et on le tira le long du côté Est des deux darses puis le long du côté Sud de la Darsena Nuovissima.

Pendant tout le trajet, Mercurio était à bord, assistant à la naissance des moindres détails. Rien n’était laissé au hasard. Il se rendit compte que les heures avaient passé sans même qu’il s’en aperçût.

Rapidement, avec deux hautes grues de bois, à bras roulant, mues par des engrenages à dents et des cordages de chanvre tressés, on monta les arbres de mestre , de méjane  et de trinquet , puis les vergues.  On fixa la hune  au sommet de l’arbre de mestre et on tendit tous les cordages. Puis l’on passa à la fabrication des rames : de longs troncs droits de hêtres venus des forêts friulanes, travaillés et polis jusqu’à leur forme définitive, furent chargés à bord et installés dans les scalmes, à la hauteur des bancs, chacun muni de chaînes et d’anneaux à clé. Petit à petit, on acheva chaque détail de la galère, des différents chomards pour le passage de cordages d’amarre à toute la série des poulies en usage à bord. On chargea les lits de sangle sur lesquels dormirait l’équipage, le pain biscuit, nourriture de base de la chiourme en navigation, une galette cuite et préparée dans les fours de l’Arsenal avec de la farine, de l’eau et une pincée de sel. On monta les bombardes, venues directement de la fonderie de l’Arsenal, et des barils.

« C’est de la poudre, dit un apprenti. Si quelqu’un fait une connerie, on saute tous. »

Quand la galère fut prête, Mercurio comprit que le moment était arrivé. Il descendit du navire et suivit les apprentis qui se dirigeaient vers l’entrepôt des voileries. Étant maintenant connu, il avait une grande liberté de mouvements, mais chacun voulait lui apprendre quelque chose, ce qui, au final, revenait à un contrôle permanent.

« Le prote Tagliafico a besoin de deux grands cacatois », se décida-t-il à demander à un magasinier.

L’homme le regarda de travers. « Et qu’est-ce qu’il va en faire, le prote, de deux grands cacatois pour une seule galère ?

— T’as qu’à lui demander, fit Mercurio, en haussant les épaules.

— Non, moi je lui demande rien du tout.

— Donc je dois lui dire de venir te supplier à genoux, lui-même, en personne, c’est ça ? », reprit Mercurio.

Le magasinier n’était pas préparé à discuter avec un apprenti qui avait le sens de la répartie. Il resta interdit, bafouilla quelques mots incompréhensibles, puis, presque en colère, demanda : « Ben alors, qu’est-ce que tu veux faire ?

— T’es con ou quoi ? dit Mercurio, qui avait compris que la partie tournait à son avantage.

— Con toi-même. Je vais te les chercher, tes deux grands cacatois », maugréa le magasinier, résigné. Il alla dans la salle derrière lui, remplie d’énormes étagères sur lesquelles étaient repliées des dizaines et des dizaines de voiles, choisit les deux que lui avait demandées Mercurio et les fit claquer avec mauvaise grâce sur le comptoir. « Mais tu les porteras tout seul », ajouta-t-il, les poings sur les hanches.

Mercurio chargea sur son épaule les deux lourdes toiles et sortit de l’entrepôt en vacillant.

Il poussa un soupir de soulagement quand il trouva enfin la Tana, puis le magasin du chanvre public. Il se tourna vers le bassin de la Darsena. Dans la douce lumière du couchant, il regarda avec admiration la galère qu’il avait vue naître de quelques traits de terre rouge tracés sur les dalles. En un seul jour. Le navire était en rade, les voiles affalées. Il vit les arsenaliers, sur le pont de couverte, lever les bras au ciel et sauter sur place. Il ne pouvait pas les entendre, mais il savait qu’ils riaient. Il sentit son cœur se serrer : il aurait voulu être là-bas, avec eux, à faire la fête.

“Sauf que toi, tu n’es qu’un voleur” se dit-il, écrasé par le poids des deux grands cacatois.

Dans la Tana, il marcha d’un pas rapide, feignant d’être très occupé. Nul ne lui prêta attention. Il n’était qu’un arsenalier qui s’attardait avec deux grandes voiles au lieu d’aller chez lui manger et se reposer, comme c’était le cas de chacun après une longue journée.

Mercurio trouva l’escalier arrière, le monta au prix d’un grand effort et se retrouva au sommet dans une pièce avec une vaste fenêtre qui donnait sur les remparts de l’Arsenal. Il regarda en bas. Le saut était périlleux. Mais le plus difficile était de jeter son fardeau par-delà le rempart. Il n’était pas sûr d’en avoir la force. Voyant arriver deux gardes, il s’aplatit contre la paroi. Il les entendit passer. Ils parlaient de femmes, l’un de la sienne et l’autre d’une putain, et ils riaient.

Quand ils se furent éloignés, Mercurio se décida. Assez attendu ou réfléchi : il fallait essayer. Il serra contre sa poitrine un des deux grands cacatois et sauta de la fenêtre sur le rempart. Il atterrit assez aisément sur le chemin de ronde. Penché entre deux créneaux, il vit en bas, dans le rio della Tana, la barque de Battista qui l’attendait. Un sacré plongeon, pensa-t-il.

« Eh », dit-il à mi-voix.

Battista et les deux frères levèrent aussitôt la tête. Tonio lui fit signe de sauter. Battista avait l’air effrayé.

Mercurio s’apprêta à revenir en arrière.

« Qui va là ? », hurla un des gardes en se penchant d’une tour au fond, à l’aplomb du rempart.

Mercurio se rendit compte qu’il n’avait plus le temps de récupérer le second cacatois. Il sentit son cœur s’arrêter. S’il était pris, il serait condamné à la noyade. Il pensa à son cauchemar, revit la face gonflée de l’ivrogne dans les égouts de Rome et le papillon qu’il avait offert à Giuditta, imagina le visage d’Anna del Mercato en larmes à ses funérailles sans cadavre. Il était paralysé par la peur.

“Il ne peut rien t’arriver”, se dit-il. Mais il pensa à Giuditta, qui était le but final de toute cette entreprise. Son destin. La raison pour laquelle il ne pouvait rien lui arriver.

« Qui va là ? », hurla encore la voix du garde, plus proche.

Mercurio posa le pied sur un créneau, serra contre lui le grand cacatois et cria, de toutes ses forces, en fermant les yeux. Pendant qu’il tombait, la voile s’ouvrit, se gonfla d’air et ralentit sa chute. Mercurio atterrit à moitié dans la barque à moitié dans l’eau, avec un bruit terrifiant. Sous l’impact, l’air fut expulsé si violemment de ses poumons qu’il faillit s’évanouir.

« Arrêtez ! », crièrent les gardes, au sommet de la muraille.

Tonio et Berto étaient déjà aux rames et les faisaient gémir, ramant de toutes leurs forces. Pendant ce temps, Battista avait récupéré Mercurio et l’avait hissé complètement à bord.

« Remontez aussi la voile ! hurla Tonio. Elle nous ralentit ! »

Un trait d’arbalète tiré par un garde se planta dans le fond de la barque. Battista prit peur et lâcha le grand cacatois, qu’il avait presque entièrement récupéré. La toile se déroula de nouveau dans l’eau.

« Tirez-le à bord, nom de Dieu ! », cria Tonio, d’une voix rompue par la fatigue, tandis qu’il ramait les dents serrées.

Mercurio était encore assommé par le choc. Il se pencha pardessus bord, mais il était affaibli et ses mains ne répondaient pas bien. Battista, recroquevillé au fond de la Zitella, tremblait de peur.

« Battista ! Aide-moi, aide-moi, j’y arrive pas ! », cria Mercurio.

Le pêcheur baissa la tête et évita son regard, comme il avait fait la première fois, quand Zarlino avait essayé de les voler, Benedetta et lui.

« Lâche ! », lui cria Mercurio, rageusement.

Un autre trait se ficha sur le flanc de la barque, à la poupe. Mercurio ne se tint pas pour battu, et se pencha pour essayer de tirer sur le cacatois. Mais une violente accélération imprimée par les deux frères le fit basculer par-dessus bord. Il se raccrocha au gouvernail.

« Battista ! cria-t-il, la voix brisée par le désespoir. Je t’en supplie ! »

Alors, tout à coup, le pêcheur réagit. Il se leva, se pencha à la poupe et l’attrapa par les bras. Pendant qu’on le remontait dans la barque, Mercurio sentit filer dans l’air un trait d’arbalète. Comme un sifflement silencieux. Battista s’arrêta, un court instant. Mercurio était encore suspendu au-dessus de l’eau.

« Battista… ! »

Le pêcheur regardait Mercurio avec une expression étonnée. Puis il serra les dents et le hissa à bord. Mercurio se pencha au-dessus de l’eau pour aider Battista à haler le cacatois.

« Plus vite ! Plus vite ! criait Tonio en ramant vers l’embouchure de la Tana. On y est presque ! »

Mercurio tira de toute la force qui lui restait. Il vit que les mouvements de Battista ralentissaient. « Allez, merde ! T’arrête pas maintenant ! », lui cria-t-il.

Battista sembla reprendre le rythme mais bientôt ralentit de nouveau.

« Vas-y, merde ! », l’encouragea Mercurio.

Et il vit que la toile du grand cacatois commençait à se colorer de rouge.

« Non ! », hurla-t-il alors, comprenant ce qui se passait. Il tira à bord le dernier pan de la voile, complètement trempé de sang. Battista tomba à la renverse au fond de la barque, qui filait maintenant à toute vitesse et se perdait dans les eaux ouvertes du bassin de Saint-Marc. « Battista… Non… »

Le pêcheur haletait, comme un de ces poissons qu’il avait tirés toute sa vie dans le fond de sa barque. « On y est… arrivés… »

Mercurio vit le trait d’arbalète, fiché dans ses côtes. Il était entré de biais, sous son bras.

« T’as vu… Mercurio ? », disait Battista tout doucement, ballotté par les mouvements de rames des deux frères, qui entraînaient la barque loin dans la lagune. « T’as vu ? répéta-t-il, et il chercha la main de Mercurio. Je suis pas… un… lâche… »

Mercurio sentit les larmes lui brouiller la vue. « Non… non… t’es pas un lâche… » Il retint un sanglot. « Non… tu es un homme courageux… »

Sur le visage de Battista se forma un sourire, lointain et mélancolique. Puis ses yeux devinrent opaques, tandis que son sang se mêlait à celui des poissons au fond de la barque.

50

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“Pourquoi doit-il être heureux ?” : cette question, Shimon Baruch n’avait cessé de se la poser. Elle avait nourri son désir de vengeance à l’égard de Mercurio. Elle sous-entendait que lui, en revanche, était malheureux. Immensément malheureux.

Depuis qu’il avait pleuré entre les bras d’Ester, ce postulat avait cependant perdu toute consistance. Pleurer avait défait un nœud, dilué la douleur, dissous la dureté. Une fois ses larmes séchées, Shimon avait continué de répéter par habitude “Pourquoi devrait-il être heureux ?” Mais il sentait que lui aussi l’était, heureux. Heureux comme jamais.

Mercurio l’avait fait sombrer dans le désespoir le plus profond, un cauchemar dans lequel il avait éprouvé un vertige de peur qu’il n’avait jamais ressenti jusque-là.

Dans cette chute dramatique, Shimon avait tout perdu, pas seulement son argent. Il avait failli y laisser la vie, avec ce coup d’épée à la gorge. Et il y avait laissé sa voix. Mais surtout, il s’était perdu lui-même.

Au bord de la mer, Shimon regardait les vagues écumer sous un ciel de plomb. Sa chute lui avait fait comprendre qu’il n’était pas aussi faible qu’il le croyait : elle avait révélé sa vraie nature. L’homme qu’il était maintenant n’aurait jamais pu reprendre sa vie passée. Il n’était peut-être pas meilleur selon la loi de Dieu ou de son peuple, mais Shimon se moquait bien de devenir meilleur. Il savait qu’il était fort, maintenant. La douleur pouvait le briser, mais pas la peur. Sa vie de lapin s’était terminée le jour où il avait senti la lame de l’épée entrer dans sa gorge.

Mercurio avait tué en lui Shimon-Baruch-le-lâche .

Il se leva, épousseta le sable qui recouvrait ses vêtements, et se tourna vers Rimini et la maison d’Ester, là où il parvenait à être heureux. Sur la route, il s’assit sur une pierre miliaire, ôta ses chaussures et regarda le sable clair et fin s’écouler sur le sol, comme une clepsydre qui ne mesurerait pas le temps. Il respira à fond, porta la main à sa gorge et passa le bout de son index sur la terrible cicatrice de la brûlure qu’il s’était infligée pour cautériser la plaie. Il sentit le dessin du lys incandescent et se rappela son incapacité d’alors à ressentir la douleur. À formuler des pensées qui ne soient pas vengeresses. Mais aussi son exaltante sensation de force, de férocité, sa totale absence de peur. Il aurait déjà dû se rendre compte de sa chance à ce moment-là.

Ses lèvres formèrent une espèce de sourire. “Mais tu étais jeune, se dit-il. Tu n’avais que quelques jours.” Il émit un bruit semblable à un sanglot, qu’il écouta avec stupeur et avec joie.

Il avait appris à pleurer.

Et maintenant il apprenait à rire.

Il fit un nouvel essai. Comme un gamin qui apprend à siffler. Tout en marchant vers la maison d’Ester, il continua d’essayer de rire en contractant le diaphragme et haussant les épaules, pour laisser sortir de sa bouche muette ce cri disgracieux.

Arrivé à sa porte, il pensa qu’il aimerait parler de Mercurio à Ester, lui faire part de ses réflexions. Perdu dans ses pensées, la main sur la porte, le poing fermé pour frapper, il entendit alors une voix masculine provenir de l’intérieur, et il se figea. Tendant l’oreille, il fit un pas en arrière. Il n’aimait pas le ton de cette voix. Ou il n’aimait pas qu’il y ait un homme dans la maison d’Ester.

Il regarda autour de lui. Personne à l’horizon. Il fit le tour du bâtiment, avec circonspection, en épiant par les fenêtres. Enfin, par la fenêtre sur la grande pièce avec la cheminée, là où ils s’asseyaient souvent pour lire, l’un près de l’autre, où une fois ils avaient fait l’amour, il vit un homme costaud, les épaules rondes et puissantes, les cheveux courts. Une succession de plis sur la peau rosâtre de sa nuque lui rappela le cou d’un cochon. Ses mains étaient courtes, grasses, avec de gros doigts difficiles à plier qu’il agitait en parlant, ou plutôt, en criant.

Ester semblait encore plus petite. Le corps tendu en arrière, comme pour fuir, les bras serrés contre sa poitrine dans un mouvement de défense. Shimon lisait la peur et le désespoir dans son regard.

« Tu n’es jamais qu’une putain de Juive, n’oublie pas que je peux t’écraser comme un cafard », disait l’homme, de dos. Il avait la voix molle d’une personne bête et méchante, et il articulait mal. « Si tu n’as pas de quoi me rendre mon argent, je prendrai ta maison. » Il agita une feuille de papier. « Tout est marqué là. Tout est légal.

— Messer  Carnacina, dit Ester dont la voix tremblait, ma maison… ma maison… c’est tout ce que j’ai… c’est tout ce qui me reste…

— Que veux-tu que ça me fasse ? » Carnacina marcha sur elle.

Ester plissa les paupières, comme s’il allait la frapper.

Shimon, à la fenêtre, écoutait la conversation. Une part de lui frémissait de colère. Mais au fond de son être, il était calme. Il n’éprouvait rien.

« Messer  Carnacina, reprit Ester, ma maison… vaut beaucoup plus que ce prêt, vous devez en convenir… et puis je ne saurais pas où aller… »

Carnacina se tapa la main sur la cuisse et rit. « Que veux-tu que ça me fasse ? répéta-t-il, en riant encore plus fort. Qui a signé ce papier ? Lis là. Il y a marqué ton nom, idiote de putain juive. Si tu ne me rends pas l’argent que je t’ai légalement prêté, je prends ta maison.

— Je pensais réussir à vous rendre ce prêt en travaillant, et… » La voix d’Ester était brisée par l’angoisse.

« Demande au muet. Il paraît qu’il vient souvent te voir. Je ne donnerais pas un sou à une femme maigre comme toi, mais si tu lui plais… » Il eut un rire vulgaire, qui s’arrêta net. Il la pointa du doigt. « Demain. Ou la maison est à moi. » Il se tourna pour aller vers la porte d’entrée.

Shimon le regarda : une face large et plate, des lèvres démesurément charnues et rouges, des dents minuscules, un nez en trompette, des joues rubicondes.

Il se cacha en attendant qu’il sorte et porta la main à son cœur. Les battements étaient réguliers. Il vit Carnacina qui sortait d’un pas lourd, à grandes enjambées. Et il vit Ester refermer la porte, la tête basse.

Shimon sortit de sa cachette et le suivit. Il ne se demandait même pas pourquoi. Il le vit entrer dans un petit immeuble de trois étages. Un vieux serviteur lui ouvrit la porte, et Carnacina le poussa avec rudesse. Shimon fit le tour pour regarder par les fenêtres. Côté est, vers la plage, il vit l’homme sortir dans le jardin et s’approcher d’une belle roseraie. Avec une étonnante délicatesse, il tailla ses roses, débarrassa les boutons de leurs parasites, fuma la terre, et un sourire presque enfantin s’étala sur son large visage.

Shimon revint à la maison d’Ester. Il se demandait à combien s’élevait sa dette. Question stérile, puisque lui-même n’avait presque plus d’argent et surtout aucune idée de la manière de s’en procurer.

Il frappa. Ester vint lui ouvrir, le sourire aux lèvres, mais Shimon vit qu’elle avait les yeux rouges. Il passa la soirée avec elle et, avant de la quitter, prit discrètement un grand couteau à anguilles. Il embrassa tendrement Ester sur les lèvres puis feignit de se diriger vers son auberge. Mais à peine eut-elle fermé la porte qu’il changea de direction et se glissa dans une ruelle.

Devant l’immeuble de Carnacina, il vit à une fenêtre du premier étage une lumière tremblotante. L’homme faisait sans doute ses comptes. “Les usuriers chrétiens valent bien les prêteurs juifs”, se dit Shimon. Il escalada le mur de clôture et se glissa dans le jardin, où il se pelotonna dans un coin. Personne. Tout était plongé dans le silence. Il s’approcha de la roseraie et coupa tout à la base. Avec une froide cruauté. Indifférent aux épines, il prit des roses qu’il frappa contre le sol. Il se dirigea vers la maison avec le bouquet de fleurs cassées.

Il força la serrure de la petite porte qui donnait sur le jardin et pénétra prudemment à l’intérieur. Tout était dans l’ombre, les serviteurs sans doute couchés. Un escalier menait à l’étage. Il monta silencieusement jusqu’au premier, et tendit l’oreille pendant que ses yeux s’habituaient à l’obscurité. La lumière filtrait d’une porte à droite. Il s’avançait d’un pas décidé quand un bruit monta du rez-de-chaussée : le vieux serviteur arrivait en traînant les pieds, sa chandelle à la main. Le vieil homme vit que la porte du jardin était ouverte. Il approcha la chandelle de la serrure.

Shimon serra plus fort le couteau.

Le vieil homme regarda vers le palier. Puis de nouveau vers la serrure, et de nouveau vers le palier, avant de fermer la porte et de commencer à monter l’escalier en soufflant.

Shimon se rencogna dans l’obscurité et retint sa respiration.

Le serviteur vint doucement frapper à la porte près de laquelle Shimon se tenait immobile, le couteau brandi. Il l’ouvrit.

« Que veux-tu ? bougonna Carnacina de l’intérieur.

— Vous allez bien, maître ?

— Très bien, oiseau de mauvais augure. Va-t-en », répondit Carnacina, de sa voix désagréable.

Le serviteur s’inclina et s’apprêta à fermer la porte. Il vit sur le sol un bouton de rose, qu’il ramassa. Il le regarda puis regarda son maître.

« Ferme », hurla Carnacina.

Habitué à être traité comme un chien, le serviteur obéit. À la lueur de la chandelle, il vit une feuille de rose sur le tapis d’escalier. Puis un pétale. Un pas en avant et sa chandelle éclaira une paire de chaussures. Il leva le chandelier au moment même où Shimon abaissait la main qui tenait le couteau.

Il le frappa à la tempe, violemment. Avec le manche du couteau et non avec la lame car, au dernier moment, il ne savait pourquoi, Shimon avait tourné la main.

Le serviteur s’écroula à terre, évanoui.

Shimon bondit pour attraper la poignée de la porte de la chambre de Carnacina et l’ouvrir. Il referma résolument derrière lui.

Carnacina, assis à son bureau, donna un coup sur la table et demanda : « Qu’est-ce que tu veux encore, imbécile ? »

Shimon se plaça derrière lui. Il voyait sa nuque de porc, hérissée de plis rosâtres.

Carnacina se retourna, agacé.

Shimon lui tendait le bouquet de roses brisées.

« Mes… » Puis Carnacina comprit que l’homme qui était en face de lui tenait un couteau et ouvrit la bouche pour appeler à l’aide.

Shimon frappa très vite, du tranchant, en visant la gorge.

Le cri s’étouffa dans le sang. Carnacina porta les mains à sa gorge tranchée, les yeux exorbités.

Shimon lâcha les roses et se mit à rire, de son rire disgracieux, pendant que Carnacina, mourant, tombait au sol.

Shimon fouilla dans les papiers sur le bureau et trouva vite la reconnaissance de dette d’Ester, bien en évidence pour le lendemain. Il la chiffonna. Il ouvrit les tiroirs du bureau sans rien y voir d’intéressant puis fouilla le corps sans vie, et trouva une bourse contenant sept pièces d’or des États Pontificaux et une grosse clé. Il chercha autour de lui et vit le coffre-fort. Il l’ouvrit avec la clé. À l’intérieur, une petite caisse remplie de monnaie d’or et de bijoux. Shimon prit les pièces de monnaie, une petite fortune, et laissa les bijoux.

Regardant le cadavre, il se mit de nouveau à rire, en se tapant sur la cuisse. Il approcha la reconnaissance de dette de la lampe pour y mettre le feu, puis s’en servit pour brûler les livres comptables de Carnacina. Et avec eux, les lourds rideaux. Quand il sortit de la chambre, il regarda l’endroit où le serviteur s’était évanoui et ne vit personne. Il dévala l’escalier et quitta la maison par le jardin, en escaladant le mur.

Tandis qu’il s’éloignait, il entendit crier : « Au feu ! Au feu ! »

Cette nuit-là, il ne revint pas à l’auberge mais frappa à la porte d’Ester. Dès qu’elle eut ouvert, étonnée et peut-être effrayée, il l’embrassa. Ce fut seulement en faisant l’amour avec elle qu’il sentit la glace abandonner son corps et son âme.

Il n’arrivait pas à s’endormir, écoutant, près de lui, la respiration inquiète d’Ester, rêvant peut-être qu’on lui prenait sa maison.

Peu de temps avant l’aube, réfléchissant à cette partie de sa nature qui s’était réveillée et avait supprimé Carnacina comme un buisson de roses, il pensa que sa nature glacée et implacable le conduirait probablement à mener sa vengeance jusqu’à son terme. Que Mercurio soit devenu entre-temps une sorte de bienfaiteur n’avait aucune importance à ses yeux. Sa nature à lui se nourrissait de la mort. “Pourquoi devrait-il être heureux ?”, se demandait-il en s’endormant, sentant que la rancune et la hargne revenaient empoisonner son âme.

Quand il se leva, Ester était en train de laver sa houppelande. L’eau dans l’évier était rouge de sang.

On disait en ville que Carnacina était mort dans un incendie.

Mais le serviteur était vivant et pourrait probablement le reconnaître. Shimon comprit alors pourquoi il ne l’avait pas tué. Dorénavant, il ne pourrait plus rester.

51

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La nuit, Mercurio rêva de Battista qui prit ensuite la figure du marchand juif qu’il avait tué à Rome. Et, comme alors, Mercurio sentit son corps se couvrir de sang visqueux et collant.

Puis, avec l’absence de logique des rêves, il se retrouva dans un lit avec Benedetta. Comme ce jour-là à l’auberge, Benedetta lui prit la main et la posa sur son sein. Le corps de Benedetta était lui aussi couvert d’un liquide visqueux, mais qui n’était pas du sang.

Mercurio se réveilla en nage, excité.

Il s’obligea à orienter immédiatement ses pensées vers Giuditta. Il se sentait en faute, comme s’il l’avait trompée. Il voulait oublier le plus vite possible ce rêve effrayant et sensuel où se révélait une part de lui qui lui faisait peur.

Le soir où Battista était mort, Mercurio aurait voulu courir retrouver Giuditta. Mais il ne l’avait pas fait : cette mort l’avait sali.

Il se sentait aussi sali par son incapacité à se fixer sur l’image de Giuditta. Sa pensée revenait sans cesse à Benedetta, tel le fer attiré par l’aimant. Il se rappelait ses lèvres, son corps nu, sa peau douce sous ses mains, le mamelon dur entre ses doigts. Il avait beau lutter, une part profonde et incontrôlable de son être s’attardait sur ces images sensuelles et cultivait le désir de caresser encore ce sein, de posséder ce corps.

Il se leva et alla directement plonger son visage dans la cuvette d’eau. L’eau fraîche lui coupa le souffle, et effaça ces pensées qui lui faisaient peur.

Habillé, il se précipita hors de la chambre et s’arrêta : il n’avait pas envie de rencontrer Anna.

Mais elle était là cependant, et semblait l’attendre. Aussitôt elle demanda : « C’est vrai que Battista est mort ? »

Mercurio sentit un poids sur ses épaules. Il baissa la tête et s’avachit sur une chaise près de la table.

« Alors, c’est vrai. »

Mercurio leva sur elle des yeux rouges et désespérés. Il n’arrivait pas à pleurer. Depuis la mort de Battista, c’était comme si les larmes en lui s’étaient taries. « C’est ma faute, dit-il, la voix étranglée. Tout est ma faute. »

Anna vint près de lui avec douceur. « C’était un adulte, il savait ce qu’il faisait…

— Non, non ! », dit Mercurio en tapant sur la table. Loin de l’Arsenal, ils avaient attaché une pierre au cadavre de Battista et l’avaient laissé couler au fond de la lagune. Impossible de rendre à sa veuve un cadavre transpercé par un trait d’arbalète. Après une prière rapide, ils l’avaient abandonné aux poissons et aux crabes. « C’était un homme peureux et je l’ai forcé à m’obéir. Je l’ai menacé, s’il ne m’obéissait pas, de le répéter à Scarabello… Il ne voulait pas, c’était un pêcheur, un brave homme… et je l’ai tué. C’est moi qui l’ai tué !

— C’est donc pour ça que tu as acheté sa barque pour deux pièces d’or, je l’ai entendu dire au marché », dit Anna. Elle s’assit près de lui et lui posa la main sur la cuisse.

Mercurio détourna la tête.

Il était allé trouver la femme de Battista, la veille au soir, et lui avait dit que son mari s’était noyé dans les hautes eaux sans qu’ils puissent retrouver son corps. Elle s’était effondrée dans un gémissement. Sa main tenait encore le couteau à vider les poissons. Son chemisier était couvert d’écailles. Elle avait regardé le couteau, puis l’avait lâché. « Qu’est-ce qu’on va manger maintenant ? », avait-elle dit à voix basse. Et lentement, comme si elle les voyait pour la première fois, ou peut-être pour la dernière, elle avait commencé à ôter les écailles de son chemisier et à les ranger auprès de son couteau. Comme si elle se déshabillait. Mercurio lui avait proposé deux sols d’or pour racheter la barque de Battista, une somme exorbitante. Elle avait pris les pièces et avait mordu dedans, incrédule. Puis, les pièces dans sa paume, elle avait levé les yeux sur lui : « C’est vous qui l’avez tué, hein ? »

Anna lui serra la cuisse.

« Il y a toujours des morts autour de moi, dit Mercurio d’une voix monocorde, comme si ce n’était pas vraiment la sienne. Ou comme s’il n’était pas là. J’apporte la mort. Je suis maudit…

— Ne dis pas ça… »

Mercurio se tourna brusquement vers Anna.

« Tu sais comment je suis arrivé jusqu’ici ? Tu ne me l’as jamais demandé.

— Tu étais un escroc…

— Je suis  un escroc !

— D’accord, tu es un escroc, tu as plein de pièces d’or… C’est facile à imaginer…

— Eh bien, tu te trompes, fit-il d’une voix sombre, et il baissa de nouveau les yeux sur le bois taché de la table. Je fuis parce que… parce que j’ai tué un homme. »

Le silence tomba.

« Je n’y crois pas, finit par dire Anna.

— Mais si, tu dois le croire. »

Anna lui releva le visage et le regarda dans les yeux. Longuement. Puis elle dit, avec encore plus de fermeté qu’auparavant : « Je n’y crois pas ».

Mercurio ouvrit la bouche pour parler. Puis, dépassé par une émotion violente, presque féroce, qui le déchira et le bouleversa tout entier, il éclata en sanglots désespérés. Des pleurs sauvages, entre le vagissement et les larmes. Ces larmes qu’il n’avait pas versées pour Battista, ni pour le marchand juif de Rome. Il pleurait pour l’ivrogne noyé dans les égouts en face de l’île Tibérine, et aussi parce qu’il n’a


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vait jamais eu de mère et qu’il pouvait seulement maintenant, avec Anna, se permettre d’entendre cette douleur sans fond, ce vide, ce gouffre qu’il avait dans le cœur.

« Raconte-moi tout », dit Anna d’une voix pleine d’amour en lui caressant les cheveux, quand les sanglots de Mercurio se furent calmés.

Il se tourna vers elle et la prit dans ses bras, enlaçant son corps chaud et protecteur. Il la serra avec fougue, mouilla sa robe avec ses larmes. « Pas maintenant, chuchota-t-il. Je n’y arriverais pas… »

Anna lui donna un baiser dans les cheveux. Elle murmura : « Je suis là ». Puis elle se leva. « Viens, allons dehors. Moi, ça m’a toujours fait du bien de regarder l’herbe, les arbres, le ciel. Je les regarde et je me sens moins seule.

— C’est idiot…, dit Mercurio avec un petit rire.

— Viens », répéta Anna en le tirant par la main.

Mercurio, se leva, s’essuya le visage avec sa manche et suivit Anna sur le seuil de la maison.

