Dard Frédéric. Les Confessions de l'Ange Noir читать онлайн

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FRÉDÉRIC DARD

Les Confessions de l'Ange Noir

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Avertissement au lecteur[1]

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Les ouvrages de cette série sont interdits : aux personnes cardiaques, aux moins de seize ans, aux plus de cent ans, aux affectés spéciaux, aux « flics » susceptibles.


Depuis trop longtemps le « poulet » est vainqueur, depuis trop longtemps c’est l’étoile du sheriff la plus brillante !


Ici, c’est l’Ange Noir qui l’emporte.

L’Ange Noir, le tueur, le tombeur, le dur, le tarzan moderne, le super-man.

L’Ange Noir n’est pas un dur en contreplaqué.


En lisant cet ouvrage, lecteurs, n’exprimez pas vos impressions à haute voix…


L’Ange Noir est peut-être derrière vous !

Ce qu’en dira (vraisemblablement) la critique :

Je ne puis crier que trois mots : bravo, bravo et encore bravo ! 

François Mauriac

Ce que j’aurais voulu pouvoir écrire. 

André Billy

On ne peut trouver langue aussi châtiée, intérêt aussi soutenu que dans les Guides Bleus… et encore ! 

Francis Ambrière

L’Himalaya du roman noir ! Et encore je n’ai pas lu l’ouvrage dans le texte, mais par-dessus l’épaule d’un usager du métro. 

Igor B. Maslowski

Préface

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Les tribulations de l’Ange Noir laisseront le lecteur sans repos. Dans cette littérature, tout va très vite, on ne s’embarrasse pas de fioritures, ni de digressions, on est saisi par le col dès la première page, et on se trouve obligé de suivre les aventures trépidantes d’un Fantômas des temps modernes. Vivre sans temps mort et jouir sans entrave , telle aurait pu être la devise de l’Ange Noir, héros négatif dont nous ne connaîtrons jamais le véritable patronyme. Voilà un être complètement asocial, marqué par le destin, qui a décidé simplement de se venger d’être né sur le reste de la société. Il est par essence celui à qui on a fait du tort.  Il méprise tout ce qui ressemble à un ordre : la justice et la police bien sûr (on ne compte plus les flics qui se font descendre comme des pipes en terre à la foire), mais aussi la famille, le travail, l’entreprise. Il refuse même de décliner son identité ! C’est un enragé qui penche plutôt du côté d’un nihilisme anarchiste plus ou moins hédoniste : la vie est courte, profitons-en. Sachant sa mort prochaine, l’Ange Noir est décidé à vendre chèrement sa peau.


La série des San-Antonio naît en 1949 aux éditions Jacquier, puis, reprise par le Fleuve en 1950, elle vivote gentiment. En attendant qu’elle prenne sa vitesse de croisière et fasse la fortune de son créateur, Frédéric Dard a besoin d’écrire, non seulement parce qu’il est soumis aux nécessités matérielles de la vie, mais aussi parce qu’il possède un trop-plein d’énergie qui le pousse à démultiplier les formules littéraires — il fera des incursions dans la littérature d’épouvante[2] ou dans la romance pour jeunes filles[3].

L’Ange Noir est une courte série de romans policiers écrite en parallèle pour les éditions de La Pensée Moderne, mais on peut considérer qu’elle participe de la genèse de San-Antonio, dont elle aide à codifier l’écriture et à mettre en place les thèmes récurrents. Publiée sous des couvertures illustrées par Jef de Wulf, elle date de 1952, c’est-à-dire d’une époque où le créateur de San-Antonio a bien du mal à se décider entre une carrière de dramaturge (ses premiers succès financiers viendront de l’adaptation à la scène de La neige était sale  de Georges Simenon), une carrière de romancier dans le genre naturaliste, et une vocation d’auteur de romans policiers pour des collections populaires.

Le contenu de ces aventures, que Frédéric Dard présente comme des confessions, surprend au premier abord. En effet, ce sont les épisodes fantaisistes de la vie d’un gangster américain sans foi ni loi, cruel et cynique, qui n’hésite pas à tuer. Rusé tout autant qu’athlétique, il déploie des trésors d’ingéniosité pour se tirer des mauvais pas que le sort lui réserve. Les récits sont violents et ne lésinent pas sur les aspects les plus scabreux des meurtres en tout genre qui les parcourent. Contrairement aux aventures de Kaput[4], autre série publiée sous pseudonyme quelques années après l’Ange Noir, l’ensemble se révèle moins sombre, presque joyeux. Frédéric Dard reste à distance de son sujet en versant dans le roman d’aventures. Et en effet, l’action est trépidante, sans temps mort. L’ensemble s’inspire des premiers volumes de la Série noire ; Peter Cheney bien sûr, mais aussi James Hadley Chase, qui est beaucoup plus brutal et multiplie les scènes de sadisme.

La grande cruauté du propos trouve son complément dans l’exercice de la virilité. L’Ange Noir est un tombeur, et comme San-Antonio, il aime à nous raconter dans le détail ses aventures croustillantes. Beau gosse autant qu’entreprenant, rien ne saurait lui résister. Les femmes qu’il croise se partagent en deux catégories : celles qui ne poursuivent que des buts obscurs et le trahissent presque par plaisir à la première occasion venue, et puis celles qui se damneraient pour lui, allant jusqu’à donner leur vie. C’est le cas de Sissy, son grand amour, dans le premier épisode, dont il recherchera au fil de ses aventures à retrouver la pureté. Tout comme San-Antonio, il saute sur tout ce qui porte une jupe, quel que soit l’âge, ce qui immanquablement lui attire des ennuis. Dans Un cinzano pour l’Ange Noir,  tout occupé à caresser l’entrecuisse d’une jeune et belle femme qui l’a pris à bord de sa voiture, il ne remarque même pas qu’elle le mène dans la cour du 36 quai des Orfèvres. Cette volonté de parler de la sexualité donne d’ailleurs parfois des formules stylistiques étranges : « Ma main fend ses jambes comme un soc de charrue fend la terre généreuse », écrit-il dans Le Boulevard des allongés.  Le complément de cette frénésie sexuelle est l’alcool, car l’Ange Noir boit beaucoup, abonné au Cinzano, ce qui est un peu curieux pour un Américain issu de la plèbe.


Comme dans les San-Antonio et dans les Kaput, le héros est aussi celui qui raconte. Les trois séries se veulent plus ou moins anonymes, sans auteur clairement identifié autrement que par un patronyme fantaisiste qui se veut mystérieux. Ici le nom de l’Ange Noir[5] n’est pas choisi au hasard, il renvoie nécessairement à une forme de pureté dans le crime, thème que Frédéric Dard développera longuement dans ses derniers ouvrages hors-série.

L’approche narrative est subjective : le héros intervient directement dans le récit, les aventures de l’Ange Noir sont écrites à la première personne du singulier et se déroulent de façon parfaitement linéaire, ce qui n’empêche pourtant pas la complexité de l’intrigue et le mystère. Dans le style, on reconnaît déjà la marque de Frédéric Dard, du moins telle qu’elle se développera dans les premiers San-Antonio. Par exemple, il multiplie les références humoristiques et plus ou moins absconses à la sexualité : dans Un cinzano pour l’Ange Noir , on peut lire : « La femme de l’armateur elle a droit à la brouette chinoise, au caméléon en spirales, au grand huit, le tout émaillé de bricoles », type de formule qui se retrouvera régulièrement sous la signature de San-Antonio dans les années cinquante. Ou alors il développe son goût pour l’absurde, toujours dans le même épisode : « Justement, à cet endroit, le mur est dégradé, comme un officier félon. » Dans Le Bouillon d’onze heures,  ce sont les hommes politiques qui sont épinglés, avec une prédilection pour les centristes ou assimilés. Bien que l’Ange Noir soit américain, dans Le Boulevard des allongés , il ironise sur un individu aux « […] cheveux bruns peignés à la démocrate-chrétien ». Ce sera une constante chez San-Antonio, de dénigrer par la suite les hommes politiques, et particulièrement Jean Lecanuet dont il raccourcit le nom pour en faire « Canuet », qui devient une sorte d’injure. On appréciera aussi, dans le même épisode, le burlesque de la formule : « Il me regarde avec un rien d’admiration dans son œil de verre. »

Mais le style, c’est aussi la rapidité de l’écriture, l’économie dans les descriptions. Certes, le plus souvent, ce sont des décors assez fantaisistes, que ce soit le Chicago des années cinquante à la réputation sulfureuse, ou le Londres interlope, mais l’Ange Noir va rejoindre Paris et la banlieue ouest que Frédéric Dard connaît en long, en large et en travers. Ça donne, par exemple, un réalisme certain aux pérégrinations de son héros à l’intérieur de la gare Saint-Lazare. Les dialogues sont efficaces et directs. Il utilise encore des formes argotiques anciennes, héritées de Pierre Mac Orlan et de Francis Carco. C’est un peu plus tard, grâce à la fréquentation d’Albert Simonin[6], qu’il va moderniser l’usage qu’il fera de l’argot. Il y a déjà un amour de la langue et de ses formes déviantes qui seront pour lui l’image de la vitalité de la langue française.


Un grand nombre de thèmes et de situations évoqués dans les aventures de l’Ange Noir seront ensuite repris dans les San-Antonio. Dans Le Bouillon d’onze heures,  l’Ange Noir observe depuis la fenêtre de sa chambre un individu en train de s’envoyer un paquet de billets à lui-même, ce qui l’amène à se rendre à l’adresse où il va croiser un individu qui tombe dans la cage de l’ascenseur. C’est le même point de départ que dans Du mouron à se faire,  un San-Antonio publié en 1955. Sauf que dans ce dernier ouvrage, les diamants ont remplacé les billets et l’observateur n’est pas un gangster à l’affût d’un mauvais coup, mais un policier toujours bien placé pour rendre la justice !

Dans Le Boulevard des allongés , pour relater l’évasion de l’Ange Noir, Frédéric Dard recycle une vieille nouvelle, La belle , publiée en 1949[7] et qui servira de trame pour Les salauds vont en enfer   ; on retrouvera aussi dans cet épisode de l’Ange Noir le thème du mouton, introduit par l’administration pénitentiaire dans sa cellule.

Le Ventre en l’air  aborde la ségrégation raciale à travers le périple de l’Ange Noir dans Harlem. C’est ainsi qu’il voit l’Amérique, comme un pays raciste et inégalitaire. On remarquera d’ailleurs que l’Ange Noir, ne reculant pourtant devant aucun crime possible, laissera la vie sauve à un couple d’épiciers noirs. Il reprendra et développera toute sa vie cette question de la négritude, que ce soit dans Ma sale peau blanche [8] ou dans plusieurs épisodes de San-Antonio[9], et jusqu’encore en 1987 à travers l’excellente nouvelle qu’il donnera au journal L’Humanité [10]. Ne vous laissez pas cependant abuser par le vocabulaire, on y parle de « nègre » mais ce n’est pas pour Frédéric Dard négatif ou péjoratif. Aussi absurde que cela puisse paraître, c’est le contraire. Le terme est largement employé à cette époque sans forcément avoir une connotation raciste, et d’ailleurs, le reste de sa vie démontrera que Dard n’était pas raciste, l’anti-racisme sera le seul combat politique qu’il assumera en bataillant ouvertement contre le Front National à partir des années quatre-vingt.

De nombreuses formules récurrentes des San-Antonio sont déjà là, à commencer par le chant des Matelassiers   : il apparaît dans Le Boulevard des allongés  et deviendra une sorte de marque de fabrique.

Un cinquième épisode de cette saga était prévu, Ballade en enfer.  Il ne verra jamais le jour, probablement parce que le travail pour le Fleuve Noir l’absorbait trop, et que la maison de La Pensée Moderne, créée par le fils de Marcel E. Grancher, le mentor de Frédéric Dard, celui qui l’introduisit dans le milieu du journalisme alors qu’il sortait à peine de l’adolescence, n’avait pas les épaules assez larges pour continuer l’aventure du roman populaire. Cette interruption explique sans doute que la série de l’Ange Noir, contrairement à celle de Kaput, se conclut par une fin heureuse, accentuant son côté amoral.

Un des titres avancés pour le deuxième volume de l’Ange Noir était Du plomb dans les tripes.  Il ne sera finalement pas retenu, mais il servira à un San-Antonio publié en 1955, au moment où la série du fringant commissaire est en train de prendre son envol.


Lorsqu’il s’est agi, en 1978, de rééditer l’Ange Noir, Frédéric Dard avait présenté ces romans comme le simple produit de la nécessité alimentaire. Il s’excusait presque de les avoir écrits : « Du temps que je la pilais, histoire de me dépanner l’estom’, j’avais pondu cette prose surchoix. » Au fil des ans, cette prose sans autre prétention que de divertir s’est bonifiée pour notre plus grand plaisir. Non seulement elle est devenue un fragment incontournable de l’œuvre de Frédéric Dard, mais elle est aussi une plongée dans la littérature populaire des années cinquante, dont il reste indéniablement le maître.

Alexandre Clément, février 2017 

L’Ange Noir c’est San-Antonio

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C’est marrant comme ils sont écumeurs, les Éditeurs. Cette manie qu’ils ont, une chose qui marche, de lui racler les os, d’en sucer la moelle et de mettre à bouillir ce qui reste pour en faire un consommé. 

Note qu’ils bâtissent notre fortune en agissant ainsi, les chéris. Ils tiennent à ce qu’on manque de rien, nous autres z’auteurs ; à ce qu’on travaille bien à l’aise dans les conforts productifs. Ils ont raison, ça incite. 

Pour t’en venir à leur nécrophagie, je vois, moi, la manière exquise qu’ils déterrent de la fosse commune les cadavres de mon époque dents-longues-haleine-fraiche ! La dextérité qu’ils mettent à les ressusciter, à les toiletter, à les farder et à les lancer sur le marché. 

Va gagner ta vie somnambule ! 

Ainsi de « L’Ange Noir ». 

Du temps que je la pilais, histoire de me dépanner l’estom’, j’avais pondu cette prose surchoix. 

Un vrai nectar ! 

Du San-Antonio d’avant San-Antonio, en somme. 

Tu vas voir, tout y est déjà : la trouduculence, la connerie, le m’enfoutisme, et même le reste. 

Surtout le reste ! 

Sauf que l’Ange Noir n’est pas un policier héroïque mais un vilain massacreur. 

Et voilà qu’il a obtenu une remise de peine. 

Je le croyais condamné à perpète : mon œil ! 

Il retourne au charbon, le doigt sur la gâchette. 

Fringué à neuf, mon tueur de charme part conquérir un public. 

Un conseil, jolie fillette : si tu l’aperçois, change de trottoir. 

San-Antonio 

PREMIER ÉPISODE

LE BOULEVARD DES ALLONGÉS

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À la mémoire de Dillinger, qui en a fait bien d’autres, 

Éminence Noire de la Littérature. 

L’Ange Noir

Prologue

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Si vous ne craignez pas le vertige et si vous aimez les spectacles impressionnants, allez donc faire un tour dans les sommiers de la « criminelle ». Vous demanderez au tordu de service la permission de jeter un coup d’œil sur le casier judiciaire de « l’Ange Noir », et alors vous sentirez votre cerveau se ratatiner et devenir à peine plus gros qu’une larme de fourmi ; si vous avez encore des tifs sur le dôme — ce que je vous souhaite de tout cœur — ils se lèveront tout droit comme si on leur jouait  « La Bannière étoilée[11] ». Et les bonshommes sentiront une certaine partie de leur individu se friper comme de la chicorée d’automne… 

Ce cahier judiciaire, c’est un peu l’Everest des sommiers. Je crois qu’ils en sont fiers, à la grande taule, comme les Parisiens sont fiers de la tour Eiffel. Faut dire que, comme la tour Eiffel, il donne le vertige. Vous y lirez toute une collection de pseudos, parmi lesquels on espère que figure mon nom véritable. Je vous le dis tout de suite, tout ça c’est du flan. Puisque les journaux m’ont baptisé « l’Ange Noir », contentez-vous de ce blaze. Et puis, qu’est-ce que ça peut vous branler que je m’appelle Duschnock ou Tyrone Power ? Hein ? C’est pas d’être rancardé là-dessus qui paiera vos impôts. 

Pour vous situer le bonhomme dans le temps et dans l’espace : je vais vous affranchir sur mon premier meurtre. C’est un des rares qui ne soit pas consigné chez les flics. Je l’ai commis le jour de ma naissance. Parfaitement ! Maman a accouché à l’arrière d’un camion transportant des vélos. Elle ne m’attendait pas si tôt. Le conducteur qui l’avait prise en charge n’a pas entendu ses cris, because, il conduisait un de ces vieux Macs qui font plus de raffut qu’un train de banlieue. Alors, elle est claquée dans les vélos, maman. Je l’ai saignée à blanc. Ça faisait neuf mois que je devais mijoter ce coup-là, tel que je me connais. Tu parles d’une préméditation, mon neveu ! Maintenant, du haut de mes trente piges, je ne peux pas m’empêcher de penser que c’était le destin qui la ramenait déjà. Le destin ! Vous savez bien ? C’est ce petit mec farceur qui vous pousse en avant à coups de pompes dans le baquet et qui vous fait faire les pires conneries… 

Mon destin, moi, je l’ai gagné de vitesse. Je lui ai fait le bon poids ! Tellement même qu’il doit avoir envie de me tirer son chapeau. Mais le destin, sûrement, ça ne doit pas porter le bada… 

Je vous ai dit, plus haut, que c’était la Presse qui m’avait surnommé « l’Ange Noir ». Ceci pour vous montrer que les mecs des journaux ont de l’imagination. Ils en ont trop. Je n’aime pas du tout la façon qu’ils ont de tartiner sur mes faits et gestes de manière à les rendre présentables. La poésie du fait divers, je l’ai dans le baigneur, et la meilleure preuve, c’est que je vais illico l’écrire, moi, le journal de mon activité. 

S’ils en veulent, du pris-sur-le-vif, du bien-saignant, ils seront sucrés, les journaleux. 

Je suis capable de faire ma biographie, vous verrez, en noir et en technicolor. Sans 25 bavures, sans truquages… Les personnes sensibles pourront se faire servir des vulnéraires. 

Bon ! On y va, oui ? 

Chapitre premier

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— Arrête, me dit Sissy, j’ai un paquet à prendre chez Werley.

Je freine et me range le long du trottoir, juste devant le magasin de chaussures. Sissy saute de la calèche et disparaît dans la boutique.

Je bâille. J’ai la gueule toute désœuvrée. Il est trop tôt pour attaquer au rye, trop tôt même pour fumer… Hier au soir, on s’est un peu poivré les naseaux, chez Jo. Et ce matin, j’ai la bouche du mec qui aurait morfillé un édredon à son petit déjeuner au lieu de ses œufs frits.

Il fait beau. C’est le printemps qui remet ça. Y a du soleil dans les rues et les souris remuent du prose comme si elles s’entraînaient pour écrire huit mille huit cent quatre-vingt-huit avec leur derche. Vous savez ? C’est un de ces matins où toutes les gerces sont plaisantes et où les hommes ont l’air moins glands et moins faux jetons que d’ordinaire.

Sissy sort de chez son bottier, un paxon à la main. Elle grimpe vivement à mes côtés.

— T’as remarqué ? fait-elle brièvement.

— Remarqué quoi ?

— Allez, décarre !

Je tire mon démarreur.

— Hein ? Remarqué quoi ?

Elle hausse ses jolies épaules.

— T’as du pâté de foie dans les châsses, ou quoi ?

J’ai l’idée de bigler le rétro. Je constate alors que le cabriolet noir qui était stoppé derrière moi vient de se mettre en branle. Il me suit.


Je me dis que ça ne doit pas être une voiture de flic, car l’engin ne me paraît pas très puissant. Si je veux le semer, je n’ai qu’à emprunter Michigan Boulevard et appuyer sur le champignon. Mais la course, c’est le grand moyen : celui qu’on emploie lorsqu’il est impossible de faire autrement.

— Comment l’as-tu remarqué ? je demande à Sissy.

— Pendant qu’on me servait, chez Werley, je regardais dehors… Y a un petit mec, dans le cabriolet, qui se déhanchait le cou pour voir ce que tu maquillais…

Du coup, je ne sens plus ma gueule de bois.

— O.K., on va voir…

Je commence une petite série de crochets à travers Chicago. Le cabriolet est toujours derrière. Pas de doute, c’est bien à moi que le zig en a.

Alors il me vient une idée. Parce qu’il faut que je vous le dise tout de suite : des idées, y en a autant dans mon crâne qu’il y a d’œufs d’esturgeons dans une tonne de caviar. Délaissant mes zigzags, je fonce dans la banlieue rupinos. J’ai un petit coin, du côté du lac, où je vais pouvoir donner libre cours à ma fantaisie.

Nous roulons sur une belle avenue plantée d’arbres. J’enfonce un peu le champignon. Le cabriolet perd pied légèrement, assez pourtant pour que je puisse réaliser mon plan.

— Qu’est-ce que tu maquilles ? demande Sissy.

Je lui conseille de se coller de l’albuplast sur les lèvres. J’aime pas beaucoup les gonzesses qui la ramènent au moment où on exécute un numéro de haute voltige.

Elle comprend que je ne suis pas sociable et s’acagnarde dans l’angle de la banquette.

Encore un petit coup de seringue et je distance mon ange gardien. Je veille toutefois à ce qu’il ne me perde pas de vue. Un bath virage ! Me voilà dans une rue transversale. Une petite rue qui est un cul-de-sac puisqu’elle se termine, deux cents mètres plus loin, dans le parc d’agrément d’une maison bourgeoise. Le tout est d’arriver dans ce vaste jardin avant que le cabriolet n’ait débouché dans l’impasse. Je mets toute la sauce et ça joue admirablement. Il y a un immense massif composé de plantes tropicales exubérantes. Je le contourne et je stoppe net.

Trois secondes plus tard, voilà mon pauvre tordu qui radine. Il ralentit, mais continue d’avancer jusqu’à l’orée du petit parc. Parvenu là, il coupe les gaz et descend de bagnole. Il renifle autour de lui comme un clébard qui découvre qu’il y a du lapin dans l’air.

C’est à moi de jouer.

Je tire mon feu.

— Par ici, gentleman !

Il sursaute et je lui vois faire un mouvement en direction de son cabriolet.

— Attrape les nuages et avance !

Il ne me voit pas, mais à ma voix, il doit comprendre que j’ai les pognes pleines d’artillerie. C’est des trucs qu’on pige tout de suite, même lorsqu’on n’a pas son bac !

Le type lève les bras et avance sans enthousiasme dans ma direction. Il contourne le massif. Je le renouche : c’est un petit gnace du genre eczémateux. Il a la gueule des types qui vous proposent des photos obscènes. Sa limace est douteuse, sa cravate en corde. Son menton mal rasé ressemble à un cactus. Il a les cils farineux.

Il ne paraît pas tellement optimiste, et il y a gros à parier qu’il donnerait beaucoup de choses, y compris la jambe articulée de son grand-père, pour se trouver ailleurs. Son rêve le plus doré, c’est sans doute un bar populeux avec de la musique et du Scotch de la bonne année.

Lorsqu’il est à deux pas de la voiture, je lui fais signe de s’immobiliser.

— Annonce la couleur ! Toto…

— Que… que me voulez-vous ? balbutia-t-il…

— Sans blague, tu ne sais pas que c’est une propriété privée, ici ?

— Non…

— C’est pourtant écrit gros comme l’Empire State Building à l’angle de l’avenue…

— Excusez-moi, M’sieur…

— Y a pas de mal, mon gars, y a pas de mal. Par exemple, tu vas m’expliquer pourquoi tu me files le train, depuis un moment…

— Moi ?

J’ai horreur qu’on prenne ma tronche pour un quart de comprimé d’aspirine. Je descends de ma voiture et je lui mets une portion de cartilages sur la pommette.

Il voit illico que c’est du sérieux. J’ai absolument rien du zig qui fait sa demande en mariage.

Le parc renifle la violette. Dans les arbres, les petits zoziaux se font péter les cordes vocales. Le coin me paraît trop champêtre pour une explication.

— Amène ton lard !

Je lui fais signe d’avancer en direction des bâtiments.

À cinquante mètres de là se dresse la turne. C’est un immeuble de style californien qui appartient à Rilley, mon homme d’affaires. En ce moment la carrée est vide, car Rilley est allé pêcher en Floride. Mais j’ai sur moi un petit passe pour lequel aucune serrure n’a de secrets.

Il y a sur l’aile nord de la construction, une petite porte que je connais bien. Sans lâcher mon pétard, je l’ouvre.

— Entre, frisé.

Il est de moins en moins rassuré. Comme il hésite, je domine sa timidité par un coup de savate dans son entresol.

Nous voilà dans un étroit couloir. À droite, c’est la cuisine.

— Par ici !

Je fais la lumière et je repousse la porte.

— Bon. Écoute bien ce que je vais te dire : j’ai des tas de choses à faire ce matin. Par conséquent, je ne puis t’accorder plus de dix minutes. M’est avis que c’est suffisant pour que tu m’expliques ce que tu attends de moi ?

Il regarde autour de lui comme une bête traquée. Cette vaste cuisine carrelée de blanc, nette comme une salle d’opération, ne lui inspire pas confiance.

— C’est… C’est Little Joly qui m’envoie, attaque-t-il en baissant la tête.

Je fronce le sourcil :

— Qu’est-ce que ce vieux lavement de Joly peut bien me vouloir ?

— Je ne sais pas… Il m’a demandé de vous suivre et de le rancarder sur vos faits et gestes…

On me cloquerait la Victoria Cross que je ne serais pas davantage abasourdi. Little Joly est une vieille tante qui s’est fait le champion du bric-à-brac. Neuf dixièmes du produit des cassements de Chi échouent dans ses entrepôts. Il a établi sa réputation en achetant n’importe quoi : c’est le mec à qui vous pouvez fourguer un éléphant blanc comme un bouton de jarretelle. Il n’y a pas plus doux que lui ; pas moins combinard sorti de son bisness… Qu’il ait ciglé un foie-blanc pour me filer me paraît impossible.

— Tu débloques ! je fais au gars.

— Non, non, je vous jure…

— Quand t’a-t-il contacté ?

— Cette nuit.

— Tu le connais ?

— Comme tout le monde…

— Et alors ? Ben vas-y, accouche !

— J’ai reçu un coup de fil de lui. Il me demandait de passer le voir d’urgence, qu’il avait cent dollars à me faire gagner…

« Cent dollars, c’est pas à négliger, d’autant plus que j’étais raide ! La poisse, ces jours !

« J’y vais, je le trouve assis devant son grand bureau, vous connaissez ? Il paraissait tout chose… Il me dit qu’il voulait simplement connaître votre emploi du temps pour la journée d’aujourd’hui. Mon blot, c’était de vous suivre et de lui rendre compte, ce soir, de vos allées et venues… Il m’a refilé cinquante dollars d’acompte et je l’ai quitté. Voilà, c’est tout !

Je regarde le mec ouistiti. Ses paupières font du morse, car il a les jetons. Je sens qu’il m’a bonni la vérité. Vous pensez bien que j’en connais un brin sur la psychologie de ces oiseaux-là. Lui, il appartient à la race des sans-grades, des paumés, des pas-vergeots… C’est le gnace qui doit se faire coincer les paluches dans l’ascenseur et qui rate les bordures de trottoir.

— Rien à ajouter ? je lui demande.

Il secoue frénétiquement sa tronche de guenon.

— Non, M’sieur, fait-il.

J’aperçois, par-dessus son épaule, un évier de porcelaine, un peu pl


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us grand qu’une piscine municipale.

— Recule-toi un peu, Toto.

Il se met à trembler vachement. Si on lui cloquait une cuillère dans les pattes, il vous monterait une mayonnaise en moins de deux.

— J’ai rien fait, M’sieur, balbutie-t-il. J’ai rien fait.

— Bien sûr, t’as rien fait.

— Faut pas me buter, M’sieur… Faut pas… Si vous voulez, j’irai liquider Little Joly…

— Je suis assez grand pour faire mon boulot tout seul, Toto. Assieds-toi dans l’évier, veux-tu, ce sera plus propre.

Il devient vert pomme.

— Non, M’sieur… Je veux pas… Pardon, M’sieur.

Je l’attrape par les revers de sa veste et je le hisse sur l’évier. Il tombe assis dans le bac de porcelaine, grotesque avec ses fringues chiffonnées, sa gueule chavirée et ses jambes pendantes.

Je ne peux pas m’empêcher de rigoler.

— Oh, dis ! si ta poule te voyait dans cette position, tu parles que ton prestige en prendrait un vieux coup !

Il chantonne : « Non, non, non » en reniflant la morve qui lui coule du tarin.

— Ferme ça ! Un peu de dignité, quoi !

Je lui appuie le canon de mon feu dans le creux de l’estomac. Il l’attrape à deux mains, mais dans sa position il ne peut pas le repousser.

— T’excite pas, chéri ! Je vais te coller un petit calmant.

À ce moment, la porte s’ouvre. Sissy paraît.

— Dis, amour, murmure-t-elle de sa voix grave qui m’émeut toujours, on s’en va ?

— Tout de suite, ma colombe !

Je presse la gâchette. La détonation est un peu assourdie, parce que le canon du revolver était plongé dans la brioche du pote ouistiti… Ses mains s’ouvrent. Sa bouche s’ouvre. Un « Aâââh » qui ressemble à de l’extase s’en échappe. Ses yeux deviennent grands comme ceux des greffiers, la nuit.

— Et alors, me demande Sissy, si tu veux sa photo ?

Je lâche encore deux pruneaux dans les tripes du petit tocard et je le laisse. C’est le cuistaud de Rilley qui va en faire une bougie, lorsqu’il découvrira le macchab !

Comme poisson d’avril, c’est chouïa !


Sissy ne me demande pas d’explications. Elle me connaît ; elle sait que lorsque quelque chose me préoccupe, il vaut mieux ne pas attirer mon attention.

— Je te mets à la maison, lui dis-je au bout d’un moment. J’irai me relinger demain, j’ai du boulot…

Une fois débarrassé de la poupée, je mets le cap sur « Le Palais de la brocante », la boîte de Little Joly. Voilà une vieille fiote à qui je vais réclamer pour dix cents d’explications.

Je pousse la lourde de son estanco. Sa baraque se compose d’un magasin poussiéreux, empli de bibelots ignobles, et d’un immense hangar où il remise les saloperies que l’esprit inventif de l’homme a enfantées… Par exemple, personne n’a jamais su où il remisait le jonc et la verroterie.

Le magasin est mal éclairé, comme toujours. Joly est le plus bath échantillon de hibou que j’aie rencontré.

Il n’est pas dans sa crémerie.

Je fais quelques pas et je gueule :

— Hello, Joly…

Rien. C’est pourtant pas son genre, à ce tordu, de se barrer en laissant le bec de cane.

Au fond du magasin se trouve un immense bureau ministre fortement égratigné, et taché d’encre. Je m’en approche et alors j’ai la surprise d’apercevoir, dépassant sur la gauche du meuble, un soulier ; et je connais le propriétaire de cette godasse. Il n’y a en effet que Little Joly qui puisse introduire ses nougats de fausse-gonzesse dans des tartines aussi effilées.

Un pas de plus et je le découvre en entier. Il est couché derrière son cher bureau, aussi mort que la grand-mère de l’arrière-grand-tante du président Truman. On lui a mis une dragée dans l’oreille, en guise de boule Quiès. Avec ça, on ne craint plus d’attraper les grippes saisonnières.

Je me penche sur le cadavre. Il est raide comme la justice. Probable qu’on lui a offert son ticket d’appel dans le courant de la nuit.

Tout ça me paraît aussi clair que le nombril de Father divine.

Mon petit doigt, qui ne manque pas d’astuce et qui est dessalé comme point, me bonnit que Little Joly se foutait comme d’un vieux pansement de mon emploi du temps d’aujourd’hui. Le mec ouistiti m’a dit qu’il n’avait pas l’air dans son assiette ; probable que l’antiquaire agissait sur commande ; probable, même, que le feu qui lui a débouché les étiquettes n’était pas loin de son local tandis qu’il passait les consignes à l’eczémateux. Je donnerais la culotte de Dorothy Lamour pour comprendre ce que signifie ce micmac. Tout ce que je sais c’est qu’un danger me menace. Cette histoire ne présage rien de bon pour ma jolie frimousse.

Je me dis que j’ai agi bien légèrement en rappliquant tout droit chez le père La Pédale. Je me dis que quelqu’un avait prévu cette réaction de ma part… Je me dis…

Je me dis un tas de trucs, dont le plus important pour l’instant est que je dois me faire la paire dare-dare, et trouver un coin tranquille pour réfléchir.

Je me dirige vers la sortie et je ne peux réprimer un haut-le-corps. La rue, tranquille d’ordinaire, est pleine de flics. Un vrai cauchemar ! Je pousse un juron monumental.

Vivement je me jette en arrière et je fonce sur la porte de l’entrepôt. L’entrepôt est également bourré de matuches. Se laisser fabriquer de cette façon ! J’en chialerais…

Un type se met à jacter dans un porte-voix.

— Pas de résistance, l’Ange, vous êtes pris. Si vous tentez de résister, nous vous abattons comme un chien. Levez les bras !

Mon subconscient qui est un vieux pote à moi (et de bon conseil) me dit : Fais ce qu’on te demande, petit. Manie-toi, car dans deux secondes il sera trop tard… Ces vaches-là n’attendent qu’un prétexte pour te dessouder.

Je lève les mains.

— Ça va, les gars, je me rends !

À peine mes pognes ont-elles dépassé le niveau de mes épaules que c’est la ruée. Une marée de bourdilles me submerge.

Je suis tarabusté, fouillé… Deux bracelets se ferment sur mes poignets. Puis il se produit comme un temps mort. Nous mettons quelques secondes à réaliser ; eux qu’ils m’ont sauté et moi que je suis fait. Depuis longtemps, nous estimions, les uns et les autres, que la chose n’était pas possible ! Et voilà qu’elle s’est accomplie en un temps record, sans que j’aie eu le temps de dire ouf !

Ces vaches de journaleux vont avoir de quoi tartiner ! Et tous les mecs à la redresse du milieu vont ricaner. « L’Ange Noir » emballé, comme le premier petit truqueur venu ! De quoi se marrer, vraiment. Et, faites-leur confiance, ils se gondolent, ces fumiers…

Un officier de police s’avance vers moi.

— L’Ange, dit-il d’un ton étudié. Au nom de la loi, je vous arrête sous l’inculpation de meurtre.

— Le meurtre de qui ? fais-je, du pape ?

— Celui de Samuel Joly, dit Little Joly, fait-il en désignant le cadavre… Pour commencer, bien entendu ; car nous aurons une jolie liste de décès à verser à votre débit.

Je m’emporte.

— Je n’ai pas tué Joly, et vous le savez bien ! Il est froid comme une banquise, le vieux pédé. On l’a assassiné pendant la nuit. Et pour cette nuit, j’ai un alibi en fonte renforcée.

— Sans blague !

— Vous pourrez vérifier…

— C’est ça, mon garçon, nous vérifierons.

Il fait signe à ses bulldogs de m’emballer.

Décidément, l’enfant se présente mal.

Chapitre II

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Centanaro… Je ne sais pas si vous avez déjà vu sa bouille dans la presse ? C’est l’avocat le plus démerdard qui se soit jamais présenté devant un jury. Il est malin comme une guenon et si le sens moral était un machin concret, on n’en trouverait pas suffisamment en lui pour remplir une dent creuse.

À le voir, il ressemble à un bon gros commerçant enrichi dans les comestibles. C’est un gnace d’une tonne et demie, gras comme un pain de saindoux, jovial, avec des petits yeux perdus dans la graisse, et qu’on a envie de lui arracher avec un crochet à bottines.

Il entre dans ma cellule, les mains dans ses poches. C’est pas du tout le genre homme de loi.

Vous ne lui verrez jamais un dossier dans les paluches. Tout est dans son gros crâne, dûment classé et annoté.

Il s’arrête un bref instant dans l’encadrement de la lourde, les sourcils joints par la contrariété.

— Hello ! je lui lance gaiement.

Il entre, ferme la porte d’un coup de talon et me répond « Hello » d’un ton lugubre.

Il ajoute, presque aussitôt :

— Sale histoire, hé ?

— C’est pour me dire ça que tu viens ?

Il repousse mes tiges sur la couchette et s’assied.

— Nom de Dieu ! éclate-t-il… Tu es tombé sur la tête pour te laisser fabriquer comme un môme !

Je soupire :

— Ferme-ça, Centanaro, voilà vingt-quatre heures que je regrette d’être au monde. Je vais te résumer la situation….

— Pas la peine, dit-il, je suis au courant.

— Mais tu ne sais pas tout !

— Avec ça… Dès que j’ai appris qu’on t’avait enchristé, j’ai mené ma petite enquête… J’ai vu Sissy….

— Et alors ?

— J’ai su l’histoire du petit tordu qui te suivait. Je suppose qu’il t’a dit que Little Joly l’avait payé pour ça ?

— Comment sais-tu ? Je n’ai rien dit à Sissy…

— Pas marle : tu devais aller chez ton tailleur, mais brusquement, à la suite de l’entretien avec le pisteur, tu annules ton programme pour bondir chez l’antiquaire. Faudrait avoir un kilo de pois chiches à la place du cerveau pour ne pas faire le rapprochement.

Il allume un atroce cigare qui pue le four crématoire.

— Je suis allé faire un tour chez le vieux. J’ai jeté un coup d’œil un peu partout et j’ai découvert des traces de chaussures boueuses sous son bureau.

— Un mec s’y était planqué ?

— Ouais. Et ce mec, je vais te le dire, c’est Dark-Eyes…

— Le tueur à Bessman ?

— Soi-même…

— Comment diantre ?…

— Dark-Eyes a un pied plus court que l’autre. Sous le bureau il y a l’empreinte d’un soulier droit et d’un soulier gauche, mais ce n’est pas la même pointure…

Je siffle entre mes dents.

— Pas mal raisonné. Dis, Centa, tu as tout du Sherlock…

— Et ce n’est pas tout : j’ai une autre preuve de sa culpabilité…

— Sans charre ?

— La boue ! Il a flotté cette nuit-là, entre minuit et une heure. C’est à ce moment, justement, que se situe le décès du vieux.

J’éclate de rire.

— Eh ben alors, on va me relâcher, non ?

Centanaro secoue sa tête de brave vieux goret.

— Tu es dans la vapeur, non ? Les flics, relâcher l’Ange Noir quand ça fait deux ans qu’ils lui cavalent au panier ! Y a pas un poulet dans tout Chicago qui n’ait rêvé, au moins une nuit, qu’il te foutait la main au colback…

— Quel chef d’accusation, alors, si je tire mon nez de l’affaire Little Joly ?

— Tu débloques, petit ! Primo, toute la police de la ville témoignera contre toi si besoin est, pour dire que tu es allé droit au cadavre de Joly ; deuxio, ils ont tellement de meurtres à te mettre sur le dos qu’il faudrait te pendre tous les matins pendant cent ans pour te les faire expier… Et puis, tout ça est un coup monté. Les flics savent bien au fond que c’est pas toi, pour le brocanteur. À mon avis, c’est un bath piège qu’on t’a tendu. Bessman a échafaudé tout ça et les condés lui ont donné carte blanche. Y a longtemps qu’il t’en veut, l’Autrichien… Et puis ta peau est mise à prix cinquante mille dollars. Je sais pas si tu te rends compte, mais cinquante laxatifs, c’est agréable au toucher. Il a fait un doublé. Faut reconnaître que l’histoire est montée comme un ballet russe. Il savait bien que tu repérerais illico ton suiveur ; que tu t’arrangerais pour avoir un petit entretien avec lui. Et il savait aussi que le garçon viderait son sac sans hésiter. Connaissant ton tempérament emporté, il n’était pas duraille de conclure que tu allais radiner chez la vieille lope…

Je serre les poings.

— Bessman… En voilà un à qui je ferai regretter d’être né, je te jure…

Centanaro hausse les épaules.

— Avant, faudrait te sortir d’ici… C’est moins facile que de souhaiter la bonne année à sa vieille tante à héritage.

Il crachote un bout de son cigare.

— Tu me connais, petit ? Tu sais que je pose un peu là comme défenseur. J’ai sorti du trou des types qui étaient dix fois bons pour la cravate… Mais je sais toujours où je vais et comment j’y vais… En ce qui te concerne, c’est pas ma jactance qui t’évitera le plongeon. J’aime mieux être loyal. Je ne connais pas, sur cette putain de planète, un seul mec capable de te sauver la mise. Les flics en ont tellement leur classe de ta gueule qu’ils te farciraient à l’arsenic si jamais un jury t’acquittait, parole !

Je le regarde droit entre les deux yeux.

— Bon, et alors ?

— Alors, il n’y a pas d’autres solutions que la belle…

— Je pensais bien comme ça aussi.

— Parfait…

Il jette son mégot à terre, l’écrase du talon et en allume un autre, car il a dû décider de m’asphyxier.

— Seulement, continue-t-il, je ne voudrais pas que tu te fasses d’illusions à mon sujet. Tu sais que je suis franco avec les bourres. Si je ne l’étais pas, il y a belle lurette que je serais radié du barreau. Tout ce que je pourrai faire pour toi, c’est poster des lettres. Sorti de là, je ne puis t’être plus utile que ne le sont des bottes d’égoutier à un serpent…

Je le connais, Centanaro. C’est un type réglo. Il fait son boulot à la perfection, mais il ne s’écarte jamais du droit chemin, comme disent les mecs qui ont le temps d’être honnêtes.

Je lui en serre cinq.

— Te casse pas le bol, Centa, je m’en tirerai. Si t’as pas le torticolis, cette nuit, renouche la Voie lactée et tu y verras ma bonne étoile. Tu peux pas te gourer ; c’est la plus brillante ! Mon ange gardien la passe tous les matins à la peau de chamois…

Il a un faible sourire.

— Toi, au moins, t’es gonflé…

Il me pose sa patte d’éléphant sur l’épaule.

— Où est-ce que tu te crois, ici, petit ? Dans une cabine de bain ?… Tu t’imagines peut-être qu’il n’y a qu’à demander le cordon pour qu’on vous ouvre la lourde…

— On a droit à des visites ?

— Ouais, mais t’imagine pas que ta souris ou quelqu’un d’autre pourra t’apporter une panoplie complète d’évadé, avec le prospectus pour s’en servir. Tu le sais p’t’être pas, que les visiteurs passent devant une cellule photo-électrique ? S’ils ont un malheureux cure-dents métallique, ça déclenche un raffut du diable… Ta môme, rien que le fer de ses jarretelles alerterait les matuches.

— Et les paxons ? On y a bien droit aussi, non ?

— Je te vois venir : la lime dans le brignole, hein ? Comme dans les romans à dix ronds… Pauvre ! les paxons que tu recevras, ils vont être tellement tripotés, éventrés, fouillés, émiettés que lorsqu’ils te parviendront, ils feront dégueuler un rat.

Je mets mes bras croisés derrière ma tête.

— Écoute, Centa, tu me fatigues. Tu es plus pessimiste que le Jap qui faisait la torpille humaine. Laisse-moi réfléchir à tout ça…

— Pas de messages à faire parvenir ? Je te le dis ; c’est tout ce que je peux pour ta peau.

— Rien pour aujourd’hui, facteur…

Il se lève en ronchonnant.

— O.K., je me taille.

Et il les met, après avoir poussé un soupir qui ferait fondre en larmes un congrès d’huissiers.

Il a raison, Centanaro. La situation est plutôt moche. Je me trouve dans un merdier vaste comme le Sahara. Si jamais je m’en tire, c’est que le père Bon Dieu voudra prouver à l’humanité souffrante que les miracles sont toujours à la mode.

En attendant, le mieux que j’ai à faire c’est de me laisser vivre.

Ma cellule est climatisée. Elle comprend une lucarne moins grande que ma main, mais suffisante pour que je découvre un morceau de printemps tout bleu. Ce qu’il doit faire bath dehors ! Je me mets à rêver de tous les coins champêtres où j’ai traîné mes fesses. Je me croyais pas si bucolique. P’t’être que ça vient du foie ?

Seulement, pour le renifler à son aise, le printemps, faut être dehors. Et pour être dehors, il faut renverser ces grilles et ces murs… Je me sens découragé… Ça ne dure pas, heureusement.

Voyons, sur qui puis-je compter, maintenant ? Bien entendu, des potes, j’en avais avant d’être sauté par les flics. Tout le monde en a. Mais quand on les passe en revue depuis une cellule du quartier de haute surveillance, on convient vite que les copains, c’est comme les artichauts : ça fait un drôle de déchet lorsqu’on pense les utiliser.

Sissy ? D’abord, je crois pas aux femelles. Avec elles ça n’est jamais qu’une question de peau. Et la peau, croyez-moi : y a rien de plus fragile. C’est un technicien qui vous cause !

Tant que vous leur faites la brouette chinoise et le truc du sifflet dans la tirelire, elles sont prêtes à donner leur slip pour vous. Mais si vous cessez la séance, pour une raison ou pour une autre, elles vous laissent choir comme le manche de bois d’un esquimau.

En admettant que Sissy soit décidée à me donner un coup de main, elle est trop futile pour agir avec quelque efficacité. Sissy, c’est la poule de luxe : manucure et soins de beauté. Diams à tous les étages. Une certaine jugeote, pas mal de sang-froid, mais une sorte de paresse chronique qui l’empêche de se baisser pour ramasser un billet de dix dollars.

Pour le dodo, elle est champion. Elle connaît des trucs qui flanqueraient de la virilité à la momie de Ramsès II ; le plume, c’est sa raison sociale. Alors, à quoi bon lui réclamer un autre turf ? Moi je suis pour l’organisation du boulot.

Qui, en ce cas ?

Ce qui a fait ma force, jusqu’à présent, ç’a été de boulonner seul. La méthode des bandes organisées m’a toujours répugné. J’ai pas l’esprit d’équipe. Ce système offre des avantages certains ; aujourd’hui, je découvre mélancoliquement qu’il présente également de graves inconvénients car, si vous êtes seul dans les bons moments, vous êtes seul aussi dans les coups durs…

Tous les caïds que je fréquente sont des pourris dans le genre de Bessman. Des salopes qui doivent faire brûler des cierges pour remercier le ciel de ma capture, qui dégage un peu leur circuit.

J’en suis là de mes décevantes réflexions lorsque deux gardiens, format armoire ancienne, viennent me chercher pour me conduire chez le juge d’instruction.

Bien que, pour s’y rendre, on n’ait pas à quitter les bâtiments, ces vaches-là me refilent une paire de bracelets. La consigne doit être sévère à mon sujet. Ça m’excite.


Le quartier des juges est à gauche de la prison. On sort de la forteresse principale, on traverse une cour et on pénètre dans des locaux moins rébarbatifs. Il y a une chiée de couloirs, puis c’est le burelingue du juge qui s’occupera de mon dossier. Le mec s’appelle Valzing, c’est écrit sur sa porte. Il est assis à son bureau. Il est grand, chauve comme un pain de mie, et il y a dans ses yeux glauques autant de cordialité que dans ceux d’une vipère.

Devant une machine à écrire se trouve un greffier athlétique et, au fond, effondré dans un immense fauteuil, j’aperçois Centanaro, ruisselant de sueur.

Le juge me désigne un siège. Je l’accepte. Mes gardes du corps m’ôtent mes menottes et vont s’asseoir de chaque côté de la porte.

— Commençons par le commencement, fait Valzing. Interrogatoire d’identité. Vous vous appelez comment ?

— L’Ange Noir.

— Ceci est votre pseudonyme. Je vous demande votre nom véritable.

— Christof.

— Christof comment ?

— Non, Christof Colomb.

Le juge lève la tête et me fixe d’un air impitoyable. Puis il se tourne vers Centanaro.

— Voulez-vous expliquer à votre client que ses plaisanteries de barman ne sont pas de mise ici.

Centanaro me fait, d’un ton rigolard, un petit speech maison.

Quand il la boucle, le juge me somme de décliner ma véritable identité. Je lui réponds qu’il peut aller se faire cuire un œuf en attendant, et je pars dans des considérations pertinentes sur l’incurie d’une police qui n’est pas foutue de dégauchir l’identité des gens qu’elle arrête sans motifs plausibles.

— Sans motifs ! s’exclame Valzing. Voilà une affirmation bien hardie.

Il s’empare d’une règle, et la tourne dans ses doigts comme s’il rêvait d’en user les arêtes.

— Avant que d’aller plus loin, je tiens à vous prévenir qu’il est inutile de nier en bloc. J’ai à ma disposition un témoin capital.

— Ah, oui ? Vous m’étonnez…

Le juge fait signe à l’huissier. Ce dernier sort et revient un instant après, flanqué de Sissy.

J’ai beau n’avoir aucune illusion quant aux gerces, de voir cette poule à qui j’ai fait connaître pendant plus de six mois la vie de château accourir pour me baver dessus, cela m’ulcère passablement.

— Asseyez-vous, miss Mennberg…

Elle regarde les sièges disponibles et choisit un fauteuil. Elle s’installe avec cette science qui fait partie de ses charmes.

— Miss Mennberg, reprend le juge. Vous avez demandé à me voir car, m’avez-vous dit, vous désiriez témoigner contre cet homme.

— C’est exact.

— Où était votre mari, la nuit précédente, mettons, euh…, entre minuit et une heure ?

— Il m’a quittée pour aller chez Little Joly, assure-t-elle avec une telle conviction que j’en suis presque ébranlé.

Le juge se tourne vers moi.

— Qu’avez-vous à répondre ?

J’hausse les épaules.

— Que les souris ont un sacré culot.

Je regarde Sissy.

— Alors, miss Judas, on se lance dans le roman policier, à c’t’heure ?

Elle ne bronche pas. Ses lèvres s’arrondissent en une moue suppliante.

— Voyons, chéri, fait-elle. Dans ta situation, il vaut mieux dire la vérité, tu ne crois pas ?

Est-ce un effet de mon imagination ? J’ai l’impression qu’en me disant cela elle m’a lancé un petit clin d’œil. Je me tourne vers Centanaro. Il reste imperturbable.

— Qu’est-ce que tu dis de ça, cher maître ? je lui demande. Ah ! les gonzesses !

Il me regarde bien gentiment.

— Mieux vaut dire la vérité, l’Ange. On y gagne toujours en fin de compte.

— Ça, alors…

Je me dis qu’il se passe quelque chose.

— Patron, dis-je brusquement, je vous demande de bien vouloir remettre mon interrogatoire à demain, j’ai besoin de réfléchir.

— Je m’associe à cette requête, murmure Centanaro ; la nuit porte conseil, dit-on…

— Fort bien, coupe le magistrat.

Il fait claquer ses doigts noueux…

— Gardes, emmenez le prisonnier dans sa cellule.


Je commence à prendre l’habitude de la détention car, automatiquement, je tends mes poignets aux armoires.

Je me lève après un dernier regard à Sissy. Elle m’adresse un sourire ensorceleur.

— Courage, chéri.

J’hausse les épaules et je sors.

Me revoilà dans ma petite carrée. La vie a un drôle de goût aujourd’hui. Décidément, la grande taule ne vaut rien, car j’ai l’impression de devenir ramolli de la tronche. Que signifie l’attitude de Sissy ? Elle le sait bien, cette conne, que je suis pas allé chez Little Joly l’autre nuit. Elle le sait puisque nous ne nous sommes pas quittés une seconde et qu’on s’est blindés au champe. Alors ? Pourquoi agit-elle comme la dernière des fumelardes ?

Je me perds en conjectures.

En fin de journée, j’ai, de nouveau, la visite de mon avocat. Jamais un type n’a été attendu comme lui.

Je ne lui laisse pas le temps de déposer ses deux cent cinquante livres sur ma paillasse.

— Dis, gros lard, tu vas m’affranchir un peu avant que je sois devenu flagada ?

Il sort un cigare de sa poche sans répondre et se l’assujettit entre les lèvres. D’un geste rageur je le lui arrache du bec et je l’envoie balader par la lucarne.

— J’augmenterai mes honoraires de cinquante cents, soupire-t-il en sortant un nouveau cigare de ses fouilles.

— Tu vas parler, oui, ou je t’étrangle !

— Qu’est-ce que tu veux savoir ?

— Ce que je veux savoir ! Non, t’es malade, je te jure… Bon Dieu, qu’est-ce que ça signifie, votre conduite de ce matin, à Sissy et à toi ? Vous me prenez pour une tranche de melon, ou quoi ? Allez, déballe !

— Si tu faisais travailler un peu les bouts d’éponge qui te servent de méninges, hé ! il me fait, en balançant dans les trous de nez un filet de fumée noire.

Il rit !

— En te quittant, je suis retourné voir ta poule. Elle en a dans le crâne, la donzelle.

— Ah, oui ?

— Et comment ! Je ne dis pas que ses idées soient garanties grand teint, mais faut reconnaître qu’elles en valent d’autres. Elle remue tout Chi pour préparer ton évasion. Elle n’a rien pioncé de la nuit, car elle a contacté toute une bande de pieds nickelés… Je lui ai dit de se méfier, c’est plein de truqueurs qui sont en cheville avec les matuches. Mais elle m’a rigolé au nez en me disant qu’elle savait par quel bout il fallait attraper les hommes pour qu’ils ne mordent pas. Elle doit leur faire ça au charme, probable. Seulement, son plan n’est pas réalisable dans la prison. Pas un type ne marcherait pour risquer l’assaut, tu penses bien !

J’écoute, frémissant comme un jeune chien qui a besoin de pisser.

— Alors ?

— Alors il faut que ça se passe dehors. Et dehors, mon petit ami, tu n’y retourneras que si tu t’accuses du meurtre de Little Joly…

Un trait de lumière m’inonde la coupole.

— J’y suis : à cause de la reconstitution ?

— Exactement.

Je pige tout, maintenant. Brave gosse, cette Sissy ! Si je me tire de ce piège à rat, je lui réserverai une de ces nuits d’amour telle que le père Casanova lui-même n’en a jamais connue.

— Tu es d’accord, maintenant ?

— Tu parles !

— Autre chose, fait Centanaro, la petite a apporté un flingue ce matin. Comme, pour se rendre chez le juge, on passe par une autre porte, elle n’a pas subi l’épreuve de la cellule magnétique. Elle a planqué l’arme sous le coussin de son fauteuil. J’espère que les femmes de ménage ne sont pas trop consciencieuses…

Y a pas à dire : Centa ne véhicule que les messages, mais il les véhicule proprement.

Je lui flanque une bourrade dans les côtes.

— Doucement, fait-il. Ne t’emballe pas trop vite, petit.

Chapitre III

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Après la briffe du soir, je me prépare à pioncer lorsque la porte de ma cellote s’ouvre. Les gardiens font entrer un grand mec avec son baluchon et nous laissent.

L’arrivant est aussi sympathique que le masque mortuaire du mahatma Gandhi. Il a une gueule lisse comme de la cire, et rosâtre. On dirait qu’il a été passé au chalumeau. Des grands yeux intenses brillent au fond de ses vérandas.

Il me salue d’un grognement et se présente : son blaze c’est Jiky Lerogner ; son papa était Canadien et sa mère poitrinaire, sans doute, car il tousse comme un chat qui se serait tapé le contenu d’un sac d’aspirateur. Le gars renifle le mouton et ça me donne envie de bêler. Les moutons sont les animaux de choc des flics.

Tout en balançant ses B.K., il se met à m’expliquer en détail les différentes phases d’une exécution capitale. Il doit avoir assisté à une flopée de cérémonies de ce genre, car il est drôlement rencardé, Jiky ! Il connaît le truc par cœur : la boule de métal qui, en tombant, déclenche le ressort de la trappe. Le bourreau avec sa cagoule noire… Les trois gardiens qui tranchent la ficelle libérant la fameuse boule…

J’en ai mal à la nuque à force de l’écouter.

Au début, il m’a amusé, mais à la longue il commence à me courir. Son boniment, je le devine, il l’a mis au point une fois pour toutes et il le débranche à tous les gnaces qui viennent de se faire poirer afin de leur ramollir les noisettes. Travail de sape. L’adversaire boulonne par la base. Je me lève, je m’approche de sa couchette et je lui mets un taquet au menton.

— Mesdames, messieurs, fais-je en prenant la voix d’un speaker de la radio, nos émissions sont terminées.

Et je retourne me pieuter.

Mon compagnon a immédiatement compris à qui il avait affaire, car il n’ouvre plus la bouche que pour faire l’inventaire de ses dents.

Avant d’en écraser, je fais le point. Les révélations de Centanaro au sujet de ma gosse Sissy m’ont mis du rose dans le cœur. Mon petit doigt me dit que, sous peu, il va se produire du nouveau et, du nouveau, au point où j’en suis, ça ne peut qu’être du mieux.

Je me mets à penser au pétard que ma souris a carré sous le coussin de cuir de son fauteuil. Je donnerais la Corée du Sud pour l’avoir sous mon oreiller en ce moment. J’ai l’impression qu’il me ferait faire de beaux rêves… Je me dis que ça va être plutôt coton pour le sortir de la grande taule. Primo, il faut que personne ne le découvre avant ma prochaine visite au juge. Secundo, je devrai me débrouiller pour prendre place demain dans le fauteuil que Sissy occupait ce matin, ensuite, pour m’emparer de l’arme sans être vu ; puis, pour la planquer sur moi jusqu’au jour de la reconstitution et, enfin, et surtout, pour le faire échapper à la fouille pratiquée à fond sur chaque détenu franchissant le seuil de l’abbaye, dans un sens ou dans l’autre.

La présence de cet enfoiré de Jiky ne va pas arranger les choses.


Le lendemain matin, je passe à la douche en compagnie du grand tubard. Son menton s’orne d’un ravissant cerne où se marient les couleurs de l’arc-en-ciel, avec une nette dominance du mauve au cyclamen. I


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l me renouche d’un air langoureux.

— Et alors trésor, je lui fais, t’as d’autres histoires gaies à me raconter ?

— T’es brutal, fait-il d’un ton geignard.

Le surveillant s’approche. C’est une portion de connerie de six mètres de haut. Il a des yeux aussi cordiaux que ceux d’un chien danois qui se fait coincer la queue dans l’engrenage d’un moulin à café. Il examine le menton de Jiky, me regarde, regarde mes poings et d’un barrissement profond m’exprime son état d’âme.

Il m’explique que je suis le plus remarquable enfant de salaud que le diable ait jamais cloqué à cette pauvre humanité ; mais qu’il a cependant dressé des petits dessalés mieux charpentés que moi, et que les gars qui jouent les terreurs, il les rend si doux qu’un agneau de trois jours en chialerait d’écœurement.

Ce discours étant expulsé de son arrière-gorge, il dit au gars Jiky de cavaler à l’infirmerie pour se faire emmitoufler la mâchoire.

Une demi-heure plus tard, mon caïd radine avec, au menton, un tampon de gaze gros comme le Graff Zeppelin.

— Oh dis donc ! je m’exclame, on les chouchoute, les mouchards, dans cette crèche…

— Quoi ! quoi ! protesta-t-il…

— Passe la main ! Les casseroles, je les renifle à cent pas !

Il a sa dignité, car il proteste encore de sa voix monotone : une voix à annoncer l’arrivée des trains à la gare Centrale !

Je regarde le tampon fixé à sa gogne. Je suis pensif. Et quand l’Ange Noir devient pensif, c’est que son subconscient est en train de faire des heures supplémentaires.

Soudain je me lève et, d’un coup sec, j’arrache le pansement.

— Tu as tout du père Noël, avec ça, je lui dis en manière d’explication.

Il ne proteste pas. Lui, c’est le genre de mec que la vie a malmené. Il a pas plus de ressort qu’un pistolet Eurêka. Il bosse dans le petit rapportage, dans la salade pour syndicat d’initiative. Sa raison sociale, c’est de tousser. À part ça, il doit grimper après les becs de gaz lorsqu’un clébard le regarde de travers.

