Benacquista Tonino. Les morsures de l'aube читать онлайн

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TONINO BENACQUISTA

Les morsures de l’aube

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Pour Jean-Marc et Jean-Marc. 



Mais… déjà le ciel blanchit
Esprit je vous remercie
De m’avoir si bien reçu.
Cochers lugubres et bossus !
Ramenez-moi au manoir.
Et lâchez ce crucifix…
Décrochez-moi ces gousses d’ail !
Qui déshonorent mon portail !
Et me cherchez sans retard
L’ami
Qui soigne et guérit
La folie qui m’accompagne
Et jamais ne m’a trahi
Champagne…

Jacques Higelin

1

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— Où on va dormir ?

— Je ne sais pas.

— J’ai faim.

— T’es pénible, Antoine.

En me penchant jusqu’à la taille contre la pierre de la fontaine, j’ai cherché mon visage tartiné de mousse dans le miroir de l’eau. Puis j’ai brouillé mon reflet en rinçant le rasoir. Mister Laurence, allongé sur un banc, préfère s’éventer avec son bouquin sur le protocole diplomatique plutôt que répondre à mes questions.

— On prend le soleil dans le jardin des Tuileries et la nuit à venir s’annonce plutôt bien. Alors pourquoi tu nous empoisonnes la vie au lieu de regarder les filles qui bronzent ? Ça fait longtemps qu’on l’attend, ce mois de juin, Antoine.

Quand j’ai fini de lisser la joue gauche, je plonge la tête dans le bassin et me frotte le visage en maudissant les gens éternellement glabres, comme Mister Laurence.

Si j’avais quarante francs à perdre je le planterais là, lui et son indolence, son goût insupportable pour la douceur des éléments, son abandon lascif au temps qui passe. Et j’irais me réfugier dans un cinéma. Après ça je me sentirais gonflé à bloc, prêt à affronter la soirée et ce qu’elle nous réserve. Mais, quarante francs, c’est deux sandwichs merguez-frites. Trois heures à la terrasse d’un café. Le tiers d’une chambre à l’hôtel Gersois du Carreau du Temple. Un taxi de nuit qui nous fait traverser trois arrondissements. Une télécarte de cinquante unités. Un aller simple chez ma sœur à Fontainebleau en cas de déprime. Une lessive pour deux au Lavomatic. Des cigarettes jusqu’à la fin de la semaine. C’est aussi une bombe de mousse et un rasoir jetable.

Que n’ai-je, comme mon acolyte, la ressource de profiter du soleil et de la brise, de la musique d’une pièce d’eau, du charme d’une balade de quartier, de la lecture d’un quotidien oublié sur un banc. Je demande l’heure à de jeunes touristes perdus dans la contemplation de l’Obélisque de la Concorde. Ils me répondent en anglais. Un instant j’ai pensé à tout ce que je pourrais leur montrer de Paris dont on ne parle pas dans les guides. Des panoramas qu’aucun viseur n’a jamais eu en mire, des allées chaudes loin des quartiers chauds, des coins rigolos et sans histoire, des rues quotidiennes auxquelles on peut rêver en exil, des endroits qui ne méritent pas qu’on s’y arrête, des bistrots éternels, des carrefours qui se contredisent et des tronçons de boulevards aux anecdotes futiles.

— Seven P.M.

On vient de passer de l’autre côté de l’hémisphère. Cette zone étrange qu’on appelle le soir et qui commence dès qu’on le désire. À l’heure qu’il est, plus rien ne coûte quarante francs. Ou bien c’est gratuit, ou bien c’est beaucoup trop cher pour qu’on daigne le payer.

— Au boulot, Mister Laurence. Faut qu’on se magne si on veut avoir une chance de caresser la veuve Cliquot.

Il déteste que je l’appelle comme ça mais je trouve que ça colle tellement mieux à son personnage qu’un simple « Bertrand ». Avant de quitter le jardin, il fait un léger détour pour poser la main sur le sein en bronze d’une femme assise de Maillol. Il m’assure qu’une nuit, sans abri, il a sauté les grilles pour se coucher auprès d’elle, la tête sur ses genoux. J’ai toujours refusé de le croire.

Je souris à l’idée que nous sommes mardi. La semaine est encore crue.

— T’as téléphoné à Étienne ? je demande.

— Il était pressé, il m’a demandé où on pouvait se retrouver pour planifier la soirée. On a rendez-vous au Café Moderne  dans une demi-heure.

— Au Café Moderne  ? Rue Fontaine ? Tu plaisantes ou quoi ?

— C’est le premier endroit qui m’a traversé l’esprit.

— Pour une fois que quelque chose te traverse l’esprit… Tu sais bien qu’on est blacklistés, là-bas, imbécile !

Le gars qui fait la porte du Café Moderne  nous déteste. Et ce depuis qu’un soir, alors qu’il venait d’être embauché comme videur, on a essayé de rentrer dans sa boîte en se faisant passer pour des journalistes. J’avais eu une bonne idée : une série de portraits et une enquête sur les gros bras, les physionomistes, et tous ces matafs qui servent de filtre à l’entrée des night-clubs. Le videur, flatté qu’on parle de lui dans le journal, nous avait ouvert grand la porte, jusqu’à ce qu’un crétin de ses amis lui vende la mèche : « T’as laissé entrer ces deux nazes ? Ils se sont foutus de ta gueule, Gérard ! T’es vraiment le dernier à pas les connaître !  » Et depuis, il les a gravées dans la rétine, nos gueules. Surtout la mienne.


Nous descendons la rue Fontaine et nous installons en vis-à-vis du Moderne.  L’autre enfoiré est là, sur le trottoir d’en face, vautré sur sa Harley. Il nous a repérés dès notre arrivée. Il se fout de nos gueules et nous montre du doigt à ses deux collègues, au cas où on tenterait une percée pendant qu’il gare sa bécane au coin de la rue. Mister Laurence commande deux demis. C’est pas qu’on aime la bière, mais ce sont les seules bulles qu’on puisse s’offrir en attendant le champagne.

— T’as vu l’accueil ? Qu’est-ce qu’on fait, on attend qu’Étienne sorte ?

— Tu parles, quand il se met à picoler, on n’a plus rien à attendre.

— Regardez-moi ces deux cloportes… dit Gérard qui s’est invité à notre table.

Un bruit de chaîne cliquette dans son dos, son blouson ouvert découvre un tee-shirt marqué : « Je préférerais vendre ma sœur plutôt que rouler en japonaise. » Il a une grosse tête de blond un peu mou, les yeux mi-clos, la peau tavelée vers les tempes. Une incisive cassée en oblique lui fait un sourire de gosse mal élevé. S’il n’avait pas cette carrure de gros bêta dangereux et cette envie instinctive de cogner, je lui donnerais l’ordre de quitter notre table en claquant des doigts. Au lieu de ça, il saisit mon verre et le descend d’un trait.

— J’ai pas encore digéré l’histoire de l’autre fois. Plus jamais vous rentrerez au Moderne , et bientôt vous rentrerez plus nulle part, je vais faire passer le mot.

En feignant la maladresse, Bertrand renverse son demi sur le jean de Gérard.

— Petit enfoiré…

Il veut coller une baffe à mon pote, je me lève d’un bond et traverse la rue. Les deux, surpris, me regardent courir. Je viens de repérer ce petit acteur qui trottine d’un bon pas vers le Moderne . Il y a un mois de ça, on avait traversé la soirée qu’il donnait pour fêter son César du second rôle. Il était tellement soûl qu’il ne nous a même pas demandé ce qu’on foutait là. Nous étions pas mal imbibés aussi, ce qui nous a donné le courage de raconter n’importe quoi sur la couleur de ses rideaux et de ses invités. On a même inventé quelques ragots sur les milieux du cinéma pour le faire rire. Il a sorti ses dernières bouteilles de Mumm. Rond à ce point-là, il n’aurait pas vu d’inconvénients à ce qu’on cuve sur place. Tout devient plus facile après quelques bouteilles à col doré.

Il ne se souviendra jamais de moi, on était tous complètement beurrés, mais ça coûte quoi d’essayer ? Rien que pour humilier l’autre crétin de Gérard.

L’acteur s’avance droit vers l’entrée, avec à son bras une petite nana que j’ai vu ce fameux soir. Bille en tête, je fais comme s’il me reconnaissait, j’évoque sa fête, il sourit, gêné, sans oser dire qu’il n’a aucun souvenir de moi. J’embraye direct :

— On se retrouve à la fête de la Gaumont ?

— Une fête à la Gaumont ? Ce soir ?

— T’as pas reçu d’invitation ? Remarque, toi t’as pas besoin d’invitation.

— Ça se passe où ? Rue Marbeuf ?

— Non, ils ont loué une salle. J’ai rencart avec un pote qui doit me donner l’adresse exacte. C’est marrant que t’en aies pas entendu parler…

Il ne trouve pas ça marrant du tout.

— Il est où, ton pote ?

— Au Moderne. 

Il m’invite à le suivre. Gérard arrive ventre à terre, lui fait une courbette servile et ouvre la porte, mais rétracte le bras, furieux, quand il me voit.

— Il est avec moi, fait l’acteur.

J’entre en savourant une seconde la haine du portier et lui brandis un médius bien droit, sous son nez. Une fois à l’intérieur, musique à fond les amplis. Ou plutôt une espèce de mélasse de synthétiseurs qui se déverse dans l’oreille et se transforme très vite en bouchon de cérumen. Pourtant, l’endroit est plutôt plaisant. Moderne mais plaisant. Ça ressemble à un pont de paquebot avec des murs brillants en tôle ondulée, des hublots pour toute fenêtre, des tables ovales en verre. La star se dirige vers le coin restau’, je lui fais signe qu’on se retrouve dès que j’ai les infos. Je file au bar de l’étage, quinze tables, des colonnes en stuc vert, une musique plus soft pour siroter tranquille, des barmen en combinaison rouge, le mot moderne cousu sur le cœur. J’aperçois une top model d’une scandaleuse beauté, assise avec des jeunes gens de son âge. On croit que ces filles-là se couchent avec les poules et carburent à la Badoit, mais il n’en est rien. Étienne est attablé vers le fond, devant sa fiancée et deux cocktails. Sa cinquantaine passée et son blouson en cuir vieilli ne cadrent pas avec le style de l’établissement. J’ai beau le fréquenter depuis maintenant deux ans, je me pose encore les trois questions : qui est-il, d’où vient-il, et comment fait-il pour dégoter des fiancées pareilles ? Il m’a juré d’y répondre un jour, post mortem. 

Je m’assieds, essoufflé, j’en rajoute un peu question chaleur, des fois qu’il ait l’idée de m’offrir un de ces verres géants et bigarrés agrémentés de cerises confites et d’ombrelles.

— Je t’en paierais bien un, mon p’tit Antoine, mais les happy hours viennent pile de se terminer… Passé huit heures, ça double.

Sa fiancée du moment, une belle brune avec une frange sur les yeux, me sourit avec cette rare sincérité qui vous recharge les accus pendant deux bonnes heures.

— Où t’as foutu ton binôme ?

— Mister Laurence ? Je l’ai laissé devant une bière, dehors.

— Vendredi vous m’avez lâché comme des malpropres, lui et toi. C’est un extraterrestre en plastique jaune qui m’a réveillé dans le métro.

— Un nettoyeur de la comatec ?

— Dans l’état où j’étais vous auriez dû me raccompagner… J’ai toujours su que vous étiez des ingrats.

Il oublie de dire que, pété comme un coing, il avait eu la bonne idée de s’accrocher aux aiguilles de l’horloge du Pont Saint-Michel pour nous refaire un gag d’Harold Lloyd. Et comme on est ni des téméraires ni des cinéphiles, on a taillé la route quand la voiture pie s’est approchée.

— On fait quoi, ce soir ? je demande.

Avant de répondre il passe la main dans les cheveux de sa nana.

— Ce soir, rien. Une vidéo tranquille. Marie est fatiguée.

Prévisible. Les pros de la nuit ont chaque soir les mêmes velléités à se coucher tôt. Une sorte de culpabilité qui s’estompe au deuxième verre, et en général il suffit d’approcher les minuit pour voir la bête se réveiller.

— T’as quand même des adresses, pour nous ?

— Vous avez quel âge, Bertrand et toi ?

— Vingt-cinq.

Il soupire à l’idée qu’il a déjà largement vécu nos deux vies. Résigné, il me demande si j’ai un stylo.


* * *

— Toi, dans pas longtemps, je te tuerai.

Je baisse la tête et hausse mollement les épaules, mais Gérard n’a rien vu.

— Le jour où tu oses me refaire une incruste comme ce soir, même si t’es avec le pape, je te tue. JE… TE… TUE.

Ses potes ne se marrent plus du tout.

— Pendant que t’étais dedans, j’ai hésité entre la strangulation aux nunchakus et la boutonnière au Laguiole, mais c’est pas comme ça qu’il faut que je la joue. J’ai trouvé mieux.

Je passe sans demander le détail. Il m’a menacé avec un tel accent de vérité que tout le monde la boucle.

— La taule je connais. Si on me serre, je ferai quoi ? Deux. Trois ans ? Et quand je ressors je suis le roi sur Paris. Le ROI.

Je cherche un chemin entre les biceps, profil bas, mais ces trois salauds-là m’entourent gentiment. Deux doigts sont venus me pincer le lobe de l’oreille pour le tirer dans tous les sens.

— Ça fait quel effet d’être un condamné à mort ?

Le regard au ras du caniveau, je croise les premiers clients qui viennent pour danser, les trois salopards s’éloignent et je rejoins la terrasse où Bertrand attend.

— T’entends ? LE ROI SUR PARIS ! GRÂCE À TOI ! gueule-t-il pour que toute la rue en profite.

Bertrand se contrefout de mon oreille en feu.

— Il t’a donné une adresse, Antoine ?

— Un cocktail au Centre Culturel Suisse, dans le Marais.

Il bondit en l’air, heureux comme un fou.

— Dans un centre culturel ? C’est pas vrai !

Mister Laurence adore aller dans les consulats et les ambassades, des fois qu’on y croise des diplomates à qui il pourrait faire la causette, mais ça foire toujours.

— T’emballe pas, la dernière fois, chez les Suédois, on s’est finis à l’Aquavit. Je hais ça… Et qu’est-ce qu’on a bouffé ? Du smorgasborg ?

— Les Suisses ont des ronds, c’est champagne.

— Tu parles… On va se retrouver devant du Johnny Walker et des cacahuètes. Étienne m’a parlé d’une ouverture de restau, avenue des Ternes, ça peut durer jusqu’à quatre heures du mat’…

— M’en fous, on va chez les Suisses, bordel !

Il s’éloigne, excité, j’ai du mal à le suivre.

— Je tiens le mois de juin pour une preuve éclatante de l’existence de Dieu ! Il l’a créé rien que pour nous ! il dit.

— Le problème, c’est qu’il a aussi créé janvier, et celui-là, c’est contre nous qu’il l’a créé.


* * *

Par la grande baie vitrée du premier étage du centre culturel, je vois des silhouettes se découper dans la lumière et entrechoquer des verres. La bouffe n’est pas loin. Je reconnais que Bertrand a eu raison d’insister. Mais je crains que l’entrée ne se fasse sur invitation.

— Il nous reste des cartes de visite ?

On fouille dans nos poches de veste.

— Il me reste une BUREAU PARALLÈLE Sponsoring.  Tu crois que ça peut bluffer une attachée de presse ? T’as pas mieux ?

— On n’a plus le temps de passer dans le métro pour s’en faire d’autres, j’ai une STARDUST FONDATION France. 

— Laisse tomber, on va improviser.

On s’avance, volontaires, tête haute, l’approche légitime, vers les petites hôtesses du hall. Mister Laurence a une assurance que je n’aurai jamais, il regarde les gens avec le dédain de celui qui se sait attendu. L’attachée de presse nous coince.

— Messieurs ?

— Laurence, je suis avec un ami. Je n’ai pas reçu le carton mais je suis sur la liste.

Elle sourit et compulse sa check-list des invités pour y débusquer le nom de mon camarade. Il la serre de près et l’aide à chercher. Un couple sort, je leur lance un bonsoir vibrant. Surpris, ils y répondent et s’en vont.

— Laurence… vous dites ?

Il s’éloigne d’elle dès qu’il a repéré un nom qui n’est pas coché.

— Excusez-moi, je ne trouve pas… Vous êtes journalistes ?

Bertrand lui dit que nous avons été invités par l’individu dont il a péché le nom, qu’il nous a donné rendez-vous pour 20 heures mais que nous sommes un peu en retard. Pour enfoncer le clou, il pousse un petit soupir exaspéré. Dans le doute, elle se résigne à accueillir des inattendus plutôt que refouler une persona grata. 

— Bonne soirée, messieurs…

Au moment de me laisser happer par le corps de la réception, j’ai pointé une oreille vers l’accueil, pour y entendre le mot « parasite », prononcé comme un verdict du bout des lèvres par une hôtesse plus fine que les autres. Mister Laurence aurait éclaté d’un rire aigre s’il l’avait entendue. Moi, je me suis raclé la gorge avec le dédain habituel, celui du voleur de poules qu’on préfère laisser filer. Parasites…  Quand je pense que jadis on appelait des gens comme nous, des hirondelles…  On a perdu en lyrisme.

Après tout, oui, c’est bien ce que nous sommes, des parasites, sans fierté et sans honte. L’image s’est imposée à moi quand un serveur de passage m’a tendu la première coupe : deux petites puces fainéantes et douillettement accrochées à l’échine d’un fauve insatiable. Deux souris malignes qui se sont laissées enfermer dans le garde-manger où trône le gâteau d’anniversaire, avec ses cerises confites et ses bougies. Après tout, les bougies sont aussi importantes que le gâteau.

Des femmes, des hommes en tenue de ville, en cercles restreints de quatre ou cinq têtes qui discutent le sourire aux lèvres, dans un espace blanc, un escalier en bois brut qui monte à un second étage. On ne sait même pas ce qu’on fête. On n’est pas là pour ça. Les parasites ont faim, c’est leur seule raison d’être. Et là, droit devant, j’aperçois le bonheur. On ne voit que lui, magistral, malgré la légère cohue qui l’entoure.

LE BUFFET.

Elle est là, notre pitance. Béni soit le mois de juin. On va se le faire, ce buffet, on va l’épuiser, on va lui faire rendre le meilleur de lui-même. Vivent les fonds suisses. Deux serveurs en livrée blanche décroisent les bras quand ils nous voient arriver d’un pas calme mais inexorable.

— Champagne, messieurs ?

Je ne me suis jamais entendu répondre non à cette question. J’ai envie de raconter à ce type la journée que je viens de passer pour qu’il comprenne que je ne refuserai jamais. Une trentaine de personnes ont pris racine devant les plateaux, la bouche pleine, ils font semblant de suivre une conversation quand ils n’ont plus assez de mains pour accaparer verres, canapés, amuse-gueules, serviette et cigarette. Je ne connais rien de plus exaspérant que ces ventouses à cocktails qui s’acharnent sur le buffet avec une férocité insupportable. Des goinfres, des amateurs… Mister Laurence et moi n’avons rien à voir avec cette engeance. Ces gens-là gâchent le métier, ils bataillent et bousculent, ils la jouent au corps à corps et offrent un triste spectacle à ceux qui, de loin, trempent négligemment leurs lèvres dans un verre de Perrier. Au loin je reconnais Myriam, une traînarde dans notre genre, elle m’envoie un bisou du bout des doigts. Il y a aussi deux ou trois types qui ont leur Q.G. vers la rue de Lappe. L’un d’eux est de la vieille école, le dénommé Adrien, il se déplace encore avec son lazor. Le lazor est cette double poche cousue à l’intérieur du manteau et qu’on bourre de victuailles. Je le vois en train d’essayer de chauffer une bouteille de Martini dry à la barbe des loufiats. J’ai honte pour eux… Mister Laurence et moi serions plutôt des stratèges, on négocie, on louvoie, on opère en tenaille façon Clausewitz, ou en ronde, façon cuvette de Dien Bien Phu. Je m’attaque à un superbe plateau de saumon fumé et en roule quelques tranches dans une assiette. Mister Laurence n’en a pas la patience, il repère un pain surprise au jambon de Parme.

— Encore une coupe, messieurs ?

Je butine quelques canapés aux anchois frais, au roquefort. Sans négliger le plateau de légumes nains prêts à plonger dans la mayonnaise. Oublié, le sandwich merguez-frites de ce midi, rue de la Roquette.

Un peu éméché, je discerne une vague silhouette qui vient ventouser le buffet. Pas vraiment familière, mais inoubliable quand on l’a croisée une fois. Je cherche où. Il avait déjà ce smoking luisant et ce visage d’une étrange pâleur. Il ne mange pas et serre un verre contre son ventre, sans le boire. Un regard livide, rivé sur moi, une peau laiteuse, exsangue à vous foutre la trouille. C’est la première fois que je partage un buffet avec un cadavre. Bertrand me rejoint en déglutissant des œufs de caille.

— T’as vu le mec qui me regarde avec ses yeux de poisson mort ? T’as jamais vu cette tronche ?

— Si. À la terrasse Martini, en décembre.

Exact. Faut-il que je sois déjà bien éméché pour oublier une soirée pareille. La fête de fin d’année de la maison Kodak. Un monde fou, des cadres à la pelle, des éclats de rire incompréhensibles pour les extérieurs, des caisses de Piper. Et ce gars-là. Ça me revient, il avait déjà cette gueule de revenant prêt à s’effondrer. Au début, quand je l’ai vu avec son nœud papillon en train d’agiter un shaker derrière le bar, je l’avais pris pour un serveur. En fait, il avait trouvé dégueulasse le Bloody Mary qu’on venait de lui servir et il expliquait au barman comment s’y prendre. Pas démonté, il m’a servi ma coupe. Ensuite on a discuté quelques minutes et j’ai compris qu’il était de notre race de nyctalopes. Je lui ai demandé s’il avait autre chose pour la nuit. Avec une rare gentillesse, il nous a fortement conseillé d’aller aux Bains-Douches  pour un concert privé de Kid Créole and The Coconuts. Au cas où on nous ferait des difficultés à l’entrée, on pouvait toujours dire qu’on venait de sa part. Contre toute attente, ça a marché. Non seulement le concert était formidable, mais juste après, sur la piste, j’ai touché le dos d’une des Coconuts en feignant la maladresse, une créature splendide élevée au bon grain californien. Je devais être le seul chômeur du monde avec qui elle ait eu un contact physique. Le cadavre au Bloody Mary n’avait pas daigné reparaître.

Et c’est bien ce même breuvage rouge qu’il réchauffe dans sa main sans le boire. Il me regarde toujours. Ses yeux sont les seules traces de vie dans tout ce corps raide. La moindre des choses serait d’aller le remercier pour la soirée démente qu’il nous a offerte. Et lui demander s’il n’en a pas une autre du même acabit, en réserve. Je m’approche.

— Le Bloody Mary est comment, ce soir ?

— Nul. Mais j’ai cessé de mordre tous ceux qui ne savaient pas le préparer. Ça laissait un mauvais goût dans la bouche.

— On doit vous remercier pour ce plan aux Bains-Douches. 

— Quel plan ?

— Les Coconuts.

— Aucun souvenir. On se connaît ?

— Je pensais que vous me regardiez pour ça.

— Je vous regardais parce que depuis tout à l’heure vous avalez du saumon avarié.

— Il n’est pas avarié. Il est même excellent.

— Vous verrez bien dans deux heures.

Dès qu’il a dit ça, j’ai senti comme un tressautement dans l’estomac. Autosuggestion, sans doute. On ne me fera pas avaler un saumon foireux. Ce gars m’a totalement évacué de sa mémoire.

— Vous faites quoi, après ?

— C’est une avance ?

— Non, c’est du simple piratage. Et vous en connaissez un rayon.

Là, il se marre, et me demande :

— Vous êtes un gatecrasher ?

Littéralement « celui qui fait sauter le barrage », c’est comme ça qu’on nomme les parasites mondains outre-Manche. Là-bas, c’est un vrai sport, un truc de snobs. Plus la soirée est privée et plus on se pique de savoir la pénétrer. J’en ai croisé quelques-uns, des BCBG puants et pleins d’oseille qui naviguent dans la haute à la recherche de mariages princiers, de garden-parties de ministres et d’orgies de rock stars. Mister Laurence et moi, on se fout de la performance, on veut juste bouffer gratis et tirer sur la corde de la nuit jusqu’à ce que quelque chose en tombe.

— Je retire la question, vous n’en avez ni le style ni l’allure, ce en quoi vous m’êtes sympathiques, votre copain et vous. À la réflexion vous seriez plutôt des hirondelles de printemps, des S.D.F. Des pauvres. Un cocktail dont je peux vous donner la composition.

— Essayez.

— Un fond de désillusion sociale, un doigt de culture, un zeste de flemme, une mesure de cynisme et une bonne dose de rêves juvéniles. Remuez le tout et servez frais. J’oublie quelque chose ?

— Non. Peut-être un soupçon de revanche.

— À votre âge ? Pourquoi pas… Mais qui n’a pas de revanche à prendre, en cherchant bien ? En tout cas, même si ça ne me regarde pas, je vous encourage à continuer à faire les cons. Allez-y franchement, grappillez tant que vous pouvez, mordez dans tout ce qui passe à portée. Quand on a votre âge, on n’a que faire de toutes ces heures. Celui qui a dit que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt est sûrement mort aujourd’hui. C’est votre avantage sur lui. Sur ce, à une de ces nuits. Je m’appelle Jordan.

Il part en me tendant la main, que je retiens un long moment.

— Là où vous allez, y’a pas de quoi mordre pour trois ?

Il ricane et reprend sa main.

— Sûrement, oui. Mais ce n’est pas votre genre. À moins que vous soyez vraiment bons, et vous trouverez le chemin tout seul.

Je reste là un petit moment, sans réaction.

Bertrand chante, quelque part dans mon dos. Il a quelques coupes d’avance sur moi et vient de passer au sucré. Myriam vient me faire une vraie bise et me présente son nouveau fiancé. Je lui demande si elle a quelque chose de mieux que mon restau à Ternes.

— J’ai une invitation pour deux à une fête privée, 12 rue de la Croix-Nivert, dans le XVe. Je crois que c’est un bon plan. Ton restau, ça craint, c’est la cuvée du patron en fût, et Mister Laurence et toi vous aimez pas le pinard, hein ?

Elle a parfaitement raison. Son truc dans le XVe m’a l’air plus sûr. J’ai regardé l’heure : 00 h 10. Dans les soirées privées, on a tout intérêt à ne pas arriver trop tôt. Il vaut mieux attendre que l’ambiance soit à son comble, vers 1 heure du matin, sinon on risque de passer un très mauvais moment. C’est le quitte ou double des soirées chez les particuliers, il faut souvent avoir de sérieuses ressources pour justifier sa présence. En général nous n’avons qu’une adresse, rien qu’une adresse, sans nom, sans étage, sans code, et sans la moindre idée de ce qu’on va y trouver. Par suite d’une erreur d’aiguillage, il nous est arrivé de débouler chez des gens qui fêtaient le baptême du petit dans un deux pièces étriqué où des grand-mères, émues, s’arsouillaient à la Marie Brizard. Sans parler des fêtes d’adolescents qui ont mis les parents dehors, une table bourrée de quatre-quarts graisseux et de bouteilles de Banga. Avec toutefois un litre de whisky bon marché qui circule sous le manteau. Dans ces cas-là, on préfère les laisser vomir entre eux, et on repart en traitant de tous les noms le crétin qui nous a communiqué le tuyau. Ça arrive.

— Tu y vas, à cette fête, Myriam ?

— Non, je rentre chez mon mec. Pourquoi, tu veux mon invitation ?

— Oui.

— T’es gentil mais je la garde, des fois que j’aie un petit retour de frite vers l’aube. Va falloir vous démerder. Mais je peux vous accompagner dans le XVe, mon mec a une tire.

Je ne sais pas à quoi ça tient mais j’aime me laisser prendre par les mystères et les promesses cachées derrière une simple adresse. Il me suffit d’entendre : 25 rue Bobillot  ou 752 rue de Turenne  et ça démarre tout seul. Comment résister à un 60, galerie Vivienne  ou un 2 avenue de Breteuil  ? On se dit que Paris est une malle magique dont on entrouvre parfois les tiroirs et trappes secrètes. Bertrand et moi, on travaille en symbiose, il a l’aplomb, j’ai le flair. Et malgré les petits matins cruels, ça dure depuis presque deux ans. Vaille que vaille. Pour ce soir, le 12 rue de la Croix-Nivert sera notre seul horizon, notre dernière perspective avant de retrouver la rue et tout ce qu’on connaît par cœur.

Un serveur passe avec son plateau.

— Encore une coupe ? Un petit peu de liquide pour faire passer ?

Sarcastique, le serveur. Il sort une bouteille de sa poubelle à glaçons et fait sauter le bouchon sans bruit. Cet endroit me paraît de plus en plus désuet, ce buffet irréel, et ce que j’y fais, un véritable mystère. Mr. Laurence fait de grands gestes et parle fort. On nous remarque. Il doit être plus tard que je ne pensais. Les gens sont partis. Les serveurs débarrassent les plateaux. On m’enlève des mains une série de tartelettes aux fraises.

— On se casse ?

Pour toute réponse, Bertrand hurle : « Vive la Banhoff Strasse ! » Il est temps que je le sorte d’ici, sinon il est capable de tirer sur la cravate de nos hôtes en imitant le bruit du coucou. Une fois dehors, je l’engueule un peu, je n’aime pas me faire remarquer et je fais tout pour éviter d’être tricard. Question d’économie. Vu ce qu’on fait de nos vies, on a toutes les chances de continuer à jouer les rats de cocktail pendant un bout de temps. Bertrand ne calcule pas tout ça. Pour lui, chaque fête est un pétard qu’on fait sauter une bonne fois pour toutes. Et parfois, quand je suis aussi ivre que lui, je me demande s’il n’a pas raison.

Sur le trajet, nous nous sommes arrêtés dans un drugstore pour que je bidouille des fausses invitations en photocopiant la vraie sur une chemise cartonnée blanche. On a déjà


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fait pire. Olivier, le gentil boy-friend, m’a patiemment attendu. Elle nous explique qu’il est informaticien, qu’il est gentil, qu’ils sont très différents, qu’ils s’aiment bien. Il sourit comme si nous étions une bande de copains qui se prêtent avec curiosité au rite d’intronisation d’un nouveau. Ce brave gars ne se doute pas une seconde que ce qui nous rattache à Myriam n’est qu’une sournoise solidarité de parasites. Il ne sait pas qu’elle brûle sa vie et ses amants, qu’elle aime se faire raccompagner et boire des cocktails. Et que dans quelques heures elle le tirera du lit pour aller danser.

Bertrand se marre en triturant mes cartons bidons, il lit à haute voix : « Euro-System vous invite à son buffet d’été. Tenue correcte exigée. »

— C’est quoi, Euro-System ?

— Va savoir, dit Myriam. C’est pas la première fête qu’ils donnent, tout le monde veut y retourner.

Elle embrasse son cadre avec des bisous tendres comme des semelles de clarks qui ont fait Goa.

— Vous allez bien vous marrer, les gars… dit-elle en agrippant son mec par le cou, avec un sourire stupide et feint, histoire de le préparer à une nouvelle nuit blanche.


* * *

— Vous vous foutez de qui, au juste ?… Vous voyez cette petite tache bleue, là ?… Vous croyez que ça passe à la photocopie ?

— Mais… je ne comprends pas…

— Laisse tomber, Bertrand.

Au loin, j’entends un riff de guitare cisailler l’atmosphère, c’est l’intro d’un formidable morceau des Clash qui donne envie de tout faire péter autour et crier à l’anarchie. Et ce n’est pas le moment, vu le comité d’accueil. Quatre types en blazer bleu, un écusson sur la poche, l’un d’eux est assis et déchire nos invitations. Les autres, talkie-walkie en main, gardent l’entrée de cet hôtel particulier en pierre jaunie coincé entre un magasin de meubles et une tour. Cinq ou six individus qui se sont fait refouler, comme nous, patientent assis sur les barrières, prêts à mendier le moindre passe-droit. Je crois qu’on vient de s’attaquer à trop fort pour nous.

Une tache bleue… Qu’est-ce qu’on va pas inventer, de nos jours, pour filtrer les squatters. Je tire Bertrand par la manche, dans le silence total de l’humiliation. Même le rock des Clash a disparu, je n’entends plus qu’un battement sourd. J’ai envie de courir pour cacher ma honte, comme un cafard qui se faufile sous la bonde de l’évier. Je hais la déroute. Je dis à Bertrand qu’on n’a plus rien à foutre ici. Il me fusille du regard et repart à la charge.

Belle ténacité. Qui risque de nous faire raccompagner à coups de pied au cul. Mieux valait ne pas avoir d’invitation plutôt que de vouloir gruger des armoires à glace dont le métier consiste justement à débarrasser les soirées des petits malins de notre espèce. Désormais, il est impossible de rattraper le coup.

— Je ne comprends pas, on nous a donné cette invitation il y a deux heures à peine, au Palace  !

Le bluff de l’indignation… On s’enfonce dans le grotesque. Bertrand est prêt à n’importe quelle compromission pour franchir cette porte.

Et pourtant, malgré mon envie de fuir, je ne peux m’empêcher de jeter un œil vers cette chouette bâtisse avec un hoquet de remords. Dedans, ça ressemble à Babylone. Ça fleure le luxe et la débauche. Des soirées comme ça, il n’y en a que dix par an. Partout ailleurs, la nuit sera interminable, on va avoir encore plus froid qu’en plein hiver. Je connais déjà le programme : rejoindre notre Q.G., le Mille et une Nuits , à pied, en se rejetant la faute, pour supplier Jean-Marc de nous laisser entrer, et il le fera, et là on verra des gens danser et boire des verres à soixante-dix francs. Et nous, silencieux, attendant le petit jour, avec un marteau de décibels dans la tête et le goût de l’échec à la bouche.

— C’est une soirée privée messieurs, je suis désolé.

On connaît la formule. Bertrand hausse les épaules, soupire, les sbires nous montrent la rue en rigolant.

— La situation est ridicule… Si je peux vous proposer quelque chose… Mon ami reste ici pendant que je fais un tour à l’intérieur pour retrouver celui qui nous l’a donnée, cette invitation… je ne reste pas plus de cinq minutes. D’ailleurs, l’un de vous peut m’accompagner.

Je rêve… Bertrand tente le baroud de la dernière chance, histoire de choper une vague connaissance qui, par le plus grand des hasards, aurait le pouvoir de nous faire rester. La dernière fois, ça avait marché, à la fête annuelle du journal Actuel , salle Wagram. Mais ce soir, tous ceux qui sont sur le trottoir ont essayé ce coup-là.

— Impossible. Qui vous a donné cette invitation ?

— C’est…

Bertrand se retourne vers moi, il cherche un nom, n’importe lequel.

— Jordan, dis-je.

Jordan. Ça m’est venu comme une impulsion. Son spectre me hantait encore l’esprit. J’ai le sentiment que tout le monde connaît Jordan. Et pourquoi pas, après tout ? Ça avait marché, aux Bains-Douches.  D’ailleurs, il est fort possible qu’il soit déjà à l’intérieur. La fameuse soirée dont il ne voulait pas me parler, celle dont nous devions chercher le chemin tout seul.

— Je suis sûr qu’il est déjà arrivé.

Les types se regardent, l’un d’eux décroise brutalement les bras.

— Jordan qui ?

— Tout le monde l’appelle Jordan ! Vous le connaissez sûrement ! Je vous assure qu’il est déjà à l’intérieur, il nous attend, et il va nous expliquer cette histoire d’invitation bidon.

Je m’y mets aussi. Du flan, et rien que du flan. Quitte à se griller, autant le faire jusqu’au bout, pour éviter de rentrer au Mille et une Nuits  la queue entre les jambes. Après tout, ce Jordan, on s’en fout. Il ne nous servira plus jamais à rien.

— Vous pouvez me le décrire ?

— Il est toujours en smoking et il boit du Bloody Mary. C’est un grand copain à nous, et il n’a pas l’habitude de nous faire ce genre d’entourloupe. Il y a un malentendu.

— Entrez.

— Pardon ?

— Entrez, répète le portier. Excusez-moi pour tout à l’heure, et passez une bonne soirée.

Mes bras, crispés jusque-là, retombent, surpris. Bertrand se force à rester impassible, mais j’ai perçu un petit clignement de paupières qui a trahi sa surprise. La brochette de parasites roule des yeux comme des billes en nous voyant nous acheminer mollement vers l’énorme porte vitrée où des jeunes filles en jupe et blazer bleus nous attendent avec un sourire. J’ai l’impression que l’incident a duré des siècles, en fait le morceau des Clash n’est pas encore terminé. Je ne réalise pas encore par quel miracle nous sommes remontés du fond du gouffre. Il a suffit d’un prénom, pris au hasard, ou presque, un sésame obscur qui nous a ouvert brutalement la porte, contre toute attente. Une jolie blonde nous donne la direction de la caverne d’Ali Baba, et la route du trésor qu’on n’espérait plus. Une chanson des Stones nous précède. Encore un morceau dans lequel on a envie de s’envelopper pour faire son entrée.

Je ne vois rien des lieux malgré la violence des spots, hormis les cascades de moulures et un escalier en marbre blanc. Nous pénétrons dans une salle de bal à l’ancienne, avec une piste éclairée par des lasers où des danseurs ivres de lumière se déhanchent sur la voix de Mick Jagger. Des tables nappées de blanc. La foule. À vue d’œil, je dirai un magma de trois cents corps en fusion qui coule de tous les escaliers pour se répandre en flaque sur la piste. Et pour nourrir et abreuver tout ce beau monde, des rangées de tables qui bordent les murs, une bacchanale de bouffe qui explose de couleurs et de générosité. Du rarement vu. Du jamais vu. Quel que soit l’endroit où l’on se trouve et l’heure à laquelle on arrive, on peut passer du souper au petit déjeuner en sautant par-dessus les fuseaux horaires et les latitudes. Lasagnes et estouffades cantonaises, cocktails de fruits frais, sushi, fontaine de champagne, nouvelle cuisine, baril de whisky écossais. Il y a même une petite bicoque en bois où l’on sert des fromages, et un gâteau au chocolat ganache caraque dans lequel on pourrait tenir à trois en se serrant un peu. Le tout a quelque chose de terriblement in , voire de révoltant.

Et trois cents personnes qui se vautrent là-dedans comme si c’était normal. La trentaine de moyenne d’âge, tout le gratin de la nuit. Comment tous ces gens-là se sont-ils démerdés pour avoir une vraie invitation quand Bertrand et moi avons failli nous faire jeter ? Ça prouve que Paris sera toujours Paris et qu’il est encore trop grand pour tenir dans le creux de ma main. Je reconnais quelques têtes, j’en salue une ou deux, j’en évite d’autres.

Sans se concerter, on avance, synchrones, vers le premier buffet pour se descendre deux coupes chacun.

— T’as faim ?

— Et toi ?

Une grande blonde avec des lunettes noires me tape une cigarette et retourne danser, son tee-shirt passe du blanc au violet sous un spot de lumière noire.

— Où est-ce qu’on dort, Bertrand ?

— Ici.

Désormais j’ai la déambulation casanière. C’est pour ça que je harcèle Mister Laurence avec mes questions. Lui, il est encore capable de dormir dans un imperméable sous une porte cochère. Moi, je ne demande ni un lit ni une chambre, je veux juste l’illusion d’un toit au-dessus de ma tête. Je ne suis pas assez poète pour me sentir à l’abri sous la voûte céleste. Je ne suis pas assez vagabond. Je ne suis pas un clodo. Il s’en est fallu de peu, je sais, mais j’ai choisi un autre genre de dérive.

Je reconnais quelques gueules célèbres. Une petite comédienne, les seins écrasés dans un perfecto zippé jusqu’au cou. On se demande bien pourquoi, compte tenu de la chaleur, et du fait que ses seins, on les a déjà vus à la télé quand elle jouait la Nana  de Zola. Gaetano, un dessinateur de BD, me tape sur l’épaule. Je lui demande des nouvelles de son héros, il m’apprend qu’il est question de le faire crever bientôt. J’essaie de l’en dissuader quelques minutes puis retourne au champagne. Bertrand danse déjà. D’habitude il faut qu’il soit fin soûl avant de se laisser aller à gigoter un peu. Sa danse est d’un type parfaitement unique, il fait des enjambées à la Groucho Marx et met une petite claque sur la nuque des danseurs, ce qui n’est pas au goût de tout le monde, mais personne ne lui a encore cassé la gueule. Nouveau morceau des Clash, je suis à deux doigts d’aller rejoindre Bertrand sur la piste, ça change de cette bouillasse de merde qu’on entend un peu partout. Un peu de vrai rock, à l’ancienne, avec des guitares et des lignes mélodiques, ça vaut bien une nuit de sommeil. Encore une coupe et je serai dedans, j’irai parler aux filles, j’irai me trémousser sur la piste, j’irai faire le con un peu partout, je déclamerai une ode au mois de juin jusqu’au petit matin. C’est en voyant trois cents zombies s’activer autour de moi que l’essentiel m’apparaît enfin : qu’y a-t-il de bon à vivre ailleurs qu’ici ?

J’aurais pu me poser longtemps la question si je n’avais senti des présences dans mon dos.

Deux blazers avec écusson.

— Est-ce que vous voulez bien nous suivre, monsieur… Monsieur comment ?

— … C’est à moi que vous parlez ?

— Où se trouve le monsieur avec qui vous êtes arrivé ?

— Vous suivre ?…

— Quelqu’un veut vous voir, en bas, c’est juste une formalité.

— Vous devez vous tromper de gars, les gars.

— Ne nous obligez pas à vous y conduire de force.

Quand ils ont voulu m’empoigner par la manche, j’ai fait un bond de côté et heurté un serveur, son plateau de coupes s’est fracassé à terre sans qu’on puisse l’entendre, un petit groupe festif a ri vers moi, j’ai vu des cuisses nues ruisselantes de champagne et des baskets écraser le verre pilé. J’ai gueulé le nom de mon pote que j’ai vu danser au loin.

J’ai senti le crochet d’une main s’enfoncer dans mon épaule, j’ai buté dans un couple de danseurs égarés qui n’a rien senti, j’ai appelé à l’aide sans entendre mes propres mots. Alors j’ai hurlé à m’en faire péter la gorge, certains ont cru que je voulais chanter plus fort que la musique, j’ai reculé encore, parmi les buveurs statiques, pendant un instant je me suis cru invisible, mais les regards fixes de ces types en blazer m’ont détrompé. Ils m’ont coincé contre un buffet, et des convives, dérangés dans leur goinfrerie, sont allés investir celui d’à côté.

— Vous vous trompez de mec ! j’ai crié à l’oreille d’un des sbires.

Pour toute réponse il a voulu m’attraper par les revers, j’ai saisi un bac de viande en sauce pour lui envoyer à travers la figure. Je me suis brûlé, il a plaqué les mains sur son visage et je n’ai même pas entendu son cri de douleur. Les autres m’ont attrapé par les poignets pour me faire deux clés dans le dos, j’ai senti mes coudes se rejoindre. Le buste en avant, j’ai cru que tout allait craquer.

Brusquement, tout m’est apparu en suspension, les silhouettes qui s’étirent, la musique en distorsion. J’ai vu une chaise exploser dans une nuque, au ras de la mienne. Ça m’a libéré le bras gauche.

Bertrand, fou de rage.

Tu vois pas qu’ils sont dingues, Bertrand ?… Tout ça parce qu’on a vu de la lumière et qu’on a voulu manger des petits fours qui n’étaient pas à nous. Celui qui me camisole dans ses bras a le menton coincé dans ma joue. D’autres blazers sont arrivés. J’ai vu Bertrand tomber, et juste derrière lui, une ombre l’a rattrapé au plus bas de la chute. C’est en voyant qu’on le traînait à terre que j’ai cessé de lutter, j’ai glissé entre des bras surpris de ce manque de résistance. J’ai suivi le corps de Bertrand qui raclait le sol. Les danseurs, au loin, ondoyaient comme des flammes dans le brasier des corps mêlés.

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De l’autre côté du miroir, l’incendie humain ressemblait à un vieux film en noir et blanc, les saccades de lumière du stroboscope découpaient la scène en seize images seconde, et tous les figurants, loin de se savoir regardés, gesticulaient rien que pour mes yeux. Un visage de femme m’est apparu, tout près, plein de tics et de tiraillements, elle s’est fait un raccord d’eye-liner et de rouge à lèvres avec toutes les grimaces d’un animal qui découvre pour la première fois son reflet. Bertrand, allongé par terre, a voulu revenir à lui. Au lieu de l’aider à se réveiller, je l’ai laissé geindre sans bouger, comme un matin de cuite, tout attiré que j’étais par ce qui se passait dans le ballroom au travers du miroir sans tain. Une belle plaque de verre d’un mètre sur deux, parfaitement irréelle, une fenêtre avec vue sur un veau d’or toujours debout, un panoramique teinté d’obscénité qui plonge en perspective au fin fond d’autrui. Comme si Dieu vous avait prêté ses verres fumés pour vous faire partager son désarroi face au spectacle décadent de ses créatures. Au besoin, il dirait, pas fier : « Bon ! O.K. ! j’ai inventé la danse et ils en ont fait ce truc convulsif et païen. J’ai inventé la musique et ils en ont fait le rock’n roll. J’ai inventé les anchois et ils en ont fait du beurre à tartiner sur des toasts, qu’ils mangent de surcroît la nuit en en foutant la moitié par terre. » Et moi, pantin aux yeux de verre, j’ai envie de lui dire qu’on trompe l’ennui comme on peut, parce que, quoi faire d’autre avec les mains nouées dans le dos ?