Elle l’emmena derrière, où poussaient quelques maigres légumes. Le bras tendu, elle désigna un peu plus loin une énorme construction qui paraissait abandonnée. La partie inférieure était en pierres sèches et la partie supérieure en bois de sapin. « Tu vois ça ? Autrefois, c’était l’étable. Nous étions considérés comme riches. Il y avait de quoi vivre pour deux familles dans cette maison. »

Mercurio regarda le bâtiment, qu’il voyait de la fenêtre de sa chambre sans avoir jamais demandé ce que c’était.

Anna le prit par la main. « Viens », lui dit-elle, et elle l’emmena jusqu’à la porte déglinguée de l’étable. Elle l’ouvrit. À l’intérieur, un oiseau s’envola. Une souris montra sa tête dans la mangeoire. « On a eu jusqu’à cinquante vaches. C’est à cette époque-là qu’il m’a acheté le collier », se souvint-elle avec un sourire, en caressant le bijou que Mercurio avait racheté pour elle. « Et puis il y a eu la disette. Il n’y avait plus d’herbe pour les vaches. Elles sont devenues maigres à faire peur et elles ne donnaient plus de lait. À la fin de l’année, une nuit, des brigands sont descendus du Frioul et nous en ont volé dix. Puis des paysans des alentours sont arrivés, et ils se sont excusés mais ils avaient besoin de viande pour leurs enfants qui mouraient de faim. Ils nous ont pris une vache. Et dix jours après une autre, et une autre encore. Chaque fois ils étaient plus agressifs. Ils ne s’excusaient plus et ils venaient avec des couteaux de plus en plus longs. » Elle soupira et hocha la tête. « Alors est arrivée une épidémie. Toutes les vaches ont été emportées en une semaine. » Elle recula et ferma la porte de l’étable. « On était sur la paille. Mais on était ensemble. » Elle sourit. « On était encore ensemble, mon mari et moi. C’était tout ce qui comptait. Maintenant qu’il est mort, je me rends compte de la chance qu’on avait. » Elle regarda Mercurio. « Je ne sais pas pourquoi je t’ai raconté tout ça. »

Mercurio regardait l’étable, songeur. « Je dois y aller, je reviens vite », dit-il enfin.

Anna acquiesça et le regarda s’éloigner. Elle sourit de nouveau, à sa manière douce : elle savait parfaitement pourquoi elle lui avait raconté cette histoire. Et elle savait aussi où il était si pressé d’aller.

Mercurio frappa à la porte de Tonio et Berto. Il devait absolument voir Giuditta. C’était ce qu’il avait compris de l’histoire d’Anna : quoi qu’il arrive, il devait être avec Giuditta, cela seul comptait.

Il se fit accompagner à Cannaregio dans la barque de Battista, qu’il avait cachée parmi les joncs. Il la repeindrait plus tard, pour qu’elle ne soit pas reconnue par les autorités. Il leur donna rendez-vous au campo Santo Aponal au coucher du soleil pour recevoir leur salaire de Scarabello.

Aussitôt seul, il se dirigea vers le campo del Ghetto. Là, il s’assit et attendit de voir passer Giuditta.

Mais il ne pouvait s’empêcher de penser à Benedetta, à mesure que le temps s’écoulait. Les images sensuelles se bousculaient, sombres et morbides, augmentant son malaise. C’était comme un nuage noir qui s’amoncelait sur sa tête. Sans savoir pourquoi, il éprouva une sensation de danger et de peur.

Le soleil allait se coucher. Mercurio se levait pour aller à son rendez-vous au campo Santo Aponal quand Giuditta apparut sur la fondamenta dei Ormesini. Elle s’avançait au milieu des dentelles et des toiles d’organdi installées devant les boutiques comme autant de luxueuses bannières. Dès qu’il la vit, les nuages qui s’étaient rassemblés au-dessus de sa tête disparurent comme par magie. Il se leva pour aller à sa rencontre. Mais Giuditta n’était pas seule. Un garçon corpulent l’accompagnait, un court et épais bâton à la ceinture.

Giuditta portait des pièces d’étoffe ; elle leva les yeux et le vit. Son visage s’illumina. Elle sourit. Puis elle se tourna, embarrassée, vers son accompagnateur qu’elle désigna du menton à Mercurio, avant de hausser les épaules.

Mercurio ne comprenait pas. Il sentit son sang bouillonner dans ses veines. Il voulait absolument savoir qui était cet individu qui marchait à larges enjambées, regardant autour de lui avec insolence.

Mercurio se planta devant Giuditta. « Ciao , lui dit-il en utilisant cette manière de se saluer qu’il avait apprise de Battista.

— J’aime bien ce mot, moi aussi, dit Giuditta.

— Qu’est-ce que tu veux ? », fit tout de suite le garçon, qui se plaça entre eux, la main sur sa matraque.

Mercurio ne le regarda pas. Il fixait Giuditta.

« J’ai été agressée par un petit garçon et mon père a demandé à Joseph de…, commença-t-elle à expliquer.

— Agressée ? l’interrompit Mercurio, préoccupé.

— Tu es le garçon de la porte ! s’écria Joseph, le doigt tendu vers lui.

— Qui ? demanda Mercurio en fronçant les sourcils.

— Va-t-en. Reste loin d’elle, lui ordonna Joseph, qui devenait agressif. Son père ne veut pas te voir dans les parages. »

Mercurio regarda Giuditta et lut la surprise dans ses yeux. Elle ignorait jusque-là pourquoi son père l’avait flanquée de Joseph.

« Je t’écrase quand je veux, espèce de singe », réagit Mercurio.

Joseph gonfla le thorax.

Mais Mercurio vit à ce moment-là une prière muette dans les yeux de Giuditta. Elle était embarrassée et mortifiée, et lui demandait de renoncer, de s’en aller.

« Je plaisante, gros lard », fit Mercurio. Il regarda encore un instant Giuditta, intensément, puis il s’éloigna.

Il n’avait pas tourné au coin de la rue que la colère explosa en lui, incontrôlable. « Sac à merde ! maugréa-t-il. Sac à merde ! » À un passant qui le regardait avec insistance, il montra le poing et dit « Qu’est-ce que tu veux, connard ? » Il s’appuya contre le mur lézardé d’un palais et s’efforça de retrouver son calme. Puis il revint sur la fondamenta dei Ormesini et regarda vers le Ghetto.

Giuditta aussi, sur le pont, s’était retournée.

Leurs yeux s’enlacèrent.

Mercurio sentait pourtant que cet échange de regards dans lesquels ils se perdaient ne lui suffisait plus. Il n’acceptait pas d’être exclu. Il lui fallait trouver un moyen de tromper cette surveillance. Toucher Giuditta à travers le bois inanimé de la grande porte ne suffisait plus. Mais, à la seule pensée d’effleurer Giuditta, ses mains se rappelèrent le sein velouté de Benedetta et il prit peur. Il partit au pas de course pour se défouler et faire taire ses pensées. Il arriva sur le campo Santo Aponal tel un taureau furieux.

Sur sa lancée, il demanda à Scarabello, sans même le saluer : « Alors ? C’est combien, ma part ?

— Même pas un marquet, répondit Scarabello, qui fixait dans le dos de Mercurio les deux géants immobiles, bras croisés sur leur poitrine vigoureuse.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— T’auras pas un sou parce que j’ai rien eu. Les marins sont superstitieux. Et les armateurs encore pires.

— Quel rapport ? demanda Mercurio.

— La voile était tachée de sang », dit Scarabello, avec une pointe de mauvaise humeur. Il regarda encore les deux géants et se toucha le lobe de l’oreille. « Vous avez ces boucles d’oreille parce que vous êtes des marins ?

— Oui, répondit Tonio.

— Vous embarqueriez sur un navire avec une voile tachée de sang ?

— Non.

— Non ! Bien sûr que non ! » Scarabello écarta théâtralement les bras. « T’as raté ton coup, mon gars. Et tu m’as fait rater le mien.

— Un homme en est mort ! », hurla Mercurio saisi d’une haine profonde, en le fixant de ses yeux rouges.

Scarabello soutint son regard. « La mort de cet homme ne me concerne pas. »

Mercurio continuait de le fixer avec haine mais il savait que Scarabello avait raison. La mort de Battista ne le concernait pas.

« Pourquoi tu es venu avec ces deux-là ? demanda Scarabello. Tu pensais m’intimider ? »

Mercurio fronça les sourcils. Il n’y avait pas pensé. Mais il comprenait que Scarabello ressentait le même malaise que lui la première fois qu’il avait vu les deux géants. « Non, fit-il. Je voulais te dire qu’on a une barque à nous. Si tu as besoin de faire certains transports particuliers qui ne doivent pas être contrôlés par les gardes, on est l’équipe qu’il te faut. Personne n’est plus rapide que nous.

— T’es toujours le même comique », dit Scarabello. Ce garçon lui plaisait. Et l’impression désagréable qu’il s’en repentirait un jour ne le quittait pas. « J’y penserai. J’ai souvent besoin de transports… rapides. Généralement la nuit. »

Mercurio acquiesça. « Tu sais où me trouver.

— Attends, mon gars », le stoppa Scarabello. Il lui mit la main sur l’épaule et l’emmena à l’écart, en parlant à mi-voix. « Si je te disais que j’ai rencontré ton ami Donnola ? Tu le cherches toujours ?

Mercurio fit signe que cela n’avait pas d’importance.

— Tu ne le cherches plus ? Ni son ami le docteur ? »

Mercurio secoua la tête.

Scarabello sourit. « Ça veut dire que tu en as marre de la fille du docteur, ou que tu l’as déjà retrouvée ?

— Qu’est-ce que ça peut te faire ?

— C’est juste pour causer, dit Scarabello d’un ton vague. Comme le docteur est en train de se mettre en travers de mes affaires et qu’il me casse les couilles… »

Mercurio se raidit.

Scarabello éclata de rire. « Ah, voilà. Tu n’en as pas encore marre de la petite famille juive.

— Qu’est-ce qu’il t’a fait ? demanda Mercurio.

— Rien. C’est les affaires.

— Quelles affaires ?

— À cause de lui, le Castelletto devient un endroit où les gens n’ont plus trop envie d’aller.

— C’est quoi, le Castelletto ? »

Scarabello écarquilla les yeux. « Mais tu baises jamais, mon gars ? »

Mercurio rougit.

Scarabello éclata de rire. « Tu connais pas le Castelletto ?

— Qu’est-ce qu’il t’a fait, le docteur ? », demanda une nouvelle fois Mercurio.

Scarabello redevint sérieux. Il planta l’index contre la poitrine de Mercurio et l’appuya trois fois avant de parler. « Si tu le vois, dis-lui bien que les affaires, c’est les affaires. Je doute pas qu’il en fasse de bonnes. Mais avant, y avait qu’une putain malade, maintenant il y en a des dizaines. Sauf que les Tours, c’est pas l’hôpital, et je veux pas perdre des clients à cause de lui. J’en ai rien à foutre des autres, moi. Je suis comme les béliers… T’as déjà vu un bélier ? Drôle d’animal. Je les aime bien. Ils tournent pas autour de l’obstacle, ils l’attaquent à coups de cornes et ils le détruisent. Voilà ma philosophie. » Il pinça la joue de Mercurio et lui fit un clin d’œil. « Si tu le rencontres, ton docteur, raconte-lui l’histoire du bélier. Il comprendra. » Puis il fit signe à ses hommes de le suivre. Après quelque pas, il s’arrêta et se retourna, comme s’il se rappelait soudain quelque chose. « J’ai appris que ta belle est devenue la maîtresse du prince fou. Quel goût ! Et quel courage !

— La maîtresse ? » Mercurio éprouva une étrange, désagréable sensation. « Pas possible…

— Tiens, une autre dent sensible…

— J’en ai rien à foutre de Benedetta », dit Mercurio avec une véhémence excessive.

Scarabello se mit à rire.

« J’en ai rien à foutre ! », lui hurla presque Mercurio sous le nez.

Scarabello l’attrapa à la gorge. « Calme-toi, morpion, dit-il d’une ton glacial. J’ai fini de m’amuser », et il s’éloigna, sa fourrure noire ouverte sur le devant et ses cheveux d’argent ondoyant dans l’air.

Mercurio resta au centre du campo , fixant sans le voir le puits en pierre d’Istrie. Il était désorienté. Quelque chose bougeait en lui, qu’il ne réussissait pas à discerner.

« Qu’est-ce qu’on fait ? », demanda Tonio en s’approchant.

Mercurio se retourna, comme s’il revenait à la réalité. Il regarda Tonio d’un œil noir. « Tirez-vous, siffla-t-il. Faites ce que vous voulez. »

Et d’un pas furieux, il se rendit à l’auberge de la Lanterna Rossa, où il avait logé avec Benedetta.

« Elle est où ? demanda-t-il au vieux, toujours sur sa chaise.

— Qui ? »

Mercurio donna un coup de pied dans la chaise. Le vieux roula sur le sol. « Elle est où ?

— Elle est partie il y a quelque temps avec un homme du prince Contarini, gémit le vieux en se massant le coude, la tête rentrée dans les épaules.

— Où ?

— Je sais pas, répondit le vieux effrayé, en se réinstallant sur sa chaise. Je te le jure… »

Mercurio s’en alla sans lui accorder un seul regard. À Rialto, il tourna à gauche sur la riva del Vin. Là, il s’assit sur un baril vide et regarda passer les embarcations.

Il repensa à Benedetta. De nouveau, il sentit cette oppression dans sa poitrine, en même temps que l’excitation morbide qui le tourmentait depuis la nuit précédente.

”J’avais promis à Scavamorto de te protéger”, se dit-il, et il se sentit coupable.

Puis il se rappela quand Benedetta l’avait embrassé pour faire croire à Giuditta qu’elle était sa petite amie. Il se rappela avec quelle désinvolture et quelle détermination elle avait agi.

Il éprouva de nouveau cette sensation de danger et de peur.

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« Voici pour toi un calice de vin et de myrrhe, mon frère, tel qu’il fut offert à notre Seigneur Jésus-Christ quand il arriva au sommet du Golgotha, pour qu’il supporte les souffrances qu’il allait endurer », dit le prince Contarini, la main tendue vers une coupe de verre soufflé de Murano qu’un serviteur apportait sur un plateau.

Frère Amadeo la prit et la vida d’un trait.

Le prince difforme rit. « Mais notre Seigneur, lui, a refusé de se soustraire à la douleur. » Il rit encore. « Je te trouve sage, tout compte fait. » Il se tourna vers la cheminée, dans laquelle brûlait un feu de braises, et fit signe à l’un de ses hommes. Puis il enfila des gants de ferronnier ou de maréchal-ferrant en cuir épais.

L’homme lui passa une pique de fer du diamètre d’un gros clou. Le métal était rouge.

Un des chiens qui assistaient à la scène aboya.

« Tenez-le bien », dit le prince Contarini.

Deux hommes de chaque côté saisirent frère Amadeo par les bras et les maintinrent tendus, les mains posées sur deux morceaux de bois, la paume vers le haut.

Zolfo se serra contre Benedetta.

Le moine, le souffle court et les yeux exorbités, regardait le prince s’approcher avec le bout de fer incandescent.

« Maintenez-le », dit Contarini en pointant la pique vers son bras gauche.

Les deux hommes qui le tenaient serrèrent plus fort.

Frère Amadeo chercha d’instinct à se dégager et ferma le poing.

« Ouvre la main », ordonna le prince.

Lentement frère Amadeo déplia les doigts.

Le prince enfonça avec force la pointe rougie au centre de la paume du frère. La chair grésilla en s’ouvrant, cédant à la pénétration du métal.

Le moine hurla, et se tordit de douleur.

Les chiens aboyèrent de nouveau. Deux d’entre eux grognèrent comme s’ils voulaient se jeter sur les chevilles du frère. Le prince leur lança un coup de pied et ils reculèrent en glapissant.

Zolfo ferma les yeux et appuya sa tête contre la robe élégante de Benedetta. Elle restait immobile, impassible. Elle regarda le fer pénétrer à fond dans la paume et brûler la surface du bois qui était dessous.

Quand l’odeur du bois se superposa à celle de la chair grillée, le prince, avec une expression satisfaite, retira le fer.

Frère Amadeo pleurait et transpirait. « Excellence, dit-il d’une voix faible, je vous en supplie…

— Tais-toi », l’interrompit le prince en tournant autour de lui pour se positionner près de sa main droite. « Tenez-le », dit-il à ses hommes. Puis, voyant que le moine serrait le poing, il ordonna : « Ouvre.

— Excellence… je vous en supplie… non…, gémit frère Amadeo.

— Ouvre la main, siffla le prince Contarini.

— Non, lâchez-le ! », s’écria Zolfo en se précipitant vers le prince.

Benedetta ne fit rien pour le retenir.

Un des hommes du prince frappa Zolfo d’un revers de main violent qui le fit tomber au sol, la lèvre ouverte.

Zolfo se releva et revint s’agripper à Benedetta.

Elle s’écarta. « Tu salis ma robe », lui dit-elle.

Le prince lui adressa un regard satisfait. Puis il fixa le frère. « C’est pour rendre ton chemin et ta croisade plus faciles, moine. Tu ne comprends donc pas que je fais cela pour ton bien, comme notre Seigneur fit avec le poverello  d’Assise, François, quand il lui transmit les saints stigmates ? En ce moment personne ne t’écoute, tes paroles se noient dans la lagune, nul ne s’intéresse à ta bataille contre les Juifs… Mais après ce petit sacrifice, tu passeras pour un saint homme. Et tes paroles sonneront alors comme les trompettes du Jugement Dernier. Ouvre la main, allez.

— Excellence, non… », pleura frère Amadeo, désespéré.

Une expression agacée apparut sur le visage du prince. Il posa la pointe rougeoyante sur les doigts du moine dont le poing restait fermé.

Le frère hurla de douleur et ouvrit la main.

Alors le prince abattit la pointe de fer avec violence. Il transperça la chair. Puis, après l’avoir extraite de la main martyrisée, il jeta le clou dans la cheminée. « Te voilà saint ! », s’exclama-t-il en riant.

Ses hommes rirent avec lui et lâchèrent le moine. Les chiens aboyèrent, sans comprendre s’il fallait faire fête ou attaquer. Deux des chiens se battirent et récoltèrent un nouveau coup de pied.

Frère Amadeo se recroquevilla au sol, ses mains tremblaient de douleur.

Zolfo se précipita vers lui et le prit dans ses bras. Le frère l’éloigna d’un coup de coude.

Benedetta regarda Zolfo, qui se retirait à l’écart, mortifié. “Nous avons choisi des maîtres semblables, pensa-t-elle. Parce que nous sommes semblables toi et moi.”

« Emmenez-le chez lui et donnez-lui du vin à volonté, ordonna le prince en désignant frère Amadeo, toujours recroquevillé au sol. Il ne se doutait pas qu’il pourrait devenir un saint. Il va devoir s’habituer à cette idée. ».

Contarini se tourna en souriant vers Benedetta.

Elle répondit à son sourire. Et sentit une sorte de frémissement à l’aine. Quelque chose qui ressemblait autant au plaisir qu’à la peur.

« Allons-nous-en, lui dit le prince Contarini en lui tendant son bras atrophié. Les misères humaines qui suivent les grands événements me mettent de mauvaise humeur. »

Benedetta prit son bras, comme une dame bien élevée, et ils quittèrent à pas mesurés la pièce qui sentait la chair brûlée. Sur le seuil, Benedetta se tourna vers Zolfo, collé au moine comme un chien. “Oui, nous avons choisi des maîtres semblables.” Elle regarda sa propre main serrée autour du bras difforme du prince : il ne lui avait jamais offert son bras valide. “C’est parce que tous les deux nous ne cherchons que le mépris”, se dit-elle en se retournant pour suivre du coin de l’œil la silhouette de Zolfo qui disparaissait.

Le prince rejoignit la chambre à coucher où il croyait avoir pris la virginité de Benedetta et s’assit à son écritoire, encombrée de documents. Il prit dans un tiroir une paire de petites lunettes rondes, les chaussa puis baissa la tête sur des livres de compte, la plume à la main, prêt à la tremper dans l’encrier.

Benedetta ôta son élégante robe, une de celles qui avaient appartenu à la sœur défunte du prince et qu’il lui avait permis de porter après leur première fois. Elle ouvrit la porte à côté de l’alcôve et enfila la tunique blanche du premier jour, encore tachée de sang. Du sang de poulet. Elle prit dans un tiroir le bonnet jaune que Zolfo avait arraché à Giuditta et le serra dans sa main. Enfin, elle se dirigea vers la balançoire que le prince avait fait installer juste devant son écritoire et s’y assit. Elle arrangea la tunique de manière à ce que la tache de sang soit bien visible. Puis elle commença à se balancer, paresseusement.

Le prince feignit de ne pas la voir.

Mais Benedetta savait qu’il la respirait de toute son âme, aussi difforme que son corps. Elle savait que bientôt il lèverait les yeux. D’abord distraitement, puis avec une convoitise croissante. Et tandis qu’elle se balançait, en avant, en arrière, Benedetta serrait contre elle le bonnet jaune, avec haine, pour lui imprimer toute sa malveillance.

Le prince enleva ses lunettes, fit tomber la plume sur l’écritoire et son visage commença à devenir rouge. Il rejoignit Benedetta et la prit là, lui debout et elle sur la balançoire. Et au moment du plaisir, il leva les yeux vers la fresque qui représentait sa sœur morte. Puis il se détacha de Benedetta, et lui ordonna presque avec mépris d’enlever la tunique et de se rhabiller. Enfin, avec son membre tout mou qui sortait encore de ses chausses, il se laissa aller sur le lit, couché sur le dos.

Benedetta remit la robe élégante qu’elle portait avant le coït, noua autour de son cou un collier de perles grosses comme des petits pois et vint s’étendre elle aussi, du côté du bras handicapé. Sa main continuait de serrer le bonnet jaune, dont le prince ne se souciait nullement. Elle attendit que le corps de son seigneur fût complètement détendu.

« Je dois te demander un cadeau, mon amour », dit-elle alors.

Le prince ne bougea pas un muscle. Mais sa voix sonna aussi froide qu’un bloc de glace, aussi tranchante qu’un rasoir. « Si tu m’appelles mon amour ne serait qu’une fois encore, je te fais jeter dans le canal avec une pierre au cou. »

Benedetta sentit la peur lui serrer la gorge. Elle savait que le prince n’aurait pas hésité à le faire. Elle resta silencieuse.

« Maintenant je veux dormir, murmura bientôt le prince. Quand je me réveillerai, tu pourras me demander ce que tu veux. » Il glissa sa main dans son décolleté et lui pinça le mamelon, à lui faire mal. « Et tu l’auras. » Il ôta sa main et respira profondément.

Benedetta, avec délicatesse, lui nettoya le membre avec un bout de drap et le lui remit dans ses chausses.

« Merci », dit le prince Contarini d’une voix que le sommeil éteignait peu à peu.

Quand elle sentit que la respiration de son amant devenait profonde et régulière, Benedetta se dressa sur le coude et regarda le bonnet jaune serré dans sa main. Elle avait appris que de nombreuses chrétiennes, des dames de l’aristocratie ou des courtisanes cultivées, avaient été si charmées par ces formes originales, ce mélange d’étoffes toutes jaunes mais si différentes et si bien assemblées, qu’elles avaient voulu s’acheter des bonnets, bien que la loi interdise aux Juifs de les vendre.

Tout à coup, elle remarqua à l’intérieur, sur le revers, une tache rouge sombre. Cela ressemblait à du sang.

Benedetta caressa le poitrail caréné de son puissant amant, qui se gonflait et se dégonflait à un rythme constant. Il dormait profondément.

« J’ai besoin de ton argent et je ne peux pas attendre… mon amour », murmura-t-elle.

Elle ouvrit la petite bourse de velours et de soie que le prince portait à la ceinture et y prit trois pièces d’or. Puis elle se leva pour aller chercher le sachet qui contenait les cheveux de Giuditta. Elle sortit de la pièce et se fit accompagner par un serviteur chez Reina la magicienne.

« Tu as ce que je t’ai demandé ? », lui demanda celle-ci.

Benedetta lui tendit le sachet contenant les cheveux et le bonnet jaune.

« Il y a une tache à l’intérieur du bonnet, fit-elle, en la lui montrant. On dirait du sang.

— C’est peut-être une sorcière ? », dit la magicienne en riant. Puis elle ouvrit le sachet des cheveux et les sortit. « Ils sont mouillés, dit-elle en faisant une grimace.

Oui, répondit Benedetta. J’ai craché dessus. »

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« Tu n’as pas confiance en moi ! s’écria Giuditta, furieuse, en barrant la porte à son père qui s’apprêtait à sortir.

— Je n’ai pas confiance dans ce voleur ! répondit Isacco d’une voix plus forte.

— Cesse de l’appeler ainsi ! », répondit-elle, le visage tout rouge.

Isacco secoua la tête, essayant de se calmer. Mais il ressemblait à un animal en cage. « Je t’interdis de le voir, dit-il, serrant les poings.

— Et comment je pourrais, avec ce gardien que tu m’as collé aux basques ? », siffla Giuditta. Elle était hors d’elle. Elle avait cru que son père avait mis Joseph à ses côtés pour qu’elle se sente plus en sécurité, depuis l’agression par ce gamin qui lui avait arraché une mèche de cheveux et volé son bonnet. Mais elle se sentait trompée. « La nuit, les chrétiens me mettent en cage, fit-elle d’un air sombre, et le jour, c’est mon père.

— C’est pour ton bien, coupa Isacco.

— Évidemment, répondit Giuditta avec un sourire méprisant.

— Tu es jeune, continua Isacco, cherchant à calmer le jeu, bien qu’il sentît le sang lui monter à la tête. Pour l’instant, tu ne comprends pas. Un jour, tu me remercieras.

— Un jour, je m’enfuirai ! », hurla Giuditta avec rage.

Alors Isacco, avant même de comprendre ce qu’il faisait, lui donna une claque.

Giuditta écarquilla les yeux. Bouche bée, elle porta lentement la main à sa joue qui palpitait.

« Mon enfant… », dit doucement Isacco.

Giuditta lui tourna le dos et lui ouvrit la porte.

Isacco aurait voulu prendre sa fille dans ses bras, lui demander pardon. Lui expliquer. Lui dire qu’il regrettait. Mais il resta la bouche ouverte, aussi incapable de parler que de respirer. Il aurait voulu que sa femme soit encore là : elle aurait su quoi faire, alors qu’il était impuissant. Il franchit la porte, presque en s’enfuyant, au moment où Joseph apparaissait dans l’escalier.

« Bonjour, docteur, dit le garçon, la main sur sa matraque.

— Bonjour mon cul ! », lui cracha Isacco au visage, en descendant l’escalier d’un pas lourd. Après quelques marches, il s’arrêta et se retourna vers Joseph. Le doigt pointé, il lui cria : « Tu es renvoyé !

— Mais, docteur…, dit Joseph, étonné.

— Va-t-en ou je te casse la tête avec ta matraque. »

Le garçon, sans comprendre, commença à descendre l’escalier, lentement.

« Plus vite ! »

Joseph le dépassa, la tête baissée comme s’il craignait un coup, et disparut aussitôt.

Isacco descendit encore quelques marches. Puis, telle une furie, il les remonta quatre à quatre jusqu’à la porte de l’appartement et cria : « Si j’apprends que tu fréquentes cet escroc… » Il agita le poing et claqua la porte.

« Il s’appelle Mercurio, cria Giuditta derrière le battant.

— Mercurio-de-mon-cul, oui », marmonna Isacco en s’en allant.

Il trouva Donnola qui l’attendait sur la fondamenta  en plaisantant avec un des gardes. Il le dépassa sans même le saluer.

Donnola le rattrapa. « Nous sommes de bonne humeur, je vois, dit-il en riant.

— Oh, va au diable toi aussi », fit Isacco.

Donnola rit encore plus fort.

Il flottait dans l’air l’odeur âcre du vin bon marché des boutiques autour de la calle della Malvasia. Un vin qui se transformait rapidement en vinaigre et dont les vapeurs pestilentielles donnèrent la nausée à Isacco. Il avança d’un pas plus vif, courant presque.

Devant l’abbaye de Santa Maria della Misericordia, la puanteur de vin aigre fut remplacée par l’odeur, plus subtile mais tout aussi dérangeante, de chair gâtée et de mort qu’exhalaient les malades et les blessés qui attendaient sur les marches de l’hospice.

Isacco s’interrogeait sur l’évolution de la maladie qui affligeait les prostituées. C’était un véritable châtiment. Le nombre de femmes infectées croissait de jour en jour. Il soignait plus de quarante malades, mais combien étaient-elles en réalité ? La plupart refusait de se soigner, de peur de perdre des clients, augmentant ainsi la contagion. Le plus inquiétant était l’idée que s’en faisaient les gens, encouragés par les prêtres et les médecins de mauvaise foi : « L’homme a voulu faire l’amour avec les singes, disaient-ils, et il a attrapé la maladie des animaux ».

Dans ce panorama décourageant, seuls le prieur de la Note Scuola Grande di Santa Maria della Misericordia et sa femme, de la confraternité laïque des Battuti qui gérait l’hospice, tentaient comme lui d’affronter la maladie de manière empirique. Devant l’église, au fond de la fondamenta della Misericordia, Isacco aperçut le zappafanghi , l’émissaire du syndicat de la confraternité. Il l’appela d’un geste de la main. Ce dernier, l’ayant reconnu, s’approcha et lui dit que le prieur


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et sa femme venaient d’accueillir trois hommes qui présentaient les signes du mal français.

« Je peux les voir ? demanda Isacco aussitôt.

— Non, répondit l’homme. Le prieur a demandé la discrétion… » Il se pencha vers lui, avec des airs de conspirateur. « Ce sont des personnes haut placées. Des nobles. Il paraît que l’un d’eux est membre du Conseil des Dix… »

Le médecin acquiesça. Le prieur le mettrait certainement au courant de l’évolution de la maladie dans les jours à venir. Isacco se moquait bien de savoir de qui il s’agissait, seule lui importait l’avancée de la maladie chez les hommes. À première vue, il semblait qu’elle soit plus mortelle encore chez eux. Il prit dans sa sacoche une petite bouteille, qu’il tendit au zappafanghi . « Donnez cela au prieur, lui dit-il. C’est de l’huile de Palo Santo. Elle calme les plaies. » Il le salua et fit signe à Donnola qu’ils pouvaient poursuivre leur chemin.

Au Castelletto, ils traversèrent l’entrée sale et malodorante de la Torre delle Ghiandaie et montaient l’escalier quand Isacco s’arrêta et regarda son assistant.

« Donnola… » Isacco soupira, levant la tête vers le cinquième étage. « Que faisons-nous pour ces pauvres femmes ?

— Vous les aidez, docteur, répondit Donnola, d’une voix assurée. Et tout ça pour ne pas gagner grand-chose.