Je fais semblant de balancer le tampon dans le trou des gogs, mais en réalité je ne jette que la gaze. En douce, je récupère le sparadrap et je le colle sur mon avant-bras. Puis je rabaisse ma manche et je retourne m’allonger sur mon paddock, en attendant l’heure de l’interrogatoire.

Une drôle de paix en moi. Je me sens costaud comme la statue de la Liberté. Le grand patacaisse va commencer, et c’est un truc que j’aime moi, la bigornanche ! Je sais très bien qu’un de ces quatre, je dégusterai du plomb chaud à plein bol, mais c’est exactement comme ça que je rêve de clamser.

Glavioter ses éponges dans un mouchoir sur le coup de quatre-vingts berges ne me tente pas. C’est pas un idéal pour truand. Je suis d’accord avec le grand-Mec pour finir comme j’ai vécu, car je sais que ça, c’est de la logique !

Lorsqu’un peu plus tard je pénètre dans le bureau de Valzing, je fonce comme un taureau jusqu’au fauteuil de gauche. C’est celui qu’occupait la môme Sissy ; pas moyen de se tromper sur ce point, car c’est le seul qui ait des housses de cuir. Je m’y laisse tomber avec le « han » de satisfaction du pauvre mec qui a passé la nuit sur un plumard au matelas en bronze. Le magistrat ouvre les grandes canalisations. Il me chante des romances qui feraient pleurer un sac de farine. Il me dit qu’il arrive un moment de la vie où il faut savoir s’arrêter. Que le repentir est ce qui se fait de mieux comme brosse à faire reluire la moralité. Que si j’y allais de ma chansonnette, les jurés deviendraient sentimentaux comme des jeunes chiens ! Et d’autres balourdises tellement grosses qu’elles ne rentreraient pas au Stadium.

Je fais mine d’avaler ses salades. Voilà alors ce pauvre tordu qui se rengorge comme un pigeon parce qu’il croit m’avoir dompté.

Je le laisse bavocher ; attentif en apparence, mais toute ma personne est tendue. Mine de rien, je promène ma paluche sous le coussin de cuir. Il n’y a pas plus de feu que de tendresse dans le cœur d’un flic. J’en ai un courant à haute tension dans la colonne vertébrale. Pour une sale blague, c’est une sale blague. Soudain, je sens une déchirure dans le bras du meuble. Tout en regardant Valzing de mon air le plus soumis, je glisse deux doigts dans cette incision, et j’ai la joie immense de sentir, niché dans le crin, l’acier strié d’une crosse. Elle est à la hauteur, la mère Sissy, je vous jure ! Le plus duraille, maintenant, c’est de camoufler le « feu ». Pour cela, il faut que je fasse oublier mes pognes au juge, à son gland de greffier et aux deux flics qui m’encadrent. Je me penche en avant, la tête rentrée dans les épaules. Si les copains me voyaient, mon standing en prendrait un vieux coup, car j’ai l’air du plus bath dégonflé qui se soit jamais présenté devant un magistrat instructeur. Centanaro, qui se doute de mon micmac, parle beaucoup et avec de grands gestes.

Il accapare l’attention le plus possible, ce dont je lui suis éperdument reconnaissant.

En loucedé, je retire le revolver de son étrange gaine. Heureusement que j’ai été « piqueur » dans ma jeunesse ! Comme Sissy fait bien les choses, elle m’a apporté une pétoire grosse comme un canon à longue portée. Un kangourou n’arriverait pas à la planquer dans sa fouille ! Je décolle le sparadrap, pose l’arme sur mon avant-bras et la fixe avec la toile gommée. Cela produit sous la manche de ma veste pénitencière une grosse bosse. Si, tout à l’heure, en me remettant les poussettes, les matuches ne s’aperçoivent de rien, c’est qu’ils ont de la paille d’emballage à la place des châsses !

Le juge me demande si j’ai buté Little Joly, et je lui réponds que oui. Il me demande avec quoi, et je lui dis que ça n’est pas avec la clé de contact de ma bagnole, mais avec un pistolet. Il insiste pour que je lui indique le calibre. Comme je suis incapable de lui répondre sur ce point, je lui explique que je n’ai pas souvenance de la chose et que, lorsque je prends un revolver, c’est exactement comme lorsque je mets une cravate ; j’ouvre le tiroir et je puise dans le tas. Enfin, ce pauvre locdu veut savoir pour quelle raison j’ai dessoudé cette bonne vieille fiote de receleur ; je lui assure qu’il me défrisait. C’est un motif suffisant, quand on s’appelle l’Ange Noir, pour rompre des relations diplomatiques.

Pendant que je jacte, le greffier pianote sur sa machine et le juge se cure le pif. Quand il a déménagé tous les poils qui poussent à cet endroit, il les aligne sur son sous-main, les contemple orgueilleusement comme un chasseur renouche son tableau de chasse ; puis son visage s’éclaire — ce qui est bien une expression de romancier car, dans ma garce de vie, je n’ai jamais vu de visages s’éclairer, sauf peut-être ceux des vers luisants, et encore ne sont-ils pas tellement expressifs !

— Vous allez signer votre déposition ? demande-t-il.

Il est anxieux. Il a peur que je me ressaisisse. Mais je dissipe prompto ses angoisses, en apposant sur les paperasses que me tend le greffier un de ces paraphes qui vaudra son pesant d’or un jour…

Le juge murmure alors à Centanaro :

— Inutile de perdre du temps ! Reconstitution cet après-midi.

Centanaro dit que oui. Moi, je tends mes poignets au flic qui est chargé de cette formalité, en lui demandant si je n’ai pas un petit quelque chose dans l’œil. Il me passe les bracelets automatiquement, tout en mirant sa bouille de gros affreux dans mon regard limpide et il éructe une phrase négative.

Lorsqu’il ôte mes bibelots, devant la porte de ma cellote, je tiens le bras serré contre ma hanche, et à nouveau, tout se passe bien.


Jiky est allongé sur son lit, l’air aussi amorphe qu’un hamburger-steak. Il me regarde avec des yeux d’épagneul. Je me plante devant lui en riant.

— Tu parles d’un taquet ! je lui dis. On dirait que tu t’es passé le menton au bleu de méthylène !

Je vais pour lui soulever la tronche afin d’admirer, dans son ensemble, les résultats de mon crochet, quand voilà tout à coup que le sparadrap lâche d’un côté, sans doute parce qu’il en a marre d’être collé et redécollé à tout bout de champ. Le revolver tombe sur le parquet, où il prend un aspect extraordinaire. Jiky le bigle avec des yeux noyés d’extase et moi je bigle Jiky. Il lève enfin son regard de l’arme et le pose sur moi. Sa figure est d’un beau vert émeraude.

Je me baisse, ramasse l’arme et la glisse sous mon oreiller. Mon compagnon tousse, se racle la gorge.

— N’aie… n’aie pas peur, balbutie-t-il. Je… je ne dirai rien.

— Bien sûr, que tu ne diras rien, petit gars !

Je m’assieds sur son lit, tout contre lui.

— Je… je te jure… bégaye-t-il encore.

— Tu me jures quoi ?

Sans attendre sa réponse, je le foudroie d’un nouveau crochet au menton. J’ai l’impression d’avoir cogné sur un sac de noix. Ça craque, là-dedans, et ça fait un drôle de dégât. Le pauvre mec éternue trois dents, pas fameuses dans l’ensemble, il faut 1’avouer, et se répand sur son pucier.

Moi je suis salement empoisonné, parole ! Je sais que dès que je serai hors de cette carrée il ameutera la garde et ce sera un peu scié pour ma revue à grand spectacle ! D’autre part, si je le rends muet, mes affaires se compliqueront singulièrement.

Je ne balance pas longtemps : un vieux pote à moi, plein de jugeote, qui partageait ses cassements avec bibi lorsque je n’avais rien à morfiler, m’a enseigné qu’entre deux maux, il faut savoir choisir le moindre.

Je me mets à chanter « Sing a song, baby », avec la voix de Bing Crosby, ceci afin de donner le change aux gardiens, et j’empoigne à deux mains le cou de poulet du père Tubard. J’ai un joli coup de pouce auquel aucune vertèbre ne résiste. Jiky laisse échapper un drôle de petit soupir, comme il en exhalerait s’il s’envoyait en l’air avec Vivian Leigh. Puis il ne soupire plus du tout !

Pendant qu’il est encore chaud, je l’installe sur son pageot, dans la position du type nonchalant qui en écrase : un bras sous sa tête, un genou relevé… Il est mimi tout plein, ainsi : de vieilles dames patronnesses se foutraient des coups de parapluie pour se disputer le plaisir de le border. J’attends. Heureusement, les cuistauds ont apporté le rata pendant que j’étais à l’instruction. Je morfile ma pitance. Puis j’arrime à nouveau le pistolet à mon bras.

Quand la flicaille vient m’emballer pour la reconstitution, je suis prêt !

Un costaud à tête de mulot triste s’encadre dans la lourde.

— Ouste !

— On y va !

Je me lève en soupirant et je cloque une bourrade à Jiky. Il est tellement raide qu’il faudra le découper au chalumeau pour le faire entrer dans son pardessus de sapin.

— À t’te à l’heure, petit gars ! Tu feras le ménage à fond pendant mon absence, et si tu vas au cinéma, n’oublie pas de débrancher le ventilateur.

Puis je m’avance vers la porte.

— Ce qu’il en écrase, le frangin ! je fais. Une vraie momie, parole !

Lorsque la porte est repoussée, je respire un peu mieux !

Au greffe, on me rend mes fringues de ville. Je me détourne pudiquement pour me changer, vous pensez bien !

Nous suivons des couloirs et des couloirs ! Un vrai cauchemar ! Le jour de mon arrestation, j’étais trop occupé pour gaffer ce labyrinthe ! On grimpe des escadrins, on suit des passerelles de fer. Y a des pauvres mecs derrière des grilles, qui me crient des mots de fraternité. Certains me reconnaissent, et s’exclament !

Enfin nous débouchons dans un couloir plus large. Je n’ai pas encore les menottes. Ça m’a surpris qu’on ne me les passe pas à la sortie de ma cellote. Je ne tarde pas à piger : avant de me balader, on me fait le coup de la cellule photoélectrique. Avec mon feu au poignet, je vais déclencher tout le bataclan. On me fouillera et… La suite, j’ose pas l’imaginer. Il me reste dix secondes pour mettre un plan d’action au point. C’est pas lerche, mais on a vu pire. J’adresse un S.O.S., à mon ange gardien. Si jamais il n’est pas de service, je suis ratatiné ! Tout à coup, j’ai un frémissement. À terre, il y a un tout petit objet. C’est une agrafe de porte-mine. Une agrafe cassée. Je me démerde pour faire un faux pas et je tombe en avant. Les flics ont du réflexe. Je n’ai pas plus tôt touché le sol qu’ils sont sur moi.

— Merci, leur dis-je gentiment. J’ai déjà perdu l’habitude de marcher, dans votre sacrée boîte.

D’une bourrade, ils me remettent en marche.

Je fais celui qui rajuste ses fringues et je glisse l’agrafe cassée dans la poche supérieure de ma veste. Arrivés devant le rayon, ils font un pas en arrière et me laissent passer seul. Comme il faut s’y attendre, une bacchanale maison se met en branle !

Les matuches se ruent sur moi.

— Vous avez un objet métallique en votre possession, l’Ange ?

— Non, fais-je, sauf que j’ai bouffé des épinards à déjeuner. Comme il y a du fer dedans…

Ils n’ont pas l’air de goûter la plaisanterie.

— Tenez, dis-je en levant les bras, fouillez-moi.

— Pas besoin de nous le dire, affirme la tronche de mulot triste.

Ils me palpent rapidement. Puis ils se mettent à fouiller mes vagues. Dans la poche du haut ils trouvent l’agrafe cassée.

— O.K., les gars, dit le mulot. C’était ce bout de ferraille…

Ils me tâtent encore, par acquit de conscience, puis décident brusquement :

— Allez, en route !

L’un d’eux me met les bracelets. Comme j’ai mes fringues civiles, le pétard ne se voit pas.

Les lourdes s’ouvrent. Nous v’là dans la lumière.

Y a une chose que je peux vous dire : c’est que c’est rudement bath à renifler, l’air du dehors ! Oh, merde arabe ! Mettez-m’en une caisse avec robinet, et planquez le reste au frigo !

On me pousse dans une bagnole de police, où prennent place une demi-douzaine de durs à cuire qui donneraient des cauchemars à un régiment de panzers.

Je suis enterré vivant dans ce tas de viande, incapable de remuer le petit doigt.

Une autre bagnole de flicards nous précède avec sa sirène. Je vous prie de croire que nous faisons sensation. La populace doit croire qu’on fait le siège chez le gouverneur. À l’allure où nous filons, je ne vois guère ce qu’on pourrait tenter pour me libérer.

Pourtant je suis prêt à toute éventualité ; dans notre job c’est le secret de la réussite. J’ai toujours observé que ce sont les mecs en panne de réflexes qui restent sur le carreau.

La rue de Little Joly est noire de populo. Tous ces bons badauds, alertés par la presse, sont venus là dans l’espoir de voir comment qu’il est foutu, l’Ange Noir. De la Presse, il y en a itou. Et des caïds du papier noirci, je vous assure ! Je reconnais Billy Valdek, du Star Chicago News , en personne.

Au moment où je descends c’est un feu d’artifice. Le magnésium crépite. Des tordus gueulent à la mort ! Y en a qui se permettent de me balanstiquer leur gume dans les calots ! Ces foies blancs, s’ils m’avaient en face d’eux, tout seulard, ils se liquéfieraient. Mais comme je suis dans la situation du bœuf qu’on entraîne à l’abattoir, ils se prennent pour des terribles ! J’entre dans le magasin du père la Pédale. Valzing et Centanaro s’y trouvent déjà, avec d’autres poulets et le greffier. Mon avocat s’approche de moi.

— Dans l’entrepôt, me souffle-t-il.

Il a parlé tellement vite et tellement bas que je crois avoir rêvé ses paroles. Pourtant, je ne suis pas un émule de Jeanne d’Arc.

Le père Valzing ramène sa cerise.

— Voyons, fait-il, commençons par le commencement. Vous êtes entré ici par cette porte ?

— Exact !

— Où se trouvait Joly ?

J’hésite un bref instant. Mon regard croise celui de Centanaro. Je réponds :

— Dans l’entrepôt.

Cette fois, je suis certain que cette vieille canaille de Centa a battu des cils comme pour me dire : « Bonne réponse ».

— Qu’avez-vous fait ? continue le juge.

— Je… Je l’ai appelé.

— Et il est venu ?

— Il m’a dit : « Un instant, j’arrive ! »

— Vous l’avez attendu ?

— Non.

— Alors ?

— Je l’ai rejoint dans l’entrepôt.

— Parfait, allons-y !

Je comprends un peu pourquoi Centanaro veut me faire pénétrer dans cette partie de la cambuse. Ici, c’est sombre comme l’âme d’un gendarme ; de plus il y a beaucoup moins de trèfle que dans le magasin, une bonne partie des bourres ne nous ayant pas suivis. Je compte mon escorte : à part le magistrat, son assistant et Centa, il ne reste que trois matuches. Les autres sont occupés à refouler les journalistes qui essayent de forcer le barrage. Valzing reprend son interrogatoire.

— Une fois là, qu’avez-vous fait ?

Je ne réponds pas. J’ai des choses plus importantes à faire que de répondre aux questions de cette cloche ! Sissy est agenouillée derrière un tas de vieux pneus, une mitraillette Thomson entre les paluches.

Chapitre IV

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Si vous aperceviez un jour le maréchal Staline en train de faire un numéro de main à main sur une corde raide, vous ne seriez pas plus surpris que je ne le suis.

Sissy avec une mitraillette, c’est un spectacle qui vaut le dérangement ! N’importe quel office de tourisme organiserait des services de cars spéciaux pour venir voir ça. Moi qui croyais qu’elle était tout juste bonne à manier un bâton de rouge à lèvres, je n’en reviens pas !

Elle a tout de la Jeanne d’Arc, cette poupée. Avec sûrement quelque chose en plus que Jeanne d’Arc, car vous ne m’ôterez jamais de l’idée que si la french girl  avait eu ce châssis et cette allure, jamais les angliches l’auraient passée au four crématoire…

Je ne suis pas le seul à l’apercevoir. Le greffe de Valzing l’a renouchée aussi, en même temps que moi. Il est tellement siphonné qu’il ouvre une bouche par laquelle vous feriez passer un bulldozer. Le juge le regarde, puis regarde dans la même direction que son scribouillard, et alors c’est le cirque ! Il se fout à gueuler tellement fort que le chabanais des usines Ford en plein rendement ne parviendrait pas à couvrir sa voix.

Son meuglement me tire de ma stupeur. Je me dis que le moment de risquer le paquet est arrivé. J’arrache mon pistolet de sous ma manche avant même que le flic qui tient l’autre extrémité de mon cabriolet n’ait le temps de réaliser ce qui se passe. Ma première dragée est pour sa pomme. Je la lui expédie contre remboursement dans le gras de la brioche, juste là où ça fait des crampes lorsqu’on se marre trop fort. Puis je fonce en direction de Sissy.

En trois bonds je suis à ses côtés derrière le tas de pneus. Alors elle met en route son moulin à prières. Ah ! je vous jure, ça vaut de plus en plus le coup d’œil ! La Thomson tressaute dans ses mains et crache épais. À travers l’âcre fumée, j’aperçois le père Valzing qui s’écroule, après s’être ployé en deux comme s’il était monté sur charnière. Puis c’est au tour de son greffier à jouet au tube de vaseline qui se ride.

Centanaro est hors de vue. En voilà un qui n’était pas dans un puits de mine le jour où on a distribué la présence d’esprit.

Il reste encore deux flics sur le terrain. Leurs réflexes les incitent à se tailler à la vitesse d’une soucoupe volante. Ils se ruent par l’étroite porte accédant au bureau, embouteillant l’entrée pour leurs collègues qui radinent à la rescousse. Du gâteau pour un metteur en scène genre B. de Mille…

Je dis à Sissy de passer un coup d’aspirateur dans la lourde. Elle m’obéit. Tirer dans ce paquet d’uniformes est un vrai régal. Je ne peux résister au plaisir de faire un petit carton ! L’odeur de la poudre, c’est un fameux dopping. Sans ma donzelle, parole, je passerais mes vacances à les canarder, ces salauds-là ! Mais elle ne perd pas les pédales, ma môme mitraillette.

— Arrive ! dit-elle.

Elle se met à cavaler à travers l’entrepôt de Little Joly en se repérant comme si elle y avait été élevée. Ce bric-à-brac accumulé paraît ne pas avoir de secrets pour elle.

Au fond du hangar, il y a une petite échelle. Nous l’escaladons à toute pompe. Elle donne sur une plateforme où sont amoncelés des objets fragiles. De l’autre côté de la plateforme se trouve un vantail de bois. Sissy l’ouvre : il donne sur les quais. Un camion de sable est en station exactement sous l’ouverture.

— Sautons ! lance Sissy.

Elle balance sa mitraillette dans le sable et se laisse choir. Ça donne un bath valdingue de quatre mètres. Je l’imite et je ne l’ai pas plus tôt rejointe que le camion s’ébranle.

Tout ce bidule s’est déroulé en moins de temps qu’il n’en faut pour le bonnir. Les matuches doivent en être sur le prose ! Au moment où nous tournons un coin de rue, j’aperçois une tête à visière qui s’insinue par l’ouverture.

— Mes hommages à ta grand-mère ! je crie au bourre.

Il me répond par un coup d’arquebuse qui va se perdre dans le journal d’un passant. Comme le passant est derrière son journal, il chope les toutes dernières nouvelles de l’actualité en plein dans le bureau.

Il s’effondre.

Je gueule « Quinze », parce que c’est un barbu.

Y a de la joie dans l’air, cet après-midi !


* * *

— Va falloir décarrer de là, me dit Sissy. On va arriver à la hauteur de la Soixantième-Est. Faudra sauter, car le camion ne ralentira presque pas. J’ai pas pu trouver un seul mec qui veuille risquer l’aventure pour tirer ton nez de là. C’est tous des foies blancs qui sont heureux de te savoir emballé !

— Mais alors ! je demande, le gars qui pilote ce tank ?

— C’est un vrai ouvrier, parole, qui marne aux Docks ! Je lui ai fait du charme et il a accepté, moyennant cent dollars, de se trouver en stationnement sous l’ouverture au moment où on sautait, puis de démarrer tout de suite après et de passer par la Soixantième Rue. Lui, officiellement, il est au courant de rien. C’est pour cela qu’il ne va pas s’arrêter. Tu y es ?

Elle enjambe le plateau du camion et s’arcboute, puis elle lâche tout et se reçoit assez bien.

Je prends la mitraillette et je saute à mon tour. Le camion, comme délesté d’une surcharge terrible, fait un bond en avant et fonce dans le brouillard. Notre pote le chauffeur a l’air de se prendre pour Nuvolari.

— Vite ! fait Sissy.

On entend en effet, au loin, le mugissement d’une voiture de police.

Probable qu’ils n’étaient pas tous en pâté de foie, les bignolons, et qu’ils ont réagi.

On court à perdre haleine sous les yeux médusés des badauds, jusqu’à une Nash noire, rangée en bordure du trottoir.

— Conduis ! dis-je à Sissy.

En effet, j’ai toujours ma paire de menottes fixée à un poignet.

Ma souris a un bon coup de volant. En un clin d’œil nous avons contourné le bloc, et nous filons à tombeau ouvert en direction du lac.

— Pas si vite, Sissy ! La première voiture de flics venue va nous prendre en chasse. Ça serait vachement tocasson de se faire crever pour excès de vitesse.

Elle lève un peu le pied. Dans le flot de la circulation, je me sens en sécurité. Je respire un bon coup. Il me semble que c’est la première fois que de l’air rend visite à mes poumons.

— Tu as des projets ? je demande…

— On devrait quitter la ville.

— Tu crois ?

— Tu ne penses pas, toi ?

— Pas fameux. Sur une route, il n’y a guère de planques, tu sais…

Elle hausse les épaules.

— Les planques que tu pourras trouver à Chi ne valent pas un pet de lapin. Je te le dis : c’est tous des foireux et des donneurs ! En ce moment la chasse à l’homme s’organise. Après la séance qu’on vient de leur donner, ils passeront la ville au peigne fin, c’est couru.

— Bon, j’admets, fais à ton idée, après tout, ça n’a pas tellement mal déguillé jusque-là.

Un petit sourire heureux passe sur les lèvres de Sissy. Je me penche sur sa nuque et souffle les cheveux follets qui la couvrent, puis j’embrasse le creux délicat ainsi découvert.

Elle secoue la tête.

— Fais pas ça, chou, dit-elle d’un ton rauque, tu sais bien que ça me donne des idées.

Elle a un petit ricanement et ajoute :

— M’est avis que ça n’est pas le moment.

Ça n’est pas le moment, en effet. Voilà que cette saloperie de sirène, qui avait cessé ses hurlements, reprend de plus belle.

— Tourne à droite !

Elle tourne. Nous nous trouvons dans une avenue rupinos plantée de beaux arbres et bordée de somptueuses demeures. La circulation étant très faible, on va pouvoir s’expliquer.

— Mets un peu de sauce, pour voir.

Je me tourne.

La voiture de flics a viré, elle aussi. Donc, c’est bien à nous qu’elle en a.

— Où as-tu eu cette bagnole ? je questionne.

— T’occupes pas, elle est presque neuve.

— Alors y a pas trente-six méthodes ; on va essayer de leur semer du poivre. Direction cambrousse, chérie.

L’aiguille du compteur se déplace aussi vite que celle d’un pèse-bébé sur lequel vient de grimper un éléphant. En moins de temps qu’il n’en faut pour éplucher un œuf dur, nous sommes à cent dix. Pour la ville, c’est une jolie allure. Ces salauds de flicards ne s’en laissent pas conter. Eux aussi savent enfoncer une tige de métal dans le plancher d’une voiture. Ils nous prennent de la distance, et comment !

— Tu ne peux pas faire mieux ?

— Impossible, dit Sissy, ou alors je vais enchrister la première bagnole qui débouchera !

Puisqu’il n’y a pas de recours dans la fuite, mieux vaut employer un autre système : aux grands maux les grands remèdes.

J’enjambe le dossier de la banquette et je m’agenouille sur le siège arrière. D’un coup de crosse, je brise la vitre du fond et je passe le museau de la Thomson par l’ouverture. Mais les bourres ont déjà compris et ils sont les premiers à ouvrir le bal.

Les balles crépitent comme des grêlons sur la carrosserie de la Nash.

Je riposte par une courte rafale qui démolit leur pare-brise.

Je les vois distinctement, maintenant, ces veaux !

Ils sont quatre, plus le chauffeur. Ils ont décidé de m’avoir coûte que coûte, et plutôt mort que vif, car ce qu’ils me balancent comme dragées remplirait un train complet de wagonnets. Je me dis qu’avec une pareille averse de plomb, jamais notre bagnole ne tiendra le coup, et qu’il faut enrayer les dégâts presto.

Je baisse le canon de la mitraillette et j’arrose le devant de leur calèche. Par bonheur je réussis à toucher les pneus. Leur bagnole décrit de dangereux zigzags, puis s’immobilise.

— Hurrah !

J’essuie d’un revers de manche la sueur qui me ruisselle sur le front.

— Tu as vu comment je les ai eus, ces fumiers ? je dis à Sissy.

Non, elle n’a pas vu. Elle ne verra jamais plus rien. Une balle lui est entrée dans le bocal, justement par le petit creux douillet que j’embrassais tout à l’heure, et sa cervelle a déménagé pour s’installer sur ses genoux. Elle est crispée à son volant, et c’est pour cela que nous continuons de foncer droit devant nous à plus de cent à l’heure, pareils à une torpille. J’en ai la gorge sèche et mon cœur s’arrête de battre. Je vais pour me précipiter sur le volant, mais un cahot fait basculer le cadavre de Sissy. La Nash décrit une embardée formidable, ralentit et fonce dans une clôture.

Avant le choc, j’ai le temps de penser : « C’est une barrière de bois ! »

La secousse n’est pas racontable. C’est la fin des fins ! Un Hiroshima en miniature ! J’ai l’impression que je vais cracher mon foie et que mes jambes ont pénétré dans mon corps, comme le pied à coulisse de certains appareils photographiques. Un feu d’artifice se déclenche sous mon couvercle. Puis, j’essaie de remuer, et j’ai la surprise de constater que c’est du domaine des choses possibles. Le heurt terrible a ouvert la portière de droite. Je dégage par cette issue. Je vois des gens qui accourent, flics en tête. Alors je décide que c’est vraiment, une fois de plus, le moment de faire quelque chose. Comme il ne m’est pas possible de filer par l’avenue noire de populo, je me mets à trotter sur la pelouse où notre carriole a atterri.

Je constate que je foule une propriété de grand luxe. C’est le toutime avec piscine illuminée, golf miniature et perspective de feuillage. Il y a des jardins à l’anglaise, à la française, à l’italienne, et peut-être que j’en découvrirais un à l’américaine, si j’avais le temps de faire le tour du propriétaire. Des cris me talonnent ! Une vraie meute me cavale au panier ! Vous parlez d’une corrida !

J’ai deux jambes et je le déplore ; mon rêve, en ce moment, ce serait d’être mille-pattes. En tout cas, j’utilise mon attribution de guiboles comme aucun bipède ne le fera jamais.

Le vent de ma course emplit mon crâne d’une rumeur confuse. Je cours avec toute ma vie, avec tout mon être. Courir paraît être ma raison sociale. Le malheur, lorsqu’on se déplace, c’est qu’on finit toujours par atteindre quelque chose. Et le quelque chose qui se dresse devant moi n’est autre qu’un mur. C’est l’obstacle le plus décourageant pour un fuyard, surtout lorsqu’il mesure quatre mètres de haut !

Je me retourne : les flics sont à moins de trente mètres et, tout en cavalant, sortent leur artillerie des grands jours.

L’endroit où je me trouve forme un cul-de-sac. Si au moins j’avais encore la mitraillette ! Elle ne me permettrait sans doute pas de tenir un siège, mais du moins aurais-je la satisfaction de leur faire payer ma peau le prix qu’elle vaut, d’après une estimation personnelle.

Au lieu de ça, je vais me faire avoir comme un rat, dans ce renfoncement. Je m’insurge. Faut dire que toute ma garce de vie je n’ai fait que ça : m’insurger !

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>Je mets la main à ma poche et je sens quelque chose de dur. C’est le pistolet que j’y ai remisé tout à l’heure, pour grimper à l’échelle dans l’entrepôt de Little Joly. Je le sors et le braque en direction de mes poursuivants. Celui qui est le plus près de moi est large comme l’entrée de Prisunic ; lui coller une fève est un exercice pour débutant. Il la ramasse dans le cou et culbute comme un lapin en vomissant son sang de goret.

— Et d’un ! je fais.

Ce sera le seul, car mon feu est vide. Il n’y a que dans les bouquins à dix cents qu’on peut abattre un régiment de cavalerie sans jamais recharger son arme. Mon ultime mitraillage a stoppé l’ardeur de la meute. Il reste trois flics en course. Ces fumelards s’immobilisent et me couchent en joue.

Je dis un good bye général au monde et je m’apprête à m’envoler chez Saint Pierre lorsque mes yeux tombent sur une espèce de canal minuscule qui passe sous le mur. C’est un conduit large de cinquante centimètres environ, par lequel les jardiniers de la propriété doivent évacuer la flotte de la piscine. Au moment où je me jette dedans, ça crache épais en face. Les balles passent en escadrille au-dessus de ma trombine puis se mettent à faire voler des mottes de terre tout autour de ma petite personne. Il s’en est fallu d’un millionième de seconde que j’intercepte cette gracieuse décharge.

De lièvre que j’étais, me voilà transformé en couleuvre. Je me faufile dans le conduit et m’insère dans l’épaisseur du mur. S’agit sûrement de la muraille de Chine, car ça n’en finit pas. Je comprends alors que le petit canal à partir du mur n’est plus à l’air libre, mais se transforme en canalisation ordinaire. De fait, le conduit s’arrondit. Je rampe aussi vite que je peux, en me disant que si les matuches ont le temps de se rancarder sur l’issue de cette canalisation, je vais être enfumé là-dedans comme un renard dans son trou.

Les minutes s’écoulent et c’est toujours la même reptation déprimante dans l’obscurité. J’ai l’impression de me balader dans l’intestin d’un nègre. Je presse le mouvement. Enfin quoi ! il aboutit certainement quelque part, ce conduit !

Soudain, je sens du mouillé sous mon ventre. Puis l’humidité se précise et devient un ruisselet qui grossit rapidement. Je suis obligé de relever la tête pour ne pas boire la tasse.

— Bande de vaches ! je grogne.

Car j’ai pigé. Les flics ont ouvert les vannes de la piscine, et c’est une véritable trombe d’eau qui s’engouffre dans la canalisation. Je suis submergé, traîné, noyé. Je suffoque. Je vois du rouge. J’ai le crâne illuminé comme Saint-Pierre de Rome un jour de canonisation.

Je cherche à m’agripper à quelque chose afin de lutter contre le flot qui m’entraîne, mais les parois de la canalisation sont visqueuses comme des anguilles. Je passe un moment abominable dans cette flotte.

Pour essayer de lutter, je fortifie ma haine en pensant de toutes mes forces :

« Les vaches ! Les vaches ! Ils ont buté Sissy ! Ils me noient comme on noie un rat dans sa cage ! Les vaches ! les vaches ! »


Et cette saloperie d’eau me rentre dans le corps, par la bouche, par le nez, par les châsses ! Et mes pognes continuent désespérément de racler le limon de la conduite.

Tout à coup, je m’arrête de vadrouiller dans ce trou d’évier. Ma main gauche s’est agrippée à une barre de fer et la tient solidement. La barre de fer bouge lorsque je remue. J’ouvre les yeux, malgré la brûlure que leur cause la flotte et j’aperçois comme une clarté. Je me dis que la barre en question fait partie d’une grille, et que cette grille est celle d’une autre canalisation qui forme un affluent de la première. Je m’arcboute et, dans un effort terrible, je soulève la grille avec ma nuque.

Pendant quelques instants, il se fait dans ma tête un remue-ménage sans nom. Il me semble que j’ai les chutes du Niagara dans le caberlot. Enfin le ronflement se dissipe et je m’ébroue. J’ai le buste dans un grand jardin et c’est bien une rigole de ciment qui aboutit à la grille. Je me hisse hors de mon tuyau et je repousse la grille.

Autour de moi c’est le silence. Un silence épais comme du miel.

Je me traîne sous un arbuste proche et je me donne un moment de répit pour reprendre mon souffle et mes esprits. Je suffoque. Il doit y avoir suffisamment de flotte dans ma carcasse pour mettre à l’eau un paquebot.

Je me sens lourd et spongieux.

M’est avis que les flics ont dû se rancarder sur l’issue de la canalisation et qu’ils y sont cavalés après avoir ordonné au jardinier de l’autre propriété d’ouvrir les vannes.

Le jardinier doit certainement ignorer ce minuscule embranchement. Conclusion, j’ai un petit peu de temps devant moi car ils ne le découvriront que plus tard, lorsqu’ils sonderont le conduit.

Je me lève et arnouche le bled. Je suis toujours dans le bath quartier, à en juger par la carrée qui se dresse au fond du jardin. C’est de la pierre de taille garantie sur facture !

Le jardin est fleuri comme la loge d’une vedette. Un jet d’eau tourne gentiment au-dessus d’une pelouse. Tout ça est calme, rassurant, et vous donne envie de mordre un fameux coup dans une nouvelle portion de liberté.

Je rampe au milieu des fleurs. L’essentiel est de ne pas me faire remarquer par les occupants de la boîte, car ma mise ne leur inspirerait pas confiance. Je me dirige vers la sortie, mais elle n’est pas de ce côté-ci, la sortie. En fait, je ne sais pas du tout où elle peut se trouver !

Sur l’autre façade, probable.

Je longe le mur. Parvenu à l’extrémité du parterre, je m’aperçois que pour m’évacuer du jardin, je dois traverser une terrasse grande comme un vélodrome, sur laquelle des gens boivent des trucs glacés, bien installés sous des parasols tangos.

Je suis blousé. Il va falloir que je stationne encore dans les bégonias… Moi, l’odeur des fleurs me porte au bol. Je suis bucolique au cinéma seulement, et encore, à condition d’avoir à portée de la main une belle mousmée à la jarretelle extensible.

Je décide néanmoins de faire le mort et de voir venir. Ce que je vois venir me fait dresser les cheveux sur le dôme, malgré qu’ils soient mouillés.

Chapitre V

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Arrivant de l’autre extrémité de la terrasse, j’aperçois un larbin en grande tenue qui tient en laisse deux plantureux molosses. Ces clebs donneraient des cauchemars à une nichée de panthères noires ! Ils ont des croquants gros comme des sucettes et des babines noires dégoulinantes de bave. Le valeton va les balader un peu dans le jardin, ces chéris, et il est probable qu’il ne leur faudra pas deux secondes pour me renifler ! Si jamais ils lui échappent, ce qui restera de moi après qu’ils auront fait joujou sera impropre à la consommation des corbeaux.

Je mets le cap sur la gauche, où j’ai cru apercevoir une petite porte, puis, une fois près de la cambuse, je me lève et je cours en rasant la façade.

Par bonheur, la petite lourde en question n’est pas fermée à clé. Elle ne donne pas non plus sur une salle de bal, mais sur un étroit couloir.

Je la referme. Intérieurement elle est munie d’un verrou gros comme ma cuisse. Je le tire. Je voudrais pouvoir mettre l’océan Pacifique entre les deux molosses et moi.

Je prête l’oreille. Le seul bruit qui me parvienne est un zonzonnement d’aspirateur, encore est-il assez éloigné. Je m’engage à pas de loup dans le corridor. Je m’arrête devant la première porte que je rencontre, et l’ouvre lentement. J’aperçois une petite pièce blanchie à la chaux, au milieu de laquelle se trouve la chaudière du chauffage central. Au fond se dresse un himalaya de charbon. L’endroit est tout ce qu’il y a de moche pour servir de refuge à un pauvre mec dans ma position. Essayons plus loin !

Partir à la découverte est amusant, sauf, toutefois, lorsqu’on est mouillé comme un rat, qu’on a une paire de menottes à un poignet et que la police d’un État vous recherche. Je sais qu’il suffit d’une rencontre avec la première bonniche venue pour que soient stoppées mes petites vacances. Or, des bonnes dans une maison comme celle-ci, il doit y en avoir presque autant que des flics à un meeting communiste.

Je continue d’avancer prudemment. Ce qui la fout mal, c’est qu’on peut me suivre à la trace, car je laisse derrière moi un ruisselet de flotte. Je parviens devant une autre porte, ouverte celle-ci. Je découvre la personne qui actionne l’aspirateur. Elle est agenouillée et me tourne le dos. C’est une gerce assez vioque qui a une bath armoire à deux portes en guise de dargeot. Ses jupes sont relevées et ce qu’on ne voit pas de son intimité pourrait être masqué par un point d’exclamation.

Bien que je sois sollicité par la beauté du spectacle, je m’éclipse sur la pointe des pieds.

Soudain, un bruit de voix me parvient. Le corridor fait un coude et quelqu’un radine. Quelle gueule ils vont faire, les mecs, en apercevant ce type ruisselant ?

Mieux vaut ne pas le savoir. Un escalier de service s’amorce, à gauche. Je m’y catapulte et je grimpe un étage. Comme je mets les pieds sur la dernière marche, j’entends une gonzesse au ton autoritaire qui se met à rouscailler à cause de la flotte dont j’ai aspergé le couloir. Elle appelle la mère-montgolfière et lui dit qu’au lieu de montrer son cul sous prétexte de passer l’aspirateur elle ferait mieux de cramponner le balai-brosse, because un des clébards s’est oublié.

Je n’écoute pas la réponse de l’interpellée. Quatre à quatre je m’envoie un nouvel étage et je débouche en plein palais des mille et une nuits. Il y a des tentures françaises plein les murs, des trucs en marbre, des machins en soie, des choses en j’sais-pas-quoi ! Plus des tapis épais comme des tranches de pudding. C’est du billard que de se déplacer là-dessus sans faire de bruit ! Je parcours l’étage. Le mieux que j’aie à faire, c’est d’essayer de me planquer dans une turne quelconque jusqu’à la nuit. Ensuite, j’aviserai.

Je pointe mon museau dans le hall somptueux. Des lourdes s’ouvrent, à droite et à gauche. Je n’ai que l’embarras du choix.

Un nouveau bruit de voix m’évite d’avoir à choisir. Décidément, cette crèche est plus peuplée que le Sénat !

J’empoigne le premier loquet venu et j’entre dans une pièce. Tout en refermant la porte je grommelle mes jurons les plus choisis : il y a quelqu’un dans la chambre où je viens de pénétrer. C’est une môme, et, pour ne rien vous cacher, c’est la plus belle fille qu’une femme ait jamais mis au monde. Elle est blond vénitien, — comme disent les merlans —, elle a des yeux sombres, marron foncé ou noirs, un visage mince et harmonieux, une bouche charnue et, sous tout ça, un châssis absolument sensationnel. Elle est en train d’enfiler ses bas au moment où je fais mon apparition. Malgré la gravité de l’instant, je ne puis résister au plaisir de jeter un coup d’œil du côté de ses jarretelles. Ce que j’aperçois me rend nerveux.


Nos yeux se croisent ; elle paraît plus stupéfaite qu’effrayée.

Il y a un instant de silence inévitable. Je prends enfin l’initiative de la conversation.

— Bonjour, belle princesse.

C’est pas méchant et ça permet de tâter le terrain, non ?

Elle ne me répond pas. Mais son visage s’est un tantinet modifié. Je ne sais pas si je me goure, mais je crois lire, dans ses grands châsses, comme de l’amusement.

— Je m’excuse pour ma tenue, dis-je. Je ne pensais pas débarquer chez vous…

Elle finit d’ajuster son bas et je constate que ses doigts ne tremblent pas.

Puis elle rabat sa jupe et me dit paisiblement :

— Vous ressemblez à Walter Pidgeon, vous êtes un parent ?

— Oui, je lui fais. Je suis sa cousine germaine.

Elle hausse les épaules.

— Ah ! parce que vous êtes spirituel ?

— Avec les jolies poules, ça m’arrive quelques fois.

Comme elle se lève, je tire mon feu. Il est vide, mais elle n’est pas censée le savoir.

— Il vaut mieux que vous restiez peinarde, chérie. Ça me ferait de la peine de vous faire prendre du poids en vous truffant de plomb.

Sa figure mince devient grave. D’un geste harmonieux, elle relève ses beaux cheveux cuivrés.

— Qui êtes-vous ?

— Pas grand-chose de bon, petite !

Ses yeux se posent sur le cabriolet.

— Évadé ?

— Oui. Exactement comme dans les bouquins que vous gobez pour meubler vos nuits blanches.

Je la regarde et j’ajoute :

— C’est vrai que fabriquée comme vous l’êtes, vous devez avoir autre chose qu’un livre dans votre lit.

— Comment êtes-vous entré ?

— Des portes, des couloirs, des escaliers… J’ai des habitudes très routinières, vous savez.

— Et personne ne vous a vu ?

— Si quelqu’un m’avait vu, dans l’état où je suis, on en parlerait déjà jusqu’aux îles Sous-le-Vent, non ?

Elle hoche la tête.

— Que désirez-vous ?

— Je sais réfréner mes ambitions : me sécher et me planquer jusqu’à la nuit, forme un idéal très potable et puis, c’est simple, non ?

— Et si j’appelle ?

— Vous êtes lasse de la vie, bath comme je vous vois ?

— Enfin, murmure-t-elle, il va falloir que j’aille rejoindre les autres, ils vont s’inquiéter.

— Vous gardez la chambre, vous avez la migraine…

— Ils ne le croiront pas : je n’ai jamais la migraine.

— Alors, si vous ne l’avez jamais, ils vous croiront !

Elle a un geste agacé.

— Vous n’avez pas la prétention de condamner ma porte ?

— Pas du tout. Je serai planqué là, simplement (je désigne une lourde tenture) avec mon feu braqué. Si vous l’ouvrez, la première dragée sera pour vous.

Tout en parlant, je donne un tour de clé à la porte, puis je mets en marche le minuscule poste de radio afin de couvrir notre chuchotement.

À ce moment, des voix retentissent sur la terrasse. Elles crient : « Maud ! Maud ! »

— On m’appelle, dit la fille.

— Vous vous appelez Maud ?

— Oui, vous n’avez rien contre ça !

— Au contraire, je suis à fond pour. C’est très joli…

Les cris continuent.

— Bon, allez à la fenêtre, et débitez votre petite salade. Je suis à côté de vous. Je surveille votre visage, inutile, par conséquent, d’essayer de me doubler. Il paraît qu’une balle dans le ventre fait très mal. J’espère que vous avez suffisamment d’imagination pour le comprendre.

Je fais un signe impérieux avec le revolver.

— Répondez-leur !

Elle va s’accouder à la fenêtre. D’en bas, monte une voix masculine :

— Descendez, Maud ! Nous allons dans l’Avenue, il paraît qu’il vient de s’y passer des trucs sensationnels, l’Ange Noir s’est évadé !

— Impossible, dit Maud, je me sens terriblement fatiguée et je désire garder la chambre ; j’ai des vapeurs… Un peu de repos me fera du bien, allez-y sans moi.

Les mecs d’en bas s’exclament. Suit toute une kyrielle de questions que l’on pose en pareil cas ; questions auxquelles Maud fait les réponses nécessaires. Enfin, elle referme la fenêtre et se retourne.

— Dix sur dix, je lui fais. C’était parfait.

Elle me contemple sans essayer de dissimuler son prodigieux intérêt.

— Ainsi, c’est vous l’Ange Noir !

— Oui.

Elle sourit.

— C’est inouï ! Dicky avait parié que vous vous évaderiez.

— Je ne connais pas Dicky, mais ça m’a l’air d’un gars bourré de bon sens.

J’aime le sourire de cette poulette. J’aime pas mal de choses en elle. Et mon petit doigt qui, décidément, est affranchi sur tout, me susurre que je lui fais de l’effet. Un mec de ma trempe fait toujours de l’effet aux gonzesses désœuvrées. Les filles ont une continuelle fringale d’aventure, je ne sais pas si vous avez remarqué ? Le cinéma ne leur suffit pas, ce qu’il leur faut c’est du vécu : une tranche de vie grosse comme ça… Du reste, vous n’avez qu’à les bigler lorsqu’elles voyagent seules ! Elles sont toutes frémissantes, ces biches, les lèvres prêtes à recevoir quelqu’un et, dans le regard, ce petit scintillement qui veut dire : « Et-à-quelle-heure-qu’on-se-retrouve ? »

— Bon, je dis, j’ai le pressentiment que tout se passera bien. Au fond, Maud, nous sommes faits pour nous entendre, du moins un certain temps. Moi, j’ai besoin d’un coup de main, et vous, vous vous faites tellement tartir dans ce palais de la Belle au bois dormant que le premier gugusse de banlieue vous amuserait, non ?

Elle émet un petit ricanement, somme toute assez cordial.

— Mon rêve le plus cher, je lui dis, c’est de prendre un bain très chaud, car je sens que je vais claquer des dents malgré la douceur de ce printemps. Venez avec moi dans la salle de bains.

Elle me suit.

Cette salle de bains me fait pousser un petit coup de sifflet admiratif. J’ai jamais rien reluqué d’aussi soi-soi. Il y a bien plus de marbre qu’au cimetière d’Hollywood, et du nickelage à en avoir mal aux châsses.

Je ferme la porte au verrou et je désigne un tabouret à Maud.

— Asseyez-vous, mon chou. Si ça vous dérange de voir un athlète en costume d’Adam, collez-vous de l’albuplast sur les mirettes ou bien tournez-vous de l’autre côté.

Je dépose le pistolet sur une tablette de marbre blanc, au-dessus de la baignoire, et je fais couler un bain. Pendant que les robinets font leur office, je déniche une lime à ongles de taille impressionnante, et je dis deux mots à la serrure de ma menotte. C’est un boulot que j’ai appris avant de savoir marcher. En deux minutes, je me suis débarrassé de mon bracelet. Je masse mon poignet endolori. Puis, comme le niveau de l’eau est suffisant, j’arrête les robinets et je me dénippe. Maud n’a pas bronché. Elle me dévore des yeux, cette fillette.

Ce bain est le plus beau jour de ma vie.

— Si le cœur vous en dit ? je lui fais.

Je lance ça comme une boutade, mais à ma profonde stupeur, la fille se lève et dégrafe sa robe. J’assiste alors à un numéro de strip-tease comme vous n’en verrez jamais. Elle a un de ces chics pour se dépoiler, Maud, qui fouterait de la virilité à un portrait de famille. Et quel mépris des fringues ! Elle les laisse choir à ses pieds. Elle me regarde intensément. Ses joues sont empourprées et je vois sa glotte qui joue au yo-yo. Lorsqu’il ne lui reste plus sur le corps qu’un slip confidentiel, elle marque un temps d’arrêt.

— Allons ! je lui fais, d’une voix rauque, un bon mouvement.

Elle fait glisser le slip et enjambe le rebord de la baignoire.

— Alors, qu’est-ce que vous voulez ? On joue au triton et à la sirène. C’est un machin amusant pour lequel j’ai des dispositions. Et j’y joue avec d’autant plus d’ardeur que ça fait plusieurs jours que ça ne m’est pas arrivé.


* * *

Un instant plus tard nous sommes dans la chambre, vêtus seulement de peignoirs multicolores. Mes fringues sèchent dans la salle de bains. Je me sens calme comme un bœuf et plus lucide qu’un mathématicien.

Maud est étendue sur le lit, dans une position d’abandon total. Je la renouche en songeant que mon ange gardien a été de première en me poussant à ouvrir la lourde de cette chambre, de préférence à d’autres. J’aurais pu tomber sur la carrée d’un colonel en retraite ou d’une dame patronnesse, et alors je n’ose pas imaginer ce qui se serait passé.

Je m’agenouille aux côtés de ma conquête.

— Tu es un chic petit lot, Maud.

En guise de réponse, elle allonge le bras et me cueille par la nuque. Nous nous embrassons vachement.

— Tu es fort, balbutie-t-elle, après qu’elle a retrouvé son souffle.

Moi, je suis pas contre les roucoulades, mais je professe qu’il y a un temps pour tout. Or, je sais pas si vous vous en rappelez encore, mais je suis l’homme traqué, l’ennemi public numéro 1, et autour de cette maison doit s’affairer tout ce que Chicago et ses environs ont produit de flics depuis vingt ans. Il n’y a plus pour moi la moindre possibilité de mettre le pif dehors sans risquer de provoquer un attroupement.

— À quoi penses-tu ? me demande Maud.

Les souris sont d’une inconscience !

— Je combine pour essayer de savoir comment je vais me sortir du pétrin.

Je la regarde.

— Tu me donnerais pas un coup de main, des fois ?

— Oh si ! s’exclame-t-elle avec ferveur.

Ses yeux brillent. Elle se dit qu’elle va enfin pouvoir se manifester dans le merveilleux. Je vous le répète : elles sont toutes comme ça. Seulement, au premier coup d’arquebuse elles changent d’avis, et se mettent à chialer en appelant papa-maman.

— Qui tu es, dans cette maison ?

— Mais, Maud Kerrer ! fait-elle, surprise.

Je réprime un bond de vingt mètres.

— Kerrer ! le financier ?

— Oui.

Elle est bath, celle-là ! Je me marre comme un bossu. Kerrer, c’est la plus grosse galette de Chi. Ce tordu-là vaut dans les cent millions de dollars ! Et c’est avec sa propre fille que je fais joujou. Y a vraiment de quoi manger du savon à barbe !

— Dis donc, fais-je brusquement, on pourrait pas avoir une paire d’œufs frits sur une tranche de bacon ? Je commence à la piler. Et si, par-dessus le tout, on m’amenait un flacon de rye, je serais le plus heureux des hommes.

Je n’ai pas fini de manifester ce désir que quelqu’un frappe à la porte.

— Qui est-ce ? demande Maud.

— July !

— C’est la femme de chambre, souffle-t-elle.

— Va lui ouvrir ! Continue à dire que tu es fatiguée et que tu veux rester peinarde.

Je me dirige vers la tenture.

— Pas de blagues, hé ? ajouté-je en montrant le pistolet.

— Oh ! darling ! voyons…

Elle ouvre la porte. July entre. C’est la souris à la voix acide qui engueulait la mère-mongolfière.

— Vous n’allez pas bien, miss ? demande-t-elle.

— Non, murmure Maud. J’ai dû prendre froid dans mon bain. Je préfère garder la chambre.

— Dois-je prévenir le docteur ?

Maud se fout en rogne ! Elle dit qu’elle veut la paix, le calme et à bouffer… Elle assure que le meilleur remède contre la grippe c’est la bectance, et elle passe commande d’un menu qui ferait pleurer d’attendrissement un moine bénédictin.

Un quart d’heure plus tard, la même peau de vache de July apporte un plateau supportant un poulet laqué avec de la sauce anglaise, du café, des toasts beurrés, des fruits et un gâteau de riz un peu moins gros que la statue de la Liberté. Sans oublier, bien entendu, le whisky.

— Il s’en passe, des choses ! s’écrie July. Figurez-vous que cet homme, ce gangster qu’on appelle l’Ange Noir, s’est évadé à deux pas d’ici. C’est une femme qui l’a aidé pendant la reconstitution du crime. Ils ont tué je ne sais combien de personnes et se sont sauvés en voiture. La police qui les poursuivait a abattu la femme. Mais lui s’est enfui par une canalisation ; les policiers sont en train de sonder la conduite. Et tout ça a eu lieu à côté de nous, miss ! Ce monstre est peut-être encore dans les parages à l’heure qu’il est !

De derrière ma tenture, je frémis à l’idée que la description de mes méfaits peut affoler la môme Kerrer, mais au son de sa voix, je constate qu’elle conserve tout son calme.

— July, fait-elle, vous m’agacez avec vos histoires de gangster.

July se retire, très pincée. Maud va donner un tour de clé.

— Vous avez entendu ce qu’a dit cette femme ? je lui demande. Eh bien, elle est au-dessous de la vérité. Ça ne vous donne pas à réfléchir ?

En guise de réponse, elle me demande :

— Pourquoi ne me tutoyez-vous plus ?


Nous faisons une dînette épatante.

Soudain, elle me pose la question qui depuis un instant lui fait tortiller du prose :

— Dear, qui était cette fille que les policiers ont abattue ?

— Déjà jalouse ! C’était une brave môme qui savait prendre des risques pour son homme, je lui déclare, rageur.

Elle me regarde.

— Vous êtes très séduisant, l’Ange.

— Assez, merci.

— Les femmes font n’importe quoi pour vous, n’est-ce pas ?

— Peut-être parce que je ne leur demande rien ?

— Vous avez confiance en moi ?

— Je n’ai confiance en personne.

— Malgré…

— Malgré quoi ?

— Ce qui s’est passé tout à l’heure, dans la salle de bains ?

— Vous avez agi pour vous, et non pour moi ! Ne mêlez pas les brèmes, chérie. Tant que vous pourrez y trouver votre compte, vous m’aiderez. Je représente un caprice pour vous. Si je cesse de vous intéresser ou si le jeu devient trop dangereux, vous remuerez toute la ville pour me faire emballer.

— Ne dites pas ça !

Elle a presque crié. Quelqu’un frappe à sa porte. La voix d’homme qui appelait d’en bas tout à l’heure dit :

— C’est moi, Maud !

J’interroge la fille du regard.

— C’est Dicky, chuchote-t-elle, mon fiancé.

Elle hésite une seconde, puis dit à cet endoffé qu’elle se sent patraque et qu’elle désire qu’on la laisse se reposer.

— Avec qui êtes-vous ? demande Dicky.

— Mais je suis seule ! s’exclame Maud.

Il y a à peu près autant de sincérité dans sa voix que dans celle d’un marchand de voitures d’occasion.

— Ouvrez-moi ! dit sèchement le type.

Maud me semble paralysée par l’effroi.

Alors j’ajuste le rigolo dans ma pogne et je vais ouvrir la porte.

Chapitre VI

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Le Dicky est un zigoto qui ressemble à une gravure de mode. Il est plutôt grand, avec un visage hâlé, des cheveux blonds, des yeux veloutés et des dents que je crois avoir aperçues sur la réclame d’une pâte dentifrice.

Son tailleur lui a mis ce qu’il fallait comme rembourrage pour lui donner l’allure d’un athlète de foire, mais je suis persuadé qu’une fois à poil il ne doit pas être plus musclé qu’un pain au lait.

En m’apercevant, il ouvre des falots grands comme les trous d’un billard russe et une bouche qui découvre son intérieur jusqu’au slip y compris.

— Qui… qui… Qui êtes-vous ?

Je regarde par-dessus son épaule, le couloir est vide.

— Entrez, vieux, je lui fais, je vais vous donner l’adresse d’une école de rééducation du langage, pour votre bégaiement.

Je lui montre le revolver et, d’un signe de tête, lui ordonne d’entrer. Il obéit. C’est inimaginable, le nombre d’actes qu’on peut obtenir de ses semblables avec un feu non chargé. Au fond, ce qui compte, c’est la gueule du mec qui l’a dans les pattes. La mienne doit être expressive, probable car je leur ferais décrocher l’étoile polaire avec ce morceau de ferraille.

Il met un moment à retrouver ses esprits. Il regarde Maud à poil sous le peignoir, puis moi, à poil sous le mien.

— Ça vous la coupe, hein ? je lui demande. Nous nous sommes un peu mis à notre aise, ta future et moi, à cause de la chaleur.

Il fronce le sourcil.

— Pour l’amour, elle est comme ça, cette gamine ! Tu ne vas pas t’embêter, je te jure !

La dose est trop forte. Il serre les poings et s’avance sur moi. Je le calme d’un swing à la mâchoire qui le renvoie à l’autre bout de la pièce. Quand il se relève, il est gris comme la page d’annonces du Star-Express.

Il crache nostalgiquement un morceau de dent et glaviote dans son mouchoir, pour vérifier si ça saigne. Effectivement, ça saigne ! Alors il pousse une plainte lamentable.

— Sans blague ! je fais à Maud, c’est ce pauvre minable que tu vas épouser ! Il est tout juste bon à passer les fringues d’hiver à l’antimite !

Je gouaille, pour gagner du temps.

Vous conviendrez que le baromètre a tendance à se remettre à l’orage depuis un instant. Qu’est-ce que ce pauvre tocasson de Dicky avait besoin de ramener sa physionomie ! Il ferait de l’effet comme cloche chez un pâtissier, pendant les fêtes de Pâques. Maintenant, fini le bon temps, les gueuletons et les bains spéciaux, va falloir agir. Et agir vite ! Et agir prudemment !

Maud n’est pas encore sortie de son désarroi. Elle a juste la bouille de la petite fille qui trouverait un ménage de crocodiles dans son dodo en se réveillant.

— Habille-toi ! lui dis-je…

Je saisis le fiancé par le revers de son veston.

— Quitte tes fringues, Toto.

— Quoi ! s’exclame-t-il, malgré la frayeur que je lui cause manifestement.

Je lui cloque un paquet d’os sur la pommette gauche, pour lui faire comprendre que le silence est de rigueur. Alors, sans plus hésiter, il ôte son costard. Et son costard est une petite merveille du genre, croyez-moi. Il est aubergine avec un filet bleu. La chemise est mauve et la cravate, noire, avec un petit paysage en médaillon — comme le veut la mode —, qui doit représenter un concours de pêche aux îles Hawaï. La chemise me gêne un peu aux entournures, mais le complet me va pas mal, car il était à l’avantage pour Dicky.

Dès que je l’ai revêtu, je me tourne vers Maud.

— Tu te manies, oui ?

— Où… où allons-nous ?

— En voyage.

— Et Dicky ?

Je me frotte le nez, ce qui dénote toujours chez moi la plus grande perplexité.

— Dicky, je fais, il va venir avec moi dans la salle de bains. Nous avons à discuter tous les deux.

Maud s’interpose.

— Ne lui faites pas de mal, ou bien j’appelle !

— Suffit ! Je suis assez grand pour sortir sans ma bonne, non ?

Je jette un regard au mec, effondré, à demi-nu, sur le tapis, et il me vient une idée.

— Écoute, Toto, tu as tout du boxeur, dans cette tenue. Alors je vais te laisser ta chance. On va se battre à la loyale pour les beaux yeux de mademoiselle, vu ?


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Celui qui dérouillera l’autre la gardera pour lui.

Mon discours est destiné à Maud. Dans l’état de débilité mentale où est Dicky, il me la cloquerait de grand cœur, sa douce fiancée, simplement contre la permission de filer. Mais les gerces, vous les connaissez, je pense ? Dès qu’il est question de se châtaigner pour elles, elles ont le palpitant en cale sèche.

C’est avec des yeux brillants d’excitation qu’elle nous contemple maintenant.

— Allez, Dicky, debout !

Il se lève sans enthousiasme.

— Qui êtes-vous ? demande-t-il.

Je ricane :

— Monsieur ne se dérouille qu’avec les gens de son monde ?

— C’est l’Ange Noir ! dit calmement Maud. Il a abusé de moi, Dicky, cogne-lui dessus !

Cette exhortation, je m’en doute, a pour but de stimuler l’adversaire. Elle veut un vrai combat, la donzelle.

Dicky se met en garde, vert de frousse, il se protège le visage d’une façon si serrée qu’un moustique n’arriverait pas à le piquer.