La vie devient dure pour les parasites. Ils ont pris des mesures draconiennes pour se débarrasser des nuisances. Qu’est-ce qu’on a fait, après tout ? On est des petites bêtes chiantes mais pas méchantes. Des rats qui se glissent partout mais qui savent se carapater quand ils sentent le piège à con. J’ai envie de crier à l’erreur judiciaire, faire machine arrière, dire : O.K. ! on ne le fera plus, dès demain matin on se mettra à travailler, on fera votre vaisselle, on rangera les caisses de champagne sans en ouvrir une, on lavera les nappes, on portera les tréteaux, et on se couchera de bonne heure sans faire d’histoires. Ça nous apprendra à jouer les vrais faux riches, à se vautrer dans la fête et faire comme si tout nous appartenait. Mais faut nous comprendre, aussi…

Si vous nous aviez vus, Bertrand et moi, au bureau de l’ANPE de la porte de Clichy, le matin de l’inscription. Le sketch auquel on a eu droit, avec d’autres, des demandeurs de tous âges, des licenciés, des dégraissés, assis sur des chaises, silencieux pendant le briefing du recruteur qui nous disait que, grosso modo, il ne fallait compter que sur soi pour se sortir de là. On avait rempli le questionnaire. Formation : aucune. Desiderata : aucun. Si ! Bertrand en avait un : devenir ambassadeur. Ou attaché culturel quelque part où il fait toujours chaud. Mais le placier n’aurait sans doute pas apprécié son sens de l’humour. Tout y était, la bruine du petit jour de novembre, les bruits du périphérique, le bâtiment en préfabriqué, le diaporama avec des employés de bureau qui sourient, et des soudeurs qui font des étincelles avec un masque sur la tête. On nous a souhaité bonne chance car, vu notre âge, il y avait encore de l’espoir malgré qu’on ne sache rien foutre. On s’est retrouvés dehors, avec notre papier rose dans la poche, celui qui nous permettait de toucher les ronds des assedic. Mister Laurence, impérial, a dit : « Tout ceci me paraît bien cloisonné. » Je n’ai pas bien compris sur le coup mais ça m’a semblé juste. C’était le matin du bilan, celui qui allait devenir le début de l’après. L’après.  C’est drôle de sentir que quelque chose se termine quand rien n’a vraiment commencé. Ce jour-là j’ai su qu’il suffisait d’un seul lundi matin pour faire le tour de toutes les questions qu’on laisse en suspens durant sa saine jeunesse. Une seule certitude, pourtant : nous étions deux, le nombre minimal pour ébaucher une dialectique et une méthode, ça nous donnait le droit de dire « on ». Mais hormis quelques idées de jobs à la con, le calcul des droits assedic sur un coin de trottoir, notre après  commençait déjà à faire du surplace.

Nous sommes allés nous réfugier dans les jardins du Palais-Royal, désertiques et humides. Et, sur les coups de sept heures du soir, en errant vers la rue Mazarine, on a vu des gens entrechoquer des verres derrière la vitrine embuée d’une galerie de peinture. C’est à ce moment-là qu’on a réalisé qu’on vivait bel et bien à Paris. Et qu’au lieu de se laisser aller à une lente clochardisation et acheter du vin rouge étoilé, on pouvait imaginer un autre calcul désespéré : investir dans un smoking.

— On profite du spectacle ?

Je ne les ai pas entendus entrer. Deux blazers, et un bonhomme avec un collier de barbe, plutôt petit, les poings vissés sur ses hanches. Dans la pénombre j’ai pu discerner quelques traits, rien de connu, la soixantaine passée mais autoritaire, des yeux fatigués. Campé sur ses jambes, il est resté un bon moment devant le miroir pour assister à l’agonie de la fête. Le moment noir, détestable, l’heure des traînards impénitents, l’heure perdue où les esprits dégèlent et où la première lueur du jour est la pire des sentences. J’ai préféré regarder vers le tapis où Bertrand m’interrogeait du regard. Que lui dire sinon qu’il passait du cauchemar au cauchemar. Qu’on a eu des réveils pénibles, mais que celui-là restera inoubliable.

— Détachez-les, a fait le bonhomme sans se retourner.

Je me suis massé les poignets, Bertrand a essayé de se dresser sur ses jambes. J’ai senti que je devais prendre la parole, sans avoir la traître idée de ce qu’on peut dire dans un cas pareil. Le barbu ne m’en a pas laissé le temps.

— Si j’ai loué l’endroit, c’est uniquement à cause de ce miroir sans tain. Vous êtes dans un ancien bordel, un bordel pour riches. Le miroir était aussi utile aux voyeurs qu’aux patrons.

Il a allumé la lumière en ricanant, comme heureux de ce qu’il venait de dire, il a répété « miroir sans tain » plusieurs fois. Je me suis frotté les yeux. Un bureau Louis XV, des moulures au plafond, de la dorure un peu partout.

— On regrette, mon copain et moi, d’avoir voulu s’introduire chez vous pour profiter de votre fête. On voulait juste s’amuser un peu, on n’est pas des turbulents. On peut vous faire des excuses et tenter de réparer les dégâts. On n’est pas très riches.

— Vous n’êtes qu’une bande de crétins dégénérés, vous et vos sbires en bleu. On ne s’excusera pas.

Bertrand. Bertrand encore endormi qui va tout foutre en l’air. Je l’ai repoussé avec la dernière violence.

— L’écoutez pas, monsieur… Il est sonné… Il va s’excuser.

Le bonhomme s’est retourné brutalement.

— Vous vivez la nuit ?

Du tac au tac j’ai répondu « oui », entre la trouille et la surprise.

— Pourquoi ?

On s’est regardés, avec mon pote, sans savoir quoi répondre.

— Il y a sûrement des raisons, on ne vit pas la nuit pour rien. Qu’est-ce qui vous pousse dehors à la nuit tombée ? Même eux, là, derrière, qu’est-ce qu’ils font debout à une heure pareille, dit-il en montrant le miroir.

— Bah… parce que… C’est là que tout se passe…

— Ce que vous appelez « tout », c’est quoi au juste ? Les petits fours et le champagne ?

— Bah… ça en fait partie…

Le bonhomme a chuchoté quelque chose à l’oreille de son sbire, qui a quitté la pièce, sans doute pour nous laisser seuls avec lui.

— Je ne fais que me renseigner, vous savez. Curiosité professionnelle. Et toutes les nuits vous traînez dehors ?

— Bah… certains soirs on s’en passerait bien. On préférerait s’allonger devant une télé avec une petite boisson chaude, mais c’est pas évident, pour nous, de trouver ça.

— Il doit y avoir autre chose… Essayez d’y réfléchir… Est-ce qu’il vous arrive d’avoir la nausée ? Est-ce que vous avez le sentiment de voler  quelque chose ?

— Vous voulez mon numéro de sécu aussi ? On aimerait savoir ce qu’on fout ici-même, après s’être fait agresser par vos hommes de main. Tout ça va se régler devant un commissaire de police, je demande à voir un médecin, j’ai peut-être un traumatisme crânien. Je n’ai pas pénétré chez vous par effraction, je suis protégé par des lois ! gueule Bertrand.

— Pas la nuit. La nuit, vous n’êtes protégés par rien du tout. La nuit, vous sortez de la tranchée, vous êtes à découvert. C’est sans doute pour ça que vous l’avez choisie. La nuit est duale, elle est en même temps le dehors et le refuge.

J’ai jeté un œil sur la pendule. 5 h 30. Le bonhomme a commencé à m’énerver aussi.

— Quand on rencontre des gens comme vous, un peu qu’elle est dangereuse, la nuit. Mais d’habitude c’est pas ça. Tout ce qu’on risque, c’est de se faire jeter dehors par un cafetier qu’aime pas nos gueules.

— Comment vous êtes-vous rencontrés, tous les deux ?

La question était tellement inattendue que j’y ai répondu, patiemment. J’ai sans doute pensé qu’il ne nous lâcherait pas si je ne cédais pas à ses caprices. Ça a pris un long moment, nous avons rassemblé nos souvenirs, le vieux a tout écouté avec un intérêt inouï. Plusieurs fois il nous a demandé de répéter certaines phrases et d’insister sur des détails qui nous paraissaient anodins. Puis il a demandé à Bertrand :

— Qu’avez-vous éprouvé, tout à l’heure, quand votre ami s’est fait agresser ? J’ai vu la scène, mais j’aimerais surtout savoir ce qui s’est passé dans votre tête à ce moment-là.

Bertrand n’a pas su quoi dire. Le vieux n’a pas cherché à l’aider, au contraire. On aurait dit que ce silence gêné était la réponse qu’il attendait.

— Vous avez dit à l’entrée que vous veniez de la part de Jordan. Vous avez dit qu’il viendrait, j’ai attendu, et puis…

— Mais tout ce qu’on a dit est vrai, merde ! Et s’il a préféré finir la nuit ailleurs, c’est une raison pour nous casser la gueule et nous séquestrer ?

— Décrivez-le-moi.

— Mais puisque je vous dis qu’on le connaît, nom de Dieu ! C’est un gars assez spécial, Jordan. Ça fait longtemps qu’on traîne ensemble. Au début on le trouvait bizarre, mais maintenant on est habitués, on l’a vu au Centre Culturel Suisse, en début de soirée, il se descendait des Bloody Mary au litre.

— Tel que je le connais il est capable de se radiner maintenant, à cinq heures du matin, il adore les fins de soirée, c’est un baroque. Si vous saviez tous les petits matins glauques qu’on a eus… dis-je en me forçant à y mettre le ton.

Une petite nana en blazer est entrée avec une desserte roulante et un grand sourire, pour s’éclipser une seconde après. Le bonhomme a sorti une bouteille de champagne d’un seau à glace pour nous verser deux coupes. Des canapés salés, des tranches de gâteau, du café et de la viennoiserie.

— Approchez-vous, messieurs, puisque vous raffolez de ces petites choses.

Juste après ça, il est retourné à la contemplation du miroir.

— Miroir sans tain… Quand je pense que j’en ai fait un métier pendant trente ans… Vous me plaisez, les petits. Je sens que je vais rajouter un chapitre à mes mémoires.

Bertrand m’a regardé par en dessous en faisant un petit geste de la main pour signifier à quel point la situation était grave. Nous ne sommes pas tombés chez un hôte susceptible. Non. Nous sommes tombés chez un barjo. Un vrai. Et un barjo équipé, entouré. Je me suis demandé dans quel état on allait sortir d’ici. Le bonhomme est lentement revenu à lui.

— Bon ! Parfait. Si vous saviez à quel point ce que vous me dites me fait plaisir… Parce que moi, je ne l’ai jamais vu, votre Jordan.

J’ai éprouvé quelque chose de bizarre, loin dans mes tripes, une sorte de trouille mêlée de curiosité. Bertrand a cillé. Le vieux a dit :

— Votre Jordan veut ma peau. Je sais qu’il me cherche depuis plusieurs mois.

Il a joué avec une coupe de champagne sans y tremper les lèvres. Et il a dit :

— Lui, je ne l’ai pas encore. Mais vous, si.

Je me suis massé les tempes, comme pour m’aider à réfléchir. Je me suis reformulé mentalement les dernières paroles qui ont traversé l’espace, et n’ai entendu qu’une sorte de grésillement qui m’électrifiait les neurones d’une oreille à l’autre. J’ai fermé les yeux, quelques secondes. En les rouvrant, j’ai vu un sourire timide aux lèvres de Bertrand.

— Attendez… Attendez… On va tirer ça au clair… Ça en devient presque drôle… Je vais vous expliquer qui on est exactement. En fait, dans tout ce qu’on a dit tout à l’heure, y avait pas mal de flan, mais ça fait partie de nos méthodes. En fait, la vérité, elle est simple : ce Jordan, on le connaît à peine, on l’a juste vu traîner en début de soirée au Centre Culturel Suisse… Personne ne le connaît vraiment, c’est juste une silhouette de la nuit… Il passe… On a juste utilisé son nom comme prétexte, c’est une de nos techniques… Un jour on est rentrés au Salon de l’Érotisme en se faisant passer pour les petits-neveux de Michel Simon, c’est dire. On se réclame de gens qu’on n’a jamais vus, et on se fait oublier après… Si vous saviez le nombre d’ennemis qu’on a à cause de ça… Vous voyez bien qu’on est des nuls…

Le bonhomme a éclaté de rire.

— Je vous supplie de nous croire, on ne le connaît pas… On sait juste qu’il boit des Bloody Mary… Impossible de vous dire son nom de famille… C’est la nuit que les dingues sortent, vous avez raison… Le jour, on ne les voit pas.

Silence.

Des serveurs sépia balaient la salle et poussent dehors les derniers noceurs à coups de balai élégants.

— Qu’est-ce qu’il fait, le jour ?

— On n’en sait rien ! Et on s’en fout ! On l’a juste vu une fois, bordel !

— Il fait partie des drogués, des pochards, des paumés, des pervers, ou de quoi d’autres ? C’est un… un freak ? Comment on dit freak, ici ?… Un monstre ? Un bizarre ?…

— On s’en fout, de votre Jordan, on veut sortir d’ici et chercher un coin où dormir.

— Vous allez trouver, ne vous inquiétez pas. Un grand lit, avec un petit déjeuner demain matin. En tout cas pour l’un de vous deux.

On n’a pas compris ce qu’il voulait dire, comme le reste. En se mettant d’accord d’un seul regard, nous nous sommes levés, histoire de dire que la farce était finie et qu’il était temps de partir.

— Vous comprendrez qu’avec ce qu’il me veut, je ne vais pas gentiment attendre sa visite. Je veux Jordan, vous m’entendez. Et puisque vous le connaissez, puisque vous fréquentez les mêmes endroits, puisque vous n’avez rien d’autre à faire qu’à errer dans la nuit, c’est vous, qui allez remettre la main dessus.

— Quoi ?

— En entrant ici sous son nom vous ne vous doutiez pas de la bêtise que vous faisiez. Une vraie aubaine…

— Mais puisqu’on vous dit que…

— Ça fait des mois que je le recherche, et j’ai tout essayé. Lui et moi, nous ne fréquentons pas le même monde, les mêmes milieux. Je ne connais rien à la nuit.

— Et vous organisez des soirées pareilles ?

Il n’a pas daigné répondre.

— Mais vous, vous êtes des pros, c’est votre métier, de vivre à contresens.

— Vous plaisantez ou quoi ?… D’abord on se fait casser la gueule, ensuite il faudrait qu’on bosse pour vous ? Appelez les flics, engagez des détectives privés, vous avez du pognon.

Il a de nouveau éclaté de rire.

— La police ?… Je vous épargne une longue liste de raisons qui m’obligent à laisser les flics en dehors de ça, si je vous racontais le détail, vous ne me croiriez pas. En revanche, les détectives privés, oui, ça j’ai essayé. J’en ai mis trois sur le coup. En même temps. Pendant quatre mois. Quatre. Ils ont réussi à se perdre eux-mêmes. Et c’est logique, d’ailleurs… J’ai compris assez vite que pour maîtriser la nuit parisienne, il fallait des contacts, des connexions, des


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entrées. Aux États-Unis c’est très différent, on lance une invitation et on laisse faire le bouche à oreille pendant un bon mois, cela permet à l’hôte d’évaluer le tout-venant qu’il mérite, c’est assez pervers. Mais à Paris, rien n’est pire que l’anonymat. Ce n’est pas moi qui vais vous l’apprendre. Comment voulez-vous qu’un salarié de l’enquête discrète s’y retrouve ?

Exact. Premier argument sensé qu’il énonce. C’est la dure loi de la mouvance : sans un réseau solide, même avec du fric, on n’est jamais sûr d’être au bon endroit au bon moment. Le monde de la fête a trop de choses à préserver pour ouvrir grand la porte aux fouille-merde. Paradoxe : un smoking est plus discret qu’un imper mastic. Paradoxe : plus on cherche des tuyaux, moins on vous en donne. Paradoxe : sans étiquette, on est catalogué.

— Il me faut quelqu’un qui fasse partie du décor. Avec vous, je ne pouvais pas mieux tomber. Et vous avez un atout majeur : vous êtes copain avec Jordan.

— C’est faux ! On n’est rien, comparé à ce mec-là. Lui, oui, c’est un vrai pro, il fréquente des endroits qui ne sont pas à notre portée. On est des nuls, un verre de mauvais champagne et on a les yeux qui brillent, on se fait inviter au restaurant et on a l’impression d’avoir décroché le cocotier, on laisse jamais un sou de pourboire, et vous voulez que je vous dise le pire : tous les mois on bidonne des fausses demandes d’emploi pour arnaquer les assedic. C’est pas une preuve, ça ! Votre Jordan, c’est un seigneur, une épée. Il a l’étoffe qu’on n’aura jamais.

Je ne sais pas si c’est Bertrand ou moi qui a dit tout ça. On marque tous les trois un temps.

— Et quand bien même. Vous m’en avez dit plus sur lui que les trois crétins qui m’ont fait perdre tout ce temps.

Il se verse un café, on le regarde faire, résignés. À force de jouer les rats, quelqu’un a fini par nous croire. Et nous piéger. Bertrand arbore subitement un sourire de faux cul, celui qu’il sert aux barmen pour demander moins de glaçons et plus de whisky.

— Bon ! on va s’arranger, il dit. On va trouver un modus vivendi.  On fera pas de vagues sur l’agression qu’on a subi ici, et on vous promet de vous passer un coup de fil si jamais on croise votre gars.

— On va même fouiner un peu et chercher des tuyaux sur lui, j’ajoute.

Avant de répondre, il a sorti une pièce de cinq francs de sa poche et l’a fait tournoyer dans sa main.

— Et ça vous coûtera moins cher qu’une escouade de privés, ricane Bertrand. Gardez vos sous, on s’arrangera.

— Je savais bien qu’on allait s’arranger… heu ! j’ai oublié votre prénom.

— Bertrand.

— Vous choisissez pile ou face, Bertrand ?

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Il faut bien qu’on détermine lequel de vous deux va s’y coller en premier. Autant tirer au sort, ça me semble plus équitable, alors, pile, ou face ?

— …?

— Vous ne vous imaginiez tout de même pas que j’allais vous lâcher tous les deux dans la nature ? Vous me prenez pour quoi ?

Il a fait entrer deux blazers qui attendaient derrière la porte. L’un d’eux avait le visage recouvert d’un pansement.

— J’en garde un pendant quarante-huit heures. Il sera traité comme mon invité, cela va de soi. L’autre peut partir sur le champ. Je lui donne du liquide et un numéro où il pourra laisser un message au cas où il obtiendrait des résultats plus tôt que prévu. Dans le cas contraire, il appellera vendredi matin à 10 heures pour que nous fixions un rendez-vous.

Une gorgée de café.

— C’est là que vous permuterez. L’un passera le relais à l’autre pendant les quarante-huit heures suivantes, et on alternera comme ça le temps qu’il faudra. J’ajoute, pour être clair, qu’Euro-System n’existe pas. Que personne ne me connaît. Qu’il est impossible de remonter jusqu’à moi, ni par le numéro de téléphone que je vous laisse, ni par ce magnifique hôtel particulier dans lequel nous nous trouvons. Que prévenir la police serait inutile et déconseillé. Mais que rien, a priori, ne vous en empêche. Que plus vite j’aurai neutralisé Jordan, plus vite vous serez à l’air libre, tous les deux. Que tout ce que je dis est vrai, mais que je ne dis pas tout. Et pour conclure, que je suis prêt à tout pour retrouver ce garçon. Absolument tout. J’ai fait un trop long chemin pour arrêter maintenant. Alors ? Pile ou face ?


* * *

À force de ne pas vouloir choisir nous sommes devenus grotesques. À force de vouloir le contrer nous nous sommes affaiblis. À force de l’insulter nous l’avons renforcé. Pile ou face ? Gangster ou malade mental ? Bluff ou main gagnante ? La rue ou la prison ? Moi ou l’autre ? Il nous a laissés seuls dans la pièce, par pudeur sans doute. Et là, nous avons vécu un moment atroce auquel rien ne nous préparait. J’ai tout oublié. Tout confondu. Brusquement, Bertrand ne m’est plus apparu comme un ami, mais comme l’autre. L’autre.

— T’as peur ?

— Oui.

— Faut pas. Ça va lui servir.

— J’étouffe.

— Moi aussi.

— Toi ou moi ?

— J’étouffe.

— Tu me laisseras tomber, si tu sors.

— Non. Je ne te laisserai pas tomber.

— Qu’est-ce qu’on en sait ? Moi, peut-être que je te laisserai tomber.

— Moi non, je te jure que non. Je te supplie, si tu veux… Si on m’enferme je crois bien que j’y resterai. Je suis claustro, j’ai envie de gerber.

— Arrête de chialer, tu l’as entendu, ce dingue ? C’est un fou, dans une heure il aura vidé les lieux, impossible de remonter jusqu’à lui. Tu veux qu’on tire à pile ou face ?

— Non. J’ai pas le cœur bien accroché. Je vais vomir. Je ferai tout ce que tu veux.

— Tu me laisseras tomber.

— Jamais. Jamais.

— Tu me fais peur.

— Je te supplie de me croire, qu’est-ce que tu veux ? Je peux me traîner à terre. Tu veux que je le fasse… là, tout de suite…

— Relève-toi.

— … Je suis prêt à tout…

— C’est bien ça qui me fait peur.

3

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Dehors, dans le petit jour désertique. L’heure bleue. J’ai rejoint le trottoir, les jambes lourdes et le poing crispé sur des billets froissés. En les sortant de ma poche, quelques-uns se sont envolés dans la brise et je les ai regardés tomber sur la pelouse. Je n’ai pas pu m’empêcher de les ramasser. J’ai compris que Bertrand me manquait déjà, l’impression d’être bancal, de marcher à gauche en cherchant un contrepoint côté caniveau. Un déséquilibre. D’habitude, entre lui et moi, c’est l’heure de la mauvaise humeur. On fait tous les efforts pour se taire en sachant que le premier crachat de hargne en appellera bien d’autres. Des grognements de malaise, comme des bêtes égarées, chacun devient le bouc émissaire de l’autre et veut lui faire payer son propre désarroi devant le jour à venir, la fatigue et le manque d’abri. On a du reproche plein la bouche, la journée ne peut pas commencer autrement. On s’épie du coin des dents. On guette les faux pas. Pendant l’heure bleue, Bertrand est l’entité que je hais le plus au monde, et je lis dans son regard qu’il aimerait tellement voir ma gueule ouverte sur une arête de trottoir. Alors on cherche un petit coin de silence pour oublier la détresse.

Les taxis sont tous vides, et il y en a plein, il y en a toujours plein pendant l’heure bleue, je n’ai jamais su pourquoi. Je monte dans une Mercedes.

— Où on va ?

Il faut que je fasse quelque chose de ma peau, tout de suite, ou je vais craquer et me mettre à chialer au premier feu rouge. C’est presque trop tard, je sens mes yeux se gonfler.

— Où on va ?

Je ne trouverai pas une once de paix, nulle part, à moins de me descendre une dose de calmants que je n’ai pas. Dès que je serai dans un lit je vais me ronger les ongles et les doigts. Je vais m’efforcer de pleurer un bon coup en pensant que ça me fera du bien, mais ça ne viendra pas. Je sais ce qu’il me faut, un regain de nuit, je dois retrouver tout ce qui m’a mis dans cet état, c’est du poison qu’on tire le remède. Je vais mettre de longues heures avant de me refaire un intérieur.

— Rue de Rome, au Mille et une Nuits. 

Je sais que là-bas on a déjà refusé l’idée que le soleil s’est levé. On le nie. Les lendemains n’existent pas, et l’illusion y est si forte que personne ne se doute qu’à cette heure-ci, le monde roule, déjà, les yeux grands ouverts. Et au dehors, à l’heure du premier café, personne ne peut imaginer qu’une poignée de grands malades du point du jour se sont terrés dans des ornières lumineuses. Il n’y en a guère que trois ou quatre, dans Paris. Des clubs fermés à tout ce qui est ouvrable. L’amicale des écorchés du quotidien. Ceux qui, s’ils étaient vraiment paumés, seraient déjà quelque chose. Des retiens-la-nuit qui ont mal compris la chanson, ou trop bien.

L’enseigne du 1001  est éteinte. Le chauffeur s’énerve quand je lui tends le billet de cinq cents francs mais finit par trouver la monnaie. Le trafic a repris le dessus, des gens passent dans la rue et les échoppes lèvent leur rideau de fer. Il faut faire vite, ou je vais me rendre compte du subterfuge. La porte est entrebâillée, j’entends le bruit d’un aspirateur dans la grande salle du fond, celle avec le bar et la piste de danse. Je m’arrête un instant devant la caisse vide, puis dans le petit hall en moquette rouge, et contourne la colonne en mosaïque dorée. Je ralentis. Est-ce que c’est vraiment comme ça, Byzance ? Manquent plus que les senteurs de l’Orient et les femmes au ventre ondoyant. Mille et une nuits, c’est ce que durera cette boîte, ensuite on la casse pour en faire des bureaux. Trois ans de sursis, pour Bertrand et moi. C’est ce que dit le videur, Jean-Marc. Notre pote. Le seul qui ne nous demande pas si on a de l’argent pour entrer. Le seul qui nous donne ses tickets de consommation, parce qu’il ne boit pas. C’est notre Q.G., notre havre, la dernière sortie avant le trottoir. C’est ici qu’on vient se reposer, ou dormir, avec des lunettes noires sur le nez, statufiés, assis sur les banquettes, en attendant le premier métro. Tout le monde pense que nous sommes des poseurs. Quand, en fait, on dort comme des nouveau-nés. À gauche, l’escalier qui descend vers le petit bar. Un ronronnement de blues. Parce que le rock déplace trop d’énergie à une heure pareille. Ils sont là, ça vit. La lumière des spots remplace l’autre, et les éclats de voix rocailleux, le silence du dehors.

— Toinan !

C’est Jean-Marc, entouré d’un black en casquette et d’un élégant jeune gars au costume croisé prince de Galles. Étienne est là aussi, voûté dans l’attitude caractéristique du pochard qui cherche une parole d’espoir dans le fond de son verre. J’écarte deux ou trois veilleurs éméchés, serre la main de Jean-Marc et des deux autres.

— Où t’as mis Tramber ?

Jean-Marc est le seul qui se serve encore du verlan pour les noms propres, et Mister Laurence n’apprécie pas toujours quand on l’appelle Tramber. De toute façon, devant Jean-Marc, on la boucle. D’abord parce qu’on l’aime bien. Ensuite parce qu’il nous aime bien et qu’il nous trouve toujours un endroit où errer. Mais aussi parce qu’il pèse cent-vingt kilos, qu’il est à demi asiatique, et que je ne me vois pas inculquer les bonnes manières à un lutteur de sumo. J’ai toujours voulu avoir une photo de lui dans mon portefeuille, juste histoire de la montrer à d’éventuels agresseurs. Le seul type capable de haranguer une troupe de punks éméchés en disant : « Tous en rang, et je veux voir qu’une seule crête ! » Il suffit qu’il soit là, pas loin, et sa présence nous berce.

— T’as eu des mots avec ta moitié ? il insiste.

Je n’ai pas envie d’en parler devant les deux autres. Il comprend et me prend par le coude pour me conduire derrière le petit comptoir.

— Mescal ?

Sans attendre de réponse, il me verse l’équivalent d’un verre à cognac. Je crois bien que Jean-Marc n’a jamais bu une goutte d’alcool de sa vie, même pour essayer. Mais il n’a jamais fait de prosélytisme en la matière.

— Si je te racontais la nuit que je viens de passer, mon pote…

— Te fatigue pas, je vois l’embrouille. Tramber s’est ramassé une petite qui l’a invité à pieuter. T’as pas réussi à en faire autant et t’es furax.

— Tu peux demander à tes deux potes de changer de table ? Faut que je vous dise des trucs, à Étienne et toi.

— Il est pas en état. Ça fait deux heures qu’il tète.

Il envoie quelques signes explicites à ses deux copains qui se lèvent sans en rajouter.


* * *

J’ai tout mis sur la table en ponctuant le récit de doses de mescal et de cigarettes névrotiques. Ils ont déjà croisé Jordan, Jean-Marc l’a vu au 1001  avant de partir en vacances, et Étienne au Harry’s bar  il y a une quinzaine de jours. Au début, ils ont cru à une farce, que Bertrand allait sortir de derrière un rideau rouge. Et puis, sûrement à cause du mescal, je n’ai plus rien entendu, ni leurs questions ni leurs silences, ni le blues, ni même la voix plus très fraîche de Bertrand quand il m’a dit qu’il avait peur que je l’oublie. Si, j’ai perçu quelque chose d’incongru. L’étrange intérêt d’Étienne pour toute cette histoire. Ni de la curiosité, ni du voyeurisme mais une sorte de fascination qui l’a peu à peu fait revenir à lui. Il m’a donné rendez-vous pour le soir même au Harry’s.  En précisant qu’appeler la police était la dernière des choses à faire. Il a insisté plusieurs fois sur ce point avec un argumentaire chaque fois différent. Jean-Marc semblait d’accord, par simple réflexe anti-flic, autant se débrouiller entre nous pendant deux nuits, a-t-il dit. J’ai eu le sentiment qu’il prenait ça comme une gageure, une chasse à l’homme un peu rigolote, mais personne n’avait envie de rigoler. Il m’a promis de contacter ses collègues, les physionomistes, pour battre le rappel.

À la suite de quoi, vers midi, je suis sorti de là avec un parpaing chauffé à blanc dans la tête, abruti d’alcool et de fatigue. Jean-Marc s’est proposé de me déposer au point de chute habituel. Notre hôtel du matin, à Bertrand et moi. Le seul endroit qu’on connaisse pour se refaire une santé, se laver des miasmes de la nuit et se pomponner pour celle à venir. Et malgré un investissement de départ, on ne peut pas trouver meilleure formule.

Il m’a largué dans une boîte à muscle vers la place d’Italie, un palais de la forme, une usine à pseudo bien-être qui se targue de transformer le citadin avachi en Rambo 2000. Ça ouvre à sept heures du matin et ça coûte mille cinq cents francs par an si, comme Bertrand et moi, on se débrouille pour profiter du tarif comité d’entreprise. Inutile de dire que nous faisons des locaux une utilisation détournée. Pendant que des bureaucrates mal taillés et des secrétaires folles de leurs corps s’évertuent à soulever de la fonte et lever la jambe, nous les regardons faire, affalés dans les transats de la piscine. Je n’ai rien connu de plus roboratif qu’un plongeon dans l’eau claire après une nuit d’agapes. Puis on s’endort comme des souches jusqu’en début d’après-midi, et même les chocs plombés des machines à triceps n’arrivent pas à nous réveiller. Ensuite, entre deux bâillements, on se plonge dans le jacuzzi chaud et mousseux en attendant le réveil. Des habitués, des moniteurs nous disent bonjour. Au début ils n’ont pas vraiment compris ce qu’on foutait là. Et comme partout ailleurs, à la longue, ils se sont habitués à nos gueules et ne font plus attention à nous. Après la sieste nous allons prendre une douche, on se rase, et on ressort sur les coups de quatre heures. Vive Paris.

J’entre dans le fit club. La petite rousse ne me demande plus de présenter ma carte. Je passe rapidement dans la salle de musculation où des gens de tous âges s’échinent sur des agrès — le petit coup de tonus avant de retourner gratter — et se contemplent dans les miroirs pour y traquer la moindre courbe qui aurait jailli ou disparu par miracle. J’en vois un travailler les abdos en lançant des gerbes de sueur autour de lui. Toutes ces pénitences barbares m’échappent, mais à force de côtoyer ces apprentis athlètes, je ne peux m’empêcher de me regarder dans la glace, astreint à la comparaison, et n’y voir qu’une espèce de squelette imbibé de l’intérieur, au souffle raccourci par le tabac, la colonne vertébrale voûtée par le manque de discipline, et des bras maigrelets tout juste assez forts pour soulever une coupe de champagne. Je suis l’antithèse de ce qu’on prône ici.

Parcours habituel, maillot de bain dans le vestiaire, ascension vers la piscine. Plongeon.

Je me laisse couler à pic, comme un poids mort. Et m’allonge à plat ventre sur le carrelage du fond. Si je n’y prenais garde, je me laisserais happer par le sommeil.


* * *

« SANK ROU DOE NOO. » C’est ce qu’on lit sur le néon, avant de passer les portes battantes du Harry’s bar . Je me souviens de ma dernière visite. Je ne sais plus ce que Bertrand faisait ce soir-là, sans doute m’avait-il lâché pour suivre une fille, et j’ai échoué sur un tabouret avec un bourbon sous les yeux, que j’ai siroté à l’américaine. J’ai demandé à un serveur de m’expliquer la formule cabalistique qui vous accueille à l’entrée. Sourire blasé de celui qui a répondu cent fois à la question.

— Quelle adresse donnerait un américain à un taxi pour venir chez nous ?

— Le 5 rue Daunou ?

— Exactement.

— Sank rou doe noo ?

— Bravo. Qu’est-ce que je vous sers ?

Et l’instant suivant est devenu new-yorkais, ma soudaine et agréable solitude, mon verre épais et lourd, rempli d’un liquide épais et lourd, mon regard perdu dans les rangées de bouteilles, face à un serveur en veste blanche à qui on a envie de dire : « Le même, Jimmy. »

Un pan de mur tapissé de billets, un autre de fanions d’équipes de football américain, des diplômes, des photos, des coupures de journaux. La moyenne d’âge aux alentours de quarante. Pour une fois j’ai l’impression d’être au milieu d’adultes. Malgré le brouhaha, une étrange qualité de silence. Quand je pense que les Américains ont annexé l’Europe, que leur manque de culture est devenu le nôtre, qu’ils nous ont fourgué tout leur bric-à-brac absurde, leurs fringues, leur cholestérol, leurs images, leur musique et leurs rêves. Mais tout en oubliant l’essentiel. Le bar.

Pas question de se laisser embobiner par l’oncle Sam pour tous les irréductibles du ballon de rouge et du zinc des tabacs, les adorateurs de l’apéro, les joyeux imprécateurs du pastaga, ceux qui ont décroché le cocotier quand survient l’inespérée tournée du patron. Les Français ont inventé le café mais ils ne sauront jamais ce qu’est un bar et comment on y boit.

Le bar new-yorkais, c’est le tabouret haut perché avec vue sur ce bas monde, et d’où il vaut mieux ne plus descendre. C’est le barman qui sait ne rien voir, celui qui ne déchire pas nerveusement les tickets du tiroir-caisse en attendant le pourboire, mais qui vous offre le quatrième si on se sort bien des précédents, celui qui a compris que plus on offre plus on commande, celui qui ne cherche pas à gagner en glaçons ce qu’il perd en alcool, celui qui sait dire aux turbulents : « je vous l’offre mais c’est le dernier », celui qui vous propose de le suivre chez un collègue dès qu’il aura fermé.

Le bar new-yorkais, c’est le cadre supérieur qui ne croit plus aux charmes du zapping, le chauffeur de taxi qui se repose des dingues en déroute, les femmes de quarante ans qui n’ont ni sexe ni âge, et tout ce beau monde s’effleure les coudes sans faire d’histoires, sans chercher à vendre son malaise, parce qu’après tout : chacun le sien.

Le bar new-yorkais, c’est un distributeur de clopes, des verres qui se laissent peloter sans qu’on puisse les renverser comme ça, un comptoir en bois lisse où peuvent se réconcilier deux équipes de base-ball en enfilade. C’est cette barre en métal qui vous cale du tangage, c’est le billet de vingt dollars qu’on pose devant soi et qui disparaît dès qu’on l’a éclusé. Dans un bar new-yorkais, personne ne vous encourage à entrer, personne ne vous montre la porte. Dans un bar new-yorkais on ne racle pas le fond de ses poches dans l’espoir d’un sursis.

Les bistrotiers parisiens ne comprendront jamais. Étienne est déjà là, seul, et feuillette un journal dans la pose dégingandée du teenager au macdo.  Il en a tout l’attirail : les baskets, le jean et le blouson. Je ne l’ai jamais vu autrement, même dans les soirées selects, tenue correcte exigée. Cinquante piges et un mystère. Impossible de savoir s’il comprend un traître mot au Financial Times,  s’il a des actions dans la bauxite chilienne ou s’il n’a trouvé que ça pour soigner son ennui. Dès qu’il me voit il froisse nerveusement son canard et le fout en l’air à l’autre bout du bar. Excité.

— C’était des blagues, le coup de ce matin, hein ? Je pense qu’à ça depuis le réveil… C’était des conneries, hein ?

L’endroit ressemble au souvenir que j’en ai. Moquette rouge par terre, atmosphère brune, soft, ambrée couleur bourbon, ce n’est pas New York, ça ressemblerait plutôt à un bar de grand hôtel, on cherche le piano d’ambiance. Soixante balles la consommation ; j’ai encore le réflexe de l’indignation. J’oublie que depuis cette nuit je ne dois plus être préoccupé par la question pécuniaire. Désormais, quand je plonge la main dans le fond d’une poche, au lieu de tomber dans une béance, je ne trouve plus rien qu’un paquet de billets bien gras condamné à être dilapidé pour les besoins du vice. Et rien d’autre.

— Je t’en offre un ? dis-je.

Là, il s’écroule de surprise, la tête contre le rebord du comptoir.

— Pardon ? Répète ça ! Tu vas me rincer ? Toi ?

Pour toute réponse je sors les biftons, en déroule un, hèle le serveur.

— C’était pas des conneries, alors… Deux Jack Daniel’s sans glace.

Le gars en veste blanche nous les sert avec un verre d’eau glacée, comme là-bas. Étienne n’en peut plus, il boit, les bras frémissants, et pas à cause de l’alcool, ni du paquet de fric. Ce qui m’est tombé sur le coin de la gueule tôt ce matin provoque chez lui un sentiment très lointain de la compassion. Comme s’il n’avait pas été contre l’idée que ça tombe sur la sienne. Va comprendre comment il fonctionne… Va savoir ce qu’il a vécu, il y a longtemps, avant de retomber en adolescence.

— T’as aucune idée d’où ils ont pu fourrer Mister Laurence ?

— Même si je savais, ça ne servirait à rien. Le bonhomme qu’on a vu cette nuit est un dangereux. Pire que ce fou en veste jaune qu’on regardait danser dans son pantalon de cycliste, au Palace. 

— Si c’est pire que le fou en veste jaune, c’est grave.

— Si t’avais vu les yeux de ce dingue. Quand un mec a ça dans l’œil, on imagine une O.P.A., un siège, des bombes, et attendre qu’il se suicide dans son bunker. Pour ça t’as raison, je ne me vois pas raconter l’entrevue à un flic. Moi, chômeur, en train de m’attaquer à une multinationale qui n’existe pas.

Temps mort, où j’ai allumé une clope, toisé un vieux couple chic qui se tient par la main. Un touriste entre, et se fait refouler immédiatement, en anglais, parce qu’il est en short. J’ai eu un petit pincement au cœur en imaginant la réaction de Bertrand à la place du touriste : à mille contre un, il aurait enlevé le short et se serait installé au bar en slip.

— Ils ont Bertrand. J’ai quarante-huit heures. Ensuite on inverse les punitions. Son Jordan, il doit pas être bien dur à pister, j’ai qu’à téléphoner à tous nos rabatteurs, les traînards, rien qu’entre Jean-Marc, toi et moi, on peut en toucher la moitié, en deux soirs.

En disant ça j’ai senti le top chrono s’enclencher ; moins trente-six heures avant de me livrer comme un paquet aux bons soins de mes séquestreurs. Notre Paris n’est pas si grand, il se résume en quinze ou vingt points clés, la plupart dans trois ou quatre quartiers bien précis. C’est le Paris de Jordan qui reste un mystère, je connais déjà quelques carrefours où l’on peut se croiser passé minuit, mais les autres ? Avec mes soirées de grappillage, mes vernissages et mes boîtes à la mode, je ne suis qu’un amateur n’ayant aucune idée de ce qu’est le vrai luxe et la vraie fête. Jordan peut avoir des habitudes partout, dans des cercles chics que je ne connais pas, des lieux occultes de l’Argentry Internationale, des clubs où l’on se fait parrainer par des émirs, des endroits surtout pas publics dont même les fêtards impénitents n’ont jamais entendu parler, je peux imaginer n’importe quoi : des boîtes à partouze, une secte des adorateurs du Bloody Mary, des fêtes en charter avec aller-retour aux Bahamas. Ça existe.

Des gens arrivent, s’installent au comptoir. Étienne me dit qu’il faut se dépêcher avant que le serveur ne soit trop occupé pour bavarder. Celui qui nous importe cesse d’agiter un shaker, en verse le liquide couleur pisse aigre dans un verre, et les dernières gouttes viennent humecter la bague de sel qui entoure les bords. Margarita. Tequila, jus de citron, sel, et brûlure d’estomac si on en boit deux de suite. Trois, et on se dit que l’ulcère s’est enfin décidé à percer. Étienne lui fait signe.

— Dites, c’est bien vous, le spécialiste du Bloody Mary ?

Pas le temps d’une seconde phrase, banzaï, une pirouette de shaker, une talonnade dans le frigo, fioles qui valdinguent et double salto du jus de tomate avec délestage en vol dans un verre triangulaire. Étienne a beau secouer la main, la chose est déjà sous ses yeux.

— J’ai pas vu passer la vodka, dis-je.

Il goûte et repose le verre avec une petite grimace.

— Y en a.

Le serveur, un petit bonhomme à la moustache autoritaire, attend ma réaction. Si ce gars nous parle de Jordan comme il prépare les cocktails, va falloir prendre des notes. Je goûte, plus pour engager la conversation.

— Excellent… C’est pas celui qu’on trouve à la buvette.

— Vous plaisantez ? Ce cocktail a été inventé ici, peut-être là où vous êtes assis, en 1921. Worcester sauce, sel, poivre, tabasco, vodka, tomate, et jus de citron, indispensable, pour que le piquant vienne après l’aigre.

Dommage que je n’aime pas ça. Mais je comprends mieux pourquoi Jordan est un habitué. Étienne repart à la charge, lui retient le bras, parle lentement, je n’entends rien mais suppose un rapide descriptif de notre gars. Le loufiat fait semblant de chercher une seconde, secoue la tête et plonge les mains sous un robinet.

— Qu’est-ce que je fais ? J’insiste ?

— Tu parles… Un zombie qui boit du Bloody Mary et qui donne des leçons de shaker à un spécialiste, ou on ne connaît que lui, ou on ne l’a jamais vu. Dis, Étienne… tu sais manier les grosses coupures, les faire renifler de loin avec l’air de dire « on peut s’arranger, gourmand » ? Parce que moi, j’ai jamais fait ça et j’ai peur de passer pour un con.

Je sors cinq cents balles de ma poche. C’est là que, contre toute attente, Étienne, le plus sérieusement du monde, me prend le billet au niveau des tabourets, et me dit :

— Ça je sais faire.

Il pose le billet sur le comptoir avec le bout des doigts dessus, rappelle le gars. Qui ne voit que le coin écorné du Pascal.

— Jordan dit que vous faites les meilleurs Bloody Mary de Paris.

Il hésite, tergiverse une seconde et rafraîchit une coupe de champagne en y faisant tournoyer des glaçons.

— Votre gars est venu me tester, un soir. Il avait vu ma photo dans un magazine où j’expliquais ma méthode. Il a goûté sans broncher. Et depuis, il revient. C’est un habitué sans habitudes. Des fois à l’ouverture, des fois tard, il n’a pas de règle.

— Toujours seul ?

— La plupart du temps. Une fois je l’ai vu avec une dame. Je m’en souviens parce que je me suis fait la réflexion qu’ils étaient bien assortis, tous les deux, question allure générale. Un beau couple. Surtout elle.

— Belle ?

— Oui. On aimerait dire autre chose, mais à part « belle », je vois pas. Faut dire qu’elle avait un genre. Ah çà !

— Un genre ?

— Bah… oui… Je sais pas comment dire… un genre…

— Le genre qui croise et qui décroise ? je demande.

— … Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Le genre pute, quoi.

Le gars se redresse en haussant les épaules, Étienne lui laisse le billet puis donne un coup de pied dans mon tabouret.

— Gardez la monnaie.

Le serveur part encaisser.

— Tu te fous de ma gueule ou quoi ? Y avait qu’à le laisser venir tout doux, imbécile. Envoie un autre bifton.

Plié en quatre, entre deux doigts, en direction du gars. Qui s’approche doucement, malgré tout.

— On avait oublié le pourboire. Cette fille, elle avait un prénom ?

— Non. Mais pour répondre à votre copain, elle n’avait pas du tout l’air d’une pute.

— Il a déjà payé par chèque ? Carte bleue ?

— Que du liquide. On ne prend pas la carte bleue.

— O.K. ! On vous remercie, dit-il en faisant glisser le billet dans sa main.

Je me suis levé en léchant les dernières gouttes de bourbon, et j’ai passé la porte western, sans Étienne, qui parlait encore au type avant de me rejoindre dehors.

— Qu’est-ce que tu lui as dit ?

— Le principal. Qu’on avait encore des pourboires dans le genre s’il avait la bonne idée de nous appeler en voyant radiner Jordan.

— Mais nous appeler où ?

— Devine, banane. Au 1001 Nuits , et Jean-Marc saura bien se démerder pour faire suivre. Sur ce, je me casse, on se partage le territoire, je file vers la rue Fontaine, toi tu fais ce que tu veux, j’appellerai Je


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an-Marc vers deux heures, fais-en autant si t’as quelque chose.

J’ai envie de lui demander où il a appris tout ce sketch. Mais ce n’est pas encore le bon soir. Avant de me planter là, il tend la main, bien plate, paume en l’air. J’hésite à comprendre.

— Trois, dit-il en remontant le col de son blouson.

En laissant échapper un soupir, je sors trois billets de cinq cents balles. C’est dans le besoin qu’on reconnaît ses potes.


* * *

Moi, je descends la rue Réaumur pour rejoindre les Halles. Et Bertrand, il est où ? Par habitude, j’ai pensé à notre boîte aux lettres, place des Vosges. J’avais inventé ce truc au cas où on se perdrait au hasard de nos dérives personnelles. N’ayant ni l’un ni l’autre aucun vrai point de ralliement dans Paris, on se laissait des billets au creux d’un panneau de sens interdit, du type : « café de la mairie, 17 heures, jeudi ». Un système efficace jusqu’à ce qu’on connaisse Jean-Marc et le 1001. 

Mais ce soir, tout ceci est de l’ordre de la nostalgie. Déjà. Je ne peux pas m’empêcher de me faire le film : une séquestration humide. Bertrand reçoit un coup de botte chaque fois qu’il insulte un geôlier. Il dispute un croûton de pain à un rat qui a une meilleure liberté de mouvement. Pourtant, la seule chose dont je sois sûr à propos du séquestreur, c’est qu’il n’a pas menti une seule fois la nuit dernière. Tout ce que je dis est vrai mais je ne dis pas tout. 

Les Halles. Jean-Marc a passé quelques coups de fil à ses collègues, les physionomistes. L’un d’entre eux a remis Jordan tout de suite. J’ai quand même une chance dans mon malheur, j’aurais pu pister un petit châtain buvant de la bière dans un verre à bière, en portant le récipient à ses lèvres, et en l’inclinant afin d’en avaler quelques gorgées. Autre chance, j’ai un contact sérieux avec les physionomistes. Qu’est-ce qu’on peut rêver de mieux ?