— Je gagne bien plus que je ne mérite, dit Isacco. Quatre femmes sont déjà mortes sans que je puisse les sauver. Pourquoi devrais-je me faire payer ?

— Pour le temps que vous leur consacrez, répondit avec sérieux Donnola. Vous êtes ici du matin au soir. Qui d’autre ferait ça ?

— N’importe quelle dame de compagnie.

— Ah, vous les Juifs, toujours à vous pleurer dessus. C’est pénible, à la fin. »

Isacco sourit. « D’après toi, est-ce que je néglige Giuditta ?

— Vous êtes le seul à le savoir, docteur. Mais s’il y a quelqu’un à qui il faut poser la question, c’est votre fille.

— Tu deviens philosophe et casse-couilles, Donnola, dit Isacco en lui tapant sur l’épaule. Mais merci. »

Au cinquième étage, la Cardinale, qui les attendait, les avait vus arriver. « On a trois malades supplémentaires, dit-elle. Il n’y a plus de place.

— On se serrera, fit Isacco.

— Il y en aurait même deux autres de plus, mais elles disent que… elles disent qu’elles ne…

— Qu’elles ne veulent pas se laisser toucher par un Juif ? »

La Cardinale acquiesça tristement.

« Si seulement elles n’étaient que deux, soupira Isacco. Je suis désolé d’être juif, fit-il en écartant les bras. Mais c’est bien ce que je suis, non ?

— Vous êtes notre docteur, c’est tout », fit la Cardinale.

Donnola passa devant elle et sourit. « Bien répondu. En récompense, un jour je te ferai goûter mon corps, beauté, lui dit-il.

— En récompense, un jour, je te ferai goûter une bonne claque dans la gueule », lui répondit-elle.

Donnola rit et rejoignit Isacco qui, dans le couloir, s’arrêtait devant chaque chambre, avec un salut et un sourire pour chacune des prostituées malades. Donnola alla à la dernière porte du couloir.

« Bonjour, République, dit-il gaiement. Comment tu te sens aujourd’hui ?

— Mieux. »

Donnola regarda Isacco, qui arrivait. « Vous voyez ? Il y en a une qui a l’air de s’en sortir malgré l’incapacité de sa dame de compagnie.

— Ne crions pas victoire trop tôt.

— Docteur, j’ai envie de vous étrangler quelquefois. »

Isacco entra dans la chambre.

Lidia, la fille de République, courut à sa rencontre et se jeta dans ses bras. « Les plaies se referment ! Elles se referment ! Merci, merci !

— Voyons ça », fit Isacco. Il s’assit au bord du lit et vit que République avait les joues moins pâles. La maladie avait desséché son sein généreux mais elle était toujours en vie. Il déplaça la couverture et vérifia les pansements, l’un après l’autre, avec un soin maniaque. “N’oublie jamais que tu n’es pas un vrai docteur”, se disait-il.

« Docteur, Marianna est fière de toi, dit République comme si elle avait deviné ses pensées. J’ai rêvé d’elle cette nuit. »

Isacco écouta la voix sensuelle de cette femme qui pénétrait en lui, comme un baume, et le faisait se sentir un homme. Il se mit debout, avec brusquerie. « Oui, dit-il avec sérieux. Effectivement, les plaies vont mieux. »

Les yeux de République devinrent humides. Elle serra les lèvres, retenant le sourire qui l’aurait fait éclater en sanglots.

Isacco baissa les yeux au sol. Dans le silence qui suivit, il sentit une petite main se glisser dans la sienne.

La petite Lidia lui laissa un petit objet froid dans la paume.

Isacco regarda et vit, nettoyé pour l’occasion, le marquet que la petite lui avait déjà offert en paiement la première fois qu’il était entré dans cette chambre. Il se retourna.

Lidia le regardait et secouait la tête. Elle n’accepterait pas un second refus.

Isacco ferma les doigts sur la petite pièce de monnaie des pauvres. “Oui. Tu l’as bien gagné, escroc”, se dit-il.

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« Ôte-toi de là, servante, tu ne vois pas que je veux passer ? ronchonna le gros bonhomme d’une voix plaintive, aiguë et désagréable. Tu veux salir mes chaussures en satin des Flandres ? »

Anna del Mercato retint un mouvement de révolte. Elle baissa la tête, prit le balai-brosse et le seau, et se colla humblement contre le mur, alors que l’homme avait largement la place de passer, malgré la taille de son ventre.

“Connards de riches”, pensa-t-elle avec rage.

« Espèce d’idiote, pousse-toi donc ! », s’exclama le maître de maison, Girolamo Zulian de’ Gritti, le noble désargenté pour lequel Anna travaillait. Hors d’haleine, les mains au ciel et tout dépeigné, il se précipitait au bas des escaliers à la rencontre du riche visiteur qu’on venait de lui annoncer. Passant à côté d’Anna, il répéta : « Espèce d’idiote, je devrais te renvoyer ! » Il se prosterna presque devant son visiteur. « Pardonnez, messire, les serviteurs… », et il laissa la phrase en suspens.

« Les serviteurs sont idiots par nature », dit le gros homme avec une grimace en direction d’Anna. Il avait une drôle de tête, maigre aux pommettes et au menton, mais avec de grosses joues sur lesquelles poussait une barbe longue et clairsemée.

Anna éprouva autant d’antipathie que de répulsion pour cet homme. Son nez gibbeux, rosâtre, était probablement un signe de goutte ou de quelque autre maladie. Ses yeux étroits, deux fentes, semblaient gênés par la lumière. Et sa bouche s’inclinait vers le bas dans une grimace permanente de dégoût.

« On dit que les nègres sont inférieurs, reprit le gros homme en continuant de fixer Anna, mais je crois que tous les serviteurs le sont. Leur ignorance et leur mesquinerie sont telles qu’on se demande s’ils n’appartiennent pas à une autre race », dit-il avec un profond mépris. Puis il se tourna vers l’entrée du palais et montra deux serviteurs gigantesques, à la peau noire et coiffés d’un turban, qui se tenaient immobiles auprès d’une chaise à porteurs. « Voyez ces deux singes, fit-il. Diriez-vous qu’ils sont humains ? »

Girolamo Zulian de’ Gritti eut un rire complice, tout en regardant la chaise à porteurs ornée de colonnes finement sculptées, dorées, et de précieux voiles de soie dans laquelle était arrivé son visiteur. Les seuls costumes des deux serviteurs maures avaient dû coûter les yeux de la tête, se dit-il.

Le gros homme semblait tenir à humilier Anna del Mercato. Il s’approcha d’un pas et renifla l’air. « Au moins, elle ne pue pas comme un animal », dit-il, et il s’éventa à l’aide d’un mouchoir parfumé.

Le maître de maison rit.

Anna sentit qu’elle allait exploser. Elle aurait voulu lancer son seau d’eau sale à la face de ce gros lard répugnant. Elle baissa la tête pendant que l’autre lui tournait le dos et s’adressait au noble désargenté.

« Un Père de l’Église me désapprouverait sans doute, dit le gros homme à ce dernier, mais c’est ainsi que je vois les choses. Qui est en haut est en haut, et qui est en bas… respire l’odeur de mes pets ! » Il rit de sa plaisanterie. « Laissons cela. J’ai l’intention de vous proposer une affaire qui, je pense, devrait vous convenir, excellence.

— Allons, pas de compliments ni d’“excellence” entre nous… Je suis seulement un des nombreux nobles de vieille lignée de cette très noble cité… », se gargarisa Girolamo Zulian de’ Gritti. Affamé d’argent et en quasi banqueroute, il ne voyait pas ce que ce gros homme riche pouvait attendre de lui.

« Vous n’avez rien contre les Juifs ? demanda ce dernier tandis qu’ils se dirigeaient vers l’escalier.

— À part le fait qu’ils sont juifs ? », répliqua en riant le maître de maison.

Le gros homme rit avec lui. « Nous allons être d’accord, je le sens déjà. »

Tandis qu’ils s’éloignaient dans l’escalier d’honneur, Anna le foudroya du regard. Puis elle reprit son travail. Elle avait mal aux genoux, aux bras et aux épaules. Ses mains étaient pleines de crevasses. La droite, serrée toute la journée sur le manche à balai, commençait à saigner.

“Je vieillis”, pensa-t-elle.

Mercurio, qui s’était aperçu la veille de sa fatigue et de sa main blessée, lui avait demandé de renoncer à ce travail. Mais Anna s’était entêtée. C’était devenu une sorte de défi. Elle ne voulait pas se rendre à l’évidence : elle ne pouvait plus, à son âge, faire certains travaux pénibles.

Elle regarda en direction du gros homme qui haletait et soufflait en arrivant à l’étage supérieur.

“Si ça se trouve, c’est moi qui crèverai avant toi, salaud”, pensa-t-elle avec hargne.

Puis elle se tourna vers les deux serviteurs maures près de la chaise à porteurs.

« Donne-leur de l’eau », dit-elle au serviteur chargé de cette tâche. Elle fit un signe aux deux Maures. « Venez boire. »

Ceux-ci lui tournèrent aussitôt le dos.

« Allez au diable vous aussi », maugréa Anna, et elle se remit à frotter le sol, où une magnifique marqueterie de marbre commençait d’apparaître sous la crasse.

« Anna del Mercato ! cria une demi-heure plus tard un serviteur en livrée par-dessus la balustrade de marbre jaune du premier étage.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Anna.

— Monte, répondit celui-ci. Le maître et son invité veulent te voir. »

Anna serra les poings et la mâchoire. « Ça ne leur a pas suffi ? », marmonna-t-elle tout bas.

Tandis qu’elle montait l’escalier, tous les serviteurs avaient les yeux sur elle. Des regards de pitié et de peur. Quand les maîtres vous convoquent, ce n’est jamais bon signe.

« Courage, lui dit une vieille édentée en lui touchant l’épaule.

— Merci », répondit Anna. Une marche après l’autre, en s’accrochant à la balustrade et sentant ses genoux craquer, elle arriva en haut des escaliers, où le serviteur en livrée frémissait d’impatience.

« Vite, vite, lui dit-il.

— Je ne suis pas pressée », répondit Anna, qui avança dans le grand couloir menant à la galerie. Elle entendait à chaque pas le bruit de ses chaussures humides sur le sol. Malgré ses prières matin et soir pour que Mercurio ne reste pas un voleur, elle se dit qu’elle aimerait bien le voir détrousser ce maudit bonhomme qui se réjouissait sûrement à la perspective de l’humilier de nouveau.

Le serviteur frappa et annonça : « Anna del Mercato, Seigneur.

— Qu’elle entre », entendit-elle dire à l’intérieur.

Le serviteur s’écarta et regarda Anna.

Celle-ci hésita un instant, puis prit une profonde inspiration et entra.

« Ce serait donc toi Anna del Mercato ? », dit le visiteur d’un ton surpris, quand il la vit.

“Fumier de salaud, pensa Anna. Fais-la-moi courte, ta comédie.”

« Il semblerait que je te doive des excuses », continua le gros bonhomme, de sa voix stridente.

Pendant un instant, Anna resta stupéfaite. Puis elle comprit que ces deux-là voulaient s’amuser encore plus à ses dépens. Elle ne répondit pas. Telle une bête de somme, elle baissa la tête. “Vas-y, frappe”, se dit-elle.

« Et moi aussi, dit Girolamo Zulian de’ Gritti. Messer  Bernardino da Caravaglio, ici présent, avec lequel je viens de conclure une excellente affaire, et qui jouit de ma totale confiance, de toute mon estime et de ma confiance infinies… »

Le gros homme se déroba : « Allons, noble de’ Gritti, n’exagérons pas…

— Si, si, mon cher, répliqua aussitôt le maître de maison, il faut le dire…

— C’est donc un effet de votre bonté », dit Bernardino da Caravaglio en tentant une révérence que son ventre démesuré l’empêcha de mener à bien.

“Assez maintenant, donnez-moi le coup de grâce”, pensait Anna del Mercato, la tête baissée.

« Messer  Bernardino da Caravaglio s’apprêtait à partir, reprit le noble désargenté, quand il m’a dit, sans savoir de qui il s’agissait, que j’aurais bien besoin d’une Anna del Mercato pour organiser l’approvisionnement de ma fête imminente. Il dit que tu le faisais autrefois pour les familles importantes de Venise. C’est vrai ? Est-ce bien toi ? »

Anna leva la tête, ébahie. Sa bouche en resta ouverte de surprise. « Je…

— Mon ami, s’il me permet de l’appeler ainsi, dit que tu n’avais pas ta pareille pour dénicher les meilleures marchandises… au prix le plus bas. C’est vrai ? »

Anna regarda le gros homme auquel elle avait jusque-là souhaité tout le mal possible. Certes, elle avait autrefois aidé quelques familles importantes en difficulté à s’approvisionner à bon prix, grâce à sa connaissance du marché de Mestre, moins cher que les marchés vénitiens. Mais comment cet homme pouvait-il le savoir ? Il connaissait peut-être quelques-unes de ces familles.

« Alors ? insista le noble. C’est toi ?

— Effectivement… Excellence illustrissime…, balbutia Anna.

— Mais enfin, femme, grinça le gros lard, en haussant d’une octave sa voix antipathique. Tu as un talent, de l’expérience… et tu te contentes de gratter les carrelages ? Pourquoi ne pas l’avoir dit plus tôt à ton noble maître ?

— Eh bien… je… » Anna était en pleine confusion. La tête lui tournait. Au bord du malaise, elle s’appuya au dossier d’une chaise pour rester debout. « Je…

— Rentre chez toi, l’interrompit le maître de maison. Repose-toi quelques jours. Puis présente-toi à la cuisine et fais-toi donner la liste de ce qu’il te faut et le crédit nécessaire. Ta paie est quadruplée. Maintenant, va-t-en. » Il fit un geste pour la congédier.

Anna resta bouche bée. Puis elle se secoua, tourna les talons et s’enfuit presque.

Les deux autres éclatèrent de rire dans son dos.

« Anna del Mercato ! la rappela le gros bonhomme alors qu’elle était déjà sur le seuil. Sois plus éveillée à l’avenir.

— Merci, votre Seigneurie, merci », dit Anna en s’inclinant.

Elle sortit, descendit l’escalier sans ressentir ses douleurs aux genoux, lança un coup de pied dans le seau d’eau sale et dit en passant à côté des deux Maures gigantesques : « Votre maître est moins horrible que je le croyais ». Elle disparut par le sotoportego delle Colonette en riant comme une petite fille.

Plus tard, entrant chez elle tout excitée, elle s’écria : « Mercurio, mon garçon ! Tu ne devineras jamais ce qui m’est arrivé !

— Que t’est-il arrivé ? », dit de l’intérieur une voix aiguë et familière.

Anna s’arrêta net, puis s’avança doucement vers la pièce à la cheminée.

Là, assis à leur table, se trouvait le gros Bernardino da Caravaglio.

Anna était abasourdie. Et soudain, tout fut clair.

Le gros bonhomme se mit à rire et enleva les deux morceaux de tissu qui se trouvaient à l’intérieur de ses joues. « Bienvenue », lui dit Mercurio en cessant de déguiser sa voix.

Les yeux d’Anna se remplirent de larmes. Tandis que Mercurio commençait à défaire son costume rembourré, elle s’élança contre lui pour le taper à coups de poing, riant et pleurant à la fois, de joie, d’émotion, de surprise.

Mercurio riait avec elle, tout content. « Idiote de servante, tu aurais bien voulu me poignarder, avoue-le, lui disait-il, tout fier qu’elle ne l’ait pas reconnu.

— Mais comment tu as fait ? lui demanda Anna. Ou plutôt, non : comment j’ai fait ?

— Parce que je t’ai attaquée tout de suite, dit Mercurio en riant. Le truc, c’est d’empêcher le pigeon de réfléchir. De le jeter tout de suite dans un torrent d’émotions. » Il rit de nouveau. « Qu’est-ce que je me suis amusé ! Si tu avais vu ta tête ! J’ai cru que tu allais exploser. Tu n’as même pas reconnu Tonio et Berto !

— Tonio et… » Anna resta bouche bée, une fois encore. « Voilà pourquoi ils détournaient la tête chaque fois que je leur parlais ! Mais où as-tu pris tout ce matériel… la chaise à porteurs…

— Au Théâtre de l’Anzelo, sourit Mercurio. J’ai un crédit chez eux. »

Anna se donna une tape sur le front. « Et voilà pourquoi ce gros dégueulasse connaissait mon histoire, dit-elle, comprenant tout à coup. C’est moi qui te l’ai racontée !

— La première fois que nous nous sommes vus, dit Mercurio. Tu m’as raconté qu’au lieu de t’en être reconnaissants, ces salauds, une fois riches, ne voulaient plus de toi parce tu leur rappelais des temps difficiles…

— Tu te souviens de ça… », dit Anna, émue de découvrir qu’il l’avait écoutée. Elle se rappela ce jour ou le frère Amadeo avait frappé à sa porte avec ces trois gamins sales, mal nourris et effrayés. « Tu étais trempé comme un poussin… et habillé d’une soutane ! J’aurais dû comprendre tout de suite que tu étais un escroc ! »

Mercurio rit encore. Il semblait redevenu un gamin.

Anna le regarda, fière. « C’est vrai que tu es très fort, mon garçon. Tu es un phénomène. Tu as un talent immense. »

Mercurio rougit.

Ce fut au tour d’Anna de rire. Elle le prit dans ses bras et l’embrassa sur les deux joues. Puis elle fit une grimace. « Ah, c’est dégoûtant… il m’est resté plein de tes poils dans la bouche…

— Ce sont les poils du chat de la voisine, dit Mercurio en riant de nouveau. Il aura froid aux fesses pendant quelque temps. » Il finit de se déshabiller, ôta son maquillage puis se dirigea vers la sortie. « Je dois aller voir Isaia Saraval », dit-il.

Mais Anna ne l’écoutait plus. Elle regardait le feu, revivant toutes les émotions et les images de ce jour-là. Elle hochait la tête et souriait, heureuse.

Mercurio entra dans la boutique de l’usurier sur la place du marché. Le noble désargenté avait vite compris l’intérêt de la proposition de Mercurio ; il s’agissait maintenant de convaincre Isaia Saraval.

« Nous établirons une somme hypothétique, expliqua-t-il au prêteur juif. Avec cette somme, le noble chrétien achète tout ce dont il a besoin, y compris des bijoux pour sa femme et pour lui-même : il faut qu’il ait l’air d’être très riche. Tout cela, il l’achète chez vous. Et vous, vous le lui rachetez tout de suite, pour une somme hypothétique elle aussi, sauf que ce sera pour une somme inférieure. Ainsi, il ne vous paiera que la différence, voyez-vous ? Et toute la marchandise qu’il prendra continuera de vous appartenir. Bref, c’est comme si vous lui faisiez payer une location, vous me suivez ? »

Saraval acquiesçait, admiratif.

« Ce n’est pas tout, fit Mercurio. Pourquoi vous contenter de louer vos objets magnifiques qui sont en gage ?

— Pourquoi m’en contenter ? », répéta Saraval, qui ne comprenait toujours pas.

Mercurio rit. « Vous m’avez bien dit que vous ne pouviez pas exposer votre marchandise parce que c’est interdit aux prêteurs juifs ?

— C’est bien ça…

— Sauf que là, ce ne serait pas vous qui exposeriez votre marchandise…

— … mais notre noble chrétien ! s’exclama Saraval. Et donc personne n’enfreint la loi !

— Et si vous lui faites un petit rabais sur ce que nous appellerons d’ores et déjà un loyer, conclut Mercurio, il répandra le bruit parmi ceux de ses hôtes qui souhaitent renouveler l’ameublement de leur maison… Des tableaux, des tapisseries, des tapis, tout ce que vous lui avez loué, y compris des bijoux… Ainsi, chacun de ses hôtes fortunés pourra acheter ce qui lui plaît. Et c’est vous qu’il chargera de traiter ces affaires, parce qu’il prétendra que ces vils et bas commerces l’ennuient. Qu’en pensez-vous ? »

Saraval était sans voix. Il hochait la tête et regardait autour de lui, caressant des yeux toute cette marchandise qui ne resterait plus ici, dans son arrière-boutique, à se couvrir de poussière. Jamais prêteur sur gage n’avait eu jusque là cette idée. Pourtant, elle était simple. Et comme toutes les idées simples, elle était géniale. « Ce que j’en pense… ce que j’en pense… » Il respira à fond. « Je pense que tu es un cadeau envoyé par Ha-Shem , que son nom soit toujours béni. » Il le regarda. « Et j’imagine qu’une idée de ce genre demande une récompense.

— Une récompense élevée, même, dit Mercurio. Je veux un quart de vos gains.

— Un quart ? », fit Saraval. Il réfléchit un instant, puis acquiesça. « Bon. Affaire conclue ! » Il lui mit la main sur l’épaule. « Tu es sûr de ne pas être juif, mon gars ?

— Sûr et certain, répondit Mercurio. Je suis un escroc. » Saraval resta sérieux un moment, sans savoir s’il fallait le croire ou non, puis il éclata d’un rire fracassant.

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Mercurio resta bouche bée en se retrouvant devant l’accumulation d’édifices la plus improbable qui soit, avec des constructions hautes comme des tours accolées les unes aux autres sans aucune logique.

« Voilà le Castelletto », lui dit le gamin qui l’avait guidé jusque-là.

Mercurio lui donna un marquet et observa les alentours. La cour au milieu des Tours était emplie d’une foule incroyable de femmes de tous âges, des petites filles aux femmes mûres, le visage fardé de blanc de céruse et les lèvres rouges. Toutes portaient des robes voyantes et décolletées, et un foulard jaune autour du cou. Certaines, en passant près de lui, lui firent des signes obscènes avec leur langue, l’une d’elle releva ses jupes et agita devant lui son cul rond d’un blanc crémeux, avant de s’éloigner en se déhanchant.

« T’as juste l’embarras du choix, dit en riant un homme qui sortait d’une des Tours.

— Je cherche le docteur Isacco da Negroponte, lui dit Mercurio.

— Un docteur ? Ici ? T’es pas venu pour baiser ?

— Isacco da Negroponte », répéta Mercurio.

L’homme hocha la tête et s’éloigna.

Mercurio se dirigea d’un pas décidé vers le premier bâtiment. Il éprouva une sorte de vertige à respirer l’odeur âcre et fétide du sexe bon marché. Instinctivement, il porta les mains à ses oreilles pour les protéger du tapage des cris qui se répercutaient dans la haute trombe d’escalier. Une prostituée s’approcha de lui en tortillant des hanches.

« Tu connais le docteur Negroponte ? », lui demanda-t-il.

La prostituée tendit la main, sans la moindre hésitation, et lui saisit le membre. « Où est-ce que t’as mal, mon trésor ? Je vais te soigner, moi… »

Mercurio la repoussa. « Je cherche le docteur Negroponte, dit-il encore.

— Ici, on cherche des putes, connard », lui répondit hargneusement la prostituée. Elle lui tourna le dos et disparut.

Mercurio regarda autour de lui. Il vit une femme d’un certain âge, immobile au centre d’un vestibule, debout, les jambes un peu écartées. Elle avait des cheveux blancs avec des mèches teintes de rose et de vert.

« Excusez-moi, lui dit Mercurio en s’approchant, vous connaissez le docteur Negroponte ?

La femme le regarda sans répondre. Elle poussa un soupir de soulagement.

— Je dois le trouver d’urgence », insista Mercurio.

La femme souleva à peine ses jupes et se déplaça. Par terre, une flaque d’urine. « Moi aussi j’avais une urgence, mon joli, dit-elle en souriant.

— Mais le docteur Negroponte, vous le connaissez ?

— Va savoir. J’en connais beaucoup, mais je ne connais pas leur nom. Et même quand ils me le disent, je l’oublie aussitôt qu’ils ont sorti leur machin d’entre mes cuisses. »

Mercurio allait s’éloigner, quand une jolie fille dont le décolleté vertigineux montrait des mamelons clairs couleur d’abricot, lui fit un signe. Mercurio se sentit profondément troublé. Il baissa les yeux, évitant de croiser le regard de la jeune prostituée, et sortit de la Tour, un poids sur la poitrine.

« Attends », dit une voix derrière lui.

Mercurio se retourna. La fille l’avait suivi et s’approchait de lui. Ses seins ballottaient, comme pour l’inviter.

« Non, merci ! », dit-il avec une fougue excessive.

La fille se mit à rire. « Je parie que tu es vierge », fit-elle avec un clin d’œil, tandis qu’elle se rapprochait.

Mercurio voulait partir mais ses yeux le retenaient.

« Roule pas comme ça des yeux, ils vont tomber par terre.

— Oh… pardon…, fit Mercurio, qui fit un grand effort pour se décider à partir.

— J’ai entendu que tu cherches le médecin des putains, l’arrêta la fille, en lui prenant le bras.

— Tu le connais ? », demanda Mercurio, qui ne put empêcher ses yeux de revenir se poser sur le sein découvert de la prostituée.

Elle remonta son corsage. « Comme ça, c’est mieux ? Tu arrives à comprendre ce que je te dis maintenant ? »

Mercurio rougit.

« Oui, c’est sûr que tu es puceau, dit en riant la fille. À la Torre delle Ghiandaie. Cinquième étage. Demande la Cardinale, dit la prostituée en indiquant l’entrée d’une autre tour.

— Merci », dit Mercurio.

La prostituée baissa son corsage et lui agita ses petits seins sous le nez. Puis elle éclata de rire, sans malice, comme une petite fille, et s’en alla.

Mercurio se dirigea à pas lents vers la Torre delle Ghiandaie. De temps en temps, il se retournait vers la prostituée. Elle lui fit un signe de la main, comme aurait fait n’importe quelle fille, et Mercurio lui répondit, en souriant, encore assommé. Son corps et ses instincts s’étaient réveillés. Alors il pensa à Giuditta. Il ne pouvait plus se contenter de toucher le bois d’un portail.

“C’est bien pour ça que tu es ici”, se dit-il en franchissant l’entrée de la Torre delle Ghiandaie. Il regarda vers le haut et commença à monter l’escalier qui s’enroulait comme un gigantesque serpent. Dans sa poche tintaient trente et une pièces d’or et sept d’argent. Un petit trésor, le produit de la fête du noble désargenté. Il avait reçu sa part le matin même, deux semaines à peine après avoir eu cette idée. Les affaires avaient marché au-delà des prévisions les plus optimistes et Saraval la lui avait donnée avec enthousiasme. De l’argent arriverait encore car deux nobles dames étaient en tractations pour l’achat d’un collier et d’une bague de grande valeur. Un vrai succès. Mercurio avait toutes ses pièces sur lui, comme un porte-bonheur. En montant l’escalier sale de la Torre delle Ghiandaie, il se répétait la phrase qu’il avait préparée. Une simple phrase, mais qui produirait son effet.

« Qu’est-ce que tu veux ? », lui demanda une gigantesque bonne femme vêtue d’une robe rouge pourpre, quand il arriva au dernier étage. L’odeur de saleté et de sexe avait laissé place à un parfum de propre, de savon et de lessive.

Mercurio la regarda. « C’est le cinquième étage ?

— Qu’est-ce que tu veux ? répéta la grande bonne femme.

— Je cherche la Cardinale.

— Je travaille pas aujourd’hui.

— C’est toi, la Cardinale ? fit Mercurio.

— T’es con ou quoi ? dit la femme.

— Tu connais le docteur juif ? »

Sur le visage de la Cardinale apparut une expression soupçonneuse. « Je te le demande pour la dernière fois, sinon je te jette dans l’escalier : qu’est-ce que tu veux ?

— J’ai quelque chose à lui dire.

— Dis-le-moi et je lui transmettrai quand je le verrai, répondit-elle.

— Non, je dois lui dire personnellement. » Mercurio fit une pause. « C’est important. Ça concerne sa fille. »

Les traits de la Cardinale se figèrent. « Elle va mal ? Il lui est arrivé quelque chose ?

— Non… non… qu’est-ce que tu vas chercher ? »

La Cardinale le toisa un instant. « Reste ici », lui dit-elle. Puis elle se dirigea vers une porte, au début du long couloir. Elle frappa et ouvrit.

De l’intérieur une voix arriva : « Qui est-ce ?

— C’est moi, docteur, répondit Mercurio, qui avait suivi la Cardinale.

— Moi qui ?

— Mercurio.

— Oh, merde ! s’exclama Isacco.

— Je le jette dans l’escalier ? », demanda la Cardinale en attrapant Mercurio par le col de sa casaque.

Isacco apparut sur le seuil. Il avait le visage marqué par les semaines passées à lutter contre le mal français. Il regarda Mercurio sans le voir. Puis se tourna vers la Cardinale et secoua la tête en signe de dénégation.

La prostituée se figea et eut les larmes aux yeux.

Isacco se tourna de nouveau vers Mercurio. « Entre », lui dit-il. L’invitation n’était pas amicale. Caressant l’épaule de la Cardinale, il dit : « Fais ce qu’il faut ».

Mercurio entra dans la pièce. Il vit une femme étendue sur une couche. Elle avait une expression sereine, en dépit de son nez creusé et mangé par une plaie.

« Bonjour, dit-il tout bas à la femme.

— Elle ne peut plus t’entendre, dit Isacco en refermant la porte. Aujourd’hui, elle a fini de souffrir. »

Mercurio recula vivement.

« Je t’ai fait entrer unique


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ment parce que j’ai une chose à te dire, reprit Isacco qui vint tout près de lui, d’une manière agressive, malgré la fatigue et la frustration qu’on lisait dans ses yeux. Reste loin de ma fille. » Il lui tapa l’index contre la poitrine plusieurs fois et répéta, en détachant chaque mot : « Reste… loin… de… ma… fille ».

Mercurio sentit le sang lui monter à la tête. La colère fit vibrer son corps. Les vieilles défenses innées qui se déclenchaient chaque fois qu’il se sentait agressé injustement s’activèrent. Il fit un effort pour se retenir et dire la phrase qu’il avait préparée. Il inspira à fond. « Je suis devenu comme vous… docteur, dit-il d’une voix étranglée. Je suis devenu honnête.

— Toi, c’est écrit sur ton front que tu es un escroc, grogna Isacco en approchant son visage de celui de Mercurio. Tu es un criminel, une racaille.

— Et vous, alors ?

— Tu me menaces ? demanda Isacco en l’attrapant au collet.

— Pourquoi vous avez le droit de changer et pas les autres ? », fit Mercurio, les yeux fous, révolté par l’injustice. Il se dégagea de la prise. « Vous vous prenez pour qui ? »

Isacco le regarda en silence.