Sans poser sa veste je m’avance sur lui, la garde très basse. Il se laisse prendre à ma première feinte. Je le sonne d’un crochet du gauche assez sec. Puis je lui mets un solide paxon au foie. Si le mur n’était pas derrière lui, il s’écroulerait. Le pauvre locdu ne songe plus à se couvrir, il a les bras pendants et il bave comme un escargot en train de visiter une mine de sel. Comme je n’ai pas de temps à perdre, je lui mets toute la sauce dans un direct qui foudroierait un rhinocéros. Il émet un petit bruit rigolo, genre soupape de sûreté en fonction, et tombe évanoui.

Je le charge sur mon dos et l’emporte à la salle de bains.

— Un peu de flotte ne lui fera pas de mal, dis-je à Maud.

Elle me fait oui de la tête. Cette exhibition a achevé de lui ravager le palpitant. Le Dicky pourrait vaincre Joe Louis, maintenant, qu’elle ne lui accorderait pas plus d’attention qu’à un peigne hors d’usage.

Je dépose Dicky dans la baignoire, la nuque portant sur le rebord de marbre, puis je pèse de tout mon poids sur la bouille du dandy. Les vertèbres craquent comme des coquilles de noix.

Cette précaution est peut-être superflue. En tout cas, je pars du principe que les morts ne l’ouvrent plus. Si ma petite combine réussit, il est préférable que le gars ne puisse plus parler pendant un bout de temps.

Je reviens à la fillette.

— Voilà, dis-je, il reprendra bientôt ses esprits, en attendant ne moisissons pas ici.

Je m’arrête, la main sur la poignée de porte.

— Je suppose que tu as une voiture personnelle ?

— Oui.

— Gi ! on va aller au garage. Tu prendras le volant. On peut rejoindre le garage sans passer tous les larbins en revue ?

— Viens, fait-elle, pleine de décision.

Elle sort la première. Il n’y a personne dans le couloir. Je prends la clé, donne un tour et la mets dans ma poche.

Si la July se pointait, elle penserait que Maud en écrase. Ce dont j’ai le plus besoin, c’est de gagner du temps. M’est avis que ça va faire un drôle de bouzin lorsqu’on découvrira le cadavre de Dicky et qu’on s’apercevra que la riche héritière s’est fait la paire avec le roi des gangsters…

Tout de suite à droite, il y a une petite porte. Maud s’engage par là. On trouve un escalier de fer qui descend directo dans le garage. Ma compagne ouvre la portière d’une bagnole italienne, au capot long comme un tremplin de plongeoir.

— Monte.

Je grimpe dans le bolide et m’assied à même le plancher. Elle se glisse derrière le volant.

— Où allons-nous ?

— N’importe où, je lui dis.

Elle n’insiste pas et met le moulin en marche. J’entends crisser les graviers de la terrasse sous les roues.

— La police ! s’exclame brusquement Maud.

— Ne t’en occupe pas. Si on t’arrête, dis qui tu es et barre !

Mais personne ne l’arrête. Le moteur tourne rond. Au bout d’un moment, elle me dit que la voie est libre.

Je me relève et m’assieds à ses côtés.

— Tu as du fric ? je questionne.

— Non…

— Et un revolver ?

— Non plus.

Je fais la grimace. J’ai oublié mon feu dans la chambre. Ça la fout mal ! Dans la vie, on ne peut espérer se faire une situation stable si, au départ, on n’a ni pèze ni artillerie.

Elle me regarde avec ses grands yeux éplorés. Alors moi, après lui avoir collé une petite claque sur les cuisses :

— T’inquiète pas, Cocotte, on se débrouillera tout de même…


* * *

Il fait complètement nuit. Je me sens revivre. La nuit, c’est mon élément ; je m’épanouis dans le noir comme une plante tropicale au soleil.

Cela fait près d’une heure qu’on se vadrouille dans Chicago. Cette heure-là, bien que nous n’ayons rien fait d’autre que de suivre des rues et des rues, n’a pas été du temps perdu. J’ai mis au point un sérieux plan d’action. Car dans cette bon Dieu de vie, voyez-vous, la réussite ne sourit qu’aux bonshommes organisés.

Le premier point de ce programme consistait à attendre la nuit. Maintenant je l’ai, alors plus une minute à perdre.

J’ai fait une rapide allusion, plus haut, à un vieux casseur plein de jugeote qui m’avait donné la bectance à une période où je ne me défendais pas encore bien. Ce mec-là s’appelait Sam Patelli, et on l’avait surnommé le Crabe, parce qu’il était courtaud et poilu comme un crabe. Il s’est fait descendre tout culment une nuit qu’il disait deux mots à la serrure d’un coffre ; mais il a un rejeton. Bob. Cet héritier, c’est un pauvre gars qui s’est cassé les deux flûtes en étant pilon et qui, depuis, balance sa conne de vie entre deux béquilles. Il a autant d’énergie qu’une cuillerée de sirop, et il vend des journaux pour pouvoir croûter. De temps en temps, il vient me dire un petit bonjour, car j’ai pris l’habitude de lui refiler cent dollars en lui serrant la pogne. C’est le seul gnace, dans ce con de bled, sur qui je peux moralement compter. Il sait combien j’étais pote avec son dab et il me témoigne, à cause de ça, une espèce de respectueuse amitié.

Bob Patelli pioge un peu en dehors de la ville, dans une petite bicoque grande comme une cabine téléphonique. Y a un bout de jardin devant et derrière, avec des arbres gros comme des rayons de vélo, mais dont il est plus fier que s’il s’agissait de baobabs. Tout à l’heure, après mon évasion, je n’ai pas pensé à lui, mais à la réflexion je crois qu’il peut me donner un sérieux coup de main.

Justement y a de la lumière chez lui, lorsque nous stoppons.

— Attends-moi une seconde, je dis à Maud, je vais en éclaireur.

Par mesure de sécurité, je prends la clé de contact.

En m’apercevant, Bob manque de tomber à la renverse, ce qui, dans son état, lui serait probablement fatal.

— Vous ! Vous ! s’exclame-t-il.

J’entre dans la cuisine-salle à manger. C’est pas rupin, mais c’est douillet comme un édredon, là-dedans.

— Allons, remets-toi, Bob, je ne suis pas le père Noël !

Je l’observe : il paraît sincèrement heureux de me voir. Heureux et fier. Il est content que j’aie pensé à lui, étant dans la pommade.

— Voilà, Bob, j’attaque, inutile d’y aller par quatre chemins, je te résume la situation : comme tu l’as appris, je me suis fait la paire. Je suis sans un, je ne sais pas où aller et j’ai tous les flics de la ville après moi. Est-ce que, malgré tout, tu prendrais le risque de m’héberger et de jouer une chouette partie avec moi ? Réponds franchement. Tu sais bien qu’à cause du vieux Crabe c’est à part, nous deux, hein ?

— L’Ange, balbutie-t-il, cette baraque est à vous, quoi, merde ! Faut-il vous l’écrire sur papier timbré ? Vous êtes le seul type qui ait jamais eu un peu de sympathie pour moi et qui m’ait considéré autrement que comme un chien galeux.

Je lui donne une tape sur le front.

— Tu le regretteras pas, Bob. J’ai avec moi une souris, et sais-tu qui c’est ?

— Non.

— La fille de Kerrer !

— Le financier ?

— Ouais. Elle est un peu singée, mais elle vaut cinq cents papiers comme un rond.

Patelli paraît sur le point de défaillir.

— Cinq cents mille dollars ?

— C’est le prix que j’en demanderai. Ton blot, à toi, consiste simplement à l’avoir à l’œil pendant que je négocierai la rançon. Si tout marche bien, y aura cent sacs pour toi.

— Cent mille !

— Tout rond. Avec ça tu pourras t’acheter un bar, et voir venir de derrière ton zinc, non ?

Je vais chercher la môme. Elle paraît intimidée, Maud. Elle doit commencer à réfléchir sérieusement.

Je fais les présentations.

— Tu as une piaule pour cette jeune personne, Bob ?

— Mais oui…

La piaule mesure un mètre cinquante sur deux. Il y a un lit pliant et une réclame de Coca-Cola au mur, c’est tout.

— Mais, l’Ange !… balbutie-t-elle en reculant.

Je lui mets une paire de tartes sur le museau.

— Le coin te déplaît ?

D’une bourrade, je la couche sur le lit, puis je referme la porte.

— Elle est O.K. cette turne sans fenêtre, Bob. Garde la clé sur toi et fais le guet. Dis-toi bien que si elle parvenait à s’échapper, non seulement la combine serait sciée, mais qu’on te collerait au trou pour plusieurs générations.

— Ne vous tourmentez pas, affirme Patelli, il faudrait un tank pour la sortir de là.

— Bien.

— Vous voulez dormir ?

— Non, j’ai du boulot.

Il est de plus en plus médusé.

— Au moins, vous, finit-il par dire, vous ne perdez pas de temps !

— Tu n’aurais pas un revolver d’occasion ?

Il sourit.

— La collection de papa est intacte, l’Ange ! Vous pouvez puiser dedans.

Dans le tiroir d’une commode se trouve un petit arsenal miniature. Bob entretient ces souvenirs de famille amoureusement. C’est graissé comme de l’outillage de précision. Le brave boiteux ne peut jouer au caïd, alors il se console en soignant le matériel de son papa.

Je glisse dans ma fouille un gentil 22 avec un paquet de chargeurs.

— Et maintenant, vieux, je vais te demander un peu de monnaie. Je suis fleur et je peux avoir besoin de fric d’ici que la rançon nous soit payée.

Il soulève le couvercle d’une soupière de porcelaine.

— Allez-y, patron !

S’il y a deux cents dollars, dans la soupière, c’est le bout du monde.

Je chope un biffeton de cinquante.

— Sucrez-vous davantage ! conseille-t-il.

— Laisse. Ça suffit pour mon argent de poche.

— En tout cas, le reste est à votre disposition.

— Merci. Sur ce je me trisse. Fais gaffe à la souris. Je reviendrai dans la nuit… si je reviens !

Une petite pluie fine et serrée tombe, oblique.

Je mets la Ferrari en marche et je fonce sur Chi. Les routes sont truffées de flics. Heureusement ceux-ci ne s’intéressent pas aux bagnoles allant sur la ville, mais seulement à celles qui en sortent.

Je tourne le bouton de la radio. Une gonzesse de Cuba susurre un truc gland, accompagnée par des instruments à cordes. Je cherche les informations.

Le speaker est en train de parler d’une tempête de grêle qui s’est abattue sur la Floride. Ensuite il prend une voix essoufflée pour dire que j’ai allongé la liste de mes méfaits. C’est le jargon dans lequel s’expriment ces bavocheurs de la presse. Ils ont une petite provision d’expressions toutes faites et ils puisent dedans sans se cailler le sang.

En tout cas son laïus m’indique que les condés ont pu reconstituer mes faits et gestes depuis que je leur ai faussé compagnie jusqu’au moment où je suis parti avec Maud. On vient de dénicher le corps du pauvre Dicky et ils en ont conclu hâtivement que, m’ayant découvert dans la maison, il s’est courageusement jeté sur moi et que j’ai eu le dessus. Ils pensent aussi que j’ai kidnappé la poulette, ce qui ne me déplaît pas outre mesure, car cela met les Kerrer dans l’état d’esprit de gens à qui on va demander une rançon.

Je stoppe dans une rue peu passante. La Ferrari se remarque comme une clé à molette dans un gâteau de semoule et si je continue à faire mon crack au volant de cet engin je n’irai pas loin.

J’allume ses feux de position, afin qu’elle n’attire pas trop vite l’attention d’un poulet, puis je me dirige vers le centre. À l’angle de Michigan Boulevard, je prends un taxi et me fais conduire au Relais de Frisco.


* * *

Si vous êtes né à Chi ou bien même si vous y êtes seulement demeuré quelques mois, vous devez connaître Le Relais de Frisco.

C’est cette grande maison qui s’élève au bord du lac, à gauche des docks. Le rez-de-chaussée se compose d’une boîte de nuit qui passe pour l’une des plus belles de la ville, le premier abrite des salles de jeu et le second forme le quartier général de Bessman.

C’est la boîte de l’Autrichien. Bessman tient la moitié de Chi sous sa coupe. C’est un sacré mec qui a plus d’envergure qu’un albatros. Il s’occupe de tout, on le rencontre partout où il y a du pognon à engranger et il s’entend avec les flics comme un saoulot s’entend avec un flacon de rye. Centanaro a eu la preuve qu’il avait organisé tout le cirque de chez Little Joly uniquement pour me faire arquincher ; c’est un genre de chose que je ne pardonne pas facilement. C’est pourquoi j’ai décidé, toute affaire cessante, d’avoir une petite explication avec lui.

Je règle le taxi en prenant soin de tenir ma physionomie dans l’ombre. Puis je m’engage dans la ruelle voisine de la boîte où je sais qu’aboutit l’échelle d’incendie.

Escalader les deux étages est un amusement.

Au lieu d’emprunter la petite porte d’accès de la plate-forme, je préfère suivre la corniche car je connais trop mon Bessman pour ne pas savoir que, chez lui, toutes les issues sont surveillées comme le lait sur le feu.

Tout en me plaquant de mon mieux contre le mur, je contourne la façade. À quelques mètres de l’angle, se trouve un balcon. J’enjambe la balustrade et je m’accroupis pour prendre un peu le vent. La pièce sur laquelle donne le balcon est plongée dans l’obscurité.

J’essaie d’ouvrir la porte-fenêtre à la française mais elle est fermée. Je regrette de n’avoir pas sur moi un diamant de vitrier. Mais je m’aperçois, après avoir examiné de près cette porte-fenêtre, que le mastic cernant les carreaux est vieux comme ma grand-mère et qu’il s’effrite lorsqu’on le gratte.

Je me mets donc au boulot.

Chapitre VII

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La pièce où je viens de pénétrer sent le moisi et la poussière chaude. À la faible clarté de la lune je repère des rayons chargés de paperasse. On se croirait chez un notaire. Ce doit être le coin où ce fumier de Bessman entrepose ses archives. Ce serait un peu balaise de lâcher une allumette enflammée là-dedans ! Vous parlez d’un chouette brasero, Madame !

Je prête l’oreille : une sourde rumeur monte des étages inférieurs. Les tables de jeu du premier ne doivent pas chômer et il doit y avoir assez de belles poupées pas trop habillées dans la salle du bas pour amuser une compagnie de fusiliers marins.

La porte de la pièce est, bien entendu, fermée à clé, mais je crois vous avoir déjà dit qu’une serrure n’a jamais contrarié outre mesure un type comme moi. Les serrures sont comme les gonzesses ; faut savoir leur parler. Y a la manière de se faire écouter d’elles, et moi je la connais.

J’ouvre la lourde sans bruit, et je débouche sur un étroit couloir couvert d’une moquette si épaisse qu’on a envie d’y passer la tondeuse à gazon. Ce couloir s’embranche dans un autre plus grand, et, juste à l’intersection des deux se trouve un fauteuil de bureau. Le fauteuil donne asile à la plus belle paire de fesses qui se soit jamais posée sur un siège. Cette portion d’humanité appartient à un type dont la maman a certainement fauté avec un hippopotame, un dimanche qu’elle allait donner des gâteaux secs aux animaux du zoo.

Il est un tout petit peu plus petit que la locomotive nouvelle mise en service sur la ligne de Los Angeles, et rien que sa tête ne tiendrait pas dans une lessiveuse. Cette tonne de viande me tourne le dos. C’est un des chourineurs dont aime à s’entourer Bessman. Il surveille les lieux, ce mammouth ! M’est avis qu’il faut montrer patte blanche pour pouvoir déambuler dans la crèche de l’Autrichien.

La montagne de viande émet un bruit qui veut être mélodieux et je me rends compte qu’il siffle. À pas de loup, je m’avance sur lui. Lorsqu’il est à portée de la main, je lui touche le lobe de l’oreille, très doucement, avec le canon de mon feu. Il doit s’imaginer qu’il s’agit d’une bestiole, car il se donne une tape sur la joue. Les cinq saucisses qui lui servent de doigts entrent en contact avec l’acier du revolver. Dans son crâne, les idées n’avancent pas plus vite qu’un enterrement en musique. Avant qu’il ait eu le temps de réaliser ce qui se passe, je lui ai balancé un coup de crosse que tous les sismographes des U.S.A. ont dû enregistrer. Le coup démolirait un troupeau de buffles ; j’ai la stupeur de constater qu’à lui, ça ne lui fait pas plus d’effet que s’il avait reçu sur la tête une fleur en papier. Il se redresse et fait une brusque volte-face. S’il avait eu cette gueule-là en naissant, la sage-femme serait morte de saisissement. Je n’ai jamais rien vu de plus affreux sous un chapeau mou que cette face tuméfiée, au nez écrasé, aux lèvres lippues, aux énormes yeux globuleux, tout injectés de sang.

Il avance ses deux pattes et m’attrape par le colback. Pas besoin de sortir de West Point pour comprendre que lorsqu’on a un tel collier de bidoche au-dessus de la cravate, on est bon pour un aller simple.

J’appuie mon revolver contre sa bedaine et je lui lâche une dragée. Son étreinte se desserre. Il se met à danser lourdement d’un pied sur l’autre, avec des grâces de plantigrade ; sa physionomie n’exprime rien, sinon une indéfinissable surprise. Un peu de sueur apparaît au-dessus de sa bouche. Puis, comme n’en pouvant plus, il lâche tout et s’écroule.

Le bruit de sa chute fait plus de raffut que mon coup de feu, lequel a été étouffé, car je l’ai tué à bout portant.

J’entends une porte qui s’ouvre.

— Qu’est-ce qui se passe, Heinrich ? demande quelqu’un.

Comme vous vous en doutez, Heinrich ne répond pas. Désormais, on ne peut plus converser avec lui que par l’intermédiaire d’un guéridon tournant.

Un bruit de pas dans le couloir principal. Heureusement, le gros lard est tombé dans le vestibule où je me trouve et il faut venir jusqu’à celui-ci pour s’apercevoir de ce qui se passe.

Je m’adosse au mur de gauche et tiens mon revolver braqué, le doigt sur la gâchette. Je suis tranquille. Même si l’effet de surprise ne jouait pas en ma faveur, l’arrivant ne pourrait tirer avant moi. J’ai du réflexe, et le réflexe, je vous le dis, c’est beaucoup plus utile que l’appareil à débiter les tomates en tranches.

Quand le mec apparaît, il est atterré. Ses yeux se portent tout d’abord sur mon arme. C’est fou ce qu’un revolver attire les regards, presque davantage qu’une jolie femme. Puis son regard descend au cadavre du mammouth et il fait aussitôt une relation de cause à effet.


Je lui fais signe de lever les pattes. Il ne demande pas mieux que de me faire plaisir. C’est un type maigre et menu, genre jockey raté, avec une petite gueule désenchantée.

Je vais me placer derrière son dos. Je lui enfonce mon artillerie dans les côtelettes, et lui fais rebrousser chemin.

La porte de la pièce qu’il vient de quitter est encore ouverte. Il était seul dans la piaule.

Cette dernière est une sorte de poste de garde. Il y a un panneau vitré dans le mur, pour permettre de bigler les gens qui entrent.

— T’es tout seulard ? je lui demande.

Il secoue la tête affirmativement.

— Bessmann ?

— Dans son bureau.

— Seul ?

— Oui.

Je ricane :

— Ça tombe aux pommes, j’ai justement deux mots à lui dire. Où il est, son burlingue, hé, tordu ?

Il me désigne une porte à double battant, qui forme le fond du couloir. Le Bessman doit se prendre pour le roi du pétrole. Sur sa lourde est vissée une plaque de cuivre large comme une affiche de mobilisation, où est écrit le mot « Private ».

Je m’apprête à me diriger vers le bureau de l’Autrichien mais je me ravise. Si l’homme s’entoure de gardiens, c’est qu’il est méfiant comme un renard ; il est donc probable qu’on ne peut pas pénétrer dans son antre aussi aisément que dans un drugstore.

— Comment on entre chez lui ? je demande à Fesse-de-rat.

— Faut s’annoncer.

— Et c’est toi qui annonces ?

— Y a un téléviseur. Il regarde à quoi ressemblent les visiteurs qu’il ne connaît pas.

Je fais la grimace. Décidément, Bessman est un coriace.

— C’est bon, on va tâcher de le doubler ! Dis à ton boss que quelqu’un vient d’apporter une enveloppe cachetée pour lui.

— Il me demandera de l’ouvrir, fait le jockey triste.

— Tu feras semblant d’ouvrir quelque chose et tu lui diras que ce sont des billets de cent : une grosse liasse. Bon Dieu, merde ! ça le fera peut-être remuer. Et vaut mieux pour ta santé qu’il morde dans l’astuce, sinon je vais te cloquer un tel paquet de ferraille dans le buffet que tu deviendras aussi lourd qu’un scaphandrier.

Je repère le cadre du téléviseur et je m’en écarte comme d’un lépreux pour ne pas être dans le champ.

Fesse-de-rat décroche un téléphone intérieur.

— Allô, Monsieur Bessman ?

Y a comme un aboiement à l’autre bout ; j’ai l’impression qu’il discute le bout de gras avec un setter irlandais.

— Un type vient d’apporter une enveloppe cachetée.

Un autre aboiement. Je déchire une demi-feuille du journal que lisait le jockey navré.

— Ce sont des dollars, balbutie-t-il.

Sa trouille peut fort bien passer pour de la fébrilité.

Un troisième aboiement. Fesse-de-rat raccroche.

— Alors ?

Il m’a dit de les lui apporter.

— Eh bien, allons-y !

Comme il ne paraît pas très chaud, je le stimule avec un coup de genou dans le bas-ventre. Pendant qu’il se palpe la brioche, je plonge la main dans sa poche et m’empare de son feu.

— Manie-toi, petit gars, ou sinon, je vais me fâcher. Et quand je me fâche, ça donne presque toujours un tas de viande froide. T’as vu ton copain sac-à-graisse ?

Nous arpentons le couloir. Une fois devant la porte il presse à quatre reprises, sur un rythme convenu, une petite sonnette qui n’est autre que l’un des quatre cache-vis de la plaque de cuivre.

Le zonzonnement bref d’un contact électrique retentit et nous pouvons pénétrer dans le bureau de Bessman.

J’ai déjà vu l’Autrichien à plusieurs reprises. Il nous est même arrivé de bosser ensemble pour une affaire de faux dollars, il y a deux ans ; je sais à quel point il est maître de lui. Mais là, il dépasse mes prévisions.

L’Autrichien est un homme de taille moyenne, un peu grassouillet. Il a une quarantaine d’années, et il est toujours fringué d’une façon stricte et surannée, comme certains vieux professeurs de facultés.

Son teint est jaunâtre. Il a les cheveux rares, très bruns, huileux, collés sur un crâne drôlement accidenté. Ses yeux bleus, trop clairs, sont aussi expressifs qu’un crochet à bottines.

En m’apercevant, il ne bronche pas. Son visage sévère se fend d’un sourire.

— Hello, l’Ange ! J’ai appris votre évasion, boy. Magnifique…

Il regarde Fesse-de-rat d’un air qui flanquerait la chair de poule à un crocodile affamé.

— Pourquoi cette sotte histoire de dollars ? demande-t-il.

Sa voix est nette, tranchante, froide comme une banquise. Fesse-de-rat a les jetons, et comment ! Ses mandibules produisent un bruit de castagnettes.

— C’est… C’est lui, bégaie-t-il enfin.

C’est tout ce qu’il est capable de proférer. Il est gris et flageolant. Il doit maudire le jour qui m’a vu naître.

— Exact, fais-je à Bessman, c’est moi qui lui ai fait dire ce pieux mensonge ; j’espère qu’on lui en fera rémission, là-haut.

— Pourquoi ! s’exclame mon hôte avec une surprise admirablement bien jouée… Vous savez bien que vous êtes toujours le bienvenu chez moi, l’Ange.

— Je sais, Bessman. En attendant, je vous demande de laisser vos mains à plat sur votre sous-main.

Je jette un coup d’ail circulaire dans la pièce.

— Dites, je n’étais jamais venu dans votre repaire : c’est gentil. Seulement, y a une petite erreur d’aménagement, mon vieux : le capitonnage. Vous ne percevez pas ce qui se passe à l’extérieur. J’ai assaisonné les quelques quintaux de lard que vous entreposiez dans le couloir pour vous servir de bouclier et vous n’avez rien entendu !

— Vous avez tué Stil ? murmure-t-il.

Sa voix a perdu de sa neutralité. Elle contient beaucoup plus qu’une menace.

— D’une balle dans le ventre, oui, je lui fais.

Je fous un pet dans la brioche du jockey.

— Juste comme ça, Bessman, vous comprenez ?

Fesse-de-rat se tord en gémissant sur la moquette. Je lui ferme son bec d’un coup de talon.

L’Autrichien ne bronche pas. J’admire son calme, c’est quelqu’un que cet oiseau-là !

— Je ne comprends rien à votre attitude, déclare-t-il au bout d’un bref silence.

— Ouais ! Eh bien je vais vous affranchir, mon vieux. Figurez-vous que je n’aime pas les types qui me poussent par-dessus le mur d’un pénitencier.

— Expliquez-vous…

— Little Joly… Ça ne vous dit rien ? Vous avez peut-être déjà oublié ? Pas moi, Bessman. Depuis toujours vous avez l’œil de la police, c’est couru. Ou ne peut pas mener une affaire de l’envergure de la vôtre sans avoir un tas de flics et de grosses légumes dans sa manche. Ça coûte cher, mais c’est indispensable.

— Où voulez-vous en venir ?

— À ceci : c’est vous qui avez arrangé le guet-apens dans lequel je suis stupidement tombé chez la vieille fiote. Tout ça a été combiné de première, je le reconnais. C’est bien dans votre style.

Mon regard croise le sien. Pas un cil de ses paupières ne bouge. Il est aussi démonstratif qu’une statuette de plâtre.

— L’Ange, dit-il, vous raisonnez comme un tambour. Nous avons toujours entretenu des relations amicales, vous et moi. Pour quelles raisons vous aurais-je joué un tour de cochon pareil ?

— C’est ce que je viens vous demander.

— D’abord, pourquoi avez-vous décidé que j’étais l’instigateur de cette affaire ?

— Je ne l’ai pas décidé, dis-je, j’en ai eu la preuve. Et pour vous montrer que je ne bluffe pas, je peux même vous dire que c’est Dark-Eyes qui a liquidé le vieux. Dark-Eyes étant votre homme de main, on peut raisonnablement en conclure que c’est vous qui avez mijoté cette petite surprise-party, non ?

Il conserve son énigmatique sourire. Ses mains cultivées sont parfaitement immobiles sur le buvard rose de son sous-main, comme une paire de gants de chevreau dans une vitrine.

Son assurance commence à me taper sur le système.

— Écoutez, Bessman, je vous donne une minute pour m’expliquer la raison de votre coup bas. Au bout de ce temps, je vous abats comme j’ai abattu vos pieds nickelés, vu ?

Il hausse les épaules.

— Crânez bien, je lui fais, soixante secondes, c’est pas un avenir tellement copieux.

Je n’ai pas plus tôt achevé de parler qu’il se produit un truc absolument inouï. C’est l’ahurissement de toute ma personne ! Le plancher se dérobe sous moi ; d’un seul coup je croule dans un gouffre, j’éprouve un choc au cœur. Mon but heurte une surface dure. Un grand jaillissement d’étincelles se fait sous ma rotonde ! Puis une immense vague noire se gonfle et s’avance sur moi. Je perds les pédales et je fais un valdingue dans le cirage.


* * *

Une nouvelle vague, mais d’eau glacée cette fois.

Je suffoque. Je me sens trempé comme une algue…

Un formidable éternuement me secoue.

— Il revient à lui, dit une voix.

Je m’ébroue et me mets sur mon séant.

Devant moi se tiennent plusieurs personnages peu sympas. Au premier plan, Bessman, toujours très maître de lui, puis, à ses côtés, Dark-Eyes le boiteux. C’est cet enfant de salaud qui vient de me balanstiquer un seau de flotte dans le portrait. Il paraît satisfait de sa thérapeutique, le frangin.

— Alors, l’Ange ? me fait Bessman, trouvez-vous toujours que les aménagements de mon bureau ne sont pas judicieux ? Le parquet qui se dérobe est une gentille invention, non ? Déclenchement au pied et la moitié de la pièce s’effondre. Cela m’a déjà servi plusieurs fois…

— Un vrai Luna-Park ! dis-je.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demande Dark-Eyes. On le liquide ?

Silence.

Cette fois, la voix de l’Autrichien est redevenue un aboiement. Il s’approche de moi et me décoche un coup de savate dans les gencives.

— Petit dégourdi, hein ?

Je ne bronche pas. Je sais que c’est cuit pour ma tronche, mais je tiens à lui montrer que j’ai autant d’empire sur moi-même que lui.

Mon calme brise le sien. Je ne l’ai jamais vu ainsi, je suis certain que ce type est un sadique. Les bruits qui courent sur lui, concernant certaines sales histoires de mœurs ne doivent pas être dénués de fondement, comme disent ces tordus de la presse.

Il pique une crise de gamine vicelarde. À coups de pied, à coups de poing il me bille dessus, les yeux fous, les lèvres vidées de sang.

Ses zouaves le regardent avec respect et effroi. Les coups de rogne du boss, ça doit être un événement dans la bande. Y en a pas un qui oserait se gratter l’oreille. Ils sont tous là, médusés, comme s’ils voyaient pousser un palmier dans la main tendue d’un mendigot.

Je prends la crise de Bessman en pleine poire, sans broncher


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. Comme tous les rageurs, il est maladroit. Ses coups n’ont pas, Dieu merci, l’efficacité qu’il voudrait leur donner.

J’ai la tête pleine de bruits étranges et de lumières célestes lorsqu’il s’arrête, haletant. Le sang pisse de mon pauvre tarin. Mes pommettes enflent tellement que j’ai l’impression d’avoir un fromage de Hollande de chaque côté de la bouche.

Bessman s’essuie le front avec un mouchoir de soie blanche.

— Eh ben, mon vieux, qu’est-ce que vous lui avez collé comme vermifuge, patron, balbutie Dark-Eyes.

— Il m’a tué deux hommes, grommelle l’Autrichien, dont Stil.

— Ce qui fait au moins quatre, je lance joyeusement, j’ai jamais vu une pareille quantité de bidoche à la fois !

Je torche d’un revers de manche le sang qui ruisselle de mon pif.

— Je suppose que vous allez me cloquer aux flics, non ?

— Non, fait Bessman, décidément ils sont trop maladroits. Je préfère prendre votre exécution à ma charge, l’Ange.

— Ça se passe ici ?

— Ça se passera dans la rue. Et c’est Dark qui s’en chargera. Il y a une prime promise pour toute personne qui vous livrera à la police, mort ou vif.

— Vous ne voulez toujours pas me dire pourquoi vous m’avez balancé aux bourres alors que je ne vous ai jamais enchetibé ? Voyez-vous, Bessman, ça me casse les bonbons, l’idée que je vais lâcher la rampe sur un point d’interrogation.

Il me considère en souriant. On dirait qu’il va raconter une histoire pour noces et banquets.

— Vous êtes un idiot, l’Ange.

— O.K.

— Vous étiez sur quel coup, au moment de l’affaire Little Joly ?

— Les lingots de la Nationale de l’Illinois.

— Voilà.

— Et alors ?

— Quel est le principal actionnaire de la Nationale ?

— Vous, non ? Mais nom de Dieu, Bessman, qu’est-ce que ça pouvait vous branler que j’embarque les briques de jonc puisqu’elles sont assurées. Vous ne perdiez pas un pélot dans l’histoire.

Il hoche la tête d’un air dubitatif.

— Qu’en savez-vous ? J’aurais peut-être perdu beaucoup plus.

— Sans blague !

Brusquement, il parait excédé et il fait claquer ses doigts.

— Dark-Eyes ! déclare-t-il, prends Balmini avec toi. Vous allez filer du côté de l’hôtel de police. Vous balancerez ce fumier-là sur le perron, aussi mort qu’une côtelette frite. Si ça vous amuse de palper la prime, dites aux flics qu’il vous a attaqués : légitime défense. Du reste, Hoggard ne vous demandera pas d’explications superflues…

— O.K., patron, dit Dark-Eyes en me soulevant par le revers de mon veston.

Je regarde l’équipe. Chacun tient un pistolet. Si je remuais le petit doigt ce serait comme une rétrospective en chambre de la bataille du monte Cassino.

— Adieu ! jette l’Autrichien.

— Adieu.

Il arrête Dark-Eyes par le bras.

— Truffez-le copieusement, hein les gars. C’est un coriace. Mettez-lui deux bons chargeurs, comme s’il s’agissait d’un fauve. Et que la première balle soit pour son bide, il aime ça !

Nous quittons la pièce. Mes deux convoyeurs se placent chacun derrière moi.

Ils tiennent le canon de leur sulfateuse appuyé tout contre mes côtelettes, prêts à me faire une petite transfusion de plomb. Nous quittons Le Relais de Frisco par une porte dérobée et nous prenons place dans une voiture.

Balmini s’empare du volant. Moi je suis sur le siège arrière, en compagnie de Dark-Eyes et de son flingue.

La petite flotte de tout à l’heure s’est arrêtée. Il fait une belle nuit à fabriquer du macchab !

Chapitre VIII

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Nous roulons assez lentement en direction de l’hôtel de police. C’est un endroit que je connais bien. Il n’est pas tellement éloigné du Relais de Frisco, c’est vous dire qu’il ne me reste pas longtemps à vivre.

C’est pas folichon d’absorber du métal brûlant, mais je préfère encore ça à être pendu.

Je vous le redis, lorsqu’on pratique un turbin dans le genre du mien, ce sont des aléas auxquels il faut s’attendre.

Je m’accagnarde dans le fond de la bagnole. Tant qu’à se faire démolir, autant que ce soit dans une position commode.

Dark-Eyes mérite bien son surnom. Il a les châsses d’un noir épais, ses gros sourcils et ses paupières sont noirs aussi, ce qui lui donne un aspect inquiétant.

Il me surveille, sans se détendre le moins du monde. Il est prêt à tout. C’est un des plus solides durs à cuire de Chicago. La liste des mecs qu’il a descendus ne tiendrait pas sur une bobine de papier de cinq cents kilos. En me reculant dans le fond de la banquette, je sens sous mon derche un objet dur. Comme je tiens ma main droite de côté, je puis me permettre quelques légers tâtonnements sans que mon tueur m’aperçoive.

Tout en gardant le buste absolument immobile, j’arrive à identifier l’objet.

Il s’agit d’une torche électrique. Je l’assure dans ma main.

— Oh ! merde ! je m’exclame soudain en regardant fixement sur la gauche.

Dark-Eyes connaît toutes les ruses, mais un homme est un homme et il a des réflexes qu’il ne peut jamais maîtriser complètement.

Pendant une fraction de seconde, il détourne la tête. Puis il réalise ma ruse, mais c’est déjà trop tard pour sa pomme. De toutes mes forces je lui ai balancé la torche électrique dans le visage.

Il pousse un hurlement qui doit être entendu depuis Montréal et tombe en avant. Personne n’aurait résisté à un parpaing semblable.

Balmini flanque un coup de frein qui fait miauler les pneus.

— Conserve ton sang-froid, petit, je lui dis.

Mais autant essayer de chapitrer un chien enragé. Il se retourne, le pistolet au poing, et fait feu. Je n’ai eu que le temps de plonger. La balle siffle à mon oreille.

Comme il a un flingue à répétition, la fête promet d’être joyeuse.

Sur le plancher de l’auto où je suis tombé à genoux, se trouve le revolver de Dark-Eyes. Je m’en empare et je me mets à tirer à travers la banquette, car il m’est impossible de me relever sans être certain de choper de la ferraille dans l’œil. Je prie le diable pour que le rembourrage de ladite banquette n’arrête pas les balles. Il faut croire que non, car le chauffeur se fout à gueuler aux petits pois.

Je lâche encore deux giclées en remontant. C’est le silence.

Je me relève et m’assieds pour souffler. Il sera dit que je devrai toujours semer la mort sur mon passage. Tout à coup, je me sens saisi à la nuque. Dark-Eyes me fait lui aussi le truc de la surprise.

Et c’est de la belle ouvrage, car je n’ai pas eu le temps de réaliser ce qui se passait.

Il a des mains puissantes comme un étau. Il serre, serre, et je sens ma glotte qui s’enfonce dans mon gosier. C’est du boulot dans le genre de celui que voulait pratiquer le gros mec du couloir tout à l’heure. Seulement, tout à l’heure, j’avais du champ et je pouvais tirer, tandis que maintenant je suis coincé proprement dans l’angle de la bagnole. L’oxygène se taille de mes poumons à la vitesse d’un raz de marée. Je vois des choses en rose, j’entends des chiées de cloches… Et pas moyen de remuer. La rage décuple la force de Dark.

Tout à coup, au moment où je vais défaillir, la portière s’ouvre, de mon côté. Une voix s’exclame :

— Et alors ! Qu’est-ce qui se passe, là-dedans ?

J’aperçois, au fond d’un horizon pourpre, la casquette d’un cop.

L’étreinte de Dark-Eyes se détend.

— Désarmez-le ! grogne-t-il, c’est l’Ange Noir !

Le flic se baisse, une lampe électrique à la main. Il en projette le faisceau sur ma figure.

— Bon Dieu, oui ! s’exclame-t-il. Vous dites qu’il est armé ?

— Sûr, sa main droite… Démerdez-vous, il vient d’assaisonner mon pote, devant. Il a voulu faucher notre bagnole.

Je vous l’ai dit, ma main est coincée entre mon corps et le fond de l’auto. Pour me désarmer, le policier est obligé de me dégager le bras. Il me ramène lui-même le poignet en avant, ce tordu, si bien que je n’ai qu’à presser la détente de l’arme pour lui cloquer une balle dans le cœur.

D’une secousse je m’arrache à l’étreinte de Dark-Eyes et je me rue par la portière ouverte. J’enjambe le corps du flic et je me mets à galoper sur le trottoir.

Seulement l’enfant se présente mal, car j’aperçois une tripotée de flics qui arrivent en courant… Les coups de feu attirent les condés comme le sucre attire les mouches.

— Arrêtez-le ! hurle Dark-Eyes, derrière moi, c’est l’Ange Noir !

L’avertissement leur donne des ailes. Ils font un forcing terrible, les matuches. L’un d’eux, qui a dû remporter les premiers prix de course à pied à l’école, est à un mètre de moi. En tendant la main, il pourrait me toucher.

Je stoppe net, fais un saut de carpe et le cueille au menton d’une gauche fulgurante. Ses croquantes font un bruit de dés remués dans un cornet et il s’arrête avec l’air de se demander s’il s’appelle bien Smith ou si on est mardi.

Je ne perds pas mon temps à le contempler. Les coudes au corps, je fonce. Je sens tout de suite que les grandes artères me seraient fatales, et j’oblique dans des voies secondaires.

À peine engagé dans une rue tranquille, je pousse un juron. Je viens de faire une connerie maison. En effet, dans les secteurs vides, les flics peuvent me tirer dessus sans crainte de démolir les passants, comme c’est le cas ailleurs.

Et ils ne s’en privent pas, les vaches ! S’il ne faisait pas aussi sombre et si l’allure était moins rapide, je ne pourrais pas cavaler longtemps.

Le feu d’artifice devient vite intenable pour ma santé. Une porte à ma gauche ! Je m’y rue et je la repousse vivement.

Pendant que les matuches s’escriment à taper dessus, je prends connaissance des lieux. Je me trouve sur l’arrière d’un grand building commercial. Il y a l’ascenseur devant moi. Je m’y précipite et j’appuie sur le bouton du dernier étage, en souhaitant de toutes mes forces que la porte résiste tant que durera l’ascension, car autrement je me ferais bloquer dans cette cage comme un rat.

Mes vœux sont exaucés. Je mets le pied hors de l’appareil lorsque, des profondeurs, monte un craquement significatif.

Je laisse la porte de l’ascenseur ouverte et je la bloque au moyen d’une pièce de monnaie. Ainsi l’élévator est inutilisable pour les usagers des étages inférieurs.

N’en concluez pas que je sois hors de danger.

Je ne fais que reculer de quelques minutes l’échéance, car je me rends bien compte que je suis bon comme la romaine. C’est seulement dans les bouquins que les outlaws se barrent d’un immeuble cerné par les flics.

Autour de moi c’est le silence. Il y a des couloirs froids et des portes anonymes ; le tout étant éclairé par les ampoules bleues des veilleuses.

En vitesse je secoue les portes, toutes sont fermées. Je n’ai pas le temps de m’arranger avec leurs serrures. Et d’abord, à quoi cela me servirait-il de me barricader dans un burlingue ? Ça n’est pas avec les deux ou trois balles restant dans le feu de Dark-Eyes que je peux soutenir un siège !

Au fond d’un des couloirs il y a une porte de fer, très étroite, avec un mot écrit dessus : Secours. 

Secours ! C’est un mot qui semble être fait pour ma pomme.

J’ouvre la porte sans difficulté. Un coup d’air froid se plaque sur ma frimousse. La porte donne sur le ciel, c’est-à-dire sur la terrasse surmontant le building. Ça sent bon la nuit de printemps, ici, et on a l’impression de se baguenauder dans les étoiles.

Je cours sur la terrasse, zigzaguant pour éviter les multiples cheminées. De l’autre côté, c’est un immense fossé lumineux. Je m’approche de l’étroit parapet. Tout en bas, il y a une avenue bien éclairée, avec une foule noire qui se coagule autour de l’immeuble.

Le bruit lamentable des sirènes de police retentit. Il en arrive de toutes parts. Une vraie mobilisation générale. Si les Martiens débarquaient, ça ne ferait pas un plus gros raffut. L’immeuble est cerné ; à moins qu’un hélicoptère ne vienne se poser sur la terrasse, ce qui est improbable, je ne puis espérer m’évader de ce sacré building. J’ai été vachement con de céder à l’impulsion qui me portait vers cette porte ouverte ! Et d’abord, pourquoi était-elle ouverte cette porte ? Hein ? Ordinairement on ne laisse pas les maisons de commerce accessibles à tout venant, la nuit surtout !

Je jette un dernier coup d’œil dans la rue, comme je vais m’éloigner du parapet, et j’ai un sursaut. À la fenêtre qui se trouve immédiatement sous moi, il y a un homme qui, lui aussi, regarde dans la rue. Ce doit être le gars qui a ouvert la lourde : un homme d’affaires quelconque, venu dans son burlingue étudier un dossier ou je sais pas quoi !

Il me vient alors une idée. Elle ne vaut pas un clou, mais je n’ai pas mieux dans le citron pour l’instant. Je quitte la terrasse par la porte de secours et je trotte dans le couloir jusqu’à ce que je voie un rai de lumière sous une porte. Avant d’ouvrir cette lourde je tends l’oreille : les condés font le bruit d’un troupeau d’éléphants en balade chez un marchand de porcelaine. Ils investissent le building minutieusement, étage par étage, ce qui me donne un peu de temps.

Je tourne le loquet de la porte. Celle-ci s’ouvre.

Le type qui est à la fenêtre se retourne. Je lui montre mon revolver et lui fais signe d’approcher. Il obéit. C’est un garçon un peu plus jeune que moi. Comme moi il est brun et nous devons être sensiblement de la même taille.

— Tu vas te désaper, dis-je, et manies-toi, car je suis drôlement pressé.

Lui a l’air de ne rien piger à rien. Je commence à quitter mes fringues. Cela lui fait réaliser mon ordre et il se déshabille aussi, toujours sans comprendre.

Je peux vous dire que ça n’est pas pratique de troquer ses vêtements avec un type que l’on est obligé de tenir en joue. Mais je commence à prendre l’habitude de ces petits numéros à transformation.

Il nous faut cinq minutes pour opérer le changement. Je m’approche de lui et je lui flanque un petit coup de crosse, très sec, sur le dessus du crâne. Il s’écroule.

Je vais donner un double tour à la porte, je traîne un bureau devant et je hisse des classeurs métalliques sur le bureau. Voilà qui va encore freiner l’avance des bignolons.

Par terre, à l’emplacement primitif du bureau, il y a un tapis. Je le retourne, je traîne mon bonhomme dessus et je me mets à lui écraser la figure à coups de pied. C’est pas un travail rigolo, mais pour la réalisation de mes plans il est nécessaire. Lorsque le mec est défiguré et que je suis certain que sa propre mère elle-même ne le reconnaîtrait pas, j’éteins l’électricité et je vais le porter devant la croisée. Puis je retourne encore le tapis de manière à ce que le sang résultant de l’opération ne soit pas apparent.

Il ne me reste plus qu’à attendre. Ça ne traîne pas. Les flics envahissent le couloir de mon étage. Je les entends ouvrir des portes et traîner leurs godasses un peu partout. Ils gueulent, ils s’exclament, ils jurent. Une vraie bande de pilleurs de ranchs, comme dans les westerns !

Enfin, ils arrivent à ma lourde. Le zig qui se charge des serrures fait jouer son passe. La serrure cède. Il pousse, mais le bureau et les classeurs bloquent la porte.

— Il est là ! gueule une voix.

C’est la ruée. J’entends des « han ! » Ils se mettent à plusieurs pour pousser la porte.

Alors je m’approche et je tire mes dernières balles à travers le bois. Ça gueule de plus belle.

— On le tient !

— Mes fesses ! je leur réponds…

— Laissez-moi lui parler, dit un gnace qui doit sûrement avoir des trucs dorés sur ses manches.

— Allô ! l’Ange ! crie-t-il.

— Et après ?

— Rendez-vous !

— T’as lu ça à la page humoristique de ton journal habituel, Toto !

— La lutte est inégale, reprend le gars.

— Et ta sœur ? Elle est inégale ?

— Nous allons appeler la brigade des Gaz si vous persistez, l’Ange. Et vous serez enfumé comme un bon vieux jambon de Francfort !

C’est le moment de leur jouer ma sérénade.

— Vous avez de la chance que je n’aie plus de munitions, dis-je, sans ça vous verriez un drôle de cirque, bande de fumelards ! En tout cas, vous ne m’aurez pas vivant !

Je me précipite à la croisée, je soulève le zig que j’ai pommadé et je le hisse par-dessus la barre d’appui.

— Adieu à tous, tas de bourriques, j’hurle. Et gare aux taches, là-dessous !

Je catapulte le mort, tête première.

Un immense cri s’élève de la foule, en bas. Des mecs voyant descendre un corps croient que je viens de me défenestrer et s’écartent afin de se garantir des taches !

Grâce à l’obscurité ils ne se rendent pas compte que le bolide qui tombe en chute libre est plus mort que le premier des Mohicans.

Je ne perçois pas le bruit de l’écrasement, mais au brusque silence qui se fait dans la foule, je comprends que mon voyageur vient d’arriver à destination. Et il ne doit pas être joli à photographier, le frangin. Quand on dégringole d’un trentième étage, on ne ressemble plus à grand-chose. J’enjambe la barre d’appui. Je n’ai pas peur d’être repéré car, pour l’instant, tous les gens se battent afin d’approcher le cadavre. L’échelle d’incendie est à droite. Il y a près de deux mètres entre le rebord de la fenêtre et elle, et il faudrait travailler chez Barnum pour oser tenter le saut. Mais je n’ai pas le choix. C’est ça ou bien une rafale de mitraillette.

Je fais un ou deux mouvements pour me décontracter, je bande bien mes muscles puis je bondis, de côté, face au mur, les mains tendues pour essayer d’agripper les échelons de fer. Une seconde, je crois avoir raté mon coup. Mais mes pognes désespérées chopent un des montants de l’échelle. Je fais un petit rétablissement et me hâte de gravir les dix échelons me séparant de la terrasse. Une fois sur la vaste plate-forme de ciment je cours jusqu’à un faisceau de cheminées contre lequel je m’adosse.

Je suis en nage, mes membres tremblent comme si on m’avait branché un vibrator dans le pétrus. Je me fous de tout, brusquement. On m’apporterait des millions sur un plateau et miss Amérique sur un autre que je ne lèverais pas la main pour les palper. L’effort que je viens de fournir m’a usé. J’en ai ma claque !


* * *

Vous ne me croirez sans doute pas si je vous dis que j’ai pioncé, et pourtant c’est vrai.

Je ne sais pas comment la chose s’est produite, mais, là-haut, sur ma terrasse, l’univers a cessé d’exister. J’ai dû rester dans la vape un sacré moment car, lorsque je reviens à moi, une vague lueur rôde du côté de l’horizon. Je suis transi de froid.

Je me lève en geignant ; je me sens salement courbaturé. Je m’approche du parapet ; tout est désert et silencieux. Les avenues sont inanimées. On pourrait presque croire que j’ai rêvé.

C’est alors seulement qu’une bouffée de joie m’inonde. Mon truc a réussi. Les flics ont pris le cadavre du type pour le mien. Je les ai eus avec ma mise en scène. Seulement la confusion ne va pas durer longtemps. Ils ont emporté le corps à la morgue et tout à l’heure les zèbres de l’Identité vont se rendre compte qu’il ne s’agit pas de l’Ange mais d’un pékin anonyme. Alors tout recommencera.

Je me démerde de descendre par l’échelle d’incendie car je ne tiens pas à me casser le blaire sur un veilleur.

J’atterris dans une rue déserte. Il n’y a pas un greffier à l’horizon, la ville semble moite. C’est le moment où les noctambules sont rentrés et où les ouvriers ne sont pas encore partis au tapin. Le bruit de mes pas fait un barouf du diable. J’ai toujours la frousse de voir se dresser la silhouette d’un flic. Comme je n’ai pas de pétard, ce serait assez déprimant. Mais les flics doivent boire à la damnation de mon âme, probable !

Je fouille, tout en marchant, les poches du nouveau costard que je véhicule. Elles contiennent quatre-vingts dollars, des papiers au nom d’un certain Fergusson… un paquet de Lucky et un briquet.

J’allume une cigarette. Ça fait une paie que je n’ai pas fumé. Je m’aperçois illico que c’était ce qui me manquait. Mes idées deviennent claires comme de l’eau de roche.

Je m’enfonce dans les quartiers populeux. La vie se met en mouvement tout doucement. Je ne tarde pas à dénicher un drugstore ouvert. J’ai idée qu’un café très fort et un verre de rhum ne me feraient pas de mal. Je ne risque pas encore d’être identifié car ma mort a dû être annoncée par radio et la population de Chi, si elle pense à moi, y pense comme à un tas d’os et de bidoche disloqués, entassés dans un des tiroirs du frigo municipal.

Le garçon n’a pas dû pioncer son chien de saoul car il somnole derrière son percolateur.

— Un jus, très noir, vieux !

Il verse une petite cuillerée de moka dans une tasse et manœuvre son perco.

Je sirote en connaisseur la mixture qu’il me sert. Malgré cette nuit blanche, je me sens dans une forme éblouissante. Il est vrai que je me suis un peu reposé sur la terrasse.

— Un rhum !

Pendant que je déguste mon verre d’alcool, une bagnole stoppe devant le drugstore. Une souris en descend et pénètre dans l’établissement. Je sursaute en l’apercevant, non pas parce que je la connais, mais parce qu’il est assez inattendu de rencontrer une gerce pareille à cette heure matinale dans un drugstore de quartier pauvre.

Elle se rapproche du comptoir et se fait servir un verre de whisky.

Du coup, le garçon somnolent est tiré de sa léthargie.

Il est probable qu’il n’a jamais vu une gonzesse aussi bien habillée dans son établissement depuis plusieurs lustres.

La môme est grande, brune, avec un teint blême qui lui donne un je ne sais pas quoi d’aristocratique. Elle a des yeux verts comme sur les couvertures des magazines féminins. Elle porte une robe noire, en ottoman, et, par-dessus, une cape d’hermine. Elle a autour du cou un collier de diamants épais comme la main.

Elle boit sans rien dire, sans rien regarder.

Le garçon m’adresse une mimique expressive, pour me faire comprendre qu’il la trouve à son goût. Je lui en adresse une autre, pour lui dire que je partage son opinion.

— Le temps a l’air de se rafraîchir, dit le barman à la môme.

Elle lui répond paisiblement qu’il est possible que le temps se rafraîchisse, et qu’elle est la première à s’en réjouir car une température élevée ne vaut rien pour les gars qui sont ramollis du cervelet, comme ça pourrait être son cas.

Le serveur n’en revient pas. On lit la stupeur sur son visage comme si elle y était écrite au néon.

Moi, je me cintre comme un petit fou.

— Vous prenez quelque chose ? je propose à la fille.

Elle me considère froidement.

— Pas le temps, fait-elle. Je dois emmener quelqu’un quelque part. Ce sera pour une autre fois.

Elle règle sa consommation et fiche le camp.

— Drôle de poupée ! s’exclame le barman.

— Plutôt ! admets-je.

Je pose un dollar sur le zinc et je m’évacue. Dehors, la voiture de la fille brune est toujours à l’arrêt. La propriétaire attend, derrière son volant.

Je passe ma tête par la vitre baissée.

— Alors, beauté, je fais, le quelqu’un que vous emmenez quelque part n’est pas encore arrivé ?

— Si, dit-elle, puisque vous voilà. Montez à côté de moi, l’Ange.

Chapitre IX

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Ceux qui s’étonnent d’un rien sont les ballots de l’existence. Ils passent leur temps à être surpris, si bien qu’ils n’ont guère le loisir de réfléchir.

Je mets mes châsses dans ceux de la poupée.

— Vous êtes la fée Marjolaine ? je lui demande.

— Pourquoi pas ?

Ses paupières ne frémissent pas. Non. Elle me bigle, bien naturellement, comme elle biglerait un soutien-gorge dans une vitrine.

— Alors vous montez, oui ?

J’ouvre la portière et je me répands sur le cuir de son tombereau.

Elle s’apprête à démarrer.

— Une petite seconde ! je lui dis.

J’ouvre son sac à main posé entre nous. Il ne contient pas d’arme. J’inventorie également les niches du tableau de bord. Rien ! D’un geste rapide, je fais le tour de son anatomie.

— Excusez-moi, dis-je, je vérifie toujours les bagages des gens avec lesquels je voyage. Dans ma situation, on est obligé de s’asseoir un peu sur le protocole, vous comprenez ?

Elle ne paraît pas outre-mesure choquée par ma méfiance.

— Je comprends très bien, fait-elle.

Nous roulons à petite allure.

— Je peux vous poser une paire de questions, petite dame ?

— Allez-y…

— Qui êtes-vous et où allons-nous ? Vous pouvez répondre à tout ça ?

— Très bien : mon nom est Joan Moor.

— Heureux de faire votre connaissance, miss Moor. Et dans l’existence, qu’est-ce que vous fabriquez, lorsque vous ne servez pas de chauffeur aux gars qui ont des ennuis avec les flics ?

— Je me débrouille…

— Bon, et pour la seconde question ? Celle concernant notre destination.

— C’est à vous d’y répondre, dit-elle. J’irai où vous voudrez…

Elle continue à rouler, le menton relevé, le regard fixe.

— Stop ! je gueule soudain.

Elle appuie sur le frein.

— Qu’est-ce qui vous arrive ?

— Il m’arrive que j’aime y voir clair dans mes affaires et même dans celles des autres. Ça veut dire quoi, votre débarquement dans ma petite existence ?

— Ça veut dire que je n’ai pas froid aux yeux.

— D’accord.

— Et ça veut peut-être dire aussi que j’ai envie de mettre un peu de fric de côté pour m’éviter l’hospice, le jour où je serai pleine de rides et de rhumatismes.

— La prime pour ma capture ? je ricane.

— Pff ! murmure-t-elle, dix mille dollars ! Je ne demande pas la charité.

— Alors quoi !

Elle sort un paquet de cigarettes de son sac.

— J’habite California Avenue, fait-elle brusquement, au 1802.

— C’est un quartier très rupin, admets-je.

— Mon immeuble fait vis-à-vis avec celui où vous venez de passer des heures si mouvementées. Ce soir, je ne dormais pas. Je respirais l’air pur de la nuit, comme dans les romans pour jeunes vierges en délire. J’ai assisté à votre petit numéro, c’était très intéressant. Je vous ai vu changer de vêtements avec l’autre type, je vous ai vu le tuer… Je vous ai vu aussi sauter dans le vide pour attraper l’échelle : formidable ! Un singe s’y serait cassé les reins ! À ce moment, je ne savais pas encore qui vous étiez. Je suis descendue aux nouvelles. On m’a dit que l’Ange Noir, traqué dans un bureau du building, venait de se jeter par la fenêtre pour échapper aux flics. J’ai tout pigé.

— Vous ne l’avez pas ouverte ?

Elle hausse les épaules.

— Lorsqu’un homme réussit un coup pareil, on n’a pas le droit de lui en faire perdre le bénéfice.

— O.K., continuez…

— Ma voiture était stationnée en bas de chez moi. J’ai fait une manœuvre, je l’ai garée à l’angle de l’avenue et de la petite rue où débouche l’échelle d’incendie et la sortie de service, ainsi je pouvais surveiller toutes les issues de l’immeuble. Lorsque, beaucoup plus tard, vous en êtes parti, je n’ai eu qu’à vous suivre, de loin…

Je la regarde fumer. Elle tient sa cigarette entre deux doigts effilés, aux ongles peints en rose. Aussi calme qu’une borne kilométrique.

— Toute cette sauce pour bouffer de quel plat ? je lui demande.

Elle semble revenir d’un songe.

— Pardon ?

— Qu’est-ce que vous avez derrière la tête, petite ? En général, on ne fait jamais rien sans y mettre une intention. Quelles sont les vôtres ?

— J’ai lu les journaux, hier au soir.

— C’était bien ?

— Épatant. On disait que vous avez réussi un sacré doublé, primo en vous échappant ; deuxio, en emmenant la fille Kerrer… Le vieux Kerrer est en train de s’arracher ses derniers cheveux. Il est prêt à se mettre sur la paille pour retrouver sa fille.

— Ce qui veut dire ?

— J’ai pensé qu’un type qui avait la vedette ne pouvait guère se remuer à son gré, du moins un certain temps. N’est-ce pas ?

— Et alors ?

— J’ai pensé aussi que la collaboration de quelqu’un de tout neuf n’était pas faite pour vous déplaire.

— … alors ?

— Alors ? Eh bien, si on sait s’y prendre, on peut tirer une brique du vieux. Un million de dollars, c’est une somme. Si je joue votre carte, je sais que l’affaire réussira. Vous venez une fois de plus de prouver que Machiavel était un enfant de chœur à côté de vous. Le seul ennui c’est que, d’ici très peu de temps, Chicago va devenir brûlant pour vous ! Il va falloir vous planquer. Or, on ne peut pas se cacher et mener à bien une entreprise comme celle de la rançon. Conclusion, il vous faut quelqu’un. Je ne suis pas à la page et mon casier est blanc comme un lys, mais loin d’être un handicap. C’est le plus beau gage de sécurité que je puisse vous fournir. Tous les gens plus ou moins brûlés vont subir le « grilling » dans les jours à venir. Vous n’avez rien de bon à attendre d’eux…

— Bon, en admettant que j’accepte vos offres de service, vous attendez quoi en retour ?

— Dix pour cent sur l’opération. Cela représente cent mille dollars. C’est-à-dire, de quoi ouvrir une boîte dont j’ai l’idée à Miami. Je joue gros, mais ça vaut la gobille, non ? Sans compter qu’un jury est toujours sensible aux battements de paupières d’une fille convenablement fabriquée. Je suis convenablement fabriquée, à votre avis ?

— S’il y a mieux, ça


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doit coûter beaucoup plus cher, fais-je.

Je lui ôte le restant de sa cigarette du bec, je l’embrasse pour vérifier à quoi est son rouge à lèvres et je finis la cigarette.