J’aime bien ces gars-là, je les préfère aux videurs. Le physionomiste n’a pas à faire le gros dos ni à fréquenter les dojos. Le physionomiste est payé pour son regard, son flair et sa mémoire. C’est lui qui détermine les quotas d’entrée et crée ainsi l’étiquette de la boîte. Il fait le tri dans les classes sociales, les ethnies, les célibataires, et les quatre ou cinq sexes qui font le genre humain. Il pourra aussi bien laisser un cadre à la porte, malgré son pognon, mais faire entrer un zigoto avec une superbe fille à son bras. Il va admettre trois blacks sans le sou et laisser dehors un acteur qui monte si celui-ci a la fâcheuse habitude de se poudrer dans les toilettes. Il a mémorisé toutes les silhouettes qui sont à l’intérieur et toutes celles qui sont interdites de séjour. Un soir, Jean-Marc a essayé de m’expliquer le cocktail idéal : 40 % de gens qui consomment régulièrement, 10 % de filles qui arrivent en bande, 20 % de toutes les ethnies possibles, 10 % de danseuses et danseurs acharnés, 10 % de têtes connues, et parmi elles, la jet-set, mais aussi les noctambules patentés, les traînards comme nous, parce qu’ils font partie du décor. Et 10 % d’inclassables. Il y en a. Bertrand et moi, au début, on est souvent restés sur le pas de la porte en criant à l’injustice et à l’arbitraire. Deux célibataires qui fouillent leurs fonds de poches, c’est tout ce qu’il faut virer sur le champ. L’entrée en boîte peut tenir du privilège, de la loterie, mais rarement de la compassion du physionomiste.

Au cœur des Halles, pas loin du Forum, la rue des Lombards. Autant commencer par celle-là, vu qu’il y a une demi-douzaine d’endroits où l’on sert des Bloody Mary. À commencer par le Banana  où Grosjacot est serveur. On avait fait sa connaissance le soir d’une fête où un magazine de mode avait loué l’endroit pour lancer le numéro 0. Au rez-de-chaussée, un restaurant, des photos d’Elvis et de Robert Mitchum, des cheese-burgers à la carte, des onions rings, et toutes ces tex-mexicaneries, tapas cent balles, qui font semblant de ne plus être des plats de pauvres. En bas, du rock. C’est le son des p’tits gars qui répètent I can’t get no  dans leur garage en attendant de signer un label. J’aperçois Grosjacot, les bras chargés de tacos et de chips au maïs qui menacent de lui échapper quand il me voit.

— Tu tombes bien, j’suis dans la merde, Antoine…

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

— J’en peux plus, j’suis à la recherche d’un mec blafard qui boit du Bloody Mary.

— Laisse tomber, je sais que Jean-Marc t’a appelé ce matin. T’as de l’humour, Grosjacot, c’est ce qui te sauve.

— Grosjacot est mort, à force de servir de la bouffe grasse sans air conditionné, il a maigri de dix kilos, Grosjacot. Appelez-moi Joe Gracos.

— Jordan, tu connais ?

— Non. Mais si t’as faim, je peux te servir un chili qu’un client a pas terminé. C’est gratuit. T’aimes bien les trucs gratuits. Y’a même de quoi partager avec Mister Laurence.

— J’ai pas le temps d’écouter tes conneries.

Un vieux rock nous parvient d’outre-tombe, de la cave, les mômes s’essayent à un morceau des Stones en faisant rapidement l’impasse sur le solo de guitare.

— J’en ai parlé à un pote du Magnétic , au 4 de la rue, Jean-Marc a confirmé. Va faire un tour. Demande Benoît. Je te garde les haricots sous le coude, je peux même te faire un doggy-bag pour la route.

Au Magnétic , le dénommé Benoît n’est pas encore arrivé. Je file au Baiser Salé , où je ne connais personne, où personne ne connaît Jordan. Le Pil’s Tavern , rien que de la bière et des tables en bois, je n’ai rien osé demander, Jordan ne doit même pas soupçonner l’existence d’un tel agglomérat de tatouages et de Guinness. Trois ou quatre cocktail bars en enfilade, tous sans saveur et sans style, sans imagination et sans succès. C’est là où l’on emmène un premier rendez-vous, persuadé que les filles n’aiment que les cocktails de fruits et que les voyous détestent ça. Ensuite j’ai jeté un œil sur deux ou trois restaurants, au Front Page , au Mother’s Earth , au Pacific Palissades.  C’est au troisième que j’ai réalisé à quel point je faisais fausse route, que Jordan avait bien autre chose à foutre qu’à chercher à se nourrir, et que la base de mon sablier commençait à s’alourdir. Pour faire un break, j’ai bu, au Magnétic , en attendant Benoît. Un jeune saxo de trente berges qui jam avec deux potes, trois fois par semaine. Bertrand et moi, on ne court pas après le jazz. Les morceaux sont interminables, les verres coûtent cher, on voit peu de filles, et on sent en général une espèce de religiosité qui me pèse un peu. J’ai attendu la fin du set, au moment où il faisait la quête avec sa panière en osier au milieu des clients. Pas besoin de détailler Jordan longtemps.

— Il m’a laissé un souvenir extrêmement net. Vous voulez voir ?

Il a fait glisser le col de son tee-shirt jusqu’à l’épaule. Une cicatrice presque effacée, mais où l’ovale des mâchoires se dessinait encore. J’ai effleuré, du bout des doigts. Car voir ne me suffisait pas.

— Il a eu la clavicule, mais je crois bien que cette ordure visait la carotide. Il était avec une gonzesse, le genre poufiasse blasée qui fait la gueule, le genre qu’a tout vu à trente balais et qui pense que le monde n’est qu’un ramassis de merde dont tu fais forcément partie.

— Belle fille ?

— Vulgaire. Elle avait tout l’attirail, le tailleur noir, le porte-jarretelles qu’on repère sous la fente de la jupe, les talons aiguilles, le maquillage, tout. Une caricature de femme fatale, en gros. Ça tenait plus de la panoplie qu’autre chose. Et son jaloux avait l’air d’aimer ça. Des pervers bas de gamme. Cet enfoiré a vidé son Bloody Mary dans mon biniou, un Selmer t’imagines ? Je lui retourne une baffe, et c’est là qu’il a voulu m’arracher la gorge avec ses dents. Si t’as la chance de retrouver ce cinglé, tu te mets une minerve, tu commences à lui casser la gueule et j’arrive vers la fin pour l’achever à coups de santiag.

— On peut savoir pourquoi il vous a agressé ?

— Bah ! une connerie, comme d’habitude. Je passais avec mon panier, la fille lui embrassait la main, une honte, et j’ai ricané.

— Et c’est là qu’il vous a mordu ?

— Non, il a mis un billet de cent balles dans le panier en disant qu’il en rajouterait un de mieux si j’arrêtais de faire du bruit en soufflant dans mon tuyau. J’ai dit que des réflexions comme ça il pouvait les garder pour sa radasse. Et ça a merdé juste après.

Le patron l’a appelé pour le second set, il a juste eu le temps de me raconter la fin de sa morsure, la tétanie générale, son épaule qui pisse le sang, et Jordan qui part avec la fille sans qu’aucun individu présent ne s’avise de le retenir.

En sortant, je me suis passé la main dans le cou. Minuit et demi. La rue des Lombards turbine à fond, avec les prototypes bien définis des zonards de tous bords, les marqués, les griffés, les relookés. Je croise le modèle courant, la trentaine, tee-shirt et jean noir, avec quelques variantes, anneau discret à l’oreille ou queue de rat derrière la nuque, blouson Perfecto, boots en cuir patiné. Ceux qui s’embrassent en pure amitié virile et s’entrechoquent les lunettes noires. J’ai l’impression qu’ils sont des milliers comme ça, sévissant dans tous les secteurs, c’est le gros de la troupe, l’anonyme de base, couleur nuit d’été. Je n’ai que vingt-cinq ans mais j’arrive pourtant à passer en revue tout l’historique d’un des mythes vestimentaires de cette jeunesse fin de siècle : le sacro-saint blouson Perfecto. Noir, épais, clouté, zippé en diagonale. Et ça me fait de la peine de voir ce qu’il est devenu. Elle est loin l’époque où le blouson noir était synonyme de voyou, où les motards faisaient peur, où l’on divorçait du corps social rien qu’en osant porter l’écorce squameuse du rebelle. Aujourd’hui c’est le tout-venant, même pas nostalgique, qui se l’offre et se l’exhibe, persuadé de faire partie de l’autre bord. Bientôt les douairières du XVIe, bientôt le modèle Dior. Même les vrais durs hésitent à les taxer dans le métro, quand c’est eux qu’on a bel et bien dépossédés de leur dernier oripeau.

Il y a bien quelques polos pastel à cette terrasse de pizzeria, à l’angle. Il faut bien se persuader que c’est l’été, même la nuit, quitte à frissonner des bras. Mister Laurence n’aime pas que j’épingle les gens sur leur tenue, que je catégorise, que je catalogue. N’empêche qu’un soir on s’est bel et bien fait traiter de « New-wave cools tendance Blake et Mortimer » dans une fête de couturier branché.

Mister Laurence n’existe plus puisqu’il est hors de ma vue. Comment va-t-il se débrouiller, lui, dehors, à ma place, avec du fric en poche et l’épée de Damoclès au-dessus de ma tête. Je me fais beaucoup plus confiance qu’à lui pour jouer les fouineurs. Lui, c’est un roublard, un faiseur, un grandiloquent, le mec qu’est pas né le bon siècle, il aurait été un formidable marquis libertin qui pérore aux festins des pavillons de chasse. Une espèce de Chateaubriand pénétré de nostalgie au bord d’une falaise, avec une brise lui rabattant les cheveux sur les yeux. Ou même un thermidorien qui réclamerait des têtes comme on commande à boire. Et c’est bien ce sens inné de l’esbroufe qui nous sauve la mise et nous ouvre parfois les portes. Mais le sens pratique, l’intuition, le réflexe analytique : zéro. Nul. Il est incapable de faire le rapprochement entre un pansement et un mouchoir, un tueur à gages et un étui à violon, une plaque d’eczéma et une huître un mois sans R. Sans parler du pire : sa faculté d’oublier sur-le-champ ce qu’on lui explique. Pour ça, je le hais. Combien de soirées ratées pour avoir oublié ce qu’il a noté dans le carnet, et oublié le carnet, et oublié l’endroit où il l’a laissé.

« J’ai une mémoire de brocante », il aime à dire.

— Alors, ce chili, tu le veux ou pas ?

Grosjacot, essoufflé, qui m’a sûrement pisté dans tout le coin. Au point où j’en suis, autant avaler quelque chose pour me lester l’estomac. Qui sait encore ce que la nuit me réserve de clopes à jeun et d’alcool aigre.

— Tu crois quand même pas que je me suis piqué une suée pour te servir la bouffe ? Jean-Marc a laissé un message, il a entendu parler de ton gars comme quoi il traînait dans un rade de la rue Tiquetonne. À pinces, t’y es en dix minutes. C’est le H.L.M.

— J’imagine, y en a pas d’autres. Comment il a su ça ?

— Un client du 1001  qui vient de lui dire. Sympa, le chinois, de penser à toi.

Je savais bien que le Paris des licences IV n’avait pas de secret pour moi. Je commence à me demander si le vieux fou qui tient Bertrand sous clé n’avait pas raison de miser sur un paumé dans mon genre. Rue Tiquetonne, un jet de pierre, remonter les Halles par la rue Saint-Denis et tourner à Réaumur. Je plante là Grosjacot et file droit devant, je bouscule un mec qui m’engueule et traverse un parterre de clodos, place des Saints-Innocents. L’un d’eux s’amuse avec un gros rat, un vrai, vivant, qui tente de sortir d’un verre vide MacDonald en carton. Malgré la furia, je ne peux m’empêcher de penser, en les croisant, à mon devenir. Je traverse la rue Turbigo, à droite j’entrevois au loin la foule qui tente de rentrer aux Bains-Douches.  Il faudra que j’y passe aussi, j’aurais dû y penser plus tôt. Au lieu de traîner en attendant le saxo, j’aurais pu me souvenir qu’on y connaît Jordan, c’est même la seule bonne chose que m’ait rapportée ce mec. Pas le temps. Je fonce rue Tiquetonne, le H.L.M. a une enseigne en carton-pâte qui clignote comme à la foire du Trône. À l’intérieur, un bordel d’individus, tous mâles, hormis une ou deux putes qui font un break et deux punkettes hilares, un nuage de fumée qui pique les yeux, un comptoir en cuivre, des centaines d’affiches collées aux murs et au plafond, indiscernables dans l’anarchie des strates et des époques. Du papier alu qui cache la crasse ou qui fait joli, au choix. Bien à l’aplomb au-dessus du bar, un détail annonce la couleur sur le style du rade : une grosse pendule où la moitié des chiffres du cadran a été grattée. On ne lit que les heures qui vont de huit à deux. Le reste n’existe pas.

Dans un coin, un gros mec s’envoie un pied de porc sans sauce ni légumes. Je veux bien retourner à l’A.N.P.E. dès demain matin si on me dit que Jordan a fréquenté l’endroit. On m’indique le taulier, un gars étonnamment jeune. Mais déjà bien aguerri, il porte une casquette américaine, la visière rabattue sur la nuque, et un tee-shirt où on lit : « scusate la faccia  ». Il sort une piste de 421, son bull-terrier blanc s’agrippe au rebord de l’évier pour boire au robinet. Je commande un demi. Il est en train de s’engueuler avec son partenaire de dés, et j’ai l’impression que tout le monde en profite. À la réflexion, en jetant un œil alentour, tout le monde s’en fout, personne ne les écoute, hormis moi. Le taulier me sert en parlant à son pote.

— Chronopost… tu te fous de ma gueule ? Je viens à peine de terminer le paquet, j’ai pas eu le temps d’y penser avant…

— Ça peut attendre demain…

— Mais c’est ce soir, son anniversaire… T’as qu’à y aller, Pierrot… dit le patron en se marrant.

— Et quoi encore ?… Y a ma zessgon qu’arrive… Demande à Kiki, tu lui files cinquante balles et il te fait le facteur…

Je sors un Pascal pour payer.

— T’as pas plus petit ?

— Non.

— À cette heure-là j’ai plus de monnaie, alors ou t’en bois trente ou tu raques la prochaine fois.

Je laisse la question du pourboire en suspens. Étienne a raison, c’est tout un art de graisser une patte sans risquer de la recevoir sur le coin de la gueule. Mais je ne sais pas attendre non plus, je ne sais pas me fondre dans le cadre, patiemment, façon caméléon. Sans reprendre mon souffle, je lui décris Jordan. Il réfléchit un moment, ôte sa casquette et s’essuie le crâne, totalement rasé, boule de billard, avec des sales cicatrices un peu partout.

— T’es un pote à lui ?

— Ouais. Vous aussi ?

— On peut pas dire. Il passe… Il commande des verres et il les boit pas. On se demande pourquoi il traîne chez moi. Il dit qu’il aime bien l’ambiance. Tant qu’il fout pas la merde, hein…

— Il est passé, ce soir ?

Il regarde sa montre en jetant les dés.

— Y a deux bonnes heures, pas plus.

— Seul ?

Un temps, avant de répondre.

— Oui et non. Il était avec sa femme fatale.

— T’es un flic ou quoi ? me demande le copain.

Je n’ai même pas besoin de répondre.

— Lui, un flic ? Tu fatigues, Pierrot…

— Gardez les cinq cents balles, dis-je en sortant la carte du 1001.  Je peux en allonger d’autres si vous le voyez débarquer.

Dès que je dis ça, le taulier me regarde d’un air mauvais. Et me renvoie le Pascal à la figure.

— Tu me prends pour quoi, pauv’ con ?

— Mais je…

— Pauv’ naze…

Silence dans la salle. Les verres de bière s’arrêtent sur le rebord des lèvres et les bouffées de cigarettes dans les gorges. Le taulier gueule à la cantonade, sans violence :

— Et vous, ça vous regarde ?

Un juke-box avec écran vient de se mettre en marche, un vieux tube complètement englué remplit la pièce. Pour un peu on tirerait sur le pianiste. Je suis prêt à sortir avant que ça ne tourne mal, le billet est par terre, je ne sais pas si je dois le ramasser ou le laisser comme une obole, mais ça passerait pour une aumône. Le taulier sort de derrière le bar, j’ai comme l’impression qu’il veut me casser la gueule, il ramasse le billet, me le fourre dans la poche.

— Je sais pas quand il repassera, Jordan.

Les clients ne font plus attention à nous, le centre d’attraction s’est déplacé vers les putes gouailleuses. L’une d’elles reprend, avec l’accent du midi, la variétoche qui grésille dans le scopitone.

— Je sais pas quand il repassera. Mais je sais où ils seront dans une heure, lui et sa greluche.

— Hein ?

— Je les ai entendus parler, tous les deux. Au passage j’ai chopé deux ou trois mots, comme ça, par curiosité, rien que pour entendre sa voix à elle, je pensais qu’elle était sourde et muette. Sa bouche, elle s’en sert que pour lui lécher la pomme, à l’autre.

Il me fait signe de retourner au comptoir, tels que nous étions il y a trois minutes. Sans rien demander il me sert un nouveau demi, quand le précédent est à peine entamé. Une crise subite d’amabilité qui ne me dit rien qui vaille.

— Tu le cherches et t’es pressé. T’es pas un pote à lui. Ça me regarde pas. Je peux te refiler le tuyau, mais ça se paye.

— Combien ?

— Tes thunes tu peux te les garder.

— Alors ?

Alors, il jette une œillade furtive vers son pote Pierrot, se baisse sous le comptoir. Se redresse avec un sourire et un superbe paquet cadeau en main. Un gros cube dans du papier brillant violet, avec un nœud jaune. Pas peu fier, le taulier. Son pote siffle un grand coup.

— J’en connais un qui va être content, la vache…

Deux ou trois lazzi  fusent dans le bar, quelqu’un applaudit. Je me demande où on m’embarque.

— Ton prénom c’est quoi ?

— Antoine.

— Bon ! ben Antoine, je te la fais courte. Ce soir c’est l’anniversaire d’un pote qui tient un bar dans la rue Montmartre. On y a pensé en dernière minute, Pierrot et moi. Je peux pas quitter mon rade, et ça tombe mal pour Pierrot qu’attend son rencard. Tu me suis ?

À peine. Je sens juste venir l’embrouille.

— 17 rue Montmartre, tu demandes Fredo, de la part de Michel et Pierrot du H.L.M. En sortant tu me passes un coup de fil et je te dis où est ton gars.

— Qu’est-ce qu’il y a, dans ce paquet ?

— Une farce. Comme c’est un gros calibre, le Fredo, on lui a offert… J’ose pas le dire… Ah ! non c’est trop… Et tu peux pas comprendre, c’est un joke entre nous.

— J’aimerais bien rire aussi.

— On lui dit, Pierrot ? C’est un écureuil empaillé. J’l’ai acheté c’t’aprèm’ chez un taxidermiste. Six cents balles, je me fous pas de sa gueule.

— On peut le voir ?

— J’vais pas défaire le paquet, tu me fais confiance ou tu te casses, O.K. ?

— Qu’est-ce qui me dit que c’est pas un autre genre de farce. Un gros sachet de lactose qui viendrait de Thaïlande et qui coûterait plus cher à convoyer que de la vraie lactose.

— Tu nous prends pour des branques ? Si j’avais un kilo d’héro là d’dans tu crois vraiment que je le refilerais au premier venu ? Réfléchis.

C’est vraisemblable. Mais dès que j’entends « paquet mystérieux à balader de bar en bar », je me méfie.

— Et qu’est-ce qui me prouve que tu sais où est Jordan ?

— Rien.

Au moins c’est clair. Mais seulement voilà : retourner à la case départ ou jouer cette carte à la con ?

— À toi de voir.

— Je prends.

Et dans tous les sens du terme, sans y réfléchir plus longtemps je saisis le paquet. Quand on se noie, autant se raccrocher à une planche pourrie qu’à rien du tout. Avant de me donner son numéro de téléphone, le taulier me regarde droit dans les yeux.

— Et sois bien sûr d’un truc, si t’as balancé le paquet dans le caniveau, je le saurai quand tu m’appelleras… O.K. ?

Je sors sans répondre et prends une grosse bouffée d’air quasi pur. Je cherche un taxi vers la rue Saint-Denis. J’ai l’air d’un con, avec ce machin sous le bras. Les gens me regardent. Il faut que je passe à la vitesse supérieure. J’ai l’impression d’être un abruti qui va faire une demande en mariage. Et qui se presse, des fois que la mariée se tire. Je grimpe dans une Renault Espace et donne l’adresse au chauffeur.

— C’est pour votre fiancée, le paquet ?

— Non, je vais faire sauter la Caisse des Dépôts et Consignations.

Pendant le reste de la course, je l’ai invectivé plus d’une fois, il a pris tous les feux orange des grands boulevards.

Il m’a laissé au début de la rue Montmartre. Faudrait voir à ne pas me prendre pour un con. Tout le monde regarde le paquet. Faire vite. Dans un volume pareil on pourrait faire entrer un tas de trucs, et pas que des choses qui sentent le bon goût et le cadeau d’anniversaire : un pain de plastique avec minuterie, la tête d’un ennemi mortel, un tupperware de merde de chien, un Uzi chargé. Mais ça ne sent rien, ça ne pèse pas lourd, ça ne fait pas tic-tac, et je me demande si ma parano a une quelconque raison d’être. Je repère l’enseigne du rade : Chez Fred.  Des Harley sont garées, en enfilade, devant. Je n’aime pas ça. Boulot de con. Plus vite. En forçant un peu sur le gros nœud jaune, je pourrais dépiauter le papier sans le déchirer. Qui le saurait ? Et quelle importance, d’ailleurs. On s’en fout. Faut pas me prendre pour un con. C’est pas moi qu’on va entuber avec cette histoire d’écureuil. Je ne sais pas si c’est la trouille, l’énervement ou quoi, mais mes mains ont précédé ma pensée, elles ont fait glisser le nœud et déchiré les pliures du papier. Après tout, rien à foutre. Comment résister à ce qui est caché ? Comment laisser son imagination aller au devant des pires cas de figure, sans rien faire, quand on a sous le bras un truc qui vous agresse les yeux, qui vous nargue. Tout le monde me regarde, les marchands de couscous, les portiers du Palace  qui me connaissent, les clients qui patientent, ils veulent savoir quel diablotin va sortir de la boîte et s’il va me péter à la gueule. J’ouvre.

J’ai d’abord cru qu’il allait me mordre. Le flux d’adrénaline m’a fait frissonner tout le corps. Mais le bestiau, toutes dents dehors, rivé à son socle, ne m’a pas sauté à la gorge. Il paraît que c’est craintif, les écureuils. Je lui ai caressé la tête, soulagé, et l’ai enrubanné tant bien que mal dans le papier brillant.

À quelques mètres du bar, j’ai vu un type assis sur le trottoir. Je l’ai pris pour un clodo jusqu’à ce que je voie son nez qui pissait le sang en silence. Un grand mec, bras croisés dans l’entrebâillement de la porte de Chez Fred,  le regarde en se foutant de sa gueule. Il m’a toisé de pied en cap, moi et mon petit costume sans âge et sans âme. Il s’est écarté pour me laisser passer, surpris. En fait, ce n’est pas moi qu’il a laissé passer mais le paquet cadeau. J’ai d’abord pensé à un videur, pour m’apercevoir très vite, à l’intérieur, que l’endroit n’en avait pas besoin.

Magnifique bar. Des néons bleus, un comptoir en bois qui serpente tout le long de la salle jusqu’aux tables de billard. Un parquet, nickel et vitrifié de fraîche date. Des boiseries un peu partout. Le genre qui inspire confiance. S’il n’y avait pas eu le public. Toute une bande de mecs fondus dans le même bronze, des matafs silencieux, barbus pour la plupart, pétris d’ennui, cuirassés et bottés, bagousés façon poing américain, une chevalière gravée à chaque doigt. D’habitude ils vont par deux ou trois, où qu’on aille dans la nuit. Bertrand et moi, on les contourne poliment si on monte le même escalier, au besoin on leur retient la porte si on les croise aux toilettes, et on passe notre chemin. Mais là, j’ai bien l’impression d’être tombé dans un nid, un club auquel on ne me demandera jamais d’adhérer. Des bikers purs et durs, mi-hommes mi-cylindres, ceux qui ont, eux, toutes les raisons du monde de porter un perfecto. Sans le paquet que j’ai sous le bras je me sentirais à poil, au milieu de ces mecs. Il y a deux minutes il m’angoissait, maintenant il me rassure, c’est ce que j’aime dans la nuit : tout y est à vitesse variable. Autre détail rassurant, une espèce de pièce montée à la crème au beurre, à peine entamée, avec des bougies et un naja à la langue fourchue au sommet, là où on trouve en général une gentille figurine de communiant. Et j’avance avec un sourire de faux cul vers celui qui a le plus de chances de s’appeler Fred. Réflexion faite, ils peuvent tous s’appeler Fred. Je bafouille quelques mots, anniversaire, cadeau, H.L.M. Je ne sais pas lequel des trois l’a le plus énervé, mais, toujours sans prononcer un mot, il m’a arraché le paquet des mains sans le plus petit merci. Tout le groupe m’a entouré. Sueur, chaleur. Tout ça en un battement de cils. Sans savoir pourquoi, j’ai repensé à ce mec, dehors, une main sur son nez gluant.

— Je ne suis que le livreur, j’ai dit, en me forçant à sourire.

Un écureuil, c’est gentil. On ne peut pas s’énerver devant un petit rongeur aussi mignon, j’ai pensé. Il a déplacé la bouteille de champagne sur le comptoir. Quand il a vu l’animal, il s’est figé, silencieux, statufié. Les autres aussi, pas longtemps, car j’ai entendu une tempête de rires qui a fait vibrer les murs. J’ai ri aussi. Tout le monde, sauf Fred. C’est là que j’ai compris. Compris que si je lui avais craché à la gueule, j’aurais eu plus de chances de m’en tirer. Que l’écureuil, c’était pire qu’une bombe. L’écureuil, c’était l’insulte suprême. Pas la peine de chercher à connaître le détail. Je me suis maudit d’être tombé dans le panneau. Parasite pigeonné par un écureuil dans un nid de najas. C’est tout ce que je mérite.

Tout le monde s’est arrêté de rire quand il m’a empoigné par le col. J’ai tenté de négocier, dire tout ce qui me passait par la tête, mais j’ai senti que la baffe allait tomber. De sa main libre il a pris l’écureuil et l’a fracassé sur le rebord du comptoir. Un gars, accoudé au bar, m’a dit :

— Tu sais ce qu’on va faire de toi, maintenant ? Et ben, on va t’empailler comme ton rongeur. Et on va te mettre sur une étagère. Parce qu’on n’a pas eu de nouveau trophée depuis le scalp de ton pote du H.L.M.

Mais je n’ai rien entendu de tout ça, j’ai vu la bouteille de champagne à portée de main, et je me suis dit que j’étais incapable de faire ça. Que je n’étais pas assez gonflé. Que j’étais le genre de mec à recevoir des claques et dire merci. Que j’allais vivre un quart d’heure noir. Qu’ils allaient tous s’en donner à cœur joie et me défoncer la gueule. Que le vrai cadeau d’anniversaire qui fait plaisir et qui distrait, c’était moi. Qu’il fallait bien encaisser tout ça en serrant les lèvres. Et j’ai serré les lèvres.


* * *

Au loin, j’ai vu la pointe du Sacré-Cœur, dans la nuit. À bout de souffle j’ai cessé de courir, pour reprendre ma course un instant plus tard. Une bouche de métro, j’ai eu peur qu’ils me coincent sur le quai, j’ai pris la sortie opposée, la nuit, encore, le Sacré-Cœur a disparu. Un coin de rue, un autre, encore un autre, des bagnoles, elles ont pilé à mes genoux. La vraie frousse, c’est quand je me suis retourné. Personne ? Non, personne. J’ai pris le temps d’exploser en pleurs, et les larmes ont contrarié mon souffle. J’ai retrouvé les spasmes bruyants de l’enfance, les plaintes en dents de scie, toutes les montagnes russes qui sortent de la gorge et qui font les gros chagrins. C’est les nerfs, a pensé l’adulte qui revenait à lui. J’ai vu le tesson de bouteille dans ma main. Je n’ai pas su comment le lâcher. Il est resté là, dans l’étau de mon poing, sans que je puisse desserrer la pression. J’ai glissé sur le trottoir, contre la porte vitrée d’un distributeur de pognon, j’ai revu, sans le vouloir, la grimace de ce type quand la bouteille s’est fracassée sur sa tempe, c’est la seule chose qui me revient maintenant, le reste n’a été que de la course, et d’autres bris de verre sur mon passage, dans mon dos, mais je ne suis plus très sûr. Le goulot, posé contre ma cuisse. Envie de me moucher et ne trouve que mes doigts. Un instant j’ai pensé à rentrer dans l’enclave de la banque, m’y cloîtrer, et, s’ils m’y retrouvent, déclencher un signal d’alarme, de l’intérieur.

Ils m’ont perdu. Une nouvelle bouffée de rage m’a tiré d’autres larmes. Mais d’une qualité différente. Il y a toujours un petit plaisir, bien caché au fond des pleurnicheries, et celui-là n’a pas pu se cacher l


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ongtemps. En fait, c’était comme une explosion de bonheur et de joie. D’une rive à l’autre de la folie. Bonheur d’avoir pété la gueule de ce mec, d’avoir été celui-là, l’autre, un autre, qui jamais du reste de son existence n’aura le remords d’avoir encaissé sans rien dire. D’avoir vu son amour-propre violé et souillé. Question amour-propre j’ai un gros manque à gagner depuis que je me suis traîné aux pieds de Bertrand.

Pas loin, j’ai vu une cabine téléphonique.


— Content le Fred ?

— …

— J’étais sûr que tu irais… Il l’a pas trop mal pris ?

— À mon avis tu vas avoir droit à la descente d’un certain nombre de jeunes motocyclistes mal intentionnés qui vont faire subir des dégradations à ton commerce. Et j’aurais aimé être là pour voir ça.

Rires, à l’autre bout.

— Comprends-moi, vieux… J’aime pas qu’on fouine dans mon rade, cette leçon vaut bien une mandale. J’avais un cadeau, t’arrives et ça m’en fait deux. Je l’aime bien, le Fred, même s’il est maladroit quand il manie la tondeuse, c’était sympa de lui offrir une petite tronche à tartiner pour son anniv’. Et t’inquiète pas, va, lui et moi, on a un deal, c’est pas ça qui va déclencher la guerre. Pas tout de suite. Au fait, tu sais pourquoi on l’appelle l’écureuil dans tout Paris ?

— M’en fous. Je veux l’adresse.

— T’as raison, vieux. Tu l’as méritée. À l’heure qu’il est, ton albinos il traînerait vers ce rade… Un nom à la con, j’oublie toujours… Un truc de chébran… Comment il s’appelle, Pierrot ?

S’il ne me dit rien, je prends le premier taxi pour l’égorger avec le tesson.

— … Le quoi ? Ah oui ! Le Café Moderne.  C’est rue Fontaine.

Clic.

J’ai mis quelques secondes à réaliser qu’hier encore, là-bas, j’ai clairement entendu un type évaluer les avantages et les inconvénients à me voir mort.


* * *

Putain de rue Fontaine. Connerie de Pigalle. Il y a le Pigalle des touristes, Gay Paris, Hot Boulevards, live shows minables et travelos junkies, retour au car avant minuit. Et il y a le nôtre. Martial’s, Folies Pigalles, Mikado, Nouvelle Ève, Loco, Moon, Bus.  Et cette putain de rue Fontaine. Quoi qu’on fasse on est bien obligés de passer par elle, c’est comme le Sommier pour les flics. Tous ceux qui font les nuits de Paris y vont forcément à un moment ou un autre, pour retrouver sa bande, pour planifier la soirée devant une tequila, pour se descendre le steak tartare de l’aube. J’ai l’impression d’être un yoyo dont le bout de la ficelle est noué vers la place Blanche.

Au loin, les bras croisés, assis d’une fesse sur le capot d’une bagnole rose : Gérard. Ce mec-là n’a pas vu la lumière du jour depuis des années. Couché à huit heures du mat’, réveil à quatorze, deux heures de full contact, un ou deux bars pour serrer la main à des potes, et au boulot. D’ici peu il aura un teint d’endive, des lunettes noires pour prendre un café en terrasse, un métabolisme en jet-lag permanent, et des nunchakus coincés dans sa ceinture pour lui servir de tuteur. Ça compte aussi pour moi, mon horloge interne est aussi bousillée que la sienne. Le vieux fou de ce matin a raison, à force de vivre à contre-courant on devient un contresens. Le sommeil sur le carrelage d’une piscine n’est pas vraiment réparateur. Les petits fours tous les soirs, c’est pas une vie pour un estomac. Quant au champagne…

Il discute avec deux clients. 3 heures, le rush est passé et on peut se relayer entre collègues, tranquille, jusqu’à la fin de la nuit. Un seul suffit à la porte. Avec la chance que j’ai, il faut que je tombe sur le mauvais.

Qu’est-ce qu’il a dit ? Homicide involontaire, cinq ans, il sort dans trois et c’est le roi sur Paris. Qui osera forcer sa porte, après ? Qui osera lui tenir tête après une telle lettre de noblesse ? Je me demande si c’est la faute à Paris, et à sa nuit, d’avoir créé ce genre de carriériste. Jordan est peut-être là-dedans. Je n’ai qu’à passer la porte. Je le repère, téléphone au vieux. Et on me relâche Bertrand.

Passer la porte.

Lui refaire le coup d’hier ? Attendre qu’une tête connue veuille bien me prendre sous son aile et passer le barrage en faisant un bras d’honneur à Gérard ? Hors de question, d’abord à cause de l’heure tardive et de la fréquentation qui faiblit. Et puis, de toute façon, même avec le Papey  il a dit, et il tiendra parole. Autre stratégie, celle de la hyène qui guette la charogne : attendre dehors que Jordan veuille bien sortir. Perdre du temps s’il est déjà parti. Et comment le retenir, dehors ?

Passer la porte. Je ne vois que ça.

Mais, ce soir, avec un argument en main.

Dès qu’il me voit, il écarquille les yeux. Il pense que c’est trop beau pour être vrai. Que je me jette dans la gueule du loup.

— Le cloporte ?… Dis-moi que je rêve…

Stupéfaction. Je ne provoque jamais ça chez personne. Tout à coup j’ai un peu froid. Une appréhension. Quand il dit « tuer », c’est façon de parler. C’est de la blague. On ne peut pas le prendre au sérieux. Comme le reste. Tout ça c’est de la rigolade, la nuit, les gens qu’on y rencontre, la vie que je mène. Et je viens de m’apercevoir qu’en vingt-quatre heures on m’a kidnappé, qu’on a séquestré mon pote, que j’ai convoyé un écureuil, que j’ai fendu le crâne d’un mec, et que je m’amuse à faire le kamikaze avec un gars qui rêverait d’avoir ma mort sur la conscience pour réussir dans la vie.

— Je viens rapport à hier… J’ai fait le con… Je te fais des excuses.

Trouver d’autres conneries à dire. Avoir l’air sincère.

— Tous les deux, on est de la nuit… On se croise… Ça vaut pas le coup de se faire la guerre…

Comment suis-je capable de dire ça quand je serais ravi de voir un caterpillar lui passer dessus à l’instant même.

De ma poche, je sors les deux Pascal soigneusement préparés.

— Ça c’est pour les ennuis que je t’ai causé. Et je t’offre un verre en bas.

Tétanisé, Gérard. Il regarde les deux billets qui flottent dans la paume de sa main. K.-O. debout. Je ne sais plus où poser les yeux, sur les danseurs qui sortent, surpris par l’obscurité et la fraîcheur de la nuit. Sur un taxi qui charge deux splendides créatures qui bâillent. Sur le néon du Korova Bar  dont le K vacille. Sur ma chaussure trouée. Il me toise, incrédule. Et, sans dire un mot, les met dans sa poche, ces mille balles.

— Ça, c’est pour le temps que tu m’as fait perdre. La honte, ça sera plus cher. Ça se monnaye pas la honte, c’est hors de prix. T’es mort depuis hier. Tuer un parasite c’est comme un truc d’utilité publique, j’aurai la clémence du jury. Tu peux pas savoir comment on se fait respecter, en taule, quand on tombe pour homicide. J’ai tout ce qu’il faut, une enfance difficile, un avocat qui me connaît mieux que ma mère, et deux ou trois relations haut placées qui ne me refusent rien après des services rendus, à l’époque où je faisais de la protection rapprochée. Et j’ai des témoins plein la cave pour dire que tu l’avais bien cherché. Et je sais mettre les mauvaises baffes, les atémis fatals qu’on reçoit par hasard, les coups malheureux qu’on regrette mais trop tard. C’est plaidable.

— …

— Et ça te tombera sur la gueule au moment où tu t’y attendras le moins. T’as plus qu’à patienter. T’as été choisi.


J’ai traversé la rue, la tête vide, les bras ballants. Tout ça c’est de la blague. Ça me fait gamberger, mais c’est de la blague… C’est pour jouer au dur qu’il dit ça… Il aime foutre la trouille… c’est son métier… Ses menaces, c’est pour rigoler avec les copains… Mais quand même.

Ça fait bizarre d’entendre un mec planifier son séjour en taule. Et si je me cassais, là, à Fontainebleau, chez ma sœur ? C’est moi qui ai insisté pour ne pas être le premier au trou. Bertrand a eu assez de tripes pour me faire confiance. Près des poubelles du haut de la rue Mansart, j’ai cherché un horodateur pour savoir où en était mon compte à rebours. Moins 22 heures.

Mon gros Gérard, t’es trop sûr de toi. J’ai voulu faire la paix mais tu ne veux rien entendre. Eh bien moi, avec mes petits bras et ma petite tête, je vais te faire mal, Gérard. Et je sais comment. Je vais y rentrer, dans cette boîte. Tu paries ?


Je n’ai pas trouvé mon bonheur tout de suite, parce que je l’ai cherché dans le malheur des autres. Ces deux paumés qui avaient chacun une bonne raison, peut-être la même, d’empocher un billet de cinq cents balles. J’ai sans doute cru qu’ils en feraient bon usage. Je les ai racolés sous un échafaudage, accroupis dans des cartons. Je me suis senti l’étoffe du salaud, surtout quand je me suis dit : donne-leur le fric en deux temps, des fois qu’ils se cassent en douce, et adresse-toi au petit rasé, il est moins baraqué mais il a l’air vicieux et en manque. Ensuite ils m’ont suivi du regard quand j’ai frôlé la bécane pour la leur montrer. Hier, déjà, Gérard l’avait garée là. Il la faisait admirer à ses potes.

Une Harley Davidson Electra Glide 1340 noire. Autant dire le rêve doré de tout chevalier du bitume. Le dernier destrier de ces temps modernes et désenchantés. Où qu’on soit sur la planète, quand on roule sur une Harley, on a Babel dans le dos et Babylone droit devant. On l’enfourche comme une walkyrie, on la kicke comme une winchester à pompe, on la caresse comme un mustang. On repère une Harley avant même de la voir, à sa seule musique, une superbe toccata au crescendo divin. Du Bach.

Un instant, j’ai imaginé Gérard recevant un coup de fil, une mère mourante, un frère suicidaire, mais ça ne le ferait même pas bouger de sa porte, cet enfoiré. Qu’ils crèvent, hein ?… Une enfance difficile… c’est bien ça qu’il a dit, hein ? Mes deux paumés arrivent avec des barres à mine trouvées près des échafaudages. Je me suis calé entre deux voitures, à trois cents mètres du spectacle.

Ils ont commencé à s’acharner sur le réservoir, puis les phares, le plus facile, soit, mais ça fait de beaux débris mordorés. Ils sont venus à bout de tout ce qu’on peut marteler, arracher, tordre. Des étincelles, dans les rainures du carbu. J’en ai éprouvé un certain plaisir. Dure à cabosser, la charogne. Elle s’est couchée d’elle-même, un bruit sinistre qui a raclé le trottoir. Des amis haut placés, c’est ça qu’il a dit ? Ils ont planté la barre un peu partout pour s’en servir comme bras de levier, mais ça n’a pas donné grand-chose. Un briquet… Pas facile de défigurer un bloc de fuselages pareil. Il paraît que ce n’est pas si simple de venir à bout d’un corps humain en bonne santé, quand on n’a pas l’habitude. Ça couine, ça réagit, ça sursaute, ça refuse de ployer. Ça peut résister des heures. Il sait mettre les mauvaises baffes, c’est ça qu’il a dit ? Je ne sens rien, mais ça doit puer le cuir brûlé. C’est toujours beau, une Harley, même quand ça agonise. Des gens passent, vite, ils font comme si de rien n’était, perclus de trouille. Encore quelques coups et le bouchon du réservoir finit par céder. C’est l’hémorragie. Et plus ils frappent, plus ça me plaît, pour un peu je vais regretter de ne pas les voir éventrer toute la ferraille, déchirer la robe, lacérer l’armature.

Haletant, hypnotisé, j’ai vu la flamme fureter vers la rigole d’essence. Le reste s’est passé très vite. Des gens, attirés par la flambée. Moi, loin du drame, attendant qu’on prévienne Gérard, et ça n’a pas tardé. Un instant qui m’a vrillé les tripes : l’hébétude de cet imbécile qui réalise sans oser y croire. L’innocence dans les yeux, la misère du monde qui lui tombe dessus, tout seul, tout petit. Panique. Abandon de poste. Les deux tortionnaires sont venus me réclamer le second billet. L’un d’eux a dit :

— Ça mériterait une rallonge.

— Pourquoi ?

— À cause du décalco.

— Quoi ?

— Le motif en vert et rouge sur le réservoir. Une tête de Naja, la gueule ouverte.

— Et alors ?

— Et alors ça mériterait une rallonge, c’est tout.

Je n’ai pas compris s’il s’agissait d’une simple suggestion et, dans le doute, j’ai sorti un autre billet. Ce n’est pas mon fric. J’ai traversé la rue, sans me presser, droit vers la caissière du Moderne.  Elle m’a demandé ce qui se passait dehors. Sans répondre j’ai descendu le petit escalier jusqu’au ventre du volcan.

La gifle des décibels m’a réveillé un vieux mal de dents. Le magma humain, la torpeur immédiate, tout le bordel habituel. La ville dort et ses entrailles bouillonnent. Ce pourquoi je suis venu peut attendre encore deux minutes. Avaler un mescal, avant toute chose, j’en ai besoin. La ville dort, là-haut. Sans se douter.

Entropie absurde. Les bouches qui hurlent, inaudibles, dans les oreilles. Batterie électronique et rythme cardiaque. Les fonds de teint marbrés de sueur, les auréoles béantes des tee-shirts, une forêt de cuisses croisées. Et tout ce qu’on ne voit pas mais qui suinte de partout, les sourires sans réponse, les regards perdus, les vérités essentielles qui commencent à perler, les promesses imbibées, les espoirs du creux de la nuit. Une odeur planante de sécrétions. Les numéros de téléphone qu’on s’échange, solennels, sur un paquet de Marlboro. Et la gamberge. Je connais bien, j’ai gambergé, aussi, longtemps. Combien de fois ai-je cru trouver une issue à toutes ces déroutes. La moitié du public a envie de hurler au sexe, l’autre dégorge sa solitude. La ville dort, là-haut. Et bien, qu’on la laisse, après tout.

Pas de Jordan. Ni au bar de l’entresol, ni en bas. Je ne l’imagine pas dans ce genre de bourrasque humaine. Mais quelque chose me dit que ces deux enfoirés du H.L.M. ne m’ont pas mené en bateau. Gaetano, le dessinateur de B.D. est là, à l’affût des jambes, mais toujours sage. On se frappe la paume des mains, façon rasta. « Mon seul organe sexuel c’est les yeux », il dit. Il ajoute qu’il y a plus de filles aux Bains-Douches.  Je le plante là pour ratisser et fouiller le moindre recoin de la boîte, je surnage dans la marée, ma chemise est déjà trempée, je m’adresse à toutes les têtes familières, personne n’a vu Jordan ni rien qui s’en approche. J’ai envie d’en baffer quelques-uns, gueuler plus fort que cette musique de merde, hurler que j’ai du travail, que je les hais, tous ces oisifs qui n’ont rien à foutre ici qu’à se goinfrer d’illusions, de fureur et de bruit qu’ils n’ont pas su trouver ailleurs. Je me maudis moi-même d’avoir été des leurs, d’avoir dormi tant de fois sur ces fauteuils, avec des lunettes noires, la gorge sèche, en attendant la fin de siècle.

— Un mescal, double.

Cent vingt balles qui disparaissent en deux lampées. Je me sens bon pour écluser tout le pognon avant la fin de la nuit. Je n’ai pas de scrupules à avoir, avec ce fric, Bertrand aurait déjà racheté sa chère édition des mémoires de Talleyrand que je l’avais forcé à fourguer dans une vieille librairie de la rue Gay-Lussac. Reliée, illustrée, mais à cause des gravures un peu piquées, on n’en avait tiré que quatre cents balles. J’ai repris un mescal, fermé les yeux pour sentir le liquide me brûler l’œsophage. Tête baissée.


C’est là, en relevant le nez pour affronter le maelström, que j’ai vu la fille. Adossée à un mur de faïence, regardant les danseurs, comme fascinée, envieuse de tant d’énergie et de vibrations des corps. C’est sa maigreur qui m’a intrigué le plus. Ceux qui ont tenté de me la décrire n’en ont pas parlé.

Oui, la panoplie, elle l’a vraiment, on voudrait se déguiser en femme fatale qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Une tenue de combat. Un outrage. En noir des pieds à la tête, avec tout l’attirail fantasmatique de base, sans un iota d’imagination, pas la plus petite touche personnelle, rien, rien qu’une imagerie au ras du trottoir et du tailleur Chanel. Ou alors si, peut-être, ses dessous, qu’elle parvient à cacher. Mais on ne pense pas tout de suite à du Damart. Vulgaire pour l’un, typée pour l’autre, et terriblement bandante pour le reste. Moi, elle me foutrait plutôt la trouille. Tous ceux qui veulent crier qu’ils existent me foutent la trouille. Les gens qui se livrent tout de suite sans prononcer un mot me foutent la trouille. C’est la nuit qui engendre de pareils mutants.

Juste le temps de pivoter vers le barman qui me rendait la monnaie, et elle a disparu. J’ai paniqué. L’ai retrouvée tout près de moi, me frôlant sans savoir. J’ai cru qu’elle demandait un verre, elle a juste mordu dans un zeste de citron que j’ai laissé près de mon mescal. Le contact de sa jambe a électrifié la mienne. Une peur inconnue que je me suis juré de comprendre un jour. Elle s’éloigne à nouveau, je la suis jusqu’à la porte des toilettes des filles.

— Laisse tomber celle-là, me dit Gaetano.

— Pourquoi ?

— C’est une vénéneuse.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Bah… tu me comprends, allez… Elle couche facile, suffit de demander.

— T’as essayé ?

— T’es fou.

Un grande brune lui saute au cou, il s’éloigne.

— Tu veux me la tenir, biquet ? me dit une nana que j’empêche d’entrer aux toilettes.