« Docteur, écoutez-moi, reprit Mercurio en cherchant à se contrôler. J’ai un travail honnête, maintenant. » Il sortit sa bourse avec les pièces de monnaie qu’il avait gagnées, l’ouvrit, la tendit vers Isacco, sûr de son effet. « Regardez. Je vais devenir riche, en plus d’être honnête, dit-il fièrement.

— Reste loin de ma fille, répéta Isacco sans même accorder un regard à la bourse de Mercurio.

— Je suis amoureux de votre fille », cria Mercurio, s’effrayant presque de prononcer la phrase à voix haute.

Isacco allait lui sauter dessus quand la porte s’ouvrit.

Apparurent la Cardinale, les yeux rouges, et deux autres prostituées, tête basse. Elles tenaient une civière. Elles entrèrent en silence et, pleines d’attentions pour leur compagne, comme si elle était encore vivante, déposèrent avec respect son cadavre sur la civière puis l’emportèrent à l’extérieur.

Isacco, d’un pas lent, alla vers la porte, qu’il referma. Il resta la main sur la poignée, tournant le dos à Mercurio. « S’il est vrai que tu aimes Giuditta, dit-il d’une voix grave et basse, rends-toi compte du mal que tu pourrais lui faire. Penses-y, si tu l’aimes. »

Mercurio se sentit mortifié et humilié. Il ferma sa bourse et la remit dans sa casaque. Au fond de lui, il sentait que le docteur avait raison. Il se recroquevilla, presque vaincu. Mais il pensa à Anna, à la confiance qu’elle avait en lui. Et surtout à la façon dont Giuditta le regardait, chaque fois qu’ils se rencontraient. Elle l’aimait aussi, avec la même détermination.

« Non, dit-il. Non ! »

Isacco se tourna vers lui, le visage rouge.

« Je deviendrai honnête ! continua Mercurio. Je deviendrai digne d’elle !

— Oui ? Et après ? » Le docteur était de plus en plus écarlate. « Tu deviendras juif aussi ?

— Oui, s’il le faut !

— Va-t-en, mon garçon. Nos deux mondes peuvent cohabiter mais ne peuvent pas en former un seul.

— Parce que vous n’avez pas d’imagination, répondit d’instinct Mercurio.

— Ça te sert à quoi, l’imagination ? demanda Isacco d’un ton sarcastique, le sourcil relevé.

— On peut imaginer un monde différent. »

Le docteur le regarda en silence. Il hocha la tête. Puis ouvrit la porte. « Va-t-en, mon garçon, répéta-t-il en l’invitant à sortir. Tu n’es qu’un idiot. »

Mercurio marcha lentement, le plus dignement possible. Il passa devant lui et sur le seuil commença à dire : « Je deviendrai…

— Tu ne sais même pas qui tu es, l’interrompit Isacco avec agacement. Comment pourrais-tu savoir ce que tu deviendras ? »

Mercurio se retourna brusquement. « Je suis tous ceux que je veux être !

— Tu vois bien que tu n’es qu’un escroc ? Isacco le poussa vers l’escalier. Il faut être indécrottable pour dire une chose pareille. Tu dois être une seule et unique personne, idiot ! »

Mercurio fut blessé. Isacco avait peut-être raison. Il eut peur de ne pas savoir qui il était, de n’être personne. Et cette peur brûla en lui comme de l’alcool pur, déchaînant la colère, cette colère qui l’avait toujours fait avancer. « Vous qui prêchez tant, comment faites-vous pour accepter que votre fille vive en cage, comme un animal ? Quel homme êtes-vous ? Quel père êtes-vous ? Est-ce que Giuditta mérite ça ? »

Isacco bondit en avant, les bras tendus, sans même se rendre compte de ce qu’il s’apprêtait à faire. « Espèce de salaud ! », hurla-t-il, renversant Mercurio dans sa fureur. Ensuite, quand quelques prostituées les eurent séparés, le docteur n’eut pas le courage de regarder Mercurio en face. Parce qu’Isacco aussi avait peur. Peur que Mercurio n’ait raison. Il avait voulu arracher sa fille à ses racines sur leur île pour lui offrir une vie meilleure, mais était-ce vraiment une vie meilleure ?

« J’emmènerai Giuditta loin d’ici ! cria Mercurio.

— Et moi je t’arracherai le cœur avec mes dents ! », répliqua Isacco, à voix basse. « Faites-le sortir », ajouta-t-il, les yeux à terre.

Mercurio quitta le Castelletto avec un sentiment de rébellion qui l’empêchait de réfléchir. À son mépris pour ce qu’Isacco avait dit se joignait un profond sentiment d’incertitude, car ses paroles avaient résonné en lui. Serait-il capable de devenir un homme, un vrai, un de ceux qui ne sont pas obligés de se cacher ou de se sauver pendant toute leur vie ?

Il marchait à pas furieux, sans même regarder où il allait, perdu dans ses raisonnements. Parfois il butait contre un passant mais n’entendait pas ses insultes et ne s’arrêtait pas pour s’excuser. Avec la fin du jour tomba un épais brouillard, qui l’isola encore plus du monde qui l’entourait.

Pouvait-il vraiment aimer Giuditta ? Qu’avait-il à lui offrir ? Isacco l’avait blessé par ses paroles, touchant un nerf à vif. “Qui es-tu ?”, se demandait Mercurio. Au docteur il avait répondu : “Je suis tous ceux que je veux être”. Mais qui était-il en réalité, sous ses travestissements ?

Quand il se fut répété plusieurs fois cette question il s’arrêta, à bout de souffle, appuyant les mains sur ses yeux avec la force de la colère et du désespoir. Il essaya de se calmer et regarda où il se trouvait. Tout était voilé sous un brouillard dense comme du coton.

Il fit un pas en avant. Sa chaussure s’enfonça dans la boue. Un saut de côté et il se retrouva sur une pierre équarrie, blanche, une pierre d’Istrie, de celles qui délimitaient les canaux. Mais il ne voyait pas d’eau, juste une sorte de cale de halage, ou du moins lui sembla-t-il, faite de planches plates enfoncées dans la boue. Sur toute sa surface poussaient des algues à moitié pourries. Et cela sentait fortement le moisi.

Il suivit la bordure de pierre vers l’endroit où il entendait un clapotis. Là, à mi-chemin entre la terre et l’eau, il se retrouva devant un mur sombre, concave, gigantesque.

« Qui va là ? », fit une voix. Un chien gronda tout bas.

Mercurio ne savait que répondre. « Où sommes-nous ? », demanda-t-il, sans comprendre d’où était venue la voix. Et en même temps il posa la main contre ce mur devant lui. Il était en bois et ondoyait doucement. Comme s’il respirait. Mercurio éprouva une émotion très intense qu’il ne savait pas nommer ni expliquer.

« Tu es au squero de Zuan dell’Olmo, c’est-à-dire moi », dit la voix derrière lui.

Mercurio se retourna d’un coup.

Un chien tigré, aux oreilles dépeignées, maigre, avec une queue fine et un museau tout fripé qui montrait des dents jaunes et usées, s’approcha en grognant. Il semblait plus effrayé qu’agressif.

Mercurio tendit la main vers l’animal.

Le chien recula, puis s’avança de nouveau, réconforté par la présence de son vieux maître, sorti entre-temps de l’épais rideau de brouillard. Le chien renifla la main de Mercurio puis remua la queue.

« Tranquille, Mosè », dit le vieux Zuan dell’Olmo.

Mercurio retenait son souffle, hypnotisé par la masse de bois sombre dont il ne voyait pas la fin, ni à droite ni à gauche ni en haut. « Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.

— C’est une caraque , répondit Zuan.

— Une caraque ?

— Un navire à voiles », dit le vieil homme, en riant doucement.

« Il est grand… murmura Mercurio.

— J’aurais plutôt dû dire c’était , ajouta-t-il, sérieux.

— C’était ?

— Elle va être coulée, dit Zuan, avec une note de mélancolie dans la voix. Dès que je trouve trois sous, il faudra que je la coule, oui… soupira-t-il.

— Mais pourquoi ? »

Zuan s’avança jusqu’au flanc du navire et y tapa la main. « Tu ne connais foutre rien à la mer, hein, mon garçon ? » Il rit. Mais sans gaieté.

Mercurio haussa les épaules. « Non.

— C’est comme un cheval. Quand il boîte, il faut l’achever.

— Et… elle boîte ?

— Oui, la pauvre…

— Elle est à vous ?

— Maintenant qu’elle est dans cet état, oui », dit Zuan en riant, un rire empreint de tristesse. Il tapa de nouveau contre le navire. « C’est le bateau sur lequel je me suis engagé tout môme. Et j’ai vieilli dessus. Ces bois-là, ils ont quarante ans », et cette fois, au lieu de taper, il caressa les bordages de la coque. Le navire s’inclina un peu, mu par un ressac paresseux, et grinça en réponse.

De nouveau Mercurio eut la sensation que c’était quelque chose de vivant.

« Et quand l’armateur a décidé de la couler, reprit Zuan, il y a cinq ans… » Il s’interrompit et hocha la tête, comme s’il ne croyait pas lui-même à ce qu’il avait fait. « Ils rigolent tous de moi, ici, ils ont raison… Tu peux penser toi aussi, que je suis un vieux con qu’a pas toute sa tête… Quand l’armateur a décidé que le temps de la couler était venu, je lui ai demandé de me la donner en échange d’une année de paie. J’arrivais pas à m’en séparer de cette… cette… » Il poussa un petit cri, comme s’il n’y croyait pas lui-même. « Ah ! Vieux con… Je me disais qu’elle méritait d’être coulée par quelqu’un qui l’avait aimée plutôt que par une bande d’inconnus. »

Le chien remua la queue puis donna un timide coup de langue à Mercurio.

Zuan le vit. « Toi aussi, Mosè, t’es un vieux con, dit-il. Qu’est-ce que t’en sais, si c’est quelqu’un de bien ? Si ça se trouve il va nous couper la gorge à tous les deux pour nous voler.

— Oh non, monsieur ! fit Mercurio. Je n’ai pas l’intention de…

— Je le sais bien, mon gars, dit Zuan en l’arrêtant d’un geste de sa main déformée par la vieillesse et les années d’humidité de ce monde sur l’eau. Il est pas con, Mosè. Si tu étais un criminel, il t’aurait déjà mordu.

— Vous pensez que je ne suis pas un criminel ? demanda Mercurio.

— Bien sûr, répondit Zuan, sans hésiter.

— Vous savez qui je suis ?

— Comment je saurais ? » Zuan le regarda, surpris.

Mercurio le fixait, attendant une réponse. Comme si ce vieil homme pouvait résoudre toutes les questions qu’il s’était posées, et qu’Isacco lui avait posées.

« À mon avis…, reprit le vieux.

— Oui ? fit Mercurio, plein d’espoir.

— T’es un gars qui s’est perdu », dit Zuan en haussant les épaules.

Mercurio le regarda en silence. « Oui, reconnut-il alors. Vous avez raison. »

Zuan indiqua un endroit derrière lui. « Tu suis ce canal à ta droite, c’est le rio di Santa Giustina. Tu vas tout droit jusqu’à ce que tu trouves un autre rio  sur ta droite, le rio di Fontego. Tu le suis sans jamais t’en écarter et tu arrives à l’Arsenal. Après, tu sauras rentrer chez toi ?

— Oui, répondit Mercurio. Merci.

— On y va, Mosè », fit le vieil homme, et il se dirigea à pas lents vers l’endroit d’où il était venu.

Mercurio posa la main sur la coque, exactement là où Zuan dell’Olmo avait posé la sienne. Il sentit le chanvre et la poix durcie dans les interstices des bordages.

Le navire bougea et grinça, comme s’il lui parlait.

« Pourquoi vous ne le réparez pas ? demanda-t-il à la silhouette qui commençait à se perdre dans le brouillard.

— J’ai pas les sous pour le couler, dit le vieil homme de sa voix triste, tu penses bien que je les ai pas pour le renflouer. » On entendit ses pas, puis plus rien.

Le navire grinça de nouveau, comme s’il avait encore quelque chose à dire.

La main de Mercurio se posa sur sa bourse, avec les trente et une pièces d’or qu’il avait gagnées honnêtement. « Je le trouverai, moi, l’argent ! », cria-t-il au mur de brouillard.

La phrase retentit dans le vide, jusqu’à ce que ses vibrations s’éteignent.

Puis le silence tomba.

Alors, de ce silence, émergèrent à nouveau les silhouettes bancales du chien et de son maître.

« Tu dois être encore plus con que Zuan dell’Olmo, mon garçon », dit le vieux en riant. Et il n’y avait plus cette pointe de tristesse dans sa voix.

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« Ferme les yeux », dit Ottavia, prenant Giuditta par le bras pour la guider à travers le campo del Ghetto au milieu d’une petite foule de curieux.

Giuditta frémissait d’impatience mais garda les yeux fermés.

Tout s’était passé si vite. En trois semaines seulement sa vie avait été bouleversée. Ses deux rêves se réalisaient.

Le ciel, ce jour-là, était extraordinairement limpide. Bleu comme il est rare à Venise. Tandis qu’elle avançait doucement, guidée par son amie, Giuditta sentait les rayons bienveillants du soleil réchauffer son visage. Elle imagina que cette chaleur était la respiration de Mercurio, ses caresses, ses attentions. Quelque chose à l’intérieur de son corps bougea en profondeur. Giuditta rougit. Depuis leur rencontre de chaque côté de la porte, quand Mercurio lui avait avoué son amour, il arrivait de plus en plus souvent que son corps lui rappelle qu’elle était une femme. Elle rougit encore plus, s’abandonnant au désir qui la traversait tout entière. Ce rêve-là était le premier qui se réalisait. Le papillon en filigrane d’argent qu’elle serrait dans sa main en était la preuve.

« Tu verras, lui dit Ottavia à l’oreille, quand elles furent à la moitié du campo . Tu verras… »

Giuditta sourit. Son second rêve. Celui-là aussi s’était réalisé avec une rapidité extraordinaire. Sous la conduite d’Ottavia, le marchand de tissus Ariel Bar Zadok, chiffonnier du Ghetto, avait été très efficace. Tous deux avaient mis Giuditta au travail et lui avaient fait dessiner dix modèles de bonnets et autant de robes. C’était à peine croyable. Ils lui avaient donné du papier, des crayons, des couleurs, des plumes et des pinceaux, de l’encre. Puis demandé les mesures et proposé des étoffes. Toutes les idées de Giuditta, ils les avaient acceptées. Alors ils avaient enrôlé une équipe de couturières de la communauté et un tailleur. Giuditta avait passé des journées entières avec eux, dans une grande salle qu’Ariel Bar Zadok avait équipée de lampes avec des miroirs qui reflétaient la lumière tout autour, comme dans les théâtres. Les couturières et le tailleur l’avaient félicitée de ses modèles et des idées novatrices, simples mais fonctionnelles, qui les inspiraient toujours.

Et voilà que le grand moment était arrivé.

« Tu es prête ? », demanda Ottavia, en s’arrêtant.

Giuditta sentit son cœur battre dans sa gorge sous le coup de l’émotion. « Attends », dit-elle, à bout de souffle.

Ottavia se mit à rire.

Son rire léger rassura Giuditta. « Je suis prête ! », répondit-elle tout excitée.

« Alors, vas-y, Ariel Bar Zadok ! s’exclama Ottavia. On ouvre la boutique ! Et toi, Giuditta, tu ouvres les yeux ! »

« Repens-toi, Venise, hurla à ce moment-là une voix de stentor pleine de colère.

— Repens-toi ! », reprit en écho une autre voix, plus jeune mais tout aussi haineuse.

Giuditta se tourna vers l’endroit d’où venaient ces invocations, au-delà du pont sur le rio di San Girolamo. Elle y vit un moine, les mains tournées vers le ciel, entouré d’un groupe de fanatiques.

On l’appelait le Saint, parce qu’il disait avoir reçu de saint Marc lui-même les stigmates du Christ. Mais Giuditta savait bien qui il était. C’était frère Amadeo, le moine qu’elle avait rencontré pour la première fois dans l’auberge où ils s’étaient arrêtés, son père et elle, après avoir débarqué, et qui les avait poursuivis pour les lyncher. Un petit garçon aux airs triomphants se tenait toujours aux côtés du frère. Parce qu’il imitait toujours son maître mais aussi à cause des vêtements voyants que lui imposait le prince Contarini, il avait récolté un surnom nettement moins avantageux : on l’appelait le Singe. Giuditta savait qu’il s’appelait Zolfo, celui-là même qui avait tenté de la poignarder dans le camp du capitaine Lanzafame. Le jour où Mercurio avait pris sa défense.

« Maudit moine ! maugréa Ottavia. Tu ne vas pas nous gâcher l’inauguration. Vas-y, Ariel ! »

Giuditta eut un frisson et un mauvais pressentiment.

« Ne le regarde pas, Giuditta, lui dit Ottavia en la tirant par le bras. Fais comme s’il n’existait pas. » Elle se tourna vers les gens. « Faites comme s’il n’existait pas ! », cria-t-elle. Puis elle donna une petite tape à Ariel Bar Zadok. « Vas-y, Ariel, misère de misère ! »

Mais le marchand ne bougea pas. Il pointa le doigt vers le moine et ses fidèles. « Ils sont en train de brûler nos livres sacrés… », dit-il avec horreur.

Les gens de la communauté se retournèrent. Devant le pont, sur la fondamenta dei Ormesini, des flammes commençaient à s’élever. Les tisserands chrétiens sortaient sur le pas de leur boutique en hochant la tête.

« Les Juifs sont le chancre de Dieu ! hurla le Saint en jetant un énorme livre dans le feu.

— Le chancre de Dieu ! répéta Zolfo le Singe, tourné vers la foule des possédés et les invitant à s’unir au chœur.

— Le chancre de Dieu ! hurlèrent ces derniers, dans une cacophonie où se mêlaient des rires.

— Venise, libère-toi de leur poids ! scanda le Saint, ses mains meurtries par les stigmates tournées vers le ciel. Libère-toi de leurs livres immondes ! »

Les flammes se dressèrent plus haut. Et plus elles grandissaient, plus les fanatiques s’excitaient.

« Peuple de Satan ! », tonna le Saint, en tournant sur lui-même, les bras toujours levés. Il prit un rouleau de parchemin, le montra aux gens puis le jeta dans les flammes.

« La Torah ! », murmurèrent les Juifs réunis sur le campo , terrorisés par ce sacrilège. Une vieille femme se mit à pleurer silencieusement, résignée, comme si elle avait déjà vu cette scène tant de fois.

La foule de partisans hurla plus fort, tandis que les flammes montaient.

« Brûle, Sion ! », disait le Saint.

Une dizaine d’exaltés voulut s’élancer vers le pont pour envahir le campo del Ghetto, des bâtons à la main.

Les Juifs prirent peur et reculèrent d’un pas, même ceux qui étaient encore loin. Les enfants s’accrochèrent aux jupes de leur mère.

À ce moment-là, le capitaine Lanzafame sortit de la guérite des gardes, chancelant. Il avait dû boire. Il était suivi par Serravalle et cinq hommes, l’épée dégainée. Lanzafame se précipita sur le feu et, à coups de pied, jeta tout dans le canal. Les livres sacrés grésillèrent en s’éteignant. Une colonne noire de fumée à l’odeur âcre s’éleva dans l’air.

« Dispersez-vous ! cria le capitaine.

— C’est notre plein droit de rester ici ! répondit le Saint.

— Encore toi, moine, dit Lanzafame d’un air sombre en pointant le doigt contre lui.

— Encore toi, soldat de Satan », répondit le frère, se tournant vers sa petite armée pour les enflammer et avoir leur soutien.

Mais Lanzafame n’était pas du genre à se laisser intimider. Furieux, il attrapa le frère par la capuche de son froc. Puis, le tirant derrière lui comme un chien par une laisse, il le jeta au sol. « Moine de Satan ! », lui cria-t-il.

La foule de fanatiques grogna d’un air mauvais, sans trop savoir que faire, pendant que le Saint se relevait, son froc sali par la boue.

« Serravalle ! tonna Lanzafame. Chasse-moi tous ces connards à coups de pied au cul ! »

Serravalle et les soldats chargèrent, lançant quelques coups d’épée dans l’air et frappant à coups de pommeau.

Alors les loups, même les plus malintentionnés, se retirèrent comme un troupeau de moutons, la tête basse. Ils défilèrent en courbant l’échine et se dispersèrent aussitôt à bonne distance.

Seul Zolfo s’arrêta devant Lanzafame, pour le défier. Il le fixa en silence puis cracha par terre, entre les pieds du capitaine.

Lanzafame, sans hésiter, le souleva et le jeta dans le canal. « Je te devais ça depuis la dernière fois qu’on s’est vus, espèce de punaise ! »

Tandis que Zolfo remontait à la surface, crachant l’eau sale, les gens qui avaient assisté à la scène éclatèrent de rire.

Le Saint, sans que personne s’en aperçoive, avait choisi de battre en retraite.

« Frère Amadeo ! l’appelait Zolfo en le poursuivant, dès qu’il fut sorti du canal, frère Amadeo !

— Cours retrouver ton maître ! Cours, le Singe ! », hurlaient les spectateurs.

Lanzafame monta sur le pont du Ghetto. Les poings sur les hanches, les cheveux dépeignés, les narines dilatées, la bouche serrée et les muscles des mâchoires contractés.

L’espace d’un instant, il ressembla au guerrier que Giuditta avait connu.

« Continuez votre vie ! cria le capitaine à la communauté des Juifs effrayés. Il ne s’est rien passé ! » Il les regarda, en silence, immobile, puis fit demi-tour pour revenir à la guérite des gardes.

Dans la communauté réunie sur le campo , personne ne bougea. Un petit garçon vint ramasser un bâton et s’élança contre un ennemi imaginaire. « Je suis le capitaine Lanzafame, moine de Satan ! Je vais te le faire payer !

— Non, Simone, tenta de l’arrêter sa mère en le tirant par le bras. Non ! Même s’il nous a aidés, c’est un chrétien. »

Le petit garçon la regarda un instant. Puis il se dégagea et répéta : « Maudit moine, je suis le capitaine Lanzafame ! »

Alors deux autres enfants se précipitèrent sur lui, en criant : « Je suis le capitaine Lanzafame ! » Et tous les autres ensuite, en une joyeuse guerre.

Giuditta les observa. Qu’y pouvaient-ils, ces enfants, si aucun Juif n’avait été héroïque, ce jour-là ? Qu’y pouvaient-ils, si tous les hommes de la communauté s’étaient terrés dans leur peur et ne les avaient pas défendus ?

« Le capitaine a raison, dit Ottavia derrière elle. Il ne s’est rien passé. »

Giuditta se retourna pour la fixer. « Il ne s’est rien passé ? », lui demanda-t-elle.

Ottavia était pâle. Elle dit malgré tout : « Courage, inaugurons notre boutique ».

Giuditta regarda aussi Ariel Bar Zadok. Le marchand était gêné. Il ne savait que faire.

« Venez, braves gens ! hurla tout à coup Ottavia en invitant les femmes de la communauté. Venez voir les créations de Giuditta da Negroponte ! » Elle poussa Ariel Bar Zadok et le gronda : « Allez, presse-toi, vieux bouc ! »

Le marchand tenait à la main le pan d’un drap de soie rouge qu’il avait accroché au montant de l’entrée de la boutique, pour ne la dévoiler qu’au dernier moment. Mais il ne se décidait pas à tirer dessus.

Les gens de la communauté traînèrent encore quelques instants sur le campo . Tous étaient tournés vers le rio di San Girolamo, où s’élevait encore la fumée du feu qui avait brûlé les livres sacrés. Le rabbin, avec deux bedeaux, tentait de récupérer dans l’eau les feuilles qui n’avaient pas été détruites.

« Venez, Rachel, dit Ottavia en invitant une des premières femmes qui avaient acheté un bonnet à Giuditta. Venez voir ces merveilles.

— Pas aujourd’hui, Ottavia », répondit celle-ci, préférant rentrer chez elle.

Et l’un après l’autre tous les habitants du Ghetto qui étaient présents sur le campo  rentrèrent chez eux. Ne restèrent plus que quelques gamins qui jouaient encore avec leurs épées de bois au capitaine Lanzafame et au moine de Satan.

« Et toi, tu ne veux pas voir ? », dit alors Ottavia à Giuditta, la mine défaite.

Giuditta se tourna vers la boutique. Ariel Bar Zadok se tenait sur le seuil, le pan de drap de soie dans la main. Giuditta le trouva irrésistiblement ridicule. Et triste. Elle le serra dans ses bras, lui donna un baiser sur la joue. « Mais oui ! dit-elle tournée vers Ottavia, faussement gaie. Montrez-moi ce que vous avez imaginé.

— Allez, Ariel », fit Ottavia en lui arrachant des mains le pan de drap rouge qu’elle tira. Dans un bruissement, le drap de soie s’envola et dévoila la boutique.

Giuditta, qui s’apprêtait à entrer, resta bouche bée en voyant dans la vitrine une des robes qu’elle avait dessinées, plus belle que tout ce qu’elle avait imaginé.

« Eh bien ? Qu’est-ce que tu en penses ? demanda Ottavia avec un sourire de satisfaction.

— Elle est magnifique… »

Ottavia rit. « Tu le dis comme si ce n’était pas toi qui l’avais créée.

— En effet… ça ne me semble pas réel…, balbutia Giuditta.

— Allons, entre, l’invita son amie. Ariel a tout fait comme tu avais dit. »

Giuditta ne se décidait pas à entrer. Ce n’était pas le bon jour pour inaugurer leur boutique, ils auraient dû remettre les choses au lendemain. Elle regardait autour d’elle, cherchant les mots pour le dire à son amie, quand elle vit une étincelante gondole couverte accoster au débarcadère de la fondamenta dei Ormesini. Il en sortit une femme habillée avec une grande élégance, aidée par deux serviteurs en livrée. Elle se dirigea vers le pont du Ghetto, toujours escortée par les deux hommes.

Giuditta sentit un frisson le long de son échine, sans savoir pourquoi.

La dame avait atteint les premières marches du pont.

« Où allez-vous, madame ? », lui demanda le capitaine Lanzafame, devant la porte de la guérite des gardes, une bouteille à la main.

La dame se tourna vers lui. Elle avait un étrange chapeau sur la tête et une voilette noire, avec de minuscules roses bleues brodées dessus. « Il ne m’est pas permis d’aller où il me plaît ? », répondit-elle d’une voix sensuelle.

Lanzafame fit un pas vers elle, paresseusement. « Quel intérêt pour une noble dame comme vous de venir dans cet endroit ? lui demanda-t-il.

— Vous êtes le… portier ? », dit la femme. Le ton était autoritaire et plein de ce mépris que les aristocrates éprouvent pour la plèbe, mais la voix était légèrement faussée par la tension.

« Il y a eu des petits problèmes avec un moine et quelques excités », lui répondit Lanzafame.

La dame savait parfaitement ce qui était arrivé, puisque c’était elle qui l’avait organisé. Elle huma l’air. « Vous les avez fait rôtir ? »

Lanzafame sourit.

« J’avais entendu dire que vous étiez l’ami des Juifs, fit la femme.

— Vous avez mal entendu, madame, répliqua Lanzafame. Avec tout votre respect, je me fiche complètement des Juifs et des chrétiens. Je suis l’ami de simples individus.

— Alors vous valez mieux que ce qu’on raconte », dit la femme. Elle lui tourna le dos et monta sur le pont.

Il y avait quelque chose de familier dans la voix de cette femme, pensa Lanzafame en la regardant se diriger vers la boutique du chiffonnier.

Benedetta poursuivait son chemin, figée, bombant le torse. Le capitaine ne l’avait pas reconnue. La Juive non plus ne la reconnaîtrait pas. Elle respira profondément. Elle devait être calme et lucide pour faire ce qu’elle avait en tête. La première chose était simple. La magicienne lui avait recommandé d’établir un contact physique après le sortilège, pour l’activer. Le reste était plus compliqué. Mais elle réussirait, elle en était certaine. Comme voleuse, elle était douée. Elle savait bouger les mains sans être vue, rapidement. Elle sourit. Cette fois, elle ne volerait rien. Elle devrait user de toute son habileté pour laisser quelque chose. Quelque chose qui était dans le petit sac de velours broché d’or qu’elle portait à son bras gauche. Le bras du cœur. Le bras de l’amour. Et de la haine.

Giuditta, Ottavia et Ariel Bar Zadok l’avaient regardée s’approcher sans la quitter des yeux. Cette femme avait quelque chose de magnétique.

Giuditta éprouva une nouvelle fois ce frisson désagréable le long de son dos.

« N’est-ce pas aujourd’hui que doit être inaugurée la boutique de Giuditta… Giuditta da… je ne me rappelle pas bien son nom…, dit Benedetta en se touchant le front à travers sa voilette et en s’efforçant de déguiser sa voix.

— Giuditta da Negroponte, lui souffla Ottavia.

— Voilà, acquiesça Benedetta.

— C’est elle ! », dit Ottavia en indiquant son amie.

Benedetta eut un petit cri étonné, comme si elle ne la connaissait pas, puis elle ôta rapidement son gant et tendit la main vers celle de Giuditta, en la lui prenant avec fermeté. « Quel plaisir », dit-elle, et elle la retint alors que Giuditta, embarrassée, tentait de la retirer. Elle la serrait avec force, enfonçant les ongles dans sa paume. “Active-toi, sortilège”, pensa-t-elle. Alors seulement elle lâcha la main de Giuditta.

Giuditta se sentait mal à l’aise. Cette femme la regardait avec trop d’insistance derrière la voilette qui lui cachait le visage.

« Notre Giuditta n’a pas encore vu sa boutique… », commença à dire Ottavia.

Benedetta leva les yeux pour regarder l’enseigne. Un papillon en bois et une inscription sur les ailes. PSYCHÉ, lut-elle.

« … Si bien que nous vous la montrerons en même temps que nous la lui montrons, votre Seigneurie, dit Ottavia en riant.

— Je suis venue pour


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les robes, pas pour la boutique », répondit Benedetta. « Attendez-moi ici », dit-elle à ses deux serviteurs, et elle entra, non sans avoir jeté un coup d’œil à l’ensemble disposé dans la vitrine et commenté froidement : « Joli ».

« Notre première cliente, chuchota Ottavia surexcitée à Giuditta, avant d’entrer.

— Ottavia… », tenta de l’arrêter Giuditta, qui n’arrivait pas à se libérer de son sentiment d’oppression.