— Qu’est-ce qui vous fait croire que je serai réglo, Joan ?

— Si j’étais un gros bonhomme barbu, je ne le croirais pas une seconde, dit-elle ; mais je pense que vous devez, de temps à autre, vous offrir le luxe d’être régulier avec une fille pas trop laide à regarder… et pas trop désagréable à toucher.

Cette fille m’a l’air d’être une souris qui n’a pas tellement froid aux yeux. Dans un sens, je trouve que les petits lots de son espèce donnent de l’agrément à la vie.

Je fouille son sac car ses cigarettes me plaisent, et j’en allume deux. Je lui refile la seconde. Dans la fumée bleue on est aux pommes pour faire le point de la situation.

Moi, c’est radical. La fumée et le silence me titillent la matière grise formidablement.

Au bout d’un moment, je pose la main sur le poignet de la môme Joan.

— On va voir !

— Je suis embauchée ? demande-t-elle en souriant.

— On va faire un bout d’essai. Vous savez où se trouve le Park ?

— Je ne connais que lui.

— Alors, vous devez connaître la rue des banques ?

— Et comment !

— Je m’intéresse à ce quartier.

Elle décarre sans ajouter un mot. Dix minutes plus tard, nous sommes devant la Nationale de l’Illinois. 

Vous devez penser que je suis un gnace incohérent qui mène sa charrue à hue et à dia ; en ce cas vous êtes bien les pauvres ramollis du bocal que j’avais estimé que vous étiez.

Ce qui m’a le plus réussi dans la vie, c’est de ne faire un pas en avant que lorsque j’ai ratissé le secteur où je me trouve. Il n’était pas tellement con, le gars qui a dit qu’il ne fallait jamais remettre au lendemain ce qu’on pouvait faire le jour même.

Ma dernière conversation avec Bessman ne vous a peut-être pas fait tiquer, mais, en tout cas, elle a déclenché un drôle de mécanisme d’horlogerie sous mon potager à tifs !

Je pense que l’Autrichien a maquillé quelque chose de pas net à la Nationale  (qu’il contrôle), et qu’il m’a fait arrêter tout simplement parce que j’aurais certainement fait éclater un joli scandale en « opérant » la banque en question, comme j’étais sur le point de le faire.

Si j’arrive à découvrir ce qui ne tourne pas rond, mon petit doigt me dit que j’aurai barre sur lui. Or, pour mener ma petite enquête, je dois profiter de cette trêve dans la chasse à courre qui est intervenue du fait de ma « mort » provisoire.

— Arrêtez ici ! fais-je.

Joan obéit.

— Les banques ne sont pas encore ouvertes, objecte-t-elle.

— Ça dépend pour qui, ma jolie.

— Qu’est-ce que je fais ?

— Vous me suivez.

Elle descend à ma suite.

Le jour se lève doucettement. Ce quartier est vide et silencieux. Il y a des gonzes qui croient que minuit est l’heure idéale pour boulonner ; ils s’introduisent l’index dans l’œil jusqu’au slip. Le bath moment, c’est le petit matin. Personne ne se méfie plus de rien, les gens ont tous l’impression qu’avec le retour de l’aube, ils sont parés.

Paisiblement, je vais sonner à la porte de service de la Nationale , là où il y a écrit en blanc sur noir : « Entrée du personnel ».

Un long moment s’écoule, le gardien de nuit doit en écraser sauvagement. Je resonne. Un judas s’ouvre. Je respire, c’est toujours le mec avec qui j’avais réussi à me mettre en cheville au moment de mon arrestation.

— Qui est là ? demande-t-il.

— Le cousin de la bicyclette à Jules, je lui réponds. Ouvre vite la parenthèse, Johnson, il fait courant d’air.

Il plaque son visage contre la minuscule ouverture.

— Seigneur ! s’exclame-t-il en me reconnaissant.

Il doit se demander s’il est au paradis ou bien si, au contraire, mon ectoplasme n’a pas pu rejoindre sa base.

— Oui, c’est moi, démerde-toi d’ouvrir.

Il hésite.

— Grouille, ou sinon il t’arrivera des ennuis.

Je dois avoir le ton qui convient pour parler aux hommes, car il se hâte d’ouvrir. Nous pénétrons dans la banque, Joan et moi.

— Vous… vous n’êtes donc pas mort ? demande-t-il.

— On ne peut rien te cacher, Sherlock !

J’ai en mémoire le plan qu’il m’avait dessiné.

— Arrive !

Je m’engage dans l’escalier de gauche qui, je le sais, conduit à la chambre forte.

Avant de descendre plus avant, je rafle la mitraillette qu’il tient à la main.

— Un accident est si vite arrivé ! je lui dis.

L’accès de la chambre forte est barré par une grille dont chaque barreau est épais comme mon poignet. Cette grille nous a donné un mal fou. Un contact électrique la parcourt, il est branché à une sirène d’alarme donnant sur la rue. Si on a le malheur de toucher à la grille, la sirène se met à gueuler comme trente-six paquebots sur le point d’appareiller. Le contact n’est coupé que pendant les heures d’ouverture de la banque. Il a fallu que j’envoie un ouvrier pour débrancher le contact. Le mec, qui n’était pas plus bidon qu’un autre, m’a demandé une fortune pour exécuter le boulot. Je me rappelle le tintouin que ça m’a donné. Pour justifier l’entrée en fonction d’un électricien, nous avons dû faire sauter tous les plombs en branchant une fourchette à gâteau dans les trous des prises électriques. L’électricien a mis un coupe contact secret. Tout était au petit poil et j’allais m’occuper des lingots, lorsque Bessman a monté le coup de chez Little Joly. Probablement lui avait-on signalé mes longues stations devant la banque, et en avait-il déduit que je préparais un coup.

— Tout est demeuré en état ? je demande à Johnson.

— Oui.

— Alors, actionne le coupe-circuit.

Il tourne un petit commutateur.

— Voilà.

— Tu as le matériel ?

— Ben…

— Oui ou merde ?

— Je vais vous le chercher.

— On y va ensemble.

Au premier existe une petite pièce réservée au gardien. Elle est meublée d’un lit de camp, d’une chaise et d’un minuscule placard.

L’homme ouvre le placard et en sort une pile de vieux magazines. Ils sont ficelés. Je les reconnais. C’est moi qui lui ai passé ce paquet d’imprimés. Je sais qu’à l’intérieur se trouve un petit chalumeau électrique.

Il me faut un bon quart d’heure pour avoir raison d’un des barreaux. Et, une fois dans la chambre forte, un autre quart d’heure pour venir à bout du coffre aux lingots.

Ils sont là, les mignons, rangés en pyramides comme des boîtes de sardines.

J’en prends un et le soupèse.

— Qu’est-ce que vous dites de ça ? je demande à Joan.

— C’est de l’or ? balbutie-t-elle.

— De l’or, oui, dit le gardien d’une voix noyée d’extase.

Je lui demande :

— Tu as un couteau ?

Il me tend un yatagan de poche qui possède toute une théorie de lames à usages plus ou moins obscurs. J’ouvre le poinçon, et je gratte le lingot d’or.

— C’est bien ce que je pensais, fais-je en glissant la brique de métal dans ma poche.

Je repousse la porte du coffre.

— Vous laissez tout ça ? questionne la pépée.

Elle et Johnson doivent se dire que mes avatars m’ont encrassé la pensarde.

— Oui, je dis. Remarquez que le cuivre a une certaine valeur, mais ce qui n’est pas pur gold ne m’intéresse pas.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? bégaie le gardien.

— Ça veut dire que Bessman a possédé les coactionnaires de la banque. Il s’est farci la réserve d’or et leur a foutu des briques de cuivre plaquées or.

Qu’est-ce que je vais dire, moi ! se lamente le pauvre type.

— Rien, assurai-je, rien du tout, mon trésor.

Je lève le canon de la mitraillette et lui place à la base du cerveau une petite crotte calibrée.

— Vous avez fait chou-blanc ? me demande Joan.

— Plus ou moins…

Nous regagnons la voiture.

— Et maintenant ? fait-elle.

— Maintenant, je lui dis, il faudrait tout de même s’occuper de mon argent de poche.


* * *

Le soleil commence à ramener sa fraise. Il y a du bleu de partout. Les crieurs de journaux cavalent en gueulant que je me suis buté. Jusqu’à présent, ça n’a pas l’air de trop mal fonctionner pour moi.

— Arrêtons-nous, dis-je à ma compagne en avisant un petit bar tranquille. J’ai quelques coups de fil à donner.

— Pour la rançon ? demande-t-elle.

— C’est bien possible.

— Vous ne croyez pas qu’il serait préférable que je me charge de téléphoner à Kerrer ? Les flics pensent sûrement que vous avez des complices. Ils s’attendent à ce que ceux-ci contactent la famille pour parler fric, et il doit y avoir une table d’écoute chez le banquier. Ils peuvent reconnaître votre voix. Tandis qu’une voix de femme…

Je réfléchis.

— O.K., vous babillerez vous-même.

Nous entrons, je prends deux jetons à la caisse et je suis ma « collaboratrice » jusqu’à la cabine téléphonique.

J’attrape le Bottin pour chercher le numéro des Kerrer.

— North 60–40, je dis à la poulette. Dites simplement au vieux qu’il réunisse un million de dollars en petites coupures. Toutes inférieures à vingt, et que les numéros ne se suivent pas, de préférence.

Elle introduit son jeton dans l’appareil et compose sur le cadran North 60–50. Je vais pour lui dire qu’elle s’est gourée, mais à l’autre bout retentit une espèce de borborygme.

— Je suis chez Samuel Kerrer ? demande-t-elle.

Le borborygme se transforme en affirmation.

— Puis-je parler à Samuel Kerrer soi-même ? C’est vous ? Je téléphone au sujet de Maud. Veuillez préparer dans le plus bref délai un million en petites coupures, pas des neuves, s’il vous plaît. Vous recevrez ultérieurement des indications.

Elle remet l’appareil sur sa fourche.

— Ça colle comme ça ?

— Parfait.

Je reprends discrètement le Bottin afin de vérifier le numéro, et je constate que c’est moi qui me suis gouré tout à l’heure. Kerrer a bien comme indicatif North 60–50.

Y aurait de quoi faire méditer un fromage mou. Moi je ne médite pas car, Dieu merci, j’entrave rapidos. J’ai la preuve que mon « assistante » connaissait le numéro de Kerrer avant d’entrer dans la cabine, puisqu’elle a machinalement rectifié mon erreur. Je ne sais pas encore ce que cela signifie, mais, à coup sûr, ça ne signifie rien de bien fameux.

— Permettez-moi, fais-je, j’ai un petit coup de tube personnel à donner.

Elle sort et je ferme soigneusement la porte de la cabine. J’appelle Centa. Je suis coupé d’avec lui depuis l’instant où, hier après-midi, Sissy a actionné sa moulinette dans l’entrepôt de Little Joly.

— Qui est là ? demande-t-il.

— Dieu, t’es toujours aussi ahuri, je lui fais.

Il dit simplement, sur un ton incrédule :

— Non ?

— Si. Je parie que tu avais déjà commandé un tombereau de fleurs pour moi ?

— Comment as-tu pu ?

— Oh ! merde ! je ne te téléphone pas pour te dicter mes mémoires. Écoute, Centa, tu vas encore me donner un petit coup de paluche. Je ne te demande pas d’aller repeindre la lune, mais simplement de me retenir une place à l’aéroport pour l’avion de Mexico, demain matin. Tu la prendras au nom de Lattimer. Tu mettras le biffeton dans une enveloppe et tu laisseras le tout au bar de l’aérogare, vu ?

— D’accord, mais…

— Oh, dis, commence pas à bêler. J’ai besoin de changer d’air un petit peu. Adieu, fripouille !

Je raccroche et quitte la cabine.

— Bon, maintenant on va les mettre, n’est-ce pas, chérie ?

— Pour aller où ? questionne Joan.

— À nos affaires, mon canard.

Nous pédalons jusqu’à la première station de taxis que nous rencontrons.

— Laissez-moi là, Joan.

— Comment ! s’exclame-t-elle, nous nous séparons ?

— C’est plus prudent. Nous nous retrouverons ce soir, ça va ?

— Ça va.

— Refilez-moi votre numéro de téléphone, et attendez mon appel en fin d’après-midi.

— Entendu.

Je claque la portière et saute dans un taxi.

— Suivez la bagnole d’où je viens de descendre ! je dis au chauffeur. Et dites-vous bien que si vous la perdez, je fous le feu à votre tréteau !

Il démarre comme un cheval de course à qui on vient de faire une injection d’acide sulfurique !

Chapitre X

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La filature ne dure pas longtemps. La bagnole de Joan stoppe bientôt devant un pavillon de plaisance au bord du lac. Elle en descend et disparaît à l’intérieur de l’habitation.

— Ça joue, je fais au chauffeur, débarquez-moi là.

Je règle la course et, lorsque le taxi est reparti, je m’approche de la bagnole. Je pense que ce véhicule peut m’en apprendre sur la môme, car on laisse toujours des traces de son activité dans sa voiture.

J’ouvre la portière arrière et me mets à inventorier les poches à soufflets. J’y trouve ce qu’on a l’habitude de trouver dans ces sortes d’endroits : des cartes routières, une lampe électrique, de vieux gants.

C’est pas bézef.

Je passe devant et soulève la banquette, il n’y a absolument rien qui vaille la peine d’être enregistré : des poils de manteau, un tube de rouge…

C’est marrant, mais cette voiture m’avait causé une indéfinissable sensation de malaise. Les mecs comme moi ont un sixième sens qui leur fait renifler ce qui cloche…

Je regarde le tableau de bord ; il est tout ce qu’il y a de neutre, et je sais que ses niches sont vides.

Je regarde dessous, et je réalise brusquement ce qui m’avait inconsciemment choqué dans cette voiture.

Elle a quatre pédales au lieu de trois. Ordinairement, sauf dans les derniers modèles où tout est simplifié, une auto comprend la pédale de débrayage, celle du frein et enfin celle de l’accélérateur. Ici, il y en a une quatrième, nettement à gauche de la première.

Comme je suis d’un naturel curieux, j’appuie dessus. Un claquement sec se produit. Comme mue par un ressort, la portière de droite s’est ouverte et le siège voisin de celui du conducteur a basculé.

Je pousse un petit sifflement appréciateur.

J’avais déjà entendu parler d’un truc de ce genre, mais je croyais que c’était du bidon. Évidemment, avec une combine pareille à bord de sa carriole, la môme Joan n’a pas besoin de revolver. Ce machin-là doit faire un drôle de dégât lorsqu’on roule à cent à l’heure. J’appuie à nouveau sur la quatrième pédale et tout se remet en place.

M’est avis, les potes, qu’une souris qui possède une voiture de ce genre et qui connaît le numéro de téléphone que vous cherchez dans l’annuaire, m’est avis que cette môme-là n’est pas plus catholique qu’un rabbin ! Elle est même si peu catholique qu’il serait dangereux d’attendre davantage pour avoir une explication vraiment sérieuse avec elle.

Je pousse la porte de fer par laquelle elle est entrée. Je vois un jardinet coquet comme un jardin japonais, avec des dalles de ciment ocre et du gazon.

Sur la pointe des pieds, je grimpe un petit perron de quatre marches. J’entre dans un hall gentiment décoré et je tourne à droite, car c’est de cette direction que vient la voix de la fille. Un moment, je crois qu’elle discutaille avec un interlocuteur, mais je découvre que ça n’est vrai qu’à moitié, car elle téléphone. Son correspondant n’est autre que le père Kerrer.

Elle affranchit le vieux sur les dernières heures qui viennent de s’écouler. Elle lui dit qu’ayant été alertée par un rassemblement de badauds, cette nuit, elle a su que j’étais traqué dans un building. Elle avait cru voir, d’en bas, deux hommes à la fenêtre par laquelle j’avais soi-disant sauté. Elle explique qu’elle était restée après tout le monde, qu’elle avait pu me contacter et capter ma confiance (tu parles !). Que dès qu’elle saurait où j’avais planqué Maud, elle me liquiderait et que le vieux n’avait pas à se casser la tringle pour réunir le pèze de la rançon.

Comme vous le voyez, nous flottons en pleine trahison. Je me félicite d’avoir du nez, des nerfs et assez de jugeote pour doubler dix marchands de tapis réunis. Toujours silencieusement, j’entre dans la pièce : un gentil living-room dans les tons jaune citron, et j’arrache l’appareil des mains de la donzelle.

Elle a un haut-le-corps et pousse une exclamation.

Je la tiens par un bras, de ma main disponible.

À l’autre bout du fil, le père Kerrer, qui a senti qu’il se passait quelque chose d’insolite gueule « Allô ! » à s’en faire péter les cordes vocales.

— Allô ! fais-je à mon tour, c’est vous, Kerrer ?

— Oui… qui êtes-vous ? balbutie-t-il.

— L’Ange ! Je m’excuse d’interrompre cette petite conversation, mais je ne suis pas d’accord. Il me faut un million de dollars contre votre fille. Embauchez des experts-comptables pour réunir et étiqueter les images. Que tout soit prêt demain matin. Si vous me flanquez les flics au panier, mon premier turbin sera d’assaisonner votre lardonne ; vous devez comprendre que je parle sérieusement. Un cadavre de plus ou de moins sur ma route, ça ne se remarque presque pas, vous savez. Ma route, dans un sens — et même dans les deux sens —, c’est le Boulevard des allongés ! Donc, pas un mot aux condés, ils me croient encore mort et c’est votre intérêt comme le mien qu’ils continuent à le croire. Demain matin, je vous tuberai pour dire où vous devrez déposer le fric, compris ?

Il dit que c’est d’accord, qu’il a compris, qu’il ne préviendra pas la police et qu’il me supplie au nom de ce que j’ai de plus cher d’épargner sa fille. Je lui dis de ne pas me faire pleurer les fesses avec son cœur de vieux papa, et je lui révèle par la même occase que ce que j’ai de plus cher en ce monde, c’est le paquet de Lucky que j’ai trouvé dans la poche de ma dernière victime.

Sur ces bonnes paroles je raccroche, et je décide de m’occuper un brin de la môme Joan.

— Qui es-tu ?

— Je vous l’ai dit, répond-elle avec lassitude.

Je lui triture l’orgueil avec une baffe qui doit lui donner l’impression que sa tête est devenue une grenade à manche en action.

— Je suis pour les vieux principes, lui dis-je. Les bonnes femmes doivent respecter les bonshommes ; je ne permettrais pas qu’une souris me parle sur ce ton !

Elle commence à en rabattre un tantinet.

— Je répète ma question, qui es-tu !

— Je suis détective privée, fait-elle.

J’éclate de rire.

— Toi ! Sans blague ! Non, c’est trop drôle ! Les gerces qui jouent au flic, maintenant ! On aura tout vu ! Tu ne vas pas me faire croire qu’un magnat de la finance comme Kerrer t’a chargée de l’enquête ! Tout ce que tu pourrais trouver chez lui, c’est une place de brodeuse…

— C’est moi qui me suis présentée à lui. Je lui ai fait comprendre qu’une femme a des moyens, des arguments, qu’un homme n’a pas ! Je lui ai sorti le même boniment qu’à vous : un homme traqué qui désire négocier une rançon a besoin de quelqu’un. J’ai voulu être ce quelqu’un…

Elle paraît navrée. De la main, elle flatte des fleurs disposées en gerbe dans un vase grand comme une potiche chinoise.

— Tu sais ce qui va se passer, maintenant ? je lui fais.

— Oui.

— Ça ne peut plus se passer autrement, sois logique.

— Je sais.

— C’est dommage, tu as du cran. J’aime les filles qui sont gonflées…

— Vous n’avez pas d’arme, objecte-t-elle.

Je ris.

— Et ça !

Je lui tends mes pognes. Elles sont baths, mes mains, je vous jure. Pas du tout des paluches de chourineur, non plus que des petites mains de vicieux. Ce sont de bonnes pattes d’homme, fabriquées comme de la mécanique de marque.

— Ça ne vaut pas ça ! fait-elle.

Elle vient de plonger la main dans les fleurs et d’en ramener un pistolet-mitrailleur modèle commando.

Je la salue d’un geste.

— Mazette ! tu es une fille organisée…

— Toujours, lorsque je suis sur une enquête délicate.

— Et tu sais te servir d’un joujou comme celui-ci ?

— Vous allez vous en rendre compte.

Nos yeux s’observent. Elle va tirer. Je sais, je vois qu’elle va presser la gâchette. Il y a dans son regard une petite lueur qui ne trompe pas un initié.

— Si tu me déboulonnes, la môme Kerrer passera à la casserole, lui dis-je.

J’ai lancé ça comme on dit n’importe quoi pour meubler un silence intolérable. Ce qu’il faut à tout prix, c’est discuter. Une femme ne tire jamais en parlant.

— Je la retrouverai, fait-elle.

— Possible, mais ce sera trop tard. Elle est chez quelqu’un de confiance qui lui réglera son compte.

— Votre quelqu’un de confiance résistera à une annonce lui promettant la forte somme, et l’impunité, s’il rend Maud Kerrer à sa famille ?

Elle marque un point. Il n’existe certainement pas un bipède sur cette planète qui laisserait échapper une occase pareille. Malgré qu’il soit réglo, Bob Patelli, me sachant mort, fera comme les copains.

— Écoute, fillette, on fait un marché. Au lieu de me buter, tu me remets à la police, et à eux je propose la restitution de Maud contre ma peau.

— Ils ne marcheront jamais, fait-elle.

— Kerrer fera le nécessaire pour qu’ils marchent.

Je sais bien que tous ces boniments sont cousus de fil blanc, mais qu’est-ce que ça peut fiche ? Ce qui compte, c’est de gagner du temps. Le temps a toujours marné à mon service.

Elle médite une minute.

— Appelez la police ! fait-elle. Je supose que vous connaissez le numéro ?

Elle a un vilain sourire et ajoute :

— De toute façon, c’est utile.

Je comprends parfaitement son point de vue. Dès que j’aurai alerté les flics, elle me tirera dessus. Seulement, avant, elle pense que je lui cracherai peut-être l’adresse de la planque de Maud.

Le canon du pistolet-mitrailleur ne me perd pas de vue. Je n’aime pas bien ces regards de cyclopes noirs et terrifiants, des feux !

Il ne faut pas longtemps pour remuer un index… J’attrape lentement le téléphone, et pose mon doigt sur la première lettre de l’indicatif de police. Je fais mine de me raviser, sans lâcher l’appareil.

— Oh ! merde ! je fais, pourquoi on ne se mettrait pas d’accord nous deux, hein ?

Presque en même temps que je prononce ces paroles, je lance l’appareil dans la direction de Joan. Elle devait s’attendre à une réaction de ce genre, car elle fait un saut de côté et ouvre le feu. Heureusement, son recul m’a fait sortir de sa ligne de mire. Les balles arrachent tout un côté de ma manche gauche et je sens une brûlure à mon épaule.

Comme elle ouvrait le feu, je fonçais en avant, ce qui fait que ma tête entre en contact avec sa poitrine lorsque la seconde rafale part.

Je saisis le canon court et brûlant de l’arme. Je le braque en direction du plafond où vont s’écraser les balles, ce qui déclenche une pluie de plâtras. Elle tient bon, la bougresse. Elle sait que si elle lâche sa seringue, ses carottes seront cuites.

Elle a une force peu commune pour une bonne femme.

Je me trouve dans une fausse position. Mais j’ai, dans toutes les circonstances, un très joli coup de reins. D’une poussée, je m’écarte un peu d’elle et accentue ma torsion.

Elle gémit et devient très pâle.

Quelques secondes de résistance, encore, puis le pistolet tombe sur le parquet. Je plonge et m’en saisis.

Nous sommes essoufflés comme si nous venions de faire un cent dix mètres haies.

— Et alors, miss Sherlock ? On ne crâne plus…

Elle balbutie :

— Non… non…

Je m’approche d’elle et elle recule lentement. Parvenue contre le rebord de la table, elle s’immobilise. Je continue d’avancer. Mon corps est tout contre le sien. Je sens sur ma poitrine le mouvement de sa poitrine, qui se soulève et s’abaisse. Ce contact me fout de l’électricité dans le corps. Toutes les fois que je passe une nuit blanche, je suis certain, le lendemain, d’avoir mon instinct de reproducteur en éveil.

Et, pour tout vous dire, cet instinct, je l’ai aussi lorsque je passe des nuits noires !

De ma main libre, j’arrache les fringues de la môme Joan.

Elle demeure passive, les yeux dilatés. Elle se dit que c’est sa seule chance de voir le soleil se coucher ce soir et se relever demain. Et puis, c’est une gonzesse, et une gonzesse sait toujours donner un coup de main au guerrier en transes…

Je la renverse sur la table. J’embrasse ses lèvres. Elle est douce et tiède, cette fille ! Jamais vu une souris de cette trempe. Je la prends contre la table, toujours sans lâcher le revolver.

J’ai déjà fait pas mal de choses compliquées dans ma garce de vie, mais je n’ai encore jamais passé un moment ayant cette saveur ! Un vrai tourbillon ! Lorsqu’on vit à la minute la minute, comme vivent tous les truands de la terre, on sait apprécier ce comprimé de paradis qu’est l’amour. On sait vivre lorsque la mort vous suit comme un chien perdu. Vous n’avez qu’à demander des renseignements à ce sujet à votre gangster habituel !

Joan gémit de plaisir et de peur. C’est une vraie femme, c’est-à-dire qu’il y a en elle de la passion, de la ruse, de la crainte, de la soumission, de la rébellion, tout, quoi ! Tout !

Lorsque je reviens de mon grand vertige, j’ouvre les yeux et je la regarde. Elle est inerte. De la sueur perle au-dessus de sa lèvre et ses cheveux fous sont collés sur ses tempes.

— Embrasse-moi ! soupire-t-elle.

Je l’embrasse. Comme c’est une opération qui ne nécessite pas la participation des mains, j’en profite pour lui cloquer dans la région du cœur les dernières balles restant dans le pistolet.

Elle a un soubresaut, la table se renverse et elle tombe au milieu des fleurs. Je la quitte en me disant qu’il y a vraiment des souris qui ont une belle mort !

Chapitre XI

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Tout compte fait, la voiture de feu notre brillante détective me plaît beaucoup. Tout chiard, déjà, j’avais la marotte des pochettes-surprises. Comme elle devient disponible, je décide de l’adopter. C’est donc au volant de cet engin à siège éjecteur que je regagne la masure de Bob Patelli.

La journée s’annonce bien. L’air est frémissant, odorant et tout le bordel… Un poète vous décrirait ça mieux que moi sans doute, mais il n’aurait pas le chic.

Je me sens optimiste à faire péter le baromètre ! C’est bon de se sentir mort pendant quelques heures, lorsqu’on sait que des milliers de gens donneraient le bras droit de leur petit frère pour vous découper au chalumeau ! C’est pas mauvais non plus de sentir qu’on a bien balayé sa route derrière soi. Comme ordure, il ne me reste que Bessman à évacuer, mais je crois avoir pris une option sur sa tranquillité.

Je tourne le coin de la rue provinciale où crèche mon petit pote déclaveté. Elle est charmante, cette ruelle, avec l’herbe qui pousse le long des trottoirs, les haies échevelées, les masures qui la bordent ! Y a pas d’erreur, je deviens vachement bucolique ! C’est le printemps, probable ! Si je me retenais pas, je graverais mon nom dans les arbres. Seulement, le hic, c’est qu’il n’y a pas d’arbres et que, même s’il y en avait, j’irais pas leur confier mon identité.

J’arrête le carrosse devant mon petit marchand de journaux. Il doit en écraser encore car la tôle est silencieuse.

Je traverse en deux enjambées le petit jardin aux pêchers gros comme des crayons, et je pousse la porte de Patelli.

Elle n’est pas fermée au verrou, mais quelque chose en gêne pourtant l’ouverture. Je donne une poussée et le quelque chose recule. En entrant, je constate qu’il s’agit de la carcasse de Bob. Des messieurs très comme-il-faut lui ont pratiqué une incision à la gorge par laquelle on pourrait faire passer la cavalcade du Zoo-Circus. Sa carrée est pleine de raisiné.

Je vois illico que je ne peux plus grand-chose pour lui, si ça n’est de faire brûler des cierges. Le seul service qu’on puisse encore rendre à un mec portant une blessure de cette dimension, c’est de lui commander une gentille boîte en chêne capitonné, avec des poignées imitation bronze. À moins que son rêve n’ait été de se déguiser en poudre à priser dans un bocal du crématorium.

J’enjambe la carcasse du pauvre Bob et je cours à la petite chambre où était enfermée Maud Kerrer. Bien entendu, la fille n’est plus dans sa cage. Comme la porte de son réduit a été enfoncée de l’extérieur, je comprends que quelqu’un a donné l’assaut à la boîte de Patelli. Et ça n’est pas la police car, bien qu’ils soient plus salingues que des macaques, les flics n’ont pas pour habitude d’ouvrir la gorge des mecs auxquels ils rendent visite.

Ou je suis aussi futé qu’un yaourt, ou la voix de ma raison, malgré qu’elle ait tendance à parler du nez, met dans le mille en me chuchotant qu’il y a du Bessman dans tout ça.

Au moment où il me confiait aux bons soins de Dark-Eyes, l’Autrichien n’avait pas encore entendu les dernières informations à la radio et ignorait que j’avais dans mes cartons la plus riche héritière de Chicago. Lorsqu’il a eu connaissance de la chose, plus tard dans la nuit, il a dû se dire qu’il pourrait tirer, de mes affaires en cours, un honnête profit.

Ce qui me surprend, c’est qu’il soit venu chez Bob. Mes très vagues relations avec le boiteux n’étaient pas tellement connues… À moins que….

Je vais à la commode où Patelli serrait les armes du Crabe. Je saisis un revolver et je l’examine. Il porte, sur la tranche de la crosse, une minuscule initiale en nacre. C’est un P.


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Et je me rappelle que le Crabe avait la manie des initiales. Comme tous les ritals, il avait à peu près autant le sens de la discrétion que de la géométrie dans l’espace. Dans le milieu, tout le monde est au courant des petites habitudes de chacun. Bessman, s’il a examiné le revolver dont j’étais porteur — et je le connais assez pour savoir qu’il l’a fait —, n’a pas eu de peine à comprendre comment et où je m’étais procuré le pistolet. Ses Pieds-Nickelés ont fait une descente chez Bob, et j’ai les résultats de l’opération à portée de la main.

Je me penche sur le corps, et je trempe le bout de mon doigt dans le sang, comme font les cuistauds pour goûter les sauces. C’est à peine coagulé. D’autre part, le corps est encore tiède.

Je pense qu’il n’y a pas de temps à perdre.


* * *

Un qui ne sait plus bien s’il est le fils aîné de Pierre-le-Grand ou le butteur assermenté de Bessman, c’est bien Dark-Eyes, lorsqu’il me voit pénétrer, par la grande porte cette fois, au Relais de Frisco.

Il est en train de se taper un triple whisky au bar lorsque je fais mon apparition. Et quand j’emploie le mot apparition, je sais ce que je dis, les gars ! Si le général MacArthur quittait son pantalon dans la grande salle de réception de l’ambassade de Papouasie, mon dur ne serait pas plus éberlué qu’il ne l’est en m’apercevant. Il ouvre une bouche qui livre l’accès de son gosier jusqu’au rectum et un mince filet de bave coule aux commissures de ses lèvres.

Ce tordu a la bouille tapissée de toile gommée. On a dû lui colmater le masticateur avec de la paille de fer, car lorsqu’il parle, ça fait comme lorsqu’un canard s’entête à repêcher un bouchon de carafe dans une fosse à purin.

— L’Ange… éructe-t-il.

Vous pouvez chasser le naturel à coups de savate dans le pétrousquin, il revient au galop. C’est pas moi qui ai inventé ça, je ne fais que vérifier l’exactitude du proverbe, lorsque je vois Dark-Eyes sortir une bombarde grosse comme la cuisse d’une Peter Sister.

— Remise ta quincaillerie, figure ! je lui fais.

Je m’exprime avec un tel calme qu’il hésite.

Alors je me hisse sur un des hauts tabourets du bar et j’attire à moi la bouteille de rye. J’en verse une coquette giclée dans un verre qui se trouve là comme par hasard, et je le sirote.

— Va dire à ton patron que je veux lui parler, Toto !

Il ne bronche pas. Il me regarde et triture sa pétoire de l’air du mec qui ne parvient pas à prendre une décision.

— La manipule pas comme ça, je lui dis, tu vas la casser.

J’avale ma potion. C’est du chouette.

Je chope à nouveau le flacon.

— Pose ça et suis-moi ! dit brusquement le tueur.

Je me sers une nouvelle tournée aux frais de l’établissement.

— Si tu ne radines pas tout de suite, je te déguise en passoire !

— Bessman ferait un drôle de cirque si tu lui démolissais son comptoir. Va le chercher, je préfère lui parler tranquillement devant un glass plutôt que dans son palais des mirages.

— Il ne descendra pas, il n’est pas à ta disposition.

— Ça reste à prouver. Manie-toi la rondelle, beau merle. T’entends ?

Il secoue ses épaules de bigorneur et se dirige vers un appareil téléphonique placé sous le comptoir.

— Boss ?

L’aboiement que je connais bien se fait entendre.

— Y a quelqu’un qui vous demande, en bas.

Il savoure son petit coup de théâtre en chambre.

— C’est l’Ange, fait-il avec emphase.

L’autre doit lui faire répéter à plusieurs reprises.

Puis c’est un martelage de la plaque vibrante, car Dark-Eyes est obligé d’éloigner un peu l’appareil de la coquille Saint-Jacques qui lui tient lieu d’oreille.

— Il t’attend en haut, me fait-il brusquement.

— Et moi je l’attends en bas. Si chacun reste sur ses positions, on n’est pas près de se rencontrer. Dis-lui de descendre et qu’il n’ait pas les jetons, je ne porte pas d’arme. J’accepte que tu me passes à la fouille avant de le rencontrer.

Il répète tout ça à Bessman.

— C’est bon, fait-il, il va venir.

Dark s’approche de mon tabouret.

— C’est vrai ce mensonge ? T’as pas de seringue sur toi ? Ça te ressemble pas beaucoup, tu dois te sentir un peu nu…

Il me palpe consciencieusement. Elle aurait fait un douanier de première classe, cette crème de nave.

Il tire de ma poche la plaquette de métal que j’y ai glissée à la banque.

— Qué zàco ?

— Du truc qu’on fabrique les robinets.

Il ne sait pas s’il doit garder le lingot ou me le laisser.

Il choisit un moyen terme et le pose sur le comptoir d’acajou.

C’est la première chose qu’aperçoit l’Autrichien en se radinant.

Il fronce le sourcil et se mord le coin de la lèvre.

Nos regards se croisent. L’Autrichien s’assied sans rien dire à mes côtés.

— Alors je lui fais, tu ne me félicites pas ? Des coriaces comme moi, on n’en fait plus que comme modèle d’exposition, tu ne penses pas ?

— Très fort, murmure-t-il. Je serais curieux de savoir comment vous vous y êtes pris pour vous sortir de ce guêpier ?

À ce moment, un zig de sa bande entre en courant, un journal à la main.

— Patron ! crie-t-il, il paraît que l’Ange…

Puis il m’aperçoit et ses châsses s’agrandissent comme deux gouttes d’encre sur un buvard.

Il tend le journal à Bessman.

— Voilà qui m’évitera de parler, dis-je.

Je jette un coup d’œil à l’édition spéciale.

On annonce la sensationnelle méprise. Les types du laboratoire ont éventé la substitution. Le journaliste écrit en toutes lettres que je suis le gangster numéro 1 ; le roi des rois, le dur des durs, le champion des champions. Il emploie tous les superlatifs que la cervelle moisie d’un scribouillard peut dénicher.

Bessman lit, sans sauter une lettre, la totalité de l’article. Il ressemble de plus en plus à un professeur.

Quand il a fini, il replie le journal et le dépose sur un tabouret voisin.

— Vous êtes une force de la nature, dit-il simplement.

Il regarde ses ongles soignés et souffle dessus comme font les gangsters de cinéma. Puis il les polit sur le revers de son veston.

— Je vous écoute, l’Ange.

Je me racle un peu la gorge.

— Voilà, commencé-je… En sortant du building cerné, je suis allé faire un petit tour à la Nationale. J’ai fait un peu de dégâts, là-bas. Vous n’en savez encore rien parce que nous sommes dimanche et que les banques sont fermées. Mais le gardien est mort, les grilles forcées et le coffre ouvert. J’ai prélevé un petit souvenir.

Je désigne le lingot.

— Pendant que je manœuvrais chez vous, vous manœuvriez chez moi. Vous avez su que j’avais kidnappé, la fille Kerrer, et vous vous êtes dit qu’il y avait un gros paquet à ramasser. Le kidnapping, c’est pas votre job, hein, mais là, l’occase était trop belle. Vous pouviez entreprendre toutes les négociations avec le financier en les mettant à l’actif d’un soi-disant complice à moi.

« Vous continuiez à garder votre nez propre, comme toujours.

« Alors après avoir remué vos méninges, vous avez fait opérer une descente chez le pauvre Crainquebille, vos foies blancs l’ont saigné et se sont emparés de la souris.

« Elle est ici. Alors je crois que le moment est venu de faire un grand trou et d’y foutre la hache de guerre. Voici ce que je propose : nous allons ramasser la rançon de la poulette et nous la partageons gentiment. Et puis, on tire un trait sur le passé. C’est O.K., Bessman ?

— Et en admettant que cela ne le soit pas ?

— Vous pensez bien que je ne suis pas venu ici, sans arme et le sourire aux lèvres, sans avoir mis ma part d’atout au frais. Avant de rappliquer ici, j’ai écrit plusieurs lettres à la police et aux coactionnaires de la Nationale, afin de les affranchir sur la question des lingots truqués. Si le pot aux roses est découvert, ça va donner une drôle de séance dans ce coin !

« Ces bafouilles, je les ai postées dans différentes boîtes aux lettres de quartier. La levée de ces boîtes ne sera faite que demain à huit heures. À ce moment, nous serons en possession du fric et je vous donnerai la liste des boîtes. Vous pourrez envoyer vos gnaces les relever avant les types des postes.

« Autre chose, n’espérez pas me faire dire où sont postées ces lettres en employant les grands moyens. Je ne suis pas le genre de fillette qui se met à table facilement. D’autre part, comme vous ne savez pas le nombre de lettres qui ont été écrites, vous ne pourriez jamais vérifier si je vous dis la vérité. Or il suffit qu’une lettre, une seule, parvienne à destination pour que votre beau château de cartes s’écroule.

Bessman se gratte le bout du pif.

— Qui me dit que vous serez régulier, et que vous me donnerez la liste complète des boîtes postales ?

— Nous sommes arrivés à un point où nous devons avoir confiance l’un en l’autre, car nous n’avons plus les moyens de faire autrement. C’est ma parole contre la vôtre car, à moi, qui me dit que vous ne voudrez pas essayer de me doubler malgré tout, et que vous ne m’assaisonnerez pas ?

Un faible sourire fleurit sa tronche austère.

— Marché conclu, l’Ange, dit-il enfin. Vous me plaisez.

— Parfait. En ce cas, je vais prendre pension chez vous jusqu’à demain. La chasse à l’homme a repris et je ne vois pas d’autres coins en ville pour être en sécurité.

Un quart d’heure plus tard, je suis attablé en compagnie de Maud Kerrer devant un poulet froid presque aussi sensationnel que celui qu’elle m’a offert la veille. Elle paraît inquiète, mais pas tellement effrayée, la gosse. Ces filles à papa ont le chic pour savoir crâner, même lorsqu’on leur cloque un cigare allumé dans le baigneur après les avoir assises sur un tonneau de poudre !

Conclusion

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Il fait à peine jour. Je suis au volant de la voiture de feu la môme Joan. Bessman, à mes côtés, tient la mallette de dollars que le père Kerrer a déposée à l’endroit convenu.

— Le compte y est, dit-il soudain.

— C’est bon, posez-la sur la banquette arrière, je deviens nerveux lorsque je vois tant de fric à la fois.

Il hésite, puis glisse la mallette à l’arrière de l’auto. Alors, j’appuie à fond sur le champignon.

— Hé là ! fait Bessman, vous êtes déjà à cent trente !

— Un peu de vitesse, c’est excitant, vous ne trouvez pas ?

Non, il ne trouve pas.

Il sort sa montre de son gousset, car il a un vieil ognon en or avec une chaîne grosse comme l’amarre du Queen Mary. 

— Déjà six heures, fait-il. Alors, cette liste des boîtes, l’Ange ?

— Il n’y a pas de liste, je lui dis. Tout ça, c’était du bidon ; du reste j’ai horreur d’écrire, vous savez…

— Prenez garde ! grommelle-t-il.

— Je vous dis la vraie vérité du bon Dieu, Bessman.

Je le vois tirer un superbe colt de sa poche.

— Arrêtez, fait-il.

— Pourquoi ?

— Le coin me paraît propice à une mise au point — disons… définitive.

— Exactement ce que je pensais, fais-je en appuyant sur la quatrième pédale.

Ce coup du siège éjecteur, c’est la plus grosse surprise de sa vie. C’est aussi sa dernière. Je vous le recommande lorsque vous voulez vous marrer en société. Ça remplace avantageusement le poil à gratter ou la poudre à éternuer.

Je remets le siège en place et commence à siffler « It was a wonderful boy » , en prenant le chemin de l’aéroport.

Y a un bout de temps que je n’ai pas vu le Mexique. C’est un patelin où les filles ne sont pas plus mal tortillées qu’ailleurs et où, avec une brique en poche, on peut passer de gentilles vacances.


Prochain volume à paraître :

Du plomb dans les tripes [12]

DU PLOMB DANS LES TRIPES !

Le prochain épisode des « Confessions de l’Ange Noir » vous entraînera, aux côtés du dangereux bandit, dans les services de contre-espionnage des États-Unis.


DU PLOMB DANS LES TRIPES !

Vous apportera une nouvelle ration d’émotions fortes.


DU PLOMB DANS LES TRIPES !

Poursuit la sanglante série du redoutable gangster.

Conté avec la même fougue, le même langage pittoresque, le même dynamisme.


DU PLOMB DANS LES TRIPES ! Vous assurera une nouvelle nuit blanche.


Personnes sensibles, s’abstenir ! 

DEUXIÈME ÉPISODE

LE VENTRE EN L’AIR !

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À la mémoire d’Al Capone, 

et d’un certain tordu de la 14e Rue. 

L’Ange

Notes liminaires

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Mon éditeur m’apprend que des locdus, des mous de la calbombe et du calbard ont émis des doutes sur l’authenticité des aventures que je relate dans mon premier grimoire : LE BOULEVARD DES ALLONGÉS. J’ai failli en manger ma cravate. 

Ces gaziers-là n’ont qu’à venir me trouver. S’ils n’ont jamais vu un feu d’artifice, je comblerai cette lacune. 

Lorsqu’un gnace a eu mon passé, et lorsque ce mec apprend qu’une bande de foies blancs, de pêcheurs de têtards, de nénuphars d’égouts, d’escaladeurs de plaines viennent lui baver sur les bonbons, forcément il voit rouge. 

Tous les zigotos qui sont dépeints dans mes books, toutes les javas auxquelles ils sont mêlés, sont garantis vrais de vrais… … Les sceptiques n’ont qu’à échanger ce bouquin contre le  Journal officiel.

Qu’on se le dise ! Si incrédule, s’abstenir. 

Chapitre premier

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Greenwich Village est vide comme l’estomac d’un fakir après douze années-lumière de jeûne, lorsque je quitte la station du subway.

Cette station noire et métallique est un peu moins gaie qu’une épidémie de fièvre aphteuse. Tout naturellement je mets le cap sur l’une des deux avenues qui s’enclenchent dans le carrefour. Les lumières m’attirent, tous les papillons sont comme ça !

J’avise une vitrine derrière laquelle on aperçoit des paumés déguisés en artistes peintres, qui somnolent derrière leur bouteille de Coca avec l’air de penser.

Je me dis qu’un coup de raide serait tout indiqué pour célébrer mon retour à New York.

Ça fait une paie que je n’ai pas ramené ma cerise dans le patelin. La dernière fois que j’ai vadrouillé dans Manhattan il faisait un vilain temps, les gars. Dites que c’est le petit doigt de votre cousine germaine qui vous le dit.

C’était tout de suite après la guerre ; pendant cette période d’euphorie collective où les petits dessalés de mon gabarit s’en mettaient plein les poches. Y avait tellement de macchabés dont on devait graver le nom dans le marbre qu’une douzaine en plus ou en moins passait royalement inaperçue. Ce que j’ai pu en dessouder, des mecs, à ce moment-là ! Fallait des bottes d’égoutier pour traverser les rues, because le raisiné.

Puis ça s’est tassé. Les Fédés sont devenus chinois comme point et je me suis fait la valise du côté de Chicago[13].

Pourtant, je gardais New York dans mon palpitant. C’est la ville la plus chouïa qui existe, car on s’y sent en sécurité. Y a tellement de pèlerins qui s’agitent les couennes à l’ombre des gratte-ciel ! C’est tellement grand… Tellement bath…

Pourtant, en ce petit matin, Greenwich Village qui est, comme vous le savez, le quartier des artistes et des locdus, paraît triste.

Le bar où je viens d’entrer renifle la bière aigre et le mégot froid. Il est plein de mecs qui attendent le jour, simplement parce qu’ils se croient déshonorés d’aller se mettre dans les torchons tant qu’un pouce de nuit flotte encore dans cette portion de planète.

Le barman est un type désenchanté qui ne doit pas avoir de plus gros poumons qu’un ver à soie. Ses cils sont farineux, ses joues mal rasées, et c’est d’une voix lamentable qu’il s’informe de mes aspirations.

— Un rye, p’tit gars…

Il verse dans un verre une rasade d’un truc à base de lotion capillaire et lance adroitement le glass sur le comptoir ciré. Je l’attrape et trempe mon nez dedans. Si ce machin-là est du whisky, moi je suis le roi Farouk… Mais je n’aime pas chicaner pour des misères. J’offre ma consommation à une plante verte qui croule sous la poussière dans un coin du bar, et je me fais servir un Cinzano Dry.

Tout en dégustant, je laisse flotter mon regard velouté sur l’assistance. J’ai dans le ciboulot des idées de gonzesse et de jambes en l’air… Dans le ciboulot et ailleurs. Voilà trois jours que je n’ai pas prouvé à une représentante du beau sexe qu’à côté de moi, le marquis de Sade n’était qu’un enfant de chœur…

Mais les gonzesses sont aussi rares dans ce bar que les idées dans le crâne d’un policeman.

Soudain je tique. Je viens d’arnoucher un pégreleux occupé à lire un journal. Il le lit en le tenant devant lui, ce qui est fort incommode lorsqu’on a une table à sa disposition pour l’étaler. De plus, il y a un trou à son journal. Et j’ai pris l’habitude, depuis des temps immémoriaux, de ne pas piffer les gnaces qui lisent à proximité de mon espace vital dans un journal percé. Mine de rien je siffle mon verre et je sors. Je file quelques mètres, puis je me planque derrière un pilier de soutènement du subway.

Je n’ai pas longtemps à attendre. Le bonhomme au canard percé quitte le bar et se dirige dans ma direction d’un pas tranquille.

C’est un grand type bien balancé, qui a des épaules de cariatide. Si son tailleur n’est pas passé par là, il doit être drôlement baraqué, le Monsieur…

Je porte la main à mon aisselle gauche, car il faut toujours avoir de quoi accueillir les zigotos qui ont tendance à mettre le pied dans votre vie.

Mais le costaud ralentit. Il s’arrête, tire une cigarette de sa poche et se la colle dans un coin de la bouche, puis il reprend sa marche en avant.

— Hello, l’Ange ! chuchote-t-il… Lâchez la pétoire que vous devez être en train de caresser et ne faites pas le méchant, on va causer gentiment.

Je reste pantois. Il a un drôle de coup d’œil, le mec ! Le voilà à ma hauteur. Sa cigarette toujours éteinte dans le bec. C’est un bipède de quarante ans environ. Sur ses gigantesques épaules, il y a une tête de zig qui a marné pendant trois générations comme punching-ball dans une salle d’entraînement. Il a le nez de travers, les arcades sourcilières et les pommettes proéminentes. Des petits yeux de goret frileux luisent au fond des orbites. Lui ne me regarde même pas. J’ai jamais vu un bonhomme aussi calme et sûr de soi.

— Qu’est-ce qu’il y a pour votre service ? je demande.

Il mâchouille sa sèche et dit en guise de réponse :

— Mon nom est O’Massett, Jak O’Massett.

— Joli, fais-je, ça doit avoir une certaine allure, gravé en lettres d’or sur une pierre tombale. Et à part ça, qu’est-ce que vous faites dans l’existence ?

— Je suis agent spécial attaché au département d’État…

Intérieurement, je tique vachement. Mais mon self-control est à toute épreuve.

— Y a pas de honte, dis-je… Il faut de tout pour faire un monde…

O’Massett ne sourcille pas. Il broute un centimètre de sa cigarette et me montre un drugstore.

— Vous n’avez pas soif ?

— J’ai toujours soif. Chez moi c’est à l’état endémique.

Nous nous dirigeons vers la boutique. Elle est vide. O’Massett et moi nous nous asseyons à une table. Il commande deux bières-cognacs sans me demander mon avis…

— Alors, attaquai-je, n’en pouvant plus… Vous attendez quoi pour déballer votre paquetage ? Que je claque de curiosité ?…

— Vous avez quitté Mexico hier au soir, murmura-t-il, ses petits yeux perdus dans un rêve lointain.

— Et alors ?

— Nos services vous y avaient repéré.

— Vous n’avez pas demandé d’extradition ?

— Si…

— Mais vous avez préféré que je revienne tout seul ?

— C’est ça, oui…

— Vous m’avez suivi depuis l’aéroport ?

— Oui…

— Il y a plein de flics dans le secteur ? Vous allez me dire que le quartier en est pourri. Je parie que si on écartait ce bocal, là-bas, sur l’étagère, on en trouverait un derrière !

— Vous avez du feu ? coupe-t-il.

Je lui tends ma boîte d’allumettes. Il en frotte une et tire quelques bouffées. Puis, pour la première fois depuis notre rencontre, il sourit. C’est un rictus plus qu’un sourire.

— Regardez la porte de l’arrière-boutique, fait-il.

Je regarde. Je ne vois rien qu’un canon de colt braqué sur moi.

— Le garçon qui est de l’autre côté du canon, me dit O’Massett, s’appelle Swift. À trente pas, il coupe une carte à jouer placée de profil.

— Pas mal, appréciai-je. Pourquoi ne travaille-t-il pas dans un cirque ?

— Parce que, fait O’Massett, dans les cirques, on ne tire que sur des boules de verre. Lui préfère tirer dans la carcasse des gangsters…

Je réfléchis à toute allure. Je viens de me laisser fabriquer proprement.

Jamais arrestation ne se sera opérée avec autant de souplesse.

J’ai envie de jouer mon va-tout. Mais ce diable d’O’Massett a le don de lire dans les pensées de ses contemporains comme dans son journal habituel.

— Je sais que vous avez le secret de sortir votre feu en moins de deux secondes, l’Ange. Je vous prie de considérer qu’il ne vous serait d’aucun secours. Je me suis placé à votre droite, intentionnellement. Il faudrait au moins cinq secondes pour me descendre et jamais Swift ne vous laisserait vivre cinq secondes avec un feu dans les pattes. Il est très à cheval sur la consigne, vous savez…

— Conclusion ? je demande…

— Tirez-là vous-même, l’Ange.

— Je suis bon…

— Comme la romaine.

— Je suppose que je dois allonger mes mains bien à plat sur la table tandis que vous me passerez les bracelets ?

Il a un nouveau rictus.

— Vous avez deviné recta jusqu’à présent. Mais voilà que vous mettez le nez dans l’erreur, l’Ange.

Je tique drôlement, je vous jure.

— Sans blague, vous n’allez pas me faire croire que vous avez organisé ce nouveau Pearl Harbour simplement pour me faire une farce ! On n’est pas le premier avril, que je sache…

— Je pense que je ne vous arrêterai pas, dit O’Massett.

— Pourquoi ? C’est votre semaine de bonté ?

— Je suis convaincu que vous accepterez la proposition que je vais vous faire.


Il y a un instant de silence. Je regarde tour à tour le canon du colt qui ne frémit même pas, la gueule bosselée et impassible d’O’Massett, et celle, livide, du barman, qui joue au type très occupé.

— Une proposition ! C’est bien la première fois qu’un flic me tient ce langage, Monsieur O’Massett.

Je pousse un petit ricanement très réussi et j’ajoute :

— Une proposition, c’est un marché. Un marché, c’est un échange… Je suis à votre merci, O’Massett. Je n’ai rien à proposer. En ce moment, je suis à sec. Je ne détiens aucune riche héritière, aucun joyau rare, aucun document secret. Je suis tout seul dans le monde avec pour toute fortune quelques centaines de dollars et un luger. Et vous voulez me faire une proposition.

— Oui, dit résolument le grand type.

— Vous m’offrez quoi ?

— Un coup d’éponge sur votre passé et un passeport pour un autre continent. Le plus éloigné du nôtre de préférence.

— Hum, fais-je, ça doit être cher…

— Très cher…

— Je vous répète que je n’ai rien…

— Si vous n’aviez rien, vous auriez déjà du fer au poignet ou dans la viande, l’Ange.

Il a le sens du coup de théâtre, O’Massett. La progression dramatique n’a pas de secrets pour sa pomme.

— Allez-y, énumérez-moi mes richesses…

Il écrase sa cigarette à demi consumée sous son talon. Décidément, ça n’est pas un fumeur.

— Vous êtes un hors-la-loi, l’Ange, et le type le plus coriace que nous ayons connu ; vous êtes gonflé à bloc et puis…

— Et puis ?

Il vide son verre de bière, par-dessus son godet de cognac.

— Et puis vous savez tuer, conclut-il.


* * *

Je mets plusieurs minutes à récupérer. Si je n’avais pas qu’un simple godet dans la brioche, je jurerais que je suis miro. Le gars qui trouverait une chauve-souris dans son ice-cream ne serait pas plus ahuri que je le suis présentement.

— Si on cessait de faire du cinéma, O’Massett ? je propose brusquement. Ça vous consisterait d’étaler vos pions sur le tapis ?

— J’ai besoin de vous, l’Ange.

— Pour une mission délicate ?

— Tellement délicate que je ne puis la confier à un homme de chez nous, même au plus fortiche, et nous en avons qui valent leur pesant de moutarde.

— Cambriolage ?

— Non, autre chose…

— Un meurtre ?

— Mettons, une exécution… Il y a des circonstances où la loi doit rester à la porte. Raison d’État, l’Ange. Il existe en ce moment, dans cette ville, un homme que le gouvernement des U.S.A. souhaiterait enterrer en musique.

— O.K., dis-je. L’ambassadeur soviétique, je parie ?

— Les Soviets, pour une fois, n’ont rien à voir là-dedans. Et puis je vous fais remarquer au passage, que l’ambassadeur soviétique ne réside pas à New York, mais à Washington. Il s’agit d’une personnalité d’un autre ordre.

Il se passe la main sur le visage.

— Nous sommes aujourd’hui le mercredi 18 septembre.

— C’est ça, oui.

— Il faut que, vendredi prochain, l’homme en question soit mort…

— Vendredi prochain ?

— Avant six heures du soir, c’est capital.

Chapitre II

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Le silence retombe sur nous comme un brouillard.

O’Massett pousse un grognement.

— À vous de parler, fait-il.

— On pourrait avoir un double Cinzano ? À valoir sur le contrat ?

— Vous acceptez ?

— Vous avez déjà vu un type qui se noie refuser la bouée qu’on lui balance ?

— Non, admet-il, jamais.

— Alors ?

Il frappe dans ses mains.

— Un double Cinzano ! lance-t-il au barman.

Le barman prépare la consommation en tremblotant. Ses croquantes font le même bruit que le cube de glace qu’il agite au fond du verre.

O’Massett se penche sur moi.

— Vous devez agir seul et rapidement, l’Ange…

— Qu’est-ce que vous vous figurez ? Que je vais aller au bureau de placement du coin, pour chercher de la main-d’œuvre ?

Il paraît vaguement gêné.

— Je pourrais vous prendre en traître, ajoute-t-il, mais ça n’est pas mon genre. J’aime mieux jouer franco avec vous.

— Merci.

— Le personnage à abattre est bien gardé. C’est un renard qui se doute de ce qui l’attend. Il ne sera pas facile à toucher.

— O.K.

— Autre chose…

Il paraît de plus en plus embêté, O’Massett.

— Oui ?

— Outre ses gardes du corps, il est aussi protégé par nous.

J’ouvre des cocards grands comme la piste de Cincinnati.

— Par vous ?

— Oui. Vous aurez donc à jouer contre nous, l’Ange. Nos hommes feront tout ce qui est en leur pouvoir pour sauvegarder la vie du type. Ce sont des coriaces ; ils ont la consigne de veiller sur lui et ils le feront. Nous leur avons donné cette consigne parce qu’il ne nous est pas possible d’agir autrement. Vous jugez si l’affaire est compliquée !

— Du vrai goudron ! dis-je.

— Vous n’avez donc rien à attendre de nous, pas la moindre complaisance. Rien. Évitez surtout de tomber entre nos pattes, car je vous ferais descendre pour être assuré de votre silence. Si tout marche bien, rendez-vous vendredi soir, mettons à huit heures, ici. Je vous apporterai les paperasses et un billet d’avion. Vu ?

— Vu. Qui est le type en question ?

Il tire son journal crevé de sa poche.

— Sa photographie est en première page, et vous trouverez les renseignements nécessaires dans l’article qui l’accompagne.

— Parfait.

— Vous allez vous lever et partir. Avez-vous de l’argent ?

— Si peu, qu’un mendigot me traiterait de pingre si je lui refilais ce que je possède…

— Voilà cinq papiers, l’Ange.

Je regarde les cinq billets de mille dollars qu’il me tend, en un minuscule rouleau.

— Merci.

Je jette un dernier regard au canon de colt embusqué derrière le rideau de perles. Il me suit du regard lui aussi.

Je touche le bord de mon feutre.

— À vendredi, murmure O’Massett.

— C’est ça, je lui réponds, à vendredi… Sinon, rancard en enfer, un de ces quatre…

Je sors. Le jour est complètement levé.


* * *

Mon premier soin est de chercher un petit hôtel peinard où je pourrai prendre une bonne douche.

J’en déniche un pas très loin. Je prends une cha


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mbre et, comme je n’ai pas de bagages, je paie trois jours d’avance pour tranquilliser le taulier.

La piaule est modeste, mais confortable. Il y fait tiède et doux. Je me dessape et me glisse dans le tub. Rien de tel qu’une bonne douche froide pour rebecqueter un mironton fatigué. Je sonne le garçon d’étage et je lui dis d’aller m’acheter une chemise neuve et des chaussettes. En attendant qu’il revienne, je me glisse dans le plumard et j’ouvre enfin le journal. En première page trône la photographie du sénateur Pall. Je regarde au-dessous, il y a celle de miss Amérique, puis, plus bas, une vue panoramique des nouvelles cités Ford.

Je pousse un petit sifflement.

En effet, O’Massett voit grand s’il compte me faire liquider le sénateur Pall. On ne parle que de ce mec-là depuis plusieurs semaines. Il s’est fait le champion du désarmement et a pris la tête d’un vaste mouvement en faveur de la cessation de la guerre de Corée, de la divulgation des secrets atomiques et d’un tas d’autres trucs. Son patacaisse a pris une telle extension que le Sénat est sur le point de voter des lois dans le sens désiré par Pall. L’opinion publique est de son côté. M’est avis que le gars en question est un utopiste ou, alors, un drôle de petit combinard.