Pour appuyer mon côté satyre, je risque un œil vers les lavabos et n’y vois que des corps gainés et des visages aux peintures de guerre. Celle que j’attends en ressort. J’ai senti le dos de sa main contre mon ventre mais j’ai dû me tromper. Les filles ne sont pas folles à ce point-là. Les filles ne sont pas folles au point de penser que les garçons sont fous à ce point-là. Elle va s’installer sur un tabouret de bar, sort un tube de rouge à lèvres d’on ne sait où. Je m’approche.

— Sans miroir ? On peut se mettre du rouge à lèvres sans miroir ?

— Un miroir ne me servirait à rien, elle ricane.

— Et pourquoi ?

— Peu importe. J’ai bien vu que vous me regardiez depuis tout à l’heure, et j’ai quelque chose à vous soumettre.

— Ah ?

— Mais je ne sais pas y mettre les formes. C’est mon grand défaut, je ne sais pas comment m’y prendre. On m’a déjà dit que j’étais trop abrupte. C’est sans doute la timidité, je ne sais pas. C’est sans doute un problème de… de formulation, et des gens le prennent mal, ils pensent que c’est de l’indélicatesse, c’est dur à expliquer.

— Ne vous en faites pas. Restez simple, allez-y.

— Je ne sais pas rester simple, ça en devient maladif, vous allez trouver ça bête, mais je ne peux pas parler et penser à ce que je dis en même temps, j’ai l’esprit d’escalier, comme on dit, on m’explique quelque chose, j’essaie de répondre mais je suis bloquée, et c’est le lendemain matin seulement que je me dis : idiote, voilà ce qu’il fallait dire ! Mais c’est trop tard. Il m’arrive souvent de donner des rendez-vous en deux temps, pour y repenser et préparer ce que je vais dire, et je peux vous avouer le pire ? Je vais aux toilettes pour prendre des notes et préparer des réponses que j’apprends par cœur.

— Avec moi, pas de problème, soyez spontanée, j’adore ça.

— On couche ?

— …

— Remarquez, il faudrait peut-être qu’on se présente d’abord, je m’appelle Violaine.

— … C’est joli.

— Vous trouvez ? Y a viol et y a haine.

— … J’avais pas pensé… Je…

— Regardez, derrière vous, il y a quelqu’un qui cherche à vous faire un signe…

— … Pardon…?

— Il insiste, allez le voir. Réfléchissez, et revenez me dire oui ou non.

Je regarde par-dessus mon épaule. Étienne ?… Peut-être. Sans doute… Il me fait signe de le rejoindre. Je traverse la salle dans un grand blanc. Plus de son, plus d’image. Juste le bras lointain d’Étienne auquel je me raccroche comme à un phare.

— Qu’est-ce que tu fous, Antoine !

— Hein ?

— J’ai failli pas entrer, le videur est devenu dingue, il est en train de tout péter dehors, il est avec sa bande de bikers. Tu m’écoutes ?

— Ouais.

— T’es bourré ou quoi, bordel !

— Non.

— Tu vas m’expliquer ce qui se passe dans ce putain de rade !

— C’est rien…

La vamp vient de me transmettre sa maladie, ne plus savoir dire les choses comme on voudrait les dire. J’ai beau être assis en face de mon pote, je suis encore avec elle. Et redoute déjà de la perdre.

— J’ai brûlé la moto de Gérard.

— Hein…? Tu te fous de ma gueule ? T’as pété les plombs ou quoi ? T’as pas intérêt à faire le con, mon pote, tu t’es mis dans un sacré merdier avec ton Jordan. J’ai eu des infos sur le bonhomme, c’est un dangereux. Hé !

Les cinq doigts de sa main balaient devant mes yeux.

— Me dis surtout pas que t’as pris de la dope.

— De la dope ?

Mes yeux se sont ouverts grand quand j’ai reçu une baffe.

— Écoute-moi, merde ! J’essaie de te dire que tu cours après un dingue. Il a mordu des gens. Mais vraiment mordu ! Je suis passé au Bleu Nuit , j’ai vu Jean-Louis, le photographe, avec une cicatrice grosse comme ça. Il mord ! Tu piges ?

— … Je sais.

— Hein ? Tu veux que je t’en colle une autre ?

Je me suis retourné pour voir si elle était encore là.

— Qui c’est, celle-là ?

— C’est… C’est la fille qui embrasse la main de Jordan.

— Tu te fous de ma gueule ? Comment tu sais que c’est elle ?

— C’est elle.

— Et qu’est-ce qu’elle t’a dit ?

— Qu’elle voulait coucher avec moi.

Temps mort. Musique. Faudrait que je boive, encore un peu.

— T’es bourré ou quoi ? Tu vas pas te laisser embobiner, hein Antoine ?

— Pourquoi pas ?

— Parce que ça sent mauvais. J’étais avec toi, je voulais te donner un coup de main, mais là…

— Et si elle pouvait me conduire jusqu’à Jordan ?

— Si tu la suis, j’arrête tout.

— Faut que j’y aille, elle va partir. Je vais lui faire cracher où est Jordan, et je le donnerai au vieux, vendredi matin, et je sortirai Bertrand du trou, et j’aurai même pas besoin de le remplacer. Tout ça en quarante-huit heures chrono. T’as mieux ? Alors qu’est-ce que t’as à me faire la morale, à jouer le prophète qui repère le mauvais œil, tout ça parce que t’as vingt piges de plus que tout le monde.

Je n’ai rien regretté de tout ça, même pas les derniers mots. J’ai attendu qu’il réplique, qu’il m’insulte. Il est resté bouche bée, comme sur un coup du lapin, immobile. Je m’en fous. Elle est toujours là, sur son tabouret, elle a l’élégance de ne pas me regarder. J’ai cherché un truc à dire à Étienne. J’ai vu son regard braqué vers les escaliers.

C’est Gérard. Blême. Il me fusille des yeux. Ses deux collègues aussi.

— Je veux pas jouer au vieux con, mais je pense qu’ils attendront que tu sois dehors avant de t’éclater la gueule, fait Étienne.

— Peuvent pas savoir que c’est moi.

Et ça te tombera dessus au moment où tu t’y attendras le moins…  Mais je m’y attends tellement que je peux être tranquille. La fille est là, mais plus pour longtemps. Étienne me tape sur la cuisse.

— Le vieux con ne veut pas te donner de conseils, mais tu ne sortiras pas vivant d’ici. Fais ce que tu veux, mais laisse-moi le temps de passer un coup de fil.

J’ai failli dire que je n’avais plus besoin de lui quand j’ai vu Gérard serrer la main d’un mec avec un bandeau de gaze autour de la tête. Gérard ne s’est même pas inquiété de l’état de son crâne, il a mimé celui de sa bécane. C’est Fred.

— Réflexion faite, si t’as une bonne idée, Étienne…


* * *

La musique s’est arrêtée. Le flic n’a pas osé fouiller Violaine mais il s’est rattrapé sur moi. Sur tous les danseurs devenus orphelins par ce silence intempestif et grave. Étienne a disparu. Le patron de la boîte, furieux, joue les indignés devant les deux inspecteurs. Il hurle que jamais il n’a eu de trafic de dope chez lui. Il a même fait installer une caméra dans les chiottes. Les flics lui demandent de se calmer, ils n’ont rien trouvé, pas même une tête fichée. Le boss entamait un speech sur les rumeurs qui coulent un lieu vite fait si on n’y fait pas gaffe, quand Violaine m’a dit, simplement :

— On y va ?

Au beau milieu de la confusion générale, je suis sorti sous le feu nourri des regards de Fred et Gérard. Des yeux incrédules et terrorisés par leur propre violence qui m’ont fusillé sur un coin de trottoir. J’ai encore reçu quelques impacts dans le dos, loin, au bout de la rue Fontaine. Je n’ai pas pu savoir lequel avait le plus de munitions en stock. Bizarrement, ça ne m’a pas inquiété plus que ça. De deux maux j’avais choisi le pire : une bombe qui réduisait à néant toute velléité balistique. Et qui piquait le macadam de ses talons aiguilles.


* * *

Je suis toujours surpris quand je rencontre un sans-abri, comme si j’étais le seul à avoir ce privilège.

Je ne suis pas du clan des desperados du sexe, des baroudeurs. Ma libido n’a pas de quoi écrire ses mémoires. Mais les seuls souvenirs précis que je garde des femmes que j’ai pu connaître se rattachent à leur point d’ancrage, là où elles sont les seules maîtresses à bord. Et j’aime le parfum de la chambre des filles, j’aime les voir faire à la va-vite les quelques gestes quotidiens, j’aime les petites mises en garde et tous les efforts qu’elles font pour se préserver du regard de l’intrus.

Par réflexe, j’ai pensé à la chambre à quatre-vingts francs de l’hôtel Gersois du Carreau du Temple, avec une chaise en Formica et un couvre-lit en laine qu’on se dispute par grand froid, Bertrand et moi. Sans parler de la sonnerie tétanisante qui vous réveille à midi pile pour vider les lieux. De quoi tuer les confidences d’une inconnue. Je lui ai demandé si elle en connaissait un. Elle a répondu que le premier venu ferait l’affaire.

Et tout compte fait, on aurait pu trouver pire. Une moquette fraîche et vieux rose sur les murs de la chambre. Un lit bordé serré. Un mini-bar dont elle a tiré un quart d’eau minérale. Je cherche un truc élégant à dire pour lui signifier d’emblée que je ne coucherai pas avec elle, mais la veste de son tailleur tombe à terre et découvre les taches de rousseur de ses épaules. Tout son corps s’éclaircit, enfin. L’infinie tristesse de ses cernes, la pâleur de ses traits anguleux et cassants. L’embrasser sur les lèvres, et s’entailler le visage. La prendre dans ses bras, et la sentir craquer de partout. Se coucher sur elle, et se réveiller sur un tas de poussière.

J’ai l’esprit d’escalier , elle a dit, tout à l’heure. J’essaie de m’imaginer dans ce lit, demain matin, l’œil entrouvert, cherchant à me souvenir de ce qu’on va dire tout de suite, à l’instant présent, et regrettant de ne pas avoir su la manipuler comme il aurait fallu.

— Il y a une demi-bouteille de champagne, elle dit.

— Ouvrez-la.

Une trêve. Le temps de remplir les verres en Pyrex, de porter un toast aux ténèbres, de laisser glisser les dernières gorgées avant la joute. Je disparais un instant dans la salle de bains, m’assieds sur le rebord de la baignoire, me passe le visage sous l’eau froide. Ne pas oublier le principal, Jordan, Jordan, Jordan. Tout le reste, le champagne, les bas, les taches de rousseur, c’est rien, de toute façon je n’en ai pas envie, son corps n’a même pas d’odeur, elle ne fait rien pour érotiser l’ambiance, et même, je ne lui plais pas, moi ou un autre, j’ai fait l’affaire parce que j’étais là, c’est comme l’hôtel, elle est ailleurs, je le sais.

Elle se tient droite devant le miroir, comme hypnotisée par sa propre image, les yeux écarquillés, rivés dans leur reflet. Je caresse du bout des lèvres le verre qu’elle m’a rempli à ras bord, puis je trinque avec le sien, ça ne la fait même pas ciller, j’ai l’impression d’être un intrus qui dérange un tête à tête d’amour. Jamais je ne me suis contemplé avec une telle ferveur, une telle étrangeté.

— Vous vous trouvez comment ?

Pas de réponse. Brusquement, elle a les yeux des vieux qui ont décroché. Je pose la main sur ses taches de rousseur, elle reprend conscience.

— … Pardon ?

— Je vous demandais si vous vous trouviez belle.

Silence, ponctué d’un trait de champagne.

— Les miroirs ne me servent à rien. Je vous l’ai déjà dit. Je ne me vois pas. J’existe dans votre regard, uniquement.

L’aveu d’un désir ? Qui sait ? J’ai bu, lâchement, pour éviter de poursuivre. Avec la certitude d’être tombé sur une névrosée. Une névrosée ivre. Comment ne pas l’être quand on suit Jordan partout comme un chien servile. Vu le préambule qu’elle vient de me servir, je sens que je vais avoir droit à la petite saynète existentielle du soûlographe. Ça tombe bien, on est juste à l’heure. Je connais déjà la pièce, une vie entière qu’on ânonne, avec le ressac des derniers ratages en date, une marée aigre, sans bulles, qui refoule jusqu’au drame originel. In verito vinasse.  Sa nuit n’est pas la mienne. Elle fait partie des malades, pas des parasites.

Elle me rappelle Grégoire le dépressif, un copain de fortune, un traînard occasionnel qui s’est raccroché à Bertrand et moi avec une force désespérée. Cet après-midi où il est tombé, assis sur un trottoir de boulevard, et où brusquement il a décidé de ne plus se relever. L’instant d’avant, l’errance joyeuse, la bravade. On l’a secoué, incrédules, on a ricané. Il a dit : « J’ai peur. » Il a respiré par saccades. Et quelques heures plus tard, dans sa chambre de bonne, nous nous sommes relayés pour lui offrir nos bras, Bertrand et moi. Car c’est bien dans nos bras qu’il voulait être, comme s’il n’y avait de répit, de paix, que là. C’était la première fois que je me trouvais confronté à la maladie. 

Car Grégoire souffrait dès les premières minutes du réveil, ça lui brûlait le ventre, nausée, larmes, il nous fallait tirer les volets et les rideaux, mais ça ne suffisait pas. Il fallait aussi clouer un drap noir pour arrêter les dernières lueurs assez fortes pour percer tout ça. Ne rien faire des heures durant, dans le noir absolu, juste lui tendre des bras dès qu’il en récla


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mait.

Et chaque soir, le miracle. Au crépuscule, il prononçait quelques mots. Paisibles. Des petits mots tout bêtes. Et là on poussait un soupir, on se relâchait. On en profitait pour lui faire boire une goutte de lait. Dans la nuit noire, il se mettait à parler, parler couramment, comme un enfant qui se risque à une phrase complète. Des propos anodins et doux, avec parfois un sourire, il émettait le désir de se pencher à la fenêtre et acceptait la lumière des étoiles. En oubliant, doucement, le cauchemar du lendemain.

À force d’en parler, Bertrand et moi, durant les rares moments où le sommeil venait le délivrer, nous avons fini par comprendre. Comprendre la plus élémentaire des choses : Grégoire avait peur du jour en marche, de l’idée que ça bouge, que ça progresse, là-bas, au-dehors, que ça avance sans lui, sans ses vingt ans, sans ses doutes. Et dans la douce nuit, sous des latitudes obscures, les discours devenaient caduques, et plus personne ne lui demandait rien. Ne restaient que la fraîcheur du soir et le droit de rester immobile dans le temps suspendu.

La maladie  a duré une dizaine de jours. Sa mère venait tous les matins, il refusait de la voir. Elle s’en remettait à nous, des inconnus, car c’était le désir de son fils.

Aujourd’hui il travaille dans la finance, ou un truc comme ça. Il nous a dit qu’il était cambiste et je n’ai pas compris quand il nous a expliqué. Il nous prend pour des gentils ados attardés. Plus jamais nous n’avons reparlé de la maladie. 

Mais la maladie  peut prendre des formes très diverses. Les paumés du 1001  ont chacun contracté une forme du virus. Et je suis désormais certain que cette écorchée qui ne se reconnaît pas dans le miroir, qui embrasse la main d’un enragé, qui couche avec le premier venu, et qui aimerait répondre le lendemain à la question qu’on lui pose la veille, cette fille-là fait partie des plus atteints.

— Si je vous dis que je préférerais ne pas coucher avec vous cette nuit, dans combien de temps pensez-vous réagir ?

J’ai dit ça en essayant d’y mettre le ton d’un bon mot. Qui est tombé à plat. À moins qu’il ne lui faille vraiment un temps fou pour répondre. Bizarrement j’ai senti comme une douleur sourde dans mon crâne. La gueule de bois qui pointe, sans doute. Je n’ai pas su entretenir le cours fragile de l’ébriété. D’habitude, je négocie mieux.

— Il faut que je m’allonge.

C’est moi qui ai dit ça ? Je l’ai juste entendu. L’oreiller est frais. Je cligne des yeux.

— C’est trop bête, ça va passer… Je suis désolé…

Mauvaise nuit, mauvaises rencontres, mauvais champagne. Si encore j’avais envie de vomir. Ma nuque pèse des tonnes, comme si la grippe gagnait. JordanBertrandJordanBertrand…

Je me raccroche à ces deux mots-là sans pouvoir les faire sortir. Qu’est-ce que j’ai, nom de Dieu… Si je me mettais la tête sous… sous l’eau ?

— … C’est ridicule… Excusez-moi…

Distorsions… Mes yeux se brouillent…

J’essaie de me raccrocher, à un prénom, une idée, un coin d’oreiller, et je titube.

Comme au travers d’un écran humide, j’ai vu une géante à mon chevet, les bras croisés, goûtant à mon agonie.

Un instant plus tard, ma tête s’est plombée sur le montant du lit. Définitivement.

Hé ! toi… la folle… dis-moi vite où est Jordan, vite, tu le connais, fais pas semblant, tu lui embrasses la main en public… je ne sais pas pourquoi ça valse… n’importe qui dirait que je suis ivre mort… Mais… On ne sortira pas d’ici tant que…

— Qu’est-ce… que vous avez… mis dans mon verre, espèce de…

J’ai senti un poids monstrueux m’écraser l’estomac, d’un coup…

J’ai gueulé de surprise, puis de douleur, le poids s’est installé de plus en plus et m’a écrasé le sexe…

Si j’avais la force d’ouvrir les yeux…

— Je suis morte, Antoine. Mais personne ne le sait. C’est notre force à nous. Je ne suis jamais née, Antoine…

J’ai trouvé la force d’ouvrir les yeux… Elle… Assise sur moi… Je vais crever là… Écrasé… Je vais tourner de l’œil… Qu’est-ce qu’elle veut…

— Je reviens du territoire des morts pour vous hanter, vous, les vivants. N’essaie plus de bouger, Antoine. Ne nous cherche plus, ni Jordan ni moi. Bientôt tu n’en auras plus ni l’envie ni la force. Tu vas nous rejoindre, Antoine. Tu feras partie des nôtres…

J’ai entendu des sons distordus… J’ai vu des formes molles… Une dernière fois j’ai essayé d’ouvrir la bouche. Qu’est-ce… qu’elle m’a fait boire, cette salope ?…

— Dans quelques secondes ce sera fini, Antoine…

J’ai senti ses mains me saisir la nuque, son souffle haletant vers le creux de mon épaule, ses lèvres effleurer ma gorge.

Salope…

Le cou brûlé, j’ai hurlé à la mort.

4

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Pourriture dans le palais, sous la langue. Toutes ces silhouettes monstrueuses qui m’ont éreinté, ces formes laides aux couleurs moisies. Je me suis mis à geindre pour me débarrasser de tout ce paquet d’horreur. Ma main a heurté une flaque humide sur l’oreiller, j’ai voulu voir mais la douleur dans la nuque m’en a empêché, j’ai juste pu sentir ma main humide de vomissure. Quelques images sont revenues, concentrées, en bloc, des masques hilares, des rires immondes. C’est de moi qu’on riait. Et cette fatigue insoutenable, celle d’avoir travaillé au fond de la mine, des semaines entières, sans qu’on m’accorde une seule minute de répit. Les reins cassés, les jambes cassées, le dos. La nuque. Malade.

L’œsophage brûlé. On m’a passé le cou à la flamme. En m’agrippant au bord du lit j’ai pu basculer à terre, pour ramper un instant, sans avancer. À genoux, j’ai rejoint la salle de bains, ça a pris un temps fou. Le robinet de la baignoire. J’ai dû m’endormir. C’est l’eau brûlante où trempait mon bras qui m’a ramené à la conscience. Me déshabiller. Me noyer dans l’eau chaude, oublier les plaies. Le crâne en premier, calmer les coups de massue.

— C’est du propre.

J’ai froid.

L’eau est gelée, j’ai dû m’endormir encore. La joue contre la faïence.

— Mon mari voulait appeler la police, c’est moi qui ai insisté. Les draps sont foutus, comment je vais les récupérer, hein ? C’est pas tellement le vomi, ni la tache de sang, mais celui du dessus est déchiré. Vos saloperies ça me regarde pas, mais on n’est pas dans un bordel, ici.

À la voix j’ai senti qu’elle sortait de la salle de bains, elle a tiré les rideaux. Il fait jour. La douleur dans le crâne revient. Je n’ai plus entendu que de mauvais éclats de voix. Tout ça m’a obligé à me mettre debout dans l’eau froide, et je suis resté comme ça, sans pouvoir faire d’autres mouvements, frissonnant, en équilibre. Elle m’a tendu une serviette, tout près. J’ai vu son visage. Interdit. Scrutant mon corps. Ma nudité écaillée. Dans le miroir du lavabo, j’ai vu de méchants contours sombres, verdâtres, j’ai compris qu’il s’agissait de moi. Des traînées, comme des coups de lanière sur la poitrine. Et, en plissant mieux les yeux, chancelant sur mes jambes, j’ai repéré la cicatrice encore fraîche. Au cou.


J’ai compris peu de choses, sûrement l’essentiel, à ce qu’a raconté la taulière avant qu’elle ne me jette dehors. Les choses ont commencé à vaguement s’imbriquer.

— Les deux jours sont déjà payés, mais on est plus de midi, c’est comme si vous aviez gardé la chambre.

— Attendez… On est quel jour ?

— Vendredi. Vendredi, 14 heures. Je sais pas ce que vous avez foutu pendant votre orgie, mais alors… Vous êtes arrivé avec cette fille vers cinq heures, jeudi matin. Elle est ressortie très tôt, peut-être deux heures après, elle a rien dit, juste payé le double du tarif, on a pensé que vous vouliez garder la chambre une journée de plus.

— J’ai pas dormi vingt-quatre heures…

Elle a regardé sa montre.

— Dormi… Je peux pas vous l’assurer vu la couleur des draps, mais vous êtes resté dans la chambre exactement… trente-cinq heures. Faudrait pas commencer à faire des histoires, hein ! déjà qu’on n’a pas prévenu la police quand on vous a vu dans cet état, alors c’est pas maintenant que vous allez essayer de pas payer la troisième journée, parce qu’on loue de midi à midi.

Sans comprendre j’ai sorti les billets du fond de ma poche.

— Oubliez pas les draps.

Ça martèle encore fort, dans la tête. J’ai plissé les yeux quand j’ai vu le soleil par la porte à tambour du hall.

— Le quart d’Évian et le demi-champagne.

Il ne reste que quatre billets de cinq cents. Je les lui tends en pilotant à vue jusqu’à son desk. Ça doit sans doute suffire, elle ne bronche pas. C’est en sortant que j’ai vraiment eu le sentiment de payer la note.


Dehors. Vendredi. 14 heures. Le soleil frappe en traître. Le dernier sourire de cette folle. La morsure. Jordan. Vendredi. Le trottoir tangue.

Du va-et-vient derrière la vitrine d’un café. Les vomissures de champagne. Le soleil.

— Qu’est-ce que je vous sers ?

Je ne sais pas. Le bain brûlant. Vendredi.

— Qu’est-ce que je vous sers ?

Vomir. Je n’ai plus d’argent. Dehors, le soleil tape. Ressortir.

Le soleil tape. Jordan. Elle lui embrasse la main, sans la mordre. Gérard, Fred, les motos. Et Étienne ? Une bouche de métro.

Il fait frais. Je m’assieds sur le banc, le bruit de la rame me déchire la tête. Vendredi. Bloody Mary. Mâchoires dans le cou. Je ne me vois pas dans les miroirs…  Vendredi.

Bertrand ?

Je suis malade. Je suis en retard. Bertrand sur sa paillasse. Tu ne me laisseras pas tomber ?…  Il faut que je dorme. Hors du soleil. Ça fait mal. Vendredi. Je suis en retard.

J’ai trouvé le numéro, roulé dans une poche. Bertrand attend. Je ne serai pas en retard. Je passe la main. À toi de jouer.

— J’ai besoin d’une… d’une pièce. Pour téléphoner. S’il vous plaît.

Il a haussé les épaules. Il a regardé mes vêtements souillés, ma gueule bouffie, mes yeux mi-clos, ma main tremblante et tendue.

— T’es sûr que c’est pour téléphoner ?

Il a sorti une pièce de dix, que j’ai agrippée de peur qu’il ne rétracte la main.

5

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Trois quarts d’heure, au beau milieu de la place du Châtelet, à scruter la ronde des bagnoles en attendant celle qui m’ouvrirait une portière. Trois quarts d’heure cloué au soleil. Le vieux bonhomme ne m’a pas laissé le choix. À peine le temps de réapprendre à marcher. Une BMW bleue m’a klaxonné. À l’intérieur, des ombres, quatre. J’ai reconnu le visage de Bertrand. On a démarré tout de suite, direction les quais. À l’arrière, je me suis retrouvé à côté d’un sbire qui me séparait de mon ami. Sur le siège du passager, le bonhomme a donné quelques directives au chauffeur puis s’est retourné vers moi avec un vague sourire inquiet auquel je n’ai pas répondu. Bertrand m’a tendu la main, je l’ai serrée, longtemps, en silence. Il a dit :

— T’as une sale tête.

J’ai bien regardé la sienne et n’ai rien retrouvé de ce que j’avais imaginé durant mes rares heures de conscience.

— T’es bien traité ?

On ne lui a pas laissé le temps de répondre, le vieux a attaqué direct. Trop direct pour le spectre que je suis devenu, pour mon corps cassé en mille, bouffé, pour mes oreilles qui ne supportent plus les questions bruyantes et mes yeux aveuglés par la lumière de juin. Pendant qu’on traversait le premier pont pour passer rive gauche, j’ai dit :

— Je suis mort. Je reviens du territoire des morts pour hanter les vivants. Mais bientôt vous ferez partie des nôtres.

Le sbire, après un temps, a baissé les yeux pour se curer les ongles. Le chauffeur a gardé le cap avec pourtant un léger ralentissement. Le bonhomme s’est retourné pour s’asseoir comme tout le monde, face au pare-brise. Bertrand, lui, a contemplé la Seine avec une rare application.

— Je ne vais pas vous faire le résumé, heure par heure, parce que parmi celles-là y en a des inracontables, le genre psychédélique, voyez, avec des grosses bulles orange et des larsens, c’est comme si j’avais traversé toutes les sixties en trente-cinq heures, et dans un tunnel du côté de Roubaix. Non, je ne délire pas, c’est juste une remontée d’acide.

J’ai vu l’église Jeanne d’Arc, dans le XIIIe.

— Parmi les hallus, il y a celle d’un sourire aux canines protubérantes qui m’arrache la moitié du cou.

Le bonhomme a pivoté, hors de lui.

— Maintenant ça suffit, espèce de petit crétin, qu’est-ce que vous racontez ? Vous allez arrêter vos…

Le reste s’est bloqué net dans sa gorge quand j’ai ouvert ma chemise pour lui montrer la mienne.

Silence. Œillade du chauffeur dans le rétro. Le sbire a attaqué les ongles de l’autre main.

— Quel est le salopard qui t’a fait ça… a dit Bertrand, défait.

Une phrase qui m’a fait sourire, j’avais éructé à peu près la même, il y a un an, dans une situation étrangement voisine à celle d’aujourd’hui. Coïncidence des carrefours, des cauchemars et des dérives. Une soirée à St-Rémy-lès-Chevreuses. Whisky à volonté, barbecue, piscine et sauna où, ivre mort, j’avais dégorgé une bonne partie de la nuit avant de m’écrouler sur le capot de la voiture de Jean-Marc qui m’a ramené vers la capitale. Bertrand n’était réapparu que le surlendemain. La dernière image qui me restait de lui avant que nous nous séparions : il s’enferme avec deux nanas dans l’unique salle de bains munie de toilettes avec la ferme intention de s’offrir des ablutions crapuleuses. Il m’a raconté la suite, une centaine de vessies en fusion, l’émeute des incontinences, son refus obstiné de sortir, la porte qu’on défonce, les coups de griffe qu’il reçoit sur la poitrine. C’était le bon temps.

— Mais réponds, bordel ! Quel est le salaud qui t’a fait ça !

— C’est une fille. Une folle qui fait tout comme Jordan, surtout mordre.

— Mordre ? a gueulé le vieux.

— Oui. Et je me demande si ce n’est pas lui qui me l’a envoyée pour que j’arrête de le suivre. Je posais trop de questions dans cette boîte, et comme un con j’ai cru qu’elle… Et je ne sais toujours pas quelle saloperie elle a mis dans mon verre. Pour l’instant je n’ai eu qu’un avertissement. Ce que vous ne savez pas, c’est que vos privés et moi, on a eu le même problème, parce que personne ne peut suivre Jordan. C’est impossible.

— Pourquoi ?

— Je sais déjà que vous allez me prendre pour un dingue mais, à votre avis, comment appelle-t-on ces êtres occultes qui sortent la nuit et disparaissent avant la première lueur. Ces gens qui n’ont pas de reflet et se transforment à volonté. Ces créatures qui reviennent du territoire des morts pour se nourrir du sang des vivants ? C’est pas dur.

On passe devant le Panthéon.

Le sbire n’a plus rien à curer. Il gratte un bouton rouge sur le dos de la main.

On contourne le Luxembourg. Je pose doucement la nuque sur la plage arrière pour me protéger du soleil qui tape contre la vitre. Après un soupir, je dis :

— Patron, vous allez vous faire mordre, et je ne peux rien faire pour empêcher ça. D’ailleurs, c’est trop tard, je ne connaîtrai plus jamais le repos. J’aurais mieux fait d’aller au trou et laisser Bertrand se démerder. Il a toujours su y faire mieux que moi avec les vamps.

— Arrête tes conneries, Antoine.

— Ah ! ça, mon pote, c’est exactement ce que je vais faire. Démerde-toi avec le comte Dracula, moi j’ai donné.

Bertrand ne répond pas. Silence bizarre. J’insiste. Je ne vais surtout pas m’en priver.

— Messieurs, je vous suis. Prévoyez un petit cercueil capitonné, genre caisson d’isolation, évitez la bouffe à l’ail, on se retrouve dans quarante-huit heures.

Je me demande si après ça je n’ai pas laissé échapper un petit ricanement. Il y a eu un long silence, j’ai vu le Pont-Neuf sur ma droite. Les plaies, les douleurs osseuses, les martèlements dans le crâne sont toujours là. Mais tout ça est bien moins pénible depuis que je leur ai cloué le bec à tous les trois. Il n’y a guère que le soleil auquel je n’arrive pas à m’habituer.

Le sbire s’est figé, nerveux, les yeux rivés dans la nuque de son boss. J’ai entendu des sanglots muets. Je n’y ai pas cru tout de suite, il a fallu que je tende l’oreille pour m’apercevoir que le bonhomme était en train de doucement chialer. Il s’est retourné, avec une larme dans chaque œil, et m’a dit :

— Je vous crois, moi, Antoine. Je vous crois.

Il n’a pas retenu ses larmes, et ça m’a désarçonné. C’est son « je vous crois, Antoine » qui m’a tout coupé.

Le sbire a baissé les yeux, incapable de supporter le spectacle.

Le vieux a dit :

— Parlez-moi d’elle…

— La vamp ? Une belle salope, une malade mentale, une esclave de Jordan, j’en sais rien. Si jamais je la retrouve, je la mange. Les canines me poussent rien que d’y penser.

Après un temps, j’ai ajouté, sans même le vouloir :

— J’suis mordu, faut me comprendre.

Rue de Rivoli, les Tuileries. La fête foraine.

À moi la paillasse ombragée, vivement que je fasse la connaissance de ce rat à qui je laisserai volontiers mon croûton de pain. Vivement la présence rassurante des geôliers qui vont garder mon sommeil. Rangé des voitures, à l’abri, immobile, à me refaire une peau et des os, tout doux, hors circuit, solo. Heureux même, que quelqu’un me le propose. N’empêche qu’un jour ou l’autre je retomberai sur cette psychopathe aux taches de rousseur, et je la confronterai au miroir pour bien lui montrer la salope qu’elle est, ensuite je lui ferai avouer ce qu’elle m’a fait, si elle m’a pris quelque chose qu’elle me le rende, si elle m’a transmis quelque chose qu’elle le reprenne, et je lui ferai avaler un crucifix, et je la mangerai, je la mangerai, je serai tout à la fois, le vampire et le loup-garou, le fantôme et le cannibale, ils vont en avoir, du fantastique, je vais leur pourrir la nuit, à ces nosferatu de merde, je vais leur faire passer le goût de l’ail, ça sera Dracula contre le Parasite , et elle, la zombie, elle l’aura mon pieu, je vais la transpercer, jusqu’au cœur, et en plein soleil. J’ai rien à perdre, je m’en fous, je fais désormais partie des morts vivants.

La bagnole s’est engagée place Vendôme.

— Bon ! on va pas tourner dans Paris la putain jusqu’à ce que la nuit tombe, j’ai deux ou trois trucs à dire à Bertrand pour lui passer le relais, qu’il évite de perdre son temps et de se faire pomper l’hémoglobine, une petite piste pour ce soir, c’est pas grand-chose mais ça va lui faire gagner quelques heures.

Le vieux a fait arrêter la bagnole sur la place. On est tous restés immobiles un petit moment. Sans doute le temps de la réflexion pour Bertrand, qui a dit :

— Non.

Rien que ça. Non. 

— C’est-à-dire ?

Le vieux a fait signe à ses hommes de sortir de la voiture. J’ai eu la sale impression que c’était prévu, que ce non  était prévu, et que j’allais avoir droit à un sketch qu’ils ont répété avant de venir. Le vieux nous a laissés seuls.

— Antoine, c’est pas évident, ce que je vais dire, et laisse-moi finir avant de m’agresser, je te connais. Depuis ce matin j’essaie de trouver une formulation correcte.

J’ai cru qu’il allait me dire qu’il avait attrapé l’esprit d’escalier, là-bas, dans son trou.

— C’est toi qui vas rester dehors, Antoine. Moi je retourne d’où je viens. C’est mieux pour tous les deux, je peux pas t’expliquer pourquoi.

— Pardon ?

— C’est plutôt une bonne nouvelle, non ? T’avais tellement la trouille d’étouffer. Tu t’es traîné à mes pieds, avec ta claustro plein la bouche. Et puis t’es meilleur que moi, pour ça, tu sais bien, je risque de traîner pour rien, perdre un temps fou et reculer l’échéance. Vaut mieux qu’on se partage le boulot, moi dedans, toi dehors.

— Tu peux me redire ça, là ?…

— Bon, j’aimerais être plus clair, mais pour moi ça ne l’est pas encore, disons que j’ai besoin  d’y retourner.

— Dans le trou.

— Oui. D’abord c’est pas un trou.

Silence.

— Besoin, besoin , ça veut dire quoi besoin.  Ils t’ont rendu accro à l’héroïne ?

— Dis pas de conneries.

— T’es tombé amoureux du maton ?

Pas de réponse.

— T’es sous hypnose, Bertrand, ils t’ont manipulé, tout est possible avec ces tarés, j’ai bien rencontré des vampires.

— Arrête…

Après un long silence, j’ai éclaté de rire, ça m’a lancé, dans le crâne, et vers les côtes.

— Ça y est, je crois que j’ai pigé… Bertrand, t’es un génie… J’ai pas eu mon DEUG de psycho mais je crois que j’ai pigé : si l’un de nous n’entretient plus l’angoisse du trou, ça rend immédiatement caduque le chantage à l’alternance. Subtil. On déstabilise le geôlier, au bluff, en réclamant à tout prix la taule. Joli.

— C’est pas tout à fait ça, Antoine. Moi aussi j’ai des trucs à pister, là-bas. Peux pas t’expliquer, je te dis, moi-même je ne comprends pas encore tout bien. Mais si j’ai un seul truc à tenter, je le tenterai. J’ai peut-être trouvé une issue, là-bas.

— Une quoi ?

— Un truc trop beau pour être vrai. Mais pour ça il faut que tu retrouves Jordan. Et oui. Il le faut. Et c’est moi qui te supplie, maintenant, Antoine. Il faut que tu retrouves le dingue, que tu le livres au vieux, et c’est pour moi que tu vas le faire, pour moi uniquement.

Après un long silence, il a cru bon de répéter :

— Pour moi.

— Quoi ? Répète ça ? C’est les hallus qui continuent, je vais me réveiller, c’est pas vrai…

— J’ai trop à y gagner.

— Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ? Qu’est-ce qu’ils t’ont promis ? Tu les prends pour des cons ou quoi ? C’est de la manip’, et t’es assez bête pour tomber là-dedans.

Silence.

— T’as dit que t’étais prêt à tout, l’autre matin, quand t’étouffais. Tu l’as bien dit, non ?

— Oui, je l’ai dit.

— T’as dit que tu ferais n’importe quoi.

— Oui, je l’ai dit.

— Retrouve Jordan.

Il m’a tendu la main, direct.

Je n’ai pu me résoudre à la laisser en suspens, vide.

Il a serré fort.

Puis il est sorti sans même un regard et a fait signe au vieux de reprendre sa place dans la voiture.

Très lentement, j’ai senti monter en moi comme une bouffée de solitude.

— Reconnaissez-moi une seule chose, Antoine : j’avais vu juste. En quarante-huit heures vous avez fait plus de chemin que les crétins que j’ai embauchés.

Un temps. Je me suis caressé le poitrail.

— Ce que vous dites est pourri d’hypocrisie, mais c’est vrai.

— Bertrand n’est pas de votre trempe. Il est bourré de qualités. Il a du charme. Je l’aime bien. Il a un bel avenir devant lui. Mais il serait bien incapable de s’accrocher comme vous le faites. Son talent est ailleurs. Tout temps qu’il passera dehors sera du temps perdu. Et vous, Antoine, vous avez une piste. On va changer les règles. Je n’ai jamais été si proche de Jordan qu’aujourd’hui. Je peux beaucoup pour vous.

— Qu’est-ce que vous lui avez promis ?

— Il a ses rêves, Bertrand… Mais vous ? Qu’est-ce qui vous fait courir ? Qu’est-ce que je pourrais vous promettre ?

Après un temps de réflexion, j’ai demandé :

— Combien ?

J’ai fait ce petit geste vulgaire des doigts qui froissent des billets. Il a eu un léger mouvement de surprise.

— La carotte financière ?

— Oui.

— Ça me surprend, mais… Disons… ce que vous voulez.

— Je veux le magasin, là, à l’angle de la place.

— Van Cleef et Arpels ?

— Clés en main.

Il n’a pas su s’il devait sourire.

— Non, en fait, je veux plus que ça. Je veux redevenir humain. Aimer à nouveau le soleil et le jour. Vivre comme avant, pour tout changer. En rase campagne, et me coucher avec les poules, me réveiller au son des matines, me nourrir du potager, à heures fixes, et boire l’eau de la source, trouver la foi en Dieu. Redevenir humain. J’ai du boulot à rattraper.

J’ai bien cru qu’il allait se remettre à pleurnicher. Et pas à cause de moi. J’ai eu l’intime conviction qu’il pensait à quelqu’un de bien plus cher.

En claquant la portière, j’ai vu les trois autres, dehors, attendant que je m’éloigne pour réintégrer la voiture. J’ai dit au patron de m’allonger du liquide. L’enveloppe était prête, il n’a eu qu’à la sortir de sa veste. S’il n’a pas changé de coupures, il doit y avoir le double ou le triple de la première.

Bertrand n’a pas daigné se retourner quand la voiture a tourné le coin. Il a du cran, Mister Laurence.

Je me suis revu en train de le supplier, minable, geignant, pour qu’il m’évite d’aller au trou. Grand, il a été. Le salaud.

Ce matin-là, en pleurant sur ses chaussures, j’ai perdu quelque chose d’infiniment précieux que je pensais ne pas avoir. Et j’ai été assez bête pour piétiner tout ça, les larmes aux yeux.

Aujourd’hui, il ne m’a pas supplié, non. Trop fier. Mais dans le ton de sa voix, j’ai senti que j’avais une chance de me refaire.

J’ai fait un signe à un taxi pour qu’il me conduise là où on peut attendre, sans risque, que le soir tombe.


* * *

Moins quarante-huit heures, top chrono. Myriam m’a donné le numéro d’un inconnu du nom de Jonathan, rédacteur en chef du mensuel L’Attitude , où travaille Jean-Louis. J’aurais cru emprunter plus de méandres, parce qu’on ne rencontre pas Jean-Louis par hasard. Tout simplement parce que Jean-Louis, à l’inverse de tous les autres, travaille. Je l’ai connu dès mes premières heures de resquille, il était là, le Nikon en bandoulière, en train de discuter avec le barman des Bains-Douches  pour récolter des tuyaux, des bruits, des potins, en vue de coincer quelques têtes connues pour alimenter le crédit photo de la chronique jet-set de Paris-Nuit , de Néons , puis de L’Attitude.  Il a eu Richard Gere sans lunettes, faisant une bise à Bowie, qui, lui, en avait. Rod Stewart se grattant les couilles. Elton John dînant chez Yves Saint-Laurent. Liza Minnelli pas fraîche. Gros pourcentage de show-biz, mais aussi les fins de race, les héritiers, et les capitaines d’industrie qui font la fête. Et tous les autres de passage dans la Ville Lumière. Je me souviens de notre premier contact, je l’ai vu brandir son objectif vers moi, j’ai souri avec délice, il a dit : « Casse-toi du champ, coco. » Dans mon dos, William Hurt, qui ne demandait qu’à dire « cheese ». On se croise de temps en temps, et chaque fois qu’il est là, c’est bon signe, ça prouve que l’aiguillage était correct. Sans se connaître vraiment, on s’estime, on discute avec bienveillance en attendant les vedettes, on s’échange des tuyaux, et une fois ou deux je l’ai rencardé sur des plans de haut vol dont le journal ne lui avait pas parlé. Ça ne l’empêche pas, malgré le temps et l’habitude, la sympathie réciproque, de jeter toutes les photos où j’apparais par hasard.

Pour l’heure, je sais qu’il est là-dedans. Juste là, derrière le cordon. La foule, chic, fraîche, ne va pas le rester bien longtemps. Son rédacteur en chef m’a juste dit « bon courage » en me donnant l’adresse. Et c’est exactement ce dont je vais avoir besoin, en plus d’une bonne dose de chance.

J’ai pourtant pris quelques précautions quand il m’a dit que Jean-Louis couvrait la collection Automne/Hiver de Dior. Les rares fois où nous avons mis les pieds dans des défilés de mode, Mister Laurence et moi, nous nous sommes amusés comme des rois, et c’est logique, quand on tape dans les spécialités parisiennes. Jean-Paul Gaultier au Cirque d’Hiver, c’était il y a deux mois. Christian Lacroix au Zénith, l’année dernière. Ces deux fois-là, Bertrand m’a lâché, à peine le premier barrage franchi, pour aller fureter du côté des vestiaires des mannequins, fantasme numéro un de tout individu mâle qui a un jour feuilleté un numéro de Vogue.  Et mine de rien, il ne s’était pas si mal débrouillé. Compulser le dossier de presse, y pêcher le nom d’une des filles, le griffonner sur un bout de papier, le tendre bien haut à l’entrée des coulisses en disant qu’il a un message urgent pour elle, un coup de fil de l’agence. Et puis. Regarder. Se goinfrer les yeux de tout ce qu’on ne pourra jamais imaginer. Je n’ai jamais été assez gonflé pour faire ça.

Oui, j’ai pris des précautions d’ordre vestimentaire. De toute façon j’avais besoin de fringues, l’enveloppe du vieux a servi à ça en tout premier lieu. J’ai choisi sans regarder les étiquettes, costume noir, chemise blanche. Une cravate fine et rouge, brodée. Ça m’a changé des puces de Montreuil, des fripiers de Belleville et de la Foire à dix francs.

Juste après, je suis passé dès l’ouverture du premier bar du 1001 , Étienne et Jean-Marc m’attendaient de pied ferme, inquiets depuis ma disparition. Au beau milieu des premiers soiffards des happy hours, j’ai juste eu le temps de leur dire que j’étais devenu un mort vivant et que je repasserai les voir juste après mon entrevue avec Jean-Louis. Je n’ai pas pu toucher au mescal qu’on m’a servi. En revanche, l’étau s’est desserré dans mon crâne, comme une cuite oubliée. Ne reste que ce bizarre malaise qui s’estompe à mesure que le soleil faiblit. C’est sans doute la maladie  qui gagne. J’y crois.

La dame blonde qui filtre l’entrée de cette belle bâtisse de la rue Saint-Honoré n’a besoin de personne pour éconduire les non-autor


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isés. Jean-Louis est là depuis les préparatifs, et pas question de l’attendre sagement dehors quand le premier défilé vient à peine de commencer. Pas moyen de rentrer au flan. J’ai vite décidé de la jouer resquilleur, c’est mon côté taupe. Autre parasite qui craint la lumière. J’ai fait trois fois le tour de la bâtisse pour trouver l’entrée des fournisseurs et des traiteurs. Rue Baujon. Le camion brun de la maison Dalloyau. On dirait un convoi de fonds, imbraquable. À une époque, dès qu’on en voyait un, stationné n’importe où dans Paris, on repérait l’adresse. Trappeurs qui suivent les empreintes. On savait qu’à cet endroit précis, le soir même, on aurait notre dose de canapés. Si je suis resté en vie, naguère, je le dois en partie à la maison Dalloyau.

Procédure de dernière minute, coincer le premier loufiat venu, lui demander où est Bernard, dit Minou, c’est comme ça qu’on l’appelle, je ne sais pas pourquoi. Un des plus vieux serveurs de la boîte. Celui qui, un soir, nous a dressé l’organigramme de sa semaine, nous laissant rêveurs, et lui, déjà fatigué. C’est comme ça qu’on sait que le premier lundi du mois, il y a un cocktail au British Club House, un autre à l’American College tous les 16 du mois, etc. C’est à force de nous revoir, toujours ponctuels, toujours souriants, affamés mais polis, qu’il s’est pris d’affection pour ces deux oisifs qui ont l’âge de ses gosses.

Je contourne la tente où va avoir lieu le repas de gala, vers les 23 heures, juste après avoir fait dégager le tout-venant et les journalistes. Au passage, je vois une escouade de serveurs s’agiter autour des timbales de magret au foie gras et sa feuille d’oseille, et n’éprouve absolument rien de ragoûtant. Au contraire, je sens mon tube se raidir comme une crosse de hockey. De quand date ma dernière digestion ? Je ne sais plus. Ça corrobore l’idée que je n’ai plus besoin de me nourrir, et c’est un des plaisirs que je vais regretter de l’époque où je n’étais qu’un palais fébrile, un bouquet de papilles, un estomac goguenard, l’époque où le saumon était rose, le pain de mie géométrique et le champagne à volonté.