Mais son amie était déjà à l’intérieur, suivant la dame. « Vous voyez ? Couleur sauge sur les murs. Et lavande dans la cabine d’essayage et de couture. » Elle pirouetta sur elle-même. « Le tout très simple. Et vous savez pourquoi ? Parce que ce sont les couleurs des vêtements qui comptent. C’est sur les vêtements que doit se concentrer l’attention des clientes. »

Benedetta ne répondit pas et alla vers un bâton en bois sur lequel des robes étaient accrochées. « Elles sont déjà confectionnées ? » Elle les regarda. « Mais… celle-ci est décousue… et celle-ci aussi… », dit-elle, étonnée.

Ottavia sourit en montrant toutes ses dents. « Madame, c’est cela le secret de nos modèles ! s’exclama-t-elle.

— Qu’ils soient décousus ? », demanda Benedetta, sarcastique.

Ottavia se tourna vers Giuditta. « Allons, explique toi-même à sa Seigneurie. »

Giuditta ne bougea pas.

« Oui, allons, expliquez-moi donc cette bizarrerie, fit Benedetta.

— Voilà… commença Giuditta, incertaine. Nos robes sont réparties selon le modèle, la couleur et les… mesures.

— Les mesures ? s’exclama Benedetta.

— Les mesures ! », confirma Ottavia.

Giuditta fut un instant distraite de son malaise. Elle regarda en souriant les robes exposées. La boutique était exactement telle qu’elle l’avait rêvée. Et durant cet instant elle oublia la dame voilée et la sensation désagréable qu’elle provoquait en elle. Elle se concentra uniquement sur ce qu’elle voyait. Son rêve avait été réalisé point par point par Ottavia et Ariel Bar Zadok. « Oui. Les mesures, dit-elle fièrement. J’ai imaginé cinq types de corpulence. Et c’est sur ces… tailles, appelons-les ainsi, que nous fabriquons nos vêtements.

— Ce sera un problème s’ils ne sont pas cousus sur la personne, objecta Benedetta.

— S’ils restaient ainsi, bien sûr, reprit Giuditta. Mais ce ne sont pas les modèles définitifs. Il y a la possibilité de faire de petites mais essentielles corrections. Ce qui vous paraît, à vous, décousu, c’est en réalité notre marque pour élargir ou resserrer un peu, allonger ou raccourcir, que ce soit la jupe ou le corset, ou les manches ou le décolleté. Mais la base est déjà prête.

— Et pourquoi cela ? », demanda Benedetta qui commençait à comprendre que Giuditta avait eu une excellente idée qui pourrait lui faire gagner énormément d’argent. Alors, à la haine s’ajouta l’envie. Et son dessein de lui nuire se renforça.

« Écoutez-moi, recommença Giuditta, prise cette fois par l’excitation de son projet. Quand je vais dans une boutique de couturière, on me montre un modèle, la plupart du temps dessiné. Ensuite, on me montre des tissus. Des pièces inanimées qu’on drape sur moi. Et la seule chose que je puisse voir, c’est si la couleur va avec mon teint, rien de plus. Quand je sors de la boutique, je me pose deux questions : est-ce que cette robe m’ira bien ? quand l’aurai-je enfin ? C’est ainsi n’est-ce pas, oui ou non ?

— Oui…, dit Benedetta.

— Ici, en revanche, vous pourrez porter tout de suite le modèle qui vous plaît. Vous pourrez vérifier immédiatement si la robe vous va, et ensuite, en une heure de temps, vous pourrez la récupérer et la porter, sans devoir attendre une semaine parce qu’ici, dans la cabine d’essayage, il y a une couturière à votre entière disposition. » Giuditta regarda Ottavia et Ariel Bar Zadok, au comble de l’euphorie. « C’est une mode…

— … prête à porter ! conclurent en chœur Ottavia et le marchand.

— Ingénieux », dit Benedetta. Elle battit des mains, feignant le détachement, alors qu’un fiel amer lui montait à la gorge. « Une mode prête à porter… ingénieux. »

Giuditta prit Ottavia dans ses bras.

“Maudite putain”, pensa Benedetta.

« Vous voulez essayer un modèle ? lui demanda Ottavia.

— Non, répondit Benedetta. Je veux tous les essayer. »

Ottavia porta les mains à son cœur, émue. Puis elle commença à prendre, l’une après l’autre, les robes que Benedetta lui indiquait. Elle les lui apporta dans la cabine d’essayage et la laissa seule avec la couturière.

Benedetta se déshabilla derrière un paravent de satin à trois panneaux, couleur lavande comme les murs, sur lequel étaient brodées des dizaines et des dizaines de papillons. Elle garda son chapeau et sa voilette. Elle passa la première robe. Même sans les corrections de la couturière elle était magnifique. L’étoffe avait un moelleux incomparable. La coupe enveloppante exaltait les formes féminines. La jupe tombait bien droit, d’aplomb, sans défauts. Le sein était moulé et valorisé avec une sensuelle simplicité. Benedetta sentait la haine et l’envie grandir en elle à chaque instant.

Alors elle prit son petit sac de velours broché d’or et l’ouvrit. Elle ôta la robe et, dans un pli intérieur, à la hauteur du cœur, cacha une plume de corbeau.

« Non, celle-ci ne me plaît pas, dit-elle à la couturière. Donnez-m’en une autre. »

La couturière lui passa la robe par-dessus le paravent.

Celle-ci aussi était merveilleuse. Cette maudite Juive avait du talent, pensa Benedetta. Si on ne l’arrêtait pas, elle allait devenir riche et célèbre. Mais aussitôt après elle pensa : “Peut-être vaut-il mieux attendre qu’elle devienne riche et célèbre”. Elle savoura la joie maligne de cette pensée. “Plus haut tu es, plus dure sera la chute.”

Elle n’essaya pas la robe, mais dans celle-ci aussi cacha une plume de corbeau et une dent de bébé.

« Non, elle ne me plaît pas », dit-elle, et elle s’en fit donner une autre et une autre et une autre encore, jusqu’à ce qu’elle eût caché dans chacune des robes des plumes de corbeau, des dents de bébé, des griffes de chat, de la peau de serpent séchée, des cheveux noués et même une perle cassée avec un petit pic retourné. À la fin, elle prit la première robe qu’elle avait essayée, laissa la couturière la lui ajuster et l’acheta, sans discuter le prix.

« Vous, les Juifs, vous n’avez pas le droit de vendre de la marchandise neuve », dit-elle avant de s’en aller.

Giuditta et Ottavia se regardèrent. Elles se sourirent. Giuditta ouvrit le paquet qui contenait la robe achetée par Benedetta et lui montra le bord du corset, là où il se fronçait pour s’attacher à la jupe. Elle ouvrit les deux pièces de tissu superposées et lui montra une petite tache rouge. « Il n’est pas neuf, dit-elle en souriant. Il est d’occasion, vous voyez ? J’espère que cela ne vous embête pas. »

Benedetta la fixa. « Donc c’est une arnaque. »

Giuditta rougit violemment.

« Je plaisante, ma chère », dit Benedetta. Elle prit sa main dans la sienne et de nouveau pensa : “Active-toi, sortilège !”. Puis elle regarda de près la tache, dont elle connaissait déjà l’existence. Il ne lui restait plus qu’une chose à faire. La plus difficile. Parce qu’elle ne dépendait pas seulement d’elle. Il lui fallait la collaboration de sa victime elle-même. « On dirait du sang, dit-elle en montrant la tache.

— Non, ne vous inquiétez pas, répondit aussitôt Giuditta. C’est simplement de l’encre. Mais c’est drôle que vous disiez cela… »

Benedetta nota que Giuditta s’interrompait brusquement et se tournait vers son amie, cherchant un consentement. Et l’autre, en effet, lui fit un signe d’encouragement.

« La première fois, quand il m’est venu cette idée… reprit alors Giuditta, c’était vraiment une tache de sang. »

Benedetta ne connaissait pas ce détail. Elle sentit un frisson d’excitation courir avec force dans tout son corps. La chance était de son côté. Il ne lui restait plus qu’à s’en servir et les jeux étaient faits.

« Savez-vous ce que je pense ? dit-elle d’un ton suave. Que le hasard a voulu vous faire un cadeau.

— Quel cadeau ? », demanda Giuditta.

Benedetta se tourna vers Ottavia. Le moment était venu de l’utiliser. « Vous m’avez comprise, vous, n’est-ce pas ? »

Ottavia sourit, en s’approchant. « Peut-être, mentit-elle Mais dites… »

“Merci, idiote”, pensa Benedetta.

« Moi non, je n’ai pas compris… dit Giuditta.

— La concurrence est grande. » Benedetta se tourna d’un air complice vers Ottavia, qui acquiesça promptement.

« Pardonnez-moi, toutes les deux, mais je ne vous suis pas, fit Giuditta. Je vous en prie, votre Seigneurie, dites. »

Benedetta passa la main sur la tache de la robe qu’elle venait d’acheter. « Vos robes sont plutôt belles… même si elles ne sont pas extraordinaires… » Elle regarda Giuditta. « Pour être spéciales, elles devraient avoir un petit quelque chose de plus.

— Quoi ?

— Du sang.

— Du sang ?

— Dites que ces taches sont du sang, expliqua Benedetta en regardant en l’air comme si l’inspiration lui venait sur le moment. Du sang d’amoureux. Ainsi les femmes achèteront vos robes non seulement parce qu’elles sont belles, mais en espérant aimer et être aimées. Des robes… ensorcelées ! » Puis, sans attendre de réponse, sans leur laisser le temps de penser ni de raisonner ni de faire la moindre objection, elle prit son paquet et sortit de la boutique Psyché dont elle avait été la première cliente, et rejoignit d’un pas rapide sa gondole noire.

Giuditta et Ottavia restèrent silencieuses, se regardant, indécises.

« Du sang d’amoureux ! s’exclama un instant après Ariel Bar Zadok derrière elles. Quelle idée ! Je voudrais l’avoir comme associée, une femme comme celle-là. Même si c’est une chrétienne. »

Alors Giuditta et Ottavia éclatèrent de rire, amusées, puis dirent en chœur : « Du sang d’amoureux ! »

Pendant que son amie continuait de rire, Giuditta reprit son sérieux et pensa au mouchoir sur lequel son sang et celui de Mercurio s’étaient mêlés. Et de nouveau le désir fit frémir son corps et son âme.

« Du sang d’amoureux », soupira-t-elle langoureusement.

57

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Il l’avait reconnu, c’était sûr. Et pour quelque raison obscure ne l’avait pas dénoncé, du moins pas encore.

Shimon fit semblant de n’avoir rien vu et continua de marcher. Mais il observait du coin de l’œil le comportement du serviteur qu’il avait laissé en vie la nuit du meurtre de l’usurier chrétien Carnacina qui voulait prendre la maison d’Ester.

Peut-être ne l’avait-il pas dénoncé parce qu’il avait lui-même volé les bijoux de son maître. Ou tout simplement parce qu’il avait peur. Ou parce qu’il voulait le faire chanter, se dit Shimon, caché derrière un petit immeuble, quand il le vit partir en courant vers deux individus tatoués auxquels il fit signe de le suivre. Le serviteur était peut-être encore plus avide que le maître. Il décida d’en avoir le cœur net.

Il sortit de sa cachette et se laissa filer par les deux types tatoués, qui se croyaient discrets.

Après avoir tué Carnacina, il avait parfois eu des nuits difficiles. Il ne rêvait jamais de sang ni de crimes horribles, mais il avait rêvé du buisson de roses coupé le soir du meurtre. Et chaque fois que Shimon rêvait de ce buisson rasé au sol, il se réveillait troublé, comme si cela annonçait quelque malheur.

En réalité, ce qui s’était passé avec Carnacina l’avait profondément secoué. Pas l’assassinat en lui-même, qui n’avait rien remué en lui sur le plan émotif et encore moins sur le plan moral, mais le fait d’avoir tué pour Ester. Comme s’il pouvait y avoir de l’affection dans ce geste brutal.

“Qui es-tu ?”, se demandait-il chaque matin, au réveil.

Il était le Juif qui avait abandonné sa femme sans jamais se retourner, l’assassin qui avait plongé ses mains dans le sang de beaucoup d’hommes sans que jamais les battements de son cœur s’accélèrent.

“Qui es-tu vraiment ?”

Et chaque matin, comme une sorte de réponse muette, l’image du visage souriant d’Ester se formait dans son esprit. Chaque matin il pensait avec joie à leur rencontre tranquille de l’après-midi, à leur soirée affectueuse, au plaisir de la regarder dîner en face de lui, au désir de se fondre dans son corps.

“Qui es-tu, alors ?”

Ce jour-là aussi, il était plongé dans ses réflexions, quand il avait vu le serviteur de Carnacina. Et le serviteur l’avait vu. Ils s’étaient reconnus. Son cœur s’était arrêté. Il avait sauté deux ou trois battements, comme s’il s’était enrayé. Un instant de suspension, puis il avait recommencé à battre.

Maintenant, ces deux vauriens le suivaient, essayant de ne pas se faire remarquer. Le démasqueraient-ils ou allaient-ils le faire chanter ? Dans la tête de Shimon, toute autre question s’était apaisée.

Il emmena les deux vauriens en vadrouille ici et là jusqu’au moment où, à proximité de l’auberge, il se décida à prendre le risque. Tournant à l’angle d’une rue, il se cacha. Quand les deux autres arrivèrent, il se campa devant eux et les regarda. Sans peur.

Les vauriens s’arrêtèrent net, décontenancés. En un instant toute leur arrogance avait disparu.

Shimon comprit qu’ils n’étaient pas là pour le tuer.

« Un de nos amis a quelque chose à te demander, dit l’un des deux. Mais il voudrait que ce soit discret. »

Shimon acquiesça. Apparemment, le serviteur était encore plus avide que son maître.

« Ce soir. Après le coucher du soleil », dit l’autre.

Shimon acquiesça de nouveau.

« On viendra te chercher. Où t’habites ? »

Shimon tourna le coin de la rue et indiqua l’Hostaria de’ Todeschi.

Les deux vauriens le regardèrent en silence, tentant de récupérer le terrain perdu et de lui faire peur.

Shimon soutint leur regard sans sourciller.

« Après le coucher du soleil », répéta le premier. Ils partirent.

Shimon entra dans une armurerie et acheta un long couteau à la lame légèrement recourbée. Puis il s’enferma dans sa chambre. Il prit une pierre, de l’huile et de l’eau et passa la journée à faire et refaire la lame pour l’affiler de plus en plus, sans aller voir Ester.

Peu avant le coucher du soleil, on frappa à la porte de sa chambre.

Shimon mit le couteau sous sa tunique et ouvrit.

Ester le regardait, souriante comme à l’accoutumée. « Je suis venue voir s’il t’était arrivé quelque chose, dit-elle, sans la moindre réprobation dans la voix. Tu vas bien ? »

Shimon admira comme toujours la capacité d’Ester à ne lui poser de questions que s’il pouvait répondre d’un signe de tête, par oui ou par non, et à ne jamais le faire se sentir impuissant. Mais cette fois, il ne pouvait répondre par oui ou par non. Il se dirigea vers l’écritoire, prit un bout de papier et trempa la plume d’oie dans l’encrier. Il écrivit puis lui remit le billet.

“Va-t-en”, avait-il écrit.

Le sourire d’Ester s’effaça. Il y avait de la stupeur dans ses yeux. Mais aussi de la peine. Il tapa du doigt avec détermination sur ce qu’il avait écrit.

“Va-t-en.”

Ester laissa tomber le billet à terre et recula, secouant à peine la tête, en un minuscule “non” plein de douleur.

Shimon lui claqua la porte au nez. Il serra les poings et plissa les yeux, essayant de contenir la souffrance que lui-même ressentait. Il posa le front sur la porte et resta là, immobile. Un instant plus tard, il entendit les pas lents d’Ester qui s’éloignaient le long du couloir de l’auberge.

Shimon recommença à aiguiser sa lame. Il attacha le couteau à son mollet et le cacha sous la longue tunique qu’il portait.

Quand le patron de l’auberge lui annonça que deux hommes l’attendaient, il sortit et les suivit jusqu’au port, dans un entrepôt humide et sombre. Avant d’entrer, les deux vauriens le poussèrent contre le mur et le palpèrent autour de la taille et au thorax pour voir s’il avait une arme. Ils firent coulisser la porte et le poussèrent à l’intérieur.

Le serviteur était au fond de l’entrepôt, assis sur une caisse. Sur une autre caisse brûlait une chandelle de suif. « Venez », dit-il. Il avait une voix mielleuse.

Shimon pensa qu’il cherchait à imiter son défunt maître. Il avait dû le haïr, être constamment humilié par lui, et maintenant qu’il était libre, tout ce qu’il réussissait à faire, c’était de lui ressembler.

Shimon avança lentement.

Un des vauriens le poussa. Shimon ne réagit pas. Peut-être était-ce lui, cette fois, qui allait mourir. Il revit devant ses yeux le buisson de roses coupé dans le jardin de Carnacina. Le message de son rêve était peut-être qu’il n’avait pas suffisamment aimé la vie.

Alors il s’arrêta, à mi-chemin, pensant à Ester. Il se dit qu’avec elle, en tout cas, il avait commencé à aimer la vie. C’était peut-être pour cela qu’il avait épargné cet homme qui se trouvait maintenant devant lui. Pour s’obliger à partir.

« Qui es-tu ? », demanda le serviteur.

Shimon sourit. La question qu’il se posait lui-même tous les matins.

« T’as volé plein d’argent. J’en veux la moitié ou je te dénonce aux autorités. »

Shimon se baissa, arracha le couteau des lacets qui le maintenaient à son mollet et se retourna d’un coup, le bras tendu, l’arme à la hauteur du cou du premier vaurien. Il y eut un gémissement et la lame s’enfonça dans les chairs. Quand il se fut entièrement retourné, il fut inondé par un jet de sang.

Le serviteur se leva de la caisse et partit en courant vers la sortie.

Shimon se lança à sa poursuite mais l’autre vaurien lui lança un bâton dans les jambes et le fit tomber, avant de se jeter aussitôt sur lui avec un couteau court, à double tranchant.

Au sol, Shimon réussit à rassembler ses jambes puis à les détendre d’un coup, de toutes ses forces, le frappant en plein abdomen.

L’autre, au moment d’être projeté en arrière, eut le temps de frapper et planta son couteau dans le mollet de Shimon.

Ce dernier resta bouche ouverte, dans un cri muet de douleur. Il sortit le couteau de son mollet puis tenta de se remettre debout et d’achever son adversaire.

Mais d’autres hommes accouraient, appelés en renfort par le serviteur.

Shimon vit un géant se jeter sur lui avec un bâton court et massif. Il sentit le coup lui fracasser les côtes. Il parvint à rouler sur le flanc et à se relever. Il n’arrivait plus à respirer mais s’élança vers la porte. Un autre type le frappa au visage, avec une masse. Shimon sentit son arcade sourcilière s’ouvrir et le sang commença à couler dans son œil. De son poing fermé, il envoya un coup dans la gorge de l’homme. La trachée, à ce contact, craqua. L’homme porta les mains à son cou et s’écroula au sol. Shimon, dans un effort surhumain, enjamba son corps et disparut dans les ruelles derrière le port.

Il resta caché, comme un animal sauvage, haletant et tentant de résister à la douleur. Quand les voix se furent éloignées, il sortit et se traîna vers le seul endroit où il voulait aller.

À la porte d’Ester, il n’eut pas beaucoup à attendre.

Elle ouvrit, le vit couvert de sang et se couvrit la bouche pour ne pas hurler. Elle le fit entrer et voulut le soigner, sans dire un seul mot, comme si elle aussi était devenue muette.

Mais Shimon l’arrêta. Il alla à l’écritoire. Prit du papier et un encrier et commença à écrire, avec fougue.

“Mon vrai nom est Shimon Baruch, je viens de Rome. J’étais un marchand…”

Il écrivait vite, la tête baissée. Le sang de la blessure de son arcade sourcilière coulait sur les feuilles qu’il passait à Ester, pour qu’elle lise toute son histoire, sans censure.

“… Alors je me suis glissé dans la fosse d’égout et j’ai découvert un homme appelé Scavamorto, qui emportait les affaires de ce garçon…”

Il respirait avec difficulté. La douleur au thorax, là où le géant lui avait cassé les côtes, était lancinante.

“… Avant de mourir il m’a dit que le voleur s’appelait Mercurio…”

Ester lisait avec la même fougue. Et quand elle avait fini de lire une feuille, elle la laissait tomber au sol, venait se mettre derrière Shimon pour lire par-dessus son épaule ce qu’il écrivait, plissant les yeux à la lumière tremblotante de la chandelle.

“… La voiture fut attaquée par les brigands et je me rendis compte que j’allais peut-être mourir, et pourtant je n’avais pas peur…”

Le sang commençait à couler plus paresseusement de sa blessure au sourcil. Shimon écrivait. Ester lisait. C’était comme une course entre eux.

“… Et puis tu es arrivée, toi.”

Shimon s’arrêta, le visage contracté par la douleur, et regarda Ester.

Ester aussi avait les yeux posés sur lui et retenait sa respiration.

“Je ne suis pas capable de dire ce que j’éprouve pour toi. Je ne le sais même pas…”

Ester le regarda. Puis, tout doucement, elle dit : « Tu m’as défendue contre Carnacina ».

Shimon sentit un coup au cœur.

“Tu le savais ?”, écrivit-il.

« Oui ».

Shimon posa la plume d’oie.

« Laisse-moi te soigner », dit Ester.

Shimon fit signe que non. Il l’attira à lui et l’embrassa, la souillant de sang. Puis Ester s’étendit sur le sol et le laissa la prendre, tandis que le sang et les larmes s’écoulaient sur elle.

Shimon comprit enfin le sens du buisson de rose coupé : un amour qui ne fleurirait pas.

Le lendemain matin, il avait disparu.

“Adieu”, disait le billet qu’Ester trouva sur l’oreiller près d’elle.

58

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Les gardes du Ghetto fermaient la grande porte qui donnait sur la fondamenta dei Ormesini quand ils virent arriver un retardataire. L’homme avançait courant et boitant, comme s’il traînait derrière lui sa jambe droite. Bossu et emmitouflé, il portait un bonnet jaune si grand qu’on aurait dit une capuche. Le Juif monta sur le pont au-dessus du rio di San Girolamo en agitant les mains.

« Shalom Aleichem , dit-il au garde en haletant.

— Oui, la paix soit avec toi aussi, marmonna Serravalle. Si tu restes dehors, tu vas sentir ta douleur, tu le sais, non ?

— Mazel Tov ! Mazel Tov !  fit le Juif, qui avait le nez long et gibbeux, avec des rides qui ressemblaient à des crevasses, et une barbiche de chèvre.

— Encore un qui ne connaît pas un mot de vénitien », soupira Serravalle en s’adressant à l’autre garde. « Oui, oui, allez, grouille », dit-il au retardataire.

Le Juif, la tête penchée et le bonnet enfoncé jusqu’aux yeux, boita jusqu’à la première porte des portiques. Il essaya de l’ouvrir mais elle était fermée. Il regarda autour de lui et vit à ce moment-là un des bedeaux du rabbin qui faisait le tour du Ghetto pour vérifier que tout allait bien. Il baissa la tête et traversa le campo  en essayant de l’éviter.

« Shalom Aleichem , frère, dit le bedeau.

— Aleichem Shalom , répondit le Juif en accélérant le pas, en dépit de sa boiterie.

— Qui es-tu ?

— Mazel Tov ! 

— Tous mes vœux à toi aussi, mon frère, répondit le bedeau. Mais je t’ai demandé qui tu es ? Où tu habites ?

— Mazel Tov !  répéta le Juif, qui se faufila presque en courant entre deux immeubles donnant sur le rio del Ghetto.

— Eh ! s’écria l’autre, et il s’élança à sa poursuite.

Le Juif rejoignit un petit jardin potager derrière la scuola [20], grimpa sur une façade à mi-hauteur et de là, en s’agrippant à une gouttière comme un chat, gagna un petit toit en avancée. Il y monta et s’y aplatit, devenant invisible.

Le bedeau du rabbin arriva essoufflé. Il inspecta les recoins sombres mais ne trouva pas trace de l’homme qu’il poursuivait. Sa lanterne levée, il regardait autour de lui en se demandant comment son coreligionnaire avait bien pu disparaître dans le néant, quand un objet à la base du mur de clôture du petit potager attira son attention. Il le ramassa, le tourna entre ses mains, sans comprendre de quoi il s’agissait. Soudain, tout s’éclaircit. Il porta l’objet à son nez. Renifla et sourit. « Les enfants… » Il le tourna encore entre ses mains, admirant la qualité de fabrication et se souvenant que lui aussi, enfant, jouait à ce jeu. Mais il y avait des années qu’il n’en avait plus vu. Surtout aussi bien fait. « Un faux nez en mie de pain », dit-il en riant. Il le mit dans sa poche. Le lendemain il l’offrirait à son fils. « Il est tard, les enfants, s’écria-t-il avec un sourire sur les lèvres. Allez vous coucher !

— Va te coucher toi-même, Mordechai, tu nous casses les couilles ! »

Le bedeau rentra la tête et s’en alla sur la pointe des pieds.

Étendu sur le toit, Mercurio se toucha le nez, s’apercevant seulement maintenant qu’il l’avait perdu. « Bordel de merde », dit-il tout bas. Il porta la main à sa barbe et l’arracha, retenant un gémissement. Il se massa le menton, irrité par la colle de poisson, et remit son béret jaune. Il se laissa glisser doucement, toujours agrippé à la gouttière. Aussitôt à terre, il mit une main dans sa poche pour vérifier s’il n’avait pas perdu en plus l’outil qu’il avait apporté. Prudemment, il revint jusqu’aux portiques. Personne en vue. Il sortit le crochet de sa poche et ouvrit en un instant la serrure rudimentaire de la porte. Il entra et la ferma silencieusement derrière lui.

« Quatrième étage », murmura-t-il, sentant un coup au cœur.

Puis il commença à monter l’escalier étroit. À mesure qu’il montait, il était de plus en plus convaincu qu’il faisait une folie. Il lui semblait que son cœur montait en même temps et tentait de forcer sa gorge. Il sentait ses jambes devenir raides, il avait du mal à les plier. Mais il continua à monter, parce qu’il avait compris depuis sa dispute avec Isacco à Castelletto qu’il voulait être près de Giuditta.

En arrivant au quatrième étage, il était si ému que le crochet lui glissa des mains. L’instrument rebondit de marche en marche, produisant un bruit de métal sur la pierre. Mercurio se plaqua contre le mur, retenant son souffle, sûr que tout le monde dans l’immeuble avait entendu. Mais personne n’ouvrit sa porte. Alors il reprit courage, descendit les marches et chercha son crochet à tâtons. Il le récupéra et remonta au palier du quatrième. Il y avait deux portes. Il tenta de s’orienter, supposant que celle de gauche correspondait à l’appartement qui donnait sur le campo del Ghetto. Mercurio savait que Giuditta habitait l’autre, parce qu’il l’avait vue se pencher à la fenêtre qui donnait sur le campo , quelques jours plus tôt, et faire une chose étrange, qu’il n’avait pas comprise. Il l’avait vue pointer le doigt vers le ciel, comme si elle voulait montrer quelque chose, et rester quelque temps dans cette drôle de position. Puis elle était rentrée à l’intérieur.

Il glissa le crochet dans la serrure et commença à le faire tourner.

Il venait d’accrocher le mécanisme interne et s’apprêtait à le faire jouer quand la porte s’ouvrit à l’improviste, lui arrachant le crochet des mains. La première chose qu’il vit fut un grand couteau brandi en l’air.

« Arrête, c’est moi ! », dit Mercurio en bondissant en arrière.

Dans la lumière de sa chandelle, une longue chemise de nuit en lin qui lui arrivait jusqu’aux pieds, Giuditta était toute pâle. « Toi… », dit-elle doucement, et ses yeux se remplirent de larmes à cause de la peur. Mais la peur céda ensuite à la colère et elle pointa le couteau sur lui, sans s’en apercevoir, comme elle aurait pointé l’index. « Toi…

— Chut, parle tout bas…, chuchota Mercurio en s’approchant de la pointe du couteau et en l’écartant avec sa main. Parle tout bas.

— Tu as failli me faire mourir de peur…

— Je suis désolé, dit Mercurio en bougeant encore d’un pas.

— Qu’est-ce tu fais ici ? demanda Giuditta, bouche bée, ébahie, bouleversée, étourdie par l’émotion, les larmes coulant sur ses joues et les yeux écarquillés, sans réussir à les détacher du garçon qu’elle avait juré d’aimer.

— Je voulais te voir… », dit Mercurio. Il était près d’elle, à moins d’un demi-pas, sentant qu’il n’arrivait plus à respirer.

« Comment tu as fait ? », murmura Giuditta. Elle laissa tomber le couteau, qui se planta avec un bruit sourd dans les lames grinçantes du parquet en bois.

« Je voulais te voir, répéta-t-il, et il combla l’espace qui les séparait d’un demi-pas. Je ne pouvais plus attendre…

— Tu es entré dans le Ghetto pour moi… » Les lèvres de Giuditta se fermèrent à peine.

« Oui. » Les lèvres de Mercurio s’approchèrent.

« Tu m’as fait peur… soupira-t-elle en offrant les siennes.

— Je suis désolé… »

Les lèvres de Mercurio s’unirent à celles de Giuditta. Puis, lentement, comme si tous deux connaissaient les mouvements et les danses de l’amour sans les avoir jamais pratiqués, les mains de Mercurio enlacèrent Giuditta, commencèrent à lui caresser le dos, et ses mains à elle se serrèrent contre ses hanches, s’agrippant, comme si elle craignait de le perdre. Et leurs lèvres, qui étaient restées collées sagement, bougèrent de leur vie propre, devinrent des animaux en lutte, dont chacun voulait se nourrir de l’autre. Leurs mains, en réponse, serrèrent plus fort, cherchèrent avec plus de fougue, griffèrent, pincèrent et s’enfoncèrent dans la chair de l’a


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utre, sans plus de retenue. Sous cette nouvelle impulsion, leurs bouches osèrent encore plus et leurs langues commencèrent à se mêler, cherchant les profondeurs humides de l’autre.

Tout à coup, comme à l’unisson, les deux jeunes gens s’arrêtèrent. Haletants, épuisés, ils se fixèrent, les yeux agrandis. Les lèvres mouillées et brillantes à la lumière de la chandelle.

Chacun des deux écouta le désir en lui. Là, à portée de main. Ce désir qui faisait d’eux un homme et une femme.

« Je ne l’ai jamais fait, dit Giuditta.

— Moi non plus, dit Mercurio.

— Tu as peur ? demanda-t-elle.

— Non. Maintenant, non. Et toi ?