Je regarde sa bobine. C’est un type assez jeune, maigre, l’air farouche derrière de petites lunettes à monture de métal.

Je lis l’article qui lui est consacré. Le canard en question paraît être à fond pour lui et le célèbre en termes qui feraient rougir de confusion un ténor d’opéra.

Les idées de Pall me laissent de glace. Je suis quelque chose comme le monument du « je m’enfoutisme ». Que la bombe H soit la propriété exclusive des U.S.A. ou qu’on la vende dans tous les Prisunics de l’Univers m’importe peu.

Ce qui compte, c’est le moyen d’atteindre Pall. Pour cela, le côté mode de vie du zigoto m’intéresse davantage que sa profession de foi.

L’article m’apprend qu’il crèche dans une maison particulière près du pont de Brooklyn. Il est gardé par deux hommes de confiance qui couchent devant sa lourde, et plusieurs fédés se baguenaudent dans sa rue. Lorsqu’il sort, il y a deux bagnoles, et on ne sait jamais dans laquelle des deux, il a pris place. Bref, ce champion de la paix mène une existence de dictateur. M’est avis que ça va être vachement coton de l’envoyer au tas !

Le garçon radine avec une limace jaune canari qui flanquerait le hoquet à un daltonien.

Je lui allonge une demi-jambe et je me fringue.

La journée s’annonce assez belle. Mais un vent violent court dans les rues.

Je serre la ceinture de mon trench-coat et j’entre dans une cafétéria pour m’expédier un petit quelque chose dans le cornet. Un hot dog et un café achèvent de me mettre en état de marche.

Je me dis alors que le mieux est d’aller faire un petit tour de reconnaissance du côté de Brooklyn.

Je murmure « En avant » et je prends le commandement de ma patrouille.


* * *

Je n’ai aucun mal à dénicher la rue où se terre le sénateur Pall. J’en ai encore moins à repérer son terrier.

Il me suffit de voir les types aux larges feutres qui stationnent dans une portion de la rue pour comprendre que c’est là. Ces mecs sentent tellement la bourdille qu’il faudrait se mettre des boules de naphtaline dans les narines pour ne pas les flairer. Ils ont de ces attitudes innocentes comme on n’en voit guère que dans les studios de cinéma. Les uns lisent le journal, d’autres font mine d’attendre quelqu’un, d’autres encore se contentent de mastiquer de la gum, adossés à des façades.

On les sent tous prêts à porter la main vers la même partie de leur habillement. Un type qui aurait le malheur d’éternuer serait illico déguisé en ruban de limonaire.

Je passe paisiblement, comme un brave mec qui s’en va au blot, sous les regards méfiants des condés. En dépassant la porte cochère je jette un coup d’œil rapide. J’aperçois une cour avec des pelouses et des jets d’eau. Il y a encore des mecs par là. Il est rudement bien gardé, Pall. Il doit avoir des matuches jusque dans la chasse d’eau de ses waters, probable. Je m’éloigne en réfléchissant sérieusement. La partie va être duraille. D’autant plus duraille qu’il n’est pas un flic dans tout le pays qui ne possède mon signalement. Si j’ai le malheur d’attirer un tant soit peu l’attention, je vais être repéré, et ce sera la corrida.

Vous allez me dire, futés comme je vous connais, qu’il y aurait bien une solution. Cette solution consisterait à tirer mes poils de ce merdier. Je n’ai pas signé de contrat avec O’Massett. Rien ne m’empêcherait de jouer la fille de l’air en le laissant en carafe. Après tout, il ne m’a rien fait, le sénateur Pall. Si ça lui chante de jouer les Don Quichotte, c’est son affaire… Ils me courent tous, ces pieds nickelés, avec leurs raisons diplomatiques. J’ai autre chose à maquiller sur terre que de jouer les tueurs à gages, même lorsque le patron s’appelle l’oncle Sam.

Pourtant je suis fait comme un rat. Je connais les fédés, et je ne les sous-estime pas. On n’a jamais intérêt à sous-estimer un adversaire, au contraire. Je sais pertinemment que, de la manière dont s’est engrenée cette histoire, je n’ai pas d’autres ressources que de jouer les cartes qu’on m’a refilées. O’Massett est là, dans l’ombre, avec ses zouaves, des champions ceux-là, qui ne perdent pas un pouce de mes faits et gestes. Si je rends les billes avant la fin de la partie, il m’arrivera une rafale de moustiques en acier calibré et ces salauds palperont encore un paquet de biffetons impressionnants pour les récompenser d’avoir lessivé l’ennemi public numéro 1. Conclusion, je dois donner satisfaction à mes employeurs, sans quoi, c’est l’Ange Noir qui débarquera chez Saint Pierre, sa valtouze de peccadilles sous le bras.


Tout en m’éloignant, je réfléchis. Il faut absolument que j’étudie de près la vie de la maison Pall pour trouver le défaut de sa cuirasse. Seulement, étudier la vie d’une ruche n’est pas facile. Et pour une ruche, c’en est une, une chouette : avec les flics en guise d’abeilles…

Je tourne dans une autre rue, toujours plongé dans mes pensées comme dans un tas de foin.

J’avise soudain un marmot en arrêt devant un bazar. C’est un gosse d’environ six ans, pauvrement, mais correctement vêtu, comme on dit dans les romans pour les jeunes filles lymphatiques. Je lui caresse la tête en passant, il se retourne et me sourit. Il a une bonne bille, le chérubin. Je vais continuer mon chemin, quand il me vient une idée.

— Comment t’appelles-tu ? je demande.

— Peter, M’sieur…

— Tu habites le quartier, Peter ?

— Au bout de la rue, oui, M’sieur.

— Que font tes parents ?

Il est pratique, le chiard, car il commence par le commencement.

— Mon père est mort, dit-il.

C’est en effet une fameuse raison sociale.

— Et ta mère ?

— Elle travaille…

— Tu es seul ?

— Oui, Monsieur…

Je pousse un grand soupir, car la chance est avec moi.

Je lui prends le menton.

— Écoute-moi, Peter, sais-tu aller à bicyclette ?

— Non, M’sieur…

— Ça te ferait plaisir, si je t’apprenais à aller à vélo ?

Ses yeux brillent, puis s’éteignent presque aussitôt.

— Mais j’en ai pas, M’sieur…

Je désigne le bazar.

— J’en aperçois un rudement beau, là-dedans, Peter. Ça te dirait que je te l’achète ?

Il ne sait plus que penser. Il me regarde, puis regarde la bécane. Ses grandes oreilles de gosse mal nourri semblent remuer. Elles deviennent cramoisies.

— Un vélo, balbutie-t-il.

— Oui, Peter.

— Pour… pour moi ?

— Pour toi tout seul, Peter.

— Je pourrai le ramener à la maison ?

— Évidemment, puisqu’il sera à toi. Mais avant, je t’apprendrai à aller dessus, tu veux bien ?

— Oh oui !

Nous entrons dans la boutique et j’achète le vélo. C’est un chouette petit engin, bleu, avec une sonnette nickelée.

Lorsque nous sortons l’enfant bat des mains.

— Merci, M’sieur ! s’écrie-t-il.

J’ôte ma ceinture et je la lui passe autour de la taille en conservant chacune des extrémités dans ma main.

— Tu verras, Peter, ça ira tout seul.

Il commence à pédaler en zigzaguant dangereusement, mais grâce à la ceinture, je réprime ses embardées. Comme il a le sens de l’équilibre, je me dis qu’il ne mettra pas longtemps à apprendre.

— Écoute, Peter, on va faire le tour du bloc, tu veux ?

— Oui, M’sieur.

— Ne m’appelle pas Monsieur. Appelle-moi Dick… Tu veux ?

— Oui, M’sieur.

— Oui, qui ?

— Oui, Dick !

Je l’oriente du côté de la baraque du sénateur.

— En route, fiston.

Chapitre III

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Nous voilà en vadrouille sur le trottoir, Peter et moi. J’ai tout du bon papa qui est ravi d’initier son mouflet aux joies de la bicyclette. Rien de tel pour passer inaperçu. L’enfance est le symbole de confiance.

En effet, les matuches se mettent à nous bigler d’un œil amusé. Ce petit intermède leur change les idées, à ces pauvres chéris.

Adroitement je guide Peter, sans en avoir l’air, vers la porte de la propriété. Parvenu devant la vaste grille, je m’arrange pour qu’il fasse un valdingue. Il s’amoche le pif sur le bitume, Peter. Mais c’est un vrai Jules, et il ne chiale pas. Je lui tamponne la façade avec un mouchoir en prononçant des paroles de réconfort. Tout en agissant de la sorte, je reluque soigneusement l’intérieur de la cour. Au fond il y a un perron et, devant ce perron, deux bagnoles sont rangées. Elles sont de même marque, de même couleur. Ce sont certainement les deux carrioles dont parlent les journaux… Donc le sénateur n’est pas encore sorti…

Je remets le gamin en selle et nous pédalons plus loin, en direction d’une autre petite rue où j’ai repéré une floppée de magasins populaires.

Du premier coup je trouve celui qu’il me faut : une quincaillerie. D’où je conclus que la chance a l’air de se mettre de mon côté.

— Attends-moi une minute, Peter.

J’entre et je demande des clous de tapissier. Le marchand me montre des échantillons. J’en choisis une série ayant la tête bien plate et la tige longue et très pointue.

— Mettez-m’en une demi-livre, patron.

Voilà le gars qui commence à préparer de quoi faire un paquet soigné.

— Laissez choir, je lui dis, c’est pas pour offrir, c’est pour manger tout de suite.

Et, sous ses yeux médusés, j’enfouis les clous dans la poche de mon trench-coat.

— Demi-tour, Peter…

La séance d’apprentissage continue. Avant de parvenir à la hauteur de la zone dangereuse, je dis à Peter :

— Tu commences à pouvoir te débrouiller tout seul, non ?

— Oh, oui, Dick !

— Montre un peu…

Je relâche l’étreinte de la ceinture et je lui donne du mou. Il continue à pédaler crânement…

— Parfait… On peut pratiquement dire que tu sais aller seul. Il ne nous reste plus qu’une chose à étudier, Peter…

— Quoi donc, Dick ?

— Les virages. Tu vois cette porte là-bas ?

Je lui désigne la porte cochère de la maison surveillée.

— Oui.

— Lorsque nous arriverons à sa hauteur, tu tourneras…

— Oui, Dick, c’est ça, je tournerai…

Il ajoute :

— Seulement, faudra me tenir, hein ?

Visiblement, il se souvient du valdingue qu’il vient de faire devant.

— Je te tiendrai, promets-je…

Je tire sur la ceinture pour le mettre en confiance. Il tire la langue comme un vrai coureur dans une côte et appuie sec sur ses pédales. Je suis obligé de trotter pour rester à sa hauteur. À ce régime-là, tout marchera bien…

Intérieurement je me cintre, en pensant à la gueule que doivent faire les hommes d’O’Massett chargés de me surveiller. S’ils entravent quelque chose à ce micmac, je veux être pendu. Enfin, lorsque je dis que je veux être pendu, c’est vraiment une façon de parler.

J’ai eu de la chance de tomber sur un chiard comme Peter. C’est un môme qui fera son chemin si les petits cochons ne le mangent pas.

Il s’avance au milieu des matuches avec une aisance qui force l’admiration, puis, résolument, il pique par l’ouverture de la porte. À cet instant, je fais semblant d’être surpris par sa manœuvre et je lâche la ceinture. Il ne s’en aperçoit pas et continue de foncer. Tout ça va très vite. Les bourdilles se marrent. J’attends qu’il ait traversé le porche et soit parvenu à hauteur des graviers parsemant la cour, et je feins de revenir de ma stupeur.

— Peter ! je crie…

C’est radical. Je vous recommande le truc ! Le pauvre gosse sursaute en réalisant qu’il est livré à lui-même, et il y va de son second plongeon. Je me précipite pour le relever. Un gars amorce un mouvement pour s’interposer, mais j’ai tellement l’air contrit qu’il me laisse passer tout en me regardant. Je cours à Peter et le relève. Je m’affaire autour de lui comme précédemment, et je vous prie de croire que je ne perds pas mon temps. Les clous de tapissier voltigent. Je les balance à poignées dans mon dos. Si les bagnoles, en sortant, n’en ramassent pas de quoi blinder leurs pneus, c’est à désespérer de tout.

Nous repartons, j’accompagne Peter au coin de la rue.

— Voilà, lui dis-je, je vais te lâcher, petit gars…

On se serre la paluche comme deux vieux potes.

— Merci, Dick, fait-il.

Je murmure entre mes dents :

— Y a pas de quoi, vieux lapin, c’est moi qui te remercie.

Je questionne :

— Y a-t-il une station de taxis, par là ?

— Oui, M’sieur… La quatrième rue sur la droite…

Je m’éloigne à grandes enjambées. Il ne s’agit pas de rater le coche, maintenant que la partie est commencée.

Plusieurs taxis stationnent effectivement à l’endroit indiqué par le gosse. Je m’approche des deux premiers. Ce sont des guimbardes dernier jus, avec tout le confort : télévision, téléphone à l’intérieur… Peut-être que si on cherchait bien, on y trouverait un cabinet de toilette et une salle de billard.

Je dis au premier :

— Je suis de la presse, j’ai besoin de deux voitures pour réussir un reportage meû-meû, y a-t-il moyen de s’entendre avec vous et votre pote qui est derrière ?

— On peut toujours s’entendre, lorsqu’il y a du dollar dans l’air, fait l’homme.

C’est un type renfrogné au regard cupide.

— Y en a, je dis, en faisant bruire les fafs dans ma poche. Y en a même tellement que si vous continuez à renifler, vous allez choper le rhume des foins…

— Alors j’en suis, approuve-t-il.

Il descend de son carrosse et s’approche du second taxi.

— Dis donc, Tribble, y a là un journaliste qui veut nous enrichir.

L’autre qui lisait le New York Herald  lève le nez de son canard. Et ça doit lui demander un certain effort, car ce nez est gros comme une tomate. Il n’a pas dû attraper çà en suçant de la glace !

Il me regarde d’un air méprisant.

— Les journalistes, fait-il, ce qu’ils écrivent c’est du vent.

Ils commencent à me faire tartir, les deux charretiers.

— Écoutez-moi bien, je leur fais. Je ne suis pas venu ici pour vous interviewer. J’ai du boulot. Si vous m’aidez, y a cinq cents dollars pour chacun de vous…

Du coup, ils sont pétris de respect.

— Pour cinq cents dollars, affirme le premier, y a pas dix trucs que je ne puisse faire.

— O.K., ouvrez bien vos esgourdes. J’ai ordre d’arracher une interview au sénateur Pall. Seulement, ce mec-là, je ne sais pas si vous êtes au courant, joue les chevaliers mystères. Il ne reçoit personne et, lorsqu’il sort, prend deux voitures pour égarer les suiveurs éventuels. À vrai dire, il n’en prend qu’une, n’ayant pas le don d’ubiquité. Le hic, c’est qu’on ignore dans laquelle il se trouve. Alors voilà ce que j’ai décidé. Vous allez vous embusquer à proximité de chez lui. Lorsque les deux voitures sortiront, vous en prendrez chacune une en filature. Je vais monter avec l’un de vous. Si je suis dans la bonne bagnole, je téléphone à l’autre qu’il peut aller se faire voir. Si au contraire je me suis trompé, je téléphone tout de même à l’autre pour lui demander sa position et pour aller le rejoindre.

Je prends un billet de mille et le partage par le milieu.

— Prenez-en la moitié, dis-je au second chauffeur. Je garde l’autre. Si tout marche bien je la refilerai à votre copain avant de quitter son tank et vous vous démerderez par la suite, vu ?

— Vu, disent-ils.

— Alors on y va. Vous avez vos numéros de téléphone respectifs ?

Ils s’aperçoivent que non et les échangent.

On décarre sans plus attendre.

Tout se passe admirablement bien, comme dans un ballet dûment mis au point. Nous ne sommes pas en arrêt dans la rue du sénateur depuis une demi-heure que nous voyons sortir les deux bagnoles. Comme je l’avais prévu, la première tourne à gauche et la seconde à droite de la porte. J’ai si bien prévu la chose que j’ai fait stationner un taxi dans chaque sens, de la sorte y a pas de question : nous filons chacun l’auto qui part devant nous. C’est plein de mecs à l’intérieur.

— Pas trop près, dis-je au chauffeur, il est méfiant, le bougre.

La voiture débouche sur l’East River et s’engage sur le pont de Brooklyn. Je surveille intensément ses pneus et j’ai la satisfaction de constater que celui de l’arrière droit se dégonfle rapidement, il est constellé de clous dorés.

Le chauffeur ne tarde pas à s’en apercevoir. Il stoppe.

— Arrêtez-vous aussi, ordonnai-je à mon chauffeur.

Il obéit.

— Sonnez votre pote de l’autre bolide.

Il obéit. Je lui attrape l’écouteur des mains sitôt qu’il a composé le numéro.

— Allô ! fait la voix de l’homme au gros nez.

— Ici le journaliste, comment ça se passe de votre côté ?

— Ça se passe pas ! gouaille-t-il. Les gars ont crevé avant d’arriver au coin de la rue.

— Et alors ?

— Alors ils sont retournés à pinces à la cabane. Ils ont dû rouler sur la planche à clous d’un fakir, car ils ont deux pneus ratatinés…

— Le sénateur était parmi eux ?

— Non.

— Vous en êtes certain ?

— Vous parlez que je connais sa bouille, à Pall, depuis quinze jours qu’on la voit sur vos sacrés journaux…

— Merci…

Il sent que je vais raccrocher, alors il beugle dans l’appareil.

— Hé ! patron, n’oubliez pas l’autre moitié du biffeton…

— Qu’est-ce qu’on fait ? me demande mon voisin de siège.

C’est justement ce que je suis en train de me demander. La circulation est dense sur ce sacré pont et notre arrêt provoque un léger embouteillage. Un flic en uniforme nous fait de grands gestes pour nous donner l’ordre d’avancer.

— Si je reste là, je suis certain de dérouiller une amende, se lamente mon chauffeur.

Il a raison. Je me fous de l’amende qu’il peut attraper. On le passerait à la chaise électrique que ça n’aurait pour moi pas davantage d’importance, mais je comprends que le temps presse et que le moment d’agir est venu. Le chauffeur de Pall est descendu pour constater les dégâts. Il voit les clous qui garnissent son pneu, fait un grand geste et appelle l’un des gardes du corps pour lui faire constater le désastre. Je m’aperçois alors qu’il ne reste plus que trois hommes à l’intérieur de l’auto. Je les distingue confusément par la vitre arrière. Il y en a deux derrière et un sur le siège avant. Celui de l’avant ne peut pas être le sénateur.

— Avance ! dis-je sourdement au chauffeur.

Il est un peu surpris par le tutoiement, choqué peut-être, mais il serre les dents et embraye.

— Doucement ! dis-je, et au moment de doubler notre mec, ralentis le plus possible, je veux vérifier que le sénateur se trouve bien à l’intérieur…

Il doit y avoir quelque chose d’insolite dans ma voix, car brusquement il sursaute et demande :

— Vous devez bien avoir une carte de presse, si vous êtes journaliste ?

— Et comment ! je lui dis…

— On peut voir comme c’est fait ?

— Bien sûr, mon bijou, bien sûr…

Je tire mon feu et je lui colle sous le nez.

— Ça te va, comme ça ?

Il pâlit, et devient extrêmement grave.

— Réponds ! Ça te va ? Il est plein comme un boudin, tu sais. Et il ne fait pas plus de bruit qu’un pétomane. Avec le tohu-bohu de la circulation, je pourrais te loger une paire de dragées dans l’estomac et m’éclipser sans que personne s’aperçoive de rien. Tu piges ça, avec ton petit cerveau déshydraté ?

— Oui, oui…

— Alors fais ce que je te dis, rien que ce que je dis, comme je te dis…

Chapitre IV

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Ceux qui n’ont jamais discuté le bout de gras avec un pégreleux tenant un Luger dans les pattes ne peuvent pas savoir à quel point votre interlocuteur est d’accord avec vous. Toutes les difficultés s’aplanissent ; tout devient facile et cordial dans les relations.

Mon chauffeur serre un peu les mâchoires et s’apprête à doubler la voiture du sénateur. Moi je baisse la vitre de mon côté et j’ajuste mon distributeur d’auréoles dans ma main. Il s’agit d’avoir le coup d’œil et le réflexe à la hauteur des circonstances. Pour ces denrées-là, faites confiance à l’Ange Noir. Je suis le type qui remplace la graisse de cheval mécanique.

La circulation est telle qu’il n’est guère aisé de doubler. Nous y parvenons pourtant. Comme nous atteignons la voiture accidentée, je repère le sénateur Pall. Il est juste comme sur sa photo, avec un air lointain que le portrait ne rendait pas bien. Il paraît être ce qu’on appelle dans les nuages. Tant mieux, il aura moins de chemin à faire pour se pointer au paradis.

Pour plus de sûreté, je replie mon coude droit et utilise mon bras comme point d’appui.

Maintenant je pourrais fermer les deux châsses, si ça vous faisait plaisir, cela ne m’empêcherait pas de faire mouche. Comme vous ne me demandez rien, je n’en ferme qu’une. L’autre place exactement le guidon de mon arme dans la calebasse du père Pall. Je tire.

La vitre de l’autre voiture fait des petits et le sénateur a un soubresaut terrible. Je constate qu’il a un œil qui lui pend sur la joue, au bout d’un filament rouge, comme un minuscule et sanglant yo-yo.

— Mouche ! que je m’écrie.

Mon chauffeur est pâle comme un pot de yaourt.

— Tu peux mettre les gaz, lui dis-je, c’est même recommandé dans un cas pareil.

Pour le stimuler, je lui pique la brioche avec le canon de mon feu.

Ça lui fait l’effet que les épinards font à Malhurin Popeye. Brusquement il se prend pour Nuvolari et, au mépris de toutes les lois de la circulation, fonce comme un bolide dans le flot des véhicules.

— Molo, coco ! fais-je sèchement. T’as des fourmis rouges dans ton slip, ou quoi ?

Il revient un peu sur terre et conduit plus raisonnablement. Pour ma part, une joie très pure m’inonde. J’avais pas des magnes à chercher au père Pall, mais ça m’a fait bigrement plaisir d’avoir accompli si rapidement et d’une façon si impeccable ma mission. Les gardes du corps n’en sont certainement pas encore revenus.

Une chance que leur bagnole soit inutilisable. Une chance que l’attentat se soit produit au milieu d’un pont. Nous filons à tout berzingue à travers la ville.

— Où qu’on va ? demande le pilote du taxi.

— Ailleurs, fais-je simplement.

Il n’insiste pas et continue d’enfoncer son accélérateur dans le plancher. Il est plutôt hébété, le loufiat, des trucs comme celui qui vient de se passer, il n’en a jamais vu qu’au cinéma jusqu’à présent. Il me vient une idée.

— Conduis-moi dans la 34e Rue, Toto, devant le Waldorf Astoria.

Il est temps, en effet, que j’évacue ce tréteau, car sur les trois gnaces accompagnant le sénateur, il y en a peut-être un qui n’a pas une cuillerée de caviar à la place du cerveau et qui a noté le numéro de notre bolide.

L’endroit où je me fais conduire est idéal, parce que le Waldorf Astoria est traversé par un passage, l’allée du Paon, qui fait communiquer la 34e et la 33e Rue. Façon discrète de disparaître dans le brouillard.

Nous atteignons bientôt l’endroit indiqué.

— Range-toi un peu plus loin, Toto.

Il obéit.

L’idée me vient de le farcir histoire de supprimer un témoin gênant, mais je pense à son collègue du second taxi. Celui-là donnera de toute manière mon signalement. Inutile donc de prendre des risques inutiles.

— C’est bon, je fais, voilà l’autre moitié de billet pour acheter un bouquet de violettes au cher sénateur.

D’un coup de crosse, je démolis l’installation téléphonique afin de gagner un peu de temps.

— Écoute, Petit Homme, tu as pu apprécier mon adresse au tir ?

Il approuve énergiquement.

— O.K. Alors tu vas me promettre de ne pas ouvrir ton bec avant d’avoir compté jusqu’à cent, bien lentement. Tu piges ?

— Oui.

— Si tu cherches à me doubler, ce soir, ta bonne femme sera en train de corriger les épreuves d’un faire-part. Compris ?

Il a compris. Faudrait être une enclume pour ne pas comprendre un langage aussi choisi.

Je lui refile un dernier regard qui flanquerait les flubes à une compagnie de fusiliers-marins et je m’engouffre dans le passage.


* * *

Jamais un gnace ne s’est fait autant tartir que moi durant les deux jours que je passe, claquemuré dans une chambre d’hôtel d’avant-dernier ordre. La prudence la plus élémentaire me commande de ne pas vadrouiller dans les rues de New York en ce moment. La ville est en plein berzingue. Le chauffeur de taxi a donné mon signalement et on sait maintenant en haut lieu que c’est l’Ange Noir qui a dérouillé le sénateur.

J’ai hâte de me faire la valise. Vivement vendredi soir qu’O’Massett me refile le passeport promis.

Ces deux jours, je les passe à bouquiner les magazines et à lichetrogner. Le patron de l’hôtel qui m’héberge est un homme de confiance. Il loue ses piaules le prix aux gars qui ont des ennuis, mais on est sûr de ne pas être empoisonné.

Le vendredi soir arrive. J’achète des lunettes et j’ai laissé pousser ma moustache. En deux jours, elle ne vaut pas celle d’un Gaulois, évidemment, mais elle ressemble tout de même davantage à une moustache qu’à un pied à coulisse. Ainsi attifé, je me pointe dans le drugstore où O’Massett et moi avons passé nos accords.

L’établissement est vide. Le barman ne me reconnaît pas tout de suite. Je passe ma commande et j’attends tout en surveillant le cadran de la pendule accrochée au mur.

Il indique huit plombes, puis les aiguilles continuent leur petit viron, et mon « employeur » ne ramène toujours pas sa tronche de tirelire cabossée. À la demie je commence à tiquer. M’est avis que cette ordure de flic m’a royalement laissé glaner. Je lui ai livré la marchandise et il oublie tout bonnement d’acquitter la facture…

Je fais un signe au garçon. Il s’approche et c’est à ce moment-là seulement qu’il fait abstraction de mes lunettes et de mon embryon de moustache.

— Je vois que les présentations sont superflues, je lui dis.

Il est un peu pâle et sa pomme d’Adam devient si proéminente qu’elle va sûrement crever son cou de poulet.

— Tu n’as pas vu le gros zig qui était là l’autre soir ?

Il secoue négativement la tête.

— Non plus que son copain, l’homme à la seringue, qui était planqué derrière ton rideau de perles ?

— Non, M’sieur.

— Tu le connaissais, ce type, avant ?

— Non, M’sieur.

— Comment s’est-il présenté ?

— Il est venu avec son ami. Il m’a dit qu’il était une légume dans la police et qu’il avait besoin d’avoir une conversation privée avec un type…

— Vas-y !

Le terme lui fait peur. Ses croquantes me font un petit récital de castagnettes au passage.

— Et puis ?

— Il m’a dit que je ne craignais rien. Il a embusqué son compagnon là où vous savez et m’a donné mille dollars.

— Et alors ?

— Il est sorti, puis longtemps après est revenu avec vous. Quand vous avez été partis, il a gagné aussi le large en me recommandant le silence, afin, a-t-il dit, de ne pas m’attirer d’ennuis. Mais j’ai rien fait, moi, M’sieur… Je suis pour rien dans tout ça.

— Et tu ne l’as pas revu ?

— Non.

— Aucune nouvelle ?

— Aucune.

— C’est bon. Où est le téléphone ?

Il me désigne une petite cage vitrée. Avant de pénétrer dans la cabine, je lui montre mon feu.

— Tiens-toi peinard derrière ton zinc. Si tu remues le petit doigt, je te fais une bouche d’aération dans l’œsophage !

Je potasse l’annuaire sans lâcher mon arme. Je trouve le numéro du département d’État, et je demande Washington.

Un type grogne « Allô » dans l’appareil.

— Je voudrais parler à O’Massett, dis-je d’un air entendu. C’est pour une communication de la plus haute importance.

— À qui ?

Je répète en détachant bien chaque syllabe :

— O’-Mas-sett.

— Connais pas… Qu’est-ce qu’il fait, ce type ?

— Il est quelque chose d’important et de volumineux dans votre flicaillerie.

— Jamais entendu parler. O’Massett, dites-vous ?

— Oui ! Je ne vais pas vous le répéter jusqu’à ce que nous ayons usé le fil téléphonique !

— Je ne crois pas que ce nom-là existe dans nos services, mais je vais vous mettre en communication avec la section spéciale.

Il y a une brève interruption, puis une autre voix masculine dit :

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— C’est vous qui demandez un certain O’Massett ?

— Oui.

— Personne répondant à ce nom n’appartient à la maison.

— Vous êtes sûr ?

— Certain. C’est tout ce qu’il y a pour votre service ?

— C’est tout.

Je raccroche, les mâchoires serrées, l’œil mauvais — c’est la petite glace occupant le fond de la cabine qui m’indique ces détails.

Je viens de commettre un meurtre sensationnel, un meurtre politique pour ballepeau. À peine arrivé à New York, je me suis foutu la ville à dos pour rien. C’est la première fois que je suis victime d’un bluffeur.

O’Massett n’est pas un flic. O’Massett est le gars le plus culotté qu’une femme ait jamais enfanté. Il m’a eu au baratin, je lui tire mon chapeau. Il m’a fait commettre gratis le boulot qu’il rêvait d’accomplir. À cause de ses boniments, je suis dans des draps épouvantables. Je sors de la cabine, les poings fermés. Ma gueule doit être tellement expressive que le garçon manque de prendre une embolie.

Il regarde avec insistance ma main gauche crispée sur la crosse du Luger. Sa frousse me dicte ma conduite. Ce type-là est de trop dans ma vie.

— Viens par ici, lui dis-je, en désignant l’arrière-boutique.

— Vite !

Il ne bronche pas.

Cette fois, il se met en marche, d’un pas d’automate. Nous passons le rideau de perlouzes.

— Qu’est-ce que… qu’est-ce que vous me voulez ? bégaie-t-il. Je n’ai rien fait, moi, j’ai rien fait, moi, j’ai rien fait…

— Mais bien sûr que t’as rien fait, hé, endoffé ! Seulement, y a des mecs qui sont pas vergeots dans la vie, et tu dois être de ceux-là… Je ne peux pas me permettre de te laisser cuisiner par les flics. La seule chose qui me gêne, c’est que tu sois vivant, à part ça, j’aurais plutôt de la sympathie pour ta pomme…

Je lève mon revolver à la hauteur de sa tempe et, avant qu’il ait le temps de comprendre, je lui cloque une balle dans l’oreille.

Je dois avoir le sens du parallélisme car, au moment de filer, je m’aperçois que ladite balle est ressortie par l’autre manette.

Le crépuscule descend majestueusement sur New York au moment où j’abandonne le drugstore. J’ai pris soin de vider le tiroir-caisse, histoire de grossir mon pécule. Mais la boîte du type devait être sur le bord avancé de la faillite, car elle contenait des clopinettes. Au fond, je crois que je lui ai évité bien des enchosements, au frangin.

Paisiblement, je me dirige vers l’East River.

Il faut que je fasse le point de la situation et que je tire les conclusions. Voyons : O’Massett me fait un grand coup de bluff pour que je démolisse le sénateur. Il s’adresse à moi car le boulot est si trapu qu’il n’y a pas dans tous les U.S.A. dix mecs capables de réussir un exploit de cet ordre.

Pour éviter de me donner l’éveil, il dit que sa requête est ultrasecrète et que même ses pieds-nickelés me feront la chasse. Ça, c’est sa suprême habileté.

Reste à savoir pour le compte de qui travaille O’Massett. Mon petit doigt — qui est un pote de bon conseil — me dit de ne pas lâcher l’affaire. Je peux encore, avec le vase qui me caractérise, rentrer dans mes débours pour peu que je pousse un peu loin mon esprit de suite. Je me marre soudain comme un fou. Vous ne trouvez pas cocasse, vous autres, que je passe brusquement de l’autre côté de la barrière, et qu’après avoir lessivé le sénateur Pall, je me mette à enquêter sur les véritables mobiles de son assassinat ?

J’interromps net mon hilarité car un bruit caractéristique retentit derrière ma pomme. Ce bruit, c’est celui d’une mitraillette Thomson. Les balles qui ricochent sur le trottoir me sont certainement destinées, car je suis seul sur le quai.

Chapitre V

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La seule chose à faire, en pareille circonstance, c’est de se balancer les couennes par terre et d’attendre que ça se tasse en se racontant des histoires de voyageurs de commerce.

Ça crépite ferme autour de moi. Mais tout ça est très rapide, et j’ai immédiatement pigé que c’est un drôle de cave qui tient le manche de la sulfateuse, car toute la seringuée passe à cinquante centimètres de moi.

Un bruit de voiture démarrant. Je me mets sur un coude et je tire mon Luger. C’est certainement la toute dernière connerie à faire, car le petit bombardement qui vient d’avoir lieu est suffisant pour mettre en état d’alerte tout ce qui porte un uniforme dans l’État de New York et ses environs immédiats. Mais, quand on s’appelle l’Ange Noir (et même quand on s’appelle Duschnock), on est toujours tenté de sauter sur un pétard dans ces sortes d’aventures.

— Fumier ! je crie.

Et je lâche trois pets en direction de la guinde, qui n’a pas eu encore le temps de prendre de la vitesse.

J’appuie trois fois sur la gachouze, et quatre détonations retentissent. Le fait s’explique par l’éclatement d’un pneu qu’une de mes balles a transpercé. Décidément, je fais travailler les fabricants de chambres à air depuis quelques jours.

La bagnole fait une terrible embardée et grimpe sur le quai. Le gnace qui la pilote a autant de réflexes que mes fesses, et il ne réussit pas à prendre le contrôle de son carrosse. L’auto percute un arbre et stoppe enfin, par la force des choses.

Je me rue en direction de l’accident. Quelle n’est pas ma stupeur de constater que seule une souris se trouve à l’intérieur ! Je comprends pourquoi la rafale de mitraillette ne m’a pas atteint, et pourquoi l’éclatement d’un pneu arrière a amené cette voiture dans cette fâcheuse position.

Une femme ! C’était une femme qui jouait à la petite guerre, au lieu d’aller tricoter des layettes dans un ouvroir, en buvant des tasses de thé.

Le choc l’a un peu étourdie, pas trop pourtant. Elle produit de vains efforts pour sortir de son tank dont les portières sont bloquées. La tronche qu’elle fait vaut le déplacement.

Je fracasse la vitre de gauche avec la crosse de mon feu et je lui tends les bras. Elle ne les refuse pas. L’extraction s’opère assez bien. Seules les fringues en souffrent, mais la toilette semble être le cadet de ses soucis. Lorsque je l’ai dégagée, je bigle autour de nous et je fais la grimace. C’est noir de trèfle dans le secteur. Les bons badauds, captivés par ce cinéma sont là, attendant la suite, un peu pâlichons dans l’ensemble, car des coups de feu produisent toujours leur petit effet.

Ils ne disent rien et nous regardent, la fille et moi, avec des airs modestes. Je fais sauter mon feu dans mes pognes, comme fait Bill Vengeance dans « La Fiancée du ranch maudit ». Puis j’attrape la souris accidentée par la paluchette et, le revolver en avant, je nous ouvre un chemin dans la foule. Les passants s’écartent respectueusement, glacés de frousse. Comme j’arrive au bout de la foule, je me trouve nez à nez avec un cop qui ramène son grand tarin de flic. Ce type-là regrettera toujours de n’avoir pas été de service au Metropolitan Opera à cet instant.

— Qu’est-ce qui se passe ? bavoche-t-il.

— Ça, je fais en lui tirant dans le buffet.

Il se met à tousser en se tenant la poitrine à deux mains.

— La fumée vous incommode ? je murmure, excusez-moi.

Et je me mets à galoper comme un dératé, traînant toujours la môme qui fait de son mieux pour tenir le rythme.

Je jette des regards éperdus tout autour de moi. La situation se gâte. Nous avons autant de chances d’échapper aux bourdilles que Bing Crosby en a d’être proclamé roi du Soudan.

Un taxi passe. Je gueule :

— Hep !

Il stoppe. Mais le conducteur aperçoit mon arsenal et veut se tailler.

— Attends-nous ou je tire !

Il obéit.

J’ouvre la portière arrière et je catapulte ma compagne à l’intérieur du véhicule. J’y prends place à mon tour.

— Fonce, dis-je sèchement au gars. Si on est pris, ma première dragée sera pour toi.

Cela l’incite à la vélocité, comme un bourrin auquel on glisse un cigare allumé dans le pétrousquin. On décolle à une allure terrible. Ce chauffeur, je lui rends hommage, c’est quelqu’un. On dirait qu’il espère crever le mur du son…

Je jette un regard par la vitre arrière ; personne ne paraît s’être lancé à notre poursuite. Je ne vois qu’un flot de mecs qui gesticulent loin, là-bas. Les badauds ont comme par miracle retrouvé leur présence d’esprit et leur courage, depuis que mon Luger n’évolue plus dans leur espace vital.

Je pousse un soupir d’aise et regarde enfin ma voisine. Le spectacle vaut le jus, croyez-moi ! Quand je pense qu’il y a des pauvres tordus qui s’en vont par paquets de mille en Europe pour se faire faire le truc d’Adam et Ève par des Parisiennes…

Cette poulette est belle comme le jour où j’ai réussi le coup de la Nationale de l’Illinois ! Elle a des châsses bleu azur, des cheveux bruns, un teint mat, une bouche dessinée par un peintre japonais, des roberts qui ne doivent pas se gonfler avec une paille et un petit je-ne-sais-quoi qui vous fait passer des grands frissons dans le corps, comme si vous vous étiez assis par mégarde sur un fil de ligne à haute tension.

— Alors, miss Manchot, je demande, vous êtes contente de votre petit rodéo ?

Elle s’accagnarde dans un coin du taxi, plus renfrognée qu’un ours auquel on vient d’arracher le pot de miel qu’il dégustait.

— Vous faites un drôle de branquignol quand vous jouez à la bataille de Cassino, poursuis-je. Vous maniez la mitraillette et le volant comme un rossignol manierait une locomotive !

Je sursaute en entendant la sirène caractéristique d’une voiture de police.

— Grâce à vous, je suis dans de jolis draps !

Elle frémit.

— J’ai peur, dit-elle bravement.

Je ne peux m’empêcher de rigoler, malgré la gravité de l’instant.

— Vous n’auriez pas pu aller au cinéma, si vous aimez les sensations fortes ?

Je touche l’épaule du chauffeur.

— Tourne à gauche, Toto.

Heureusement, je connais mon New York comme la poche des gars qui se serrent trop contre moi dans les meetings d’aviation.

Je sais que non loin de là se trouve Harlem. Et dans Harlem, il y a une ribambelle de petites rues où nous avons quelques chances d’échapper à la meute qui se constitue.

Malgré le coup de volant de notre taxi, nous ne pouvons espérer nous tirer de ce pétrin autrement que par la ruse, car avec toutes les bagnoles de police patrouillant dans la ville et qui manœuvrent déjà pour nous couper la retraite, tout coup de force serait téméraire et ne nous amènerait qu’au grand plongeon.

Je quitte ma veste et la tends sur les vitres qui nous séparent du chauffeur. Il s’aperçoit du truc dans le rétroviseur et semble ne rien comprendre à la chose.

— T’occupe pas, lui dis-je, fonce en zigzaguant dans les rues, un coup à gauche, un coup à droite. Vu ? Et fais pas le malin, ou le gouverneur te décorera demain à titre posthume !

J’attire la fille contre moi et je lui susurre à l’oreille :

— Nous n’avons qu’une seule chance de salut, c’est de sauter de la voiture en marche. Si nous sautons sur la droite, le chauffeur ne s’apercevra de rien à cause de ma veste qui masque cette partie de la bagnole. Nous avons suffisamment d’avance sur les matuches pour nous permettre cette tentative. Je vais sauter le premier et vous sauterez tout de suite après. J’essayerai d’amortir votre descente, car vous m’avez l’air plus manche qu’un manche de pioche. Vu ?

Elle fait un signe approbateur.

Le chauffeur vire une fois à gauche. Je laisse glaner et commence à ouvrir en douce la portière.

— Plus vite ! je gueule pour le stimuler.

Il amorce un virage à droite. C’est le moment de descendre dans l’arène. Je repousse la portière et me laisse aller. Ça n’est pas la première fois que je quitte une auto en marche, et je me reçois très bien. Je titube, puis cours en avant, et c’est tant mieux pour la môme brune, car cela me permet de lui donner le coup de reins qui l’empêche de se rompre le cou. Elle part en biais sur la chaussée. Je la rattrape une seconde fois. Elle s’en tire avec un petit ébranlement général qui lui calme les nerfs. Le taxi est déjà hors de vue. Par contre, la sirène est toute proche. Je tire la souris sur la droite et je la pousse dans la boutique d’un marchand de légumes nègre qui, sur le seuil de sa porte, a suivi notre petit numéro avec des yeux blancs.

La voiture des flics passe en trombe.

— Ça boume, fais-je à la fille.

Elle a un petit rire frileux. Le nègre louche sur mon pétard.

— Il est chouette, hein ? je fais au moricaud.

Je reviens sur le pas de la porte. La ruelle est vide. À part le commerçant, personne ne s’est aperçu de rien. Il faut dire que tout s’est déroulé en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire…

La poursuite ne doit pas continuer longtemps. Le taxi sera appréhendé. Ils constateront qu’il est vide. Le chauffeur se souviendra approximativement de l’endroit où j’ai tendu ma veste entre lui et nous, et tous les flics de New York entreprendront la plus gigantesque battue qu’on ait vue dans cette putain de ville depuis plusieurs générations.

Je pense à tout ça en continuant de tenir mon négro en respect.

— Écoute, Boule-de-neige, lui dis-je, tu vas être un petit chérubin, veux-tu ? Sors et ferme ton estanco.

— C’est pas l’heure, objecte ce candide.

— Mais si, c’est l’heure ! affirmai-je, et si tu joues au petit pompier, je peux te confier que ça va être ta dernière. Va, mon fils.

Je lui pique le gras du ventre avec le canon de mon appareil à déboucher les éviers.

Il sort mélancoliquement et tire le rideau de fer de sa boutique.

— O.K. On se sent tout de suite mieux, fais-je, lorsqu’il revient. Visitons les lieux, pour voir, j’adore partir à la découverte !

Après le magasin, il y a un petit entrepôt regorgeant de victuailles, puis, derrière, c’est l’appartement de l’épicier. Une grosse négresse est en train d’éplucher des pommes de terre. Notre arrivée la foudroie. Elle ouvre grande sa bouche, ce qui permet de l’inventorier jusqu’au slip.

— Bonjour, chère Madame, dis-je bien poliment. Ne vous dérangez pas pour nous.

Je me tourne vers l’épicier.

— Tu dois bien avoir un véhicule quelconque, pour faire tes livraisons ?

— Oui, dit-il, j’ai une camionnette.

— Montre un peu…

Il m’entraîne dans une cour malodorante qui chlingue le légume pourri, et au fond de laquelle s’ouvre une porte de remise.

Avant de sortir je dis à la fille :

— Surveillez-moi ce tas de gélatine…

Je désigne la grosse négresse.

— Si elle se lève, collez-lui un coup de tisonnier sur la noix, et si elle gueule, enfoncez-lui une patate dans le bec ! Compris ?

Puis, je suis l’homme jusqu’à la remise.

Dedans, il y a une jolie petite camionnette fermée.

— Admirable, dis-je. Tu es un homme de ressources. Je parie que tu as une blouse blanche à me prêter ?

De temps en temps, pour lui rappeler que nous ne jouons pas à la poupée, je lui mets mon soufflant sous le nez.

— Oui, j’ai…

— Chéri, va !

Retour à la cuisine où la négresse est toujours affalée sur une chaise, une pomme de terre dans une main, un couteau dans l’autre.

— Deux blouses ! dis-je au patron.

Il ouvre un placard. Nous trouvons les deux blouses. J’en revêts une et je tends l’autre à mon héroïne de romans noirs.

— Ça doit être trop grand pour vous, mais tâchez d’arranger ça avec des épingles.

Elle se débrouille pour que ça cadre sur sa géographie. Les filles sont étonnantes ! Vous leur donnez une pèlerine de facteur et elles s’en font une cape du soir. Elle est croquignolette tout plein, ma tueuse à la manque, ainsi attifée.

— Ça ira, admets-je après un bref coup d’œil.

J’enlève au nègre sa casquette de laine et je m’en coiffe.

— Comme ça, on est parés, dis-je.

Le moment de la séparation est arrivé. C’est un moment toujours délicat dans un cas pareil.

Je m’apprête à liquider le couple d’épicemards, mais il y a en eux une telle candeur que je m’offre pour trois ronds de sensiblerie.

— Tu dois avoir un grand frigo, ma vieille engelure, pour conserver toutes les saloperies que tu vends ?

— Oh, oui, missié.

— Allons le visiter. Debout ! ordonnai-je à la femme.

J’ouvre la large porte du frigo et je pousse le couple à l’intérieur.

— Je vous donne votre chance, mes petits noircicauds. Si vous ne voulez pas jouer à la banquise, dansez un chouette boogie-woogie… Ça te fera maigrir ton Himalaya de lard, j’ajoute avant de fermer la porte.

Chapitre VI

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Il y a des moments où la vie est tellement marrante qu’on est obligé de lire le journal pour redevenir sérieux et ne pas se tirebouchonner dans la rue devant ses contemporains ébaubis.

Si vous ne prisez pas l’humour, prisez du tabac râpé, ou collez-vous de l’huile goménolée dans le fouinard, mais laissez-moi me cintrer un bon coup. Car prendre un glass de bon sang est ma préoccupation dominante du moment. Enfin, je vous fais juge : je commets un meurtre politique et, aussitôt après, je décide d’enquêter sur les mobiles de cet acte. À peine viens-je de prendre cette décision qu’une petite dessalée me souhaite la bonne année à coups de mitraillette, et mon premier soin est de lui sauver la mise…

Y a vraiment de quoi se faire décaper la glande thyroïde, vous ne croyez pas ?

Pourquoi ai-je agi de la sorte ? C’est pas dans ma profession de foi de moucher les petites filles, ni de laver les pieds aux vieillards impotents. Je distribue plus facilement des bonbons en nickel chromé que des aumônes…

Alors, à quel mobile ai-je obéi ? Ça n’est pas à la galanterie ; je ne suis pas non plus le genre de type qui se met à manger sa cravate parce qu’une poupée à peu près baraquée se fait une entorse.

Va falloir que je surveille mes impulsions…

C’est cette résolution que je prends en conduisant la camionnette du négro. On sort de Harlem. Le quartier nègre est plein de flics qui perquisitionnent dans les maisons… Ce qu’il y a de soin-soin avec les bourres, c’est qu’ils n’ont pas plus de vivacité d’esprit qu’une bouteille d’huile de foie de morue.

Ils cherchent deux fugitifs et l’idée ne leur viendrait jamais d’arrêter un couple en blouse blanche qui se pavane dans une bagnole de livraison.

Je vadrouille dans le quartier résidentiel. Là, au moins, la circulation n’est pas trop encombrée et on peut réfléchir. Je bigle la môme Mitraillette.

— On pourrait peut-être faire les présentations, dis-je gentiment.

Elle se tourne vers moi et me regarde d’un air chaviré. Les instants qui viennent de s’écouler lui ont montré que des types dans le genre de l’Ange, on n’en trouvait pas toutes les années bissextiles…

— Quel est votre blaze ? je lui demande.

— Carolina, murmure-t-elle.

Elle a une voix suave comme un gâteau à la crème.

— Joli, appréciai-je, ça fait roman de la collection pervenche.

Elle a un fugitif sourire.

— Pourquoi jouez-vous à tirer sur les mecs qui ne vous ont rien fait, Carolina ?

— Parce que vous avez abattu lâchement le sénateur Pall, gronde-t-elle.

Son air gentillet s’est fait la malouze comme le soleil lorsqu’un gros nuage l’intercepte.

Je sursaute.

Voilà qui devient palpitant. Si je travaillais comme clébard dans un dessin animé, vous verriez mes manettes se dresser toutes droites avec un bruit approprié.

Pall ! Pall ! Mais c’est que ça m’intéresse prodigieusement, ça !

— Voyons, fillette, je murmure, gardons notre sang-froid et mettons-nous à jour. C’est la condition essentielle pour faire de la belle ouvrage… Je vais vous poser une question, et je vous demande d’y répondre bien franchement… Comment avez-vous fait pour me trouver ? Pourquoi le fait que j’ai liquidé Pall vous pousse-t-il à me dégringoler comme une vulgaire pipe en terre ? Allez-y, je vous écoute…

Elle hésite un peu. Ses doigts se tortillent comme un paquet de minuscules reptiles.

« O’Massett », me dis-je. Et cela renforce mes projets concernant ce zigoto. En voilà un qui maudira sa mère de l’avoir mis au monde le jour où nous nous trouverons face à face.

Elle me regarde avec une sorte de hardiesse déconcertante.

— J’étais la maîtresse de Pall, dit-elle, et, qui plus est, sa collaboratrice…

Cette révélation me déconcerte un peu. Je feins de me concentrer sur mon volant.

— Hum, dis-je enfin, il avait bon goût !

Nous n’ajoutons plus un mot pendant dix bonnes minutes. Je décide de remettre mes réflexions à plus tard et de m’occuper d’un problème beaucoup plus immédiat.

Je me dis que si les bourdilles vont chez l’épicier, et il n’y a pas de raison qu’ils n’y aillent pas étant donné qu’ils ont entrepris une opération de grande envergure dans Harlem, ils le découvriront, lui et sa grosse patate, dans le frigo où ils doivent mener un cirque du diable. Ils sauront alors que je me suis taillé dans la carriole et ce sera un jeu d’enfant pour eux que de retrouver le bolide.

La prudence m’ordonne de ne pas moisir.

Où aller ? That is the question . À part le petit hôtel où je me suis terré ces deux derniers jours, je ne connais aucune planque sûre. Or, je ne puis gagner ce secteur éloigné, ce serait beaucoup trop risqué.

— Posez votre blouse ! dis-je à Carolina.

Elle s’exécute. J’en fais autant, je choisis un coin obscur où remiser la guinde et nous descendons.

Je constate que nous nous trouvons à la limite du Bronx, près de Mount Vernon. C’est la banlieue et c’est la nuit, deux éléments majeurs à mon sens.

— Venez, Carolina…

J’oblique sur la gauche, en direction de l’Hudson. La nuit est fraîche. Des chiées d’étoiles vachement encaustiquées brillent comme dans un sapin de Noël.

— Écoutez, trésor, je fais. Au moment même où j’ai l’honneur de vous parler, votre signalement et le mien sont diffusés dans le plus humble des postes de police de la région. Où que nous essayions d’aller ce soir, nous éveillerons l’attention car les journaux « Éditions spéciales » sont pleins de moi et de vous. Des primes sont promises pour ma capture, bref, c’est l’hallali… Nous n’avons aucun endroit où nous réfugier pour l’instant. D’ici quelques minutes, la voiture sera retrouvée et le secteur mis à l’envers… Si nous voulons fuir, nous devons prendre un moyen de locomotion quelconque. Or, ce faisant, nous nous ferions donc repérer immanquablement. Vous suivez mon raisonnement ?


— Très bien, approuve-t-elle, et alors ?

— Alors, je ne vois qu’une solution pour dépister les recherches, mais elle n’est pas très séduisante…

— Allez-y.

— Nous allons gagner les berges de l’Hudson, là où c’est tellement infesté de clochards qu’on écrase les poux en marchant…

— Ah…

— Oui, et nous y passerons la nuit.

— Dehors ?

— Oui.

— Au milieu de… Avec ces gens-là ?

— Oui…

Elle n’a pas l’air ravie du tout, Carolina.

— On y sera moins bien qu’à l’Astoria, dis-je, mais les flics ne viendront pas nous chercher là.

— Pourquoi ?

— Parce que ce procédé ne correspond pas à mon personnage, vous comprenez ?

— Mal…

— C’est pourtant bien simple. Les flics sont des fonctionnaires. Ils ne prennent que rarement des initiatives. Ils se contentent de régler leur conduite sur celle des gens qu’ils traquent. Et ils ont raison, car, en général, un gangster a des habitudes. Il se comporte toujours d’une même manière en de mêmes circonstances. Mais je fais exception au lot, vous y êtes ? J’ai été souvent traqué. J’ai souvent eu des brigades de flics entières au sac, en pareils cas, il m’est arrivé de me planquer chez des gens de confiance, ou bien dans une maison inconnue, en neutralisant les proprios, ou bien encore de filer d’une façon ou d’une autre, mais je ne suis encore jamais allé tout bêtement à la belle étoile, à deux pas du point de départ des recherches, et parce que je n’ai encore jamais fait cela, les matuches ne s’occuperont pas des clochards, cette nuit. C’est lumineux, non ?

— Mais nous allons avoir horriblement froid ! s’exclame-t-elle.

C’est toute la gerce, ce cri ! Elles veulent jouer les amazones avec une couverture chauffante, ces tordues !

— On aurait plus chaud à Sing Sing, c’est évident, dis-je. Allez, marchez, gamine, et faites bonne figure, c’est préférable. Ne me faites pas souvenir que vous me tiriez dessus il y a moins d’une heure…

Cette fois, elle n’insiste pas et se met à marcher à mes côtés, la tête basse.


* * *

Il faut croire que la cloche est en nette régression car il n’y a presque personne sur les bords du fleuve.

Un type, çà et là, est blotti contre un pilier…

Je prends Carolina par la taille et l’enlace. On dirait qu’on vient d’introduire une vipère dans sa culotte. Elle fait un saut de chevreau pour se dégager. Elle n’est pas tellement sociable, la donzelle.

— Vous excitez pas, poulette, je susurre. C’est pas pour vos beaux yeux que je fais ça. Seulement, il est inutile de nous signaler à l’attention des quelques mecs qui essaient d’oublier leur garce de vie dans le patelin. Il vaut mieux qu’ils nous prennent pour un couple d’amoureux à la recherche d’un coin tranquille.

Elle ne répond rien et se laisse enlacer. Moi, pour tout vous dire, de sentir sa hanche ondulante contre la mienne, ça me flanque dans un état indescriptible, parole !

Nous arquons un bout de chemin. Soudain, j’avise un énorme tuyau de canalisation, un tronçon de tuyau plus exactement. Il fait près d’un mètre de diamètre.

— Voilà une piaule toute trouvée, murmurai-je.

Elle regarde le tuyau sans comprendre.

— Aidez-moi à ramasser de grosses pierres et des morceaux de bois et de carton, on va calfeutrer une des extrémités…

Il me faut cinq minutes pour obstruer le tuyau.

— Au dodo ! fais-je…

Je me glisse à quatre pattes dans le conduit. Carolina me suit, après une inévitable hésitation. Nous nous allongeons l’un contre l’autre.

— C’est plus dur qu’un matelas de plumes, dis-je, mais on n’aura pas trop froid.

Elle ne répond rien. Quelques minutes passent, puis je sens que son dos a des soubresauts.

Elle pleure…

— Alors, on est en perte de vitesse, Carolina ?

Elle hoquette :

— Qu’allons-nous devenir ?

— Je vous dirai ça demain…

Elle fait un demi-tour sur elle-même, dans ce putain de tuyau, et je sens son souffle sur mon visage.

C’est doux et parfumé.

J’allonge mon bras par-dessus ses épaules et elle se serre tout contre moi. Une statue de marbre n’y résisterait pas. Or, je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais je ne suis pas une statue de marbre.

Chapitre VII

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Un bougnoule[14] nous réveille le lendemain matin… Ce tordu passe sa tronche par l’ouverture du tuyau et admire les semelles de nos pompes. En soulevant la tête au maximum, je l’aperçois…

En quatre reptations je m’évacue du conduit de fer.

— Et alors, cauchemar, je lui dis, qu’est-ce qu’il y a pour ton service ?

Il se fend le parapluie et, tout en rigolant, gratouille dans son calbart où doit s’agiter une vraie population.

— Ti bien dormi ? il me fait gentiment…

— Qu’est-ce que ça peut te branler ?

Mais ma mauvaise humeur ne paraît pas l’affecter le moins du monde.

— Ti pas froid avec ti dame ?

— Non.

— Ti pas savoir où coucher ?

— Quand on vient flanquer sa couenne dans un bout de tuyau, c’est qu’on n’a pas un bungalow à sa disposition ! Tu ne veux pas connaître l’adresse de mon pédicure, pendant qu’on y est ?

J’ai jamais vu un négro aussi effronté, aussi loquace… Comme je le regarde sévèrement, il rit de plus belle. J’ai beau mettre dans mes châsses tout ce dont je dispose en fait de hargne, pas moyen d’attaquer son optimisme délirant.

Carolina nous rejoint en se massant le dos.

— Qu’est-ce que c’est ? fait-elle.

Le nègre dit, bien cordialement :

— Ti y est l’Ange Noir, dur gangster, bon !

Je sors mon vaporisateur.

Le nègre ne s’arrête pas de rire pour autant.

— Ni mi tire pas dessus, tu serais perdu… Li flics courent partout, partout…

Il ajoute :

— Il y a photo di toi dans li journal, et de la dame. Bon ! Bon !

— Si tu ne stoppes pas illico ton rire de crétin, je te démolis le clavier ! fais-je.

— Ti y es traqué par li police… Pas ?

Et alors il devient grave :

— Ji peux ti cacher, ti dis oui ?

Drôle de proposition, et drôle de bonhomme…

— Tu peux me cacher ?

— Oui, oui… bonne cachette…

— Et pourquoi tu me cacherais ? Tu joues les Saint Vincent de Paul tous les matins, avant de prendre ton breakfast ?

— Ji lu li journal…

— Tu me l’as déjà dit, et alors ?

— Ti, épargné bons nègres…

Je vois où il veut en venir : au cours de l’hécatombe d’hier, mon seul bon mouvement a été en faveur du couple d’épiciers nègres que je me suis contenté d’enfermer dans le frigo.

— Bon ça, épargné


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nègres, reprend notre interlocuteur…

Il jubile, il frémit, il rit…

— Et où tu me planquerais, négus ?

— Viens…

Il m’entraîne le long du fleuve… Nous marchons prudemment dans le petit jour cafouilleux. En aval de notre tuyau-chambre-à-coucher, une barque est amarrée.

— Montez ! ordonne le nègre.

Je saute dans l’embarcation et je tends la paluche à la souris.

Elle vient s’asseoir à mes côtés, au fond du barlu.

Elle claque du bec, la poulette, c’est maintenant que la réaction se fait. Le nègre s’installe entre les rames.

— Où nous emmènes-tu ? demandai-je.

— Ti vas voir, plus loin, vieille maison, personne dedans, moi gardien.

Une chose me tracasse : pourquoi ce nègre est-il animé de si bonnes intentions à mon égard ? Comment a-t-il fait pour me repérer dans ce tube de fer ? Pourquoi est-il venu en bateau ?

Je me mets la cervelle en ébullition sans parvenir à me faire une opinion valable. Je me tiens sur mes gardes, simplement.

Carolina est blottie contre moi. Je caresse son dos, son cou, tiède et duveteux.

— Tiens, fais-je ! tu as perdu ton collier, Carol.

Elle porte la main à sa gorge.

— Oui, murmure-t-elle, c’est vrai.

Elle se tourne vers moi :

— Vous l’aviez donc remarqué ?

— Je remarque toujours tout, surtout lorsqu’il s’agit de la plus belle gerce des U.S.A. Ton collier était en pierres d’Italie, de toutes les couleurs ; et ça t’allait si bien que n’importe qui aurait cru que tu étais née avec ça autour du cou.