Au loin, un orchestre viennois accueille les visiteurs, je les croise à revers, sortant d’on ne sait où, et tout le monde s’en fout bien. Un buffet apéritif est dressé dans le parc, les gens attendent que la première fournée sorte du défilé. Ça piaille. C’est le moment où jamais de tenter sa robe immettable, de parler chiffon de luxe. Des photophores sont disposés en long, comme pour éclairer une piste d’atterrissage. J’entre dans le hall bourré d’hôtesses habillées en rouge, c’est l’accès du show-room, je fais un tour rapide pour coincer Jean-Louis. Une salle pleine de téléphones que personne n’utilise, un bureau où l’on prend son dossier de presse avec la liste des présentations, avec en cadeau un éventail frappé aux initiales du couturier. Tous les murs sont tendus de drap gris, le gris Dior. Le fameux gris Dior. Je repère Margaux Hemingway, Adjani, d’autres encore, j’ai senti que Jean-Louis n’était pas loin. Deux dames discutent fort, ravies, l’une d’elles est persuadée que cette année c’est Dior qui va avoir le Dé d’Or. La récompense suprême. En temps normal j’aurais sûrement misé un franc ou deux sur un tuyau pareil. Je repère Jean-Louis, embusqué derrière un yucca, mitraillant.

— Antoine ?

— Je dérange ?

— Pas vraiment. J’ai fait la môme Hemingway.

— C’est pour elle que t’es venu ?

— Pas vraiment. Paraît qu’elle a arrêté de boire. Ça aurait été cool de l’avoir en train de téter un scotch. Mais rien à faire.

— Alors ?

— J’attends Rourke.

— Qu’est-ce qu’il viendrait foutre dans un défilé de mode ? C’est plutôt le genre biker.

— Paraît qu’il est avec Cynthia.

— Cynthia ?

— Mannequin vedette de Dior.

Il me lâche une seconde pour shooter Régine, et revient.

— Hé ! Jean-Louis, tu sais quoi ?

J’ouvre deux boutons de ma chemise et lui montre ce qu’il y a en dessous. Il ne cille pas. Pose l’appareil photo. S’enfonce dans l’angle. Discret. Et tire sur le col de son polo. Une petite plaie dégueulasse vers la clavicule.

— T’as vu Étienne, jeudi soir.

— Ouais ! au Bleu Nuit.  Il m’a dit que vous étiez après Jordan. Y serait temps.

— Comment ça s’est passé ?

— Une dizaine de jours, aux Bains-Douches.  J’avais déjà repéré sa gueule plusieurs fois, et pas que là. J’ai bien aimé son look, j’ai voulu le shooter, à tout hasard. Il a pas aimé. Pas aimé du tout. Le genre de réaction qui me fait descendre une péloche complète.

— Il grogne, il montre les dents, et après ?

— Il me rate pas. Quand je pense que j’ai échappé aux baffes de Sean Penn, c’est pour me faire bouffer par ce crétin. Il m’a obligé à lui donner la péloche.

— T’as fait ça ?

— Tu plaisantes ? J’avais Annie Lennox avec son nouveau mec dans le boîtier. J’ai fait le coup du paparazzo, j’ai sorti en douce une péloche vierge et je lui ai refilé, le con.

Mouvement de foule. Le défilé va commencer. J’ai eu peur qu’il ne me quitte. Mais il s’en fout, il attend Rourke.

— Et ton pote Bertrand, il est pas là ?

J’ai fait comme si je n’avais pas entendu.

— Ça veut dire que t’as encore la gueule de Jordan sur une photo.

— Qu’est-ce tu veux que j’en foute ?

Une chose est sûre. Jordan impressionne la pellicule.

— Il est seul sur la photo ?

— Non, une gonzesse, le genre qu’a pas besoin de flash, une diaphane. Et un autre mec, pas une gueule de scoop, qu’attendait pas trop non plus que le petit oiseau sorte. Ils sont trop, ces mecs, comme si j’aillais vendre leurs tronches en couv’ de 7 à Paris. 

Bingo. Je n’en demandais pas tant. Et bien fait pour la Dracula connection. Un troisième larron ? Peut-être un des leurs, le mal gagne, le processus de noctification déferle sur Paris. Ils sont parmi nous. Leur quête a déjà commencé. À ce propos, j’ai demandé à Jean-Louis s’il se sentait en forme, et si depuis la morsure il n’avait pas éprouvé quelques troubles diurnes.

— Je suis le genre hypocondriaque, angoissé et tout, le soir où il m’a mordu j’ai foncé aux urgences de l’Hôtel Dieu. Ils m’ont fait une prise de sang, avec toutes ces saloperies qui traînent, j’ai eu la trouille. Ils ont soigné la plaie et m’ont donné les résultats un peu plus tard.

— Et alors ?

— Rien, que dalle. Petite fatigue générale à cause de mon boulot, mais c’est tout.

Ça m’a soulagé. Arbitrairement, soit. Mais, ça voulait dire que mon malaise tenait plus du cinéma mental que d’un film de Christopher Lee. Je ne suis pas un cinéphile, mais je crois me rappeler que Bela Lugosi, le premier interprète de Dracula à l’écran, a pété ses boulons à force de s’identifier à son personnage. Vers la fin de sa vie, il dormait dans un cercueil capitonné, ce qui a dû faire des économies quand il est passé de mort vivant à mort tout court. De la même manière, Boris Karloff, créature du docteur Frankenstein, est mort dingue, suite à une espèce de déstructuration mentale et perte de la personnalité. Jordan et Violaine ont peut-être attrapé quelque chose de cet ordre. C’est en tout cas ce que je m’efforce de penser, je suis un type rationnel. Immergé dans une situation qui, somme toute, l’est assez peu.

— On peut la voir.

— La photo ? Si tu veux. Si ça peut te servir à le serrer. Suffit de passer chez moi, mais je te demande un truc en échange.

Et allez donc. On n’a rien sans rien. Ça c’est Paris. Encore un qui a un écureuil à trimbaler.

— Tu veux quoi ?

— Que tu me racontes. C’est pas que je veuille mettre le nez dans tes histoires mais j’aimerais être sûr qu’il y ait rien de bon à shooter. Un night-clubber comme toi qui poursuit un gars qui mord les gens qui traînent dans la nuit. On est à Paris, non ? On sait jamais.

Je n’ai pas aimé qu’il me catalogue comme night-clubber. Mais je dois reconnaître que tout ça a de quoi l’intriguer. Sa ville, sa nuit, son cou, l’acharnement d’Étienne, le mien, Jordan et les autres qui ne veulent surtout pas apparaître en photo.

— C’est pas ton créneau, j’ai dit.

— T’es sûr de vouloir un tirage ?

J’ai acquiescé, forcé. Il m’a demandé de patienter une petite demi-heure, le temps de faire son dernier tour. Quitte à faire le pied de grue, je me suis dirigé par réflexe vers le buffet du parc qui n’était plus éclairé que par les photophores. Quelques douairières plantaient des cure-dents dans la chair mordorée d’un canard découpé en cubes. Et quand on me dit qu’il n’y a aucune magie dans cette bouffe…

— Champagne, monsieur ?

J’ai réfléchi une seconde, pour refuser d’un geste de la main. Je me suis laissé corrompre par un fond de Perrier nature, pour me mouiller la langue et le palais. J’ai dû m’écarter du buffet à cause de l’odeur. Pour la première fois j’ai réalisé que le pain de mie en avait une. Dans une grande panière en osier j’ai vu de splendides légumes sculptés et formant une sorte de fresque circulaire, façon Arcimboldo mais sans l’idée du portrait. Des radis piqués au centre, des carottes naines autour, des carrés d’ananas, des pelures de tomates agencées en bouquets de roses, et plein d’autres trucs bigarrés. Mon attention s’est portée sur un des éléments de décoration.

— C’est un artiste de chez nous qui les fait. Goûtez, dit le serveur.

Il a rapproché un plateau couvert de coupelles de sauces vaguement dérivées de la mayonnaise. J’ai bloqué un hoquet qui m’aurait fait vomir la gorgée de Perrier.

— Rien ne vous tente, monsieur ?

Si ! quelque chose, mais je m’en suis écarté. Puis j’ai tendu la main, un instant, et l’ai rétractée en me demandant si je ne devenais pas complètement dingue. C’est du moins ce qu’a pensé le serveur en me regardant saisir une tête d’ail. J’ai épluché une gousse en quelques secondes et me la suis mise en bouche, sans réfléchir.

J’ai mâché.

Le serveur, classieux, a dit que ça faisait du bien à la circulation.

En avalant la chose, j’ai poussé un petit soupir de contentement.

De loin, Jean-Louis m’a fait signe qu’on pouvait y aller.

— Et Rourke ?

— Parti à L.A. ce matin, c’est ce que m’a dit un collègue qu’a des meilleurs tuyaux que les miens. Je peux me refaire au New Morning , y a un bœuf privé qu’est prévu avec Prince, il est à Paris depuis hier. Faut qu’on file.

Puis il a sorti des chewing-gums de sa poche et m’en a proposé un.


Dans le taxi, je lui ai raconté l’à-peu-près racontable, en forçant bien sur les détails réalistes, pour lui donner une chance de me croire.

Bertrand a couché avec la nana de Jordan, et a disparu juste après. 

Jean-Louis a roulé des yeux comme des billes. Je lui en ai donné plus sur ce qui ne prêtait pas à conséquence, les sauts de puce dans les bars, les emmerdes avec les motards qui veulent ma mort, Fred et Gérard, les boîtes, où j’ai bien fini par retrouver Jordan, qui m’a filé entre les doigts en me laissant l’empreinte de ses crocs. Jean-Louis a tout gobé. Comment aurait-il pu douter, avec nos morsures respectives ? Ça rapproche, ce genre de stigmates.

Quand il parle de chez lui, on imagine une chambre noire qui pue le révélateur. Il vit près du quai d’Austerlitz dans un cinq pièces bourré de couloirs, avec, au bout de l’un d’eux, un labo plus opaque que tout ce qu’il photographie. Parmi les photos épinglées dans le salon, j’ai reconnu Lou Reed, sérieux comme un pape, noir et blanc, flou, invendable et superbement irréel. C’est la série ratée de Jean-Louis, tout ce qu’on lui refuse, mais qui un jour sera réuni en recueil, rayon beaux livres. Il en est persuadé.

— Installe-toi, faut que je la tire sur papier.

Je me suis calé entre deux piles de magazines, ceux où il travaille, et tous les autres, même des vieux numéros de Jours de France  du temps de La semaine d’Edgar Schneider. Paris Nuit, Paris Magazine , je feuillette, reconnais quelques trognes hilares dont la moitié a l’air de dire : « je m’amuse et je vous emmerde tous », et l’autre, compassée, dit : « vous m’emmerdez pendant que je m’amuse ». Ce genre de photos pas vraiment nettes, auxquelles on se prête de plus ou moins bonne grâce, avec des courtisans parfaitement inconnus qui s’appliquent à poser, une main sur l’épaule de la star. Effets de flash sur les gueules en sueur. Rétines rouges. Parmi elles, la photo d’une tablée de fêtards avec des girls en strass sur les genoux.

Ça m’a rappelé la soirée anniversaire au Crazy Horse Saloon  pour laquelle Étienne avait eu trois invitations par on ne sait quel miracle. On ne s’était pas fait prier, Bertrand et moi, on avait même sorti les cravates. C’était comme une oasis pétillante de lumière au cœur de cette mauvaise nuit de janvier. On avait eu droit à une part du gâteau. Et aux filles abominablement cambrées sur la scène. Et hormis le fait que personne n’avait cherché à lier connaissance avec nous, toutes les conditions du bonheur étaient réunies. Pourtant j’en suis sorti avec un goût amer dans la bouche. En retrouvant la mauvaise nuit d’hiver, je me suis posé deux questions : « où dormir ? » et « quand est-ce qu’on aura droit à des filles pareilles ? »

Mister Laurence m’avait fourni les réponses : « dans le studio de son cousin place de Clichy » et « pas avant quarante ans si toutefois on arrive à faire quelque chose de nos existences ». Tout ça s’est effectivement fini sur le lino d’une kitchenette où nous avons bu une bouteille de Veuve Cliquot rosé qu’il avait glissé dans son imper en sortant du Crazy.  Et, sans réveiller le cousin qui s’accordait une dernière demi-heure avant d’aller bosser, nous avons trinqué à ces quinze années qu’il nous restait à vivre avant de devenir des gens auprès de qui on a envie de s’asseoir.


* * *

Jean-Louis s’est enfermé depuis bientôt une demi-heure, tout ça pour allumer trois ampoules et suspendre son chromo à une épingle à linge. Si je n’avais pas peur d’abuser, j’irais cogner à son labo pour presser le mouvement.

— Fallu que je la retrouve dans mon tas de péloches, j’ai essayé de rectifier un peu le flou.

— Montre.

Il allume une espèce de spot qui me fait cligner des yeux. Je lui arrache des mains la photo qui dégouline encore.

Le couple maudit, hargneux, prêt à bondir, ce n’est pas vraiment eux que je cherche mais l’inconnu. Un vague espoir m’avait traversé la tête, celui de reconnaître quelqu’un à qui me raccrocher. Je ne vois qu’un type brun, chafouin, cadré à la taille, avec un fly-jacket. La trentaine. Et pas même un gros badge au revers avec son nom écrit dessus.

— T’es content ?

— Je vais la montrer à un maximum de gens, on verra. En tout cas, je pense à toi s’il y a de quoi faire un reportage.

— T’emmerde pas pour ça, va. Si j’ai dit ça, c’est à cause de mon côté fouineur, je suis toujours à l’affût, t’emmerde pas…

Ça m’a surpris mais je n’ai pas insisté. J’ai eu ce que je voulais. Il m’a proposé de boire un verre, j’ai refusé sans partir pour autant. Nous nous sommes bien marrés en imaginant une série de photos des cicatrices que laissait Jordan, des noir et blanc en très gros plan, sous verre, dans une expo d’avant-garde. Je suis sûr qu’on aurait du monde au vernissage.

Il ne m’a pas raccompagné à la porte, je l’ai claquée derrière moi. J’ai évité l’ascenseur, pour me remettre en jambes, je me suis dit qu’il fallait que je mange quelque chose, en cherchant ce qui ne me révulserait pas. Une salade ? Oui ! tiens, une salade. Non ! rien que d’y penser, envie de vomir. Des spaghettis ? Vomir. Du lait ? Gerbe immédiate. Des calamars ? Vomir. Un chocolat avec une tartine ? Beuark. De la brandade de morue… Ah ! la brandade de morue ça se discute. Un peu tiède, deux ou trois bouchées. Mais quand j’imagine la cuillerée fumante, j’ai un haut-le-cœur. Un bouillon de légumes ? Vomir, trois fois vomir. Du filet de lieu ? La gerbe. Je devrais peut-être consulter. Le toubib arriverait sans doute à décoincer quelque chose. Mais comment lui expliquer les symptômes.

En sortant dans cette ruelle pas nette et perdue dans le XIIIe arrondissement, j’ai vu, au loin, l’étrange bâtiment de l’Armée du Salut. Jamais nous n’avons eu le courage de l’approcher, Bertrand et moi, malgré une certaine affection pour Le Corbusier. Persuadés qu’on nous laisserait volontiers entrer. Certains matins, on nous aurait même ramassés dans le camion si on nous avait repérés. Et on aurait dit : « Vous vous trompez, y a erreur, nous c’est le champagne, pas la vinasse. » Après tout, puisqu’il y a des hiérarchies partout, pourquoi pas là. On serait un peu la tendance luxe de la cloche, les aristos, les snobs. En fait, je suis à peu près certain que, même là-bas, rien qu’à voir nos dégaines « faux chic » et nos moues précieuses, on nous traiterait de parasites.

À quelques mètres, j’ai vu un barbu assis, seul, sur sa moto à l’arrêt. J’ai continué sur ma lancée, sans même un mouvement de recul, malgré une petite pointe d’angoisse quand je suis passé à son niveau. Une seconde j’ai pensé à jeter un œil sur son réservoir pour y traquer le serpent à lunettes, mais un taxi blanc, libre, énorme, a déboulé à ce moment-là dans la rue, comme une espèce de Pégase. À mon signe, il s’est arrêté, je n’y ai pas cru. Il a baissé sa vitre pour me demander où j’allais. En général ce genre de chantage me met l’insulte à la bouche, mais là…

— Rue de Rome.

— C’est bon, montez.

Il a débloqué le loquet de la portière, c’est là où j’ai entendu cette espèce de petit bruit bizarre qui m’a fait penser, Dieu sait pourquoi, au claquement de langue d’un animal. C’était le motard, stoïque, qui émettait ce son étrange en secouant bien haut l’index à l’attention du chauffeur. À qui j’ai répondu « non », quand il m’a demandé si je connaissais le zigoto.

— Hé ! le motard, tu vas nous lâcher la grappe ? il a dit en se penchant sur son volant pour attraper un truc sous son siège.

Impulsif, le chauffeur. Un vrai tacot parisien, paré à toutes les situations, et dans ce cas précis j’avoue n’avoir rien à y redire. L’homme à la moto n’a pas arrêté son bruit débile, il a même secoué la tête, toujours sans bouger ni regarder vers moi.

La horde est arrivée au moment où le chauffeur allait sortir.

Quinze ou vingt bécanes, monstrueuses, lentes.

Ils étaient tellement forts, tellement irréels dans leur brouillard d’essence.

Quand je me suis retourné, le taxi était déjà loin. L’homme à la moto a cessé son truc insupportable avec la langue.

Je me suis mis à courir comme un fou.


* * *

Ils n’ont pas eu besoin de me ficeler, ni de me bâillonner. Dès lors, à quoi bon hurler ou gigoter. Le hangar est tellement grand que même leur couronne de bécanes ne le remplit pas au tiers, ça ressemble tout juste à un cercle de feu autour d’un scorpion qui n’a besoin de personne pour s’administrer le coup de grâce. Malgré tout, je n’ai pas pu m’empêcher de les trouver beaux et inexorables, comme le feu. Parce qu’ils m’ont laissé le temps de les regarder, les salauds. J’en aurais presque réclamé la raclée pour qu’on en finisse. Avec pour dernière force, celle de la résignation, épuisé par ma course folle et vouée à l’échec dès le départ. Fred est arrivé quelques minutes plus tard, je l’ai reconnu au bandage qu’il arbore comme des lauriers de guerre autour de la tête. Tout à coup je ne les ai plus trouvés ni beaux ni inexorables, on ne pense à rien quand on serre les dents et quand la sentence tombe avant le verdict. Je me suis roulé en boule en protégeant les zones que seul l’instinct choisit. C’est sans doute ça qui leur a suggéré l’idée du football. J’ai serré mon poignet droit, mordu dans la manche en crispant les paupières pour chercher le noir profond. Les genoux repliés. Implorer ne m’aurait servi qu’à me déconcentrer, ouvrir des failles dans cette carapace ridicule. Les premiers coups ont été plus humiliants que vraiment douloureux, il leur fallait juste voir comment la boule réagissait. J’ai compris à ce moment-là que le scorpion préfère la solution finale rien que pour éviter ça. Des bottes m’ont toisé de haut, par peur de se salir, elles m’ont retourné, comme un papier gras, du bout de la pointe, pour voir ce qu’il y avait en dessous.

Pas de rires, pas de grognements, pas de bruit.

Penser à autre chose en attendant que ça tombe. Ne pas ouvrir les yeux. Penser que quoi qu’il arrive je serai dehors.

Après.

Penser qu’on se remet toujours des meurtrissures, tôt ou tard, même de la morsure d’une belle fille. Mais qu’est-ce qu’ils foutent, là, à attendre ?… Penser. Ne pas se laisser distraire. Les nier. Penser à ce hangar. Je le connais. J’avais juré de ne plus mettre les pieds là-dedans, je m’en souviens encore, il faut que je m’en souvienne, j’en étais sorti énervé d’avoir fait le mauvais choix, ils y donnaient une rave , une fête géante avec des tigres en cage et des cinglés de House Music qui voient la vie en jaune à force de bouffer de l’ectasy. Bertrand s’était foutu de moi parce qu’à l’autre bout de Paris, on ratait une soirée au Pré Catelan  sponsorisée par Pommery et Hédiard. Pré Catelan , Bois de Boulogne, loin, dans les arbres.

Qu’est-ce qu’ils foutent…

Peux pas m’empêcher d’attendre. Allez-y, et que je m’en aille. Ils veulent peut-être que je les supplie, que je leur lèche une botte. Je l’ai déjà fait, une fois, avec Bertrand, alors pourquoi pas avec des inconnus.

Tout à coup, j’ai cru que mille mains chaudes me caressaient partout, ça n’a duré qu’un instant, j’ai compris quand les flots d’urine m’ont inondé les cheveux et le visage. Les jets se sont croisés dans mon dos, perçant les vêtements et baignant ma peau.

Le plus insupportable, les oreilles, sifflantes, brûlantes, qui m’ont privé du dernier sens. Isolement presque total. Quelques secondes.

Penser que je suis un mort vivant. Un mort vivant. Qui n’éprouve plus rien. Qui attend la fin du jour. Pour se venger. Je sais, enfin, pourquoi ils veulent se venger des vivants.

Penser que je suis un mort vivant.

Impossible, pourtant. La sensation de cette pisse chaude dans l’oreille m’est vite devenue insupportable, j’ai été forcé de desserrer les bras pour m’ébrouer un peu et me déboucher le conduit auditif. Ça m’a permis d’entendre en bloc le tonnerre des motos qui ont toutes démarré en même temps. J’ai bien été forcé d’ouvrir les yeux quand une roue est venue me frôler le tibia. Au travers des fines rigoles qui coulaient de mes mèches de cheveux, j’ai vu la farandole qui s’organisait autour de moi. Un essaim vrombissant qui s’ouvre doucement pour me happer, décrire des arabesques ponctuées de coups de botte que je n’évite pas toujours. Une partie de polo dont ils semblent connaître les règles. Ne pas poser le pied à terre, hurler comme des Indiens pour invectiver la monture, foncer sur le ballon comme pour l’écraser, et le frapper de la main ou du pied, pour faire des passes à ses coéquipiers. Il est humide, le ballon, mais il est bien forcé de jouer son rôle s’il ne veut pas se retrouver éclaté entre deux dribbles.


Ils se sont bien amusés.

Seul un mort vivant pouvait supporter ça.

J’ai eu l’impression que les motos se vengeaient, pas les hommes. Elles se sont souvenues de la torture suprême que j’ai fait subir à l’une d’elles. S’attaquer à une, c’est insulter toutes les autres. Les images de son agonie me sont revenues en mémoire, le métal éventré, défiguré, puis transformé en brasier. Elles m’ont fait danser, elles m’ont propulsé dans les murs en dialoguant entre elles, elles m’ont fait rebondir les unes dans les autres, l’équipe gagnante a poussé un hourra. Les moteurs se sont tus.

J’ai repris mon souffle, en larmes. Haletant, j’ai senti mon odeur, ça m’a fait craquer, enfin, et j’ai chialé, chialé, prostré à terre.

Fred s’est approché. À pied.

— Naja contre écureuil. Regardez-moi ce travail…

Je me suis essuyé le nez du revers de la manche.

— Je suis mort. Je reviens du territoire des morts pour hanter les vivants. Et bientôt vous ferez partie des nôtres, j’ai dit, entre deux plaintes de sale mioche.

Après une seconde d’expectative, ils ont tous éclaté de rire. J’ai eu le temps d’essuyer mes larmes et quelques coulées de pisse.

— Qu’est-ce qu’il voulait, Jean-Louis, en échange de ma peau ?

— Tu y tiens vraiment ? À quoi ça va te servir ?

— À savoir ce que je vaux.

— Si ça peut te faire plaisir. Ton photographe de merde, il savait que Didier et Jojo, les deux que tu vois, à droite, ils font les roadies et le S.O. de tous les concerts du Parc des Princes. Tu sais ce que c’est un roadie ?

— Un roadie ? Attends voir… c’est pas ces mecs qui déménagent les amplis et qui dorment sur une enceinte pendant le concert en buvant des Kro qu’ils décapsulent avec les mâchoires ?

— Tu dis ça parce que t’es sincère ou tu veux juste recevoir ma main sur la gueule ?

— Je dis ça parce que j’en suis incapable. On me l’a proposé, une fois, avec mon pote, on a essayé de soulever une guitare, on s’est chopé un tour de reins et on n’a pas été payés.

Ils ont beau se marrer comme des tordus, ils ne se doutent pas une seconde que c’est l’exacte vérité.

— Il nous a demandé une photo de Madonna, dans sa loge, toute seule, avant et après le concert. On est les seuls sur Paris à pouvoir le faire entrer backstage. Je lui ai promis de me débrouiller. Et je vais tout faire pour tenir parole. Un pacte, c’est un pacte. Voilà ce que tu vaux.

C’est déjà ça. Il aurait pu me vendre pour le singe de Michael Jackson.

— Je m’en foutais, moi, de ta gueule, je suis un gars tranquille, j’ai même rien contre les parasites, si tu te mets à écraser les blattes dans un évier, t’as pas fini. Pourquoi t’es venu me narguer, dans mon bar, et pour me péter la tronche, en plus ?

— Je sais pas quoi dire…

— Cherche pas, va… maintenant c’est fini, on te touche plus. On s’est bien marrés. On n’a plus qu’à attendre Gérard.

J’ai cru qu’il allait me serrer la main, sans rancune.

On n’a plus qu’à attendre Gérard. 

J’ai lentement réalisé que le scorpion était un animal noble. Ce pourquoi il se suicide. Pas le cafard. Le cafard a la fâcheuse habitude de survivre. Quatre ans s’il ne rencontre pas de talon haineux. J’ai cherché, sans le trouver, le nom de cet insecte ailé qui ne vit pas plus d’une nuit.


* * *

En attendant qu’il arrive, j’ai dit aux autres que Gérard ne me buterait pas là, dans ce trou béant, et que s’il en avait encore l’intention, ce serait en public, à mains nues, avec, je ne sais pas, des circonstances atténuantes, des témoins, et pas les copains du moto-club, et que Gérard n’était pas bête à ce point-là, et qu’il en fallait, de la préméditation, pour jouer l’homicide de sang-chaud et sans préméditation. J’ai dit tout ça en bafouillant, en cherchant mes mots, et toujours persuadé que c’était de la blague pour frimer devant les copains. J’ai dit ça pour jouer le jeu, pour suivre une logique de dément. Ils ont écouté mon argumentation. Calmes. Fred a dit que tout ça était encore vrai, il n’y a guère que deux jours. Mais depuis le destroy de la 1340, Gérard ne pense plus à son plan de carrière, il remet ça à plus tard, le premier venu fera l’affaire. Non, Gérard a très mal vécu la perte de son engin. Il ne veut plus rien préméditer. D’ailleurs il ne pense plus, Gérard. Il n’a plus goût à rien. D’abord l’humiliation, puis la honte, puis le mépris, puis un idéal de vie brisé sur un coin de trottoir…

— Il va faire ça vite, au P.38, t’auras le temps de t’apercevoir de rien.

Tant qu’il ne sera pas là, tant que je ne lirai pas dans ses yeux et que je n’entendrai pas le son de sa voix, je ne pourrai pas croire à toutes ces histoires.

— Gérard, c’est un mec protégé, tu comprends… Et pas uniquement par nous. On touche pas à Gérard…

Un des leurs passe devant moi et effleure sa gorge de part en part du bout de l’ongle.


* * *

Nous avons attendu, longtemps. Silencieux.

— Y a trois heures, il a dit qu’il serait là dans dix minutes.

— C’est vrai, c’est pas normal. C’est moi qui l’ai eu au téléphone, il était excité à mort quand je lui ai dit qu’on l’avait. Il a dit qu’il préférerait rouler en japonaise plutôt que le laisser en vie un quart d’heure de plus.

Fred lui demande d’aller se renseigner puis se retourne vers moi :

— C’est rien qu’un sursis, t’énerve pas. Respire, rigole, pense à des souvenirs agréables, chante.

Tant que je ne lirai pas dans ses yeux, je ne pourrai pas y croire.

La porte du hangar s’entrouvre, une tranche de nuit s’engouffre, une bécane démarre, prête à sortir. Quelques coups furieux d’accélérateur.

Et puis, plus rien. Moteur coupé.

— Mais qu’est-ce tu fous, Éric ! hurle Fred.

Le copain Éric ne répond pas. Au loin, je le vois descendre au ralenti de sa moto et se baisser au seuil du hangar. Fred s’énerve, les autres aussi, Éric s’assoit à terre et se prend la tête dans les mains. La bande avance, bien compacte, comme pour se protéger en cas de grabuge. Je la suis à pas timides, à dix mètres. Ils forment un cercle, j’en entends deux gueuler de surprise, un autre porter une main à sa bouche pour retenir un hoquet. Je n’ai pas pu voir tout de suite, il a fallu que je tourne autour du cercle pour m’y insérer, intrigué, comme les autres, et sûrement beaucoup plus que les autres. J’ai tapé sur l’épaule de l’un d’eux pour qu’il se pousse, il m’a regardé comme si j’étais l’Antéchrist, il a ou


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vert les bras et s’est éloigné de moi à reculons, éberlué.

À terre, j’ai vu quelque chose d’humain. Une carcasse dont on ne discerne presque plus une zone d’épiderme. Rien que des trous. Des os apparents. Les impacts se confondent. Une robe de sang qui va de la mâchoire aux genoux. Une posture grotesque, sur le ventre, les bras sur la tête comme un élève puni. Il n’y a pas erreur sur la personne, ceux qui ont fait ça ont laissé le visage intact. Les joues sont gonflées à craquer, de la bouche émerge le canon d’un revolver. Sans doute celui qu’il me réservait. On le lui a presque fait avaler.

Un des gars de la bande a vomi, un autre l’a suivi. J’ai su à cet instant-là que j’avais le cœur mieux accroché que je ne le pensais. Je me suis penché pour lire, enfin, quelque chose dans les yeux de Gérard, sans rien y trouver. J’ai cherché aussi le dégoût, la peur et l’horreur de la mort dans le fond de mes tripes, sans rien trouver de tout cela, rien qu’une espèce d’euphorie morbide qui m’a permis de supporter cette mascarade. Dans sa posture, avec ce truc dans la bouche, le cadavre m’a fait penser à un civet au sang avec une pomme dans la bouche.

Une bécane a démarré, ça a marqué le point de départ de la débâcle. Après avoir inspecté le corps de Gérard, tous ces yeux horrifiés se sont posés sur moi. Ils ont reculé lentement. En levant presque les mains en l’air.

— Je sais pas qui a fait ça ! j’ai gueulé pour couvrir le bruit du moteur.

J’ai vu d’autres flammes dans leurs yeux, j’ai vu la terreur, ils m’ont toisé comme une espèce de monstre. Fred a été pris de panique, il s’est rué sur sa moto pour fuir, fuir cet endroit maudit, fuir la dépouille gluante qui traîne au seuil et qui jadis fut son ami, fuir le Diable en personne, un diable qui n’apprécie pas qu’on lui pisse dessus. Je me suis remémoré ses dernières paroles : On ne touche pas à Gérard … Il est protégé. 

Phrase malheureuse, prononcée à peine trop tôt. Et voilà ce que j’ai envie de lui répondre pendant qu’il se casse la cheville sur le kick de sa bécane : « Oh que si, on y touche, à ton Gérard, on le transforme en passoire, on lui fait avaler son calibre, et c’est surtout pas lui qui est protégé, c’est moi, celui avec qui vous avez joué au foot… » Je lève les bras en l’air, je tire la langue, j’exulte toute cette peur qu’ils avaient réussi à faire germer en moi, les salauds, regardez-le, votre Gérard, et regardez-moi, et fuyez, je suis un mort-vivant, un mort vivant !

Le torrent des motos a roulé sur les quais, j’ai couru pour fuir, moi aussi, à m’en faire éclater les poumons, j’ai traversé le premier pont venu, les larmes aux yeux, en courant toujours, paniqué à l’idée qu’on me suivait. Je me suis retrouvé près de l’entrée des caves de Bercy. Une cabine de téléphone.

— Passez-moi Étienne… Mais si, vous le connaissez ! C’est le plus vieux de tous… Il doit être au bar…

Tout de suite après j’ai éclaté en sanglots, je ne sais pas comment il a fait pour reconnaître ma voix, j’ai voulu me calmer, reprendre mon souffle hors de la cabine, mais j’ai continué à sangloter sans pouvoir prononcer un mot.

— T’es où ?…

— Je sais pas… Viens…

— Arrête de chialer, qu’est-ce qui s’est passé ?

— Je sais pas… Gérard est crevé… Et je suis plein de pisse…

Une vague de sanglots m’a submergé à nouveau.

Un peu plus tard, une Datsun Sherry, grise, aux ailes rouillées. J’ai demandé à Étienne de m’emmener loin. Il a répondu que personne n’a envie d’aller loin avec une espèce de souillure qui braille à ses côtés.


* * *

En sortant de la douche, je l’ai vu affalé dans un fauteuil, un verre plein dans une main, une boîte de Tranxène dans l’autre. À son geste, j’ai compris qu’il me demandait de choisir. Je me suis descendu le bourbon d’un trait et lui en ai demandé un autre. Des fringues propres m’attendaient. Un tee-shirt à l’effigie de Jim Morrison, un sweat aux rayures horizontales oranges et noires, un caleçon avec des conneries écrites dessus, un jean hyper blanchi avec un accroc au genou, et ces insupportables baskets rouges qu’on ne peut lacer qu’après un stage dans la marine marchande. Mon beau costume tout neuf est roulé dans un coin comme une boule de fiente avec la chemise.

— Les flics vont faire une enquête, dis-je, prêt à rechialer.

— Bien sûr. Et alors ?

Silence. Pas un iota d’inquiétude dans ses yeux. Rien.

— T’as peur qu’ils remontent jusqu’à toi ? Si ça peut te rassurer, je peux te jurer sur ma propre tête qu’ils ne remonteront jamais jusqu’à toi. Ton Gérard il pue déjà l’affaire classée. Un mec avec un pedigree gros comme ça, retrouvé dans un hangar près des quais, la nuit, tu crois que ça va faire pleurer un commissaire de quartier ?

— Qu’est-ce que t’y connais aux flics, toi ?

Après un temps et un haussement d’épaules, il a dit :

— Va savoir…

Il est là, le secret.

C’est la première fois qu’Étienne m’invite chez lui.

Il a dû sentir l’urgence, sans doute. Malgré mon état, dès qu’il a ouvert la porte, j’ai cherché des indices qui me mettraient sur la piste de son mystère. Je n’y ai trouvé qu’un petit studio miteux, un vieux canapé et des posters de hard rockers scotchés, un gant de baseball, l’album Rock Dreams  de Guy Peellaert, un walkman, un ghetto blaster. C’est tout.

— Il voulait ta peau et tu t’en sors plutôt bien, non ?

— Et les bikers ?

— Ils vont porter plainte ? Ils vont toucher à un cheveux de ta tête, après avoir vu Gérard dans cet état-là ?

— T’en parles comme si t’y étais.

En disant ça, un vague doute m’a traversé l’esprit. J’ai essayé de comprendre quel jeu il jouait, de quel bord il était.

— Non, je n’y étais pas. Je veux bien te donner un coup de main, mais je suis plutôt du genre à pas me créer d’embrouilles. Ma spécialité, c’est plutôt les embrouilles des autres.

— T’es flic ou t’es voyou ?

Il a ricané et s’est versé un verre.

— Sans doute un peu des deux.

— C’est pas une réponse.

— Si. Et si tu veux de la précision, j’irai jusqu’à dire que je me partage fifty fifty.

Ça m’a énervé sans que je le montre. Jusqu’à maintenant, je pensais que le jour il récupérait de ses folies de la veille, qu’il émergeait pile à l’heure des happy hours, qu’il était rentier, qu’il nous a pris sous son aile, Bertrand et moi, pour notre innocence mal cachée. Je pensais que nous nous étions croisés au milieu du parcours, celui qui nous restait à faire, celui qu’il faisait à rebours. Brutalement il m’est apparu comme un monsieur de cinquante ans. Pas un oiseau de nuit qui se déplume, pas un alcoolique dans sa fuite en arrière, pas un teenager qui a l’âge de ses mythes. Rien, juste un monsieur. Un monsieur qui jadis a su faire les nœuds de cravate et commander un vin, qui avait l’oisiveté coupable, qui avait un parler clair et confortable, qui réservait sa part de fantaisie pour des moments trop bien choisis pour arriver un jour. Et je lui en veux pour la confiance qu’il ne me fait pas, parce que dès qu’il devient adulte, je redeviens un gosse, en jean troué, tout juste capable de se fourrer dans un merdier dont il faut le sortir. Toutes ces grandes personnes commencent à m’emmerder sérieusement. Même Bertrand est passé de leur côté. Je sens qu’elle est déjà loin, l’époque où il s’appelait encore Mister Laurence.

— Le gars de la photo, tu le connais ?

— Non.

— Tu fais la gueule, Antoine ?

— Non.

Il a ricané. Un jour viendra où je saurai dire des non qui tomberont comme des couperets.

— Il est pas encore deux heures, on peut se faire la tournée des boîtes avec la photo. Et si on continue à avoir de la chance, qui sait, on peut même tomber sur les vrais. Après ce qui s’est passé tout à l’heure, t’as tout intérêt à retrouver tes vampires. Parce que depuis ce soir, on vient d’apprendre quelque chose.

— Quoi ?

— T’es protégé.

— Hein ?

— Quelqu’un te protège. Gérard était un obstacle, on balaye Gérard, mieux : on en fait une mise en scène grotesque pour décourager les fâcheux. On te protège parce qu’on veut que tu retrouves Jordan.

— C’est le vieux.

— Peut-être. Il en a les moyens et il sait ce qu’il veut. C’est pas le genre de gars à s’encombrer d’une mort d’homme. Alors, on se la fait, cette tournée ?

— Je viens de te raconter toutes ces saloperies et tu crois que c’est le moment d’aller en boîte ?

— Ouais… t’as peut-être raison, j’aime pas sortir le vendredi…

En temps normal, avec Bertrand, on essaie d’éviter les nuits de week-end, elles ne nous appartiennent pas, on les laisse aux banlieusards en bordée et aux midinettes qui se sont pomponnées toute la journée pour la fièvre du samedi soir. La seule chose à faire est de trouver une fête privée, et le vendredi et samedi, c’est l’idéal. Faute de quoi, on se fait héberger, de préférence chez quelqu’un qui a un magnétoscope.

— Mais ça serait bien qu’on tourne un peu. On va sûrement crawler pour rentrer aux Bains-Douches , mais c’est aussi bien, on trouvera des têtes qu’on voit jamais d’habitude.

— Ce qui m’ennuie c’est plutôt les fringues. Tu me vois rentrer sapé comme ça dans un bar ? On va me demander si j’ai l’âge.

— On dira que t’as la permission de minuit.

William, le videur des Bains-Douches , était à 2 heures du matin au sommet de son art. Dans l’attitude caractéristique de sa fonction : dos contre la porte, bras croisés, regard impassible face à une meute de gens qui essayaient de comprendre pourquoi ils ne faisaient pas partie de l’élite. La semaine dernière, déjà, ils n’avaient pas pu entrer. La semaine prochaine, ils n’entreront pas. Mais ils essaieront à nouveau. Je ne me doutais pas encore que je faisais partie de ceux-là. William, muet comme une carpe, a pointé le doigt vers Étienne pour l’inviter à grimper les marches. Quand je lui ai emboîté le pas, William nous a fait comprendre qu’il n’était pas question que je suive. J’ai rougi d’humiliation.

— Cet imbécile ne sait pas ce qui est arrivé au dernier videur qui m’a interdit une entrée.

— T’es blacklisté à vie, faut t’y faire. William est solidaire de la profession, Gérard voulait que tu sois interdit de séjour partout, c’était pas une menace en l’air. Prends ça comme une volonté posthume…

Il a haussé les épaules.

— Les boîtes, pour toi, c’est fini. Maintenant t’es juste bon pour les kermesses, les bals popu, et le patronage.

— Pourquoi il te laisse entrer, toi ?

Il a ricané.

— Parce que j’ai connu cet endroit bien avant sa naissance, c’est ici que je venais me laver.

Il y a eu quelques sifflements dans la meute quand il est entré sans faire la queue.


Rien. Jordan n’a pas mis les pieds aux Bains-Douches  depuis le soir où il a mordu Jean-Louis, et pour cause, William a pour consigne formelle de lui faire embrasser le trottoir s’il ose réapparaître après un coup comme ça. Personne n’avait vu le gars de la photo avant ce soir-là, personne ne l’a revu depuis. Tout Jordan qu’il est, à force de planter ses crocs un peu partout, il finit par se griller dans ses propres repaires. Ça prouve qu’il ne choisit ni le lieu ni le moment, mais qu’il peut péter les plombs d’une seconde à l’autre, et mordre, toujours pour la même raison. Jordan n’est pas un vampire. C’est juste une bête caractérielle qui répond à l’agression. Et encore, ce n’est même pas sa propre peau qu’il protège. Le saxo et ce salopard de Jean-Louis n’auraient jamais eu l’empreinte de ses mâchoires dans le cou s’ils n’avaient pas fouiné du côté de Violaine. Une sorte d’alter ego fragile aux allures de pute, il l’aime jusqu’à mordre pour elle, et si j’ai cette plaie violette sur la poitrine, c’est parce qu’elle l’aime jusqu’à mordre pour lui. Un amour malsain, névrotique. Jordan et Violaine, une dépendance, l’incube et la succube, deux malades qui veillent l’un sur l’autre. Deux fous qui s’aiment à en mordre la terre entière. Un jour, il faudra que je sache pourquoi.

Étienne est ressorti du Harry’s bar  avec un hot dog. Là non plus on n’a pas revu Jordan, et personne ne connaît le troisième larron. Mon pote ne se décourage pas, au contraire, il fonce droit vers Pigalle.

— Mange au moins une saucisse.

Voyant que je ne me décide pas, il se descend le hot dog entre deux changements de vitesse. Je ne sais plus ce que je fais dans cette voiture, dans mes baskets rouges, avec un monsieur qui en a des blanches et qui se goinfre comme l’ado qu’il est redevenu. C’est comme s’il voulait que la fête continue. Je ne sais plus vraiment à quoi ça sert, Bertrand est là où il veut être, et Jordan et Violaine, les maudits, n’ont pas besoin d’être dérangés.


5 h 00. Fatigue. Nous avons tourné dans des quartiers où je ne vais jamais, des coins sans boîtes ni bars, il a parlé avec un tas de mecs que je n’avais jamais vus. Je ne suis pratiquement pas sorti de la voiture. Il a fait ses allers-retours un peu partout, frais comme une rose, et pas une fois il n’a manifesté un signe de découragement.

— Qui c’est, ces gens ?

— Des contacts.

Encore une réponse énervante, il le fait exprès, mais je suis trop fatigué pour jouer à ça.

— J’en ai marre, Étienne. Arrête de t’acharner, tu vois bien que ça donne rien.

— On passe au 1001 , Jean-Marc a peut-être quelque chose.

Bonne idée. Un verre au 1001 , tranquille.

Le chinois est assis sur la voiture garée devant l’entrée, cinq ou six mecs discutent le coup autour de lui en attendant que les derniers danseurs ne se résignent. D’ici une demi-heure, le disc-jockey enverra une valse viennoise sur la piste afin de la vider pour de bon. Ça nous laisse le temps de siroter un mescal. Jean-Marc me met une petite claque sur la joue.

— Tu sais que normalement je devrais pas te laisser rentrer. C’est le mot d’ordre dans tout Paris.

— Tu vas pas me faire ce coup-là toi aussi, merde !

Des filles dansent, seules, avec un bon temps de retard sur la musique, mais elles dansent quand même, jusqu’au bout. On s’installe au bar, le parfum fumé du mescal me revient en mémoire, Étienne commande une margarita. Je sens l’heure bleue arriver. Des Américains, au bar, s’amusent gentiment entre eux, parlent fort, ils cherchent la conversation, et c’est bien la dernière chose dont j’ai envie. Jean-Marc nous rejoint. Je lui montre la photo.

— Vous m’auriez demandé directement, au lieu de traîner dans la rue… Ce mec-là, c’est un naze, il zone dans la figuration, sur les plateaux de tournage, il vend un peu d’herbe, on lui laisse faire des panouilles rien que pour ça. C’est le genre à vendre des trucs tombés du camion, c’est un pousse-mégot, le roi de la petite gratte. Je vois pas comment il peut être pote avec quelqu’un comme Jordan. Je le connais pas mais je l’ai vu sur le tournage de mon film.

Il dit mon  film pour parler d’un truc pour la télé où il jouait le rôle d’un méchant dealer d’héroïne dans le Chinatown du XIIIe. Ils l’avaient arrangé, le Jean-Marc, tout en cuir, bandeau rouge sur la tête, cran d’arrêt pour goûter la poudre, trop beau pour être vrai. Ensuite il a fait deux pubs en lutteur de sumo et une en pistolero mexicain juché sur un âne. À la suite de quoi, il a renoncé à l’idée de jouer Hamlet un jour.

— Où est-ce qu’on peut le trouver ?

— J’en sais rien, je connais même pas son nom. Mais rien qu’avec ça tu peux te débrouiller, non ?

— Si.

Les deux Américains rigolards se retournent vers Jean-Marc en poussant des petits cris, ils lui tapent sur le ventre et sur les épaules, une saine camaraderie de vestiaire, tout ce qu’il déteste en temps normal.

— Comment il va le big man !

— Hey big chief !

Jean-Marc se prête au jeu avec une bienveillance que je ne m’explique pas. Il se retourne vers moi et me dit à voix basse :

— Je les claquerais bien, ces deux crétins, mais ils viennent tous les jours, et je vais à New York en juillet.

— Et t’aimerais éviter de payer l’hôtel.

— On sait jamais. Ils sont hospitaliers, les Ricains. Et tu sais ce que ça coûte, une piaule là-bas ?

Jean-Marc nous présente les deux zigotos. Bonjour Stuart, hello Ricky. Dès qu’on leur dit nos prénoms, ils nous appellent immédiatement Steven et Tony. Ils sont complètement bourrés, l’un d’eux me demande :

— Vous êtes dans quelle branche ?

Et pourquoi pas mon poids en dollars, hein ? Encore un qui n’est pas habitué à la nuit et aux gens qu’on y croise.

Les noctambules sont discrets sur ce qu’ils font le jour, sans doute parce que la plupart d’entre eux ne font pas grand-chose. Mr. Laurence répond systématiquement « rien », comme s’il en était fier. Parfois il s’amuse à jouer les consuls ou les attachés culturels, et pas pour frimer, juste pour voir combien de temps il peut tenir le rôle avant que son interlocuteur ne se mette à douter.

— So what, t’es dans quel business, my friend ?

Le couplet de Bertrand me revient en mémoire, tout une démonstration pour dire que les diplomates sont au zénith du parasitage mondain et qu’ils vivent à plein temps le rêve absolu : représenter la France, un verre à la main, dans les réceptions officielles sous les tropiques… N’ayant pas autant d’imagination, je donne toujours la même réponse. En général ça ne soulève aucune curiosité.