— Non… Maintenant non. »

Ils restèrent ainsi, les yeux dans les yeux, avec la sensation du baiser sur les lèvres.

« Tu veux… me voir ? », demanda ensuite Giuditta.

Mercurio acquiesça, doucement.

Giuditta délaça sa chemise de nuit, sans détacher ses yeux des yeux de Mercurio. Elle la laissa glisser au sol. Elle rougit. Mais ne se couvrit pas.

« Tu es belle…

— Qu’est-ce que je dois faire ? »

Mercurio étendit la chemise de nuit sur le palier, tira un peu la porte et attira Giuditta à lui. Il la fit s’étendre sur le palier.

« Tu as froid ? lui demanda-t-il.

— Un peu… »

Mercurio s’étendit sur elle, la recouvrant de son corps et de sa cape.

« Et maintenant ? », dit Giuditta.

Mercurio l’embrassa. Tandis qu’il l’embrassait, il sentit sa propre chair grandir. Et Giuditta, en l’embrassant, sentit sa chair qui fondait. Mercurio laissa sa main courir vers ses seins. Il lui pinça un mamelon. Giuditta ouvrit la bouche et se détacha de son baiser.

« Je t’ai fait mal ?

— Non… »

Mercurio sentit que Giuditta bougeait les hanches, rythmiquement, en se poussant contre lui. Et il se poussa lui aussi contre elle. Il éprouva le besoin de serrer les mâchoires tandis que dans sa gorge montait un gargouillis rauque. Les mains de Giuditta s’agrippèrent à ses fesses et le serrèrent convulsivement contre elle. Mercurio porta la main à ses chausses et les baissa, avec fureur, maladroitement. Les mains de Giuditta l’aidèrent avec la même fureur et la même maladresse. Puis les jambes de Giuditta s’écartèrent et s’enroulèrent autour de lui, le liant à elle. Mercurio sentit sa propre chair vibrer. Il poussa la main entre Giuditta et lui et sentit qu’elle aussi était mouillée. La main de Giuditta rejoignit la sienne. Leurs doigts s’enlacèrent, là, entre leurs deux corps attirés l’un sur l’autre, l’un vers l’autre. Ils commencèrent à se caresser ensemble et ensemble apprirent ce qu’ils n’avaient jamais fait.

« Tu as peur ? demanda encore Mercurio, haletant.

— Non, chuchota Giuditta, qui ouvrit encore plus les jambes.

— Tu le veux ?

— Je le veux… »

Le membre de Mercurio poussa contre Giuditta. Puis, à l’improviste, s’enfonça dans sa chair. Giuditta sentit une déchirure lancinante, brûlante. Elle s’agrippa de toutes ses forces au dos de Mercurio. Mais la douleur passa en un instant et disparut. Giuditta lécha la peau du cou de Mercurio. Elle émit un râle rauque, à mesure que la douleur se dissolvait en une vibrante palpitation, qui la prenait par vagues, à un rythme de plus en plus rapide. Elle sentit que Mercurio gémissait.

« C’est comme ça pour toi aussi ? haleta Giuditta près de son oreille.

— Oui », répondit Mercurio dans un filet de voix.

Puis, à mesure que Mercurio bougeait en elle de plus en plus vite, Giuditta se contracta elle aussi et le serra entre ses jambes et ses bras en essayant de synchroniser leurs mouvements.

Tout à coup, Giuditta écarquilla les yeux.

Mercurio aussi.

Ils se regardèrent, effrayés. Incapables de s’embrasser, de peur de mourir étouffés. Et tandis qu’ils étaient traversés par quelque chose qu’ils n’avaient jamais imaginé, ils se serrèrent et s’éloignèrent à la fois, s’agrippant l’un à l’autre tout en voulant se détacher, jusqu’à rester inertes, l’un sur l’autre, l’un dans l’autre. Respirant doucement.

« Alors, c’est ça…, murmura doucement Giuditta.

— Oui… », dit Mercurio.

De nouveau descendit le silence. Les mains des deux jeunes gens se posèrent sur le visage de l’autre, le caressant doucement, sans plus aucune fougue. Leur souffle se calma. Leur peau sentait le contact de la peau de l’autre.

« C’est ça , quoi ? demanda doucement Mercurio.

— L’amour, dit encore plus doucement Giuditta, en rougissant.

— Oui… », dit Mercurio. Il écarta son visage de celui de Giuditta et la regarda. Il n’avait jamais imaginé qu’elle pouvait être aussi belle qu’en ce moment. Même après ce qui venait de se passer entre eux il ne trouva pas le courage de le lui dire. Il lui sourit seulement et l’embrassa.

Giuditta se laissa embrasser, tendrement. Et il lui sembla que ce baiser était encore plus beau que les précédents.

59

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« Et maintenant ? », dit Giuditta, dans la pénombre humide du palier, encore nue.

Mercurio, étendu sur elle, lui caressait les cheveux. Sa main s’arrêta, sentant le poids de cette question. Il détacha son regard, évitant les yeux de Giuditta, fixés sur les siens. Puis il fit ce qu’il faisait chaque fois qu’il était en difficulté. « Maintenant habille-toi, sinon tu vas mourir de froid », plaisanta-t-il.

Giuditta ne bougea pas. Elle sourit à peine. Ses yeux se voilèrent d’une légère déception.

Mercurio sentait la pression, la lutte interne. Il n’était pas habitué à parler de ses sentiments. Il ne savait pas par où commencer. Pour la première fois de sa vie, il ne voulait pas perdre la bataille. Il voulait sortir de sa coquille. « Maintenant…, dit-il tout bas, maintenant… » Il sentit que ses yeux se remplissaient de larmes de rage. Il pensa qu’il était stupide. Il savait parfaitement quoi répondre à cette question. Il le savait au plus profond de son âme, au plus vrai de son cœur. Mais il n’arrivait pas à le dire.

Giuditta le regardait, attendant sa réponse. Puis, lentement, elle tourna la tête sur le côté, laissant errer son regard vers la lumière tremblotante de la chandelle qui troublait la pénombre là-bas dans l’appartement.

Mercurio sentit qu’il était en train de la perdre. « Maintenant je vais t’emmener loin d’ici », dit-il d’un trait, la voix étranglée et un peu aiguë, tournant son visage pour que leurs regards se croisent de nouveau. Il espérait que dans cette obscurité Giuditta ne s’apercevrait pas de la couleur de ses joues. Il savait qu’elles s’étaient empourprées, il sentait parfaitement leur chaleur. Mais il avait gagné. Il l’avait dit. Et maintenant qu’il avait surmonté cet obstacle qui lui avait paru invincible, il ressentit une sorte d’euphorie. « J’ai un navire. » Il repensa à l’épave de Zuan dell’Olmo. « Ce n’est pas grand-chose. » Il sourit. « Et j’ai un travail. Je le réparerai et je t’emmènerai loin d’ici ! répéta-t-il avec fougue.

— Chut, parle doucement, dit Giuditta en riant, le doigt posé sur ses lèvres. »

Mercurio vit qu’elle avait une lumière différente dans les yeux. Il lui baisa le doigt puis la main, approchant son visage du sien pour l’embrasser de nouveau sur les lèvres. « Quel bon goût tu as. »

Elle ferma à demi les yeux.

« Tu dois t’habiller, maintenant, ou tu mourras vraiment de froid », dit Mercurio. Il se détacha de Giuditta et sentit un vide, à la hauteur de l’estomac. « Encore un instant, chuchota-t-il en revenant s’étendre sur elle. Encore un instant. » Il comprit qu’il n’était entier qu’avec elle, mais il n’avait pas encore la force de le lui dire. Il l’embrassa, passionnément, et frissonna de plaisir en sentant les doigts de Giuditta se glisser dans ses cheveux, dénouant les nœuds. Puis il se leva et lui tendit la main. Maintenant qu’elle était sienne, il la trouvait encore plus belle. Sans savoir pourquoi, il eut honte de cette pensée. « Allons, rhabille-toi, lui dit-il.

— Tu t’es déjà lassé de me regarder ? », demanda Giuditta dans un filet de voix, rougissant jusqu’à la racine des cheveux, abandonnée sur sa chemise de nuit, les mamelons durcis par le froid.

Mercurio lui prit la main et la fit se relever. Il l’aida à renfiler sa chemise de nuit. Il se souvint du jour où il était allé à l’Arsenal et qu’en voyant le navire se former, il avait pensé à ce moment où il verrait Giuditta s’habiller. Il rit.

« Pourquoi ris-tu ?

— Parce que j’avais déjà imaginé ce moment », répondit Mercurio en la serrant contre lui. Puis il fit asseoir Giuditta sur la première marche de l’escalier et l’enveloppa dans sa cape. Il s’assit à côté d’elle, le bras autour de son épaule.

« Viens dessous toi aussi », dit Giuditta en ouvrant la cape.

Mercurio se serra plus près encore. Il n’arrivait pas à croire à la merveille de ce moment. « Je t’emmènerai loin d’ici, répéta-t-il, d’un ton plus résolu. Je ne supporte pas de te voir enfermée dans une cage. »

Giuditta abandonna sa tête contre son épaule. Elle sourit, heureuse. « Je ne me sens pas en cage.

— Et comment appelles-tu cet endroit, alors ? frémit Mercurio. Je sais ce que c’est. À l’orphelinat, j’étais en cage, on me frappait, on me fouettait. Certains d’entre nous étaient attachés, la nuit. Et même quand Scavamorto m’a acheté… » Mercurio sentait tout son sang bouillir, mais pour la première fois ce souvenir produisait de la douleur pure et non pas de la colère. C’était grâce à Giuditta. Il se tourna vers elle, qui le regardait avec des yeux émus.

« Quoi ? fit Giuditta.

— Je sais ce que c’est. Et je ne peux pas supporter que tu sois en cage. »

Giuditta lui prit la main, la porta à ses lèvres et la baisa. « Merci. Mais je ne me sens pas en cage. Au début, peut-être. J’avais peur aussi. Je ne sais même pas de quoi. Peut-être peur que la situation dégénère. Mais maintenant je ne me sens pas en cage…

— Comment fais-tu ? demanda Mercurio, en s’agitant.

— J’ai un truc, dit Giuditta avec un petit rire.

— Quel truc ?

— Ma mère est morte en me mettant au monde, commença doucement Giuditta. Je ne l’ai jamais connue. »

Mercurio la serra plus fort. Cela aussi il savait ce que c’était.

« J’ai grandi avec ma grand-mère…, reprit Giuditta. Et ma grand-mère était amie avec un vieil homme que tout le monde, sur l’île de Negroponte, considérait comme à moitié fou. Mais elle, elle disait que c’étaient des bêtises de gens ignorants… » Elle sourit. « Peut-être parce qu’elle était plus folle que lui. »

Mercurio rit.

« Chut, doucement ou tu vas réveiller mon père. »

Mercurio l’embrassa sur les deux yeux. « Continue.

— Bref, ce vieil homme venait chez nous presque tous les soirs. Ma grand-mère lui donnait à manger, puis ils restaient assis ensemble sous la véranda. Ils parlaient jusque tard dans la nuit. Moi, j’étais petite, et leurs voix arrivaient jusqu’à ma chambre. Ce bourdonnement m’aidait à m’endormir sans que je me sente trop seule. Je crois que je l’aimais bien moi aussi, cet homme. Un soir, pour moi c’était la nuit, je me suis réveillée en proie à la peur. J’avais fait un cauchemar. Je suis descendue au rez-de-chaussée, d’où venaient les voix, parce que j’avais besoin que ma grand-mère me prenne dans ses bras. J’étais tout endormie, j’avais l’impression de ne pas être entièrement sortie du rêve. En sortant de la maison, j’ai appelé ma grand-mère mais ni elle ni le vieil homme n’ont répondu. Ils étaient au milieu de la cour, debout, et avaient le bras gauche levé et l’index pointé vers le ciel étoilé. Je me suis arrêtée. On aurait dit une sorte de rêve. On aurait dit qu’ils étaient ailleurs. Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé ça. Je pouvais les voir mais ils étaient ailleurs. Voilà pourquoi ils ne m’avaient pas entendue. Ils riaient doucement, tendrement, complices. Cela a suffi pour faire passer ma peur et je suis retournée me coucher. Le lendemain soir, comme tous les soirs, j’ai embrassé ma grand-mère pour lui dire bonsoir. Au même moment j’ai vu arriver le vieil homme et je lui ai demandé : “Que faisiez-vous hier soir ?” Alors il m’a prise sur ses genoux puis il m’a dit : “Je vais te révéler mon truc. Comme ça, tu pourras t’en servir toi aussi. Regarde là-haut”. Il m’a montré le ciel. “Tu vois les étoiles ? Si tu les regardes, dans quelques instants elles ne seront plus là, elles se seront déplacées. Tu sais pourquoi ? Parce que les étoiles sont les carrosses du ciel. Et tu sais comment on fait pour monter dedans ?” Il tendit mon bras gauche et me fit pointer l’index vers le ciel. “Tu dois te servir de l’index gauche parce que c’est celui du cœur, et le cœur est beaucoup plus fort que l’esprit. Ensuite, tu choisis une étoile. Regarde-la bien, elles ne sont pas toutes pareilles. Moi, j’aime bien celle-ci, par exemple. Elle a des sièges confortables et à mon âge on a mal aux fesses. Mais toi qui es si jeune, tu peux prendre aussi cette autre, là, tu vois. C’est une des plus rapides. J’ai toujours aimé voyager. Je suis un marin. Mais maintenant plus personne ne veut de moi à bord et je m’ennuie à rester sur cette île. Je me sens en cage.” » Giuditta se tourna vers Mercurio qui, fasciné par ce récit, l’écoutait bouche bée, comme un enfant. « Il a vraiment dit “cage”, comme toi. Il m’a expliqué que lui, tous les soirs, il chevauchait les étoiles, et ma grand-mère partait souvent en voyage avec lui. Ils avaient visité l’Inde, la Chine, l’Afrique, l’Espagne… » Elle rit. « Même la Lune. “Mais tu dois y croire avec ton cœur”, me dit-il à la fin en me tapant le doigt contre la poitrine. » Giuditta abandonna de nouveau sa tête contre l’épaule de Mercurio. Sa voix devint triste. « Mon père n’était jamais chez nous pendant ces années-là. Je souffrais de son absence. Je croyais même qu’il me détestait parce que j’avais fait mourir ma mère… »

Mercurio la serra plus fort contre lui.

« Si bien qu’à partir de ce soir-là, chaque nuit, je me mettais à la fenêtre de ma chambre, je touchais le ciel avec le doigt et je montais sur une étoile. Ensuite je me faisais emporter jusqu’à lui… »

Mercurio comprit enfin ce que Giuditta faisait quand il l’avait vue à la fenêtre de l’appartement du Ghetto.

« En grandissant, j’ai oublié. Mais quand ils nous ont mis en cage, comme tu dis, je me suis rappelé que je pouvais toucher le ciel, chevaucher les étoiles et m’en aller quand je voulais sans que personne ne puisse m’arrêter. »

Mercurio la regarda. Son cœur battait fort dans sa poitrine. « Mais maintenant que ton père est avec toi… où vas-tu ? »

Giuditta rougit et baissa les yeux.

Mercurio sentit une vague d’émotions le bouleverser. Elle n’avait pas besoin de lui dire qui elle allait retrouver. Il lui souleva le menton, caressa ses sourcils noirs et fournis avec son pouce. « Alors demain je t’attendrai », murmura-t-il, d’une voix étranglée. Il approcha ses lèvres des siennes.

« Giuditta ! », entendit-on appeler de l’intérieur de l’appartement.

Les deux jeunes gens sursautèrent.

« Giuditta ! appela encore Isacco. Où es-tu ? »

Mercurio bondit sur ses pieds. Giuditta avait une expression effrayée. Il lui sourit et lui donna un rapide baiser sur les lèvres. Puis il descendit vivement la première rampe d’escalier.

« J’arrive, père ! », répondit Giuditta d’une voix tremblante.

Mercurio lui sourit encore et lui fit signe de rester calme.

« Que fais-tu là, dehors ? »

Giuditta semblait apeurée, incapable de trouver une excuse. Mercurio fit claquer ses doigts. Et dès qu’il eut son attention, il releva les lèvres et fronça le nez, découvrant ses incisives.

Giuditta rit. « Un rat, père !

— Il n’y a pas de quoi rire ! dit Isacco de sa voix revêche tout en traînant les pieds jusqu’à la porte d’entrée. Tue-le avec le balai. »

Mercurio tira une longue langue, croisa les yeux et écarta les bras, comme s’il venait d’être aplati.

Giuditta s’empêcha de rire. « Non, il est trop mignon.

— Un rat, mignon ? » La voix d’Isacco était désormais près de la porte.

Mercurio envoya un baiser à Giuditta.

« Un rat si mignon que j’en suis tombée amoureuse. »

Mercurio disparut en bas des escaliers au moment exact où Isacco se penchait à la porte. « Arrête de dire des bêtises, marmonna-t-il en hochant la tête. Viens te coucher. »

60

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« J’ai compris ce que c’est, l’amour ! s’exclama Mercurio en rentrant et en trouvant Anna del Mercato occupée à allumer le feu.

— Je me demandais justement où tu étais passé cette nuit, soupira Anna, soulagée. Mais maintenant j’ai ma petite idée », ajouta-t-elle avec un sourire. Elle remua le lait qui bouillait sur le feu. « Tu veux déjeuner ?

— J’ai une faim de loup », dit Mercurio en s’asseyant à table.

Anna coupa une large tranche de pain. Elle versa du lait dans une jatte qu’elle posa sur la table.

Mercurio plongea la tranche de pain dans le lait et y mordit avec voracité.

Anna coupa une autre tranche puis s’assit en face de lui. « Alors ? C’est comment, l’amour ? »

Mercurio sourit, les yeux pleins de lumière. Un peu de lait lui coula sur le menton.

Anna regarda ses yeux. « Oui, c’est ça, l’amour », dit-elle. Puis elle chercha quelque chose dans la poche de son tablier de chanvre gris, qu’elle portait sur une robe couleur de rouille.

On entendit tinter des pièces. Elle les posa sur la table. « Trois lires tron  d’or et neuf d’argent. Isaia Saraval est passé. Il te cherchait. Il a dit que tu savais pour quoi c’était.

— Il a vendu un collier et une bague ! dit Mercurio en se frottant les mains. Nous allons devenir riches, Anna ! »

Anna sourit, puis posa sur la table d’autres pièces. « Une demi-lire, trois pièces d’argent et seize marquets, dit-elle toute fière. Nous allons devenir riches, répéta-t-elle. C’est ma paie pour la fête. » Elle mit les marquets dans sa poche et poussa les autres pièces au centre de la table. « Prends-les. »

Mercurio vit que ses joues rougissaient. Il poussa ses propres pièces vers Anna, en même temps que les siennes. « Garde-les. Ça vaut mieux.

— Mais elles sont à toi », dit Anna.

Mercurio acquiesça. Il se sentit chanceux. Il avait tout ce qu’il pouvait désirer.

« Saraval m’a dit de te prévenir qu’il allait y avoir une fête à la casa Venier dans deux semaines et une autre au palais Giustinian la semaine suivante. Il va falloir organiser le transport, fit Anna.

— Il y a Tonio et Berto, et la barque de… la barque, quoi.

— J’ai rencontré ces deux garçons. Ils m’ont dit que tu avais encore donné de l’argent à la veuve de Battista.

— Trois sous, fit Mercurio en détournant les yeux.

— Ces sous te seront utiles, dit Anna.

— À elle aussi. Elle n’aurait pas dû rester veuve. »

Anna porta ses mains à sa bouche. « Tu te rends compte de ce que je viens de dire ? murmura-t-elle. Je serais capable de me transformer en bête féroce pour te protéger. »

Mercurio se dit qu’un jour il apprendrait à lui dire combien il l’aimait. « Et Saraval n’a rien dit d’autre ? »

Anna hocha la tête. « Donc, c’est vrai ?

— Quoi ?

— Oh, allez… quand tu fais comme ça, tu es un très mauvais comédien.

— Mais quoi ? », demanda Mercurio, amusé.

Anna sourit. « Il dit que les approvisionnements pour les Venier et les Giustinian, c’est moi qui dois les organiser.

— Tiens donc… », feignit de s’étonner Mercurio avant d’éclater de rire.

Anna se pencha par-dessus la table et envoya une pichenette dans ses cheveux bouclés.

« Tu as dit que tu avais du travail, lui dit Mercurio. Allez, trotte ! » Il engloutit le dernier morceau de pain, but le reste du lait, s’essuya avec sa manche et se leva. Il sembla penser à quelque chose, sourit et prit un peu d’argent. « J’en ai besoin. Je me sauve, dit-il en se dirigeant vers la porte de la maison.

— Mais où tu vas ? Tu viens à peine d’arriver…

— Je dois m’occuper de mon bateau ! cria Mercurio en sortant.

— Quel bateau ? »

La porte claqua.

Anna se leva et vint rouvrir la porte. « Quel bateau ? », cria-t-elle derrière lui.

Mais Mercurio était déjà loin et courait vers le quai des pêcheurs.

Quand il arriva à la barque qui avait appartenu à Battista, il siffla. Tonio et Berto apparurent aussitôt.

« Où on va, chef ? », dit gaîment Tonio. Ils avaient gagné quatorze sols d’argent pour transporter la marchandise de la boutique de prêt d’Isaia Saraval jusqu’au palais du noble désargenté.

« Emmenez-moi au rio di Santa Giustina, dit Mercurio. Au croisement avec le rio di Fontego.

— Que vas-tu faire là-bas ? dit Tonio. Y a que des crève-la-faim dans ce coin-là.

— Occupe-toi de tes affaires et rame », répondit Mercurio, de bonne humeur.

Il ne voulait pas se faire conduire jusqu’au squero de Zuan dell’Olmo, il préférait y arriver seul. C’était son endroit secret.

Pendant que les deux gigantesques bonevoglies  voguaient à leur vitesse habituelle, Mercurio respirait à fond l’air du matin. La vie ne pouvait pas être plus belle, se répétait-il. En un instant, tout avait changé. Il était devenu honnête. Et sans le moindre effort. Il avait suffi d’une simple idée. Il avait trouvé une occupation qui le mettrait à l’aise, sans plus jamais devoir risquer la galère ou pire. Peut-être que Dieu existait vraiment, après tout. Il avait trouvé Anna, la mère qu’il avait cherchée toute sa vie. Et Giuditta, la femme qui illuminerait son existence. Il riait tout seul de ces pensées.

Tandis qu’ils se faufilaient dans le réseau compliqué des canaux de la lagune, il eut l’impression qu’il y avait toujours derrière eux la même barque, noire, fine. Mais ce fut une pensée fugace, qui ne fit qu’effleurer sa conscience. Il leva les yeux au ciel, limpide et bleu avec quelques petits nuages comme des flocons de laine blanche. Il avait encore la tête dans ces nuages quand Tonio et Berto accostèrent au rio di Santa Giustina.

Il descendit et fit signe aux deux frères de s’éloigner. Il reviendrait seul. Du coin de l’œil, il vit de nouveau la barque noire et fine, qui accostait un peu plus loin derrière lui. Mais de nouveau il n’y prêta pas attention.

Il pensait à la nuit passée avec Giuditta. Il sentit le désir se rallumer dans son corps. Il longea le rio di Santa Giustina vers le squero de Zuan dell’Olmo presque en courant.

La barque noire et fine bougea. Lente. Silencieuse.

Quand Mercurio arriva au bout du canal, il vit ce que le brouillard lui avait caché quelques jours auparavant. Il était au bord de la mer, comme si Venise finissait là. Devant lui, une immense étendue d’eau. Même l’odeur avait changé. Cela ne sentait pas le moisi, ni l’eau stagnante. La sensation piquante du sel pénétrait jusque dans les narines. Et dans l’eau, exactement devant lui, s’élevait un îlot.

Autour de lui, les habitations étaient des baraques en bois. Plus aucune trace du faste vénitien. Des habitations de pêcheurs, basses, oppressantes. Sur le sol comme sur le rivage un peu fangeux et sablonneux, des arêtes de poisson, des chats qui se léchaient les pattes, des barques tirées au sec, de petits débarcadères branlants. Au bout de certains pontons, une bicoque sans fenêtre, avec une petite porte qui donnait sur le ponton. Mercurio remarqua un petit garçon vêtu d’une simple veste. Dessous, il était nu et sans chaussures. D’une main il se triturait le zizi. Sa mère, qui allaitait un nouveau-né, lui donna une grande claque. Le petit cessa de se toucher et se mit à pleurer. La mère lui envoya une autre claque. L’enfant cessa de pleurer. Puis la femme frappa à la petite porte. L’instant d’après en sortit un homme grand et fort qui rattachait son pantalon. La mère poussa le petit garçon à l’intérieur. Mercurio vit qu’il n’y avait rien dans la bicoque suspendue au-dessus de l’eau, sinon un trou dans le sol. C’étaient des latrines. Pendant que le petit garçon déféquait, la porte ouverte, le grand bonhomme détacha le nouveau-né du sein et s’y colla, pour plaisanter. La femme se mit à rire. Quand l’enfant eut fait ses besoins dans les latrines, elle le ramena en le tirant par la main le long du ponton puis le poussa dans la lagune. Le petit s’accroupit et se lava le derrière.

Plus loin, sur sa droite, Mercurio aperçut des filets de pêche carrés suspendus, de ceux qu’on pouvait descendre à l’eau depuis des pontons plus étroits, et une série de petits potagers, avec quelques légumes qui poussaient tant bien que mal. Une vieille femme nettoyait les feuilles de chou en jetant au loin les limaces qui s’acharnaient dessus. Mercurio percevait pleinement la pauvreté de ces gens, obligés de disputer leur nourriture aux limaces. Un gros rat passa dans un ruisseau sale et malodorant qui finissait dans l’eau. Il s’y jeta et nagea, le nez à la surface. Deux gamins lui lancèrent des pierres. Le rat s’enfonça sous l’eau.

Mercurio se rendit compte que les marbres et la splendeur de Venise lui avaient fait oublier tout le reste. Les crève-la-faim qui erraient autour du Rialto, de la piazza San Marco ou le long du Grand Canal avaient l’air moins pauvres, en comparaison. Ici, en périphérie de la ville, la pauvreté était celle qu’il avait connue à Rome, dans les égouts. La pauvreté à l’état pur. Mercurio se sentit à l’aise, parce que c’était de là qu’il venait. La femme qui emmenait chier ses enfants dans des latrines suspendues au-dessus de l’eau, pendant qu’un homme lui suçait le téton ou lui tripotait le cul, aurait pu être sa mère. Un de ces enfants pouvait être né d’un coït dans ces latrines. Un autre, peut-être, avait été abandonné comme lui sur la roue d’un orphelinat. Rien de ce monde abject ne pouvait l’effrayer car il le connaissait.

Il resta là longtemps, à regarder cette misère, à en respirer les odeurs, en écouter les cris, les hurlements, les lamentations. Et il se sentit fort, parce qu’il s’en était sorti.

En se tournant vers la droite, il la vit tout à coup : la raison pour laquelle il était revenu ici. Elle lui apparut tout entière, sans les voiles pudiques du brouillard.

Il se rendit compte que c’était une épave et il eut presque envie de rire. C’était bien pire que ce qu’il avait imaginé. Pourtant, en s’approchant, il se sentit encore plus attiré par elle.

“Elle est comme moi”, se dit-il.

La caraque le représentait parfaitement. Elle était Mercurio dans sa fosse d’égout. Il s’arrêta. Se regarda, avec ses beaux habits, ses chaussures à semelle épaisse et solide, son chapeau chaud. Sa main toucha les pièces qu’il avait emportées avec lui. Il les entendit tinter. L’or absorbait sa chaleur et se réchauffait.

“Si j’y suis arrivé, pensa-t-il à l’adresse du navire, tu y arriveras toi aussi.”

Il regarda la coque sombre, peut-être pourrie en certains endroits. Sous la ligne de flottaison s’incrustaient des mollusques et des algues. Le grand mât était cassé. La balustre du château de poupe avait complètement disparu. Les quelques voiles qui restaient bougeaient dans le vent comme des toiles d’araignées ou les bannières d’une armée défaite. La hune, les haubans, les vergues, tout évoquait la chute prochaine, comme les branches d’un arbre mort. La roue du gouvernail avait basculé sur le côté, arrachée de son axe. La moitié de la caraque était à sec sur la cale de halage du squero , dont le toit effondré se conformait au délabrement général. L’autre moitié, du côté de la poupe, était dans l’eau.

Mercurio inspira à fond l’air saumâtre. Puis il siffla.

On entendit un aboiement, excité et plaintif, presque un jappement. De son allure agile et bancale à la fois, Mosè jaillit de la baraque construite à côté du squero  et se précipita à sa rencontre en remuant la queue. Mercurio sourit et s’accroupit pour l’attendre. Le chien le rejoignit et commença un ballet autour de lui en bougeant à la fois son postérieur et sa queue, ne sachant s’il devait se laisser toucher ou non, le voulant tout en ayant peur. À la fin, il se décida et laissa Mercurio le prendre, puis s’assit entre ses jambes, agité, mais content.

« Mosè, t’es vraiment qu’un couillon, dit le vieux Zuan dell’Olmo, appuyé sur sa canne à l’entrée de la baraque.

— Allez, Mosè », fit Mercurio en se relevant pour rejoindre le vieil homme. Le chien courait auprès de lui en aboyant.

« Il t’aime vraiment bien, dit Zuan.

— Je l’aime bien aussi, fit Mercurio.

— Bon, vous êtes à égalité. » Zuan se tourna vers la lagune.

« C’est la mer ? demanda Mercurio.

— Non ! », répondit le vieil homme, presque scandalisé. Il désigna un endroit, vers l’est. « La mer est là. » Puis, les mains parallèles, il traça dans l’air un canal en direction du sud et ajouta : « Et elle continue par là, toujours tout droit, comme un immense couloir qui mène jusqu’au grand salon de la Méditerranée. Il tendit le doigt vers la gauche. « Par là, il y a les marchés d’Orient, la Mer Morte, la route vers la Chine. » Il se tourna de cent quatre-vingts degrés. Écarta les mains. Et de ce côté-ci, la Méditerranée, qui unit l’Afrique à l’Europe… » Il joignit les mains en forme d’entonnoir et ramassa les épaules. « Jusqu’à Gibraltar, où… » Il s’arrêta. Ses yeux se voilèrent. Puis, lentement, il ouvrit grand les bras, tout autour de lui, sans limites. « Là-bas, il y a la mer Océa


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n, que je prenais pour la fin du monde quand j’étais gamin… »

Mosè hurla. Mercurio était subjugué. « Alors qu’en fait… », dit-il tout doucement, pour ne pas rompre la magie.