Elle a un beau sourire, comme je les aime.

Nous sommes maintenant au milieu de la flotte. Le nègre rame toujours. Il est sérieux, maintenant, presque attentif, exactement comme un gars qui est en train de jouer une partie coton et qui va risquer le pognozoff de son patron sur un coup de banco.

Moi, je deviens presque aussi méditatif que lui…

Je ne lâche pas ma petite môme. En voilà une qui devient drôlement championne lorsqu’on lui met la main au réchaud.

Quelque chose me meurtrit la cuisse. Je vérifie : c’est un corps dur qui se trouve dans la poche de sa robe. En loucedé, je palpe du dos de la main. Cela fait comme un sac de gobilles… Comme dans ma prime jeunesse j’ai été le champion de tirette de mon quartier, je glisse deux doigts négligents dans sa fouille. Ce ne sont pas des billes, mais les pierres d’Italie de son collier.

Le fil ayant craqué, ça n’est plus un collier, mais une simple poignée de pierres. Il n’y en a pas lersche du reste ! La môme en aura perdu un wagon. Je réfléchis : à quel moment cet incident s’est-il produit ?

D’ordinaire, lorsqu’on perd un collier on le perd entièrement ou bien, si l’on s’aperçoit que le fil s’est rompu, on ramasse toutes les perles qui le composent.

Là, c’est vachement bizarre : Carolina a fait craquer son collier et n’a ramassé que quelques pierres… Pourquoi ? Parce qu’elle n’a pas eu le temps d’en récupérer davantage ? Ou bien, les ayant toutes ramassées, en a-t-elle reperdu par la suite ?

Le point mystérieux qui me contriste, c’est que, n’ayant pas lâché la petite d’un poil — si je puis dire —, je ne me sois aperçu de rien !

Et puis, brusquement, ça se met en place sous mon caberlot. Vous savez, ça fait comme les boules dans le billard russe. Ça passe dans les bons trous numérotés.

Je me cintre ; le nègre me regarde en riant.

Nous abordons sur l’autre rive de l’Hudson.

Il y a toute une floppée de barlus amarrés là. Le nègre attache sa barque à une bitte, et nous ordonne de le suivre.

J’obéis, mais sans lâcher mon petit ramoneur. Mon index est bien accroché à la gâchette, le museau du feu est juste en face du dos puissant du nègre. S’il jouait au con, il y aurait illico un trou dans ma poche et, presque simultanément, un autre dans ses reins.

— On va loin ? je demande à Blanche-Neige.

— Ci tout à fait là, dit-il.

Je décide de la fermer et d’attendre la suite du programme.

Nous quittons la berge et empruntons un petit chemin champêtre qui se faufile au milieu de superbes propriétés. Nous arpentons une centaine de mètres et parvenons devant la grille d’une superbe maison de style « Sécession ». C’est imposant comme un sermon évangélique. Il y a du fromage au-dessus des portes et des fenêtres, des amours joufflus sous le toit, des pelouses mal entretenues, des massifs abandonnés, des haies non taillées.

Le nègre ouvre la grille. Il s’engage dans l’allée principale. Carolina est sur ses talons, l’Ange Noir sur ceux de Carolina. On dirait trois mômes en train de jouer au chemin de fer. Dans ces sortes de jeux, je préfère figurer le fourgon de queue, c’est tellement plus prudent !

Le négro escalade le perron et introduit une clé dans la serrure. La porte s’ouvre. Nous entrons. Il y a un grand hall avec des tentures défraîchies. Je dis :

— Stop !

Mes compagnons se retournent.

Alors je tire mon feu de ma poche.

— Écoutez-moi un peu, mes agneaux, fais-je avec un petit sourire engageant.

Ils me regardent, le sourcil froncé.

— Avant d’aller plus loin, poursuis-je, je vais vous raconter une histoire : celle du Petit Poucet.

« Il y avait une fois, une jolie grognasse nommée Carolina qui s’était lancée dans un pastaga maison avec un gangster réputé, nommé l’Ange Noir.

« Cette môme avait des idées plein sa jolie caboche. Elle avait pris soin, avant de s’embarquer dans cette aventure, de se faire suivre par un bon négro. Mais l’homme propose et, en l’occurrence, le moricaud dispose. Les choses tournèrent de telle manière que l’ange gardien perdit la trace de sa patronne. Celle-ci s’en aperçut et, pour se manifester, ne trouva rien de mieux que de casser le fil de son collier et de semer çà et là les pierres d’Italie qui le composaient.

« Le bon négro retrouva la trace de la ravissante jeune fille. Ils emmenèrent le vilain gangster dans une maison abandonnée, lui mirent une balle dans le bocal, et coulèrent des jours heureux.

J’éclate de rire en voyant leur trompette.

— Allons, dis-je, si on cessait de tricher pendant un moment ?

Je fais tourner mon feu au bout de mon index, juste comme fait Dick Raffal dans « La Fille du ranch » avant de bigorner le faux jeton qui mettait du carbure dans les encriers de l’école de filles.

— Annoncez la couleur, les petits, et le premier qui joue au gland, je le perfore, vu ?

Ils sentent que c’est du sérieux et la bouclent. Le nègre ne rigole plus, il pâlit, ce qui est assez pittoresque pour un Noir.

— Vous êtes le diable, murmure enfin Carolina sur un ton de fervente admiration.

— Possible, fais-je, y a même des jours où je me palpe le front pour voir s’il n’y pousse pas de cornes.

Carolina s’avance d’un air déterminé jusqu’à une porte et l’ouvre.

— Entrez, propose-t-elle.

— Après vous.

Nous pénétrons dans une pièce qui a dû être un salon mais qui n’est plus qu’un dépôt de bric-à-brac. Des fauteuils munis de housses, des meubles empilés, des toiles d’araignées et une tenace odeur de moisi.

Nous nous asseyons dans la poussière.

— Je parie que vous allez me proposer une tasse de thé !

— Non, fait-elle, pas du tout… Je vais vous proposer autre chose…

— Allez-y, je serais curieux de savoir quoi.

Elle fait signe au nègre de s’éloigner.

— Hé, fais-je, minute ! Je tiens à avoir tout mon monde sous la main.

Carolina hausse les épaules.

— Que craignez-vous ? demande-t-elle. Vous m’avez à votre merci. Au moindre fait insolite, vous pouvez m’abattre.

Je me rends compte qu’elle dit vrai, mais je continue à jouer les gros durs méfiants qui ne s’en laissent pas conter.

— Ce que j’ai à vous dire doit se dire entre quatre zyeux, l’Ange.

J’hésite, puis je dis au nègre de s’éclipser. Il se fait la valise comme une ombre.

— Alors ? je demande.

Elle me regarde bien calmement, bien cordialement, et tout à coup je reçois une secousse. Une secousse provoquée par la surprise. Car, soudainement, le regard de Carolina s’est modifié. Il ne reflète plus cette crainte de la petite môme capricieuse qui s’est fourrée dans un merdier dont elle rêve de sortir. Non, ce qu’on lit dans ses ravissantes prunelles, c’est une calme, une froide, une implacable résolution. Je comprends qu’elle n’a pas du tout une nature passive et que, si elle a joué les fillettes apeurées jusqu’à présent, c’était uniquement pour pouvoir me voir venir à son aise.

— Pourquoi croyez-vous qu’on a abattu le sénateur Pall ?

Sa question me déconcerte.

— À vrai dire, ma chérie, je n’en ai plus la moindre idée ! Je me suis fait doubler par O’Massett et, depuis, je suis dans la position du gars qui apprend à nager dans une cuve de goudron.

« Je croyais servir des intérêts nationaux, occultes, certes, mais nationaux tout de même, et je m’aperçois que j’ai été victime d’un dégourdoche…

Elle prend son temps…

— On a liquidé Pall, fait-elle calmement, parce que Pall était détenteur d’un secret ; c’est ce secret qui lui permettait de faire pression sur certains personnages…

— Ah ?

— Oui.

Je hausse les épaules.

— Écoutez, Carolina, entre nous et l’Empire State Building, que pensez-vous que tout cela puisse me foutre ? Je vais vous exposer ma façon de penser : vos salades m’enchosent. J’ai, pour l’instant, deux objectifs : primo, me sortir de ce pétrin par n’importe quel moyen ; secundo, remettre la main sur O’Massett et lui prouver qu’on ne prend pas l’Ange Noir pour une portion de moules.

Elle laisse passer ma crise, puis elle me regarde à nouveau, et ses châsses, une fois de plus, me mettent les doigts de pied en bouquet de violettes.

— Je peux continuer ?

Je fais un signe d’assentiment.

— Bon, écoutez-moi. Quelqu’un a tout mis en œuvre pour qu’on liquide le sénateur. Ce quelqu’un est un type à la hauteur en la personne de cet O’Massett. Maintenant, Pall est mort.

— Je sais.

— Mais son secret demeure un secret, c’en est même de plus en plus un…

— Allez, continuez. Qu’est-ce qui vous intéresse ? De venger Pall, ou de découvrir son petit jardin intime ?

Elle énonce d’un ton glacé :

— Je me moque de Pall.

— Je croyais que vous étiez sa maîtresse ardente ?

— J’étais sa maîtresse, pour mieux pénétrer dans son intimité.

Tout s’illumine comme une vitrine de Noël.

— Vu. Mais alors, pourquoi avez-vous tenté de me scraper ?

— Parce que je craignais que vous fussiez arrêté.

Je fronce le nez.

— Ma parole, nous flottons en plein délire. Qu’est-ce que ça pouvait vous fiche que je sois arrêté ?

— On vous aurait interrogé, vous auriez donné le signalement de l’homme qui vous avait proposé cette affaire. Peut-être, à travers lui, serait-on remonté à la source, et la source, c’est le secret. Un secret pareil, mon cher, doit valoir plusieurs millions.

Je tique.

— Plusieurs briques !

— Si vous voulez… Puisque nous avons décidé de jouer cartes sur table, je vais vous avouer une chose : voilà plus de six mois que je suis devenue la secrétaire d’abord, puis la maîtresse du sénateur, dans l’unique espoir de découvrir cette vérité qu’il cache. Une vérité qu’on cache s’appelle un secret. Les choses ont évolué depuis hier, et je crois que vous êtes exactement l’homme qu’il me faut. L’Ange, voulez-vous que nous mettions nos cartes en commun pour jouer cette partie ?

Sa proposition m’arrive en plein dans les gencives.

Ma première réaction est la stupeur, ma seconde, la joie. Je trouve que l’existence est marrante. C’est l’imprévu qui donne à la vie tout son sel. Et de l’imprévu, je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais il y en a autant dans ma vie qu’il y a de trous dans une tonne de gruyère.

Lorsque je me suis gondolé la prostate tout mon chien de saoul, je prends Carolina par les épaules et je l’attire contre moi. Je vais pour l’embrasser, mais elle fait un saut de carpe et dit, presque brutalement :

— Je vous en prie ! Nous nous connaissons maintenant, alors cessons ce genre de plaisanterie.

Comme je n’ai pas l’habitude qu’on me parle sur ce ton, je lui sucre une mornifle, histoire de la remettre au pas.

Puis, malgré les yeux de tigresse en délire qu’elle me coule, je la serre contre moi et je lui refile un baiser tellement long qu’un pêcheur de perles aurait été obligé de remonter à la surface avant qu’il soit terminé.

— D’accord, Carolina, je lui dis, on s’associe. Seulement mon amour, à partir du moment où on est deux quelque part, c’est moi qui commande, faut pas m’en vouloir, ça doit être congénital. Je tiens à ce que tu te pénètres bien de cette vérité première.

Elle baisse la tête. Visiblement, sa rancœur est duraille à gober, mais elle reprend le dessus.

— Marché conclu, fait-elle.

— Tu ne crois pas que la première chose à faire, serait de se mettre à jour ?

— Qu’entendez-vous par là ?

— Tu peux me tutoyer, je t’y autorise.

Elle hausse les épaules.

— Si vous voulez ! Qu’entends-tu par se mettre à jour ?

— Tu sais à peu près tout de mon rôle dans l’affaire, je ne peux en dire autant de toi, Carolina. Or, on ne réussit jamais de la belle ouvrage si l’on n’a pas une idée précise de quels outils on dispose. En conséquence, je te serais reconnaissant de répondre à mes questions avec le maximum de précision. Tu y es ?

— Oui.

— Comment as-tu découvert qu’il existait un secret Pall ?

Elle secoue légèrement la tête.

— Ça remonte à l’année dernière, fait-elle mollement.

— Même si ça remontait au déluge, je serais curieux de savoir…

— Eh bien…

Elle hésite à nouveau.

— Non ! criai-je, je ne vais pas t’arracher chaque syllabe avec des forceps. Ou tu parles, ou j’agis. Choisis.

Le langage est déterminant.

— J’étais secrétaire chez Marrow…

— L’industriel ?

— Oui.

— Secrétaire à la flan, ou secrétaire pour de bon ?

— Secrétaire pour de bon.

— Et alors ?

— Un jour, Pall, que je ne connaissais que de nom, a demandé audience. Marrow, qui n’appartenait pas du tout au même parti politique, craignant de se compromettre, a refusé. Alors Pall a griffonné une lettre et m’a prié de la remettre à Marrow. Il m’a dit : « Lorsque M. Marrow sera décidé à me recevoir, prévenez-moi. » Et il a laissé son numéro de téléphone.

— Tu as lu la lettre ?

— Oui.

— Que disait-elle ?

Elle se recueille.

— C’était très bizarre. Le texte disait mot pour mot : « Pourquoi ne parlerions-nous pas du petit homme dont les carottes sont cuites ? » Et c’était simplement signé P .

— Captivant ! Alors ?

— Marrow, lorsqu’il a eu lu ça, est devenu tout pâle. Je me rappelle, ses doigts tremblaient.

— Et puis ?

— Il m’a dit de téléphoner à Pall qu’il l’attendait. Ils se sont vus. Depuis lors, tous les mois, j’ai remis à Pall un chèque au porteur de dix mille dollars.

— Tous les mois ?

— Oui.

J’émets un petit sifflement pour traduire mon sentiment personnel.

— Jolie rente.

— C’est au cours de ces entrevues que le sénateur et moi avons lié connaissance. Je crois que je lui ai plu. Il m’a demandé de travailler pour lui. J’ai accepté. Je sentais qu’il y avait quelque chose de pas très net dans sa vie. Je n’ai pas pu découvrir quoi, mais tous les mois, des tas de types venaient apporter des chèques importants. Parfois, il recevait des coups de téléphone mystérieux. Les correspondants, lorsque je prenais la communication, disaient : « Prévenez Pall que c’est au sujet du petit homme. » Alors, il lâchait tout pour répondre.

— Tu ne l’as jamais questionné à ce sujet ? Tu pouvais te permettre des questions indiscrètes, du moment que tu pageais…

— Je l’ai fait, discrètement. Pall n’était pas le genre d’homme auquel on pouvait tirer les vers du nez.

— Ça a donné quoi ?

— Rien, il a fait semblant de ne pas comprendre.

— Et tu n’as rien trouvé d’autre ?

— Non, rien.

Je la regarde.

— En somme, la mort de Pall t’arrange, mais elle t’a inquiétée lorsque tu as su que c’était ce gangster d’Ange Noir qui l’avait flingué, parce que tu as redouté de la concurrence, n’est-ce pas ? Enfin, tu le vois, tout va bien. On va récupérer les filons de rente. Autre chose, comment as-tu su que j’allais me trouver à huit heures au drugstore ?

— Un coup de téléphone est parvenu chez Pall.

— De qui ?

— Je l’ignore, sans doute était-ce O’Massett. C’est moi qui ai pris la communication. Le type m’a simplement dit : « Prévenez les flics que l’Ange Noir sera ce soir à huit heures dans un drugstore de Greenwich Village. »

— Pourquoi n’a-t-il pas averti directement les matuches ?

— Sans doute parce qu’il sait qu’on peut repérer le poste d’appel ; il ne tenait pas à avoir des ennuis. Par le truchement d’une secrétaire, il ne risquait rien. Ce qu’il voulait, c’était vous faire prendre avant que — vous sachant berné — vous ne vous lanciez à ses trousses.

Je pense un peu à tout ça. Je mets mes idées en place, soigneusement, comme on empile des chemises dans une malle.

Tout ce que la môme Carolina vient de me bonnir est, décidément, très instructif. Mon petit doigt me dit que je viens de pousser une bonne porte. Doit y avoir du fric à glaner pour un gnace débrouille.

Et croyez-moi, dans le genre débrouillard, on ne fait pas mieux que bibi.

Chapitre VIII

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Je demande à Carolina :

— À qui est cette turne ?

— C’est la maison de mes parents… Ils sont morts à peu près ruinés. Cette demeure est la seule chose qui nous reste, à mon frère et à moi. En ce moment, il voyage en Europe. Lorsqu’il sera de retour, il est vraisemblable que nous la vendrons, à moins que d’ici là…

— À moins que tu n’aies dégauchi un filon, pas vrai, ma jolie ?

— C’est un peu ça, oui.

— Et le négro ?

— Rémus ?

— Je ne savais pas qu’il s’appelait ainsi. Qu’est-ce qu’il branle dans l’histoire ?

— C’est un ancien domestique, il continue d’habiter la maison. Je lui sers une petite mensualité. Il nous est très attaché, il est né ici… Nous avons été élevés ensemble.

— Touchant, fais-je, si tu continues, tu vas me faire chialer. Appelle-le, veux-tu, et dis-lui qu’il aille ratisser les allées, je n’ai pas besoin de ton frère de lait pour boulonner. Tu comprends ça avec ton joli cerveau en forme de papillon ?

Elle crie à la cantonade :

— Rémus !

Le bougnoule ne devait pas être loin, car il surgit avant qu’elle ait prononcé la seconde syllabe de son nom.

— Rémus, lui dis-je, je vais te montrer un truc. Si tu le réussis, tu trouveras de l’embauche dans n’importe quel cirque. Tu vois, je range mon flingue là où il doit faire dodo : sous mon bras gauche. Bon. Maintenant, tu vas porter la main à ta poche, aussi vite que tu le peux…

Il obéit sans comprendre. Sa main n’est pas entrée à l’intérieur de sa fouille que j’ai déjà ma pétoire dans la mienne. Tous deux sont sidérés par ma promptitude.

— Simple avertissement, dis-je. Ce petit truc, non pour vous épater — je ne suis pas un flambeur — mais pour vous montrer que le mec qui veut me faire faire le grand plongeon doit se graisser les jointures au préalable… Ceci étant précisé, Rémus va aller effectuer différents achats.

Je vais me planter devant un magnifique miroir, genre vénitien, et je m’examine…

— Enregistre la commande, Boule de neige. Tu vas acheter de l’eau oxygénée, de l’ambre solaire, un complet clair, avec des carreaux, quelque chose de très mauvais goût, enfin, fais comme pour toi, je ne peux pas mieux te dire… Tu me prendras avec ça une chemise jaune canari, et une cravate peinte. Si tu en trouvais une, qui représente une bataille d’Indiens, ou les Jeux Olympiques, n’hésite pas à l’acquérir, même à prix d’or. Et pour finir, il me faut des lunettes à verres teintés, avec une monture carrée. Tu vois ce que je veux dire ?

Je me tourne vers Carolina.

— Tu penses qu’il s’en sortira, oui ?

— Faites confiance à Rémus, murmure-t-elle, il vous a prouvé ce matin qu’il sait être à la hauteur des circonstances…

— Tu as de l’auber, pour ces menus achats ? Ce sera à valoir sur nos prochaines rentrées…

— Ji di sous, affirme le nègre.

— Alors va, et si tu trouves un poulet en gelée sur ta route, ramène-le avec une bouteille de vin. J’ai la dent !


* * *

Une heure plus tard, Rémus est de retour. Nous cassons une sérieuse graine, tous les trois. Ensuite, j’opère mon numéro de transformation habituel.

Je commence par me décolorer complètement les tifs jusqu’à ce qu’ils soient d’un blond-blanc, puis je me bronze le teint au moyen de l’ambre solaire. Une fois que j’ai revêtu les fringues excentriques et chaussé mon pif des lunettes de soleil, vous ne pourriez jamais admettre que je ne suis pas un zigoto fraîchement débarqué d’Honolulu.

— Tu n’as pas un appareil photographique ? je demande à Carolina.

— Si…

Elle dit au nègre d’aller le chercher. Je passe la bride de la sacoche sur mon épaule ; cette fois, l’illusion est complète.

— Qu’allez-vous faire ? demande Carolina…

Je lui caresse un peu l’avant-scène, et je souris tendrement.

— Voilà. Je vais attaquer, et j’attaquerai comme ça me chante, sans rendre de comptes à personne, tu comprends ? Toi, tu vas rester ici avec ton négro. Donne-moi le numéro de téléphone de la cambuse, si j’ai besoin d’un coup de main, je préviendrai. En attendant, ne quitte cette maison sous aucun prétexte. Il suffirait que tu te fasses harponner pour que toute notre combinaison s’effondre, tu piges ?

— Qui me dit que tu reviendras ?

— Moi.

— Qui me prouve que tu es sincère ?

Je ris.

— Je vois que, décidément, tu me connais mal, Carolina. Si je comptais te doubler, je ne prendrais pas de risques inutiles en vous laissant sur vos deux pattes, toi et ton cauchemar…

Son regard croise le mien ; il est calme et inexpressif.

— Que veux-tu, lui dis-je, j’ai du sentiment pour toi, ma jolie… Faut croire que ça ne me réussit pas, de passer la nuit dans un tuyau…

Je les regarde une dernière fois avant de vider les lieux.

— Pas d’imprudences, mes amours, pas d’imprudences, ou alors…

Je me taille, le cœur léger.


* * *

La petite standardiste à qui je m’adresse n’est pas jolie comme un cœur (car, au fait, je trouve qu’un cœur n’a rien de séduisant), mais c’est un adorable petit lot. Pas beaucoup de personnalité, mais des rondeurs et du sourire à tous les étages.

Elle me regarde avec un petit air ironique. Cet air que les gens de la ville croient spirituel d’adopter lorsqu’ils ont devant eux un mec qui ressemble à un étranger ou à un péquenot.

— Vous désirez ? demande-t-elle.

— Si je vous le disais, vous me flanqueriez sûrement une baffe, dis-je, avec mon assurance coutumière.

Elle cille, car elle découvre avec surprise que, pour la question du baratin, ce gars d’Honolulu rendrait des pions à un placier en aspirateurs…

Elle prend le parti de me sourire.

— Vraiment ? fait-elle.

— Parole ! S’il y avait dans mon bled une fille qui soit la moitié aussi chouïa que vous, je n’aurais jamais fait le voyage… Dites à M. Marrow que je désire lui parler.

Son visage se crispe. Je lui demanderais de monter à cheval sur une torpille téléguidée qu’elle n’aurait pas l’air plus épouvanté.

— À M. Marrow ! s’exclame-t-elle.

— Oui, je lui dis, à lui-même, en personne.

— Mais il ne…

Elle a envie de dire : « il ne reçoit pas n’importe qui » mais, plus poliment, elle explique :

— M. Marrow est un homme terriblement occupé. Il ne reçoit que sur rendez-vous, et encore seulement lorsqu’il sait de quoi il retourne…

Elle s’empare d’un feuillet imprimé, où sont ménagées des réserves en blanc. C’est la formule classique : « Nom du visiteur, objet de la visite, etc… » Je repousse la feuille.

— Écoutez, mon petit oiseau des îles, je n’ai pas le temps de fabriquer des cocottes en papier. Vous allez cramponner votre bignou illico et dire à Marrow qu’il y a là un drôle de mec avec une cravate impossible, qui insiste pour le voir, c’est compris ? Et s’il vous demande — ce qui ne manquera pas de se produire — le nom de cet étrange visiteur, affirmez-lui qu’il n’a pas voulu le dire, mais qu’il vient de la part du petit homme.

La souris se décide à flanquer une fiche dans un trou, une petite ampoule rouge s’allume sur son cadran. Une voix pousse un grognement de molosse dérangé.

— M. Marrow, il y a là un Monsieur qui insiste pour vous voir ; il ne veut pas donner son nom, mais me prie de vous dire qu’il vient de la part du petit homme…

Ça doit faire un vrai effet au zig, car il y a un silence. Ce silence se prolonge tellement que la standardiste balbutie :

— Allô, M. Marrow ?

Alors l’appareil se met à vibrer. Puis la môme raccroche. Je la regarde, triomphant.

— Alors, mon poisson exotique, qu’a dit Marrow ?

Ses yeux pétillent.

— Il a dit qu’il n’avait pas de temps à perdre avec des plaisantins et que si je l’importunais encore avec des idioties de ce genre, je pourrais me chercher un autre emploi…

C’est juste le genre de réponse auquel je m’attendais le moins. Une bouffée de colère m’envahit. Si je m’écoutais, j’attraperais la téléphoniste par le cou et je lui extirperais le gros intestin pour en faire un presse-papier. Je commence à en avoir marre d’être pris pour un locdu. Depuis le début de mon arrivée à New York, on me prend pour une seringue à lavements. Je décide que ça ne peut plus durer…

— Très bien, fais-je. Veuillez recramponner votre siphon et dire à votre singe que je lui donne quatre minutes pour me recevoir. Passé ce délai, je fous le feu à sa carrée…

À ma voix, elle se rend compte que c’est du sérieux et qu’il vaut mieux indisposer Marrow que m’indisposer moi, because, il y a plusieurs cloisons entre elle et son patron, tandis qu’il n’existe pas cinquante malheureux centimètres pour nous séparer…

La voilà qui rebranche sa fiche.

— Pardonnez-moi, M. Marrow, mais cet homme dit qu’il vous donne quatre minutes pour le recevoir. Il est menaçant…

Nouveau crachotement véhément. La souris dit en tremblant :

— Parfaitement, M. Marrow.

Puis se tournant vers moi :

— Il dit qu’il vous donne quatre minutes pour disparaître…

— O.K. ! fais-je, l’avenir nous dira qui a raison de s’entêter…

Je tourne les talons, pousse la porte à va-et-vient, et me dirige vers l’ascenseur.

J’y pénètre en même temps qu’un grand type chauve à la mâchoire proéminente. Il est un peu voûté, et il possède les yeux les plus inexpressifs de la création.

Tout à ma rancœur, je ne prête aucune attention à lui. Je suis furax parce que l’enfant se présente mal. Marrow — si l’histoire de Carolina est vraie — est le type le plus méfiant que je connaisse. Il faut qu’il soit bien sûr de lui pour ne pas recevoir un gars qui vient lui chuchoter la formule magique. Le signet de cuivre qui indique la marche de l’ascenseur arrive à la rubrique « Rez-de-chaussée ». Je pose la main sur la poignée de la grille lorsque je sens quelque chose de dur entre mes côtes. La voix du grand type chauve murmure :

— Mettez vos deux mains derrière vous et ne faites pas un geste ou je vous farcis. Je suis le détective de l’immeuble…

Lorsque la môme Joan of Arc a entendu le baratin des archanges anglophobes, elle n’a pas été plus épatée que moi.

Je suis cuit comme une frite. Pas moyen de me retourner dans cette cabine vitrée.

Le type appuie sur le bouton du sous-sol. Notre descente se poursuit.

En bas, ce sont les garages. Il y a un jeune mec en blouse blanche qui attend devant la porte. Je le regarde avec intérêt. Peut-être sa présence déconcertera-t-elle le grand seringueur qui me surveille. Mais je les vois échanger un regard d’intelligence. Le jeune gars plonge rapidement sa main à l’intérieur de mon veston et me chauffe mon feu.

Puis il va vers une grosse voiture dont il ouvre la portière arrière et m’y fait grimper.

Tout s’est passé dans le silence le plus complet. Le grand chauve s’assied à mes côtés. Le jeune s’installe au volant, et nous partons.

Trop de questions me viennent aux lèvres pour que je les formule. Je préfère la boucler et voir venir.

Je m’installe confortablement dans un coin. J’allonge mes guiboles et je me mets à pioncer comme un petit ange.

Les deux gars, qui n’ont encore jamais vu un kidnappé réagir de cette façon, en sont babas.


* * *

Une bourrade me tire de ma somnolence. Je m’aperçois que l’auto est rangée devant une porte étroite. Nous descendons et le chauffeur ouvre la petite porte. Celle-ci donne accès à l’arrière d’un vaste corps de bâtiment. À l’intérieur, ça sent la ferraille et l’huile. On n’entend pas un bruit. Tout est mort. Et le grand type à la pétoire est silencieux comme un sépulcre. J’espère que son feu le sera longtemps, lui itou.

Il fait sombre dans ce patelin, comme dans une cave. Le chauffeur en blouse ouvre sans cesse des portes nouvelles. J’ai l’impression que cette promenade va se terminer dans un coffre-fort. On n’arrive pas dans un coffre-fort, mais peu s’en faut, car la pièce où nous aboutissons n’a pas de fenêtre. Elle est meublée de faut


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euils et d’une cave à liqueurs.

— Assis, fait gentiment l’homme chauve.

Je m’assieds. Il s’installe en face de moi. Le gars à la blouse blanche disparaît.

— Que voulais-tu à Marrow ? demande alors le grand désossé.

Je me recueille, les paupières mi-closes. J’aperçois, à la hauteur de mon fauteuil, un tableau. Ce tableau représente deux poires sur une assiette. Il offre une particularité. Au lieu d’être peint sur de la toile ou du bois, il est peint sur un grillage extrêmement fin. Il faut les yeux de lynx de l’Ange Noir pour découvrir ça.

— J’ai horreur de parler devant un dictaphone, dis-je. Je ne parlerai qu’à Marrow soi-même. Je suppose qu’il est à l’autre bout du fil et qu’il écoute.

Je me tourne vers les poires.

— Écoutez-moi bien, Marrow, vous avez tort de le prendre de cette façon avec moi. Cela va vous coûter beaucoup plus cher que je n’en avais primitivement l’intention. Vous pensez bien que je ne me suis pas embarqué sur ce navire sans m’être préalablement muni d’une bouée de sauvetage. Rappliquez vivement et dites à votre grand Duconneau qu’il remise sa seringue avant que je prenne le mors aux dents.

Je m’accagnarde de mon mieux dans mon fauteuil, et je commence à siffler « It was a good friend  ».

— Fais pas le malin, grommelle mon garde du corps.

Comme il se tait, une sonnerie éclate, dans une pièce voisine.

— Ça, je dis à « Trompe-la-Mort », je te parie le costume de bain de ta grand-mère contre une locomotive en platine que c’est Marrow qui entend te donner des instructions nouvelles.

En effet, le type à la blouse blanche radine en disant : « Marrow ! » Le chauve se lève, tend son arme à l’autre et sort.

Je pousse un soupir d’aise dans mon fauteuil et, innocemment, je masse ma cheville.

Mais, en douce, je délace ma godasse de droite et la fait glisser de mon talon.

— Dis donc, fais-je à mon nouveau gardien, ce tordu a laissé la lourde ouverte ! Ça t’ennuierait de la fermer, j’ai horreur des courants d’air…

C’est un prétexte à la flan ! Je ne le sortirais pas à une endive comme Trompe-la-Mort, parce que ça n’est pas un gnace influençable, et parce qu’il se rendrait compte, lui, que la porte étant l’unique ouverture de la pièce, il ne saurait être question de courant d’air, d’autant plus que cette porte est fermée.

Mais l’autre est un jeune blanc-bec qui n’a jamais fait travailler ses réflexes. Il se retourne.

En moins d’une seconde j’ai saisi ma godasse et la lui balance à travers le gicleur. J’y suis allé de si bon cœur qu’il pousse un grognement et pique du nez. Il l’a prise en pleine tempe. Le choc l’a mis groggy.

Je bondis, rafle le pétard, ratifie la mission de mon soulier en cloquant un coup de crosse sur la nuque du petit mec, et je réintègre ma savate-torpille. Ce changement de décor me rend joyeux.

Je me rassieds.

Lorsque le grand affreux rentre, il me trouve en train de siffloter. Son premier regard est pour son petit pote allongé sur le parquet.

Son second, pour le feu que j’ai récupéré.

— Acte deux, je lui fais, c’est à toi de lever les pognes.

Il les lève.

Il ne répond pas. Je me dresse et, d’un coup sec, j’élève mon pied gauche jusqu’à sa mâchoire. Ça craque un bon coup.

Le grand serin se frotte la margoulette. Sa pogne est vite rouge.

— Laisse, tu compteras tes croquantes tout à l’heure. Je veux savoir ce qu’a dit Marrow.

— Il vient.

Je ricane.

— Tout de même !

Chapitre IX

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— Maintenant, j’aimerais que tu m’affranchisses sur votre petit rodéo. Tu es au service de Marrow en qualité de détective ?

— Ouais.

— En fait de détective, tu me fais un beau pied-nickelé. Tu es plutôt le garde du corps, ou quelque chose de ce genre, non ? Son homme à tout faire, son ange gardien. C’est toi qui couches sur son paillasson, en travers de sa porte, et qui lui débouches son évier ? Je connais ce genre de turf. Tout à l’heure, il t’a commandé de m’emballer.

— Ouais. J’étais dans un petit bureau, à côté, il m’a dit qu’un type essayait de faire le malin avec lui et qu’il ne voulait pas le recevoir. Il m’a ordonné de vous amener ici et d’avoir une conversation devant le microphone.

— Où sommes-nous ?

— Dans un des ateliers désaffectés de l’entreprise. Ça, c’était l’ancien bureau du chef d’atelier.

— Et vous vous en servez pour des petits travaux à façon. Il sera là dans combien de temps, Marrow ?

— Il ne va pas tarder.

— Il rentre seul, ou bien l’un de vous deux va-t-il le récupérer ?

— Jim va l’attendre.

Comme si de prononcer son nom lui faisait l’effet d’un flacon de sels, le Jim pousse un soupir tellement important qu’il effeuillerait un chêne du Liban.

— Hello, gamin, je lui fais, ça va mieux.

Il se met lentement sur ses genoux, secoue la tête comme un clébard qui vient de faire trempette et me regarde avec des yeux qui lui pendent jusque sur la poitrine.

Histoire de le remettre dans l’ambiance, j’appuie le canon du flingue sur la calbombe de « Trompe-la-Mort », et je presse la détente. La cervelle du grand lugubre va se plaquer contre le mur. Quant à lui, il est tellement attristé de cette séparation, qu’il prend le parti de se répandre sur le parquet.

— Mords la came, dis-je au petit tordu en blouse. Tu parles d’une java, lorsque j’ai mes nerfs.

Le Jim, si vous le voyiez, vous le feriez passer au papier de verre pour essayer de lui enlever sa vilaine couleur vert olive.

— Marrow va se pointer, dis-je. Tu l’attendras à la porte de l’usine comme si de rien n’était, et tu l’amèneras ici. Ne lui dis pas un mot de travers, tâche de paraître naturel. Si ça ne tourne pas rond, je te plombe la pensarde comme je viens de le faire à ton collègue, compris ?

Il approuve d’un signe de tête.

— Allez, go !

Je le suis, et m’embusque derrière le portail. Je suis prêt à tout : des fois que le Marrow, qui m’a l’air d’un petit futé, s’annoncerait avec du renfort.


* * *

Marrow est un petit futé, mais c’est aussi un gars qui prise la discrétion à pleines narines ; il arrive seulard au volant d’un cabriolet qui n’entrerait pas au Stadium.

Je le surveille à travers le portail. Je le vois descendre de son contre-torpilleur. C’est un homme assez corpulent, d’une cinquantaine d’années. Il a le visage plat, un front bas sur lequel tombent des mèches noires, frisées. Il est vêtu d’un pardessus taillé dans une étoffe plus épaisse qu’un tapis de haute laine, porte un chapeau à bord roulé et, malgré son léger embonpoint, il paraît agile comme un chevreuil.

— Tout va bien ? demande-t-il à Jim.

— Oui, M’sieur, fait ce dernier.

Sa voix est aussi assurée que le pied du type qui traverse les chutes du Niagara sur une corde raide. Mais l’autre est trop préoccupé pour s’en rendre compte.

Il marche d’un pas décidé, en roulant légèrement les épaules.

Il s’engage dans l’usine. Alors, je traverse l’espace à découvert en quatre bonds et je pénètre à l’intérieur des locaux.

— Hello, Marrow !

Il sursaute comme si on lui prenait sa température avec une aiguille à tricoter.

Il me regarde et je remarque qu’il a des petits yeux canailles, enfouis derrière des paupières bouffies.

Il ne bronche pas. Le self-control de ce bonhomme, c’est une page d’anthologie, parole !

— C’est vous qui désirez me parler ? demande-t-il.

— Oui. Et c’est vous qui ne désirez pas m’entendre. Ce que vous pouvez être secret ! J’ai bien cru qu’il faudrait aller dans les montagnes Rocheuses, pour pouvoir bavarder avec vous.

— Qui êtes-vous ?

— Lui ou un autre.

Il pince les lèvres.

— Et peut-on savoir ce que vous faites dans l’existence, Monsieur l’inconnu ?

— Bien sûr… Je fais des tas de choses.

J’ouvre la porte du petit bureau.

— Des morts, entre autres, poursuis-je. La plupart des hommes fabriquent des vivants, moi je fabrique des morts. Ça va plus vite, et ça impressionne davantage !

Il jette un rapide regard à « Trompe-la-Mort ».

— Je le croyais plus malin que ça, dit-il simplement.

C’est, vous en conviendrez, tout ce qu’il y a de sommaire en fait d’oraison funèbre.

— On se fait des illusions, comme ça, sur les gens. Surtout sur les gens qu’on paie, M. Marrow. On s’imagine que, parce qu’on les paie, ils valent quelque chose. Ça n’est pas toujours vrai. Asseyez-vous.

Il s’assied.

— Vous avez encore besoin de Jim ?

— Non, dit-il, pourquoi ?

— Moi non plus.

Je me tourne vers le petit locdu.

— En ce cas, bonsoir, mon gros.

Je lui mets deux pruneaux dans la poitrine. Tout ça est assez superflu, j’en conviens, mais dès qu’on se met à jouer au bonhomme impassible, avec moi, faut que je monte un spectacle de music-hall.

— C’est pour vous faire la main, ou pour m’impressionner ? demande Marrow.

Il est paisible comme un lac de montagne. Les détonations ne lui ont même pas fait battre des cils.

— Ni l’un ni l’autre, Marrow. C’est pour pouvoir parler sans témoin. Pour ce que nous avons à traiter, quatre oreilles suffisent : les vôtres et les miennes.

Je m’approche du petit tableau aux poires et, par mesure de sécurité, j’y loge une balle, histoire de faire sauter la plaque vibrante du microphone.

— O.K., dit le gros homme, nous voilà chez nous.

Il sourit.

— La parole est à vous, je suppose.

— Je le suppose aussi.

— Je vous écoute.

— Je viens de la part du petit homme, dis-je, vous savez ? Celui dont les carottes sont cuites.

Je le fixe d’un air entendu, mais en réalité je me demande ce que peut signifier cette phrase. Je me demande aussi de quelle manière va réagir le Marrow.

— Qui est ce petit homme ? demande-t-il.

Si j’étais acrobate, je m’enverrais cent mille douzaines de coups de pied aux fesses pour ne pas m’être douté qu’un mot de passe de cette importance en implique forcément une chiée d’autres.

Marrow ne va pas se laisser cueillir par un petit dégourdi qui vient lui tendre la main en prononçant le mot magique. Il veut se rancarder, sonder le terrain, pour vérifier l’étendue de mes connaissances.

Tout ce que je trouve à lui rétorquer c’est un faiblard :

— Vous le savez bien ?

— Allons donc, fait-il, je ne sais rien de rien.

— Vous êtes innocent comme l’agneau qui vient de naître, en somme ?

— À peu près…

— Alors pourquoi m’avoir fait kidnapper par vos cloches ?

— Parce que je suis un homme prudent : il le faut dans ma position. Ma standardiste me dit qu’un énergumène tient à me parler et qu’il profère des menaces. Moi je ne le reçois pas, mais je dis à mon détective : Voyez ce qu’il veut.

— Et le détective privé ne se prive pas de me demander ce que je veux en me collant un pétard dans les côtelettes ! Il a lu tous les fascicules de Nick Carter, ou quoi ?

— Il a peut-être forcé la dose, j’en conviens.

Il désigne le cadavre de « Trompe-la-Mort ».

— Mais vous n’êtes pas en reste.

Croyez-moi ou ne me croyez pas, je suis aussi désarçonné qu’un paralytique qui s’est mis dans l’idée de monter un alezan sauvage.

L’entretien tourne au cafouillage. Marrow me possède. Je pige vite que si on se lance dans le baratin, il me rendra des pions.

— Bon. Mettons, Marrow, que Blanche Neige soit la dernière des roulures à côté de vous. Comment se dénoue alors la situation présente ? Si vous êtes un parfait honnête homme, vous ne pouvez pas enjamber ces deux viandes froides en fermant les yeux et les oublier. Vous avez été témoin d’un meurtre.

Il veut parler, mais je le stoppe d’un signe impérieux. Si j’ai le malheur de lui laisser le crachoir, je serai repassé. Je continue :

— Je ne puis donc me permettre de laisser derrière moi un Monsieur respectable, témoin d’une partie de mon activité. Conclusion, je vais vous offrir une fève. Tout ce que je peux faire pour vous, c’est vous la mettre dans l’oreille, pour que ce soit plus rapide.

Il hausse les épaules.

— Écoutez-moi, Monsieur l’inconnu, vous développez mal le problème. Ce qui vous intéresse, je le suppose du moins, c’est l’argent. Présentement, je n’ai qu’une chose à vous acheter, qu’une seule, vous m’entendez ? C’est ma peau. Combien ?

Je le regarde.

— Votre peau a trop de prix. Vous n’auriez jamais assez de fric pour me l’acheter. Je préfère vous vendre autre chose.

— Quoi ?

— Mon silence.

— On n’achète que le silence des gens qui ont quelque chose à dire.

Pour le tac au tac, il en connaît un brin, le gars Marrow, c’est pas votre avis ?

Je commence à me faire un vrai parapluie avec ce pignouf.

— J’ai peut-être quelque chose à dire.

— Vraiment ?

— Vraiment.

— À quel sujet ?

— Par exemple au sujet du petit homme… et des carottes cuites ?

— Oui.

— Non.

Je le regarde.

— Non, reprend-il, vous n’avez rien à dire là-dessus, car vous l’auriez dit déjà. Vous avez pêché cette phrase je ne sais où, et vous l’essayez comme un voleur essaie une clé qu’il a trouvée.

Je rougis. Voilà que je passe encore pour une patate. L’envie me prend de l’attraper par le colback et de lui crier dans le nez que je suis l’Ange Noir. Peut-être, alors, perdra-t-il de sa superbe, le Marrow ? Je freine sur les bouchons de roues juste au moment où je vais crachouiller le paxon. Je la boucle en me disant qu’il est inutile de m’être déguisé en schnock pour aller balader mon blaze à tout venant.

— Écoutez, Marrow, je vais allumer votre lanterne. Montez un peu la mèche pour faciliter les choses. Je sais que feu le sénateur Pall vous faisait gazouiller, et vous lui chantiez une jolie romance : dix papiers par mois, avec ça il avait de quoi voir venir.

Il fronce le sourcil. De toute évidence, il ne me croyait pas aussi affranchi. Donc, je tiens le bon bout. Je crois le moment venu d’y aller un peu à l’oseille, je suis bien obligé de marcher à tâtons puisque mes tuyaux sont limités.

— Je sais aussi que c’est vous qui êtes l’instigateur du meurtre de ce populaire sénateur Pall…

Il sursaute :

— Pardon !

— Ce n’est pas à moi qu’il faut demander pardon, M. Marrow, c’est à la mémoire de Pall… De Pall, que vous avez fait liquider par l’intermédiaire d’un certain O’Massett…

Là, il ne sourit plus du tout. Je crois que j’ai mis dans le mille.

— Qui êtes-vous ?… demande Marrow.

Cette fois, il y a de l’âpreté dans sa question.

— Un individu sans moralité, lui dis-je. Un individu qui sait déterrer les sales histoires mieux encore que les cochons déterrent les truffes.

— Si vous ne voulez pas me dire votre nom, du moins pouvez-vous me dire ce que vous désirez ?

— De l’argent, vous le savez bien…

— Combien ?

— Beaucoup…

— C’est vague…

— Cent sacs…

— Oui, murmure Marrow, en effet, c’est beaucoup…

— Cela représente dix mensualités à Pall. Et je vous tiens quitte… Ça n’est pas cher, au fond… À cette somme, nous ajouterons, si vous le voulez bien, dix billets de supplément pour le petit kidnapping…

— Pourquoi vous donnerais-je cette somme ?

— Parce que la police en offre autant à qui livrera l’assassin de Pall. Et que vous n’avez pas intérêt à ce qu’on arrête cet assassin, Marrow…

Chapitre X

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Il paraît soucieux.

— D’accord, dit-il soudain.

D’après le gabarit du bonhomme, je n’estimais pas la victoire si facile, ni si prompte.

— Minute, fais-je, avant de vous lâcher j’aurai l’auber, mon bon Monsieur. Je conserve vos os en garantie… Vous avez un chéquier sur vous ?

Il secoue la tête.

— Non.

— Ça ne vous ressemble pourtant pas. Un businessman sans son chéquier, c’est un facteur sans sa sacoche…

D’un geste rapide, je plonge la main à l’intérieur de sa veste. J’en retire un portefeuille plus gonflé qu’un chien noyé. Toujours d’une seule main, je l’ouvre. Il contient une gentille liasse de dollars, plus un minuscule carnet de chèques.

— Et ça ? je demande, c’est peut-être une soucoupe volante ? Marrow ! Marrow, ça n’est pas gentil de vouloir me bourrer le mou ! Vous savez qu’on ne construit rien de solide sur du mensonge… Purifiez votre âme, mon cher, purifiez-la ! Je me vois dans l’obligation de majorer la note de cinq sacs pour le mensonge.

Je considère la liasse.

Elle se compose d’une demi-douzaine de grands papiers.

— Et ça, ce sera le pourliche… Allons ! qu’attendez-vous pour faire un chèque ?

Il obéit en soupirant. Pendant qu’il libelle le petit rectangle de couleur, je mets debout un petit plan d’encaissement.

— Au porteur ! lui dis-je…

Je secoue le chèque pour en sécher l’encre.

— Maintenant, j’ai un petit coup de tube à passer.

Nous sortons du bureau et allons dans la pièce voisine, laquelle n’a, pour tout ameublement, qu’un poste de téléphone.

— Tournez-vous face au mur, les pognes en l’air…

Je compose le numéro de Carolina. Elle doit vachement guetter mon appel, car elle décroche illico.

— Allô ! Bonjour, ma petite reine de beauté… J’ai besoin de votre négro. Envoyez-le d’urgence ici…

Je lui refile l’adresse exacte, après l’avoir demandée à Marrow.

— L’enfant se présente bien, lui dis-je… Attendez sagement dans votre castel…


* * *

Rémus amène sa bouille de ramoneur une demi-heure plus tard.

— Tu sais conduire, Rémus ?

— Oui…

Il louche discrètement sur les deux cadavres. C’est vraiment un garçon bien stylé, car il fait semblant de ne pas les voir, ce que je considère comme une preuve de tact.

— Puisque tu sais conduire, tu vas piloter le grand tombereau qui se trouve devant la porte. Moi je vais monter derrière avec Monsieur. Tu sais où se trouve le siège de la Chase Bank ?

— Oui.

— Tu es une vraie encyclopédie. Tu t’arrêteras à vingt mètres de la banque, et tu iras toucher le chèque que voici. S’il y avait la moindre contestation, tu dirais que tu es au service de M. Marrow et que c’est pour lui que tu palpes cet osier, qu’il est dehors, en conversation dans sa voiture et qu’on peut aller lui demander ratification du chèque… Sois très calme, très sûr de toi…

— Oui…

Il jette un regard rapide à la somme inscrite sur l’image, et son visage sombre s’épanouit.

— En route !

Nous pédalons jusque dans la 43Rue Ouest, où se tient le siège de la banque. Rémus arrête notre baquet à une certaine distance et descend de voiture.

Je le rappelle.

— Il est bien entendu que, sitôt en possession de l’osier, tu reviens ici, hein, Toto ?

— La confiance règne, remarque Marrow qui, depuis un bon moment, ne l’a pas ouverte.

— Vous occupez pas de ça, Marrow, j’ai de quoi la faire régner, la confiance. N’est-ce pas ?

Ce disant, je lui enfonce un peu plus ma seringue dans les flancs.

Il ne répond rien. Il paraît de plus en plus soucieux… Cinq minutes s’écoulent, puis dix, Rémus n’apparaît toujours pas. Je commence à tiquer. S’il se heurtait à une contestation quelconque, il aurait beau jeu d’aplanir toute difficulté, puisque Marrow est à proximité. D’autre part, il n’a pas pu se faire la valise avec le pognozof, car je ne perds pas de vue l’entrée de la banque.

Au bout d’un petit quart d’heure, je le vois apparaître, enfin.

— Alors ? lui dis-je, tu as mis le temps ; quelque chose ne tournait pas rond ?

Il hausse les épaules.

— Li missié du guichet m’a dit qui demander directeur di son service. Li parti. J’ai attendu. Li revenu. Li dit d’accord, li paye…

— Envoie le bébé !

Il tire de sa poche une liasse épaisse comme ça. Je la transvase dans la mienne.

— O.K., filons…

Nous larguons les voiles.

— Et maintenant ? interroge Marrow, qu’est-ce qui se passe ?

— On se quitte et on s’oublie, lui dis-je…

— Cela vous contristerait de me déposer à proximité de mes bureaux ? J’ai un conseil d’administration à présider…

Je n’ai pas le loisir de lui répondre. Un choc terrible se produit. Je fais un valdingue monstre dans les bras de Marrow. Le temps de me ressaisir, et je pige ce qui vient de se passer… Une autre bagnole vient de nous rentrer dans le lard.

Le pauvre Rémus a passé la tronche à travers le pare-brise et, la gorge tranchée net, il gigote comme un perdu. Je me mets à rouscailler vilain. Un accident, c’est la plus moche histoire qui puisse nous arriver, because les condés vont radiner, nous questionner, etc.

De plus, je vais perdre le contrôle de Marrow…

À propos, qu’est-ce qu’il devient celui-là ?

Je le regarde, il est à genoux sur le plancher de la bagnole, l’air tout chaviré.

Prompt comme l’éclair, je lui télégraphie un coup de crosse sur le sommet du dôme et je lui enfonce son bada sur les châsses. Il glisse dans les pommes.

J’ai juste le temps de remiser mon artillerie. Déjà trois gnaces de bonne volonté s’arc-boutent pour essayer d’ouvrir ma portière. Elle est bloquée, mais l’autre fonctionne toujours…

Je descends. Les badauds s’empressent :

— Vous n’avez pas de bobo ?

— Non, ça va, mais mes compagnons sont amochés, il faut prévenir l’hosto… Je vais téléphoner pour avoir une ambulance…

Je vais pour m’esbigner sous cet heureux prétexte, mais le type qui nous a tamponnés (un grand mec au teint olivâtre), me dit qu’il vient de téléphoner au plus proche poste sanitaire.

Force m’est donc de rester. Je rage si vous saviez…

C’est rien de le dire… Je me demande comment je vais pouvoir tirer mon blair de ce merdier… Ma bonne étoile a l’air de subir une éclipse, et ce, précisément au moment où j’ai un urgent besoin d’elle. On entend le timbre grêle d’une ambulance. Une voiture ornée d’un drapeau à croix rouge débouche. Deux mecs en descendent. Ils tirent un brancard et commencent à charger le corps de Rémus. Ensuite c’est le tour du Marrow. Heureusement que je lui ai mis la bonne mesure et qu’il en aura pour un petit moment à se baguenauder dans le pays du cirage noir !

À cet instant, je vois radiner une voiture de matuches. C’est le grand barnum qui se déclenche. Comme je suis le seul rescapé de notre bagnole, c’est sur bibi que va se concentrer l’attention… Les « bobos » vont éplucher ma physionomie et me réclamer mes papelards.

S’ils me trouvent un tantinet suspect, ils me fouilleront, car ces mecs sont d’un sans-gêne révoltant. Et alors ils mettront leurs sales paluches sur mon feu et sur le pognon, si bien que vous n’aurez plus l’occasion de m’offrir un Cinzano !

Je porte les mains à ma poitrine et je pousse un cri horrible, un cri inhumain. Puis je m’écroule et je me mets à me tordre sur le trottoir.

— Il a été secoué, dit un des infirmiers, faut le charger itou.

Ils me cloquent sur la civière et me hissent dans l’ambulance.

C’est justement ce que je désirais le plus. Me voici soustrait à l’inquisition des bignolons pour un temps.

Vous m’objecterez qu’il n’est pas très mariole de se faire emmener dans un hosto lorsqu’on est dans ma situation. Je vous répondrai alors que je sais ce que je fais, et qu’il est autrement plus facile de se tailler d’une clinique que de Sing Sing.

À toutes fins utiles, je glisse la main dans ma poche tandis que nous roulons. J’ai une sueur d’angoisse en constatant que mon feu a disparu. J’ai dû le larguer lorsque je faisais mon petit numéro d’épileptique. Ça, c’est moche.

Je palpe mon autre poche, pour le cas où j’aurais varié mes habitudes, mais il n’y est pas non plus et non seulement il n’y est pas, mais encore la vaisselle de fouille que m’a donnée le négro a-t-elle disparu également.

— Te casse pas le bol, murmure une voix. Si c’est le feu et les jetons que tu cherches, c’est moi qui les ai.

Je me mets sur mon séant et je constate que celui qui me parle de la sorte est l’un des deux infirmiers. Il tient un Smith et Wesson de toute beauté dans les paluches, un instrument assez insolite et qui n’a pas beaucoup d’emploi en chirurgie.

— Tiens-toi peinard, me dit-il. Les zigotos qui jouent au con, je les envoie chez le petit Jésus.

Je retiens un juron. Mais un de ces jurons à faire rougir une mère maquerelle.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? je demande culment.

Le type se fend la cerise.

— Ça veut dire que Marrow n’est pas un tordu de ton espèce, hé ! ballot.

Je lui bondis sur le paletot, mais il esquive et me rentre durement le canon de son Smith et Wesson dans le gras du bureau.

— Un geste comme ça, et c’est un macchab de plus qu’on descendra de cette guinde ! grogne-t-il.

Je le reluque sauvagement. C’est un petit rital, carré d’épaules, qui possède une sérieuse tronche de vache.

Sur ces entrefaites, Marrow fait diversion en revenant à lui, et, par la même occasion, à nous. Il embrasse la scène de ses petits yeux porcins, et un rictus lui déforme la bouche.

— Très bien, murmure-t-il.

Il se frotte le crâne.

— Voilà une bosse qui va vous coûter cher, me dit-il.

Je dois faire une bouillote marrante, car il éclate de rire.

— Vous ne vous attendiez pas à celle-là, avouez-le ?

— O.K., Marrow, vous m’avez possédé. On peut savoir ce qui s’est passé ?

— Très simple. Dans ma situation, on est souvent victime de maîtres chanteurs. Alors j’ai un chéquier au flan, en accord avec la Chase. Lorsque quelqu’un présente un de ces chèques à l’encaissement, on alerte aussitôt mon homme de confiance. J’ai choisi la Chase parce qu’elle est proche de mon bureau. Mon homme de confiance est un garçon qui mérite bien ce qualificatif. Célérité, efficacité. Comme les réclames de détectives privés. Il a lancé ses hommes à nos trousses. L’accident, l’ambulance. Tout ça est prévu depuis longtemps, c’est un des nombreux plans dont le dispositif se met illico en place.

— En somme, c’est moi qui suis refait ?

— En somme, oui.

— Où allons-nous ?

— Moi, à mon bureau.

— Et moi ?

— Ailleurs.

— Les carottes sont cuites ?

— Sans doute.

Il saisit un cornet acoustique et parle au chauffeur.

— Stoppez-moi à la prochaine station de taxis, ordonne-t-il.

— Parfaitement, M. Marrow.

— J’ai assez perdu de temps avec vous, dit-il sèchement. Je croyais avoir affaire à quelqu’un de costaud…

Il a une moue méprisante.

— … Mais je suis tombé sur un petit tueur de banlieue qui veut jouer les caïds.

Des paroles pareilles me perforent le tympan, parole !

Je le cravate par son revers.

— Hé ! intervient le faux infirmier, bas les pattes, Azor.

Comme je n’obéis pas assez vite à son gré, il me met un taquet juste sur la pommette gauche. Il a un punch terrible, ce niaquoué ! Il me semble que mon œil s’enfonce à l’intérieur de la tête.

— Écoutez, Marrow, fais-je soudain, j’ai l’impression que le moment est venu de vous donner ma carte. Savez-vous qui je suis ?

— Je serais heureux de l’apprendre. On aime toujours pouvoir mettre un nom sur la physionomie des gens dont on se débarrasse.

Je me fais un tantinet théâtral.

— Je suis l’Ange Noir.

Je lui balance ça dans les badigoinces comme si je prononçais une formule magique. Ordinairement, ça fiche une secousse aux mecs qui ont tendance à me chahuter, d’apprendre brutalement mon blaze.

Lui reste impassible. Ça lui fait autant d’effet qu’une photo porno à un aveugle.

— Et alors ? rétorque-t-il paisiblement.

Je lui réponds avec des points d’exclamation.

— Ça prouve simplement qu’il y a des réputations surfaites !

Je bave de rage.

— Des réputations surfaites, hein, mon enflure ? Qui est-ce qui a dessoudé Pall, quelques heures après qu’on lui a demandé de le faire ?

— C’est ce que je disais : vous êtes un tueur, l’Ange, un tueur et rien que ça. Si vous aviez fait la guerre, vous l’auriez terminée commandant.

Il ne prend pas garde à mon teint apoplectique. L’ambulance ralentit. Il s’apprête à descendre.

— Votre carcasse est mise à prix cent sacs, morte ou vive ! Conclusion, l’Ange, c’est Marrow qui réussit une affaire.

Il dit au rital :

— Ayez-le à l’œil. Au moindre geste, tirez ! Cet homme est en réalité un loup enragé. N’attendez pas qu’il vous morde !

Il redresse tant bien que mal le bord déformé de son élégant chapeau, avant de le remettre sur son crâne. Il arrange sa mèche frisée sur son front bas, rajuste ses manchettes.

— Voilà, fait-il. Nos routes s’écartent définitivement, l’Ange.

Il ouvre la porte et saute lestement sur la chaussée.

Chapitre XI

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Je reste seul, dans la guinde, en compagnie du cadavre de Rémus, du faux infirmier et de son gros pétard.

Les choses prennent une tournure qui ne me plaît pas. Si je fais le point de la situation, je peux constater que je suis au fin fond de l’impasse. Me voici en effet aux mains de gens qui ont un intérêt primo


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rdial à me dégager du champ de courses. Je ne puis lever le petit doigt. Et les flics de New York remuent toute la ville pour m’arquincher. Bref, mon avenir ressemble à n’importe quoi, sauf à une image en couleurs ! À vrai dire, il a plutôt tendance à faire carte de deuil.

Je m’assieds sur ma civière, et je lorgne le rital du coin de l’œil pour étudier son comportement, et voir s’il n’y a pas moyen de moyenner avec lui. Mais ce gnaf est un coriace, un dur en nickel chrome. Je m’y connais en hommes. Ça se lit sur son portrait comme sur un panneau réclame, qu’il donnerait le râtelier de sa grand-mère pour pouvoir m’assaisonner.

— Ainsi, c’est toi l’Ange Noir ? il fait.

— T’as quelque chose contre ?

— Marrant, je te voyais autrement.

Je me souviens alors que je suis camouflé, et je rigole.