— Je suis chômeur, je ne sais pas comment ça se dit, dans votre pays…

Ceux qui travaillent n’ont pas forcément envie qu’on le sache non plus. Je me souviens d’une espèce d’esthète qui s’appelait Rodrigo, grand, brun, fines moustaches, toujours avec des chapeaux excentriques et des habits de lumière, un accent hispanisant qui intriguait les filles. Le roi du Palace , Rodrigo. On l’a croisé à la Salpêtrière, le matin où Mister Laurence s’est foulé la cheville. Il portait une blouse blanche, poussait des chariots de bouffe et se faisait engueuler par l’infirmière en chef. Autre cas célèbre : Arnaud qui organise des fêtes grandioses tous les mercredis soirs, sur une péniche amarrée vers le Pont d’Austerlitz. Il porte des chaînettes enroulées autour de l’épaule droite, il danse et boit plus que ses clients, et le lendemain matin, personne ne se doute qu’il a à peine le temps de se changer pour réintégrer son bureau du ministère des finances où de très hautes fonctions l’attendent.

Pour nous, la face cachée des gens, leur double vie, c’est le jour.

L’Américain ne cherche pas vraiment à discuter, il chahute, la cravate de travers, et continue de picoler. Jean-Marc leur tient le crachoir avec une rare complaisance. En tant que parasite, je ne peux pas lui jeter la pierre.

— Tu connais quelqu’un dans le cinoche ? me demande Étienne.

— Oui, un critique, pas une grande pointure, c’est plutôt le genre fanzine destroy, mais il est gentil.

Les deux Ricains nous demandent ce qu’on boit pour nous commander la même chose, comme si on avait encore envie de boire, comme si on avait envie de boire la même chose. On ne refuse pas. L’alcool passe plutôt bien et me brûle doucement l’intérieur.

— You know what ? tu sais à qui tu me fais penser, big man ? Au chef indien dans…

— Vol au-dessus d’un nid de coucou , je sais. T’es jamais que le deux millième à me le dire.

Celui qui s’appelle Stuart a une vraie gueule d’Américain, des dents saines, un buffet gonflé aux vitamines, le genre qui aime la piscine et la défonce. Son pote parle fort. J’ai bâillé et demandé à Étienne ce qu’il avait envie de faire. La tête posée sur ses bras croisés sur le comptoir, il n’a pas répondu.


La salle est complètement vide et, toutes les lumières éteintes, le club des irréductibles vient d’ouvrir dans la petite salle du bas. Jean-Marc a été récompensé de sa patience quand le prénommé Ricky lui a donné son adresse dans L’East Side. Beau travail. Tout de suite après, il a dit : « On peut se tirer, je croquerais bien un truc. » J’ai réveillé Étienne d’un coup de coude dans les côtes. Surpris, hagard, il m’a demandé ce qui s’était passé durant son sommeil.

— Oh ! pas grand-chose. Celui qui s’appelle Stuart a dit cinq ou six fois qu’il aimait les gens sains, il a brûlé un billet de dix dollars pour nous prouver à l’esbroufe que l’argent n’a pas de valeur, puis il a instauré une certaine paranoïa dans la conversation, il a dit que les barmen sont de formidables indicateurs, que c’est chose courante chez lui. Il a dit qu’il aurait aimé être flic, un bon flic de base, un peu pourri, comme dans les films, mais qu’il a le sentiment d’avoir raté quelque chose en bossant dans l’import export. Ricky a dit qu’il n’aimait pas les mots qu’il ne comprenait pas car il a peur d’être pris pour un con, et à un moment, il a proclamé que les États-Unis n’avaient rien à envier à la France et que les Parisiens se prenaient pour les intellectuels de l’Occident. Ensuite… Attends voir… Ah ! oui, ils sont tombés d’accord sur le fait que leur vin était devenu meilleur que le vin français, que les plans originaux de Cabernet sont américains, et que bientôt ils auront les années, que nos hamburgers sont toujours aussi dégueulasses, que le seul souci des français est de passer pour des Américains, et plein d’autres choses comme ça. Ce en quoi il n’avait pas tout à fait tort, compte tenu de cet accoutrement que je porte depuis cette nuit. Après… Je crois que c’est tout, depuis tout à l’heure ils se refont des scènes de films avec des flics et des gangsters, et je ne comprends rien. Tu veux savoir autre chose ?

— Non.

Stuart, bourré à mort, vise la tête de son pote, le pouce et l’index tendus pour évoquer un revolver. Et en ne remuant que la lèvre supérieure, il dit :

— This is the forty four magnum, the most powerful handgun of the world, so go ahead, punk ! Be my guest. Take your chance and make my day.

L’autre répond :

— O.K. ! you got a piece ? You carry a piece ? This is a secret signal for a secret service ?

Ça se tape sur les cuisses. Stuart lève le doigt en l’air et fait :

— I want you to sweat, I want you to give some sweat, I want you to sweat.

J’en ai marre. Je fais signe à Jean-Marc et Étienne que je pars.

— Are you talking to me ? Are you talking to me ? me dit Ricky en se frappant la poitrine avec la main.

— Comprends pas, don’t understand, moi pas comprendre la langue de Shakespeare, et moi pas persuadé que ce soit la langue de Shakespeare, moi juste savoir dire fuck ! fuck you man ! yeah man ! Après, je bloque.

— J’ai faim, a dit Stuart.

— Nous, on va se coucher, j’ai dit, radical.

Une demi-heure plus tard on s’est retrouvés tous les trois devant des frites, près de la station de métro Chevaleret, dans le petit restau des livreurs de la sernam. C’est le moment que j’ai choisi pour décrire à Jean-Marc le corps de son ex-collègue du Moderne.  Ça a produit l’effet escompté, j’ai récupéré sa part de frites et l’ai engloutie avec bonheur.


* * *

Chez Étienne, je n’ai pas tergiversé longtemps sur la question du sommeil, son bien-fondé, son urgence, j’ai juste perdu connaissance pendant que je réglais le réveil pour 9 h 30. Quarante-cinq minutes de voyage intérieur où j’ai intensément rêvé de mon propre corps, j’ai vu mes os reprendre leur taille réelle, mes neurones passés au peigne fin et mon cœur émerger des entrailles pour retrouver sa place originelle. Sans réveiller Étienne, j’ai fait un café serré qui a fait le reste du boulot et j’ai téléphoné chez Sébastien, le critique de ciné.

Je l’avais connu à la fac, à l’époque où il avait la ferme intention de devenir producteur et racheter Hollywood. En attendant, il a survécu, comme nous tous, grâce aux tickets de restau-U. Ensuite il a fait deux courts métrages underground qu’il se démenait pour imposer dans les festivals, puis il a trouvé ce job de journaliste. Sa fiancée m’a dit qu’il était en projection, dans une salle des Champs-Elysées, sans savoir où il allait ensuite.


Une avant-première de film. La projection de presse en présence de toute l’équipe, suivie d’une espèce de buffet dînatoire, vers midi, avec tout ce qu’il faut de champagne pour s’attirer les bonnes grâces des critiques. Ça m’a rappelé des souvenirs agréables. On a toujours aimé ça, Bertrand et moi, c’était une des rares occasions de commencer la soirée à midi. On arrivait vers dix heures du matin, on s’affalait dans des fauteuils en s’amusant du spectacle de la profession qui se retrouve et s’embrasse, et puis, c’était au choix : on en profitait pour s’abandonner à une rare qualité de sommeil pour écluser un reste de ténèbres. Ou bien on regardait le film, juste pour en parler en société des mois avant tout le monde. Ensuite on bâfrait. On congratulait. L’après-midi passait en un clin d’œil et nous étions déjà bien chauds et fin prêts pour attaquer la soirée. Je me souviens de l’époque où une chaîne de télé laissait ses studios ouverts au public pendant l’enregistrement des jeux à la con où des gens répondent à des questions pour gagner des objets. Trois jours par semaine de 10 heures à 18 heures. On y passait pour une petite sieste, pour une tournée de rigolade, pour rien du tout. Mais, pas chiens, on leur faisait une claque enthousiaste. À cette époque, notre seule occasion de regarder la télé, c’était en salle.

Pathé Marignan, 10 h 05. Le film a commencé pile à l’heure. Je dis à l’attachée de presse que je suis le pigiste de l’info cinéma pour une chaîne câblée, lui donne mon nom, le vrai. Elle me laisse entrer en me donnant un tee-shirt de promotion avec le titre du film imprimé sur la poitrine et dans le dos. Je me serais bien passé de la séance mais comment jouer le critique crédible en arrivant pour le générique de fin. Mes yeux s’habituent à l’obscurité, j’inspecte les derniers rangs au cas où Sébastien aurait eu la bonne idée de s’y coller mais j’abandonne très vite. Deux heures à perdre, coincé. En m’installant sur un strapontin, j’ai pris la grave décision de me laisser aller à une fiction clinquante en espérant qu’elle m’entraîne le plus loin possible.


Les applaudissements m’ont réveillé, suivis des claquements feutrés des sièges qui se rabattent. Le flux des spectateurs hagards m’emporte avec lui, un cortège silencieux, encore habité par des images qu’on chasse en se frottant les yeux. J’ai dû rater un bon film. Sébastien m’attrape par le bras et allume sa clope.

— Comment t’as trouvé, Antoine ?

— Je suis encore dedans, je peux pas dire. En fait, c’est plutôt toi que je venais voir.

— T’as le temps de boire un coup ?

— Non.

— Me dis pas que t’as des horaires et que t’as laissé tomber les petits fours.

Il serre la main à des collègues, échange quelques bons mots à usage interne.

— Alors juste un… dis-je.

Formule stupide qui m’a échappé. Je me suis fait l’effet d’un pauvre bougre qui se sent glisser sur la pente coupable des soirs de paie. Alors juste un …

Deux coupes qu’il confisque à d’autres mains, moins rapides. Encore quelques embrassades obligatoires. Je ne peux pas l’accaparer pendant qu’il fait son boulot.

Je me laisse tenter par une seconde coupe qui m’est apparue sans que je la cherche, et la descends en deux traits. Est-ce que cela voudrait dire que je suis définitivement guéri. Ou définitivement foutu. J’essaie de l’emmener dans un endroit discret pour lui montrer la photo, mais il se laisse happer par ses collègues, prend des notes et s’assure toutes les cinq minutes que j’ai bien de quoi boire et manger pour me faire patienter. Et ça m’énerve. Le fait d’être systématiquement réductible à un gentil parasite qui a le gosier en pente commence à me peser. Surtout depuis que le cloporte s’est mis à fréquenter les sangsues. Je l’attrape par le bras, à bout de patience.

— Je t’envie, Antoine… rien à penser qu’à faire la fête. C’est bien toi le plus heureux, tiens… Tu m’excuses mais moi j’ai du travail.

Il a sournoisement appuyé sur le dernier mot.

Travail.

Je l’ai laissé repartir vers ses collègues.

Travail.

J’ai accusé le coup et me suis assis sur les marches du cinéma, comme sonné, une coupe vide en main.

Travail ?…

C’est bien ce qu’on dit des parturientes prêtes à expulser la vie ? C’est ce truc qui passe avant même la famille et la patrie ? C’est bien ce machin qui rend libre, d’après les nazis ? C’est bien ça, le travail ? Et c’est toi, petit homme, qui vas me faire tout un catéchisme sur le principe de réalité ? Rien qu’en deux syllabes ?

Le travail ? Quand, dès l’enfance, les cours de lettres contredisent ceux de mathématiques. Quand le rêve n’est pas une science exacte. Quand on ne sait plus comment aimer la vie quand on va au cinéma. Quand il ne reste plus qu’à attendre les petits matins plutôt que les grands soirs.

Travail.

Ça durera le temps que ça durera, mais je continuerai à m’immiscer dans les sécrétions huileuses de la machine, les parois graisseuses du système, en pensant que le champagne est la réponse à toutes les questions et que la fête est le dernier rempart contre le travail.

Ce que tu ne soupçonnes pas, petit homme qui se fout de ma gueule, c’est qu’à l’instar du labeur, la fête ne s’arrête jamais non plus. Que si l’on a du mal à cerner l’essentiel, il nous reste une chance d’essayer avec le futile. Comment te raconter qu’un soir plein de flonflons et de folie ébrieuse, j’ai vraiment cru, juste quelques secondes, posséder l’être du monde. Ces rares moments de grâce où tout s’imbrique sans qu’on sache vraiment quoi, peut-être un riff de guitare, un sourire inconnu, le r


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egard d’une belle, deux coupes qui s’entrechoquent, une petite phrase impeccable, la brutale évidence d’avoir un ami. Ça arrive sans prévenir, ça dure le temps d’une étincelle, et ça s’oublie au réveil. C’est pour la retrouver, chaque soir, que je furète. En sachant mieux que personne que le piège du lendemain m’attend déjà, béant, les mâchoires grandes ouvertes.


Les gens s’en vont, on remballe. Sébastien me dit qu’il a une autre projo, qu’il est pressé. Je lui montre la photo. Il ricane :

— C’est pas en te faisant copain avec des zozos comme ça que tu vas grimper au box-office.

Il m’a proposé de rappeler chez lui en fin d’après-midi.

6

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En entrant dans le Hard Rock Café , sur les coups de 21 heures, je n’ai toujours pas trouvé de réponse à la question : comment déjouer la vigilance d’un sumotori sans bousculer son centre de gravité ? Il est là, tout seul, sans les habituels compagnons de route dont il aime s’entourer, devant un capuccino et un bouquin. Point de mire des curieux qui chuchotent aux tables voisines. Ses cheveux fins et noirs, dénoués, lui tombent sur les épaules et lui donnent l’air d’un Sitting Bull fatigué de la folie des visages pâles qui le verraient bien dans une réserve.

Mezzo voce , Jean-Marc a remis Gérard sur le tapis. D’après lui, personne n’est encore au courant de sa disparition.

— Encore heureux que t’as quinze témoins barbus pour dire que t’as pas fait le coup, au cas où on saurait qu’il t’avait menacé de mort et que tu lui as pété sa meule. Il a envie d’en parler, moi pas. Durant toute la conversation j’ai cherché une monnaie d’échange contre le service que j’allais oser lui demander. Nous ne sommes pas assez copains pour que je joue l’affect, pas assez étrangers pour lui proposer le fric qu’il n’accepterait pas.

Depuis bientôt cinq jours que je m’abîme dans cette embrouille, il me regarde tomber, presque en voyeur, et ce soir je dois lui demander de faire un petit bout de chute avec moi.

— J’ai l’adresse perso du type sur la photo, j’ai essayé d’appeler à son boulot mais ça n’a rien donné.

— Et alors ?

— J’ai plus le temps, demain j’ai rendez-vous à midi avec un vieux qui va me demander des comptes sur Jordan, et moi sur Bertrand. Le vampire a disparu et son hystérique aussi, il sait que je le cherche, il se planque, plus question d’écumer les rades en espérant le cueillir pendant qu’il descend son Bloody Mary, j’ai plus que ce gars-là.

— Et alors ?

— Et alors… Tu prendrais pas un cheesecake, ou un brownie ?

— Pas faim, et faut que j’ouvre la boîte dans trois quarts d’heure.

— Et si le brownie t’allais te le taper là-bas, 42e Rue ? Le vieux me donnera du fric, et demain, je file à la Panam pour réserver un vol, et je te prends une chambre au Chelsea juste pour un week-end.

Il s’est laissé le temps de la réflexion, avec, dans ses yeux bridés, quelque chose comme une insulte. Je ne sais pas manier la carotte, mais lui sait manier le bâton.

— Tu t’y prends mal, Antoine. J’aime pas ça. T’es demandeur, alors accouche, et fais-la courte.

— Je dois rendre visite à ce mec et j’ai besoin de toi comme…

— Comme argument de persuasion.

— De dissuasion, plutôt.

— Merci. T’es pas le premier qui me demande, mais d’habitude ça serait plutôt une bagnole à récupérer ou un magnétoscope.

Silence.

— Tu connais ma réputation, Antoine. C’est quoi ma réputation, Antoine ?

— « L’homme qui n’a jamais eu besoin de coller une seule baffe de sa vie. »

— Exact. Et compte pas sur moi pour foutre dix ans d’image de marque en l’air.

— T’auras rien à faire. Juste être là.

— New York, j’y vais pas avant juillet, et j’ai déjà mon bifton, et j’irai squatter chez les deux Ricains bourrés de ce matin. T’es mal barré.

— Déconne pas, Jean-Marc. Tu me vois faire peur à qui que ce soit, avec mes petits poings nerveux ?

— La violence, tout de suite… Propose-lui du pognon, avec un peu de bol c’est peut-être un vénal. Remarque, t’as de la chance dans ton malheur, c’est pas le genre à appeler les flics, avec les trafics qu’il fait. Et peut-être qu’il est pas vraiment pote avec Jordan. Propose-lui un billet pour New York.

— T’es con.

— Vas-y avec Étienne, il t’aime plus que moi. Lui aussi, il a des arguments. On sait pas trop lesquels, mais ça marche toujours.

— J’ai évité de lui en parler, il aime pas ça.

— Quand est-ce que tu te démerderas tout seul, Antoine ?

Il se lève en grognant puis se met un élastique dans la bouche et rassemble ses cheveux.

— Tu me lâches ?

— Non, je vais passer un coup de fil à un pote qu’a les clés du 1001. 


* * *

Un septième étage près de la mairie du XIXe, pas loin des Buttes-Chaumont. Le gars n’est pas là et ça fait presque une heure qu’on l’attend dans la cage d’escalier en gardant une main sur la minuterie qui découpe le temps en tranches de lumière de trois minutes. Jean-Marc a eu tout le loisir de me raconter ce qu’il allait faire pendant ce week-end bonus à New York City. Il m’a extorqué un jour de plus, un vol en classe affaire, et un petit peu d’argent de poche pour faire la tournée des boîtes, parce que là-bas, il paye son écot, comme tout le monde, et ça le dépayse. Malgré tout, je me plais à penser qu’il n’aurait pas rendu ce service au premier venu. Et qu’il le fait, aussi, parce que je suis un peu moi, une espèce d’Antoine qui joue les méchants par procuration et les détectives aux petits pieds.

À force d’attendre dans le silence de cet escalier en béton, tout près du vide-ordures, on finit par oublier l’heure et le dehors, on chuchote des trucs en essayant de se calmer, de penser à autre chose. Jean-Marc est là, vautré sur les marches qui lui cassent les reins.

— Tu sais, Antoine… New York, c’est un truc spécial, pour moi. C’est la seule ville qui fasse des pantalons à ma taille. Quand je rentre dans un magasin on me regarde comme un client, quand je me balade dans la rue on me regarde plus du tout, et ça repose. Ils laissent une place aux bizarres, à tous les hors gabarit. C’est leur côté king size. Des comme moi, ils en ont.

— Tu dis ça mais t’aimes bien le petit air inquiet du quidam qui traverse la rue pour te laisser le trottoir entier.

— Tu crois ?…


On a parlé, longtemps. Puis on s’est murés dans le silence, par ennui, j’ai même cessé d’appuyer sur la minuterie. J’ai gardé une oreille vers l’ascenseur.

Pour m’évader de cette cage d’escalier froide et nue, je repense à tout ce confort qui m’attend, cet été. Qui nous attend, Bertrand et moi. Notre combine pour partir en vacances sans quitter Paris. Durant l’exode estival, des gens nous laissent les clés de leur appartement. Et pas par grandeur d’âme, non, ils se sentent sécurisés à l’idée qu’on relèvera le courrier, qu’on le réexpédira, qu’on nourrira les chats, qu’on sortira les chiens, qu’on aérera, qu’on s’occupera des plantes avec amour, et qu’on répondra au téléphone, soit pour transmettre les messages urgents, soit pour éloigner d’éventuels cambrioleurs qui bossent dur pendant la période. Tout le monde est content, l’été dernier nous avons même eu du mal à satisfaire la demande, on s’est partagé le boulot. Le parasitage utile. On assure nos prestations avec un zèle inouï, et on se vautre dans les lits, on se repose, on tape dans les congélateurs qu’on nous laisse pleins, on fait des économies, et avec nos points de chute disséminés un peu partout, on ne prend plus un seul taxi. En attendant le second mois chaud de l’année, septembre et ses inaugurations, ses réouvertures. De quoi faire le plein de champagne en attendant les heures noires et la bise automnale.


Brusquement, vers les 2 heures du matin, il s’est massé les côtes, furieux, en disant que sa nuit de boulot était foutue. J’ai cru à nouveau qu’il me lâchait.

— Y en a marre ! Mais qu’est-ce qu’il fout ce con !

Sans comprendre, je l’ai suivi sur le palier, il a toqué de nouveau à la porte avec une rare violence. J’ai eu peur que le bruit ne réveille le locataire d’en face. Jean-Marc a tâté vers les gonds de la porte en bois puis vers la serrure.

— Arrête tes conneries, Jean-Marc, on a qu’à repasser.

— Ta gueule.

C’est ce que j’ai fait, tout de suite. Dans l’état où il s’est mis, je pourrais bien recevoir la première baffe de toute sa vie, ruiner sa légende, et il s’en fout totalement. De taureau assis il s’est métamorphosé en taureau furieux, comme ça, sans prévenir. La porte fléchit en haut et en bas quand il y appuie le poing. Il prend son élan et fait craquer la serrure dans un bruit sinistre, puis m’attrape par le col et me pousse à l’intérieur. Pas eu le temps de le dissuader. Il a allumé la lumière et bloqué la porte avec une chaise. Puis il s’est mis à soupirer d’aise.

— C’est ce qu’on aurait dû faire tout de suite, bordel.

Il a soupiré encore, soulagé, quelque chose comme un sourire lui est revenu aux lèvres.

— C’était sa porte ou sa gueule. J’ai fait le bon choix, non ? On n’est pas mieux, ici, hein, mon p’tit Toinan ?

Le ici est un ramassis de bordel qui traîne par terre, sur deux pièces. Des cartons pleins, un canapé en cuir, un répondeur, des disques en pagaille, une bibliothèque encastrée dans le mur, un coin kitchenette. Jean-Marc passe un coup de fil à son collègue pour lui dire qu’il ne viendra pas cette nuit. Puis va faire un tour dans la chambre, d’un pas léger qui slalome entre les cartons, sans se douter une seconde que la violation de domicile est un truc que le sens commun réprouve. C’est bien fait pour ma gueule. Moi, le parasite, qui aime s’insinuer chez les gens par le biais, sous leur nez, je me retrouve devant le fait accompli, avec une serrure fracassée sur la conscience. Qu’est-ce que j’avais imaginé ? Qu’en faisant appel à Jean-Marc j’aurais la garantie que ça se passerait façon gentleman agreement ?

Sans savoir quoi faire, je m’assois un instant sur le canapé. Jean-Marc ne revient pas et ça finit par m’inquiéter. Je me relève ; tourne en rond, fais des gestes en l’air, comme si je parlais avec mon avocat. Tout à coup, j’entends des cliquetis bizarres et une espèce de musique à faible volume venant de la chambre. Je m’y précipite en imaginant le pire. Plus besoin de l’imaginer, il est là, sous mes yeux.

Le gros cheyenne, affalé sur un matelas recouvert de draps noirs. Les bras croisés sous la nuque. Les yeux rivés sur une télé géante où défile le générique d’un western.

— Ce mec a une de ces vidéothèques… il dit.

Je reste là, consterné.

— Hé ! Toinan, tu peux regarder dans le frigo ? Je me ferais bien un Schweppes. N’importe quoi, un jus de fruit. Fait une chaleur d’enfer, ici.

Henry Fonda, sur l’écran.

Je ne sais pas si c’est la chaleur, mais je me mets à transpirer, à trembler. C’est bien fait pour ma gueule. On pense connaître les gens, on leur demande un service, et on ne se doute pas une seconde qu’on va déclencher des phénomènes imprévisibles et terrifiants. Jean-Marc, je ne l’ai jamais connu que dans l’encadrement d’une porte de boîte de nuit, peinard, en plein boulot, inspirant le respect au tout-venant. Et je le vois là, tout aussi peinard, après une intrusion en règle.

— Tu veux pas ouvrir la fenêtre ?

— … Excuse-moi de te dire ça mais… tu… tu crois pas qu’on charrie un peu…

— Qu’est-ce que t’as, encore ? C’est pas le roi de l’incruste qui va se mettre à freiner maintenant. Il est trois heures du mat’, s’il arrive ton zozo, c’est pas parce que je mate une cassette qu’il va choper les plombs. Putain ce qu’il fait chaud, ici…

Terence Hill sur l’écran.

— J’suis sûr que si tu fouilles bien tu vas trouver une enveloppe d’herbe planquée quelque part. Roule-toi un joint, ça va te détendre.

Je retourne vers le canapé sans prendre la liberté de m’y asseoir.

— Et tu penses à mon Schweppes, t’es gentil.


4 h 20. Une bouteille de vodka, un verre. Je n’ai pas osé bouger du canapé, en sursautant les deux ou trois fois où l’ascenseur s’est mis en marche. Mais quelque chose s’est calmé, à l’intérieur. La vodka m’y a aidé. Jean-Marc continue de se goinfrer d’images et de lait frais. Avant de changer de film, il s’est même tartiné un sandwich au peanut butter. Pour tromper mon angoisse j’ai fouillé dans les cartons et je n’ai rien trouvé que des bibelots, des gadgets dans leurs boîtes d’emballage, des vêtements en cuir, neufs, avec leurs étiquettes et tout un bocal de barrettes magnétiques blanches qui font bip-bip en sortant des magasins. Pas de trace de dope. Pas d’agenda ni de carnet d’adresses. Dans la bibliothèque, j’ai feuilleté des livres d’art reliés cuir, que personne n’avait jamais ouverts avant moi. Au-dessus, trente exemplaires immaculés du Larousse du cinéma. Et puis, au milieu de tous ces rutilants volumes, une vieille chose à la tranche jaunie.

Une sorte de vieux manuscrit tapé à la machine, avec une couverture en carton couleur pisseuse, relié par des pinces. Une odeur de papier presque moisi. Celui-là avait été lu, relu, corné et épluché à travers les âges. En page de garde, j’ai lu :

FIGURES DU VAMPIRISME DANS LE SCHÉMA DES NÉVROSES.

Ça m’a vrillé les entrailles, d’un coup.

Sous le titre, le nom de l’auteur de la thèse : Robert Beaumont. Une date : 1958. Sur la page suivante, des remerciements à plein de gens, des professeurs, des universitaires, et le directeur de l’école freudienne. Juste en dessous, une citation en italiques tirée de Dracula  de Bram Stocker.

J’en ai oublié tout le reste.

Je me suis passé la main sur ma cicatrice.

Et j’ai lu.


* * *

J’ai lu sans comprendre, je n’ai pu que percevoir çà et là le sens de certaines phrases qui s’échappaient de l’imbrication du raisonnement psychiatrique. Un langage de spécialiste, méticuleux, sentencieux souvent, un langage qui vous regarde de haut et qui se donne avec peine. J’ai lu avec la sensation d’avoir raté les épisodes précédents, que ça n’avait pas été écrit pour moi. Une autre violation de domicile où je me suis retrouvé coincé à l’intérieur, pris au piège, sans pouvoir en sortir. J’ai lu avec rage.

Globalement j’ai compris que l’auteur prenait des phénomènes tirés de l’imagerie classique du vampire pour établir des analogies avec une variété choisie de maladies nerveuses. Nosferatu version Freud. Loin de cerner le détail, je me suis raccroché à quelques points précis qui m’ont plus parlé, à commencer par le non-regard  dans le miroir.

Le refus de sa propre image. Ça semble être un symptôme presque banal chez des sujets traumatisés par l’abandon. N’ayant pas été reconnu, il ne se reconnaît pas non plus, et il a besoin du regard de l’autre pour comprendre qu’il existe. Violaine et ses yeux fixes.

Puis, tout un chapitre sur la symbolique de la morsure, sur le désir de l’autre dont on se nourrit. Le toubib a brodé sur le thème, en s’amusant parfois, avec des envolées lyriques et des métaphores sanguinolentes. Ça m’a fait l’effet d’un onguent sur la plaie de ma morsure, Jordan et Violaine sont redevenus humains, tarés mais humains, et ça fait du bien de les voir sortir du fantastique pour tomber dans le médical, même violent. Parce qu’on a beau aimer le mystère des gens et les personnages à clés, on se sent pourtant soulagé de ne trouver qu’un peu de poussière dans leurs tiroirs, comme dans tous les tiroirs. Des vieilleries dans leurs armoires. Et, dans leurs placards, des vieux trucs enfouis qu’ils n’ont jamais réussi à fourguer. Jordan et Violaine, le vampire et la vamp, des perturbés parmi tant d’autres, mais qui en jouent, qui ont pris le parti de s’en amuser, des poètes désaxés ou des chiens qui ont peur et qui s’évanouissent dans la nuit après avoir mordu.

Le toubib avait gardé le meilleur pour la fin, tout un laïus habile sur le refus névrotique du jour. Là, j’ai vécu un petit moment de bonheur, j’ai fêté ça à la vodka. Elle était là, la maladie , celle que j’avais moi-même perçue chez Grégoire et les autres, mais avec mes mots à moi, tout seul, comme un grand. Il m’avait suffi de l’approcher, de la voir naître et éclore chez les paumés du point du jour.

C’est là où j’ai eu la trouille et que le manuscrit m’a brûlé les doigts. Brusquement il m’a fait horreur. D’élixir il est devenu fiel, parce que j’ai réalisé, presque trop tard, que tout ça parlait aussi de moi.

— Espèce d’enfoiré, je te dérange ?… Ordure de merde…

La chaise près de la porte fracassée est tombée à terre, et tout de suite après : les yeux du type ivre de rage. Pas eu le temps de réagir, il a gueulé fort. Moi aussi, pour appeler Jean-Marc, mais le type a vite saisi le premier truc qui lui tombait sous la main et l’a brandi en visant ma tête. Jean-Marc n’arrive pas, on m’empoigne par le col et me plaque contre le mur.

— Je vais t’éclater la gueule !

Je me suis protégé le front, et j’ai gueulé le nom de Jean-Marc.

Et puis, plus rien.

Rien.

Le blanc.

Je n’ai plus senti la pression de son poing sur ma gorge. J’ai pu voir ses bras ballants. Et ses yeux épouvantés, ailleurs, très loin, vers la chambre.


La vision.

Vision d’une créature dorée et lisse. Magnifiquement ronde. Aurifiée. Scintillante. Le halo de lumière qui en émane est du même or et irradie la pièce.

BOUDDHA.

Les yeux bridés et mi-clos, ceux d’un roi Mongol prêt à toutes les cruautés. Sa natte lui caresse le cou. Juste après l’apparition, il s’est assis sur le tapis, léger comme une feuille morte, et a déroulé ses jambes avec une lenteur éléphantesque. Pour se statufier, enfin, en bonze nu.

Majestueux.

J’ai entendu le bruit métallique de la matraque en métal de notre hôte tomber sur le carrelage.

L’apparition m’a terrassé autant que lui.

Jean-Marc, en slip. À peine sorti du sommeil. Engourdi de chaleur. Immobile. Il se redresse un peu pour bâiller et s’étirer. Le slip a disparu dans les chairs. Bouddha est nu.

J’étais pourtant habitué à sa silhouette…

Juste après la stupeur, l’angoisse. Le type s’est mis à trembler, cloué au sol, il a voulu geindre quelques mots absurdes. J’ai mis un bon moment à comprendre qu’en fait il ne faisait que me supplier afin qu’il ne le touche pas.

Jean-Marc, toujours muet et immobile, émerge mollement d’un bon petit roupillon.

— Je vais rien piquer ici. Je vais même pas tarder à me tirer, j’ai fait.

— Et… Et Lui… vous… l’emmenez avec vous ?

— Je sais pas. C’est un peu comme il veut.

— … Bien sûr… Comme il veut…

— Il aimerait bien savoir comment tu connais Jordan, qu’est-ce qu’il fout dans la vie, et où on peut le trouver.

— Jordan oui Jordan Régnault bien sûr oui l’internat de la Pierre Levée dans la Somme en 1969 sortie en 78 il vit dans des hôtels je lui garde ses affaires il passe ici des fois.

C’est la première fois que je vois un mec en train de frire de peur. Il va nous péter dans les doigts si on ne le calme pas un peu.

— On va y aller doucement. Tu recommences tout, en clair, avec plein de détails.

— Peux… pas… Aidez-moi…

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Qu’il se… qu’il se rhabille.

Compréhensible. J’essaie d’imaginer le gars qui rentre dans son sweet home à 5 heures du matin et qui tombe sur un lutteur de sumo à poil sortant de son lit pour se vautrer sur son tapis.

— C’est délicat. Personne ne lui a jamais dit d’aller se rhabiller.

— S’il vous plaît !

Je fais un signe de tête à Jean-Marc, doucement sorti du coaltar. Il enfile mollement son tee-shirt 4 XL et son Levi’s géant. On attend un moment que l’agité se calme.

— Alors, Jordan ?

— On s’est connus au pensionnat, Violaine et lui étaient orphelins.

— Violaine ?

— Sa sœur.

— Hein ?

— Sa sœur jumelle.

— Tu te fous de ma gueule ? Tu trouves qu’ils se ressemblent ?

— Vous énervez pas, pitié ! Ça va l’énerver, Lui aussi. Je vous jure de me croire ! C’est des faux jumeaux, c’est pas des monozygotes comme ils disent, mais c’est quand même vrai.

Bien sûr que c’est vrai. C’est même lumineux. Comment un truc aussi évident a-t-il pu m’échapper !

— Ils viennent d’une famille bourge, leurs parents sont morts quand ils avaient six ans, on les a collés dans une pension chicos.

— Parce que toi, t’as vraiment l’air de sortir d’une pension chicos.

— Mais je vous jure que c’est vrai !

— Continue.

— Les garçons et les filles étaient séparés. Violaine était déjà bien déjantée à l’époque, on la montrait à des spécialistes, elle voulait voir que son frère, et lui, il la protégeait comme un furieux, déjà tout môme il piquait des crises quand on lui laissait pas la voir. Toutes les nuits il faisait le mur pour aller la retrouver, ça m’avait frappé, et moi je l’enviais d’être assez gonflé pour faire des trucs comme ça. Toutes les nuits, entières. Il récupérait pendant les récrés, il dormait en classe. Il avait pas vraiment besoin d’écouter, c’était une tronche, Jordan, on était des débiles mentaux à côté de lui. Avec moi, il parlait, mais pas beaucoup, sorti de sa sœur il cherchait pas vraiment à communiquer, paraît que ça arrive, avec les jumeaux. À la majorité, les tauliers ont pas été fâchés de les voir partir.

— Et depuis ?

— Ils zonent la nuit, je les ai plus jamais revus en plein jour. Pas d’emmerdes de fric, ça doit être la rente familiale, ils ont des thunes, les Régnault, mais ils sont discrets dès qu’on touche à ces trucs-là. On se voit de temps en temps. Ils changent d’hôtel souvent, toujours sans bagages. Il m’a demandé de lui garder des affaires.

— Ce manuscrit, c’est à lui ?

— Ouais. Il y tient. C’est ça qu’a dû lui monter à la tête, ces histoires de Nosferatu j’y pige rien, des fois je les entends dire des trucs sur les morts vivants. Je savais bien qu’à force de mordre des gens, ils finiraient par s’attirer des histoires. Déjà que la frangine est du genre à coucher facile, ça en fait des mecs à mordre dans Paris. Dès qu’il la laisse toute seule elle fait une connerie. Elle m’a toujours foutu la trouille, Violaine. Et lui il fait tout pour pas qu’on l’interne pour de bon. Il y a cinq ou six ans, il l’a sortie de l’hosto psy par tous les moyens, depuis il fait gaffe, ils sont toujours un peu clando. Seulement des fois, la provo va un peu loin, et ça dérape. Je peux rien dire de plus… Il va me croire ?

— Cette pension, elle est où ?

— Elle est rasée depuis dix piges, ils ont même plus d’archives si c’est ce que vous pensez. Je sais même pas où sont les grands-parents, s’ils vivent encore.

Jean-Marc se passe le visage sous le robinet. Après ce que je viens d’entendre, je devrais en faire autant.

— T’oublies le principal. Ton pote Jordan, tu vas nous le livrer comme un paquet cadeau. Et quand je dis nous c’est surtout Lui qui veut.

— Leur dernière adresse, c’était l’hôtel de France, vers République. Ils ont peut-être changé, j’y suis pour rien… Je sais plus quoi vous dire…

Sans qu’on lui demande rien, il a ouvert des cartons avec des objets, des bouquins, des affaires de gosses, rien d’écrit, aucun renseignement précis.

— Tu connais les fêtes de la rue de la Croix-Nivert ?

— Non.

Il fait jour. J’ai le sentiment qu’il a balancé tout ce qu’il savait et qu’on ne pourrait plus rien en tirer.

— Qu’est-ce que vous… comptez faire ?

— À propos de quoi ?

— De moi…

— J’hésite entre donner ton adresse aux flics et Lui demander de rester ici avec toi des fois que Jordan ferait signe, ou des fois que t’aies dans l’idée de le prévenir. T’as une préférence ?

— Oui.

Pas besoin de demander laquelle. Jean-Marc a éclaté de rire, l’autre a sursauté.


* * *

L’heure bleue s’étire. C’est dimanche. La voiture balaie en douceur des bordées de trottoirs vides avec çà et là quelques percées ocres. Un jogger tenace nous rattrape de feu en feu, l’odeur chaude des croissants de Jean-Marc nous maintient éveillés, elle appelle le café qui nous attend au 1001.  Aucun de nous ne se risque à la moindre parole, j’allume une cigarette en essayant d’imaginer Bertrand, et je le vois, bondissant du lit, sous une douche bien chaude, ravi à l’idée de me revoir d’ici quelques heures et reprendre la vie d’avant. Juste un rêve dans mes yeux gonflés de fatigue. J’en saurai plus sur les coups de midi. Pour l’instant, j’ai besoin d’une petite heure. Rien qu’une petite heure d’oubli au 1001,  sur un tabouret, avec mes potes, le temps de me retrouver et de faire le tri.

L’heure bleue. C’est l’heure où les vampires rentrent dans la tombe, l’heure idéale pour les cueillir, à peine endormis. Il me suffirait d’entrer avec un crucifix brandi haut, paré d’un collier d’ail, d’ouvrir grand les rideaux et les faire griller au soleil, les asperger d’eau bénite, les achever avec un pieu dans le cœur.

On se réfugie dans le club des irréductibles, Jean-Marc se renseigne sur les affaires courantes, sa nuit d’absence. Étienne m’attend avec un cintre posé sur le bar. Mon costume neuf, propre, ma chemise. D’un geste éloquent, il me fait comprendre qu’il subit la conversation de Stuart et Ricky, hilares. J’aurais pu me passer de l’accueil de ces deux loustics increvables qui ont décidé de prendre pension ici. Ils me tapent dans le dos, familiers, intempestifs, prêts à faire les cons jusqu’à midi. Mon seul désir étant de les expédier d’un coup de pied au cul par-dessus l’Atlantique, genre Concorde, afin qu’ils aillent perturber la journée des fêtards Yankees. Ces mecs sont encore réglés sur leur fuseau horaire.

— D’où tu viens, imbécile, ça fait trois heures que je vous attends.

— Je sais où est Jordan.

— Quoi ?

Stuart gueule : « Mescal ! Mescal for Tony ! » Il ajoute, avec l’accent chicano : « Check it out ! Check it out ! » Je grimace un sourire, ils ne comprennent pas que j’ai envie de les mordre, je prends le cintre et pars me changer dans les toilettes. Au passage, je m’asperge le visage et le torse avec de l’eau glacée. Je balance ma paire de baskets et passe la chemise qui sent le frais.

Mais les Ricains m’attendent, un verre à la main, ils sifflent en me voyant apparaître, tout neuf, en noir et blanc : « Hey Docteur Jekyll ! » ils gueulent. Le patron du 1001  les regarde, énervé, et j’ai bien l’impression qu’il va les virer lui-même.

— Je dois parler à mon copain, mon copain Étienne, I’ve got to talk to him, you understand ?

Ça les dégèle d’un coup, fini la rigolade. Je commence à réaliser que dans ma vie d’avant, ma vie de mortel, il m’est arrivé d’être aussi chiant qu’eux, insouciant, cherchant à tout prix que ça continue, et que ça continue, pour ne plus en voir le bout. Que j’ai usé les gens qui avaient une vie et des choses à faire. Comme vexés, ils s’éloignent et commandent d’autres verres au comptoir. C’était ça ou les explications en règle, à coups de baffe, et au point où j’en suis, je n’aurais pas vu d’inconvénient à me farcir deux petits golden boys en goguette dans la vieille Europe. Étienne m’agrippe par la manche et me tend une tasse de café.

— Dans un hôtel, à République, je dis.

J’empoigne le manuscrit qui traîne sur un tabouret.

— Tout gosses ils étaient déjà noctambules, des mômes traumatisés par la mort des parents, Jordan a lu ce truc, c’est à ce moment-là qu’il s’est mis à jouer les vampires. C’est tordu mais ça colle.

— Et qu’est-ce que le vieux vient faire là-dedans ?

— À mon avis, il m’a embobiné dès le départ en disant que Jordan voulait le buter. Et je me demande si ça ne serait pas plutôt l’inverse. J’ai rencard avec lui à midi.

Quelqu’un vient de mettre un petit Solo de trompette triste à mourir, un truc qui sent la dernière cigarette et le manque de perspectives. Je demande à Jean-Marc s’il n’a rien d’autre en stock.

— Mais, entre-temps, je vais faire un tour à l’hôtel de France.

Jean-Marc s’assoit devant un grand bol de café, les deux Américains viennent lui tapoter le ventre. Pour se tirer de leurs pattes, il va mettre une cassette de blues dans le magnéto. Une mélopée de l’aurore qui dit : « Woke up this morning … » J’ai l’impression que tous les blues commencent par ça : « Me suis levé, c’matin … »

Et moi qui demandais un truc moins morbide…

Me suis levé ce matin, et un tas de merdier m’est tombé dessus…

Comme si tous les ennuis du monde venaient de là, rien que parce qu’on commet l’erreur quotidienne de sortir du lit. Les deux Ricains semblent connaître, ils déchiffrent les paroles qui nous étaient inconnues à ce jour.

Woke up this morning…

Ne jamais se lever. Ou ne jamais se coucher. Au choix.

Bizarrement ça me rappelle des souvenirs de lycée. Pas le blues, plutôt les lettres classiques. Il me semble bien qu’Hamlet en personne évoquait la question, déjà. Le doute le plus célèbre du monde. Est-il noble de se lever le matin en sachant déjà tous les emmerdements qui vont suivre. Est-il lâche d’aller se coucher, de dormir jusqu’à en crever, et dire au revoir à tout ce qui nous bouffe l’existence ? C’est là la question.

Woke up this morning…

— Remarque, on peut juste passer faire un tour. Histoire de voir s’ils y sont vraiment, tes vampires. Sinon t’auras l’air fin avec ton pétard


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mouillé, fait Étienne.

— Ça veut dire que tu m’accompagnes ?

— J’attendrai en bas avec la tire.

— Je sais que tu ne me répondras pas aujourd’hui, mais promets-moi qu’un jour tu m’expliqueras.

— Quoi ?

— Pourquoi tu me suis. Pourquoi tu me précèdes, même.

— Post-mortem.  Mais d’ici là, va pas t’imaginer des trucs abracadabrants, la réalité est toujours plus simple qu’on ne pense, et toujours plus décevante que ce qu’on avait en tête.

On se tape la paume des mains, on se lève synchrones, en riant presque. Ricky interrompt d’un coup la longue liste rauque des malheurs du bluesman. Stuart nous demande si l’on a trouvé du fun, ailleurs qu’ici. J’ai répondu oui, mais qu’on se le gardait.


* * *

Étienne coupe le contact, je prends le manuscrit et descends.

— Tu vérifies qu’ils sont là, c’est tout.

— J’ai pigé.

— C’est pas de la violation de domicile mais tu fais gaffe quand même.

— O.K. !

— Et si tu restes plus d’un quart d’heure, je monte.

J’arrive devant le veilleur, à moitié endormi, il trie des caisses de croissants. Je demande une chambre en bâillant, la plus calme possible dans ce qui lui reste, il cherche.

— Et si vous aviez des rasoirs…

Il me sort un sachet avec brosse à dents et rasoir jetable, quarante balles.

— J’ai pas eu le temps de me raser dans l’avion.

— Vous arrivez de loin ?

— New York.

Je regarde ma montre, saisis le remontoir.

— J’ai 1 heure du matin, c’est une bonne heure pour aller se coucher. Il est quelle heure, ici ?

— Sept heures vingt.

Je trifouille les aiguilles et lui demande un réveil à 16 heures. Il note, me dit qu’il faut payer d’avance quand on n’a pas de bagages, je sors mes billets.

— J’ai eu l’adresse de l’hôtel par Mr. Jordan Régnault, il a pris une chambre ici, on a rendez-vous à 17 heures dans le hall.

— Je ne suis que le gardien de nuit.

Il vérifie dans son bouquin.

— Ah ! oui, le couple… Je les ai vus passer tout à l’heure.

— On peut appeler, de chambre à chambre, ou je dois passer par le standard ?

— Non, directement par le 2, et vous composez le 43. Je vous conduis ou…

— Je vais me débrouiller.

— Hep… vous oubliez votre clé…

L’ascenseur me laisse au quatrième. Étienne sait que je n’ai pas pu m’empêcher d’aller fourrer mon nez là-haut. Il n’a pas cherché à m’en dissuader. Je me demande même s’il ne m’y a pas un peu poussé. J’avale ma salive avant de cogner à la 43, mon cœur s’emballe. Tout un spectacle refoule brutalement dans mes yeux, des cercueils, des canines gluantes, j’essaie de chasser les images, des portes qui grincent et me vrillent les oreilles, des corps qui fument, chasser toutes ces conneries, le vampire c’est moi, c’est le vieux, c’est tous les autres, pas lui, il s’appelle Jordan, sa sœur s’appelle Violaine, ce ne sont pas des monstres, juste des écorchés, des malades. Ne toucher à aucun des deux, ça rendra fou l’autre, ne pas les brusquer, leur dire que j’ai compris, que rien n’est de ma faute. Calmer le jeu. Être rationnel. Le dialogue. Le bon sens. Montrer le manuscrit. Tout expliquer. Leur dire que tout ça m’a fatigué, que leur histoire n’est pas la mienne. Parler.

De la main gauche, j’ai tapé trois coups discrets. De l’autre je n’ai pas pu m’empêcher de rabattre les maigres revers de ma veste vers le cou en serrant bien. Avant qu’il n’ouvre, j’ai eu le temps de répéter une énième fois mon entrée en matière, une phrase courte, douce, sincère.