Le vieux Zuan se tourna. « … alors qu’en fait, putain de merde, il y a la terre ! » Il hocha la tête. « Il y a le Nouveau Monde !

— Et c’est comment ?

— Que le diable m’y emmène si je le sais, mon gars. » Et de nouveau les yeux de Zuan se voilèrent de tristesse. « Tu sais ce que ça veut dire pour un marin comme moi de n’avoir jamais pu y aller ? » Il regarda Mercurio et rit, montrant les quelques dents qui lui restaient. « Non, tu n’en sais rien. Tu sais rien de la mer, toi. » Il se tourna vers le navire. « Et tu veux acheter ma caraque ! » Il rit encore. Mais c’était sans moquerie. Et sans cette mélancolie du premier jour, quand ils s’étaient rencontrés. « Qu’est-ce que ça a à voir avec les bateaux, un type comme toi ? demanda-t-il.

— Une fois, je suis allé à l’Arsenal, dit Mercurio. Et… » Il s’arrêta, laissa sa phrase en suspens, pensant à Battista, mort par sa faute.

« Et… ? le pressa le vieux marin.

— J’ai vu naître un navire, répondit Mercurio. Et j’ai compris que rien ne ressemble autant à… la liberté qu’un navire. »

Le vieux Zuan le regarda en silence. Puis il acquiesça, imperceptiblement. « Tu comprends foutre rien à la mer, dit-il doucement, mais t’es pas si con que t’en as l’air. » Il se tourna de nouveau vers son bateau.

Mercurio remarqua que ses yeux étincelaient quand ils se posaient dessus. « Avec ça, on peut aller jusqu’au Nouveau Monde ? », demanda-t-il.

Le vieux le regarda, sérieux. « Ce que tu vois là, c’est un rafiot, une épave. Mais c’était une grande dame. C’est une grande dame, parce que moi, je la vois toujours telle qu’elle était.

— Et donc on pourrait aller dans le Nouveau Monde ? demanda encore Mercurio.

— Cet imbécile vaniteux de Christophe Colomb, que Dieu l’ait en Sa gloire, parce qu’il finira par faire couler Venise à pic, tu verras… comment crois-tu donc qu’il y est allé, dans ce foutu Nouveau Monde ? Avec une caraque et deux caravelles. Et c’était son navire-amiral, le Santa Maria. Aussi grande que celle-ci, douze perches de longueur et quatre de largeur. Une caraque, mon gars ! »

Mercurio regarda l’épave qui se balançait paresseusement. Il l’entendit grincer. Il aimait ces bruits. C’était le navire qui parlait. On aurait même dit qu’il riait.

« Mais toi, tu saurais y aller, dans ce Nouveau Monde ? », demanda-t-il au vieux.

Zuan hocha la tête à droite et à gauche, surpris par cette question. « Je suis vieux… dit-il.

— Mais tu saurais y aller ?

— Et puis je ne sais pas si Mosè a pas le mal de mer, il s’est jamais embarqué…

— Tu saurais y aller, oui ou non ?

— Putain de misère, mon gars ! Maintenant que tout le monde sait que la mer Océan a une fin, tout le monde sait y aller. Il suffit d’aller à l’ouest et là tu trouves le Nouveau Monde, bordel de Dieu ! » Il cracha par terre, tout ému. Il agita sa canne en l’air, prêt à ajouter quelque chose, qui ne vint pas. Alors il cracha de nouveau. Mosè aboya. Zuan le regarda. « Mais tais-toi donc, couillon ! lui dit-il. T’es même jamais monté dans une gondole ! » Mosè aboya de nouveau.

Mercurio rit et se tourna pour regarder la lagune. « C’est quoi, cette île ?

— Comment, c’est quoi ? C’est la Cavana di Murano.

— C’est quoi ?

— Tu sais vraiment rien, toi, marmonna la vieux. Je m’étonne que tu sois encore vivant, ignorant comme tu l’es. C’est l’endroit où on répare les barques de l’île de Murano, qui est un peu plus loin, pour l’instant on la voit pas. C’est pour ça qu’on l’appelle la Cavana. Mais c’est l’île de San Michele, parce qu’il y a l’église consacrée à l’archange, celui avec l’épée. Tu sais au moins qui c’est, saint Michel Archange, ignorant ? »

Mercurio demeura bouche bée à regarder le vieil homme. Oui, c’était sûr, Dieu existait. Et l’archange Michel était celui que Dieu avait prédestiné pour qu’il s’occupe de lui, se dit-il. L’orphelinat où il avait grandi portait son nom, et lui-même lui avait été consacré. Puis, quand il avait fui Rome, il était arrivé à Venise mais c’est à Mestre, ville protégée par saint Michel Archange, qu’il avait trouvé une maison et une mère. Aucun doute. Ce navire serait le sien.

« Alors, vieux, tu me le vends ou pas, ce rafiot ? »

Zuan lui envoya un coup de canne. « L’appelle pas comme ça, maugréa-t-il.

— Mais toi-même…

— Moi je peux ! Pas toi ! dit Zuan en agitant sa canne. Toi, elle te connaît même pas. Si c’est moi qui lui dis, elle sait bien que je plaisante… mais si c’est toi… Tu peux pas le dire, rappelle-toi ça. »

Mercurio regarda la caraque. Le vieux était convaincu qu’elle pouvait les entendre. Et quand elle grinça, il se dit qu’il avait peut-être raison. « D’accord, excuse-moi, dit-il. Alors, combien tu veux ?

— Tu sais combien ça coûterait de la remettre à flot ? fit Zuan, sa canne toujours en l’air.

— Combien ?

— Qu’est-ce que j’en sais, moi ? cria le vieux. Je suis pas armateur ! » Il cracha par terre. Mosè s’écarta pour éviter le crachat. « Des centaines de lires tron … peut-être même mille… Du diable si je le sais ! J’ai même jamais vu dix lires à la fois !

— C’est ça qu’elle coûte, la caraque ? Dix lires ?

— Tu veux ma peau, mon gars ?

— Dis-moi ton chiffre, vieux. »

Zuan agita sa canne, comme si elle l’aidait à penser. « Attends là », dit-il à Mercurio. Puis il se dirigea vers la caraque. Il posa la main sur la coque. Se tourna. « Viens là toi aussi, couillon !

— Moi ? demanda Mercurio.

— Oui, qui ? répondit Zuan, agacé. Mosè, foutu bâtard de chien tigré, espèce de fils du démon, viens ici tout de suite ! »

Mosè, la queue basse, rejoignit le vieil homme et se coucha à ses pieds en regardant ailleurs, comme pour se donner une contenance.

Après avoir réfléchi, Zuan revint, et d’un ton puéril le mit au défi : « Onze lires tron  d’or. Là, je voudrais bien voir ce que tu réponds, mon gars ».

Mercurio ne dit rien. Il pêcha les pièces qu’il avait apportées, en compta onze et les tendit au vieux.

Zuan écarquilla les yeux, surpris. Il allongea son cou ridé et regarda les pièces de monnaie dans la main de Mercurio comme si c’étaient des animaux exotiques, sans les toucher. « J’ai même pas des bonnes dents pour savoir si c’est vraiment de l’or ou pas.

— C’est de l’or, je te le jure. »

Zuan secoua la tête, incrédule. « Mais tu vas en faire quoi, d’un bateau ?

— Je veux pouvoir emmener quelqu’un.

— Tu peux aussi bien l’emmener à dos de mulet.

— Je devrai peut-être aller loin. Je cherche un monde libre. »

Le vieux se balança sur ses talons. Il avait l’air de réfléchir. « Oui, alors oui. T’as besoin d’un bateau. Ça pourrait être bien plus loin que tout ce qu’aucun de nous a jamais imaginé. » Il regarda Mercurio. Pointa le doigt dans sa direction et le bougea en l’air. « Toi, tu dois être encore plus con que moi, aussi vrai que Dieu existe. J’ai pas raison, Mosè ? » Le chien aboya joyeusement.

« Alors, marché conclu ? », demanda Mercurio.

Le vieil homme écarta les bras. « Mais regarde un peu ce qu’il fallait qu’il m’arrive, maugréa-t-il en fixant les pièces d’or comme si elles étaient un malheur. « En tout cas, c’est toi qui vas les garder. Si quelqu’un dans le coin apprenait que j’ai onze lires, j’arriverais pas vivant jusqu’au soir.

— D’accord, je te les garderai.

— Non, dit une voix derrière eux. On va plutôt dire que c’est moi qui les garde. »

Mercurio et le vieux Zuan se retournèrent. Mosè grogna.

« Tiens ton chien ou je lui tranche la gorge », fit Scarabello en descendant de sa barque, noire et fine.

Zuan prit Mosè par son collier de corde. « Pas bouger, couillon.

— À propos de petits chiens bien élevés… on ne dit pas bonjour à son maître ? », dit Scarabello en venant près de Mercurio. Il tendit vers lui une main gantée de noir, paume ouverte. « Donne-les-moi.

— Pourquoi ? Mercurio fit un pas en arrière.

— Elles sont à moi.

— Non, à moi, répondit Mercurio, tendu, vibrant de tout son corps. Je les ai gagnées honnêtement, par conséquent elles sont à moi. »

Scarabello le regarda, plissant un peu les paupières. « Tu es à moi. Et un tiers de ce que tu gagnes, peu importe comment, tu me le dois.

— Non. »

Scarabello ne se troubla pas. Il dépassa Mercurio et descendit dans le squero . Il regarda autour de lui, vit une masse à long manche, de celles qui servent à planter des piquets, la prit, s’approcha de la coque du navire, leva la masse et l’abattit avec force sur le bordage. Le bois gémit et se fendit. Scarabello leva de nouveau la masse et de nouveau l’abaissa. Le bois céda d’un coup.

Le vieux Zuan eut les larmes aux yeux.

« D’accord, allez, sept ! hurla Mercurio.

— T’es un sentimental. C’est une faiblesse. Mais je t’admire, tu sais ? », dit Scarabello en laissant tomber la masse à terre. « Je me contenterai de onze, aujourd’hui, continua-t-il en revenant près de lui et en tendant de nouveau la main ouverte. Tu diras à ton ami juif qu’à partir de maintenant c’est moi qui ramasse pour toi. T’auras ta part après. » Il prit les pièces de Mercurio et les fit tinter, l’une après l’autre, en les glissant dans sa bourse. « J’ai confiance en toi, fit-il en souriant et en lui donnant une chiquenaude sur la joue, mais tu sais ce qu’on dit… ne pas avoir confiance, c’est mieux. » Il se dirigea vers sa barque élégante. Avant de monter à bord, il se retourna et montra la caraque. « Tu parles d’une affaire… », et il éclata de rire.

Mercurio le regarda s’éloigner. Quand il eut disparu, il s’assit, visage tourné vers les pontons et les baraques à sa gauche. Il regardait la misère dont il avait eu la présomption de se croire libéré. À présent, il lui semblait qu’il n’avait pas d’échappatoire, qu’il ne s’en sortirait jamais. Il écouta la haine, la colère et le désespoir qui grandissaient en lui, comme autrefois, et redevenaient les maîtres de sa vie.

« Je vais le tuer », dit-il tout bas, d’une voix sombre.

Il entendit le vieux Zuan approcher.

« Ne le laisse pas te prendre ton navire, lui dit-il.

— C’est pour ça que je vais le tuer.

— Ne le laisse pas te le prendre… maintenant .

— Qu’est-ce que tu veux dire, vieil homme ? demanda Mercurio, les yeux plissés comme des fentes.

— Regarde comment tu es assis. Tu tournes le dos à ton bateau. À ton rêve. À ton espoir, fit Zuan. La haine te l’a déjà pris. »

Mercurio eut la sensation d’être à la croisée des chemins. Il y avait une profonde vérité dans les paroles du vieux marin. C’était le moment de faire des choix. Et ces choix conditionneraient son avenir. « Qu’est-ce que je dois faire, alors ? », demanda-t-il, conscient de l’importance de ce moment.

Zuan le regarda en hochant la tête. « Putain de bordel de misère, mon gars ! T’es con ? s’exclama-t-il. Tourne-toi ! Il suffit que tu changes de position et que tu te retournes. Ton bateau est là. »

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« C’est une plaisanterie ! lança Isacco en accélérant le pas. Une plaisanterie pure et simple ! Et vous le savez, capitaine !

— Je me suis informé, répondit calmement Lanzafame, qui marchait à ses côtés. Ce Scarabello est dangereux. Ce n’est pas un simple protecteur de putains, c’est un véritable criminel à la tête d’une organisation. Donc arrête, docteur, et dis-moi plutôt merci. »

Isacco se retourna. Quatre hommes de Lanzafame les suivaient, armés. Et cinq autres, sous les ordres de Serravalle, seraient au Castelletto dans la matinée. Depuis trois jours, depuis que Scarabello avait une nouvelle fois menacé Isacco, le cinquième étage de la Torre delle Ghiandaie était gardé. « Même le doge n’a pas une protection pareille, souffla-t-il.

— Alors tu devrais te sentir important, dit Lanzafame.

— Allez au diable vous aussi, capitaine. »

Lanzafame sourit. « Et ta fille, raconte-moi. Je vois beaucoup de monde dans sa boutique. Elle va devenir plus riche que toi, on dirait.

— On dirait… oui, marmonna Isacco.

— Souris donc, pour une fois. C’est une bonne nouvelle, non ? », fit Lanzafame en lui tapant sur l’épaule.

Isacco retint un sourire, pour ne pas lui donner satisfaction, mais dit : « Je suis très fier d’elle ». Puis il chiffonna sur sa tête son bonnet d’un jaune éclatant, à bandes latérales presque orange. « Pourquoi croyez-vous donc que je garde cette affaire-là sur la tête ? C’est un bonnet de Giuditta, elle l’a fait pour moi, et me l’a offert. Si je n’étais pas fier de ma fille, vous croyez que je me promènerais ainsi attifé ? »

Lanzafame éclata de rire. « Ralentis un peu, lui dit-il alors en lui attrapant le bras. J’ai pas encore bu aujourd’hui, et je me sens faible. »

Isacco secoua la tête. « Vous êtes faible parce que vous buvez, pas parce que vous ne buvez pas. Le vin vous trouble les idées au point de vous faire voir les choses à l’envers.

— J’ai pas envie d’un sermon, docteur », répondit Lanzafame avec une pointe de mauvaise humeur dans la voix.

Ils firent quelques pas en silence. Puis Isacco dit : « Pardonnez-moi. Je ne voulais pas vous faire un sermon.

— Mais si. Je sais que tu le fais pour mon bien, répondit Lanzafame. Et tu as raison…

— Mais ? »

Lanzafame ne répondit pas.

Isacco traversa en silence le pont sur le rio . Il savait qu’il devait se taire. Le silence est parfois plus efficace que les discours.

« Si je ne bois pas, j’ai les mains qui tremblent, finit par dire le capitaine.

— Et boire fait cesser le tremblement ? demanda distraitement Isacco.

— Je ne peux pas supporter ça, Isacco, dit Lanzafame d’une voix faible, vaincue. Regarde. » Il tendit la main. « Elle tremble comme celle d’une fille. » Ils passèrent devant une taverne et Lanzafame faillit s’arrêter.

« Mais plus vous buvez, plus ça augmente, non ? », dit alors Isacco.

Lanzafame regarda encore vers la taverne. « Oui. Et chaque jour c’est pire.

— Donc, sachant que la logique n’est pas une opinion, chaque jour pourrait être meilleur, dit Isacco en souriant. Ne serait-ce que par amour pour la science, vous pourriez essayer.

— Essayer quoi ?

— Passer un jour sans boire.

— Un jour ?

— Oui. Aujourd’hui, par exemple.

— T’es en train de m’embobiner, là ?

— Je tente le coup. Mais vous êtes une tête de mule.

— Peut-être que je pourrais boire juste un ou deux verres, histoire de me remonter, et c’est tout. Celui qui m’achève, c’est toujours le dernier verre.

— Je ne crois pas, capitaine. Moi, j’ai l’impression que c’est le premier, au contraire.

— Quelle idiotie ! Le premier, je le tiens parfaitement.

— Sauf qu’après le premier vous n’arrêtez pas. Les verres vous roulent dans la gorge comme des pierres le long d’une pente. Vous ne contrôlez plus la bête. »

Lanzafame marcha en silence, réfléchissant. « Juste aujourd’hui, tu dis ?

— Juste aujourd’hui.

— Et demain ?

— Serons-nous encore vivants demain ? dit Isacco.

— D’accord. Aujourd’hui.

— Aujourd’hui », répéta Isacco en tournant au coin de la petite rue qui donnait dans le campo del Castelletto, où l’on respirait l’odeur familière de sexe et de misère humaine.

« Docteur ! Docteur ! hurla une des prostituées malades en accourant à sa rencontre, les yeux exorbités. Venez ! Vite ! »

Isacco accéléra le pas derrière elle. Lanzafame courait à ses côtés. Plus loin, là où un petit groupe de femmes s’était formé, ils virent Serravalle les armes à la main, de même que les hommes qu’il commandait.

« Que se passe-t-il ? demanda le docteur en se frayant un chemin entre les prostituées. République ! Tu devrais être au lit ! », dit-il en la voyant debout. Il se tourna vers Lidia, sa fille, qui avait un regard effrayé. « Pourquoi tu as laissé ta mère descendre ? »

La petite fille éclata en sanglots.

Une à une, Isacco vit toutes les prostituées qu’il soignait. « Que faites-vous ici ? Retournez vous coucher ! », ordonna-t-il.

« Serravalle ! fit Lanzafame. Qu’est-ce qui s’est passé, foutredieu ? »

Isacco s’ouvrit un chemin parmi les femmes qui se soutenaient les unes les autres, faibles et frissonnantes. La peur se lisait dans leurs regards.

« Ils sont venus cette nuit, répondit le garde.

— Qui ? », demanda Lanzafame.

Les prostituées se pressaient autour de quelqu’un qu’Isacco ne parvenait pas encore à voir.

« Les hommes de Scarabello.

— Ôtez-vous de là, laissez-moi passer », dit Isacco aux dernières femmes qui lui bouchaient la vue. Elles avaient les joues sillonnées de larmes. Et il la vit.

« Ils ont su qu’on ne montait la garde que dans la journée, pour le docteur, répondit Serravalle. Alors ils sont venus la nuit, ils s’en sont pris à elles, ils les ont frappées et jetées à la rue. Et l’une d’elles… qui s’est défendue… »

Isacco regardait la Cardinale sur le sol. Elle était pâle. Sa robe pourpre était luisante sur son flanc. Mouillée. Et déchirée. Il comprit que c’était du sang, rouge sur rouge. « Cardinale…, lui dit-il en s’agenouillant. Qu’as-tu fait ?

— Il y en a deux… qui ont atterri… au bas des escaliers… docteur, haleta la grande femme. Les salauds… les salauds…

— Ne parle pas », dit Isacco. Il regarda autour de lui. Désigna les portiques, tandis qu’une petite bruine commençait à tomber du ciel gris et bas. « Emportons-la là-bas.

— Ils ont mis des nouvelles prostituées dans les chambres et ils défendent l’étage, ajouta Serravalle pour conclure.

— Ils défendent ?  tonna Lanzafame en lançant les bras au ciel.

— Donnola, va chercher ma trousse, presse-toi.

— Elle est où ?

— Au cinquième… » Isacco s’arrêta. « Au cinquième étage…

— Il y a les hommes de Scarabello, fit Donnola, effrayé.

— Emmène la Cardinale sous les portiques. Ferme-lui bien la blessure. Et appuie fort », ordonna Isacco, qui se dirigea vers la Torre delle Ghiandaie.

« Où tu vas, docteur ? dit Lanzafame en l’arrêtant.

— Je dois récupérer ma trousse ou la Cardinale mourra, répondit Isacco.

— C’est pas à toi d’y aller », dit Lanzafame. Il vit un ivrogne avachi contre un mur, avec une bouteille. Il alla vers lui et la lui arracha des mains, sous le regard ébahi du docteur. « T’inquiète pas, dit-il à Isacco. Rien pour aujourd’hui, on est d’accord. J’en ai besoin pour monter au cinquième. Elle est où, ta trousse ?

— Dans la dernière pièce au fond du couloir.

— Il y a une fenêtre ?

— Oui.

— Je peux la lancer ?

— Tout serait cassé, de cette hauteur. »

Lanzafame fit signe à Serravalle. « Une corde. Assez longue pour que je puisse descendre la trousse du docteur sur un étage. Vite. »

Serravalle, habitué à obéir, bondit, discuta rapidement avec ses hommes, qui s’éparpillèrent dans toutes les directions.

« Va t’occuper de la pute », dit Lanzafame à Isacco. Tandis que le docteur s’éloignait, le capitaine se tourna vers la Torre delle Ghiandaie et son regard monta jusqu’au cinquième étage. « J’arrive », murmura-t-il d’une voix rauque et basse, qui ressemblait à un grognement d’animal féroce. Puis il regarda la bouteille. Le tremblement commençait. Il serra la main, avec rage. « Juste pour aujourd’hui », se dit-il, sentant sa volonté vaciller. Par chance, Serravalle revint.

« Voilà, capitaine », dit-il en lui tendant la corde.

Lanzafame ôta son pourpoint et sa chemise. Enroula la corde autour de sa taille. Puis désigna l’ivrogne. « Va me chercher sa veste. Il a tellement de vin dans le corps qu’il ne s’en apercevra même pas. »

Serravalle déshabilla l’ivrogne.

Le capitaine enfila la veste sale de l’ivrogne pour cacher la corde. « Dernière pièce, côté nord. Monte au quatrième et penche-toi par la fenêtre. Je te descendrai la trousse.

— J’y serai », répondit Serravalle.

Lanzafame détacha son épée et la lui donna. « Ils ne me laisseraient pas passer avec ça.

— Faites attention, capitaine. »

Lanzafame se dirigea vers la Torre delle Ghiandaie. Il entra. Peu avant d’arriver au cinquième étage, il commença à tituber, comme s’il était complètement saoul.

« Va-t-en ou je te vire à coups de pied dans le cul, lui dit un voyou tout en haut de l’escalier.

— Va-t-en toi-même, casse-couilles. Moi, je veux baiser…

— T’as les sous ? »

Lanzafame fouilla dans ses poches et trouva des pièces qu’il sortit, en faisant tomber quelques-unes.

L’autre les ramassa avant lui et en garda une ou deux, certain que l’ivrogne ne se rendrait compte de rien. « Passe. »

Lanzafame fit semblant de trébucher. Se laissa tomber au sol. Puis se releva à grand-peine et se remit à tituber dans le couloir.

« Çui-là, il a de la chance s’il trouve sa bite », rigola le voyou, s’adressant à deux de ses collègues.

Lanzafame arriva à la pièce au fond du couloir. Il vit que la porte était ouverte. Il entra.

« Salut, mon amour », dit une prostituée maigre, la peau mate.

Lanzafame ferma la porte. « Elle est où, la trousse du docteur ? dit-il, en posant sa bouteille sur le sol.

— Quelle trousse ? Qui tu es ? », demanda la prostituée, qui alla vers la porte.

Lanzafame l’arrêta. « Le docteur qui vous aide, vous les putains.

— Laisse-moi. Je sais rien, fit la femme, effrayée.

— Si je trouve pas la trousse, une fille nommée la Cardinale va mourir. Tu t’en fous ?

— Je sais rien pour la trousse du docteur. »

Lanzafame la repoussa en arrière. « Toi, tu bouges pas d’ici », la menaça-t-il. Puis il vit dans un coin une grosse bourse plate, en cuir. Il défit sa veste et déroula la corde, dont il attacha un des bouts à la poignée. Il s’approcha de la fenêtre. Se pencha. En dessous, il vit Serravalle, penché lui aussi le nez en l’air.

« Je te la passe. »

La prostituée en profita pour se sauver. Aussitôt dans le couloir, elle commença à crier et appeler à l’aide.

« Merde ! jura Lanzafame.

— Qu’est-ce qui se passe, capitaine ? demanda Serravalle.

— Prends la trousse et porte-la au docteur. Lanzafame fit descendre la bourse.

— Capitaine…

— Bordel de merde, Serravalle ! C’est un ordre ! »

Le garde attrapa la bourse et disparut.

Lanzafame eut à peine le temps de se retourner qu’un homme se précipitait dans la pièce. Lanzafame le mit à terre par un coup de poing dans l’estomac. Puis il récupéra son couteau, cassa la bouteille et, la tenant par le col, se jeta dans le couloir.

Deux hommes arrivaient déjà. Et quatre autres derrière.

Lanzafame frappa d’un coup de pied le premier qui vint à sa rencontre et fendit la face de l’autre avec le tranchant de la bouteille. Les deux hommes hurlèrent, mais n’eurent pas le temps de faire demi-tour : les quatre qui survenaient leur bouchaient toute retraite.

« T’es mort ! », hurla l’un d’eux, et il brandit son poignard.

Lanzafame l’esquiva et transperça l’homme sur son flanc gauche. Il sentit la lame s’enfoncer entre les côtes. L’autre se raidit, les yeux exorbités. Le capitaine retira son couteau et para le coup du second. Mais il se rendit compte qu’il n’allait pas pouvoir résister longtemps. Un instant, il pensa qu’il n’avait échappé à la mort dans tant de batailles que pour mourir au milieu des putains de Venise. Il recula, se défendant comme il le pouvait. Il sentit une brûlure au bras qui tenait le couteau. Il avait été blessé. Sa main s’ouvrit, l’arme tomba. Lanzafame brandit la bouteille et fit des moulinets devant lui. Il vit que la chemise de l’homme en face se colorait de rouge. Il en atteignit un autre à la gorge, mais superficiellement. Entre-temps, un autre coup de couteau le frappa à l’épaule. Sa main allait aussi perdre la prise sur la bouteille. Il serra les dents et pensa que s’il avait cru en Dieu, cela aurait été le moment de prier. Alors, comme dans un rêve, au moment où tout se brouillait déjà, il vit un tourbillon de poignards et d’épées, et enfin les hommes de Scarabello qui prenaient leurs jambes à leur cou.

« Capitaine ! Capitaine ! criait Serravalle à la tête des soldats qui s’étaient jetés dans la mêlée pour sauver leur chef.

— Serravalle ! dit Lanzafame en riant. T’as mis un foutu temps pour monter cinq étages ! »

Serravalle le rattrapa au moment même où il s’écroulait au sol. « T’as mis un foutu temps… un foutu temps… », répéta Lanzafame. Il sentit que ses forces l’abandonnaient. Il gémit de douleur. « Enculé de Serravalle. Tu le sais, que je suis pas capable de dire… merci.

— Alors ne dites rien, dit Serravalle. On va voir le docteur. Aujourd’hui, c’est jour de couture, on dirait.

— Le cinquième étage est à nous ?

— Position conquise.

— Serravalle… haleta Lanzafame.

— Dites, capitaine.

— Mes mains, elles ont pas tremblé, tu sais ?

— Elles ont jamais tremblé, vos mains, capitaine. »


Au soir, Isacco retourna dans le Ghetto. Lanzafame marchait à côté de lui, ses bandages rouges de sang. Mais le capitaine avait le regard d’un homme. Et il marchait fièrement, parce qu’il savait qu’il avait retrouvé ce regard. Une fois à la grande porte, il salua le docteur, puis se fit emmener dans la guérite des gardes.

Isacco entra sur le campo , le dos courbé. Il était si fatigué qu’il entendit à peine le bruit de la porte qu’on refermait derrière lui. Il enleva son bonnet et se glissa sous les portiques.

« Voilà où nous en sommes, lui dit alors Anselmo del Banco, en sortant de sa boutique de prêteur. Voilà où en est le Peuple Élu. Bonnet jaune et mise en cage, la belle affaire. Tu as entendu parler de ce Saint ? Il échauffe les âmes. Maintenant il s’en va dire partout que le petit chrétien qui a disparu à Torcello a été pris par les Juifs pour des rites de sorcellerie. Il dit que nous offrons le sang des enfants à Satan. Je suis inquiet. »

Isacco haussa les épaules. « Moi, je parle avec les gens du commun, Anselmo. Les Vénitiens n’ont rien contre les Juifs et ils ne croient pas à ces idioties.

— Oui, je le pense aussi, dit Anselmo. Mais en tant que chef de la communauté, je dois toujours veiller, tu ne crois pas ? »

Le docteur hocha la tête, distraitement.

« Je dois veiller sur tout, continua Anselmo, insinuant. Je dois même prévenir d’éventuelles attaques… »

Isacco le regarda. « Anselmo, pourquoi ai-je l’impression que tu essaies de me dire quelque chose ?

— Parce que tu es un homme intelligent, sourit Anselmo del Banco. Et peut-être parce que tu sais, au fond de toi, qu’il y a quelque chose dont tôt ou tard nous devons parler.

— Je suis fatigué, Anselmo. Ça a été une sale journée, crois-moi, dit Isacco. Parle. Ne tourne pas autour du pot.

— Si tu veux que je sois aussi direct…

— Oui, je préfère.

— Alors je serai direct, dit Anselmo del Banco en souriant à nouveau. J’imagine que tu sais pourquoi tu es connu dans la communauté et à Venise.

— Tu tournes encore autour du pot.

— Le docteur des putains, dit Anselmo. » Il ne souriait plus et son regard n’avait maintenant plus rien d’amical.

« Quelle originalité !

— Il n’y a pas de quoi rire, Isacco, fit Anselmo, de plus en plus sérieux. La communauté n’est pas satisfaite de ton activité. Ou plutôt, de ta clientèle. Elle jette le discrédit sur nous tous.

— Discrédit ? Isacco hocha la tête, un sourire sarcastique sur les lèvres. Je suis en train d’essayer de lutter contre l’épidémie…

— Ce sont des prostituées, Isacco.

— Ce sont des êtres humains. »

Anselmo le fixa en silence, avec sévérité. « Ça ne t’intéresse pas, les préoccupations de la communauté dont tu fais partie ?

— Ce genre de préoccupation, non.

— Les prostituées sont des êtres corrompus. Méprisables. Leur infamie retombe sur nous.

— Bien. Tu as dit ce que tu avais à dire.

— Non », dit Anselmo. Sa voix se fit basse, presque sifflante. « J’ai fait semblant de croire à l’histoire de ton arrivée à Venise par voie de terre. Mais si on venait à savoir que tu es cet escroc dont parlait un équipage macédonien, que dirais-tu à la communauté ?

— Je rappellerais à tous qu’aux yeux du Seigneur, plus haut que le Tzadik , que le Juste, il y a l’homme qui est tombé et qui s’est relevé.