— Faut pas se fier aux apparences, dis-je. J’ai le physique malléable. Y a que les faces de rat comme toi qui ont une trogne coulée dans le bronze.

Il pousse un rugissement et ses phalanges deviennent blanches autour de la crosse de son arme.

— Fais bien ton malin ! Dans un moment, tu te marreras moins, promet-il.

J’hausse les épaules.

— Tu te figures peut-être que je vais pâlir parce que tu m’appuieras ton composteur sur le ventre, hé ! paumé ! Je l’ai fait si souvent aux autres que je n’y prêterais même pas attention.

— On verra, dit-il, on verra.

M’est avis qu’on ne va pas tarder à voir en effet, car la guinde s’arrête. Le conducteur ouvre la porte. Il tient lui aussi une pétoire à la main, car il sait qu’un dur met souvent à profit ce que les cinéastes appellent si joliment « les mouvements de la foule ».

Nous sommes dans la cour d’une maison de style californien. La cour est pavée de granit rose. La cabane, à un étage, comprend un bungalow. Les volets sont fermés.

Le chauffeur y pénètre le premier. Je l’entends parler à quelqu’un, puis il fait signe à son pote de m’amener.

Nous entrons dans la cambuse qui est bien l’une des plus élégantes qu’il m’ait été donné de voir. Il y a du marbre, des meubles sensationnels.

Nous passons devant des pièces aux portes ouvertes et je peux en apprécier le luxe. On ne voit personne. Je voudrais pourtant bien arnoucher le mec avec qui vient de jacter le chaufaillon.

Mes gardes du corps m’entraînent tout à fait au fond de la maison, et ils ouvrent une porte. La seule qui soit fermée, ce qui ne manque pas plus de sel qu’une tranche de morue. Tout de suite, je me crois dans un cabinet de toilette. La pièce est exiguë, peinte en blanc, et comporte des ustensiles chromés. Mais je m’aperçois vite que ça n’est pas un cabinet de toilette. Au beau milieu de ce mince local, il y a un tabouret. Les types m’y font asseoir. Ce tabouret de métal est rivé au sol. Les pieds de devant sont ornés de grosses boucles ouvertes. Dès que je suis assis, le chauffeur referme les boucles sur mes chevilles, ce qui m’immobilise totalement les flûtes. Puis il décroche une paire de menottes et me les assujettit aux poignets, après m’avoir fait mettre les mains derrière mon dos. Cette fois, les gars, l’Ange Noir est à peu près aussi dangereux qu’une limace. In petto, je me passe un savon monstre, car il faut être le dernier des tordus pour m’être laissé entortiller à ce tabouret sans réagir. Où qu’ils sont passés mes fameux réflexes, je vous le demande ? J’ai des nouilles de mauvaise qualité à la place du système nerveux, ou quoi ? Il aurait cent fois mieux valu que je risque le paquet, quitte à bloquer une pastille dans le battant, plutôt que de me laisser entraver.

Je cesse brusquement de m’invectiver, car un mec vient de faire son apparition, et ce mec, je vais vous le dire, n’est autre que ce bon vieux O’Massett.

Je regarde sa grosse tête cabossée, son nez de travers, ses arcades proéminentes.

— Tiens, fais-je, voilà le champion du F.B.I. ! Tout s’enchaîne harmonieusement.

Il ne réagit pas. Ses petits yeux ont une lueur d’ironie.

— Toujours la plus belle gueule de chaudron cabossé que j’aie rencontrée, fais-je. Et toujours aussi fumelard, je parie, n’est-ce pas, O’Massett ?

Le faux infirmier pousse un gémissement comme un chien qui a envie de pisser. Lui a simplement envie de tuer.

— J’y mets un taquet dans le portrait, chef ? demande-t-il.

O’Massett hausse les épaules.

Il me regarde et me dit, de son ton calme et assez cordial :

— C’est un Italien, ces gens-là sont des nerveux.

Puis il ajoute :

— Je vous fais tous mes compliments pour la façon dont vous avez expédié le sénateur. Je vois que j’ai eu raison de vous faire confiance, vous avez été à la hauteur des circonstances.

— Je ne peux pas en dire autant de vous. Vous m’avez possédé comme un collégien, O’Massett.

— Pas complètement, dit-il. J’ai péché par excès de prudence. J’aurais dû envoyer un de mes hommes au bar pour vous abattre, mais cet assassinat du sénateur a fait un tel bruit que j’ai eu peur qu’il commette une imprudence et se fasse prendre. Alors j’ai téléphoné à la secrétaire de Pall. J’étais loin de me douter que cette fille tenterait de vous occire elle-même, au lieu de prévenir la police.

« Bien entendu, c’est vous qui l’avez roulée, j’ai appris qu’elle est une ancienne collaboratrice de Marrow, et je suppose que c’est par elle que vous avez obtenu certains renseignements concernant un petit homme dont les carottes sont cuites ?

Je la boucle.

— Je vais vous faire une proposition, l’Ange.

— Ah ! non, je m’exclame, passez la paluche, mon vieux, vous m’en avez déjà fait une, et ça ne m’a pas tellement réussi.

— Ne vous excitez pas, l’Ange, écoutez-moi, ça vaudra mieux. Après ce qui vient de se passer, il n’est pas question de vous promettre la vie. Vous connaissez trop la question pour comprendre que ce n’est pas possible.

Je bats des paupières pour admettre la logique de son raisonnement.

— Dites-moi où je peux trouver la fille, et je vous loge aussitôt une balle dans la nuque.

— Sinon ?

— Sinon, il faudra que vous le disiez tout de même, et alors les moyens que je mettrai en œuvre pour cela vous paraîtront certainement… mettons, excessifs !

— Vous voulez la fille pour la scraper ?

— Parbleu. N’en feriez-vous pas autant à ma place ?

— Évidemment.

— Alors, nous allons nous entendre parfaitement.

— Pas sûr, dis-je.

— Comment ?

— Écoutez-moi, O’Massett, je suis un coriace. La douleur m’est aussi familière qu’une amie d’enfance. Vous pouvez mettre en chantier tous les supplices que votre imagination enfantera, je ne parlerai pas. Et je me tairai, non pas pour sauver cette môme (je ne suis pas un sentimental) mais simplement parce que ça vous emmerde et que ma suprême consolation aura été de vous emmerder. Dans la position où je me trouve, ça n’est pas mal, pas mal du tout, n’est-ce pas ?

Il me regarde pensivement. Il doit se dire qu’il a mal présenté les choses et il le regrette.

Je viens de marquer un point, c’est un tout petit, petit, un minuscule succès d’orgueil, mais qui me galvanise.

J’exploite mon avantage moral.

— La fille en question est une petite dégourdie, soyez-en sûr, elle l’a du reste prouvé. En ne me voyant pas revenir, en apprenant l’accident de tout à l’heure — car il sera forcément mentionné dans la presse, puisque les bourdilles se pointaient et qu’il y a eu mort d’homme —, en apprenant que M. Marrow a été télescopé et que son copain le Négus est clamsé, elle fera le seul truc qu’une môme futée peut faire : elle ira trouver les flics et leur crachera le morceau. Elle dira qu’elle était la maîtresse de Pall, qu’elle a voulu le venger, que, prévenue par téléphone, elle a essayé de m’abattre, etc… Elle ajoutera que je l’ai kidnappée, que je l’ai questionnée sur Pall. Vous me suivez bien, O’Massett ? Les flics, qui donneraient la moitié de leur solde annuelle pour m’avoir la questionneront. Ils sauront qu’en réalité je n’ai été qu’un instrument de Marrow. Et ce sera très, très embêtant pour vous tous.

Je me tais. Il y a un silence épais comme du miel.

Les gardiens n’ont pas l’air tranquilles et regardent O’Massett avec des yeux d’épagneuls.

Moi aussi, je regarde O’Massett. C’est lui qui tient les brèmes et chacun se demande comment il va les jouer.

Il se frotte le nez et commence à brouter une cigarette. Puis, sans un mot, il s’en va.

Son absence dure cinq bonnes minutes.

— Qu’a dit Marrow ? je lui demande.

Il me jette un regard qui signifie quelque chose dans le genre de : « Toi, mon vieux, je te tire mon galure ! »

Visiblement, il ne partage pas le mépris que me témoigne Marrow. Il me dit d’un ton dépourvu de passion :

— Il veut que vous parliez. Il n’y a pas d’autre issue. Vous parlerez, l’Ange, on fera ce qu’il faudra pour ça…

Je soupire.

— Très bien, à vous de jouer…

Le rital a un nouveau hennissement rentré.

— La cigarette, chef ?

O’Massett fait un signe d’approbation. Alors le tordu allume une sèche et, lorsque le bout en est bien incandescent, il me l’applique sur la joue. Vous me croirez si vous voulez, mais je suis plus écœuré par l’odeur de cochon grillé qui se dégage que par la douleur elle-même.

La souffrance est abominable, mais je tiens bon. C’est pas la première fois qu’une bande d’enfoirés s’est mis en tête de me faire cracher une arête. Je serre très fort les mâchoires.

— Change de joue, Toto, si ça ne te fait rien. Moi, ça me réchauffe.

Il en est baba, le chourineur.

Son copain, le chauffeur, un blond fadasse, dit :

— Laisse-le-moi une minute.

— Qu’est-ce qu’il a inventé, ce résidu de cauchemar ?

Je ne tarde pas à comprendre.

Il se saisit d’une boîte d’allumettes et il se met à en tailler quelques-unes, dans le sens opposé au phosphore.

Ensuite, il m’ôte mes menottes et ordonne à son collègue de me maintenir solidement le bras. À eux deux, ils m’entravent… Ce salingue enfonce les allumettes sous mes ongles.

C’est intolérable ! Jamais on n’a eu l’idée de me faire ça, et jamais je n’ai autant souffert. Je serre si fort les dents qu’il me semble que jamais plus je ne pourrai ouvrir la bouche.

O’Massett me regarde, toujours impassible.

— C’est douloureux, n’est-ce pas ? fait-il.

Si je me risquais à ouvrir la bouche, la beuglante que je pousserais s’entendrait jusqu’en Californie. Et je ne veux pas leur accorder cette satisfaction. Il ne sera pas dit qu’un trio de vachards aura tiré une onomatopée de l’Ange Noir.

La sueur ruisselle de mon front. Je le regrette, mais c’est un signe extérieur de faiblesse qu’il m’est impossible de dissimuler…

— À quoi bon prolonger cette séance, me dit O’Massett. Parlez et vos souffrances seront finies.

Du sang coule entre mes ongles et la chair de mes doigts. J’ai l’impression que ma main gauche est broyée dans un étau.

— Ça n’est pas fini, dit le blondasse.

Je l’aurais jamais estimé si fumelard, ce manche !

Il reprend sa boîte d’allumettes, en frotte une et s’en sert pour enflammer les cinq autres…

Je vois les cinq petites flammes courir sur les brindilles, à la rencontre de mes doigts. Le contact s’effectue, ça grésille à nouveau. La douleur est si forte que, durant un certain temps, je suis comme insensibilisé.

— Parlez, fait O’Massett, d’une voix hargneuse.

J’essaie de claper, et à ma profonde surprise, j’y parviens.

— Va te faire cuire un œuf, O’Massett, dis-je avec effort.

Je m’aperçois que de l’invectiver, cela me soulage un peu. Je ne m’en fais pas faute…

— Tu es le tordu le plus tocard que j’aie jamais vu, O’Massett, si je te tenais tu verrais un peu ce que c’est que du vrai turbin. Si tes pieds-nickelés croient me faire dire où est la souris, c’est qu’ils croient au père Noël, à leur âge, c’est triste…

Il hausse les épaules. Il prend un petit réchaud… Ce réchaud est posé à ma droite, sur une étagère. À côté se trouve une bouteille, et cette bouteille contient de l’essence ou de l’alcool à brûler, puisqu’il verse un peu de son contenu dans le réchaud…

Il met le feu à la mèche, va au fond de la petite pièce et s’empare d’un tisonnier à manche de bois. Il dépose celui-ci sur la flamme. Puis il dit à ses ouistitis :

— C’est bon, je vais m’occuper personnellement de lui. Vous autres, allez vous débarrasser du cadavre du nègre et remisez l’ambulance. La police va peut-être se demander où elle est passée.

Ils me lâchent à contrecœur. Je n’ai pas la force de retenir ma main meurtrie. Elle tombe et cela me produit dans le corps tout entier un tel déchirement que je ne puis résister davantage. Un brouillard rouge m’envahit…

Chapitre XII

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Ce vertige est passager. Je ne dois guère rester plus d’une minute dans la vapeur, pourtant, lorsque je recouvre mon entendement, je suis seul dans la pièce.

La porte en est demeurée ouverte et j’entends toute proche la voix d’O’Massett donnant des instructions à ses zouaves.

Le tisonnier à manche de bois rougeoie toujours sur le réchaud.

J’ai mal… Une espèce de rumeur triste emplit mon crâne. Mais, par-delà ma souffrance atroce, une idée germe. Un projet plutôt. Il me semble que c’est un autre qui échafaude la combinaison extravagante qui s’organise sous mon dôme. Si je vous en faisais part, vous diriez que je suis complètement déplafonné… Mais je m’en tamponne que les idées me viennent de la fièvre ou d’autre chose. Avec des gestes de somnambule, j’attrape la bouteille d’essence posée sur l’étagère, je la porte à mes lèvres et j’introduis dans ma bouche la valeur d’un verre du liquide qu’elle contient, en prenant bien soin de ne pas l’avaler. Après quoi, je m’empare du briquet qu’O’Massett a laissé près du réchaud et je le fais jouer. Contrairement à la plupart des briquets, celui-ci s’enflamme au premier titillement. Je l’étreins et je le cache dans ma main. J’attends, j’espère qu’O’ Massett ne tardera pas car il est rudement difficile de rester longtemps avec la bouche pleine d’essence !

Mais mes craintes ne sont pas justifiées. Mon ennemi radine.

Il repousse la porte.

— Vous êtes revenu du cirage ? demande-t-il.

Je conserve la tête inclinée pour qu’il ne s’aperçoive pas que ma bouche est pleine.

— À nous deux, l’Ange. Je vous ai laissé aux mains d’apprentis, car il faut toujours servir les hors-d’œuvre avant le rôti. Mais je vais vous arracher votre petit secret, mon cher. Mettez-vous bien dans l’idée que chaque souffrance que vous supportez me cause, à moi, plutôt de la satisfaction… Notez que je ne suis pas un sadique, du moins je ne le pense pas…

« Je suis simplement, un homme, avec des pauvretés très humaines… Il est grisant d’avoir sous sa coupe un caïd comme vous et de jouer au tortionnaire avec lui.

« Ce petit discours, l’Ange, pour vous dire que vous allez parler… Vous taire jusqu’au bout serait une preuve de sadisme de votre part. Pour vous, tout est liquidé. La mort doit vous faire envie, comme un lit de repos…

« Vous n’en pouvez plus, l’Ange… Vous avez votre compte et il ferait bon mourir… Que vous importe la vie de cette fille ? Que vous importe d’embêter des types comme Marrow ou moi en l’épargnant ?

Je lui tire moralement mon chapeau. Il a le chic pour saper les énergies, ce mec-là.

Est-ce qu’il ne va pas bientôt cesser ses discours évangélistes ? Est-ce qu’il ne va pas s’approcher ?

Si. Il la boucle et saisit le tisonnier. Il vient tout près de moi. Le rougeoiement de la tige de fer incandescente met des traînées flamboyantes sur son visage. Il ressemble à une espèce de démon formidable.

Il s’approche encore, il s’approche à me toucher. Alors je bats le briquet, je mets sa flamme vacillante devant ma bouche et, de toutes mes forces, je crache mon essence à la figure d’O’Massett.

Il est tellement paralysé par ce lance-flammes d’un nouveau genre qu’il ne fait pas un geste pour parer le jet de feu, et qu’il a le visage atrocement brûlé. Il se courbe en avant brusquement et étouffe le feu qui a pris à ses cheveux, dans les pans de sa veste. Moi je me dresse et, de toutes mes forces, je lui assène mon poing sur sa nuque. Cet effort m’a complètement ébranlé. Je tombe assis, haletant, réprimant des petits cris de douleur. Quant à O’Massett, il n’est là pour personne. Il gît en travers de la pièce, la tête posée sur mes godasses. Le feu s’est éteint. Mais il n’a plus qu’une plaie rosâtre à la place des cheveux. Et ça fouette le cochon grillé à plein tarin.

Lorsque j’ai repris quelques forces, je me penche, retourne mon ex-tortionnaire et le fouille tant bien que mal. Je récupère sur lui un superbe pétard à crosse de nacre.

Les dragées dont il est garni doivent faire éclater la calbombe d’un rhinocéros !

Je palpe encore ses fouilles en espérant dégauchir la clé des bracelets qui m’emprisonnent les pinceaux, mais il ne l’a pas. Décidément, ça déguille moins bien que je ne le croyais. J’ai eu raison de cette grosse vache d’O’Massett, il est à ma merci, mais moi je reste à la merci des pieds-nickelés.

Un grésillement et une odeur d’étoffe brûlée me fouettent les sens. C’est le tisonnier qui consume la veste d’O’Massett. Je le saisis… Il commence à pâlir. Alors je l’approche du visage de mon ennemi. La chaleur le tire de sa léthargie.

Il porte lentement les mains à son visage brûlé.

— Hello, O’Massett, je lui fais… Que dites-vous de cette petite séance ? Vous voyez : tant qu’il y a de la vie…

Il a un œil fermé, mais l’autre me regarde intensément, et ce qu’il exprime n’est pas tendre pour moi.

Je rigole.

— C’est à moi de jouer, mon petit père.

À moi tout seul… En ce moment vous êtes une vieille savate et tout à l’heure vous serez un tas de viande en route pour faire de l’engrais.

Je pique le tisonnier sur son œil ouvert. Il pousse un hurlement atroce et a un soubresaut. Alors, j’appuie de toutes mes forces… Le tisonnier s’enfonce dans la tête d’O’Massett, en dégageant une fumée écœurante. Il se tord à mes pieds, comme un reptile embroché par une fourche. Je le regarde crever et il me semble que ma souffrance disparaît comme par enchantement.

Des instants pareils, c’est une drôle de jouvence, moi je vous le dis. Maintenant, en mettant les choses au pire, je peux y aller de ma croisière de l’au-delà… Je ferai mes valoches de bon cœur. O’Massett dessoudé, je me sens libre et presque pur. Je ne pouvais pas tirer ma révérence en laissant une ordure pareille sur ses deux pattes.

J’attends. Ma main gauche me fait toujours très mal, c’est même intolérable lorsque je bouge les doigts ! Je la colle dans l’échancrure de ma chemise et, le soufflant bien arrimé dans ma pogne valide, j’attends.

Un petit quart d’heure s’écoule. Un bruit de pas retentit. Ce sont les deux zigotos qui radinent. Pour que le silence ne leur semble pas insolite, je me mets à gueuler :

— Assez ! Assez, O’Massett, d’accord, je vais parler…

La voix de l’Italien s’élève :

— Pas la peine de vous cailler le sang, patron, regardez qui on amène…

Il entre. Il fait deux pas, s’arrête et ouvre de grands yeux en voyant le spectacle.

Derrière lui, il y a Carolina, et derrière Carolina, l’autre archer, le blondasse.

Je me dis qu’il faut agir, et agir vite. Dès qu’ils découvriront que je suis toujours entravé, ils se jetteront en arrière et ce sera macache pour les cueillir. Ils n’auront plus qu’à enfumer la pièce pour m’avoir sans risque… Je vise le blondasse et je presse la détente. Le feu fait un badaboum terrible qui me rend sourdingue pour plusieurs secondes.

J’ai tiré le blond parce qu’il est en travers de la porte et que c’est lui qui aurait pu le premier m’échapper. Par ailleurs, il entrave l’issue.

Carolina pousse un cri et se fige. Le rital fait volte-face.

— Halte ! je gueule.

Il s’immobilise.

— Si tu fais un pas de plus vers la porte, je te brûle. Tu as la clé de ces bracelets ?

Il fait un signe affirmatif.

— O.K. Lève les mains.

Il obéit.

— Carolina, fouille les poches de ce tordu. Mais pour éviter toute surprise, fouille-les en te plaçant derrière lui.

Elle comprend et glisse ses jolies mains dans les vagues du rital. Elle en extirpe une petite clé entre autres objets.

Je la reconnais.

— Très bien, écarte-toi !

Elle s’écarte.

— Adieu, salopard, dis-je alors à l’infirmier. Tiens, ça, c’est pour le coup de la cigarette.

Je lui flanque une balle au bas du ventre.

Il hurle de douleur et se plie en deux.

— Et voilà pour t’apprendre le savoir-vivre.

Le second pruneau l’atteint au milieu du front.

— Ça barde, hein ? dis-je à Carolina. Viens vite me libérer.

Elle se précipite.

— Comment se fait-il que tu sois ici ? je questionne.

Ses doigts tremblent tellement qu’elle ne parvient pas à introduire la clé dans les serrures des entraves.

— J’ai suivi Rémus… Je…

— Tu avais peur que je te double, hein ?

Elle ne répond pas.

— J’ai assisté à l’accident, ensuite j’ai suivi l’ambulance. Ma voiture est garée à quelques mètres d’ici. Je me suis approchée pour essayer de voir ce qui se passait dans cette maison, et alors les deux hommes m’ont découverte. L’un d’eux, celui qui avait la clé, s’est écrié : Je parie que c’est elle !

À mon tour, je lui fais le récit des chapitres précédents. Quand elle apprend que j’ai subi ces affreux sévices parce que je refusais de la donner, elle se plaque contre moi et, au milieu des trois cadavres, nous échangeons un baiser comme vous n’en goûterez jamais.

Un baiser possédant un goût de mort et d’horreur !

Chapitre XIII

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Je fais quelques pas dans la minuscule chambre des tortures. Ma nervosité revient, ma souplesse, mon cran, tout mon attirail de bagarreur, quoi !

Nous enjambons les cadavres et gagnons un coquet living-room pimpant comme une comédie musicale en technicolor.

— Si tu trouves une bouteille de rye dans cette baraque, pense à moi, dis-je à Carolina.

Elle se manie la rondelle pour me découvrir l’objet de mes aspirations.

— En voici une ! fait-elle au bout d’un instant.

— Débouche-la !

Je prends le flacon, je me carre dans un fauteuil moelleux comme un tonneau de mélasse, et je m’introduis le goulot sous le renifleur.

Souvenez-vous que le mironton qui a découvert le principe des vases communicants n’était pas la moitié d’un trognon de chou !

Je m’inocule deux bons décilitres de bourbon dans l’œsophage.

C’est le truc qui remplace le beurre !

Je me sens mieux.

Carolina, qui a découvert la salle de bains — la vraie ! — ramène une bande de gaze et un flacon d’huile pour les brûlures.

En un tournemain, elle m’a confectionné un pansement tout ce qu’il y a de meûh-meûh. C’est à croire qu’elle a passé toute sa vie dans un hosto.

— Ouf ! je fais.

Elle tient dans le creux de sa main un gros cachet.

— Avalez ça ! C’est à base de quinine.

J’avale.

Et comme je m’enfonce le cacheton dans l’intérieur à grands mouvements de glotte, voilà la sonnerie du téléphone qui se déclenche.

Nous nous regardons.

— Il faut répondre, dis-je.

J’avance la main vers l’appareil.

Aussitôt, je reconnais la voix sèche de Marrow :

— O’Massett ? demande-t-il.

— Ouais.

— Alors ?

— Il a parlé, mes hommes sont allés cueillir la fille.

— O.K., voilà du bon travail. Débarrassez-vous immédiatement, je ne veux pas courir de risques supplémentaires.

— Entendu.

— Ensuite, vous irez où vous savez.

Je grogne un second :

— Ouais.

Du diable si je sais de quoi il est question.

— Mais attention, continue Marrow, l’avion aura du retard. Il n’atterrira qu’à seize heures, vous comprenez ?

— Très bien.

— Lorsque vous aurez la chose, prévenez-moi, je passe l’après-midi chez Pills.

Il raccroche.

Je l’imite et je confie au fauteuil le double élément qui me sert de prose.

— Qui était-ce ? demande Carolina.

— Marrow.

— Je m’en doutais. Que veut-il ?

— Tu connais un certain Pills, toi ?

— Oui, c’est un de ceux qui servaient une pension au sénateur.

Je lui fais signe de la boucler, et je me plonge jusqu’au baigneur dans des réflexions.

Le fameux petit homme n’est pas un simple mot de passe, il existe. Il va s’annoncer dans quelques heures à New York.

Comment pourrais-je savoir où il arrive ? À quel aérodrome ? Je me tourne vers Carolina :

— Tu m’as dit que ta voiture était devant la porte. De quelle voiture s’agit-il ? Tu en as donc plusieurs ?

— Celle de Georges.

— Qui est cet oiseau ?

— Mon frère.

— O.K. Ce serait sans doute mieux de partir.

C’est aussi son avis. Visiblement, le voisinage des trois macchabées ne l’enchante guère.

Je me téléphone une nouvelle rasade de Cinzano et je lui déclare que je suis prêt.


* * *

Après avoir téléphoné à plusieurs endroits, nous finissons par apprendre que plusieurs avions auront du retard cet après-midi, à cause de la météo qui est tout ce qu’il y a de locdue.

Mais un seul doit se pointer à quatre heures de l’après-midi, et c’est celui en provenance de Las Vegas.

Ce Constellation doit s’amener sur l’aéroport de La Guardia. Inutile de vous confirmer que nous sommes embusqués à l’ombre de la tour de contrôle lors de l’atterrissage.

Nous tenons en effet à éviter les halls de départ et d’arrivée, car ces endroits fourmillent de flics.

— Avez-vous une idée de ce que peut être ce fameux petit homme ? me demande Carolina.

— J’allais te poser la même question. À moins que nous ne voyions débarquer un nain, je ne vois guère ce que nous pouvons espérer.

Je secoue la tête.

— Nous verrons bien, de toute façon nous n’avions pas d’autres conduites à tenir.

Sur ce, les haut-parleurs se mettent à dégoiser que le taxi de Californie est annoncé.

Effectivement, un point argenté surgit de l’ouest. Il grossit. L’avion décrit une vaste courbe pour prendre son terrain. Il se pose majestueusement. Les employés de l’aéroport cavalent en poussant l’escalier roulant.

La porte de la carlingue s’ouvre, l’hôtesse de l’air distribue ses sourires et ses jeux de jambes. Carolina et moi ouvrons grands nos châsses, car les voyageurs se mettent à dévaler l’escalier.

C’est la foule ordinaire des voyageurs par air : des gros lards à binocles et serviettes de cuir, des poules de luxe, des stars, des amoureux en voyage de noces.

Je vous assure que j’ai pris le grain pour cataloguer les gens. Faites confiance à mon diagnostic : en trois coups de cuillère à pot, j’ai accroché aux épaules d’un gnace sa raison sociale, son curriculum et la couleur des dessous de sa bonne femme.

Les types apparaissent par la porte de l’avion. Au fur et à mesure, je les classe.

Je murmure : « Un homme d’affaires, une putain, un notaire, un riche financier… »

Tout comme les grognasses qui se tirent les brèmes, histoire de voir si un barbu pourri d’osier va pas se ramener dans leur garce de vie un de ces quatre.

Qui peut être le petit bonhomme ?

Il n’y a pas de petit bonhomme. Tous les voyageurs ont quitté le zinc et je reste grosjean, les poings serrés, ou plutôt, le poing serré, car ma paluche endolorie me fait horriblement souffrir.

Carolina est frémissante comme une chienne en chaleur.

— Nous ne saurons rien ! gémit-elle en tapant du pied. Rien ! Rien !

Les gonzes du coucou s’engouffrent dans le hall des arrivées. Il ne reste sur la piste qu’une jeune femme et son enfant, un beau petit luron habillé en petit lord Fauntleroy. La jeune femme tient une mallette en porc à la main. Elle regarde autour d’elle comme si elle attendait quelqu’un. C’est une souris épastrouilliante, dans les blonds cuivrés, je ne sais pas si vous voyez ce que je veux dire ? Elle a une ligne du tonnerre, comme on en voit dans les pages d’annonces de Life . Elle est habillée d’un tailleur de velours noir à fines côtes, et tient une gabardine blanche sur son bras.

— Attends une seconde, je fais à Carolina.

— Que fais-tu ?

— La ferme ! Une idée à moi.

Je m’approche de la dame blonde. Elle me regarde venir d’un air interrogateur. Cet air me fait comprendre qu’elle n’attend pas un être cher, tel que son mari par exemple.

— Vous attendez quelqu’un ? je demande.

Elle me regarde et j’ai une petite secousse dans la moelle épinière, car cette souris a des yeux extraordinaires. Les plus beaux yeux du monde, des yeux, mes amis, qui, dans l’ombre, paraissent mauves.

— Qu’est-ce que cela peut vous faire ? dit-elle.

J’encaisse très bien la réplique.

— Des fois que je serais celui que vous attendez ?

— Pas possible ?

Je lâche mon gros effet :

— Des fois que je viendrais au sujet du petit homme ? Hein, du petit homme dont les carottes sont cuites.

— Oh ! je vois, fait-elle en souriant.

Elle fronce le sourcil.

— J’attendais quelqu’un d’autre, dit-elle.

— O’Massett ne peut pas venir.

— Vraiment ?

— Il


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est mort. C’est une raison valable, je suppose ?

Elle sursaute.

— Mort ?

— Exactement comme la grand-mère de Charlemagne. Il est tombé ce matin sur un petit coriace qui lui a enfoncé un tisonnier rougi dans l’œil. C’est tellement mauvais pour la santé qu’il en est mort.

— Qui vous envoie ?

— Marrow, parbleu ! Il nous attend chez Pills.

Cette dernière phrase paraît triompher de ses ultimes hésitations.

— Parfait. Allons-y.

— Je suis avec la secrétaire de Marrow.

Je fais signe à Carolina. Elle s’approche ; les deux femmes se considèrent avec beaucoup d’antipathie mutuelle.

— Tout est O.K., fais-je, barrons-nous.

Je me dirige vers la voiture. J’ouvre la lourde à l’arrivante afin de la faire grimper à mes côtés. Son petit garçon s’installe derrière avec Carolina.

— Il est chouïa, votre mouflet, je dis. Comment s’appelle-t-il ?

Elle me regarde à nouveau ; ses yeux mauves sont pailletés d’or.

— Adlaï, répond-elle.

— Très joli.

Je fonce en direction de la crèche à Carolina. C’est le seul coin de New York que j’estime propice à une explication.

Au bout d’un moment, la femme demande :

— Où allons-nous ?

— Mais… chez Pills.

— Non, fait-elle, Pills habite dans le Bronx.

— Erreur, il a déménagé.

Elle serre les lèvres puis, brusquement :

— Qui êtes-vous ?

— Je vous l’ai dit : l’envoyé de Marrow.

Elle secoue la tête.

— Non. Vous m’avez eue. Vous êtes du F.B.I., n’est-ce pas ?

— Je vous dis que je suis…

Elle a un geste d’agacement.

— Inutile de mentir. Je sais que vous ne venez point de la part de Marrow.

— Sans blague.

— Oui.

— C’est votre petit doigt qui vous rancarde aussi mal ?

— Non, simplement le fait que vous m’ayez demandé comment s’appelait Adlaï.

— Pourquoi ?

Elle enchaîne :

— Plus le fait que vous me demandiez pourquoi.

Je comprends que c’est scié. J’ai fait une connerie et, maintenant, notre petit cinéma est dans les gogues.

Le parti le plus sage est de la boucler jusqu’à ce que nous puissions avoir une conversation soignée, à l’abri de tout esclandre et des oreilles indiscrètes.

— Où me conduisez-vous ? demande-t-elle.

— Bouclez-la, cocotte. On parlera de ça dans un instant.

Elle s’adosse à la banquette et regarde défiler le paysage d’un air absent.


* * *

Cette réaction ne me paraît pas catholique. C’est la première fois que je trouve sur ma route une femme et son chiard mêlés à une vieille combine ! Carolina ne bronche pas. J’arrive à la propriété près de la River. Ce coin est rêvé pour faire raconter sa vie à quelqu’un qui a envie de la boucler. Je fais entrer tout mon monde au salon désaffecté.

— Carolina, dis-je, peut-être ce chérubin aimerait-il manger un morceau de chocolat ?

Je lui fais signe d’évacuer le lardon. Ce dernier est docile comme un caniche. Il accepte la main qu’elle lui tend et ils nous laissent en tête à tête, la dame en noir et moi.

— Écoutez, dis-je à celle-ci, mieux vaut ne pas perdre son temps. Avez-vous entendu parler de l’Ange Noir ?

— N’est-ce pas ce gangster fameux qui a mystifié si souvent la police ? N’est-ce pas lui qui, tout récemment, a abattu le sénateur Pall ?

— Exact. Il a fait bien d’autres choses depuis. Il a mis le nez dans les affaires de Marrow, et lui a lessivé cinq hommes, y compris O’Massett. Et O’Massett n’était pas un branque, vous pouvez m’en croire…

— Je sais, fait-elle.

— Il y a une chose que vous ne savez pas…

— Je vous écoute…

— L’Ange vient d’enlever le petit homme…

Elle hausse un sourcil, comme Marlène lorsque le gars qu’elle ne peut pas piffer vient lui vendre des salades flétries.

— Tiens, dit-elle, ainsi c’est vous ?

Elle me regarde.

— On se fait des idées fausses sur les gens ; je m’imaginais qu’un gangster comme l’Ange Noir devait être un garçon séduisant, quelque chose comme un loup ardent, vous saisissez ?

Décidément, mon déguisement nuit à mon esthétique car c’est la seconde fois dans la journée qu’on me balance en pleine poire une réflexion de ce genre.

— Nous ne sommes pas venus ici pour discuter les canons de la beauté chez les durs…

— Nous sommes venus ici pour quoi au juste ?

J’y vais à la loyale :

— Pour que vous m’affranchissiez sur l’histoire du petit homme…

Elle a un mouvement de recul…

— Vous ne savez donc pas ?

— Non. Je ne connais que le mot de passe, c’est maigre. J’ouvre des portes, mais je ne sais plus où je me trouve… Alors, vous allez être gentille et me rancarder…

— Jamais, dit-elle.

Elle n’a pas crié… Elle n’est pas théâtrale, elle a parlé tranquillement, fermement, et son ton a sonné désagréablement à mes esgourdes.

— Il vaut mieux ne pas provoquer le matelot, poupée… Depuis ce matin on joue à qui fera jacter son prochain, et jusqu’ici c’est moi qui ai gagné. À votre place, j’irais carrément…

— À votre place, je n’insisterais pas, dit-elle…

— Il existe des moyens de faire parler une jolie fille… Il en existe surtout pour les mères de famille. Que diriez-vous si je ficelais Adlaï entre deux planches, et que je le scie en deux ?

— Vous feriez ça ?

Elle me questionne, non pas d’une voix épouvantée, mais d’une voix curieuse.

— Vous voulez une démonstration ?

Ses yeux plongent dans les miens comme des dards.

— Inutile, dit-elle, je sais que vous êtes capable d’une chose pareille, cela se lit dans votre regard aussi clairement que dans un livre…

— Alors ?

Elle porte la main à la petite poche de son tailleur et en extrait une minuscule ampoule.

Avant que j’aie eu le temps de réaliser ce qui se passe, elle se fourre l’ampoule dans le bec et y donne un coup de dents.

Aussitôt son visage prend une teinte violette, ses yeux s’agrandissent, elle essaie de lever un bras, puis elle bascule sur le plancher.

Carolina entre.

— Que lui avez-vous fait ? s’enquiert-elle.

— Je lui ai posé une question…

Elle se baisse et pose sa paume sur la poitrine de la femme blonde.

— Et c’est avec une simple question que vous l’avez tuée ?

Je réfléchis. C’est possible…

— Elle a croqué une ampoule de strychnine, si tu ne me crois pas, ouvre-lui la bouche…

— Qu’est-ce que ça veut dire ? questionne Carolina.

— Rien de bon… Ce procédé n’est employé que dans certains services d’espionnage : la mort plutôt que la trahison, air connu… Je croyais que c’était un truc pour les romanciers, mais tu vois que non…

Je demande :

— Où est le gamin ?

— À la cuisine. Il boit du lait…

— Allons le rejoindre…

Adlaï est paisible. C’est un gosse au regard triste.

— Alors, lui dis-je, ça marche l’appétit, garnement ?

Il me jette un regard peureux et prononce un « oui » étranglé.

— Comment s’appelle ta maman ? je lui demande…

Il secoue la tête.

— J’ai pas de maman…

— Alors qui est la dame qui t’accompagne ?

— Ferna…

— C’est ta tante, ta grande sœur, ou quoi ?

— C’est Ferna.

— Tu habites avec elle ?

— Oui…

— Depuis longtemps ?

— Oui…

— Tu as quel âge ?

— Six ans.

— Où est ton père ?

— Je n’ai pas de père…

Carolina et moi, nous nous regardons. L’arrivée de ce gosse dans cette aventure est pour le moins déconcertante.

— Où habites-tu ?

— À East Los Angeles…

— Seul avec Ferna ?

— Oui…

— Qui vient vous voir, dans votre appartement ?

— Oncle Sikha…

— Souvent ?

— Je ne sais pas…

— Tu viens fréquemment à New York ?

— Des fois…

— Tu connais quelqu’un, ici ?

Il semble ne pas comprendre la question.

— O’Massett, lui dis-je, tu sais qui c’est ?

Son visage s’éclaire.

— Oh oui, il m’a acheté une petite auto qui ne tombe pas de la table…

— Et M. Marrow, tu connais ?

Là encore, il paraît ne pas très bien comprendre.

— Quand vous venez à New York, Ferna et toi, où couchez-vous ?…

— Dans la maison de M. O’Massett…

Je crois qu’il n’y a rien de plus à tirer de ce petit.

Je retourne dans le salon et je me mets à fouiller les fringues de Ferna.

Elles ne recèlent absolument rien d’intéressant. Son sac à main contient deux mille dollars (je les rafle au passage) et des bricoles de gonzesse…

— Elle avait un sac en peau de porc, je dis à Carolina, qu’est-il devenu ?

— Il a dû rester dans la voiture…

Nous allons voir… Il s’y trouve en effet, nous l’ouvrons. Je suis plus fébrile qu’à l’ordinaire…

Le sac ne contient qu’un volumineux livre de cuisine…

Chapitre XIV

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— Faisons une mise au point, dis-je à Carolina… Nous nous trouvons à la tête d’un cadavre de jeune femme, d’un gosse mystérieux et d’un livre de cuisine…. Nous n’avons pas perdu notre temps !

Je ricane et, pour atténuer ma déception je me pousse sous le nez un flacon de whisky de feu Rémus…

— Et pour en arriver là, je renchéris, quelle hécatombe ! Sans parler de ma main amochée…

Je tète la dernière larme de la bouteille et je la balance dans une glace de Venise qui me renvoyait ma mine déconfite.

Elle ne me fait aucun reproche, ce qui est heureux pour elle, because, dans l’état de nervosité où je suis, je lui aurais fait manger son slip.

Je me lève.

— J’ai failli réussir, dis-je. J’ai eu cent dix mille papiers dans cette poche !

Et alors une vache aurore boréale pointe sous mon chapiteau.

— Après tout, il me reste le Marrow…

Maintenant que je lui ai démoli sa vieille garde, je vais peut-être pouvoir le manœuvrer un peu, c’est affreux, d’autant qu’il a une façon de me considérer qui me déplaît souverainement.

— Cette fois, Carolina, va falloir que ça pète ou que ça casse !

— Qu’allez-vous faire ?

— Je vais m’occuper de Marrow. Toi, tu vas gaffer le lardon. Surtout, qu’il ne se fasse pas la paire ! Je te laisse aussi le cadavre et le livre de cuisine. Sur le bouquin tu trouveras peut-être une recette pour accommoder les cadavres de femmes blondes…

Elle ne goûte pas beaucoup la plaisanterie et fait la grimace.

— J’ai peur, murmure-t-elle.

— Peur de quoi ?

— Peur pour toi !

Voilà que, sans savoir comment ça s’est fait, j’ai sa langue dans ma bouche. S’il y a une souris qui m’a à la chouette, c’est bien ma Carolinette. En voilà une qui grimperait contre les murs pour ma pomme, maintenant.

Faut dire qu’il y a comme ça, sous le grand ciel du bon Dieu, une chiée de grognasses qui deviennent toutes choses en pensant à l’Ange Noir…


* * *

Chez Pills, c’est un hôtel particulier vachement rupin dans le quartier des légumes.

Je sonne carrément à la grille. Un maître d’hôtel, qui doit dater de la guerre de Sécession, m’ouvre et me regarde comme si j’étais un colombin oublié par le balayeur.

— M. Marrow est-il ici ?

Il élude ma question, mais je décide que sa réponse contient une affirmation.

— C’est à quel sujet ? demande-t-il…

— Dites-lui que c’est de la part de son copain O’Massett. Et maniez-vous, ça fera du bien à vos rhumatismes !

Visiblement, mes façons ne l’enchantent guère. Il me désigne un canapé du hall, grand comme un terrain de base-ball, et s’éclipse, raide comme un dindon.

Il ne tarde pas à revenir.

— Ces messieurs vous attendent !

Je le suis. J’ai mon pétard dans ma poche et du soleil plein le cœur. Je vais lui en boucher une surface, au Marrow…

Le larbin me fait entrer dans une vaste pièce qui, si elle n’est pas un hangar d’avion, doit être un bureau. Il y a quatre types icigo, dont Marrow.

Lorsque j’entre, Marrow ouvre une bouche tellement grande qu’on pourrait y faire passer un ferry-boat !

— Vous ! Vous ! balbutie-t-il.

— Oui, papa. Moi, moi ! Le retour de Zorro, si tu préfères… Tout locdu que je suis, tu vois que je ne me défends pas trop mal…

— Qu’est-ce que cela veut dire ? demande l’un des assistants, une espèce de vieux schnock qui a une belle salle à manger démontable, ce qui le fait un tantinet zozoter…

— Qui est cet homme ? questionne un autre…

Le quatrième ne dit rien, mais il fronce tellement les sourcils qu’on ne lui voit plus les châsses.

Marrow murmure :

— C’est l’Ange Noir.

Vous parlez d’une réaction, mes aïeux !

Tous sursautent comme s’ils venaient de s’asseoir par mégarde sur un brasero.

Je tire mon feu. C’est une manie, voyez-vous, dont je ne parviendrai jamais à me débarrasser.

Quand je joue à l’archange Gabriel, faut toujours que j’exécute mon numéro de cirque.

Je vise le fil téléphonique qui pend du bureau et, croyez-moi ou ne me croyez pas, je m’en tamponne, mais ma balle le sectionne net !

Le vieux larbin s’annonce à tout berzingue. Il ouvre la lourde en criant : « Qu’est-ce qui se passe ? »

Je le chope par son revers, je le propulse dans la pièce et je referme la porte.

— Messieurs, dis-je, j’aime bien m’exprimer sans que subsiste la moindre équivoque. Je vous ai donné un petit échantillon de mon adresse, en voici un maintenant de ma brutalité.

Je lève mon feu et je braque une pastille dans la tronche de méduse du larbin. Quand je vous disais que le pétard d’O’Massett faisait du dégât ! Sa trompette éclate littéralement. Y a des morcifs de cervelle collés au plaftard, du sang sur les fringues des bonshommes et, sur le tapis, au milieu d’une mare de sang, on aperçoit le râtelier du maître d’hôtel.

Les gonzes sont blancs comme des merdes de laitiers. Les plus vioques tremblent tellement que si on leur cloquait une clochette dans les paluches, on aurait l’illusion de se baguenauder dans les pacages du Haut-Tyrol.

— Avis aux amateurs ! je lance. C’est mon indicatif. Marrow, je vais m’adresser à vous puisque nous nous connaissons déjà. Je vais vous bonnir ce que vous ne lirez pas encore dans votre journal habituel.

J’ai scrapé O’Massett. Il est mort d’un tisonnier rougi dans l’œil. J’ai buté aussi les deux zouaves qui jouaient les caïds, lorsque vous avez téléphoné à O’Massett, je venais juste de terminer l’hécatombe maison ; c’est moi qui ai pris la communication, et, malgré que je ne sois qu’un pauvre tueur de patronage ou de périphérie, je vous ai possédé jusqu’à la moelle épinière incluse. Je suis allé attendre l’avion de Las Vegas et j’ai réceptionné Ferna.

Ils sursautent tous.

Je poursuis :

— J’ai emmené en lieu sûr Ferna, le môme Adlaï et… le reste.

Là, c’est une phrase au bidon. Je ne sais pas s’il y a un reste, mais il faut toujours donner aux mecs qu’on est en train d’arnaquer l’impression qu’on en sait plus long qu’en vérité.

— J’ai posé une colle à la belle Ferna, mais c’est une souris qui a horreur des questions. Quand on la contrarie, elle s’alimente à la strychnine… Bref, elle est morte à cette heure comme une tranche de thon à l’huile. Je ne puis donc vous proposer que le reste…

Je les regarde.

— Seulement, ce sera cher… Très cher. Ça va vous coûter deux cent cinquante sacs à chacun.

Je demande à Marrow :

— D’accord ?

Il regarde les autres. Tous ont un imperceptible signe d’acquiescement.

— D’accord, fait-il.

— Parfait. Voilà comment on va manœuvrer. Vous allez mandater l’un de vous pour aller récolter le pognon. Je garde les trois autres comme otages. Si celui qui sort joue au con, je continue le casse-pipe. Vu ?

« Il me faut toute la somme en liquide, et je vous déconseille de noter les numéros des billets. Personne ici n’a intérêt à ce que je sois arrêté, n’est-ce pas ? Allons, qui va aux provisions ?

Un grand zig se lève.

Je réalise que ce doit être Pills. Ses paroles me prouvent aussitôt que j’ai raison.

— J’ai la somme chez moi, dit-il.

— Vous avez une brique sous la main, vous ? Eh bien mon coco, vous trimballez quelque chose comme vaisselle de fouille !

Il se tourne vers les autres.

— Puisque nous lui remettons cette somme, autant lui donner l’argent que nous devions partager.

— Minute, fait le plus vieux qui rajuste sa salle à manger et paraît avoir repris quelque courage. Qui nous prouve que cet homme nous remettra bien le petit Sventson et le livre de cuisine, une fois qu’il aura l’argent ?

Je sursaute. Le petit Sventson ! Maintenant je comprends tout. Sventson est un savant qui, dans la région de Las Vegas, travaille aux recherches atomiques. Il y a cinq ans, son fils a été kidnappé ; c’était un poupon. On n’a jamais retrouvé les ravisseurs. Par la suite, le cadavre d’un bébé a été découvert du côté de Beverly Hills, méconnaissable. On a décidé qu’il s’agissait du petit Sventson. Mais le gosse vit toujours, la preuve !

La bande organisée qui l’a enlevé doit s’en servir pour faire pression sur le père et lui faire cracher ses secrets. Sventson sait que son fils vit toujours. On doit lui donner des photos, de temps en temps, pour le rassurer. Et alors la bande Marrow et Cie le tient à sa merci.

C’est recta. Du travail de grande classe. Et le livre de cuisine doit servir à véhiculer les documents.

J’éclate de rire.

— Tranquillisez-vous, dis-je, pour en revenir à la question posée par le vieux gland. Vous m’accompagnerez tous les quatre jusqu’à l’endroit où est planqué le mouflet. Une partie du groupe restera dans la voiture tandis que l’autre viendra avec moi dans la carrée, vu ?

Ils acceptent.

Chapitre XV

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C’est un drôle de cortège qui stoppe devant la maison de la môme Carolina. Nous sommes cinq, empilés dans ma voiture. C’est Marrow qui conduit. Je suis assis à ses côtés et je lui indique la route tout en jouant avec mon feu.

Derrière, les trois pègreleux ne pipent pas mot. Ils ont le trouillomètre au-dessous de zéro, moi je vous le dis, et ils se demandent de quelle manière cette séance va finir.

Moi, je ne me le demande pas, j’ai ma petite idée là-dessus.

— Voilà, dis-je, je vais aller chercher le chiard avec Marrow. Vous autres, ne levez pas le petit doigt, ou y aura du pet.

Je rentre dans la bicoque. Carolina pâlit un peu en voyant radiner son ancien patron.

— Ayez pas peur, chérie, il ne mord pas. Ce Monsieur et ses acolytes sont devenus raisonnables.

Nous entrons.

— Maintenant, Marrow, j’ai un petit compte à régler avec vous.

Il pâlit et perd de sa superbe.

— Vos paroles de l’ambulance me sont restées sur la tomate, mon petit père. On va se mettre à jour, si vous voulez bien.

J’empoche mon feu, ce qui paraît le soulager passablement, et je lui mets un parpaing à la pointe du menton.

Ce mec a du nerf. Il riposte par un crochet du droit qui me fait craquer les mâchoires. Je suis un peu sonné, mais la douleur achève de faire monter ma tension. Je lui plonge dans le coffret, tête la première et, comme un taureau qui coiffe un toréro, je le plaque contre le mur. Il a le souffle coupé net. Alors, je me recule, et je lui fiche mon genou dans les précieuses. Il se casse en deux ; je prends un nouveau recul et je le redresse d’un coup de pompe sous le menton..

Ça fait comme dans un appareil à sous quand vous décrochez la timbale. Il s’effondre. Alors, peinard, je lui écrase le pif avec mon talon. Ensuite, je m’attaque à son pavage.

En trois minutes sa propre mère ne voudrait même plus en entendre parler et le ferait porter aux ordures. Un dernier coup de tatane l’envoie au pays des rêves. Quand il se réveillera, il faudra lui faire tellement de points de suture que sa gueule ressemblera à une fermeture éclair.

Carolina m’a regardé maquiller le bonhomme en silence.

— Où est Adlaï ? je lui demande.

— Dans ma chambre.

— Va le réveiller et amène-le !

Elle s’exécute. Lorsque le moujingue est là, j’attrape le livre de cuisine et je dis :

— En avant marche !

Les trois peaux de raves commençaient à se faire du mouron.

— Écoutez, dis-je, Marrow est fatigué, il vous rejoindra plus tard.

Ils baissent la tête.

— Faites pas ces gueules, il est simplement groggy ! J’avais une correction à lui administrer, c’est chose faite.

— Voici le bouquin et le gamin.

Ils sautent sur le livre et l’un des mecs le fait disparaître dans sa serviette.

— Maintenant, en route ! dis-je en m’installant derrière le volant.

— Où allons-nous ? demande Pills.

— Je vous ramène dans le centre.

Carolina prend le mouflet sur ses genoux ; je démarre.

On arrive dans le centre. Je ralentis en parvenant à la hauteur d’un flic.

— Monsieur l’agent, je fais. M’sieur l’agent.

Le gars s’approche.

— Ce qu’il y a ?

— Tenez, on vient de trouver ce pauvre petit mioche du côté de Brooklyn, il s’est perdu. Son prénom est Adlaï, paraît-il. Adlaï Sventson.

— Bon, fait l’agent, on va tâcher de retrouver sa bonne vieille maman, à ce chéri.

Il prend le gosse des mains de Carolina et louche un peu sur les genoux de ma belle.

Adlaï prend la main de l’agent. J’ai jamais vu un lardon aussi passif.

Je fais un geste cordial au flic et je redémarre.

— C’est une honte ! s’écrie Pills.

— Vous, le grand conard, mettez une sourdine ou je vous plombe ! Maintenant descendez, tous les trois. Estimez-vous heureux que je vous laisse le bouquin et la vie sauve !

Ils se trissent sans demander leur reste.

— Où allons-nous ? demande Carolina.

— À l’aéroport. On va fréter un avion-taxi pour le Canada et de là, ma jolie, ce sera l’Europe.

Je palpe mes profondes. Y a un de ces paxons de trèfle là-dedans qui laisserait rêveur le caissier principal de la Banque nationale.

— Pourquoi as-tu confié le gamin à l’agent ? Ça n’est pas prudent !

— Bast, je murmure, pour la première bonne action que je fais, tu ne vas pas me la reprocher, non ?

Conclusion

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Des petits nuages s’effilochent autour de nous. Il fait bon vivre. Je finis d’expliquer à Carolina l’histoire du môme Adlaï.

— Tu comprends, lui dis-je, tant qu’il était aux mains du consortium Marrow, ces fumelards pouvaient faire chanter le savant. Sventson donnait les plans atomiques des U.S.A. pour conserver la vie de son momard.

— Ferna servait d’intermédiaire. C’était elle qui apportait la moisson de Sventson à New York. Et ces plans, sais-tu dans quoi elle les véhiculait ?

— Ça t’est venu à l’idée comme ça ?

— Dame, un livre de cuisine n’est pas un bagage bien catholique. J’ai examiné celui de Ferna.

— Ah…

Je dis « ah », sans prêter attention à ce qu’elle me raconte, mais elle s’y entend pour ménager l’intérêt, cette mômette.

— J’ai trouvé…

— Ah, tu…

Je sursaute.

— Tu as trouvé quoi ?

— Ben… les documents !

— Hein !

— Pendant que tu agissais, moi je réfléchissais. J’ai étudié le mot de passe. De la part du petit homme… (le petit homme c’est Adlaï) dont les carottes sont cuites.

Elle sort de son corsage une page du livre.

— J’ai arraché le feuillet consacré aux carottes. Examine-le, tu découvriras que les points au-dessus des i sont des microspoints collés. Voilà toute l’histoire de leur combine…

Je ne regarde pas la feuille, mais je la chope par le menton et je lui roule un baiser que je n’interromps qu’aux portes mêmes de l’asphyxie.

— Toi, je lui dis, tu vaux de l’or…

Et croyez-moi, bande de pauvres pedzouilles, ça c’est vrai ! Je peux vous parier un flacon d’anticorps contre une migraine de génisse qu’une souris de ce calibre, vous n’en trouverez jamais !


Prochain volume à paraître :

Java au cimetière [15]

TROISIÈME ÉPISODE

LE BOUILLON D’ONZE HEURES

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À Charles Moulin, 

l’acteur le plus costaud « in the world », 

qui m’a donné envie de connaître la Provence. 

L’Ange Noir

Première partie

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Chapitre premier. Descendez, on vous demande !

— M. Mattiew, me déclare le portier, c’est au sixième.

Le portier a eu certainement une girafe ou une tringle à rideaux dans ses ascendants. Ça se voit à la façon dont il porte sa tête au bout de son cou, comme si c’était l’objet le plus précieux et le plus spectaculaire qu’on ait jamais vu circuler sur cette garcerie de planète.

— Merci, je lui dis.

Dans la vie, y a ceux qu’ont de l’éducation et y a ceux qui n’en ont pas plus qu’un anus de cheval. Y a aussi ceux qui font des valdingues dans les cages d’ascenseur, et c’est un de ces particuliers que j’aperçois trente secondes après avoir demandé mon petit renseignement au portier.

Quand je dis que je l’aperçois, c’est la vérité la plus homologuée que j’aie jamais proférée. En effet, le pèlerin passe devant mon pifomètre juste au moment où je m’apprête à appuyer sur le bouton d’appel.

Il dégringole en poussant un cri qui ressemble à celui d’un personnage de dessins animés.

Il y a un grand « plouf », puis c’est le silence.

Je ne suis pas le type à sortir de mon calme olympien parce qu’un pauvre locdu vérifie les lois de la pesanteur. Les mecs qui voltigent dans les cages d’ascenseur ne m’intéressent pas. Le cas échéant, c’est même moi qui les y pousse. Seulement, là, le cas est différent. Et je vais vous expliquer pourquoi.

Le signet de cuivre indiquant la marche de la cabine est immobilisé sur le numéro 7, ce qui indique que l’ascenseur est stoppé au septième étage. Or, sur le même tableau de cuivre, je vois une ampoule rouge qui clignote à la hauteur du 6, ce qui signifie que la porte du sixième est ouverte et que, par conséquent, c’est du sixième que le zigoto a piqué une tête…

Comme c’est au sixième que pieute Mattiew et comme ce Mattiew, que je n’ai pas encore l’honneur de connaître, m’a l’air d’un type pas comme les autres, vous comprenez que je sois tout de même intéressé…

J’attends une seconde de plus avant de prendre une décision, histoire de voir si le portier-à-coulisse ne va pas ramener sa calbombe. Mais il est en train de bâiller devant son poste de télévision, et on pourrait lui enlever son immeuble brique par brique qu’il ne s’en apercevrait pas.

Alors je fais demi-tour et m’engage dans l’escalier. Maintenant, le moment est peut-être venu d’allumer votre réverbère.

Voilà : comme je commençais à être sérieusement scié aux U. S. A., où rien que mon nom donne le cafard aux flics, j’ai décidé, dans l’intérêt de ma santé, d’accorder un peu de vacances à la flicaillerie de mon bled et d’aller visiter l’Europe.

Il paraît, aux dires de Pedovna, un dur de mes aminches qui s’est fait sucrer par un Fédé, dans un bar de Los Angeles, il paraît, dis-je, que l’Europe est un coin tout ce qu’il y a de tocasson pour les mecs de mon espèce. Avant-guerre, on y faisait son beef et les gars un tant soit peu dégourdoches ne mettaient pas longtemps à se construire une situation. Mais depuis le grand pastaga, il est apparu une foule de demi-sels qui se prennent pour des terreurs parce qu’ils ont appris à mâcher le chewing-gum avec des Ricains et ces pauvres tordus ont flanqué la perturbation dans le turbin !

Pourtant, je crois de toutes mes forces en ma jugeote et pour moi, toutes les villes sont des bons coins. Y a aussi une chose en laquelle je crois fortement, c’est en ma chance. Enfin, bon Dieu, quoi ! Je vous fais juge… J’ai débarqué à Londres hier, venant de Liverpool. Je suis allé prendre une chambre au Continental et j’ai commencé par quoi on commence toujours lorsqu’on arrive de voyage : par prendre un bain… Ensuite, comme il faisait un soleil à tout casser, ce qui est, paraît-il, exceptionnel en Angleterre, je suis allé me sécher sur le balcon. L’hôtel est ainsi fait qu’il y a un balcon pour deux piaules, ce balcon est coupé en deux par une grille. Moi, sur la pointe des pieds, je m’approche de la séparation, histoire de bigler par la porte-fenêtre d’à côté, s’il n’y a pas un couple en train de faire une partouze.

Je pars du principe que, dans la vie, il ne faut jamais rater l’occase de prendre un jeton.

Je glisse donc un regard de reptile dans la carrée, et, au lieu d’amoureux en délire, j’aperçois un type d’âge moyen. Il est habillé pour le voyage et ses valises sont faites. Ce mec a une gueule carrée,


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le teint brique et des épaules de déménageur… Je ne prêterais pas la moindre attention à lui s’il ne se livrait pas à une occupation passionnante. Ce mec est en train de plier une pile de billets de mille livres dans un morceau de papier d’emballage. Il écrit une adresse dessus, la sèche sur le buvard du sous-main et sonne un larbin. Le groom arrive.

— Monsieur désire ?

— Voulez-vous aller me poster ça, boy ?

Il lui tend le précieux paquet, plus un billet d’une livre qu’il maintient dessus avec son pouce.

— Comme quoi ? demande le groom.

— Imprimé, fait nonchalamment le type.

Moi, j’en suis littéralement sur le postère.

Envoyer une fortune comme de vulgaires imprimés, ça ne se voit pas tous les jours…

Et, je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais les gens qui font des trucs pareils m’intéressent plus que le ministre de la Guerre.

J’observe mon zig. Il dit au larbin :

— Dites qu’on vienne prendre mes valises, je m’en vais…

Et, effectivement, il se taille.