Et j’ai foncé tête baissée dans cette faille noire qu’on m’offrait, comme happé, tout mon corps s’est choqué contre la silhouette endormie qui a roulé à terre, j’ai fait claquer la porte d’une talonnade. Noir absolu. Je ne sais même pas lequel des deux j’ai fait tomber, une voix a hoqueté à terre, j’ai tâtonné vers l’interrupteur sans le trouver. Nom de Dieu, c’était quoi, cette putain de phrase courte et sincère ? Une voix venue d’ailleurs a émis un « Jordan ? » à peine audible, suraigu, dans une pièce voisine.

Silence.

— Ils ne nous laisseront jamais en paix, petite sœur…

Une voix trop faible pour parvenir jusqu’à elle. Une légère lueur rosée nous vient de la chambre d’à côté. J’ai pu discerner le corps de Jordan, à terre, en caleçon, avec une chemise à col cassé ouverte sur un torse glabre et rachitique. Malgré sa tenue et sa posture, j’ai retrouvé ses yeux de poisson mort, sa peau blanche, et ce petit regard en coin qui se veut plus intelligent que les autres. Violaine est apparue, s’accrochant à la porte de sa chambre. Sans nous voir vraiment, elle a porté une main à son front pour retomber, étourdie, à terre. Il s’est relevé pour la prendre dans ses bras et lui caresser la tête. J’ai eu l’étrange impression de n’être plus dans la pièce. Invisible. Inutile. Oublié, déjà.

Il a sorti une boîte de pilules d’une table de chevet.

— Rendors-toi, petite sœur.

Elle avale le comprimé avec une gorgée d’eau. Je reste là sans savoir quoi faire de ma peau.

— Où on va ? elle a dit.

Sa tête tombe par à-coups, elle s’efforce de la redresser, les yeux mi-clos. En ramassant le manuscrit j’ai dit :

— Je suis venu pour vous ramener ça.

Il revient vers moi, tout près, et me dit à voix basse :

— Surtout ne parlez pas de lui.

— C’est dimanche… Hein ? C’est dimanche… On va venir nous chercher, hein ?

— Oui, Violaine. Il est trop tôt, encore.

Il chuchote :

— Dans deux minutes elle dormira. Deux minutes. Vous me les accordez ?

— T’oublieras pas de me réveiller, hein ?

Il la relève, la couche dans le lit de la chambre voisine. J’entends qu’il la berce. Deux minutes. Je regrette. Je regrette tout.

Il réapparaît en robe de chambre de satin bleu, ça fait drôle de le voir enveloppé là-dedans.

— Violaine aurait dû vous déchiqueter comme un morceau de barbaque.

— Elle… elle fait une dépression ?

Il rit, comme forcé.

— Une dépression ? Elle est complètement frappée, vous voulez dire. Avant qu’il ne revienne, je réussissais encore à négocier, avec des hauts et des bas, on maintenait un semblant d’équilibre, mais depuis qu’il nous fait rechercher, elle rechute. Elle l’a senti, elle est folle mais pas conne.

— Qui « il » ?

— Celui qui vous paie.

— Il est quoi, pour vous ?

— Il ne vous l’a pas dit ? C’est notre père. Géniteur serait le terme adéquat.

— On m’a dit qu’il était mort.

— Hé non ! Remarquez, j’ai songé à réparer l’erreur mais cette vieille ordure est difficile à approcher. Et j’ai un handicap : je ne l’ai jamais vu, je ne sais pas à quoi il ressemble. Tiens, pourquoi pas, ça serait drôle… vous pourriez me le dessiner ?

J’ai tout fait pour garder mon masque d’indifférence. Je sens qu’il veut négocier avec l’ennemi, ou son médiateur. Si sa sœur avait été transportable, il aurait peut-être joué différemment. Depuis mercredi, je n’ai eu qu’un seul mérite, celui de ne pas me perdre en suppositions et en hypothèses, ça m’aurait empêché de foncer tête baissée et me retrouver ici, ce dimanche matin, avec l’intime conviction que plus rien ne me concernera dimanche soir. Tenir jusque-là, quoi qu’il arrive.

— Je dois le voir tout à l’heure. Il ne vous veut aucun mal, j’en suis sûr. Pourquoi le fuyez-vous ?

— Qu’est-ce que ça peut vous faire ?

— Votre histoire de famille ? Rien. Seulement voilà, votre papa garde en otage un de mes amis, qui compte sur moi.

Silence. Il a longuement regardé le plafond.

— Je savais bien que vous n’étiez pas un pro, comme tous ces crétins qu’il nous a collés aux fesses. Ah ! ceux-là… Un vrai plaisir… Ils brillaient comme du phosphore. Des lucioles pas discrètes, pas dangereuses, mais terriblement agaçantes. Avec vous, en revanche, ça n’a pas traîné. Il a senti en vous le parasite qui connaît mieux que personne la ligne directe entre l’évier et l’égout. Il est fin psychologue, mon papa. Et il n’a pas de mérite, c’est son métier.

Contre toute attente, il éclate de rire, s’interrompt en regardant du côté de chez Violaine. Baisse d’un ton.

— Tout ce qu’on sait de lui, c’est ce que la famille nous a raconté. Surtout la nourrice qui s’est occupée de nous avant qu’on nous mette en pension. J’ai très peu de souvenirs de ma mère, on ne nous laissait pas la voir beaucoup. Elle ne nous recherchait pas vraiment non plus.

— Si vous commenciez par le début… Parce qu’avec tout ce que je viens de me farcir depuis quelques nuits, j’ai peur de m’emmêler. Les parasites sont plus connus pour leur ténacité que pour leurs facultés mentales.

Il marque un temps, soupire.

— Vous voulez quoi, la version gore, le retour du médecin fou contre les vampires ? Ou bien le genre psychodrame familial, trauma originel et tout le toutim ?

— Par le début, j’ai dit.

— C’est toujours le plus difficile. Allez savoir quand les choses commencent.

Brusquement, une idée lui traverse l’esprit, il replace les oreillers de son lit, s’étend de tout son long, regarde dans le vague.

— Bien, docteur… Installez-vous dans le fauteuil, histoire de respecter la procédure. Vous voulez de la psychanalyse de conte de fée, vous allez en avoir.

Comme pour jouer le jeu, je m’installe près de lui, hors de son champ de vision, et croise les doigts.

— Il était une fois, il y a trente ans, une grande famille bourgeoise qui vivait dans un bel hôtel particulier à Bougival. Les Régnault. Tout irait pour le mieux si, dans cette belle bâtisse, une jeune fille, leur fille unique, ne s’y étiolait. Elle a vingt-deux ans, on lui promet un bel avenir, un mariage confortable avec un jeune homme de son rang. Mais la fille se rebelle, elle a d’autres projets, elle fait des fugues, mais aussi des études, elle va même jusqu’à militer pour scandaliser la famille. En gros, tout ce qu’une jeune fille rangée doit faire dans un cas pareil. Les parents ont tôt fait de lui dire qu’elle est perturbée, de le lui répéter. Ils veulent la soigner. C’était en 1960.

Je sens qu’il improvise, mais que tout est vrai. Discrètement je regarde l’heure, il s’en aperçoit, Dieu sait comment.

— Si je ne sens pas une meilleure qualité d’écoute, je ne me laisserai jamais aller, docteur… Surtout qu’on en arrive à un point important : l’arrivée du Prince Charmant. Parce qu’il en a, du charme, il s’appelle Robert Beaumont, il est plutôt pas mal, il a un peu moins de quarante ans, il sort de l’école Freudienne, il a une consultation en médecine psychiatrique dans un hôpital et un cabinet d’analyse où se croisent une poignée de patients. Le jeune Beaumont vient même de terminer une thèse brillante, saluée par ses pairs, et qu’il est sur le point de faire publier. Celle qui traîne vers votre chaussure gauche.

Cette fois, je me trahis.

— Vous voulez dire que c’est votre père qui a écrit ce truc-là ?

— Lui-même. Regardez le nom de l’auteur.

— Attendez une seconde… Le vieux qui me crée des emmerdes depuis le début, qui fait des fêtes démentes, qui s’entoure de gardes du corps, qui séquestre mon pote, ce mec-là est un psychiatre ?

— Bouclez-la, docteur, ça me fait tellement de bien d’en parler. On lui demande s’il ne voudrait pas s’occuper d’une petite princesse de vingt-deux ans un peu trop turbulente. Elle fréquente son cabinet pendant plusieurs mois. Et c’est là que…

Temps mort. Rien ne sort, et plus ça bloque plus c’est clair. J’essaie de l’aider :

— Et c’est là qu’ils ont… une histoire ? Comme dans tous les contes ?

— Pas une histoire d’amour. Je ne peux pas le croire. Et même, même s’il l’avait aimée, il n’avait pas le droit… Tout le monde sait ça, hein docteur ?

Il veut continuer à jouer, mais sa voix devient hésitante, il cherche comment faire l’impasse sur ce point précis.

— Bref, elle tombe enceinte. Et en dépression. Les Régnault l’apprennent, ils paniquent, ne font rien pour étouffer le scandale, au contraire, ils ont des relations, un parent député qui a des connexions avec le ministère de la Santé. Le père Régnault n’a plus qu’un seul but : ruiner la carrière du fringant toubib, et ça ne traîne pas, on le chasse de l’hôpital. Plus personne ne veut de sa thèse. Discrédit total, réputation ruinée. Ma mère se met à le haïr. Robert Beaumont n’a plus aucune perspective en France, il fuit aux États-Unis. Personne n’a su ce qu’il est devenu durant toutes ces années. À mon avis, il a continué à semer des gosses à moitié tarés, je ne sais pas, j’imagine… Ça me plairait bien, d’ailleurs. En tout cas, il n’a jamais cherché à reprendre contact avec nous. Jusque très récemment.

J’ai regardé ma montre, à nouveau. Étienne risque de monter et tout foutre en l’air, je n’ose pas l’interrompre, il y met du cœur, dans sa litanie, et je pense être le premier individu au monde à y avoir droit.

— Ma mère a essayé de se débarrasser de ce qu’elle avait dans le ventre, toute seule. Et ça s’est mal terminé.

— C’est-à-dire ?

— On est nés. Coup double. Des jumeaux. C’était sans doute la dernière fois qu’elle nous voyait d’aussi près. Les Régnault s’occupent de tout. Ils embauchent une nourrice à demeure. La seule image qui me reste de ma mère, c’est cette femme sèche, toujours à cran, toujours la cigarette à la main, pleurant et riant à la fois, recluse dans la propriété parentale. Tout ce qu’elle voulait fuir. Un jour, elle se suicide. On avait six ans.

Il essaie d’y mettre toute la distance du cynique qui regarde ça de haut. Et ça ne ressemble pas le moins du monde à la saynète classique du poivrot qui dégueule le drame de sa vie.

— C’est grave, docteur ?

— C’est là qu’on vous envoie en pension.

— Plus personne n’arrive à nous tenir, on reste des vilains petits canards qui inspirent la compassion, on atterrit dans une pension huppée pour gosses de riches un peu dérangés. Les Régnault ont assez vite espacé les visites. Violaine n’avait plus que moi.

— Je connais la suite.

— Sûrement pas. Quelques détails, peut-être, mais personne à l’époque ne pouvait se douter de ce qu’on vivait. Violaine avait des syncopes si je n’étais pas à ses côtés. On a dit que cela faisait partie des liens étranges qui existent entre les jumeaux, mais c’était faux, ça arrangeait tout le monde. En fait, c’était plutôt une espèce de symbiose qui nous unissait, le retranchement de ceux dont on a nié l’existence dès le départ. Mais nous n’avions pas la même stature, elle et moi. Fragile, Violaine. Elle faisait des cauchemars toutes les nuits. Je la veillais. J’étais le gardien de ses songes. Nos nuits clandestines. Et vous savez, malgré tout, malgré nos échecs, malgré les crises et les dérives, je crois que je l’ai empêchée de sombrer totalement dans la folie. Avec mon amour. Peut-être.

Sans doute.

Ça valait bien quelques morsures, çà et là, sur des poitrines pas vraiment innocentes. Ils auraient pu faire bien pire.

— Et vous ?

— Moi ? Il a fallu que je me débrouille tout seul, comprendre seul, sans pouvoir partager le travail avec ma sœur. Il fallait que je sache d’où je venais, ne rien oublier, pour subsister, pour prendre une revanche, un jour, sans savoir encore laquelle. À seize ans, pendant une visite que nous faisions aux Régnault, j’ai trouvé ce manuscrit dans les affaires du grenier.

— Le seul héritage de votre père.

— Bravo, docteur. Je m’y suis accroché, j’ai essayé de tout comprendre, et de lire tous les bouquins qui me permettraient de comprendre. Je n’ai plus pensé qu’à ça, décrypter cette thèse improbable, m’en imprégner à fond, pour savoir enfin d’où on venait. J’ai vite abandonné les théories psychiatriques pour ne garder que l’image du vampire et ne plus la lâcher. J’ai voulu pousser à fond ce que mon père prenait comme simple postulat de départ, une grille de lecture née du fantastique, des symboles bon marché, presque ludiques. Mais moi, je suis allé jusqu’au bout, j’y ai senti quelque chose de fort, comme une manière de survie. J’ai compris que nous n’étions pas nés, Violaine et moi, et que finalement, il était plus doux de prendre la vie comme ces créatures de légende, qui errent, la nuit, au milieu des vivants. Vous saviez que les Bantous coupaient les pieds de leurs morts afin qu’ils ne reviennent pas ? On leur ressemblait tellement, déjà. Ça s’est fait naturellement, on ne nous avait pas laissé le choix.

— C’est là où vous avez commencé à jouer les Nosferatu.

— À dix-huit ans, on nous a mis à la porte. Les Régnault nous versaient une espèce de rente, bien grasse, ça tombe tous les 12 du mois, ça met d’accord tout le monde. On ne les a pratiquement jamais revus. Et on a commencé à vivre. La nuit. C’est là où, malgré que vous soyez le docteur et moi le malade, malgré que vous soyez vivant et moi mort, malgré toutes nos différences, c’est là où j’ai une chance que vous me compreniez vraiment. La nuit…

Un mot, juste. Le seul no man’s land où nous pouvions nous croiser.

— La moitié de la vie, son envers, là où nous avions droit de cité. La nuit est un monde sans enfants. Sans vieillards. La nuit est un monde sans amour. Sans les douleurs de l’amour. Elle m’a permis de m’oublier et d’entraîner Violaine avec moi, jusqu’à ce que ça dure, jusqu’à aujourd’hui. Dix ans. Dix années sans passé, sans aucune prise sur la mémoire, on ne fait que traverser, on vit avec ses fantômes puisqu’on en est un soi-même, on passe de l’autre côté, et tout le reste s’évapore au petit jour. Les vampires ont tout compris.

Peut-être. Mais je n’en suis pas là, et je me jure de ne jamais aller aussi loin. Je n’ai pas passé le même contrat. Mes démons ne sont pas aussi méchants.

— Notre vie a changé quand on a su qu’il était revenu. On a appris du même coup qu’il était toujours vivant. La nourrice nous a prévenus qu’elle avait reçu sa visite, qu’il nous cherchait. Et pour quoi faire ? Pour réparer ?

Temps mort.

— J’ai eu peur. Dès ce jour-là j’ai compris que si Violaine le voyait maintenant, après toutes ces années… J’ai eu peur que tout ce que j’avais réussi à préserver jusqu’à maintenant ne tombe en ruine si elle rencontrait le Diable en personne. Depuis sa dernière sortie d’hôpital, elle allait mieux.

Elle allait mieux…  Va comprendre ce qu’il entend par là…

— On a déjoué les plans des abrutis qu’il avait mis à nos trousses. C’était notre territoire, après tout. Lui, il débarquait d’on ne sait où, sans connaître les règles. Quand Violaine m’a appris qu’on me cherchait dans le Café Moderne,  j’ai compris qu’il avait fait appel à un vrai rat de la nuit.

Au moment où il m’a traité de rat, j’ai regardé l’heure et lui ai coupé la parole.

— Écoutez, on va passer un marché, tous les deux. Je vois votre père dans moins de trois heures. Vous mettez Violaine à l’abri, je trouve un terrain neutre, et j’organise la rencontre. Vous n’allez pas courir comme ça tant qu’il sera en vie. Il relâchera mon pote, et vous saurez à quoi vous en tenir.

— Jamais. Jamais, vous m’entendez ?

J’ai entendu, oui. Et tout de suite après, le silence. Le temps. Le temps d’un soupir, d’une idée furtive. Une image, celle d’un ami. D’un vieil homme. De deux gosses malades qui ne veulent plus qu’on les persécute.

Et j’ai perçu un autre bruit, bien réel, cette fois. La poignée de la porte d’entrée que j’ai vu tourner, toute seule. Malgré la poussée d’adrénaline, j’ai dit :

— C’est Étienne, un ami, il m’attendait dehors et…

Jordan s’est précipité vers le couloir. Je l’ai vu lâcher la poignée pour lever les bras en l’air, par réflexe.

Figé.

Un pas en arrière.

— … Jordan ?

Le canon du revolver est venu doucement se coller sur son front.

Une main, un bras.

Et d’un coup, deux silhouettes vives, l’une prête à faire exploser la tête de Jordan, nous donnant l’ordre de nous taire d’un geste. L’autre fermant la porte, inspectant, revolver au coin de l’œil, ça dure à peine trois secondes. Jordan panique quand il le voit ouvrir la porte de Violaine, mais reçoit une baffe du revers de la main et s’étale à terre. Mais ce fou veut se relever, il reçoit un coup de pied dans la poitrine qui le fait rebondir contre le mur, il n’a pas pu crier pour se libérer de la douleur, l’autre s’est jeté sur son visage pour écraser ses deux mains sur sa bouche, ils sont restés comme ça jusqu’à ce que les jambes de Jordan aient cessé de battre l’air.

Et moi, cloué, assistant à tout.

Deux silhouettes.

Stuart et Ricky…

J’ai d’abord ressenti comme une collision de réel, une erreur de réglage.

Besoin de tout recaler. Le temps de fermer les yeux.

Ça arrive, parfois, quand on a trop veillé. La nuit dissout tout. Perte du passé immédiat, confusion dans l’horloge interne, on répond brutalement à une question posée la veille, il n’y a plus qu’un seul hier et tout plein d’aujourd’hui. On rêve l’instant présent et on se réveille dans le déjà vu.

Ricky. Stuart. Ils ont craché quelques mots que je n’ai pas su comprendre.

— Hey, Tony, où est la sœur ?

— Elle… elle est là… dit Jordan dans un hoquet. Je vous en supplie…

Il s’est mis à implorer, agrippé au pantalon de Stuart qui l’a envoyé valdinguer d’un coup de genou. Puis il range son arme et passe la tête dans la chambre pour s’assurer que Violaine est bien là, referme la porte doucement pendant que Stuart nous tient en joue. Jordan me regarde, les yeux gonflés, un rictus de haine à la bouche.

— … Et j’ai failli vous faire confiance.

— Ferme ta gueule… you monster, shut up !

Ricky hurle, on sent que ça lui fait du bien, il gueule pour se délivrer et se fout bien du bruit que ça peut faire.

Monster ! Monster !

— So, you’re the fucking son ?

— Tu es le fils, hein ? traduit Ricky.

Jordan acquiesce, terrorisé. Les deux Américains se rapprochent l’un de l’autre, tout près, se dévorent des yeux, se sourient comme des déments, ils poussent le même sifflement étrange comme pour évoquer un vent lointain et, au ralenti, se collent la paume des mains l’une contre l’autre.

Un rite. Une danse. Je ne comprends rien et j’ai peur.

— Where’s the book ?

— … Quel livre ? je demande.

— On veut le livre, Tony.

Il s’est approché de moi, je me suis protégé la tête. Qu’il a tapoté comme pour récompenser un brave chien.

— We love you, Tony. T’es le meilleur. Good job.

Pendant ce laps de temps, Stuart a attrapé Jordan par les cheveux et posé le silencieux du flingue le long de son oreille. Il a tiré, sans hésiter. En hurlant, Jordan a plaqué ses deux mains contre son tympan éclaté et s’est écroulé à terre. La balle s’est fichée dans le matelas.

De là où je me trouve, je n’ai entendu qu’un claquement de fouet.

Ricky m’a mis quelques petites gifles sur les joues.

— T’as bien travaillé, Tony. Good guy. Maintenant, on veut le livre.

Sans comprendre, je leur montre le manuscrit qui traîne à terre. Il se jette dessus, le feuillette. Et en déchire une bonne moitié, de rage, et me l’envoie à travers la gueule.

— Piece of shit ! Qu’est-ce que c’est que cette merde !

D’un coup de talon, il écrase une table basse en bois qui craque à mes pieds. Il se jette sur moi, je ne peux plus me débattre, il plonge ses doigts dans ma bouche, je n’ai pas eu le temps de le mordre, le canon du revolver s’enfonce dans ma gorge, Stuart lui gueule d’arrêter, il ressort son arme dans la seconde. Je tousse à m’en faire péter la poitrine, les larmes aux yeux.

— Excuse me, Tony, we love you. On a encore besoin de toi, Tony…

En disant ça, il refait exactement la même manœuvre dans la gorge de Jordan.

J’ai cru qu’il tirait, il a juste laissé fuser entre ses lèvres le bruit du silencieux. Puis il a éclaté de rire. Un rire de soulagement. De délivrance.

— You got some job, Tony… Encore du travail, pour toi, Tony…

Le canon de son revolver vient se pointer sur moi, à nouveau.

Sur moi.


* * *

J’ai descendu l’escalier en tremblant, dans le hall, je n’ai vu que le va-et-vient des clients autour des tables du petit déjeuner. Et le gardien de jour qui avait du mal à servir, énervé, au milieu des touristes mal réveillés et surpris de tant de mauvaise humeur. 8 h 30, à ma montre.

Le desk vide. Les larmes me viennent aux yeux quand mes bras ne sont plus assez forts pour pousser la porte vitrée du hall. J’y mets l’épaule, tout mon poids, rien à faire, elle ne cède pas d’un millimètre. Mes coups d’épaule ne valent rien. Je sens venir une nouvelle bouffée de larmes et réussis à la contenir. Je sors, par miracle, en effleurant à peine la vitre.

La rue. Le soleil…

Étienne a dû partir.

Ou bien on l’a chassé. Ils l’ont éloigné quand il a voulu me prévenir.

Non, la Datsun est là, sous mon nez, trop près, en fait elle n’a pas bougé d’un pouce. Il tourne lentement la tête vers moi quand je fais claquer la portière. Une envie de rentrer dans la boîte, et exploser en pleurs, les nerfs. J’ai plaqué les mains sur mes yeux pour avoir le noir total, pour ne pas montrer ma rage. Ma peur. Besoin de porter un masque. Il a attendu, silencieux, que je me reprenne.

— Tu les as vus monter ?

Pas de réponse, la gêne. J’attends.

— Réponds Étienne. Tu les as vus monter ?

— Oui.

J’ai préféré garder mes mains jointes sur mon visage, pour éviter de le mordre. Il en faut bien un pour cristalliser tout le dégoût et la rage que j’ai dans le cœur.

— Et… t’as pas bougé. T’as eu la trouille… T’as pas compris, et t’as pas bougé. Rien…

Un sanglot s’est étouffé dans mes paumes.

— Tu pourrais pas me croire, Étienne… J’arrête tout, tu m’entends… Bertrand peut bien crever… Qu’ils crèvent tous…

Une constellation d’étoiles m’est apparue à force de me presser les yeux, et j’ai eu peur du collapse si je me risquais à regarder le jour et le dehors.

— Quand je les ai vus entrer dans la chambre, j’ai cru… J’ai cru que le vieux m’avait doublé… qu’il avait mis deux dingues sur mon dos, jusqu’à ce que je retrouve ses gosses… et que… qu’ils prenaient les choses en main, désormais, comme des vrais pros… qu’ils assuraient eux-mêmes la livraison… Et je me suis gouré, encore une fois… je me goure depuis le début, tu m’entends Étienne ?

— Oui.

Brutalement je me rends compte que l’autoradio hurle tout ce qu’il peut. Il hurle depuis toujours et je ne l’entends que maintenant. Du rock, qui s’échappe par les fenêtres ouvertes.

— Baisse ça, bordel… T’entends ce que je dis ? C’est les deux Ricains qui ont descendu Gérard, ils se contrefoutent de Jordan et de moi, ils veulent le vieux, ils le suivent depuis les États-Unis, t’entends ? Ils viennent de là-bas, c’est trop loin pour nous…

— Ils ont dû lui en faire baver, au Chinois…

J’ai redressé la tête, ouvert les yeux, et attendu que le brouillard se dissipe.

— … Jean-Marc ?

Étienne a le regard fixe, devant lui, les bras crispés sur son blouson.

— Ils ont dû le cuisiner sérieux, le gros, pour qu’il leur crache où on était…

Un petit rire fuse entre ses lèvres.

— Essaie d’imaginer… L’homme qui n’a jamais mis une baffe de sa vie… en train de chialer tout ce qu’il sait… le nez dans les chiottes du 1001… 

Quelque chose m’a glacé quand il a dit ça. La fixité de son regard, sa voix qui s’éclaircit peu à peu. Son ton presque désuet.

Il a poussé un petit soupir, ses bras se sont décroisés d’eux-mêmes, tout doux.

J’ai vu la nappe de sang gagner lentement ses cuisses.

— Les seules détonations que tu connaisses c’est celles des bouchons de champagne, hein Antoine…

J’ai mis la main sur son épaule. Je n’ai pas eu le temps de me laisser aller, je n’ai senti que l’urgence.

Et le calme étrange qui l’accompagne.

— Reste-là, bouge plus, je vais demander de l’aide à l’hôtel, dans deux minutes ils viennent te chercher en ambulance…

— J’aime autant pas. Reste…

Il a toussé, râlé, j’ai détourné les yeux pour ne pas voir comment le ventre réagissait.

— Coupe pas la musique surtout, hein… Mets plus fort… C’est l’anesthésie.

J’ai retrouvé le masque de mes mains.

— En partant tu prendras les clés de chez moi. Tu gardes ce qui te plaît.

— Arrête de parler. Dans trois minutes le SAMU est là, je peux pas rester à te regarder, tu piges ?

— Fouille dans les placards… y a des papiers… des lettres… tu trouveras peut-être là-dedans…

Sans savoir pourquoi, j’ai compris qu’il me faisait un cadeau.

Il a essayé de ricaner. Moi aussi. Le rock me casse la tête.

J’ai voulu improviser, inventer quelque chose pour qu’il s’accroche. Mais je n’ai pu me résoudre à le laisser seul pour foncer vers l’hôtel. Peur de ne pas faire assez vite. Qu’il s’ennuie trop en attendant mon retour.

J’ai ri, à moitié ivre, sans rien comprendre. Le rire hystérique qui se transforme en sanglots. Ma gorge s’est bloquée. Nausée. J’ai entrouvert la portière pour vomir.

— Écoute, Antoine… Fais-moi plaisir…

En m’essuyant la bouche, les yeux, j’ai trouvé la force d’écouter. Quoi faire d’autre.

— Prends le volant… Conduis… On se casse d’ici… Fais-moi voir des trucs…

Oui. C’est ça. Le conduire moi-même à l’hôpital, si j’en ai la force. Je vais la trouver.

— Où tu veux aller ?

— Sais pas… Cherche une idée… Un bel endroit… Un endroit qui bouge…

— On est dimanche.

— Un endroit qui bouge…

— T’es marrant, toi… un dimanche… Une sortie d’église ? Un supermarché ? La pyramide du Louvre ?… Un P.M.U… avec des pastis en terrasse et des coupons de tiercé par terre… Aide-moi, Étienne.

Je me suis tenu le v


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entre, comme lui. J’ai souffert, j’ai serré fort.

— Tu te fous de ma gueule ? Fais un effort, je sais pas, moi… Un endroit qui bouge.

Après tout, ça bouge tout le temps, un hôpital.

Je l’ai aidé à passer de mon côté et j’ai pris le volant, sans savoir où aller. Sans savoir lequel de nous deux écouter.


* * *

Étienne m’a lâché, trois rues plus loin, des rues moyennement laides, quelconques, tout juste parisiennes. Par hasard, on a longé quelques secondes le marché de Richard Lenoir, j’espère qu’il a vu les cabas débordants, les gens en survêtement, les maraîchers qui hurlent leurs tomates. Ça a dû suffire. J’avais dans l’idée de prendre les grands boulevards, faire simple, sans effort d’imagination, j’en manque. Quand il s’est affaissé, ça a tout de suite empesté la mort, dans l’habitacle, une putain d’odeur qui est arrivée sans prévenir, il a fallu que je m’extirpe de là dans l’instant. Le pantalon poissé par le siège humide. Devant le rideau de fer d’une papeterie, j’ai claqué la portière au nez du cadavre affalé. J’ai dû penser que ce n’était plus Étienne, que je n’avais pas besoin d’avoir de respect pour ça. Ni lui fermer les yeux, ni lui dire au revoir. J’ai laissé la musique. Fallait pas m’en demander plus.

Après tout, c’est lui qui a insisté. Il s’est bien marré toute la semaine. Ça avait même l’air passionnant, la chasse aux vampires. Un bain de jouvence. Je ne l’ai pas forcé.

Plus rien à vomir. Plus rien à pleurer, j’ai traîné un moment. Un long moment.


De 9 heures à midi.

Le dimanche est une mauvaise journée pour les parasites. Qu’est-ce que je faisais, dimanche dernier ? On avait les clés de l’appartement d’un copain parti en week-end, on s’est occupé du chat, on a vu toute la série des Rocky  en vidéo, presque huit heures de télé en continu, Bertrand nous a fait des tortellinis, ensuite on a joué au Frisbee dans le square d’en face. Le soir, on savait où aller, aux Bouchons , vers les Halles, Grosjacot nous avait donné des cartons pour un petit concert de piano, et de la sangria, mais on est resté, douillettement, devant le petit écran.

Étienne est mort.


* * *

Le vieux m’attendait, impatient, excité. J’ai fait signe à ses deux sbires de dégager de la voiture, ils m’ont obéi à la seconde sans attendre l’aval du patron. J’ai demandé où était Bertrand, par principe. Et uniquement par principe. Parce qu’à cette seconde-là, Bertrand était bien le sujet de conversation le plus inintéressant du monde. Comme une espèce de concept un peu brumeux. Un prénom, ni plus ni moins. Une vague idée.

— Il n’a pas voulu venir.

J’ai haussé les épaules et lui ai demandé de démarrer sans s’occuper des deux crétins qui nous épiaient du coin de l’œil, assis au bord de la fontaine de la place du Châtelet. Ils se sont précipités, le vieux les a rassurés d’un geste et la voiture s’est embourbée dans le trafic du boulevard Sébastopol.

— Deux fois quarante-huit heures, pour vos deux gosses, je suis dans les temps. Ce matin ils allaient encore bien, ils dormaient. Ils vous haïssent, j’ai essayé de dire à votre fils que vous n’aviez pas l’air si méchant, mais il pense que la Violaine morflerait sérieux si elle revoyait son papa après tant d’années, et ça, après tout, je préfère ne pas me prononcer, non seulement c’est du linge sale de famille, mais en plus ça se complique avec des œdipes et des traumas, des images du père, du sexe et tout et tout, ça c’est votre boulot, pas le mien.

J’ai reçu la baffe pendant que je jetais un œil curieux dans la boîte à gants, ma tête a cogné contre la vitre. Une baffe de vieux, mais bien placée. J’ai attendu qu’il freine, j’ai respiré profondément, et lui ai éclaté sa petite gueule d’une douzaine de coups de poing, et c’est seulement vers la fin que le plaisir de cogner m’a calmé le cœur. On a klaxonné, derrière, puis déboîté, ils ont retenu leurs insultes en voyant le visage du conducteur qui pissait le sang par le nez et les arcades.

— C’est pas sérieux, Robert, avec la gueule que t’as, tu crois que tes gosses vont te reconnaître ? T’as intérêt à te faire beau pour ce soir.

— Je ne les ai pas abandonnés, dit-il en s’épongeant avec sa manche.

Du sang coule sur son collier de barbe, il ne sait plus comment s’essuyer le visage. Je suis prêt à remettre ça quand il veut.

— Prenez la rue de Rivoli et arrêtez-vous au Mac Donald .

Il repère l’enseigne et stoppe la voiture.

— Donnez-moi du fric.

— … Combien ?

— Tout ce que vous avez.

Et ça faisait une belle somme, au bout du compte. Je suis ressorti du fast food avec un café dans une tasse en carton. Dégueulasse, mais j’avais envie de quelque chose de chaud, et tout de suite. Il a repris le volant en direction de la Concorde.

— Vous n’êtes pas sans savoir qu’on vous recherche depuis les États-Unis, c’est quand même extraordinaire… À chaque fois que vous changez de continent ça crée des drames. On dit que les psys sont tous un peu… mais vous, vous faites grimper la moyenne.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— On va y aller doucement, on a jusqu’à 22 heures. Des Américains vous recherchent, mais vous le savez déjà. Ils sont rusés, extraordinairement bien renseignés, armés, patients, et même rigolos, ils nous ont bien baisés, mes potes et moi. Des artistes, ces mecs.

— Comment vous ont-ils trouvé ?

— Ça fait plusieurs semaines qu’ils cherchent une occasion de vous coincer. Ils savaient que vous faisiez une fête, rue de la Croix-Nivert. Ils ont vu vos hommes de main nous escamoter, Bertrand et moi. Ils ont attendu qu’on sorte, ils n’ont vu que moi et m’ont suivi jusqu’à mon Q.G., une boîte vers Pigalle. Et ensuite, la grande classe, ils deviennent des habitués, ils se branchent, occupent le terrain, ils me laissent faire, ils me protègent, un soir ils vont même jusqu’à flinguer un videur qu’avait pas la carrure de ses ambitions. Ce matin, ils embrayent à la bonne vitesse, au bon moment, ils tabassent mon copain sumo pour qu’il balance tout ce qu’il sait, et prennent en otage vos deux petits. Ces mecs sont forts, je ne sais pas ce que vous leur avez fait, je ne sais pas si ce sont des flics ou des gangsters, mais ils sont vraiment bons. On a rendez-vous ce soir, échange standard, checkpoint charlie, les gosses contre le père. Ça sentait la résolution et l’élimination physique. Si j’étais vous, je n’irais pas. Les retrouvailles risquent d’être courtes.

Silence. Il encaisse tout. Tout ce que je dis est vrai, mais moi, je dis tout. Comme ça me vient. À l’heure qu’il est, Étienne n’a plus son rock, on lui a supprimé, c’est sûrement ça qui l’a tué, l’autopsie ne va pas donner grand-chose, ils vont conclure à une mort par balle, les cons.

— Je sais qui les envoie. J’étais trop bien protégé pour qu’ils m’atteignent directement. Pour m’avoir, il leur fallait Jordan et Violaine.

— Ah ! oui, j’oubliais, ils veulent aussi ce qu’ils appellent « The book ». Mais vous pouvez ne pas me dire ce que c’est, je me ferai une raison.

— Mes mémoires.

Mémoires… Mémoires… J’ai laissé le mot flotter dans ma tête, un instant.

— Ils les auront aussi… Je m’y préparais, de toute façon. Ils m’avaient prévenu, là-bas.

— Ça, je m’en fous, voyez, vous faites comme vous le sentez. Je faisais juste la commission.

J’ai senti qu’il allait se mettre à chialer, encore chialer, j’ai eu envie de le battre pour qu’il arrête de penser à ses petits soucis, sa vie, ses gosses, sa condamnation à mort, et pour lui faire entrer dans la tête que ce vieux con d’Étienne est en panne de musique. Et que j’avais encore besoin de plein de fric pour le billet de Jean-Marc. J’attends qu’il renifle, qu’il respire normalement.

J’ai eu beau prendre un air détaché, je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander, à la dérobée :

— Qu’est-ce qu’ils ont de si formidable, vos mémoires ?

Je n’ai réalisé qu’un moment plus tard pourquoi je lui demandais ça.

Rien que cette seule petite question lui a éclairé le visage, il m’a attrapé la main pour la secouer avec un bonheur insensé.

— Vous lisez vite ? Je n’osais pas vous le proposer…

— Calmez-vous. Faites-moi un petit résumé de vive voix.

— Impossible. On ne peut pas résumer, on ne peut pas faire le tri, surtout pas moi. J’ai trop besoin que vous les lisiez. Il le faut, vous comprenez ?…

— Non.

— Si je les ai écrits, c’est pour mes enfants. Sans savoir s’ils vivaient encore. Sans connaître leur visage, leur vie. Sans même savoir qu’ils étaient deux. Il faut qu’ils sachent, quoi qu’il arrive. Vous allez me refuser ça ?

— Passez-leur une copie en douce, ce soir, entre deux revolvers.

— Il faut que vous les lisiez, on ne sait pas ce qui peut se passer, Antoine… Vous n’allez pas me refuser ça…

Non. J’ai dit « non ». Il m’a souri, heureux. Il a pris le chemin qui menait jusqu’à son bouquin, j’ai laissé faire.

S’il savait à quel point je me fous de ce qui peut arriver à ses gosses et à lui. Si j’ai accepté, c’est parce que j’ai l’intime conviction que tout est dans ce manuscrit. Tout. Le début et la fin. Il y a la souffrance et la douleur, il y a Paris et New York, il y a la folie et le cynisme, des coups de revolver, il y a même mes morsures, le cachot de Bertrand et la mort d’Étienne. Tout.


* * *

J’y ai trouvé plus encore. Page 6 :

et ces trente-six années-là n’ont plus aucune importance, quand je les regarde aujourd’hui, je ne suis même plus très sûr qu’elles aient compté dans mon devenir, elles n’ont servi qu’à me mettre sur le bon chemin, le sien, et je ne suis pas certain qu’il y en ait eu un autre, et je ne veux même plus croire que nous nous serions rencontrés autrement, elle et moi. Dès le premier rendez-vous, je le sais, je me souviens, j’ai voulu qu’elle me parle d’elle, et pas là, mais n’importe où ailleurs, dans un café, en bas, dans une fête foraine, un square, mais pas là, dans ce fauteuil encore chaud qu’un autre venait de quitter. Le cabinet de la rue Réaumur m’est apparu tel qu’il était, vieux, hiératique, d’une tristesse infinie, tel que je l’avais toujours voulu. Mais il était trop tard, je l’ai accueillie, et n’ai pu que l’installer dans notre silence. Et dans ce fauteuil. Ce fut ma première erreur. 

Plus rien à voir avec la thèse ampoulée du brillant praticien. Le contraire, rien que de l’émotion, de l’instantané. Pas une seule ligne où il parle de théorie, une envie de nier son métier, de l’accuser. Un homme qui se raconte, qui regrette parfois, mais qui cherche. Il l’évoque un peu plus loin, cette thèse, et l’expédie en quelques lignes.

J’avoue que l’idée m’avait paru amusante, plus provocatrice que réellement porteuse, mais je me suis amusé comme un fou. Je ne connaissais absolument rien, ou presque, à l’histoire du vampirisme, mais la seule imagerie traditionnelle, celle des séries B me suffisait. Le copain chirurgien avec qui je partageais la chambre de garde — Michel ? Mathieu ?…  — m’avait prêté sa machine à écrire et passait son temps à relire mes pages en hurlant de rire. Pour me mettre en condition, il déployait des trésors d’imagination : dentiers sous l’oreiller, bouteilles de plasma dans le frigidaire, crucifix cloué sur ma porte, cadavres au cou percé empruntés à la morgue et gisant dans mon lit, sans parler de ses apparitions nocturnes, le visage tartiné de blanc d’Espagne, les yeux rouges et la lèvre gluante. Saine ambiance de salle de garde que je n’ai jamais regrettée depuis. 

Les mémoires se partagent en deux parties, la première se déroule sur moins de cent pages et se termine avec sa fuite aux États-Unis. Elle est presque entièrement consacrée à sa rencontre avec Mademoiselle R. Ça ne parle que d’elle, de son amour pour elle. De longues pages d’aveux, de doute. Puis de trahison et de violence. La haine qu’elle a pour lui. Il la décrit brisée. On la cloître. Il souffre, mais l’étau se resserre déjà autour de lui. Le paria, la honte. Il fuit. Dernières lignes :

Si c’était à refaire ?… Comment ne pas se poser la question. Les mémoires sont faits pour ça, après tout. Je sais que je ne referais rien, car ça n’en valait pas la peine, j’ai brisé une vie, peut-être une autre, et la mienne ne sera pas suffisante pour expier. Tout ce que je sais, c’est que j’ai aimé cette femme. Je l’ai vraiment aimée. 

Justification un peu lapidaire et tardive. Un remugle de bonne conscience, pour pas cher. Je ne sais pas si ces lignes suffiront à atténuer la rancœur de Jordan. S’il va enfin réaliser qu’il est l’enfant de l’amour. Mais là encore, j’ai laissé à l’auteur le bénéfice du doute. J’avais surtout envie de me jeter dans la seconde partie.

Une page blanche pour passer l’Atlantique. D’emblée on sent une rupture de ton, une sorte d’ironie qui s’insinue dans les méandres de son parcours, on ne retrouve plus cette distance bon enfant de ses années estudiantines. Plus étonnant encore, on ne trouve plus une once de ce lyrisme qui faisait les rares bons moments de la première partie.

Je pensais rester à New York, avec l’espoir d’y faire mon trou, je l’avais choisi par manque d’imagination, j’en gardais un souvenir agréable depuis le Congrès de Psychanalyse de 61. Un délicieux séjour, au Waldorf Astoria, avec un badge de congressiste au revers, j’y avais relu les pages où Freud racontait son douloureux passage dans la Grande Pomme. J’y avais noué des relations qui auraient pu m’être utiles, un an plus tard, si je n’étais pas devenu ce type infréquentable. L’argent m’a vite manqué, j’y ai appris le calcul et la sueur. J’ai tenu moins d’une année, juste le temps de me procurer cette Green Card qui me ferait sortir des cuisines à hamburgers et des vaisselles clandestines. Je suis parti à San Francisco, comme un exil dans l’exil. Tout ce qu’on me disait sur la Californie m’attirait, une nouvelle culture, la naissance de divers mouvements idéologiques, le foisonnement intellectuel, les universités. Et j’avoue qu’aujourd’hui, presque vingt ans plus tard, pendant que j’écris ces lignes… J’avoue que j’avais eu là une brillante idée. Si j’étais resté à New York… Qui sait ? Je ne me serais sans doute pas autant amusé. En tout cas, jusqu’en 1981. 

Il décrit un endroit irréel, d’abord le désert, puis une Californie de légende qu’il découvre, à la bonne époque, avec tout ce que ça comporte de soleil, de surf, de campus et d’universités. C’est dans l’une d’elles qu’il va trouver un job de lecteur. Il fait la connaissance de « T.L. », le pape du L.S.D., et s’attarde avec une rare complaisance sur les soirées et les expériences qu’il vit au sein d’une bande d’allumés. C’est en lisant ce passage précis que j’ai senti que les prétendus mémoires basculaient vers autre chose. Il abandonnait la confession pour se lancer dans le témoignage racoleur, la peinture sensationnaliste d’une période chaude, par le biais de l’anecdote et du voyeurisme. Un petit côté « j’y étais ». En 66, il obtient la nationalité américaine grâce à un mariage blanc qu’il boucle en deux lignes. Simple étape, vague relation de cause à effet, car il rencontre un « J.D. », dont il parle comme d’un gourou, et qui lui offre la possibilité de partager un cabinet de psychanalyse. Là encore, il ne se fait aucune illusion sur sa vocation retrouvée.

J’avais le sentiment de ne savoir faire que ça. Et ça, on pouvait le faire partout dans le monde, et surtout là, en Californie. En fuyant la France, les mains vides, j’emmenais avec moi mes instruments de travail. Comme un pickpocket. Si je ne m’étais pas installé là, à Beverly Hills, je l’aurais fait ailleurs, dans le Nevada, au Canada, n’importe où. J’ai retrouvé des réflexes. En 68 je m’étais refait une clientèle choisie, pleine aux as, comme un authentique charlatan, celui que je devenais ou celui que j’avais toujours été. Je n’ai jamais réussi à savoir. Money. Money. Dollars. Était-ce le seul but recherché quand je voyais ces grandes dames de Beverly Hills, engourdies d’ennui, sortir de mon cabinet pour grimper dans des Pontiac ? Sans doute, ça n’était plus important, le pire était fait, et il était loin, là-bas, sur un autre continent, l’Europe, la France, dans une petite banlieue paisible de la région parisienne. Le reste …

Il revient sur sa faute, sa très grande faute. Mon crime , comme il l’écrit lui-même. Sans doute sa volonté de tout mettre sur la table, mais à un point tel qu’on ne sait plus si c’est un mea culpa  ou une justification.

Dans ce pays, le problème du rapport sexuel entre thérapeutes et patients atteint des sommets. D’augustes prédécesseurs comme Jung et Rank ont connu ça bien avant moi. Je me suis penché sur les chiffres de l’American Psychiatric Association, ils disent que 7 % des psychiatres hommes ont avoué une « affair » avec une patiente, idem pour 3 % des psychiatres femmes. Dans le même ordre d’idée, 65 % des praticiens disent qu’ils ont soigné au moins un patient qui avait eu ce genre de problème avec un précédent analyste. Plus d’une centaine de ceux-là ont été traduits en justice. Ici, mon histoire d’amour devient mon crime. Passible de prison. À partir de ce moment-là, j’ai eu peur des connexions possibles avec mon passé. 

S’ensuit tout un laïus sur son arrivisme forcené, il insiste beaucoup sur ce point, on sent qu’il veut noircir son amour du fric, il s’amuse même à l’interpréter. Comme s’il ne pouvait plus exercer que par cynisme, pour se punir, pour se venger de son boulot. Il se plaît à décrire la façon de négocier son nouvel univers relationnel, il parle du choix de ses patients avec une ironie rare, il en cite quelques-uns sous leurs initiales, ne perd pas une occasion de suggérer des noms connus pour les clouer net avec un adjectif qui tue. Le récit devient vite putassier, et je me suis rendu compte, enfin, que j’avais entre les mains, un gros best-seller à scandale, avec tout l’étalage de mondanités sordides que ça comprend. Le cabinet marche fort, celle qu’il appelle « F.D. », actrice célèbre, vient s’allonger sur son divan. Elle en parle à son entourage, la clientèle se raffine de plus en plus, il aime dire que l’on vient chez lui comme on passe au garage. En deux ans il devient le psychanalyste du tout Beverly Hills. On l’invite, souvent, il fréquente le gratin, son charme naturel, son adorable accent français  (sic), et surtout le fait qu’il soit au courant de tant de secrets, tout ça contribue à en faire une espèce de V.I.P. qu’on aime avoir à sa table.