— Et tu penses que ce joli petit discours fonctionnerait avec les autorités vénitiennes… docteur ? »

Isacco le fixa. Il imagina qu’Anselmo del Banco avait ce regard quand il arrivait au point crucial d’une affaire. « Tu me fais du chantage ? »

Anselmo le regarda en silence.

Isacco sentit tout le poids de la menace. À l’instant même, il se rappela les endroits mal famés, pleins de voleurs, d’escrocs et de prostituées qu’il fréquentait jeune homme. Et il pensa qu’il devait y avoir une raison si Dieu avait voulu lui faire prendre ce chemin-là, et si son père s’était entêté à lui enseigner les rudiments de la médecine, à lui, le seul d’entre ses frères. À l’évidence, le dessein de Dieu, ou son destin à lui, était de faire vivre ensemble ces deux réalités qu’il connaissait si bien.

« Fais ton choix », lui intima Anselmo del Banco.

Isacco se souvint des prostituées du port, qui l’avaient accueilli dans leur lit et lui avaient donné du pain, pour l’empêcher de mourir de faim. « Je suis fier d’être


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le docteur des putains. »

62

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Quand elle fit son entrée dans la grande salle de bal, Benedetta savait que les yeux de toutes les dames de la noblesse et des courtisanes étaient pointés sur elle. Elle sentait presque leurs regards supérieurs et hostiles.

Elle avançait au bras du prince Contarini, essayant de ne pas se laisser déséquilibrer par la démarche bancale de son seigneur estropié, consciente que chacune de ces femmes riait d’elle et la méprisait d’être la maîtresse de cet homme répugnant, doté d’une âme aussi difforme que son corps.

Elle se laissa regarder sans jamais croiser leurs yeux. Elle n’avait pas de bijoux moins précieux que les leurs. Elle n’avait pas une coiffure moins à la mode. Elle n’était pas maquillée avec moins de soin. Elle était une dame, en apparence. Comme toutes celles qui étaient là.

Cependant, elle avait quelque chose de spécial.

Elle était plus belle que la majorité d’entre elles. Et cela, elle le lisait dans le regard de leurs hommes.

Et elle portait une robe unique. Une robe qu’elles allaient toutes regarder avec curiosité et avec envie. Toutes.

À cause de cette robe, elles lui adresseraient peut-être la parole car cette robe avait quelque chose de révolutionnaire : de grandes manches bouffantes qui s’élargissaient à la hauteur des avant-bras découvraient deux manches intérieures, plus ajustées, d’une soie légère presque transparente qui laissait deviner la peau sous l’étoffe. Le corset n’était pas rigide, comme dans les robes des autres femmes, mais souple, et s’ouvrait légèrement à la hauteur des seins, créant une sorte de balcon. Benedetta, dès qu’elle avait vu cette conception simple mais novatrice, avait pensé que n’importe quel homme éprouverait le désir de caresser ces deux coupes. À hauteur des hanches, quatre baleines rigides, deux derrière et deux sur le côté, modelaient la taille en la serrant de manière gracieuse. Enfin, la jupe, au lieu d’une cloche lourde cachant la partie inférieure du corps, était composée d’une succession de voiles les uns pardessus les autres. La forme générale restait la même, mais la finesse des voiles laissait deviner sous l’étoffe délicate chaque mouvement des jambes.

Au centre du grand salon qu’illuminaient des bougies de toutes les couleurs et des lampes à miroirs, le prince Contarini s’arrêta et, avec la grâce d’un crabe, fit une sorte de révérence devant ses hôtes qui l’applaudirent. Il était vêtu de blanc et d’or. Tourné vers l’orchestre, il donna l’ordre de commencer à jouer. Esquissant sans vergogne un pas de danse, il conduisit Benedetta vers un fauteuil à l’écart. Lui-même alla s’asseoir dans un fauteuil posé sur une estrade tapissée de soie bleu azur qui dominait la salle.

Benedetta perçut le soupir de satisfaction des dames présentes, appréciant que le prince, même s’il leur imposait sa maîtresse, ne la place pas au même niveau qu’elles.

Quelques invités formèrent un cercle au centre de la salle et commencèrent à danser pendant que les autres s’amassaient autour d’eux en applaudissant. Ceux qui étaient à côté de Benedetta ne lui adressèrent ni un mot ni un regard.

Elle gardait les yeux fixés devant elle, immobile. Et s’étonna de constater que sous les parfums coûteux dont ils s’étaient aspergés, tous ces nobles puaient. De leurs corps émanaient des odeurs fortes, âcres, de sueur et de mauvaise haleine, de dents gâtées et de cheveux sales. Alors elle se décida à les regarder, l’un après l’autre. Elle sourit en pensant que la différence entre cette salle de bal et une étable à chèvres était qu’ici les chèvres s’aspergeaient de parfum. Elle n’eut plus peur d’aucun d’entre eux, ne se sentit plus inférieure ni intimidée. Elle regarda vers le prince et lui envoya, théâtralement, un baiser. Puis elle arrangea les plis de sa robe et attendit.

Elle vit qu’un groupe s’était formé sur sa droite autour d’une femme assise, vêtue de manière tapageuse avec des cheveux teints en bleu et un décolleté si profond qu’on voyait dépasser, sombres comme deux perles noires, les mamelons de sa minuscule poitrine. Elle était entourée d’hommes, ce qu’elle semblait trouver naturel, tenait à la main un petit livre et déclamait des poèmes qu’elle se vantait d’avoir elle-même composés. À peine eut-elle fini de lire que le petit groupe d’hommes qui l’entourait fit un applaudissement étouffé par les gants de feutre. Alors la femme remit le petit livre dans le sac noué à son poignet gauche et se tourna vers Benedetta. Sans retenue aucune, elle examina sa robe.

Quand la femme se leva, Benedetta remarqua qu’elle était nettement plus grande que les hommes qui ne cessaient de lui tourner autour. Elle s’approcha de Benedetta et il suffit d’un regard au gentilhomme assis à côté d’elle pour que celui-ci se lève d’un bond et lui cède la place, qu’elle prit sans même le remercier. Benedetta vit qu’elle avait des chaussures surélevées, presque des échasses. Elle comprit que ce n’était pas une noble mais une courtisane. Ces chaussures permettaient de marcher dans les rues boueuses de Venise sans salir sa robe.

La courtisane sourit à Benedetta. « Après moi, elles viendront toutes, ma chère », dit-elle d’une voix veloutée.

Benedetta répondit à son sourire et ne parla pas.

« Comme moi, elles voudront tout savoir de cette robe, fit la courtisane.

— C’est juste une robe. »

La courtisane éclata de rire. « Vous êtes excellente, ma chère.

— Pourquoi ?

— Parce que vous faites comme si de rien n’était. »

Benedetta la regarda en silence. Mais elle savait ce qu’elle voulait dire.

« Gardez vos chichis pour le reste de la basse-cour », fit la courtisane, qui susurra, penchée vers elle : « Je suis une putain, comme vous ».

Benedetta sourit. « Que voulez-vous savoir ?

— C’est une des robes que dessine cette Juive dont Venise commence à parler ?

— Exactement.

— Je m’en doutais. » La courtisane tendit la main. « Vous permettez ? » Elle palpa l’étoffe entre ses doigts. « Soie de la meilleure qualité.

— Oui.

— Est-elle aussi douce entre les jambes ? », demanda la courtisane en riant. Benedetta éclata de rire à son tour.

« Mais certainement pas aussi douce que certains bâtons masculins », dit la courtisane, et elle lui prit la main, tout en continuant à rire d’un air complice.

En peu de temps, ce fut toute une procession de femmes, en ordre hiérarchique. La courtisane avait commencé, puis vinrent les dames de compagnie, les femmes de marchand, ensuite les plus jeunes, et enfin, une femme au visage dur, impénétrable, au nez effilé et aux longues mains noueuses couvertes de bagues et de bracelets d’immense valeur.

De loin, la courtisane écarquilla les yeux vers Benedetta, pour lui faire comprendre qu’elle était plus qu’étonnée de voir cette noble dame s’approcher d’elle.

Aussitôt que la dame fut à deux pas de l’endroit où elle était assise, Benedetta se leva et fit la révérence.

La dame sembla apprécier. Mais une expression dure et antipathique réapparut aussitôt sur son visage. « Comment fait-on pour acheter une robe chez une Juive ? », dit-elle.

Benedetta attendit pour répondre. Elle sentait que sa voix allait trembler. Alors qu’elle devait paraître calme, effrontée même, si elle voulait que son plan fonctionne. Douée pour l’arnaque, elle savait que la meilleure technique est toujours l’attaque. « De la manière habituelle, répondit-elle en cachant l’impression que lui faisait cette dame si haut placée, si puissante et si riche. On plonge sa main dans sa bourse et on paie. »

L’aristocrate se raidit, déconcertée par cette réponse. Sa dame de compagnie eut un petit rire et se couvrit la bouche d’un mouchoir brodé.

« Vous êtes spirituelle, dit l’aristocrate.

— Vous êtes généreuse, votre Grâce.

— Bien. Maintenant répondez à ma question. » Sa voix était glaciale.

Et Benedetta se sentit glacée. Cette femme avait pour elle la force de ses ancêtres, des siècles d’histoire, d’énormes patrimoines. Benedetta n’était rien à ses yeux. S’il n’y avait eu la nouveauté de cette robe, cette noble ne l’aurait même pas vue. Il lui fallait donc continuer d’attaquer, alors même qu’elle aurait préféré s’échapper et disparaître. « Elle vous plaît ? lui demanda-t-elle du ton le plus mondain qu’elle parvînt à imiter.

— On ne vous a donc pas appris qu’on ne répond pas à une question par une question ?

— Comme vous venez vous-même de le faire, voyez-vous. » La réponse lui était venue d’instinct. Benedetta se sentit exaltée. Elle y arrivait. Elle combattait à armes égales.

— Il suffit d’un rien pour passer de spirituel à mal élevé », rétorqua l’aristocrate piquée au vif, tandis que se formait autour d’elles un groupe de femmes curieuses, y compris la courtisane, qui souriait ouvertement à Benedetta.

« Je vous demande pardon, votre Grâce, s’inclina Benedetta, mais la réponse était déjà dans ma question. Je vous ai demandé si elle vous plaisait. Si vous m’aviez répondu oui, comme j’ai l’honneur et la présomption de le supposer, je vous aurais dit que c’est exactement ce qui m’a poussée à acheter une robe chez cette Juive. Car, quoique juive, je dois reconnaître qu’elle a du talent. D’elle je me soucie peu, mais j’ai souci de moi-même. Et cette robe, pardonnez mon immodestie, me va très bien. Ne trouvez-vous pas ? »

La dame la regarda longtemps. « Parfois, je me dis que le fait de n’avoir pas reçu une éducation est un avantage, car les gens comme vous sont émancipés de toute une série de règles dont nous peinons à nous débarrasser. Ce qui semblerait être un éloge de l’ignorance », conclut-elle en regardant ses pairs, qui sourirent, satisfaits de la leçon. Alors, la hiérarchie étant rétablie, la dame s’adressa à Benedetta d’un ton beaucoup moins dur et glacial. « En effet, mon enfant. Cette robe vous va à ravir. Mais je ne suis pas sûre que tout le mérite en revienne à la Juive. Vous êtes plutôt… gracieuse. »

La courtisane fit une grimace à l’adresse de Benedetta et, comme la dame s’était tournée pour discuter avec deux autres dames de la noblesse, lui chuchota : « Je suis impressionnée, ma chère. Elle ne m’a jamais parlé comme ça, à moi. Ni à personne, je crois. »

Benedetta eut un coup au cœur. “Tu y es arrivée, se dit-elle en regardant la dame qui se tournait de nouveau vers elle. Le poisson a mordu à l’hameçon.”

« Levez-vous donc, grand échalas », dit la noble en chassant la courtisane. Elle s’adressa à Benedetta. « Je ne peux pas me permettre d’aller dans une petite boutique du sérail des Juifs. Mais peut-être, nous disions-nous avec mes amies, ici… », et elle indiqua les dames les plus somptueusement parées de la fête. « Peut-être pourrait-on faire venir cette Juive dans une de nos maisons, sans trop de bruit, pour qu’elle nous montre ses robes. »

Benedetta acquiesça. Elle ressentait une joie intérieure.

« Qu’en pensez-vous ? demanda la dame en la regardant.

— Votre Grâce, répondit Benedetta, je ne voudrais pas me faire de nouveau gronder pour avoir répliqué par une question, mais au risque de vous déplaire, je dois vous le demander : quel poids peut avoir mon opinion à vos yeux ?

— Je croyais que vous étiez l’une de ces petites putains habituelles du prince, dit l’aristocrate, mais vous êtes une jeune fille qui a la tête sur les épaules. Et vous avez du bon sens. »

Benedetta fit une profonde révérence.

« Oui, cette robe tombe parfaitement. Y compris en mouvement, reconnut l’aristocrate. Vous pourriez envoyer un de vos… un des serviteurs du prince, dans la boutique de cette Juive ? Je préférerais que mes serviteurs ne soient pas mêlés, eux non plus, à ces gens.

— Bien sûr, votre Grâce, répondit Benedetta.

— Disons donc pour le Lundi de l’Ange au palais.

— Comme il vous semble bon.

— Vous me feriez une faveur.

— C’est un plaisir pour moi. »

La noble dame s’apprêtait à s’en aller quand elle s’arrêta. « Vous comprenez de vous-même que je ne peux cependant pas vous inviter, n’est-ce pas ? »

Benedetta ressentit l’humiliation. Et la colère. Mais ne les laissa pas voir. « Bien sûr, votre Grâce. »

L’aristocrate regarda de nouveau la robe. « Elle est magnifique.

— Oui, elle l’est, reconnut Benedetta. Cette Juive m’a ensorcelée avec ses robes.

— Ensorcelée ? De quel terme étrange vous usez, dit l’autre avec un petit rire.

— Vous croyez ? Pourtant, c’est ainsi. J’en possède trois et je ne parviens pas à mettre autre chose. » Puis, avec naturel, comme si elle ne l’avait pas prémédité, elle ouvrit le pli du corset et montra une petite tache rouge à l’aristocrate. « Regardez. C’est sa marque distinctive. Du sang d’amoureux. » Elle rit. « Évidemment, je n’y crois pas… »

L’aristocrate ne dit rien, mais se tourna imperceptiblement vers un homme qui avait son âge et faisait le joli cœur avec une petite servante. Benedetta comprit alors la raison de ce regard dur et froid. C’était une femme trompée, une femme humiliée, une femme seule. Et qui avait besoin d’une robe tachée de sang d’amoureux pour se rassurer, pour espérer.

« Elle vous ira à merveille », chuchota Benedetta.

L’aristocrate la regarda un instant sans son masque de froideur. Elle paraissait moins vieille. Et beaucoup plus fragile. Elle avait des siècles d’histoire sur les épaules et portait des bijoux qui valaient une fortune, mais ses sentiments n’étaient pas différents de ceux des autres femmes. Derrière la condescendance affichée de ceux qui se sentent supérieurs, elle avait les mêmes faiblesses qu’une fille comme elle, qui avait grandi dans les fosses communes. L’instant d’après, l’aristocrate était redevenue la femme du monde qui ne peut être touchée par les misères humaines.

Benedetta huma dans l’air une légère odeur d’urine.

Quand la fête fut à son comble, le prince invita Benedetta à danser. Elle se leva et rejoignit le centre de la salle. Tous se taisaient et les regardaient.

Alors Benedetta porta la main à son décolleté, ouvrit la bouche et devint écarlate. L’instant d’après, elle était par terre, évanouie. Pendant qu’un médecin lui donnait les premiers secours, elle se reprit, et commença à trembler et à délirer.

« Mon âme… elle me vole… mon âme… j’ étouffe… délacez ma robe… j’étouffe… la robe… la robe… »

On la transporta dans sa chambre à coucher. Deux servantes s’occupèrent de la déshabiller.

Quand le médecin entra dans la pièce, Benedetta allait mieux.

« J’ai enlevé la robe et c’est passé, docteur, lui dit-elle.

— Elle était peut-être trop serrée, supposa le médecin.

— Peut-être…, répondit Benedetta. Mais c’est bizarre… on aurait dit que…

— Que quoi ? demanda le médecin.

— Que ma robe voulait me… non, c’est une bêtise. J’ai dû me faire des idées. » Elle éclata de rire. « Pensez si une robe peut vouloir vous voler votre âme. »

Le docteur rit avec elle.

Mais les deux servantes, qui tenaient encore la robe, la posèrent rapidement sur une chaise et sortirent.


Le Lundi de l’Ange, Benedetta passait comme par hasard devant un imposant palais au moment où la noble dame en sortait, accompagnée de ses amies. Benedetta la salua très discrètement et lui demanda comment s’était passé le défilé de modèles avec la Juive.

« Cette fille a du talent, vous aviez parfaitement raison, dit l’aristocrate, gaiement. Nous lui avons commandé quelques robes. Saviez-vous que sa minuscule boutique s’appelle Psyché ?

— Non, mentit Benedetta. L’âme… quel drôle de nom.

— Psyché et Amour, fit la noble. Et du sang d’amoureux. » Elle rit. « Quelles bêtises.

— Oui, quelles bêtises », répéta Benedetta.

L’aristocrate remarqua qu’elle portait la même robe que le soir de la fête. « Ma fille, acceptez un conseil. Ne vous montrez pas toujours dans la même robe.

— Vous avez raison, votre Grâce, dit Benedetta, en hochant la tête. Mais je n’y parviens pas. Il n’y en a aucune qui me plaise autant. Je vous l’ai dit… cette Juive m’a ensorcelée.

— C’est la seconde fois que vous employez ce terme, ma fille, nota l’aristocrate. C’est un terme… compromettant. D’autant que vous logez chez vous…, c’est-à-dire chez le prince, celui qu’on appelle le Saint. Faites attention, il pourrait vous faire rôtir », et elle se mit à rire.

« Je ne la mettrai plus », dit Benedetta en lui souriant. Elle fit une révérence à la noble dame et prit congé.

Elle n’avait pas fait trois pas qu’elle s’écroula au sol, hurlant et se débattant comme une folle.

L’aristocrate et ses amies s’éloignèrent dans la direction opposée. Mais la dame s’arrêta et se retourna vers Benedetta.

Celle-ci, à terre, avait porté les mains à son décolleté. Elle avait le visage rouge, les yeux exorbités et hurlait des phrases vides de sens.

« Non ! Tu ne me prendras pas… Aidez-moi ! Ça me brûle… Enlevez-moi… enlevez-moi cette robe… je brûle ! Je suis… en feu… s’il vous plaît… non ! Non ! »

Puis, là, au milieu du campo , tandis que les gens s’amassaient et regardaient sans intervenir, Benedetta arracha le devant de sa robe, dénudant sa poitrine.

« Oh, mon Dieu ! s’exclama l’aristocrate.

— Au secours ! », hurlait Benedetta en lacérant de plus en plus sa robe, en proie à des convulsions. Relevant sa jupe, elle montra son pubis et ses fesses. « Je brûle ! Je suis en feu ! »

Enfin, au moment où la noble dame et ses amies appelaient leurs serviteurs et le portier du palais pour qu’ils viennent à son secours, Benedetta se releva sur les genoux et, dans un ultime et douloureux effort, déchira complètement sa robe, restant nue.

« Regardez ! s’exclama alors une femme. Elle est recouverte de plaies. Elle est brûlée ! »

Tous virent que Benedetta avait le dos violacé, couvert de pustules aqueuses.

« Portez-la à l’intérieur ! », ordonna l’aristocrate à ses serviteurs.

« Non… je vais bien… maintenant je vais bien… », dit-elle avant de s’écrouler au sol, évanouie. À ce moment-là, un grumeau de sang lui sortit de la bouche.

La foule gronda. L’aristocrate se couvrit les yeux.

Les serviteurs du palais la soulevèrent.

La robe lacérée était restée sur le sol, salie de boue. Une femme du peuple se baissa vers le vêtement et prit quelque chose qui sortait d’un pli. Elle la montra aux gens autour. C’était la plume d’un corbeau dont la pointe était recourbée et tachée de sang.

« Sortilège ! cria-t-elle. Pauvre enfant, on lui a jeté un sort ! »

La foule gronda de nouveau. Une vieille femme s’éloigna d’un pas pressé, en faisant une série de signes de croix.

« Sottises ! Superstitions ! », leur dit l’aristocrate d’un ton de reproche. Mais elle regarda la robe par terre, suspicieuse. Puis elle disparut rapidement à l’intérieur de son palais.

Un peu plus loin, dans le petit canal latéral, s’avançait lentement la barque plate qui ramassait les ordures. À la poupe, le grand baquet des excréments. À la proue, celui des autres déchets. De certaines habitations les gens descendaient au bout d’une corde des seaux remplis d’ordures malodorantes. Si la barque ne passait pas, le contenu des seaux finissait dans le rio  où il restait des jours à flotter, empestant l’air. Une bande de mouettes voltigeait autour des immondices. La caisse de résonance des immeubles qui se serraient de chaque côté du rio  amplifiait leurs cris, semblables à des rires lugubres.

« Sorcellerie… », murmuraient les gens sur le campo .

63

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Giuditta, par la fenêtre qui donnait sur le campo , regardait vers le rio di San Girolamo. Isacco était dans sa chambre, endormi. On l’entendait ronfler jusque-là. Au lieu de dormir, elle surveillait les gens qui entraient dans le Ghetto, cherchant Mercurio dans l’espoir qu’il viendrait la voir ce soir.

Mais la grande porte restait vide. Les deux gardes se dandinaient avec ennui, attendant pour fermer que le dernier coup de la Marangona résonne.

Giuditta vit Lanzafame sortir de la guérite des gardes. Elle savait qu’il avait été blessé. Il portait encore des bandages. Son père changeait ses pansements tous les jours mais n’avait rien raconté. Ce que Giuditta voyait surtout, c’est qu’il ne titubait plus, qu’il n’était pas saoul.

La Marangona sonna. Les deux gardes s’étirèrent.

« Fermez ! ordonna Lanzafame.

— Fermé ! », entendit-on répondre de l’autre porte, celle qui donnait sur le Ghetto du côté de Cannaregio.

Du côté de San Girolamo, les gardes commencèrent à pousser les deux battants.

Giuditta regarda vers la fondamenta dei Ormesini, espérant voir arriver Mercurio déguisé en Juif. Mais les fondamenta  elles aussi étaient désertes. Durant la demi-heure précédente, Giuditta avait vu entrer l’horloger Leibowitz, deux vieilles lavandières, un grand bonhomme taché de sang qui devait être un schochet , un boucher rituel, et une grande fille avec un ballot de paille sur la tête, serré dans une toile blanche nouée comme un foulard. Puis un jeune homme, maigre, sale, avec une jambe en moins, qui avançait avec difficulté en s’appuyant sur deux béquilles. Cela aurait tout à fait pu être Mercurio. Mais personne n’avait gratté à la porte comme convenu.

Les deux battants de la porte sur le rio di San Girolamo se heurtèrent dans une vibration sourde et sinistre avant de s’encastrer l’un dans l’autre. On entendit la grande barre du verrou retomber dans les crampons de métal.

« Fermé ! », hurlèrent les gardes.

Lanzafame retourna dans la guérite.

Giuditta resta à la fenêtre, la tête posée contre la vitre froide. Ce soir, Mercurio ne viendrait pas.

Elle prépara son lit avec indolence. Puis, tendant l’oreille, elle entendit des pas dans l’escalier.

Elle sourit et courut à la porte, qu’elle ouvrit avant même le signal convenu. Son cœur battait fort dans sa poitrine.

Au lieu de Mercurio, elle se trouva face à une jeune fille. La fille au ballot de foin, pensa-t-elle, parce qu’elle avait encore quelques brins de paille dans ses longs cheveux clairs.

« Oh… pardon », dit Giuditta, déçue, qui s’apprêtait à refermer la porte.

La fille leva les yeux et dit : « Attends. Je peux t’embrasser, avant ? »

Giuditta recula, instinctivement, puis elle éclata de rire. « Idiot ! »

Mercurio posa le doigt en travers des lèvres de Giuditta, les yeux brillants d’allégresse. « Tais-toi… Tu veux réveiller tout le monde ? »

Giuditta se jeta dans ses bras. « Comme tu es belle, murmura-t-elle à son oreille, en continuant de rire.

— Viens, lui dit Mercurio en lui prenant la main.

— Attends », fit Giuditta. Elle revint à l’intérieur, prit la couverture de son lit et ferma à demi la porte.

Ensuite, en silence, leurs mains impatientes parcourant déjà le corps de l’autre, ils montèrent jusqu’au toit de l’immeuble, sortirent sur la terrasse et se glissèrent dans une petite cahute, moitié en bois, moitié en maçonnerie. Il y régnait une forte odeur d’excréments d’oiseaux.

« Bonsoir, les amis », dit Giuditta en entrant.

Quelques pigeons, alignés sur un bâton de bois, s’agitèrent en réponse.

« Regarde », dit Mercurio.

Giuditta vit un petit feu qui brûlait au centre de la pièce. Et dans un coin, il avait aménagé une couche avec la paille qu’il avait apportée, recouverte de la toile du ballot. « Quel luxe ! s’exclama-t-elle.

— Et ce n’est pas fini, dit alors Mercurio, en lui tendant un gâteau caramélisé, couvert de brisures de noisettes et fourré au miel.

— Voilà pourquoi je t’aime », soupira Giuditta. Elle prit un pan de la jupe de Mercurio et le fit voleter, en riant. « Ce n’est certainement pas pour ta virilité.

— Imagine ce qu’ils diraient s’ils nous découvraient, dit Mercurio en riant. Deux filles dans un pigeonnier !

— Et une chrétienne, qui plus est, lui répondit Giuditta en riant elle aussi.

— Je suis juive, dit Mercurio en feignant l’offensé. J’ai même mon bonnet. » Il le sortit de sa poche et se le planta sur la tête.

« Mais… » Giuditta était ébahie. « C’est un des miens !

— Je l’ai acheté aujourd’hui. Tu ne t’es même pas aperçue que je suis venu au magasin. Tu étais bien trop occupée à essayer de faire entrer une grosse dame dans une robe affreuse.

— C’était une robe magnifique, mais cette dondon… » Giuditta s’interrompit. Elle regarda Mercurio, sérieuse « J’aurais bien aimé te voir.

— Et moi, j’ai bien aimé t’espionner.

— Tu es odieux… en fait, tu n’es qu’une odieuse gamine.

— À ce propos, dit Mercurio, laisse-moi vérifier si nous sommes toutes les deux pareilles, là, en bas », et il glissa la main sous sa jupe.

Giuditta cessa de rire et glissa ses mains sous la jupe de Mercurio. Puis ils roulèrent sur la paille, écrasant sous leurs corps le gâteau caramélisé. Ils se fondirent l’un dans l’autre, comme ils le faisaient maintenant depuis des jours, chaque fois qu’ils le pouvaient.

Quand ils furent rassasiés, Giuditta se serra contre le torse de Mercurio et se recroquevilla dans son étreinte accueillante et chaude. Elle caressa son dos nu, passa ses doigts entre ses omoplates, et puis plus bas, jusqu’à l’attache des lombes, auxquels quelques instants plus tôt elle s’était agrippée avec passion tandis qu’il se poussait en elle. « Tu as une bonne odeur, lui dit-elle en posant le nez contre sa poitrine. Et j’entends ton cœur battre… » Elle leva les yeux. Le regarda, rougit, baissa de nouveau la tête et posa l’oreille contre son cœur. « Pour moi.

— Pour toi », chuchota Mercurio.

Ils restèrent enlacés. Dehors, la nuit commençait à pâlir.

« On ne parle que de toi, à Venise, dit Mercurio. Tu es en train de devenir célèbre. Et riche, j’imagine.

— J’ai des centaines de modèles en tête ! Ce sera une grande aventure ! »

Mercurio l’écoutait en souriant. Il embrassa ses lèvres charnues.

Giuditta s’écarta. « Tu m’écoutes ? demanda-t-elle.

— Un peu…, dit Mercurio.

— Juste un peu ?

— Tu es trop belle. Je n’arrive pas à me concentrer. »

Giuditta sourit. « Mon père va bientôt se réveiller.

— Ah, c’est bien, je vais pouvoir lui dire bonjour », plaisanta Mercurio.

Giuditta rit de nouveau. « Il faut que je m’habille.

— Non, attends. Laisse-moi toucher encore ta peau. » Il passa ses mains sur le corps de Giuditta, qui s’arquait sous ses caresses.

« Il faut que j’y aille…, chuchota Giuditta.

— Il est tôt. Le coq n’a pas encore chanté, dit Mercurio.

— Il n’y a pas de coq dans le Ghetto, dit Giuditta avec un petit rire.

— Menteuse. »

Giuditta le repoussa, en souriant.

« Reste encore un peu, insista Mercurio, en l’attirant contre lui.

— Tu es fou…

— Oui. »

Giuditta l’enlaça et laissa tomber sa tête contre sa poitrine.

« J’ai essayé de parler avec ton père. »

Giuditta se raidit.

« Je ne suis pas son genre », plaisanta Mercurio. Mais sa voix trahissait une angoisse. « Ton père ne m’acceptera jamais, c’est ça ?

— De quoi tu t’étonnes ? C’est normal, répondit Giuditta. Il est juif et tu es chrétien.

— Qu’est-ce que ça peut nous faire ?

— Comment peux-tu ne pas comprendre ? Pour toi tout est facile. Tu n’es pas enfermé dans une cage. Tu ne dois pas porter un bonnet jaune pour que tout le monde sache que tu es différent. Tu es libre, toi !

— Alors deviens libre toi aussi !

— Et comment ?

— Fais-toi chrétienne !

— Trahir mon peuple ? Trahir mon père ? » Dans la voix de Giuditta s’entendait la condamnation, se disaient sa bataille, son désespoir. « C’est ça, que tu me demandes ? De me couper un bras, un morceau de cœur, la moitié de la tête ? C’est quoi, exactement, que tu me demandes de couper ? »

Mercurio sentit ses yeux se remplir de larmes. Une douleur sans fond l’aspirait, lui ouvrait la poitrine.

« Comment peux-tu… ? », explosa Giuditta. Mais elle s’arrêta. Elle sentit qu’elle allait pleurer, elle aussi. La même douleur lui déchirait la poitrine. Elle resta silencieuse. « Que devrais-je faire, d’après toi ? Me ranger aux côtés de ceux qui enferment mon peuple dans une cage, comme tu l’appelles ? Ou m’en aller par les rues de Venise avec ce faux Saint crier que mon peuple est au service de Satan ? Qu’il vole des enfants innocents, le