Un soir je reçois un carton d’invitation pour une fête, ce n’est rien moins que le fameux H.H. qui me propose une soirée dans son Wonderland, avec toutes ces filles splendides, ces rock stars et tout ce qui peut être à la mode sur la côte Ouest. Fidèle à sa légende, il me reçoit en pyjama, me fait visiter, me présente à des play mates, et m’isole dans son bureau pour me poser cette étrange question : Dites-moi, docteur, est-il normal d’être obsédé par l’idée qu’en chaque femme il y a un lapin qui sommeille ? 

On survole la décennie 70 au travers de quelques anecdotes sans intérêt, il multiplie les activités pour devenir un businessman émérite. Il faut attendre 81 pour que le brûlot se remette à crépiter. Il est contacté par celui qu’il appelle « le secrétaire », un individu qui s’entoure de la plus grande discrétion et qui le sollicite pour une première entrevue avec son « boss ». Pendant tout le reste du récit, il ne l’appellera jamais par son vrai nom. Beaumont est intrigué, après une longue série d’entretiens téléphoniques, un rendez-vous est pris et on vient le chercher en jet privé pour le conduire à Seattle. Le « boss » est un homme d’affaires extrêmement puissant, retiré dans une tour d’ivoire d’où il dirige un empire industriel. Beaumont s’en amuse presque.

Pourquoi moi ? Ma réputation, sans doute. On m’a accueilli en disant : Nous voulons le meilleur pour le Meilleur. Le « boss » m’attend dans sa villa, un palais extraordinaire, une espèce de Xanadu dans lequel on imagine les grands de ce monde. Je ne savais pas encore que le « boss »  ÉTAIT un grand de ce monde. Après une fouille en règle, on me présente un homme encore jeune, presque timide, effacé, surprotégé par un service d’ordre incroyable, des gardes du corps le suivant pas à pas où qu’il aille. Je me souviens même avoir vu l’un d’eux vouloir absolument nous suivre dans le bureau pour assister au premier entretien… 

Le « boss » en question vit un vrai calvaire, le climat dans lequel il baigne, ses « affaires » et sa retraite forcée le plongent dans un état d’anxiété incroyable, il a besoin d’aide. Dès les premiers contacts, Beaumont est tout de suite intrigué par cette espèce de prince obscur et reclus. Qui ne tarde pas à se dévoiler.

Le toubib se débrouille plutôt bien pour entretenir un léger suspens à propos de ce nouveau client. Un vocabulaire aseptisé, des phrases ambiguës où l’on sent les points de suspension. D’abord il en parle comme d’un patient comme les autres, écrasé sous le poids de sa tâche, on imagine un haut décisionnaire stressé, mal dans sa peau. Mais bien vite on commence à se douter que le client, plus que n’importe qui au monde, a enseveli un monstrueux pathos sous une chape de béton.

Car son empire industriel est une façade qui en cache un autre, bien plus redoutable. Le « boss » est un héritier. L’héritier d’un empire tentaculaire qui contrôle tous les secteurs du crime organisé en Californie. Drogue, prostitution, jeux et racket.

J’ai marqué un temps dans la lecture. Les mémoires basculent à nouveau et deviennent ceux d’un autre, trahis, bafoués. J’en ai regretté les cancans et les coucheries d’Hollywood. Beaumont n’ironise et ne joue plus. Il sait qu’un engagement de sa part sera un point de non-retour.

Le Prince n’est pas né dans la rue, il n’a pas gravi les échelons, il n’a jamais eu à prouver sa détermination à coups de flingue. Tout lui est tombé dessus, en bloc, à peine préparé par ses aînés à devenir le № 1 de son territoire. Beaumont et lui ont le même âge.

On le sentait écartelé entre la loi du silence et le désir de parole, son extraordinaire pouvoir et sa vulnérabilité. Une torture qui peu à peu l’asphyxiait, qu’il cachait de moins en moins bien aux yeux des trois ou quatre autres pontes de l’Organisation. Il m’a laissé le choix, je n’avais qu’à passer la porte, j’étais libre de partir. J’ai pris peur, j’en savais déjà trop, mais il m’a juré sur son honneur que jamais je ne serais inquiété. 

J’ai mis un bon mois avant de prendre une décision. Perdu dans un paradoxe inextricable, hésitant entre l’homme qui tend la main et le gangster tout-puissant. D’autres paramètres rentraient en ligne de compte et rendaient mon choix plus complexe encore. Une réelle fascination pour l’individu et pour l’aventure dans laquelle nous nous lancions, lui et moi. La possibilité d’être l’unique témoin de toute une infrastructure invraisemblable, d’être au cœur d’une des inventions les plus monstrueuses de l’âme humaine. Pour, peut-être, en cerner quelques rouages. 

Un mois de vertige. 

Il accepte. Pendant quatre ans, il se rendra plusieurs fois par semaine chez le « boss », et cette relation prend le pas sur toutes ses autres activités. Une forte dépendance se crée entre les deux hommes, un travail pénible, pour tous les deux, mais en même temps fascinant, le patient veut aller jusqu’au bout, il déballe tout, de la prime enfance à l’âge adulte, pour franchir toutes les étapes de l’horreur. Durant ces quatre années, Beaumont consigne par écrit tout ce qu’il entend, il veut garder intact tout ce matériau, par réflexe, et voit déjà se dessiner l’idée d’en faire quelque chose un jour.

Mais, brusquement, en janvier 1985, tout s’arrête.

Le choc. Beaumont rentre d’un congrès à Washington et trouve son appartement mis à sac. Il panique, cherche en vain à joindre le « boss », il est impossible de lui parler. Il se terre dans un hôtel de Los Angeles et apprend trois jours plus tard la mort de son client dans la presse. Beaumont sait qu’il s’agit d’un renversement de pouvoir au sein de l’Organisation. Il comprend tout aussi vite que la fin de son client sera la sienne.

Une nuit. Dix ans, en une seule nuit. J’en avais presque l’habitude… Mon cabinet de Los Angeles avait été saccagé aussi, on y avait retrouvé toutes les notes ultra-confidentielles concernant l’ex-patron, mais aussi ses homologues, ceux qui avaient décidé sa chute. J’ai réuni le maximum d’argent possible et j’ai rejoint Mexico City en moins de vingt-quatre heures. Le point 0. Nul. Je venais de passer la cinquantaine. Mais j’étais encore vivant. 

Il s’envole pour l’Asie et se fait tout petit pendant plusieurs mois dans un hôtel de Kuala-Lumpur, se présente comme écrivain et ne sort pratiquement jamais de sa chambre. La peur au ventre, il ne reste jamais longtemps au même endroit et se déplace en Asie du Sud-Est. Il décrit son oisiveté forcée, finit par s’y habituer et devient une espèce de contemplatif aigri mais toujours terrorisé à l’idée de rejoindre l’Occident. Il se sait condamné à l’exil, jusqu’à sa mort, l’Organisation ne le lâchera plus. Il reste trois ans dans un bungalow à Khosamui, sur une plage du sud de la Thaïlande. Son seul interlocuteur est un attaché de l’ambassade de France qui vient passer des vacances là-bas. Il s’attarde sur cette amitié naissante, elle semble sincère, mais Beaumont ne cache pas son espoir d’en tirer un profit, il a toujours dans l’idée de regagner la France un jour. En reculant sans cesse l’échéance. Jusqu’en 88, année où il décide d’écrire ses mémoires.

Au début, j’ai juste cherché à me souvenir. Éprouver ma mémoire, décrire les visages oubliés, et affronter les spectres qui m’ont hanté jusqu’à aujourd’hui. Désormais, au fil des pages, je comprends que si j’écris ces lignes, c’est pour ceux que j’ai laissés là-bas, leur transmettre ma vérité. Et s’ils doivent me haïr, qu’ils sachent vraiment pourquoi. 


* * *

— Il est quelle heure ?

— Bientôt 18 heures.

Durant tout l’après-midi, il est resté à la terrasse ombragée d’un café des Champs-Elysées, à attendre que j’aie fini de lire, affalé à l’arrière de la voiture. À deux reprises, le serveur est venu me porter une boisson fraîche, j’ai vu Beaumont se coller des sparadraps sur le visage sans cesser d’épier ma lecture, comme s’il attendait des réactions violentes. Je ne lui ai pas fait ce plaisir. Il m’a demandé de l’argent pour régler les consommations.

J’ai cherché mes mots, après tous ceux que je venais d’absorber. Mais tout ce que j’aurais pu dire était bien en-deçà. Il démarre, contourne l’Arc de Triomphe. Je reste à l’arrière, il attend une réaction.

— Ça porte un titre, votre truc ?

— Non, pas encore, j’avais envie d’appeler ça « Le miroir sans tain ».

— Appelez ça plutôt « Le stade du mouroir ». Il me manque une dernière pièce, le retour.

Il aurait préféré qu’on en reste là.

— Je me suis enfin décidé à rentrer en France, pour savoir ce que j’y avais laissé. C’était irrésistible. Et je n’abandonnais toujours pas l’idée de publier mes mémoires.

— Les publier ? C’est une plaisanterie ?

— Qu’est-ce que j’avais à perdre ? Ce bouquin, c’était ma voix, celle que mon enfant entendrait peut-être un jour, c’est pour lui que je l’avais écrit. Et du même coup, j’aimais l’idée de me venger des truands qui m’avaient condamné à la paranoïa pour le reste de mon existence. Je pensais que le bouquin me mettrait à l’abri.

— Jurez-moi que vous n’avez pas pensé au fric.

— J’y ai pensé aussi. Ça pouvait se compter en millions de dollars. Mais ça aussi, c’était pour ceux que j’avais laissés en France. C’était la dernière chose que je pouvais leur léguer. De toute façon, il était hors de question de publier ça, aucun éditeur n’en aurait jamais eu le courage.

Il hausse les épaules en disant ça.

— Bref, je suis rentré en France, grâce à mon ami de l’ambassade de Thaïlande qui s’est occupé de tout, il m’a prêté la maison où je vis, il m’a même proposé de m’aider à retrouver les miens et j’ai refusé. C’était à moi de le faire. Dès mon retour, je suis allé chez les Régnault, c’est là que j’ai appris que j’avais deux enfants, et j’ai eu peur pour eux.

— Peur ?

— En six ans, les Américains avaient eu le temps de se renseigner, de remonter jusqu’à la France. Et si par malheur ils retrouvaient Jordan avant moi…

Silence.

— La suite, vous la connaissez, et elle m’a donné raison.

— Vous avez engagé des privés, et voyant que ça n’aboutissait pas, vous avez eu l’idée d’organiser des fêtes, rien que pour eux. C’était votre dernier espoir de piéger les gosses.

— Et je n’ai pas eu tort, hein Antoine ? Sans cette fête, je ne vous aurais pas rencontré…

J’ai eu envie d’éclater de rire, à cause d’une image : une toile d’araignée, un petit parasite qui s’y laisse prendre. Des gangsters en pagaille, des secrets de la pègre, des milliers de kilomètres parcourus, des décennies aussi, des morts. Et au bout de tout ça, un petit voleur de champagne.

— Je l’ai payée chère, cette soirée. Beaucoup de boulot pour un pauvre parasite comme moi. J’aurais tout lâché si Bertrand n’avait pas insisté. Ce con.

— Je sais.

En un seul jour, je viens de rattraper les années perdues. Ce


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matin encore, sur les coups de 7 heures, j’étais encore un jeune homme.


* * *

Quand les Américains m’ont donné leurs instructions, je n’étais pas en état de faire des commentaires. Ils ont choisi un coin de boulevard entre Bastille et République, pour 10 heures du soir. Leur voiture nous attend, la nôtre arrive à leur portée, en sens inverse. Beaumont s’énerve, transpire, c’était prévu, c’est pour ça que j’ai préféré prendre le volant. Depuis tout à l’heure j’essaie de le faire parler, de le calmer, sans doute pour me calmer moi-même et atténuer cette espèce de dégoût qui ne me lâche plus.

— J’ai vu quelqu’un crever, aujourd’hui.

Il n’a rien entendu. Les yeux lui sortent du visage, il cherche ses mômes sur la banquette arrière. Pour la première fois. Il devient fou. J’essaie de trouver les mots à sa place, quelques phrases, pas plus, on ne lui laissera pas le temps d’étoffer. « Chair de ma chair, mon fils, ma fille, je ne suis pas celui que vous croyez, je suis pire que ça, mais je vous aime, faut pas croire, la vie a fait de vous des moribonds et de moi une belle ordure. »

— Hé ! Beaumont, vous voyez le gars un peu frisé, derrière, avec sa tête de clown blanc ? Et à côté, cette fille qui a le visage bouffi par les pleurs, à tel point qu’on ne se doute pas qu’elle est jolie ? C’est le petit et la petite.

Il n’entend rien et fait des gestes incohérents, un tic lui mange le visage, un rictus lui déforme la joue. Je devais sans doute ressembler à ça le matin où j’ai supplié Bertrand de me laisser sortir.

Stuart me fait signe de garer la voiture tout de suite, en face.

— À vous de jouer, Beaumont. Ils tiennent en respect les petits, il est prévu que vous alliez les rejoindre, vous montez à l’arrière, ils font sortir les mômes. Et c’est fini. Improvisez, tentez une petite embrassade, placez une phrase ou deux, vous ne les reverrez plus.

Il tremble, il ne voit rien et ne m’entend pas, il est hypnotisé, je le retiens par la manche. Il veut se donner, se rendre, se livrer une bonne fois pour toutes. Avec l’espoir d’une étreinte avec ceux qu’il va enfin découvrir.

C’est là, au moment où il a quitté la voiture, que j’ai réalisé qu’il y avait un léger détail, un tout petit, qu’on avait laissé de côté.

— Vous vous foutez de ma gueule ? Vous n’allez pas vous en tirer comme ça, dites-moi où est Bertrand. L’adresse exacte…

Il est fou, ivre, il tire sur sa manche, je ne lâche pas, il a envie de me tuer, je retarde sa confrontation avec le passé qui l’attend et l’avenir qu’on lui réserve, et ça ne durera pas une minute. Juste quelques secondes. Je ne suis plus rien, rien qu’une espèce de parasite qui interfère.

Mais je ne le lâcherai pas, je m’agrippe et deviens fou, moi aussi.

— Dites-moi où il est, merde ! Ça faisait partie du deal ! Étienne a crevé pour ça, espèce d’ordure, vous…

Il s’est débattu, j’ai gueulé, il a repris son bras pour se jeter dans la rue, des voitures ont pilé à ses genoux, les klaxons hurlent plus fort que moi.

Nom de dieu…

Je sors, ça ne va pas se passer comme ça, j’ai payé trop cher, il va cracher, ce salaud. Le trafic me barre la route, bande d’enfoirés, tous, laissez-moi passer, plus rien ne me fait peur, surtout pas vous, j’ai payé, j’ai vieilli, et vous voulez m’écraser comme un parasite, je ne suis plus un parasite. Par-delà le flot des bagnoles je les vois parlementer, personne ne sort de la voiture, Beaumont se penche, tend son manuscrit, je distingue la tête de Stuart, j’en ai marre, toute cette mascarade, le sang me monte aux yeux, je hurle le nom de Bertrand, une voiture s’arrête, le chauffeur m’insulte. Je traverse, Stuart met le contact, le vieux est à l’arrière, je m’acharne sur sa portière fermée, toute cette bande de salopards va filer droit devant et me planter là, et bien non, pas question, c’est moi qui me plante là, devant le capot, j’envoie des coups de pied dans la calandre en gueulant. Ricky sort la tête.

— Get out you fucker ! I’m gonna kill you !

— L’adresse ! Nom de dieu l’adresse !

Je gueule, je vais faire exploser la bagnole, il n’y a plus que moi sur le boulevard, ma rage, Stuart avance par à-coups, au prochain je serai sous les roues, il fait hurler le moteur, je grimpe sur le capot, colle le front et les mains contre le pare-brise, je vois tout ce qui se passe à l’intérieur, la consternation, tous ces yeux exorbités, tournés vers moi, sauf ceux de Beaumont, à l’arrière, vautré sur ses gosses.

— L’adresse, enfoiré ! Où il est ?

J’ai cessé de crier quand j’ai vu Ricky sortir le revolver. Violaine s’est débattue, Stuart l’a maîtrisée d’un coup de poing. Je me suis figé net, une seconde, incapable de décrocher mes paumes.

Il a hésité à tirer à travers le pare-brise, puis il a descendu sa vitre pour sortir le revolver et le pointer sur moi.

— As you like, Tony…

J’ai voulu me laisser rouler à terre, mais j’ai vu. La main de Jordan.

Agripper les cheveux de Ricky et tirer un coup sec en arrière. Stuart a sorti son flingue, trop tard, en une fraction de seconde Jordan a ouvert ses mâchoires comme un fauve et a planté ses dents dans la gorge de Ricky qui a lâché le revolver sur le trottoir.

J’ai gueulé, le front contre le pare-brise, les yeux écarquillés.

Violaine, juste derrière Stuart, ne lui a pas laissé le temps de viser Jordan, elle lui a griffé les yeux et Stuart, aveuglé, a vidé au jugé son chargeur vers l’arrière de la voiture. J’ai vu des giclées de sang jaillir de la gorge de Violaine, Jordan relever la tête, les lèvres gluantes et les dents mâchant encore un lambeau de peau.

Beaumont, terrorisé, a pris le visage de sa fille dans ses mains, Jordan n’a pas eu le temps de voir le regard criblé de sa sœur, Stuart s’est servi de la crosse de son arme pour lui marteler le crâne, de plus en plus fort, jusqu’à le fêler de part en part et voir apparaître des taches de sang inonder la chevelure. Jordan s’est affaissé entre les deux sièges avant.

Lentement, la tête de Ricky est venue cogner le tableau de bord.

Stuart est sorti de la voiture et m’a contourné pour retrouver le revolver de Ricky, à terre. Beaumont, geignant, prostré sur le corps de ses deux enfants, n’a pas entendu sa portière s’ouvrir. Stuart a tiré trois balles à bout portant, le corps de Beaumont a réagi sous les impacts pour se figer, un instant, assis, droit, les yeux ouverts. Stuart a collé son canon contre la tempe du vieux et lui a fait exploser la tête. Une fois. Puis deux.

Une seconde de latence.

Ne restait plus que moi.

Collé au pare-brise.

J’ai vu l’arme pivoter de mon côté au moment où je glissais à terre, la balle m’a brûlé la jambe gauche, Stuart a crié mon nom. En rampant à terre, je l’ai vu tirer à nouveau dans ma direction, des coups muets, vides, puis il a jeté le revolver dans l’habitacle en gueulant et a fait démarrer la voiture, j’ai rampé de toutes mes forces dans le caniveau, puis sous un banc pour m’y rouler en boule. J’ai pu le voir pousser les trois corps inertes au-dehors, claquer les portières et diriger la voiture lentement vers moi.

J’ai vu ma jambe morte, oubliée, à portée de sa roue. En hurlant de douleur, je l’ai saisie des deux bras pour la ramener in extremis  sous le banc que l’aile de la voiture a heurté.

Ma vue s’est brouillée, mais j’ai cru discerner, derrière le volant, une main bien ouverte balayant l’air pour me dire au revoir.

Le silence est revenu, j’ai serré les dents pour ne pas m’évanouir.

J’ai vu des silhouettes, debout, autour de moi.

J’ai rampé, et rampé encore jusqu’aux trois cadavres, en oubliant la douleur, en oubliant tout, tout sauf Beaumont, là, à quelques mètres.

J’ai traîné en m’agrippant au macadam, poussé par mon idée fixe, mon obsession.

Des voitures s’arrêtent, des gens me suivent sans oser me toucher, je les vois à peine. Je m’en fous. J’ai poussé un ricanement grotesque quand je me suis retrouvé nez à nez avec Beaumont, mes mains ont glissé sur la nappe de sang qui s’échappait de tout son corps. Mais ça ne m’a pas découragé, j’ai sincèrement pensé à cette seconde-là que des gens avaient survécu à cinq trous dans la peau. J’ai réussi à m’asseoir et à l’attraper par les revers de sa veste pour le secouer.

— Hé ! Beaumont…

Son bras s’est déroulé pour cogner à terre, j’ai cru qu’il lui restait encore un petit souffle. Le visage en bouillie. La boîte crânienne en miettes.

— Hé ! Beaumont… Tu vas me la donner cette adresse, enfoiré. Tu vas me la cracher, dis ? Où t’as foutu mon pote ?

J’ai même élevé la voix, persuadé que ça allait le réveiller.

— Juste un mot, merde ! Un seul…

J’ai levé les yeux vers l’attroupement. Au loin j’ai entendu une sirène.

— Tu vas me la donner, bordel…

7

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Il manque deux sièges de ce côté-ci de la carlingue. Une fille en sari nous a donné des bonbons, j’ai cru qu’il s’agissait d’une coutume de bienvenue, en fait ça servait surtout à lutter contre la décompression. Par le hublot, la mer. Ou l’océan, qui sait ?

L’avion est bourré à craquer. J’ai hérité, à ma gauche, d’un type qui grommelle à propos de tout et de rien, un habitué de la ligne qui se plaît à dispenser son savoir au néophyte que je suis, un fuseau horaire par-ci, un bulletin météo par-là, un point géographique toutes les dix minutes, un souvenir d’escale, ça n’en finit plus, il dit même, pour gentiment m’inquiéter, que nous avons tous pris un sérieux risque en grimpant dans un coucou de la Bengladesh Airline.

J’avoue que ça m’avait paru curieux quand la fille m’a cité ladite compagnie, à l’agence. Je pensais que le pays n’existait plus. C’est dire si j’ai l’étoffe du baroudeur. Avec un peu plus de fric j’aurais choisi autre chose.

Je suis redevenu pauvre depuis le soir où le vieux Beaumont est mort. Durant les cinq nuits qui ont précédé, je n’ai pas eu le temps de m’habituer aux facilités pécuniaires, j’ai vite retrouvé les réflexes du sans-le-sou, les choix cornéliens, les conversions mescal/sandwich. Et puis, quand les assedic m’ont coupé les fins de droits, adieu les choix cornéliens, adieu le mescal, à moi les sandwichs. Depuis presqu’un an déjà. Ça m’est tombé dessus sans prévenir. J’ai même été obligé de travailler. Deux mois. Entiers. Comme animateur dans un service de Minitel rose. Pour me payer le billet aller-retour.

Il paraît que je vais tomber dans la saison des moussons. Paris était gris, ce matin, et c’est le comble, pour un 12 juillet.

— Qu’est-ce qui se passe, là ?

— On arrive à Athènes.

— Ça va durer longtemps ?

— Une demi-heure, ça dépend du nombre d’atterrissages. Il vient déjà d’en rater un.

Je porte le jean et les baskets d’Étienne. Tenue de voyage, j’ai pensé. Le touriste moyen, à l’aise, prêt à découvrir un continent à la force du mollet. Comme si j’avais envie de traîner mes semelles ailleurs que sur la rive droite de la Seine. Paris me manque déjà. Au décollage, j’ai essayé de m’y repérer, je n’ai pas vu grand-chose. Je n’étais même pas sûr que c’était Paris.

Contre toute attente, Étienne avait bel et bien tenu sa promesse : il a répondu, post-mortem, à toutes mes questions. Pendant nos deux années de dérive, j’avais passé en revue tous les chocs affectifs qui pouvaient pousser un bonhomme de cinquante ans à retomber en adolescence. Pour réaliser, en moins d’une heure, en fouillant dans une malle aux souvenirs cachée dans son studio miteux, que jamais Étienne n’avait été le monsieur respectable que j’avais imaginé. Toute une vie en vrac, au hasard des documents amassés, sans aucune chronologie. Des pièces de puzzle qui se sont vite imbriquées les unes dans les autres.

Une photo prise au Golf Drouot, avec banane et gomina, la première fois qu’il a eu ses seize ans. Une autre en petit costard rigolo, il conduit un Vespa avec une fille coiffée d’une choucroute. Un vieux casier judiciaire qui mentionne un coup minable pour lequel il a écopé de deux ans avec sursis. Dans son armoire, une collection de fringues formidable, tout y passe, le perfecto, les boots à plate-forme, les pattes d’éléphants, jusqu’aux tee-shirts à fermeture Éclair des punks. Une lettre de son frère aîné qui lui reproche de fréquenter d’un peu trop près les flics après leur casse raté. Une photo où il a les cheveux longs, une barbe et une écharpe indienne autour du cou. Un gros livre de comptes qui couvre les vingt dernières années, avec des colonnes impeccablement remplies. Une page par mois, les noms de tous les inspecteurs qui le contactent, les heures de rendez-vous, les endroits, les sommes qu’on lui verse. Une énième et dernière lettre de son aîné, datée de 77, qui ne supporte plus l’idée d’avoir une saloperie de petite balance pour frère. Une photo où nous dînons tous les trois, avec Bertrand, lors d’une fête au bois de Boulogne.

Étienne n’a jamais quitté ses 16 ans. Il n’a jamais été rentier, ni grand voyageur, ni aventurier, ni flic, ni tueur ni gangster. Juste un indic’. Un indic’ professionnel. Son seul boulot consistait à passer sa vie en boîte et à rencarder les flics sur tout ce qui concerne les mœurs et la dope. Il avait appris le métier à la longue, et presque sans le vouloir. Il avait suffi de quelques ratés dans le démarrage, une envie furieuse d’aller jusqu’au bout de la fête, un orgueil à vitesse variable, et une rare propension à la cosse. Il vivait, chichement, de sa science de la nuit et des fous qu’on y croise.

Étienne avait attrapé la maladie  bien avant tout le monde.

— C’est plutôt bon, cette petite barquette de poulet au safran.

— C’est pas du poulet. C’est pas du safran non plus.

Je lui offre ma salade de fruits et allume une Lucky Strike achetée en duty free. La vétusté de la carlingue m’amuse. J’ai cru que ce revêtement bizarre autour des hublots était du papier peint. Sans le vouloir, j’en ai arraché un petit bout, un coin de rosace orangée. C’est effectivement du papier peint.

J’ai mieux compris d’où Étienne sortait son carnet d’adresses, son talent à faire valser le bakchich et son excitation à l’idée de traquer le vampire dans Paris. Ça m’a rappelé le passage où Beaumont explique dans ses mémoires son envie de replonger dans le business, bien des années plus tard, malgré les cadavres qu’on laisse derrière soi, malgré le fait que tout ait changé. Je me suis demandé ce qui se passerait si, dans vingt ans, je m’arrêtais par hasard devant un vernissage. Aurai-je à lutter contre un vieux truc qui refoule, trop fort pour y résister ?


Moi qui d’habitude attends la nuit avec une certaine impatience, pour la première fois, je ne l’ai pas vue tomber. Le zinc s’y est enfoncé d’un bloc, j’ai aimé cette étrange sensation de la traverser physiquement, entre deux songes, persuadé que le soleil allait réapparaître dans la minute.

— C’est l’escale à Dubaï, vous n’allez pas voir grand-chose.

— On va sortir ?

— Une petite heure, laissez votre blouson, gardez juste un tee-shirt.

En descendant la passerelle j’ai reçu une baffe de chaleur inouïe, le truc imprévisible, j’ai cru qu’elle émanait d’un réacteur brûlant. Comme les autres je me suis précipité dans la navette réfrigérée où des gouttes glacées venaient couler sur les parois intérieures. Un chaud et froid comme je n’en connaîtrai jamais plus. La salle de transit était plus supportable, je me suis assis près d’une vitrine d’artisanat local, en imaginant la vie des autochtones condamnés à lutter contre le climat. Des images encore récentes me sont revenues en mémoire, des fins de soirées frileuses où l’on se réfugiait dans une boîte, avec le réflexe de tendre les mains vers la piste de danse pour se les réchauffer, et l’instant d’après, le verre de vodka glacé qu’on se passe sur le front en sueur, le manteau éternellement sous le bras pour ne pas payer le vestiaire, puis la pluie, dehors, à la fermeture, le métro déjà bondé, et la dernière cigarette avant le sauna de la place d’Italie, ou encore les trois coussins d’un canapé dépliable qu’une bonne âme va nous offrir, en nous priant de ne pas abuser du radiateur. Tout ça paraît tellement étrange quand on cherche son souffle au beau milieu d’un désert.


Deux heures plus tard, je réintègre ma place et attache ma ceinture.

— Prochaine escale ?

— Dacca. Il fera jour.

— On pourra au moins profiter du paysage.

— Oh ! ça, j’ai essayé souvent, sans jamais le trouver.


Il n’y a pas eu d’enquête. D’enquête officielle. Il n’y a pas eu de morts, pas d’instruction, pas de procès, pas de remous. Absolument rien. Juste quelques milliers de questions auxquelles j’ai répondu, docile. D’abord aux flics, qui m’ont visité dès le lendemain matin, à l’hôpital. Je les ai sentis un peu dépassés par le témoignage que je leur servais. Quand j’en suis sorti, deux semaines plus tard, des gens sont venus me confisquer, des gens sérieux, d’une autre trempe que ces petits inspecteurs de quartier. Les types d’Interpol m’ont fait subir une espèce de debriefing qui a duré des jours et des jours. J’ai cru qu’on remettait ça, l’angoisse de la séquestration et tout. Ils m’ont passé au scanner, ils voulaient de la transparence, et je n’avais rien à leur cacher, ou presque, j’ai rejoué ces cinq jours-là en frôlant le cabotinage, je n’ai rien oublié, même les détails qui n’offraient aucun intérêt, les baskets rouges, la gousse d’ail de chez Dior, le gâteau d’anniversaire de Fred, si bien qu’à la fin ils m’ont demandé de faire l’impasse sur les garnitures de petits fours et le nombre exact de verres de mescal éclusés. Ils ont recoupé mes dires avec ceux de Jean-Marc, en attendant ceux de Jordan.

Le mort vivant avait survécu. Il a fallu plusieurs jours avant qu’il ne sorte du coma et plusieurs mois avant qu’il ne daigne desserrer les lèvres. On ne m’a pas laissé le loisir de le visiter. Je n’en aurais pas eu le courage, de toute façon. Un jour, peut-être, si nos routes se croisent à nouveau, je lui raconterai tant bien que mal les mémoires de son père.

Le plus curieux, durant les interrogatoires, ça a été la manière dont j’ai dû me raconter, moi, dire qui j’étais et comment je vivais. J’ai dû justifier mon parasitage, mes moyens de subsistance. Ils ont essayé de me ranger dans diverses catégories, de m’estampiller, j’ai eu un mal de chien à leur expliquer que je n’étais ni un truand ni un dealer, ni un clochard, ni rien, juste un petit profiteur au jour le jour, et rarement le jour. Les gars se regardaient, incrédules. Je leur ai dit qu’en province je ne tiendrais pas deux nuits, c’est la seule fois où je leur ai soutiré un ricanement. Ensuite ils m’ont demandé si j’avais lu les mémoires du vieux, et je leur ai menti, pour la seule et unique fois. J’avais beau être terrorisé, j’ai cru qu’ils ne me lâcheraient plus. Je ne saurai sans doute jamais s’ils ont intercepté Stuart ni comment ils se sont débrouillés avec les autorités américaines. Mais à voir la mollesse des moyens mis en œuvre, j’ai cru comprendre que personne n’avait intérêt à fouiller dans tout ce merdier vieux de vingt ans. À la fin du séjour, j’ai bien senti qu’ils se demandaient ce qu’ils allaient faire de moi.

Je n’ai pas cherché à les contrarier quand ils m’ont suggéré de me faire oublier. La triste fin de Beaumont à la suite de tant d’indiscrétions était plus explicite encore que leurs vagues injonctions au silence. Message reçu. Affaire classée.


On me pose sur la tablette une barquette verdâtre avec des boulettes de riz gluant, ça dégage une odeur plutôt bonne.

— Encore de la bouffe, à cette heure-ci ?

— Toutes les quatre heures, c’est tout ce qu’ils ont trouvé pour nous empêcher de gamberger.


La chaleur m’endort. Je ne suis réveillé que par les allers-retours réguliers de mon voisin aux toilettes.

Ma sœur m’a hébergé quelques semaines, en attendant de me voir remarcher normalement. Je me suis occupé de ses gosses et des pique-niques en forêt. J’ai freiné sur les clopes et n’ai pas bu une goutte d’alcool. Ensuite, j’ai fait ce qui était prévu pour le reste de l’été, on m’a confié les clés de sept appartements où j’ai assuré les prestations habituelles, jusqu’en septembre. Deux mois de cocooning, avec pour seule compagnie celle des chats lascifs, devant la télé. J’ai lu plein de bouquins, sans penser à mettre le nez dehors après huit heures du soir. J’ai cru que la maladie  avait disparu et qu’il était encore temps de penser à mon avenir, avant la grande rentrée.

Une dernière affaire à régler, d’abord.


* * *

L’aéroport de Dacca ressemblerait à un vieux squatt derrière la gare Montparnasse. Autour, deux ou trois carlingues où des types en short charrient des cargaisons de bagages, de la terre aride, des buissons secs à perte de vue. Et un soleil qui ne donne pas l’impression de vous faire un cadeau. Au contraire. J’ai passé huit heures sous un ventilateur, assis sur une banquette en bois, au milieu des voyageurs engourdis. De retour dans l’avion, j’ai vu une hôtesse s’évanouir avant le décollage. Pas démontée, sa collègue nous a servi la bouffe.

Jean-Marc est à New York avec de quoi tenir au moins six mois ; les appointements royaux pour une pub où il joue un touriste japonais. Il a dit qu’il s’offrirait un crochet par le Vietnam, histoire de faire connaissance avec la branche paternelle de sa famille. Jamais il n’a reparlé de la manière dont Stuart et Ricky l’avaient contraint à la confidence, un revolver sur la tempe. Tout ce que j’ai pu lui extorquer, c’est une phrase laconique qui m’a rassuré sur sa réputation : « Je ne leur ai pas collé la moindre baffe. »


Quelques heures de somnolence et de paysages miniatures pour arriver à Rangoon. Ça avait l’air joli, la Birmanie, du haut de la passerelle. Une jungle colorée, des arbres géants, des frondaisons humides.

— On n’a pas le droit de descendre de l’avion.

— Dommage.

— Moi je pourrais, voyez. J’ai le visa pour sept jours, mais en ce moment j’ai pas trop le temps. Je peux vous raconter, si vous voulez.

— Non, merci.


Durant les interrogatoires, je n’ai pas cessé de parler de mon copain, un certain Bertrand Laurence. Disparu corps et âme. Personne à part Beaumont ne savait où il était. Ou bien, on n’a rien voulu me dire, et j’avais bien l’impression que tout le monde s’en foutait.

Il avait bien de la famille, ce salaud-là. De temps en temps, il évoquait ses origines vendéennes. Ça ne m’amusait qu’à moitié de rejouer au privé et compulser des annuaires à n’en plus finir pour retrouver des tonnes de Laurence. Pourtant je m’y suis attelé, au risque de tomber sur les bons, pour peut-être, m’entendre dire au bout du fil qu’on avait retrouvé son corps dans un trou, quelque part. Mort de faim. Et que tout ça c’était de ma faute. J’ai vite abandonné.


Les gens commencent à s’agiter, dans la carlingue.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— On arrive.

— Vous voyez bien qu’il n’y avait pas de quoi s’inquiéter.

— On n’est pas encore au sol.

Il est 17 heures. Il paraît qu’il va faire nuit, dans peu de temps. Dans le hall de l’aéroport, je vois une meute de types agglutinés derrière la vitre en attendant qu’on sorte. Des taxis. Après les contrôles d’usage, on m’a tamponné un visa valable un mois. Un mois…

Il fait déjà presque noir. J’ai chaud. J’entre dans un taxi pour rejoindre la capitale, malgré les conseils de Blaise : « Dès que vous êtes là-bas, prenez plutôt un car, on ne sait jamais où ils vous embarquent, ces gars-là. »

Blaise est un drôle de gars. Un parasite, comme moi, mais toujours très jaloux de ses plans, et pas une fois il ne m’en a lâché un. Il avait ses rabatteurs, nous les nôtres, et jamais il n’a voulu fusionner et partager les adresses. Je me souviens même qu’un soir, lors d’un cocktail, nous nous étions réciproquement demandés si nous avions une fête prévue pour la suite. J’ai répondu « non », et je mentais. Il a répondu « non », et je savais qu’il mentait. Dix minutes plus tard, nous nous sommes retrouvés en train de faire la queue pour une fête de publicitaires vers la rue du Louvre. J’ai toujours cru qu’il me détestait.

Il a pourtant cherché à me contacter, vers le mois de février. À tout prix. Ça m’a paru bizarre. Il a battu le rappel partout et m’a retrouvé en deux heures. J’étais au 1001. 

— Vous allez avoir du mal à me croire.

— Essayez toujours.

— Je viens de passer une semaine à Bangkok. Le dernier soir j’avais une invitation pour une soirée à l’Alliance Française. Au moment où j’y entrais, j’ai vu votre ami en sortir, dans une voiture officielle.

— Quoi ?

— Cette tête de bellâtre, avec son nez en lame de couteau, l’air toujours très affecté.

— Ça pourrait lui correspondre mais… C’est impossible.

— Je ne pense pas me tromper. À moins qu’il ait un sosie parfait, en Thaïlande. C’est tout ce que j’avais à vous dire.


— Ploenjit jitlom ?

Le chauffeur ne comprend pas une traître syllabe. J’avais répété, pourtant, dans l’avion. J’essaie de varier les intonations. À bout de patience, je fais ce que j’aurais dû faire tout de suite, je lui ai mis sous les yeux l’adresse du guest-house écrite en thaïlandais de la main délicate de Blaise. Il y a ses habitudes et passe l’hiver à Bangkok dès qu’il a un peu d’oseille. Ou pour en faire. Parasite migrateur.

Vingt kilomètres pour rejoindre le centre-ville. Je suis calme, je profite même du paysage de banlieue qui se découpe dans le noir. Des groupes d’hommes qui discutent autour des réverbères, en chemises à manches courtes, des terre-pleins éclairés et vides, des immeubles de trois étages, des vendeurs de soupe ambulants, une affiche géante de cinéma, des petits canaux chargés d’herbe grasse qui s’échappent des artères. Je m’attendais à autre chose. Mais il est sans doute là, l’exotisme.

Je lui laisse un bon pourboire. Le double de la course. Je n’ai pas le sentiment que c’est de l’argent.

Le trafic est dense, incroyablement dense, bien pire qu’à Paris, les voitures foncent. Une odeur de gasoil me cueille dès que je sors du taxi. La touffeur m’enveloppe. Je passe devant un petit restaurant qui propose une carte en anglais, je ne vois que des occidentaux à l’intérieur. Je repère le guest-house. À l’entrée, deux solides gardes en uniforme vert avec des machettes accrochées à la ceinture. J’ai connu des gardiens de nuit plus avenants, même quand on les réveille. Ils parlent quelques mots d’anglais, me laissent passer, une jeune fille prend le relais, me propose une chambre, je la suis. Au troisième étage, j’entends le son des télés, toutes les portes sont ouvertes, il y a un vendeur de bière. Elle me montre la mienne, je comprends mieux ses gestes que son accent. Elle passe en revue tout ce dont je pourrais avoir besoin, le ramassage du linge sale tous les deux jours, un coiffeur au cinquième, un tailleur au second, et tout le reste. Chaque chambre est fermée par deux portes. Pour dormir, elle me conseille de laisser ouverte celle en bois mais de fermer la porte andalouse en fer forgé. C’est ce que tout le monde a l’air de faire, ici. Je paie ce qu’elle me demande.

J’allume le ventilateur du plafonnier et retrouve un peu mon souffle sous cette chape d’air frais. J’ai lu dans le guide qu’il ne fallait pas le laisser pour dormir, on risque d’attraper vite fait une grippe terrible qu’on ne peut soigner qu’en clinique. J’ai lu aussi qu’il ne fallait pas chercher à écraser les blattes, même quand on aime le sport. J’ai vu un truc énorme courir dans la salle de bains. J’ai salué le cothurne.

Ma fenêtre donne sur un de ces petits ruisseaux parcourus d’herbes vertes. Des gens mangent de la soupe sans dire un mot. Il y a peut-être une ville, là, tout autour, mais elle est bien trop opaque. J’y jetterai un œil demain.

J’ai réussi à m’asperger d’un peu d’eau froide au petit filet de la douche, je n’en demandais pas plus. J’ai hésité à en boire. Ensuite je me suis fait beau. Mon costume noir. Ma cravate rouge brodée.

La fille d’en bas, gentille, m’a emmené jusqu’au bord de la route pour héler elle-même un triporteur à moteur qui sert de taxi, et lui donner l’adresse où j’allais. Elle m’a aussi indiqué le tarif à payer, et pas un baht de plus.

C’est quand il m’a lâché devant la bâtisse que mon cœur s’est mis à battre, et pas avant. L’ambassade de France. Toutes bannières dehors. En bouquet de feu d’artifice.

Le plan de Blaise était de loin le meilleur : le 14 juillet. Il m’avait conseillé d’arriver pour ce soir-là, et pas un autre. À tout hasard, je lui ai demandé comment je pouvais le remercier. À tout hasard, il m’a donné une adresse où je pouvais lui trouver une fausse Rolex qu’il savait à qui revendre, à Paris. Je n’en ai pas douté.

On ne me demande pas d’où je viens, ça se lit sur ma gueule, le planton n’est pas un physionomiste, juste un aboyeur chic en queue de pie qui compte les invités avec un petit appareil discret qu’il fait cliquer dans sa main. Je ne lui donne pas mon nom et traverse la passerelle qui mène au corps de la fête. J’ai senti l’Asie à ce moment-là, contre toute attente.

D’emblée je ne reconnais rien des fêtes qui ont fait mon ordinaire, et surtout pas les 14 juillet qui guinchent vers Bastille.

Une impression d’avoir fait un saut dans le temps. Je ne lis aucun malaise, aucune attente sur les visages, même pas une e


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nvie frénétique de s’amuser. Mais plutôt des sourires un peu las, des gestes doux, une élégance naturelle, et l’ensemble serait une sorte de grammaire nostalgique pour tous ceux qui se retrouvent entre semblables, perdus sur un îlot d’outre-mer, à mille milles de toute fête nationale. Des boys se faufilent. Je reste en retrait, le dos contre la rambarde en osier d’une coursive qui surplombe un bassin autour duquel le gros des convives s’est massé. Je préfère avoir un peu de hauteur pour voir sans être vu. Des gens dansent sur une musique bien comme il faut, je n’ai jamais entendu ça, un rythme qui rassemble les générations et les continents. Rien à voir avec la course à la tachycardie des pistes parisiennes. Le champagne, en revanche, a le goût de là-bas. J’essaie d’entendre les bribes de conversations d’un groupe de femmes, toutes plutôt jolies. On sent que c’est le raout de l’année pour tous les français en poste ici. De magnifiques rideaux jaunes et peints claquent dans mon dos, je risque un œil dans la pièce, un couple chic, excité à mort, s’acharne sur un jeu vidéo qui pousse des bzi bzi bzi comme dans les cafés. Un boy me tend un plateau rempli de boulettes bleues, blanches et rouges. Je goûte. Vaguement sucré, avec un arrière-goût de cumin. Une jeune femme, pas loin, sourit en me voyant mâcher.

— Vous venez d’arriver, vous.

— Dix bonnes minutes.

Elle s’esclaffe gentiment.

— Non, je voulais dire, à Bangkok.

— Quatre heures.

Elle rit encore. Une superbe étoffe bleue l’enveloppe d’une seule pièce, à l’inverse des autres elle n’a pas joué la robe de grand couturier.

— Il fait quel temps, à Paris ?

— Comment savez-vous que je viens de là ?

— Aucun doute là-dessus, on a l’impression que vous sortez du métro.

— George V ?

— Porte de Pantin.

Là, c’est moi qui rigole.

— Dites, c’est quoi ce grand dôme, là-bas, vers la gauche.

— C’est le Lumphini Stadium. Je vous conseille d’aller voir les combats de boxe thaï, c’est quelque chose.

— Et le Bouddha en or, il est où ?

— Trop loin pour vous le montrer.

— Et le marché flottant ?

— Vous avez lu le guide du routard, ou quoi ?

J’ai failli lui demander si son mari était en poste ici, si elle-même y avait son job, si elle vivait à l’année en Thaïlande. Mais j’ai eu trop peur qu’elle dise oui à tout et j’ai préféré rester dans le flou. Dans le rêve.

Tout à coup, j’ai eu comme une bouffée de chaleur, et pas à cause du climat ni du jet-lag. Un truc qui est parti du ventre pour remonter jusqu’aux joues.

— Ce jeune homme, en bas, celui qui discute avec un journal sous le bras, c’est qui ?

— Lequel ? Celui qui pose sa coupe contre l’arbre ? Il s’appelle Laurence, c’est le secrétaire de l’attaché culturel.

— Ah oui ?

— Un type plutôt sympathique, peut-être un peu pincé, ça fait moins d’un an qu’il est là, mais il a l’air d’assez bien s’acclimater.

Un costume blanc. Un large bloc-notes qui sort de sa poche gauche. Il serre toutes les mains qu’on lui tend sans interrompre la conversation que lui fait un jeune type. Il s’éclipse un instant avec élégance, rejoint un monsieur d’âge mûr attablé devant des convives, lui glisse quelques mots à l’oreille, lui lit une note, l’homme hoche la tête, puis il revient vers son interlocuteur en happant un verre au passage.

Il est beau comme tout, Mister Laurence. Je souris quand son surnom me revient en mémoire. Mister Laurence… Quand je le vois là, en bas, rayonnant, sûr de lui, dans toute la raideur de sa fonction, comment pourrais-je l’appeler autrement, désormais. Mister Laurence.

J’ai repensé à Beaumont. Et lui ai rendu un bel hommage posthume. Car plus jamais je ne rencontrerai un manipulateur de ce calibre. Ça flirtait avec le génie. Il fallait que je le voie pour le croire.

Ne sachant comment faire courir Antoine, il a fait rêver Bertrand. Et seul Bertrand a su faire courir Antoine.

Bien joué.

Je suis resté là, longtemps, à le contempler. Mister Laurence.

Enfin à sa place.


C’est la fille, qui m’a tiré par la manche. Peut-être pour que je la regarde, elle.

— Vous êtes dans quelle branche ?

— Oh ! ça, il n’est surtout pas question d’en parler ce soir. Parce que ce soir, vous allez me faire tourner la tête dans Bangkok by night. Je veux tout voir, le sordide et le magnifique, je veux le royaume de Siam et les ruelles de la débauche, je veux les senteurs d’Orient et les nuits chaudes de la capitale du vice.

— D’accord.


Au réveil, je n’ai pas hésité une seconde, j’ai foncé à l’aéroport pour attendre le premier vol. Pendant les deux heures de transit à Moscou, je me suis fait pote avec un cadre japonais qui s’ennuyait ferme sous son walkman. Il avait des dollars et m’a invité au buffet pour descendre des verres de vodka et des toasts au caviar. Avant d’atterrir à Roissy, la nuit, je lui ai laissé mon hublot pour qu’il voie, au loin, la ville aux dix milliards d’ampoules rosées qui nous attendait. Il m’a demandé si c’était Paris.


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