Je cours jusqu’au couloir afin de m’assurer qu’il les met bien, puis je reviens au balcon, enjambe la grille et pénètre dans la chambre du gars, le sous-main de ma chambre sous le bras. Je le troque contre celui de l’emballeur de sterlings et me voici à nouveau dans ma piaule. Tout cela ne m’a pas pris plus de soixante secondes, ce qui, en Angleterre, plus qu’ailleurs, fait une petite minute.

Je colle mon buvard devant la glace du lavabo ; ainsi procèdent tous les héros de romans policiers, et je déchiffre l’adresse que le voyageur a écrite sur son paxon ; Mattiew, Greenwich Street, III…

Je balance le buvard dans la corbeille. Je me loque et je descends à la réception.

— Pardon, fais-je au préposé, pouvez-vous me dire le nom du voyageur qui vient de quitter le 1416 ?

J’ajoute :

— Je l’ai aperçu et il me semble que c’est une de mes anciennes relations.

Du moment que j’aligne un biffeton sur le registre, le gars n’a rien à me cacher.

— C’est un certain M. Mattiew, me dit-il…

Je ne laisse rien voir de ma surprise.

— Je vois, n’habite-t-il point Greenwich Street, au III ?

Il potasse le livre des entrées.

— Exactement, Monsieur…

— O.K., ça va…

Et je m’en vais, en me demandant ce que n’importe qui se demanderait en pareil cas, y compris vous, qui êtes de solides mous de la tronche : quel est ce type qui s’envoie à lui-même une liasse de billets de mille, grosse comme un matelas pneumatique, et qui vient loger au Continental alors qu’il crèche à trois cents mètres d’ici ?

Tout en grimpant, j’ajoute : « Et qui demeure à un étage d’où dégringolent des bonshommes… »

Maintenant, si vous vous demandez ce que moi, je fiche dans cette turne, c’est que vous n’avez absolument rien compris à ma psychologie, auquel cas vous feriez mieux d’aller vous faire cuire un œuf.

On dit que les fleurs se tournent vers la lumière… Moi, quand je suis fleur, c’est vers le fric que j’ai plutôt tendance à m’orienter…


* * *

Tout en remuant ce petit cinéma sous mon chapiteau, j’ai gravi les six étages.

La porte de l’ascenseur est grande ouverte. J’examine le sol, mais je ne vois absolument rien d’insolite.

Alors je vais appuyer sur l’unique bouton de sonnette qui accompagne l’unique porte de l’étage.

Un court silence, puis, brusquement, la lourde s’entrouvre et j’ai devant moi une gentille déesse, construite comme si elle devait être exposée au musée.

Elle est brune, roulée comme une cigarette de luxe, et elle a le moins possible l’air anglais. Entendez par là que sa mâchoire inférieure ne précède pas l’autre de cinquante centimètres.

Ses yeux sont bleus. Ses lèvres appétissantes et des petits cheveux fous voilent ses oreilles. Bref, c’est mon genre.

— M. Mattiew, dis-je aimablement.

Elle me fait un sourire qui attendrirait un bandage herniaire. Mais je ne suis pas un bandage herniaire.

— Il n’est pas ici, me dit-elle.

Nouveau sourire qui me laisse extérieurement impassible.

— Quand rentrera-t-il ?

— D’ici une huitaine de jours, il est en voyage…

À ce moment-là, j’aperçois un imperméable d’homme accroché au portemanteau. Cet imperméable est mouillé et, voyez comme c’est marrant, il flottait il y a un quart d’heure.

— Je peux vous entretenir ?

— C’est à quel sujet ?

— C’est privé…

Et j’entre de force. Comme elle n’est pas de taille à s’opposer à mon intrusion, elle s’efface.

Je repousse la porte derrière moi.

— En voilà des façons ! s’exclame-t-elle.

Je la regarde bien posément et je m’aperçois qu’elle est plutôt pâle… Est-ce la colère ou bien autre chose : la peur, par exemple ?…

Je désigne l’imperméable humide.

— Je ne vous dérange pas, au moins ? Je vois que vous avez du monde…

— Mais je…

— Oui ?

— Il n’y a personne, je suis seule…

Je la regarde encore, bien droit dans ses châsses, et je comprends qu’elle ne ment pas. Comme je suis en forme, côté cérébral, je comprends aussi que cet imperméable appartient — ou plutôt appartenait — au brave homme qui gît tout au fond de la fosse de l’ascenseur.

Ce qu’elle peut être à ma main, la déesse.

Elle porte un peignoir de soie pourpre.

— Le rouge vous va bien, dis-je en souriant à mon tour. Vous êtes Mrs Mattiew ?

Elle réagit.

— Et vous, qui êtes-vous ?

— Oh moi, fais-je, ça n’a pas d’importance…

— Allez-vous finir cette plaisanterie !

Elle prend des couleurs, la donzelle.

— Ce que j’en disais, c’était pour savoir… Mais je saurai votre nom, demain… par les journaux.

Là, elle accuse terriblement le choc.

— Vous dites ?

— Que le premier journal venu parlera de vous demain et publiera votre photographie…

— Vraiment ?

— Oui…

— Et pourquoi ?

Je lui mets la main sur l’épaule et elle n’a pas l’idée de se dégager.

Elle est dans le cirage. Mon entrée l’a déconcertée. Elle s’attendait à tout, sauf à la visite d’un personnage pareil. Du reste, son « pourquoi » manque de vérité, voire plus simplement, d’effort. Il est vide, sans intonation, il n’espère même pas donner le change.

— « Pourquoi », je murmure…, pourquoi, ma beauté… Mais parce qu’une vieille coutume de la presse veut qu’on publie en première page la photo et le nom des assassins…

— Ça n’est pas vrai…

— Qu’est-ce qui n’est pas vrai ?

Elle baisse la tête, ce mouvement lui fait découvrir ma main, qui pend sur sa poitrine, elle esquisse un saut de carpe, son regard se voile comme celui de Lakmé.

— Qui êtes-vous ? crie-t-elle.

— Un homme, dis-je. Un homme qui se penche sur votre cas… et sur les cages d’ascenseur.

On a raison de dire qu’il ne faut pas parler de corde dans la maison d’un pendu. Le mot « ascenseur » la fait sursauter comme si elle s’était assise sur un chat crevé.

— Vous êtes américain ? demande-t-elle au bout d’un petit temps mort (c’est le cas de le dire).

— Ça s’entend ?

— Oui…

— D’accord, je suis américain… On peut s’asseoir et boire un coup ?

— Venez…

Elle me fait entrer dans un petit living-room gentiment arrangé.

Je me laisse choir dans un fauteuil. Elle m’imite, sans me quitter des yeux. Elle me fait penser à ces chiens maltraités qui ne perdent pas leur tourmenteur de vue dans la peur de recevoir un coup.

— Vous êtes la femme de Mattiew ?

— Oui.

— Il est parti pour longtemps ?

— Je vous l’ai dit : huit jours…

— Et l’autre, qui est-ce ?

Elle baisse les yeux.

— Ça n’est pas de ma faute, balbutie-t-elle.

— Ce n’est pas un nom, ou alors il est trop long et trop composé. Mrs Mattiew, je vous demande le nom de l’homme que vous venez d’expédier en bas…

— C’est Bobo Stone…

— L’acteur de cinéma ?

— Oui.

Je siffle.

— Mazette, vous travaillez dans les produits de luxe, mon chou. C’est une histoire dont on n’a pas fini de parler.

Je me lève et vais rafler une bouteille de Black & White.

Je la débouche, m’en jette un coup dans le portrait, suivant la méthode dite « à la régalade », et la pose sur la carpette à portée de ma main.

— Si vous me racontiez un peu comme ça s’est passé ?

— Bobo est un ami de mon mari… Voilà longtemps qu’il me fait la cour. Aujourd’hui, sachant mon mari parti, il est venu me trouver… Il était plus pressant que d’habitude. Au point que je lui ai demandé de partir… Il a gagné la sortie. Je l’ai suivi jusqu’à l’ascenseur. La porte n’en était pas fermée, mais il ne s’en est pas rendu compte.

— Et alors il a mis le pied dans le vide, le pauvre cher homme…

— Oui…

Je me lève, m’approche du fauteuil de mon interlocutrice et lui flanque une beigne sur la bouche.

Elle est étourdie, puis la voilà qui se met à pleurer.

— Cet avertissement pour te faire comprendre que j’ai horreur des gnières qui veulent me refaire le coup du Petit Chaperon rouge. C’est juste le genre d’histoire qu’on raconte aux chiards, mais pas aux loups. Moi, je vais te donner une autre version, poulette. Une bien meilleure, bien plus plausible que la tienne.

« Tu avais décidé de liquider ce mec. Tu savais qu’il viendrait à une heure précise, et tu savais qu’il ne se ferait pas voir, car il avait sûrement l’habitude de venir faire des galipettes pendant l’absence de ton singe. Il se planquait surtout pour éviter les commérages de la presse, toujours à l’affût d’une coucherie d’artiste. Bon, avant qu’il se pointe, tu es allée ouvrir la porte de l’ascenseur afin d’immobiliser celui-ci. Puis tu as attendu.

« Le Bobo a sonné, tu lui as ouvert. Il devait souffler comme un bœuf, six étages à pinces, ça vous bouscule l’aorte. Il a ôté son imperméable. Puis il a levé la tête en même temps que les bras, en raccrochant. Tu lui as mis un coup de quelque chose de dur à la base du crâne, ça l’a étourdi. Alors tu l’as traîné jusqu’à l’ascenseur et tu l’as balancé dans le cirage, au moment où il récupérait. Il a retrouvé l’usage de la parole à cet instant-là et tu n’es pas près d’oublier le beuglement qu’il a poussé.

Elle se mord le tranchant de la main.

— Comment savez-vous ça ? questionne-t-elle.

— Je connais la vie… Dans ton hall, il y avait des traces de godasses mouillées jusqu’au portemanteau, pas plus loin. Donc, le type n’a pas eu le temps de s’installer ici. Tu l’as poivré d’entrée. Et si tu l’as poivré d’entrée, c’est que tu étais prête à le faire.

Elle paraît songeuse.

Alors, il lui vient aux lèvres la question qu’elle aurait dû me poser depuis longtemps :

— Que voulez-vous ?

— Peu de chose… Mattiew s’est envoyé un paquet… Je me suis renseigné à la poste, la distribution aura lieu d’ici une demi-heure environ. Alors je vais l’attendre ici, gentiment, tout en bavardant avec toi. Et puis, lorsqu’il sera arrivé, je le mettrai dans ma poche et nous nous quitterons…

J’étudie son comportement. Le mot paquet ne l’a pas fait tressaillir.

— Un paquet ? demande-t-elle…

Son étonnement n’est pas imité. Est-ce même seulement de l’étonnement ? Non, plutôt un intérêt distrait. Elle est trop préoccupée par son histoire à elle.

— Qu’est-ce qu’il fait, Mattiew ? je questionne.

— Comment ?

— Dans la vie, par exemple : il est marchand de nougats, ou quoi ?

— Il fait des affaires…

— Quel genre ?

— Il achète et vend des bijoux…

Drôle de ménage. Le type s’envoie de l’osier dans du papier d’emballage, il crèche au Continental alors qu’il possède tout à côté un petit appartement chouïa. La bonne femme tue ses visiteurs…

Je bois une nouvelle rasade de whisky et je vais m’asseoir sur l’accoudoir de son fauteuil.

— Il a bon goût, Mattiew, fais-je.

Et je lui chope négligemment un sein. Elle m’écarte la main.

— À propos, dis-je, il paraît que l’Angleterre est un foutu pays : on met une cravate à tous les meurtriers ?

Elle comprend et décide de rester passive. Mon tempérament paillard reprend le dessus. Je n’ai jamais pu demeurer plus d’une paire de minutes, en tête à tête avec une souris fumable, sans avoir envie de jouer à des jeux comme on n’en enseigne pas dans les écoles maternelles. Ses lèvres sont tellement appétissantes que je ne peux me retenir d’y goûter. Au début, elle a tendance à se débattre, mais cette fille doit avoir de la braise dans les veines car elle répond bientôt à mes caresses par des caresses comme on n’en a jamais prodigué, même dans la tôle de mamie Rosenthal à Frisco, pourtant réputée pour le brio de ses pensionnaires.

Bref, je passe un moment délicieux en compagnie de la grognasse. Soudain, juste comme elle remet un peu d’ordre dans sa toilette, un coup de sonnette.

— C’est le courrier, chuchote la fille.

— O.K.

Je vais ouvrir au portier gourmé. Il me tend le fameux paquet.

Alors des cris retentissent, venant de l’intérieur de l’appartement, Et ces cris, c’est la môme Mattiew qui les pousse : « Au secours ! À l’assassin ! À moi ! »

Elle apparaît, les cheveux en désordre, les vêtements en lambeaux.

— Arrêtez-le ! hurle-t-elle en me montrant du doigt… Ne me laissez pas seule avec lui… Il vient de jeter quelqu’un dans la cage de l’ascenseur ! Il veut me violer !


Chapitre II. Du mouvement

Je ne sais pas s’il vous est arrivé, en étant lardon, de voir un de vos potes balancer une pierre dans un carreau et affirmer ensuite que c’est vous qui avez fait le coup. Moi, je reste un moment sans comprendre… Ou plutôt, je mets un moment à comprendre ce que la môme Feu-au-derche est en train de maquiller.

Les gonzesses sont pleines d’imprévu. En voilà une qui était terrorisée par moi, au point de loquer sa vertu pour m’amadouer, et, tout en poussant des cris d’amour, elle mijotait son petit cinéma.

L’espace d’un éclair, je comprends que, si les matuches se pointent, je vais avoir un patacaisse du tonnerre de Zeus sur le râble. On découvrira ma véritable identité ; et comme la souris doit avoir un casier judiciaire aussi blanc que le plastron du duc de Windsor, entre ma parole et la sienne, les condés n’hésiteront pas.

Le portier est là, bras ballants, le cou tellement étiré qu’on dirait qu’il a été pendu deux ou trois fois…

— Mon Dieu, balbutie-t-il, est-ce possible ?

La môme, maintenant, gueule à plein chapeau. On doit l’entendre jusqu’à Picadilly. M’est avis que si je ne prends pas l’initiative des opérations, va y avoir du remue-ménage dans les environs…

Il faut barrer, et barrer vite. Au fond, j’ai le paquet et c’est l’essentiel.

Je tire un ramponneau au bonhomme. Mais, pas un au chiqué, un vrai de vrai, de ceux qui vous font glavioter vos molaires. Son occiput se propage sur le mur. Il s’effondre.

Ensuite, je tire mon feu de sous mon bras et pénètre dans l’appartement.

Je dois avoir ma gueule des mauvais jours car la gosseline commence à jouer des castagnettes.

— Non, dit-elle, non ! Non !

— Écoute, mignonnette, tu as essayé de me bluffer une première fois, et je t’ai calottée. Cette fois tu as dépassé la mesure.

Je la chope à bras-le-corps et je la coltine, hurlante, sur le palier.

Elle a pigé illico mon intention.

— Je ne veux pas ! trépigne-t-elle. Je ne veux pas… !

Mais moi, je veux, je veux très fort, et lorsque je veux très fort quelque chose, une locomotive ne m’arrêterait pas.

Je la cloque au bord extrême du gouffre de l’ascenseur. Puis je me recule, et je la confie au diable, d’un coup de tatane dans le prose.

C’est marrant tout plein, ce cri de cinéma…

— Ah… ahôô ô…

Maintenant, au tour du portier.

Avec lui c’est du billard, il ne saura jamais ce qui lui est arrivé. Lorsqu’il se réveillera, il y aura un vieux barbouzard devant lui. Il lui dira « Bonjour, docteur », et l’autre lui expliquera qu’il y a erreur vu qu’il est Saint Pierre, une sorte de super-portier, quoi !

Reste maintenant à quitter l’immeuble en loucedé, sans attirer l’attention. Je ferme la porte de l’ascenseur, puis j’appuie sur le bouton d’appel.

La cage d’acier descend à ma hauteur. J’y grimpe et actionne le levier de descente.

Il était temps, j’entends une espèce de rumeur en provenance des étages supérieurs. Ce sont les voisins qui, malgré leur discrétion proverbiale, se décident à se manifester.

À l’entresol, rien à signaler. Je quitte l’immeuble sans la moindre anicroche.


* * *

Dans ma chambre du Continental je défais le paquet. Vous parlez d’un petit Noël… Il contient cent billets de mille livres. Avec ça, j’ai de quoi voir venir…

Il déconnait, Pedovna, lorsqu’il me disait que l’Europe était un terrain inexploitable.

Pour une chouette arrivée, c’est une chouette arrivée.

Je les aurai ramassés sans me fouler, ces fafs, et surtout sans les chercher… Comme quoi, voyez-vous, dans la vie, il suffit d’avoir un long nez et autre chose qu’une tomate pourrie sous le cuir chevelu.

Je divise la liasse en deux parties. Ne jamais mettre ses œufs dans le même panier ! J’en glisse une dans la poche secrète de ma veste, et l’autre dans la poche arrière de mon bénard.

Là, avec ce Dunlopillo, me voici garanti contre les coups du sort. Y a pas de plus chouette bouclier que le pognon.

Je commence à siffler la dernière scie à la mode à New York, je ne sais pas si vous la connaissez. Ça commence presque comme Saint Louis’blue, puis ça s’adoucit et ça vous fait penser à de baths coins de cambrousse… J’ai pas le temps de finir ma sérénade jusqu’au bout. Quelqu’un frappe à ma porte.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Le garçon d’étage, monsieur…

J’ouvre.

D’accord c’est lui, mais il est accompagné de deux types en imperméable qui, s’ils ne sont pas de Scotland Yard, habitent la maison d’à côté.

Les bignolons sont des bignolons sous toutes les latitudes, pourtant, en Angleterre ils ne sont pas comme ailleurs, du moins pas tout à fait.

Ils ont un petit air plus sérieux, plus réfléchi que chez nous.

Une allure plus sobre, plus réservée.

Un visage où on lit quelque chose qui ressemble à de la politesse.

— Vous êtes Steve Martin ? questionne le plus vieux.

Il a une petite moustache roussâtre comme une brosse à dents sous le nez.

— Soi-même, fais-je.

C’est, en effet, sous cet état-civil d’emprunt que j’ai entrepris ma petite croisière. Henrico, le zig qui s’occupe des faux papelards à Brooklyn, m’a expliqué que Martin était un nom au poil, il est répandu sous tous les cieux et il inspire confiance.

— Veuillez nous suivre, dit le bourdille.

Il ajoute en me tendant sa carte :

— Je suis inspecteur de Scotland Yard, mon nom est Teamsbury ; le Chief-Inspector Mac Gwer désire recueillir votre témoignage…

— Mon témoignage !

— Oui…

— Mais de quoi s’agit-il ?

— Je n’ai pas qualité pour vous le dire…

Je réfléchis rapidement. Personne ne m’a vu agir dans l’immeuble de Mattiew. Et même si un témoin avait été là, la police n’aurait pu me retrouver aussi vite. Il n’y a pas une demi-heure que j’ai regagné l’hôtel… Si je m’écoutais, je sortirais mon colt et je m’évacuerais, mais ce faisant, je me mettrais dans de mauvais draps. Et ce serait ridicule pour le cas où il s’agirait d’une question anodine. Et puis le flic n’a pas parlé d’arrestation. Il est seulement question de témoignage… Je sais la police anglaise très prudente. Lorsque ces gars-là arrêtent un mec, c’est qu’ils en savent aussi long sur lui que sur la vie de la reine Victoria. Je peux toujours aller flairer le vent… Mes papiers sont en règle. Je n’ai encore jamais mis les pinceaux dans le Royaume-Uni.

— C’est bien, messieurs, je vous accompagne.

Nous quittons l’hôtel comme trois bons amis. Ces English sont d’une discrétion extraordinaire ; on ne pourrait jamais supposer qu’il s’agit là d’une opération ressemblant, somme toute, davantage à une arrestation, qu’à un congrès eucharistique. Jusqu’aux larbins du Continental qui prennent des airs innocents sur notre passage…

La bagnole des flics est là, en bordure du trottoir. J’y grimpe en me demandant vaguement s’il y a une réelle différence entre un cornichon et le fils unique de ma défunte mère.


Chapitre III. Des gens trop curieux

L’inspector-chief ou plus exactement, le Chief-Inspector Mac Gwer est un homme jeune, aux yeux froids. Il a un visage aigu comme un tranchet, des cheveux bruns peignés à la démocrate-chrétien, c’est-à-dire très plaqués avec une raie basse.

Il tourne dans ses doigts une boîte d’allumettes.

— Voici Steve Martin, fait le flic à moustache.

— C’est parfait, laissez-nous…

Il me considère un petit moment, un peu comme on regarde un objet dans une vitrine avant de se décider à l’acheter.

— Vous êtes américain ? fait-il.

— Voici mon passeport…

Il le prend, le pose sur son sous-main sans même y jeter un coup d’œil.

— Quelles sont vos occupations aux États-Unis ?

Je le regarde en souriant.

— À quel titre dois-je répondre à ce questionnaire ?

— Vous ne le devez pas, vous êtes ici en qualité de témoin.

Il secoue sa boîte d’alloufs.

— Cependant, je crois que vous auriez intérêt à me faire des réponses précises. Un homme qui ne répond pas aux questions d’un policier attire toujours l’attention de la police.

— Dois-je considérer cela comme une sorte d’ultimatum ?

— Oh ! comme voilà un grand mot… !

— Connaissez-vous cette personne, Mr Martin ?

Je donnerais gros pour savoir ce qu’il a derrière le crâne, ce chinois vert ! Il me tend une photographie. Je vais pour l’attraper, mais je me ravise. Je me lève et viens la regarder, en prenant garde de ne pas la toucher.

C’est une photographie pas catholique. Elle représente n’importe qui ; ce qui importe pour Mac Gwer, ça n’est pas son sujet, c’est la pellicule de gélatine qui la recouvre et qui prendrait un moulage parfait de mes empreintes.

— Non, dis-je, je ne l’ai jamais vue, et je parie que vous non plus.

Il accuse le coup sans broncher. Il reste impassible et je ne lis pas même une contrariété sur son visage.

Je me rassieds…

— Vous n’avez pas répondu à ma question : quelles sont vos occupations, de l’autre côté de la mare ?

— Vous n’avez pas compris que j’entendais ne pas vous répondre. Du moins sur ce sujet. Vous prétendez m’entendre en qualité de témoin. Très bien, dites-moi de quoi il retourne. Témoin de quoi ?

— De meurtres, dit-il.

— Au singulier ou au pluriel ?

— De préférence au pluriel…

— Bigre…

— Où étiez-vous, il y a… mettons une petite heure ?

Cette question, voilà un moment que je la prévois.

— Je ne connais pas Londres, alors je le visitais… J’ai marché dans les rues, regardé des monuments, des vitrines, souri à des filles…

— Oui, je vois…

Il enflamme une allumette, l’éteint d’un souffle nasal…

— Vous connaissiez déjà Eleonor Mattiew, avant de venir en Angleterre…

— Qui ?

— Eleonor Mattiew… III Greenwich Street…

— Non, pourquoi ? Elle vaut le voyage ?…

Il secoue la tête.

— Plus maintenant, dit-il.

— Elle est décatie ?

— Disons défigurée… et un peu morte…

— C’est gênant, admets-je.

Décidément les manières de ces matuches anglais commencent à me débecqueter sérieusement. Je n’aime pas du tout ces flics qui jouent au chat et à la souris.

— Je vous demande de répondre par oui, ou par non, à cette question : connaissiez-vous, ou plus simplement, avez-vous eu l’occasion de rencontrer Eleonor Mattiew de son vivant ?

— Non, jamais…

— Eleonor Mattiew a été précipitée dans la cage d’un ascenseur. Elle tenait ceci dans sa main.

Il ouvre un tiroir, y cueille un petit morceau de bristol qu’il jette devant moi.

Je reconnais la fiche de consigne rédigée à mon nom que le portier du Continental m’a remise. Je l’avais glissée dans la poche du haut de mon veston et cette garce d’Eleonor me l’a fauchée pendant que…

En voilà une qui en avait un drôle de paxon dans la théière. La garce, me jouer le grand bidule, et m’harponner ce carton, histoire sans doute de se rancarder sur mon identité, voilà qui est bien d’une femme.

Je comprends pourquoi Mac Gwer et ses archers ont si vite retrouvé ma piste.

— Très curieux, fais-je. Il est incontestable que ce carton m’appartient. Et il est non moins contestable que je n’ai jamais vu, ni vivante ni morte cette Eleonor Machin Chose…

— Vous voyez une explication, Mr… Martin ?

— Une seule ; j’ai dû perdre ce bulletin de consigne et cette femme l’aura ramassé.

— C’est ça, fait le Chief-Inspector de sa voix neutre. Et elle se sera prise d’un attachement tel pour ce bout de carton, qu’elle l’aura conservé dans sa main en rentrant chez elle ; se sera déshabillée, aura revêtu un peignoir et se sera laissé assassiner toujours sans le lâcher… Vous admettez le fait ?

— Je ne vois pas si loin. Vous avez trouvé une femme morte et, dans la main de cette femme morte ce bristol. Je vous dis, d’accord, il est à moi. Tout naturellement, vous me demandez si je connais la femme. Je vous dis non. Vous voulez que je vous explique comment une femme morte pouvait tenir à la main ce carton, alors je vous dis ceci, M. le Chief-Inspector : il y a dans ce bureau deux hommes, un policier et un anonyme quidam… Est-ce au quidam à résoudre les énigmes policières ? Non…

Il me fixe avec un brusque intérêt. De toute évidence, il est surpris de trouver en face de lui un adversaire de cette envergure, et je ne me balance pas de coups de tatane dans les chevilles.

— Je puis m’en aller ? dis-je gentiment.

Il bat des paupières.

— Très bien, au plaisir, M. le Chief-Inspector…

Il réagit.

— Oh ! dites-moi, Martin…

— Oui ?

— Vous comptez quitter Londres, ces jours ?

— Non, pourquoi ?

— Parce que je vous serais reconnaissant de rester à la disposition de la justice.

— Entendu…

Je me dirige vers la porte.

Tout bas, je ronchonne :

— Compte là-dessus, frangin, et passe la tondeuse à gazon en attendant…

Mais il est dit que je n’en aurai pas fini de sitôt avec ce damné policemard.

— Un instant.

Je m’immobilise.

— Vous avez un permis pour port d’arme ?

— Un quoi ?

— Vous avez parfaitement entendu ma question…

— Mais je n’ai pas d’arme !

— Sous votre bras gauche, si… Vous n’avez pas de permis ?

Il y a un silence.

— En ce cas je vous arrête…

Voilà, il a trouvé le prétexte qu’il cherchait.

Il s’est aperçu que mon veston formait une bosse caractéristique. Voilà une faute de mon tailleur qui va me coûter chaud. Jusqu’ici, Kromer avait toujours admirablement résolu dans mes costars la question de la sulfateuse. Faut croire qu’il baisse. Si jamais je remets les pieds à Los Angeles, je lui dirai deux mots…

La voix de mon subconscient me chuchote à l’oreille :

« Vas-y, l’Ange, cesse de jouer à l’honnête citoyen indigné. Les finasseries, c’est pas ton job… Redeviens un homme comme aux U.S.A… »

Quand mon subconscient jacte, je l’écoute…

Je m’avance sur Mac Gwer.

— Vous n’êtes pas sérieux ? fais-je d’un ton inquiet.

— Avez-vous entendu dire qu’un officier de police britannique était capable de plaisanter ?

Soudain il se tait. Un flic sait lire dans le regard d’un gangster, comme un gangster sait lire dans les yeux d’un flic. Il voit que ça va chauffer et il fait un pas en arrière. Il peut grimper au plafond s’il veut, ça ne l’empêchera pas d’écoper. Lorsque l’Ange Noir est en transe, le béton armé prend des allures de caramel mou.

Je fonce et je lui mets un coup de tête dans le placard. Il culbute sur son burlingue. Moi, j’ai peur que le chahut n’amène du trèfle. En plein Scotland Yard, une bataille rangée n’est pas indiquée.

Je le chope par la cravate et je lui plaque un crochet du droit à la tempe. Ce truc-là endormirait une baleine.

Mac Gwer reste inerte, le dos sur son bureau.

Je gagne prestement la porte. Sur le seuil, je me retourne. Je dis, d’un ton normal :

— Tout à votre disposition. Au revoir, M. le Chief-Inspector…

Puis je me dirige, lentement, vers la sortie.


Chapitre IV. Seruti

Plus question, évidemment, de retourner au Continental. Je ne sais pas comment je me débrouille, mais sitôt que j’arrive quelque part, voilà les flics qui s’agitent. Je crois, ma parole, que si je débarquais sur une île déserte, je trouverais, placardé à un cocotier, un avis disant que ma trompette est mise à prix.

J’ai des piastres, mais comment les utiliser ? À qui s’adresser pour pouvoir quitter en douce ce satané bled ?

Dans un instant mon signalement sera diffusé partout. D’ores et déjà, mon passeport est aussi inutile qu’une migraine de tortue marine et je peux le balancer dans la première bouche d’égout que je rencontrerai.

C’est alors que je me mets à repenser à ce vieux Pedovna — que le diable ait son âme !

Ce mec, qui connaissait l’Europe aussi bien que les poches de ses voisins de métro, m’avait dit :

— Si t’es dans la mouscaille à Londres, tu vas voir, de ma part, Seruti, le patron du « Red Dog » ; si t’es dans la mouscaille à Paris, tu vas chez Anatole, du « Cachalot-Bar » et si t’es dans la mouscaille à Naples, tu galopes chez le Chinois qui vend de tout, juste à côté de la gare. Je sais plus son nom, mais tu peux pas te gourer : il a eu le nez coupé en deux par une balle, comme déjà il était Chinois, ça n’a rie


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n arrangé…

Heureusement que je peux concurrencer une caisse enregistreuse pour ce qui est de la mémoire.

Seruti… « Red Dog »…

Il doit y avoir moyen de trouver ça…

Je pénètre dans un bureau de poste et je vais consulter l’annuaire du téléphone. J’obtiens ainsi, facilement, l’adresse du bar…

Je prends un taxi et me fais arrêter deux rues avant mon point de destination. Je préfère parcourir pédestrement le reste du chemin car les chauffeurs de taxi ont le secret pour se souvenir de votre signalement jusque sur leur lit de mort. Et puis, j’aime bien renifler un peu l’atmosphère d’un lieu où je vais porter mes pieds.

À cette heure, l’établissement est fermé. Je vois une porte monumentale au sommet d’un perron de huit marches. Il y a de gros clous en cuivre et un petit dais dont la frange porte écrit en caractères dorés : « Red Dog Club ».

Je grimpe le perron et j’appuie de toutes mes forces sur le bouton de cuivre de la sonnette représentant en miniature une tête de molosse.

Un long moment se passe. Je n’entends absolument rien… Je remets ça… Alors, il me semble percevoir un faible bruit. J’éprouve le sentiment d’une présence derrière la porte. Que peut faire quelqu’un immobile derrière un pareil panneau de bois, sinon vous observer ? J’examine la porte ; je découvre alors que l’un des gros clous de cuivre est truqué. Il comporte un trou en son milieu, et ce trou est obstrué par une lentille grossissante. Je tire une banknote de ma poche et je la tiens devant le judas. C’est une carte de visite qui vous ouvre bien des portes. C’est le cas cette fois encore. L’huis s’entrouvre légèrement. Je vois apparaître dans l’ouverture une tronche de méduse. Un vrai cauchemar. Il me faut une année-lumière pour comprendre qu’il s’agit d’un homme. Le gars tient tout de la vieille cartomancienne. Il a la peau rose, lisse, se met du rouge à lèvres et porte des anneaux aux oreilles.

Je le bigle avec stupeur.

— Qui êtes-vous ? demande-t-il.

J’ai presque envie de lui répondre : « Et vous ? »

Mais je ne suis pas en partie de campagne.

— Un ami d’un ami de Seruti… Les amis de nos amis étant nos amis, je pense que rien de positif ne s’oppose à ce qu’il me reçoive ?

Je lui tends la banknote, mais il la regarde sans la prendre.

— Vous pouvez toucher, je lui dis, ça ne brûle pas.

Il me regarde et je découvre que, pour compléter son aspect bizarroïde, il a un œil de verre.

Il me demande d’une voix rêche comme du papier froissé :

— À quel titre ?

Il a des questions marrantes, Nonœil…

— À titre civil, lui dis-je, pour services rendus à un gars à la redresse. Car c’est un service que d’ouvrir une porte pareille à quelqu’un.

Il enfouit le billet dans sa main gauche et, de la droite, m’ouvre davantage la porte.

Un tas de clubs pratiquent de même… Je suppose que Seruti ouvre avant dix heures, car ce que j’ai à lui dire est urgent.

— C’est de la part de qui ?

— De Pedovna !

— Entrez…

Je pénètre dans un hall tendu de velours bleu de nuit clouté d’étoiles argentées.

L’homme va soulever un petit rideau de même couleur que les tentures. Le rideau masque une niche où est encastré un appareil téléphonique. Il décroche, appuie sur un bouton et attend. Il se fait un léger grésillement.

— Ici Tiarko, dit l’étrange bonhomme. Il y a là un type qui veut vous voir… Un certain Pedovna…

J’interviens :

— Hé, là… J’ai dit de la part de Pedovna.

Mais le Tiarko a déjà remis l’appareil à son crochet.

— Seruti vous attend.

Il me fait un signe. Nous pénétrons dans un petit vestiaire puis, de là, dans un étroit couloir. Il y a des portes à droite et à gauche et je devine que ce sont des portes de loges.

Au fond se trouve une autre porte, capitonnée, avec une petite plaque de cuivre sur laquelle on lit le mot « Direction ». Tiarko pousse la porte. Derrière, il y en a une seconde, j’en déduis que Seruti aime le recueillement et la discrétion.

L’homme aux boucles d’oreilles frappe.

— Entrez ! fait une voix doucereuse.

Je vois apparaître un homme fluet, au teint pâle, dont les cheveux d’un noir de corbeau sont séparés par une raie impeccable sur le milieu du crâne.

Il est assis derrière une table de jeu ; il ne se fait pas des réussites suivant la tradition, mais il classe des timbres dans un album.

Il lève la tête.

— Vous n’êtes pas Pedovna, dit Seruti.

— Je n’ai jamais affirmé le contraire. Si votre numéro de foire m’avait laissé le temps d’expliquer… Je suis un ami de Pedovna… Enfin, un ancien ami, car il s’est fait démolir par un dégourdi de G-man, dernièrement. Mais il m’avait souvent parlé de vous…

Seruti choisit un timbre, le saisit délicatement au moyen d’une pince et le glisse dans un étui de cellophane.

— Qui êtes-vous ?

— Je vous l’ai dit : un ami de…

Il a un geste agacé.

— L’ami d’un mort, je sais… C’est tout ce que vous avez à produire comme références ?

Bien qu’il ne m’invite pas à le faire, je tire une chaise à moi du bout de mon pied et j’y dépose mon pétrus.

— Écoutez-moi, Seruti. Je vous dis que je viens sur les conseils de Pedovna parce que c’est la vraie vérité du bon Dieu. Si j’étais pistonné par Winston Churchill, je n’aurais pas besoin de venir carillonner à votre estanco et si je mijotais un coup foireux contre vous, j’arriverais ici avec des « références » telles que vous feriez fabriquer un tapis de roses pour m’accueillir. Bon. Ceci étant admis, dites-moi si, oui ou non, vous pouvez donner un coup de main à un type qui a des ronds et qui vient de la part d’un ami mort. Si c’est oui, vous m’offrez un verre de Cinzano et on discute, si c’est non, votre boy-scout pour expositions foraines me raccompagne jusqu’à la lourde… J’attends.

Seruti a un petit sourire. Il se perd dans l’examen d’un de ses timbres.

— Tu peux disposer, Tiarko, dit-il enfin.

Le Saint Pierre de l’établissement se prend par la paluchette et s’emmène balader.

Lorsque nous sommes seuls, Seruti me demande :

— Vous avez des ennuis ?

— C’est quelque chose comme ça, oui.

— Graves ?

— Je ne sais pas, je n’ai pas l’habitude des méthodes anglaises. Ça fait du bruit, un crochet à la face d’un Chief-Inspector ?

Il sourit comme à un rêve.

— Sans blague, vous avez boxé un gars du Yard ?

— Oui…

— Il vous faisait des misères ?

— C’est un garçon qui ne peut pas admettre qu’on ait envie de se promener avec un colt sous le bras…

Seruti fait une rapide estimation.

— Hum, tout ça conjugué, avec un bon avocat et un certificat médical affirmant que vous êtes partiellement irresponsable, peut se solder par deux mois de prison.

— Impossible, je suis claustrophobe.

— Je m’en doutais… En somme, vous désirez quoi ?

Enfin ! Tous ces préliminaires pour en arriver là !

— Visiter la France… Ça peut se faire ?

— Oui…

— J’aimerais quitter l’Angleterre discrètement, je suis un furtif dans mon genre…

— Des tas de gars le sont…

— Vous pouvez arranger ça ?

— Pourquoi pas ?

Il ferme son album, jette sa pince dans un tiroir et va chercher une cave à liqueurs…

— Apéritif ?

— Oui…

Sa petite boutique est bien achalandée.

— Porto, whisky, Cinzano ?

— Cinzano…

Il ne verse pas en se retenant. Il y a justement une tinée que je désirais vider un verre.

— Ça coûte cher un voyage comme celui dont il est question ?

— Ça dépend, fait-il prudemment.

— Du mode de transport ?

— Non, du client…

— Prix suivant physique ?

— Voyez-vous, Monsieur… heu…

— Martin.

— C’est ça, Mr Martin, plus le client est furtif, plus c’est cher. Êtes-vous si furtif que cela ?

— Je crois que oui.

Il me regarde comme pour me déchiffrer, ou plutôt me chiffrer.

— Alors, il faut compter mille livres.

— Vos compagnies maritimes prennent le dixième de cette somme pour faire passer l’Atlantique et vous, vous exigez une fortune pour me faire franchir le pas de Calais…

— Nos compagnies maritimes ne s’occupent pas de Scotland Yard…

— C’est juste…

Je sors un billet grand format.

— Le départ est pour quand ?

— Demain matin, avant le jour… Une voiture vous emmènera à Douvres et vous confiera à un pêcheur… Le pêcheur vous mènera à un bateau et, si tout se passe bien, le bateau vous mènera en France.

— O.K. Et en attendant ?

— Tiarko vous prêtera sa chambre. Elle manque un peu de confort, mais pour quelques heures, je suis persuadé que vous vous en accommoderez. Avez-vous faim ?

— Plutôt… Mais surtout soif. Si je dois demeurer seul, la compagnie d’une bouteille me paraît tout indiquée.

— Tiarko vous apportera ce que vous voudrez…

Il appuie sur un timbre électrique.

— Il est vraisemblable que nous ne nous reverrons pas, murmure-t-il.

Il ne tend pas la main… Je suis certain qu’il pense déjà à autre chose. Curieux bonhomme, ce Seruti.


Chapitre V. Ça se gâte

C’est pas qu’elle soit tellement inconfortable, la piaule de Tiarko, mais elle pue la ménagerie négligée.

Et c’est compréhensible, car elle ne contient rien de moins qu’un singe, un chien, deux chats et une tripotée d’oiseaux de toutes plumes dans une immense cage.

Le singe est pelé comme la carpette d’un hôtel de passe, le chien a de l’asthme, les chats se soulagent un peu partout et les zoziaux font un tel boucan, qu’on se croirait dans la jungle de Birmanie.

— C’est pas une chambre, c’est l’arche de Noé, dis-je à Tiarko.

Il grommelle quelque chose de malveillant. Dans le genre de « Si ça ne vous plaît pas, allez ailleurs ».

Il n’est pas enthousiaste pour me prêter sa carrée, le dompteur. Cette piaule est située au fond des communs du Red Dog. Elle n’est aérée que par un vasistas haut placé.

— Écoute, Tiarko, tu serais un frère si tu pouvais me dégotter une bouteille de raide.

Il ouvre un petit placard et en sort une bouteille de gin. Je ne suis pas porté sur le gin, mais c’est mieux que rien.

— C’est dix livres, dit-il avec un aplomb qui laisserait rêveur un marchand de tapis arabe.

— Écoute, mon petit père Noé, j’ai l’impression que ta vue baisse, tu crois avoir affaire à un pigeon, et j’ai plutôt tendance à être un dur…

Je lui cloque une livre.

— Voilà, et décampe si tu ne veux pas que je t’arrache ces anneaux de rideaux qui te pendouillent aux étiquettes. Les mecs qui se déguisent en mage de Luna-Park, j’ai toujours envie de les déguiser en descente de lit…

Il me fait des yeux blancs. Tel qu’il est, si un jour je me noyais et que j’aie besoin d’un coup de bâton sur le crâne pour couler à pic, il me le donnerait, sans l’ombre d’une hésitation…

Enfin il barre et je reste seul avec la ménagerie. Je commence à savater le prose du clébard et à épouvanter les chats. Ensuite j’offre un verre de gin au singe qui le boit sans sourciller.

Je regarde le pucier. Il doit grouiller de vermine… Il s’est payé ma hure, Seruti, en me faisant poireauter dans cet antre. Je m’allonge dessus pourtant… Je m’enfile un coup de gin puis j’attrape une revue qui traîne sur la table de chevet. C’est un journal sur la vie à la campagne.

L’art et la manière de construire soi-même son poulailler. Vous voyez le genre. Il a des rêves ruraux, Tiarko… Il doit avoir envie d’agrandir son cheptel.

Bref, dix minutes plus tard, je roupille comme un honnête homme.

Des flonflons d’orchestre me réveillent. Je me souviens alors que je me trouve dans une boîte de nuit. Je regarde le cadran de ma montre : onze heures. J’ai encore plus de cinq heures à moisir dans cette tanière. Je trouve l’air irrespirable. Il doit apporter des ballons d’oxygène, le gitan. Je n’y tiens plus. Je sors dans le couloir… histoire de fumer une cigarette. La musique est endiablée. C’est un morceau de jazz qu’interprète l’orchestre. D’entendre ça, ça me donne des picotements dans les guiboles… Qu’est-ce que je risque d’aller jeter un coup d’œil dans la salle à travers une fente de la lourde ?

Je traverse le couloir. Je pousse un va-et-vient et je me trouve dans le quartier des goguenots. C’est désert. De là, je vois la salle. C’est un cabaret tout ce qu’il y a de sélect. Formule classique ; petits coins intimes, piste de danse et orchestre tout au fond.

Il y a peu de monde encore… Des couples d’amoureux qui viennent faire du dessous de table… L’orchestre joue pour la peau.

Je finis ma cigarette… Puis je fais une balade dans les couloirs. Mon idée c’est d’aller musarder du côté des loges où je suppose que doivent se fringuer des girls. Vous allez dire que j’ai des mœurs dissolues, mais moi, j’aime les girls. C’est les garces les plus impecs que la terre puisse porter. D’abord elles sont bien roulées, et puis elles ont un côté bonne fille qui est important. Important dans les relations avec les bonshommes.

Comme je m’apprête à déboucher dans le couloir, j’entends un bruit de voix, et ces voix, il me semble les reconnaître. Y a celle de Seruti d’abord, puis une autre, et c’est justement l’autre qui m’inquiète. Car je suis prêt à vous parier la cuisse de Jupiter contre une bouteille de Coca que la seconde voix est celle du Chief-Inspector Mac Gwer. Et en effet, c’est bien le policier qui se dirige vers la chambre de Tiarko, flanqué de Seruti et d’un de ses sbires.

Si je n’avais pas été attiré par la musique, j’aurais été fait comme un rat… Mais la situation n’est pas brillante. Seruti est un pauvre foie blanc qui s’est démerdé de prévenir les bourres. Qu’est-ce qu’il lui a pris à Pedovna de me donner le nom de ce mec ? J’espère qu’il est en train de rôtir en enfer, lui qui avait toujours si soif…

D’où je suis, je ne peux espérer me tailler car il m’est impossible de parcourir le couloir où se trouvent les policiers, et c’est justement ce couloir qui conduit à la sortie… Si je ne parviens pas à me planquer d’urgence, ça va mal aller pour votre pote l’Ange Noir !

Me cacher me paraît bien difficile car les condés vont fouiller la casbah, d’ici quelques secondes. Et qui sait, il est peut-être cerné, le Red Dog… Que faire ?

À ce moment, une fille survient. Elle me lance un sourire et pousse la porte d’une des loges.

Je n’hésite pas. Je fonce derrière elle au moment où elle referme la porte.

— Eh bien, vous alors ! s’exclame-t-elle. Vous avez un fameux culot !

Je mets un doigt sur mes lèvres et je repousse la porte.

Nos yeux se mélangent. C’est un beau brin de fille. Elle est grande, costaude, blonde, avec des cheveux coiffés à l’ange. Elle porte un imperméable en machin transparent bleu et des bottes de cuir fauve…

— Qu’est-ce qui se passe ?

— J’ai des tracas… Deux flics me cherchent. J’ai décidé qu’ils ne m’auraient pas.

— Qu’avez-vous fait ?

Ça c’est bien la première question que peut vous poser une femme en pareil cas.

— Rien de grave, j’ai grillé un feu rouge…

Elle n’a pas l’air satisfaite de cette plaisanterie.

Elle paraît intelligente cette souris. C’est rare pour une grognasse de cabaret ; pourtant, il paraît qu’en Angleterre, les girls ne sont pas fatalement des traînées.

Je lui montre mon revolver, afin de la faire réfléchir…

— Croyez bien que je n’aime pas ces façons de discuter avec une belle fille, seulement je dois planquer mes os. Si les flics veulent m’arrêter je tire dans le tas, et ce serait navrant que vous écopiez…

J’avise sa table à maquillage. Un rideau en cretonne l’entoure. Je le soulève. En me faisant petit, je peux tenir là-dessous.

Je prends la fille par son revers.

— Je me glisse là-dessous. Vous, vous ne quittez cette pièce sous aucun prétexte. Si on vous questionne, vous m’avez vu entrer dans les toilettes, compris ?

Elle hoche affirmativement la tête.

— D’accord, poulette… Et n’oubliez surtout pas ce jouet ! Il n’existe pas dans cette ville deux hommes sachant aussi bien que moi s’en servir…

Je m’accagnarde entre les montants de la table à maquillage ; avec l’ongle je pratique une petite fente dans le rideau et j’attends.

Il n’y a pas trois minutes que je suis là que la porte s’ouvre, sans que l’arrivant ait cru bon de frapper…

C’est Seruti et les matuches.

Mac Gwer salue la fille d’un mouvement désinvolte.

— Excusez-nous, mademoiselle. Nous cherchons un homme… Il n’y a personne ici ?

Il regarde rapidement dans la pièce.

— Un homme comment ? questionne la fille.

— Jeune, grand, assez beau garçon…

Il est gentil, le Chief-Inspector.

— Il porte un complet gris foncé, continue-t-il.

— Et une cravate verte ? complète la girl.

— C’est ça, vous l’avez vu ?

— Oui, il poussait la porte des toilettes lorsque je suis arrivée. Nous nous sommes croisés, il m’a souri… C’est un beau gosse, dites donc ; il a fait quelque chose ?

Mais les flics ne se donnent pas la peine de répondre…

— Il peut s’enfuir par les toilettes ? demande Mac Gwer.

— Oui, dit Seruti, car il peut fort bien gagner la salle et, de là, la sortie…

— Nous aurions dû laisser quelqu’un en faction devant la porte, murmure le Chief-Inspector…

Ils sortent. Je vois que la fille pousse la targette… Alors je quitte mon abri.

— Bien joué, dis-je… Je ne sais pas si votre numéro est bon, mais dans le privé vous vous défendez de première…

Elle ne répond rien. Elle cueille un cintre à habits après le paravent et y dépose son imperméable. Puis elle déboutonne sa robe, sans la moindre gêne. La voilà en combinaison rose chair… Elle pose la combinaison… La voilà en petite culotte et soutiens-truc ! Et moi, les gars, me voilà aussi frémissant qu’un étalon qui vient de brouter de la cantari de pendant trois jours… Si je ne me retenais pas, je marcherais au plafond.

— Qu’est-ce que c’est que ce numéro de strip-tease ?

— Je passe en scène dans un quart d’heure…

— Ça ne vous tracasse pas que je vous regarde ?

— Non, pourquoi ? fait-elle, surprise… Dans quelques minutes un tas de types vont baver dans leurs verres en louchant sur mes bas noirs, je ne vois pas pourquoi j’irais jouer les jeunes vierges outragées parce qu’un homme me regarde.

Je souris.

— Vous alors, vous n’êtes pas comme les autres…

Elle hausse les épaules et ajuste sur ses seins des espèces de coquilles scintillantes.

— C’est ce que disent tous les hommes à toutes les femmes, et au fond ils disent vrai, toutes les femmes sont pareilles mais aucune ne ressemble à une autre.

— Hé, philosophe ? murmurai-je, un peu déconcerté.

— Oh non, fait-elle, je suis bien trop optimiste pour être philosophe. Une philosophe vous aurait dénoncé… Il me suffisait, pour cela, de me plaquer contre le mur, de votre côté, et vous n’auriez pas pu me tirer dessus…

— Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?

— Parce que j’ai assez de me débattre avec mon destin pour vouloir intervenir dans celui des autres. Vous êtes recherché pour meurtre ?

— Plus ou moins…

Elle a un sourire méprisant.

— Et bien entendu, il s’agit d’une erreur judiciaire ?

— Sait-on jamais…

Je lui passe la main sur les hanches. Elle ne bronche pas. Et pourtant je m’attendais à une beigne.

— C’est vrai que vous me trouvez beau gosse ?

— Qu’est-ce qui vous prend ? Vous faites un complexe de modestie.

— Ben… C’est vous-même qui l’avez dit aux flics…

Elle hausse les épaules.

— Il fallait bien leur dire quelque chose…

Elle me regarde attentivement, tandis qu’elle agrafe un curieux tutu en plumes.

— Mais si ça peut vous faire plaisir, c’est vrai ; vous êtes très beau gosse… Un peu… Oui, un peu bestial pour mon goût personnel, mais je comprends que peu de femmes vous échappent.

Elle ôte ses bottes et les troque contre des escarpins.

— Voilà, dit-elle. Eh bien, je vais aller faire mon numéro si vous le permettez ?

Elle s’assied devant sa table et se passe un fond de teint. Je me dis que ma sécurité est entre ses mains. Seulement, je ne puis faire autrement que de lui accorder ma confiance. Si je la retiens prisonnière ici on viendra voir ce qui se passe…

Je découvre son regard dans la glace.

— Oh, n’ayez pas peur, murmure-t-elle. Je ne dirai rien. En sortant de ma loge je vous aurai oublié…

Je ne réponds rien.

Elle essuie ses mains enduites de fards après une serviette-éponge.

Une sonnerie discrète retentit dans le couloir.

Une ampoule rouge s’allume dans la loge de la fille.

— C’est à moi, dit-elle.

Je lui ouvre la porte.

— On se reverra peut-être un jour, je murmure.

Elle sort sans me répondre.

Une môme au poil, cette petite artiste…

Je vois son sac à main, jeté sur une chaise. Je l’ouvre et j’y glisse un billet de cent livres. Avant de le refermer, j’aperçois une carte d’identité. Elle comprend la photo de ma starlette. J’apprends ainsi son nom et son adresse : Lilion Palmer, 7, Chamberlain Street…

Je suppose que les flics ont achevé leur visite au Red Dog. Je pourrais peut-être aller demander deux mots d’explication à cette pourriture de Seruti, hein ? Qu’est-ce que vous en pensez ?


Chapitre VI. Des plans sur la comète

Avant de frapper, je prête l’oreille. Ce serait vexant de se trouver nez à nez avec Mac Gwer. J’ai idée, en effet, que ce moineau-là ne me porte pas dans son cœur et donnerait les joyaux de la couronne d’Angleterre pour avoir le plaisir des me passer les poucettes.

Mais je ne perçois pas d’autre bruit que celui d’une plume griffant du papier.

Toc, toc !

— Entrez, répond Seruti.

Je fais comme il l’ordonne.

Je pensais que ce vachard allait sauter sur son feu ou bien se planquer contre le mur en tremblant comme un sismographe japonais, mais il n’en est rien.

— Tiens, fait-il, d’où sortez-vous ?

Il a un aplomb monstre, le rital.

Comme je tarde à lui répondre, il ajoute :

— Vous savez que la police vous cherche ?

— Je sais…

— Ah bon… Le Chief-Inspector que vous avez dérouillé a laissé un homme dans la salle, je vous conseille d’être prudent.

— Merci du conseil…

Je vais au bureau où il est en train d’écrire. D’un coup de manche, je balaie toutes les bricoles qui l’encombrent. Puis je m’assieds devant lui, mon pétard dans les mains.

— Qu’est-ce qui vous prend, Martin ?

— Il me prend que j’ai horreur des bourriques. Chaque fois que j’en rencontre une, j’ai tendance à la mettre à l’horizontale.

— Hum, je vois, murmure-t-il.

Je ne puis m’empêcher d’admirer son calme. On dirait que nous sommes en train de discuter de l’achat d’un frigidaire. Il met la main à la poche de son gilet, en extrait une boîte de cachous et la secoue au-dessus de sa main en creuset. D’une petite chiquenaude, il se les expédie dans la bouche.

— Je n’ai pas alerté les flics, contrairement à ce que vous avez l’air de penser. C’est eux qui sont venus ici. Vous avez été assez truffe pour prendre un taxi… Votre signalement a été diffusé par la police et le chauffeur vous a reconnu. Il a fait sa déposition.

Je vais pour lui dire que je ne me suis pas fait conduire jusqu’ici mais il me stoppe d’un geste autoritaire.

— Je sais, vous vous êtes fait arrêter avant ma boîte… (À ce détail, je comprends qu’il ne bluffe pas.) Mais vous avez eu la chance contre vous, mon vieux… Le chauffeur, après vous avoir débarqué, a maraudé un moment dans le quartier, et tout à fait par hasard, il vous a vu entrer ici.

« Si bien que, lorsque Mac Gwer est arrivé, il savait que vous étiez là… J’ai essayé de le chambrer au début, mais il a tiré la dernière édition spéciale de l’Evening Press ;  à qui sait lire entre les lignes, il est dit que vous avez buté Bobo Stone, l’idole des foules, Eleonor Mattiew et un portier. Ici, nous ne sommes pas en Amérique, c’est beaucoup pour un seul homme, trois meurtres… Un portier, je m’en moque, un acteur de cinéma ne m’intéresse pas, mais pour la femme d’un champion de la drogue, je ne pouvais couvrir son meurtrier.

Ma curiosité est la plus forte.

— Mattiew est un gars de la drogue ?

— Vous voulez dire qu’il ne se vend pas dans toute l’île un gramme d’opium qui ne lui soit passé par les mains…

Je pige maintenant pourquoi il s’expédie des fortunes en imprimés… Je choisis bien mes victimes, lorsque je viens travailler en Angleterre. Voilà que je ratiboise le gros paxon d’un caïd et que je lui surine sa souris…

Il y a une autre chose que je pige aussi, c’est l’attitude de Seruti. Dans un cas pareil, il ne pouvait agir autrement qu’il a agi. Son comportement me plaît. La façon calme dont il m’a accueilli maintenant me fait comprendre que Pedovna ne s’est pas gouré.

— Écoutez, Seruti, fais-je en rengainant mon arme, il est bien rare que je laisse sur ses pieds un type après ce qui s’est passé, mais je vous trouve plutôt sympa…

Il prend mille livres dans son portefeuille et les jette sur le bureau.

— Merci de votre appréciation, Martin, voici vos mille livres. Vous pouvez filer… Dans les circonstances présentes il ne m’est pas possible de m’intéresser à votre cas.

La moutarde me monte au nez.

— Ça suffit, Seruti… Je crois que la conversation prend une tournure aigre-douce, et ce serait dommage pour tout le monde. (Je m’allume une sèche.) Voyez-vous, Seruti, quelque chose me dit que si vous me connaissiez mieux, vous changeriez d’opinion.

— C’est possible, dit-il.

Il est grave. Il ressemble à un jeune professeur de mathématiques.

— Vous connaissez un peu les U.S.A. ?

— J’y ai vécu quatre ans, avant cette guerre…

— Vous avez entendu parler de l’Ange Noir ?

Du coup il perd son flegme. Il ouvre la bouche, les yeux, les mains…

— L’Ange Noir !

Je tire une bouffée de fumée. Je l’expire par le nez.

— Je crois que ça vous dit quelque chose ?

— Vous seriez l’Ange Noir ?

— Laissez choir le conditionnel. Oui, je suis l’Ange Noir.

— Ça alors…

Il me regarde avec des yeux nouveaux. Pour dissiper ses doutes — au cas où il lui en resterait —, je lui demande :

— Puisque vous connaissez la réputation de l’Ange Noir, pouvez-vous me dire quelle est sa particularité ?

— C’est le plus fort tireur qu’on ait jamais vu, dit Seruti d’une voix où perce une sourde ferveur.

— Oui, c’est l’as du pétard.

Je vais fermer la double porte.

— Je vais vous faire une petite démonstration, Seruti. C’est un petit numéro qui m’a toujours valu le plus grand succès. Je défie quiconque de le réussir.

Sur sa cheminée, il y a des chandeliers de bronze. Ils sont munis de bougies. J’en allume une.

— Maintenant, mon vieux, vous allez tenir ce journal plié en deux devant la flamme. Je vous prie de constater que l’on distingue à peine un vague halo lumineux à travers le journal. Impossible donc de viser la mèche de la bougie, sinon au jugé…

Il en convient.

Je recule au fond de la pièce. Je sors mon feu. Je vise… Le coup part… La bougie s’éteint. Il faudrait être le dernier des peigne-culs, des manchots et des tordus pour ne pas éteindre cette camoufle, la combine du journal, c’est mon chef-d’œuvre, la grande trouvaille justifiant l’existence d’un individu, car la balle n’a rien à voir dans l’histoire, du moins directement, c’est le déplacement d’air produit par les feuilles du journal agité par le choc de la balle qui éteint la petite flamme.

Seruti, comme tous les types auxquels j’ai fait ce coup, n’en revient pas. Il aurait devant les yeux un canard sachant parler allemand et jouer de la trompette bouchée qu’il ne serait pas plus commotionné.

— Formidable, apprécie-t-il.

Il me tend la main.

— Pourquoi ne vous êtes-vous pas fait connaître tout de suite, l’Ange ?

Je hausse les épaules.

— Vous en avez d’excellentes, Seruti. J’ai plaqué momentanément les U.S.A. pour me faire oublier. Et vous voudriez que je me balade dans les rues de Londres, avec mon blaze accroché autour du cou ?

— Évidemment, murmure-t-il.

Et il ajoute, comme se parlant à lui-même :

— Ça change tout…

Il hésite, puis lâche le morceau qui lui titillait la langue.

— Dites, qu’est-ce que c’est que cette histoire avec Bobo Stone et la femme de Mattiew ?

C’est à mon tour d’hésiter… Est-ce que j’invente un conte de fées express ou bien est-ce que je me mets à table ?

Je décide de faire confiance à Seruti.

— Bon, ouvrez grandes vos étiquettes, Seruti, vous allez en avoir pour votre mornifle.

Et je lui raconte tout, très succinctement, en commençant par mon histoire du Continental et en continuant par ma visite à la môme Eleonor.

Lorsque j’ai terminé, il se gratte le crâne.

— On boit un coup ? demande-t-il.

— Je n’ai jamais répondu par non à une question pareille, affirmé-je.

Il s’attelle à sa cave à roulettes et commence à préparer un Cinzano-gin de première grandeur.

— Voyez-vous, fait-il brusquement, je pense que votre situation est, pour le moins, délicate…

— Les grands esprits se rencontrent, fais-je, je pensais aussi un truc de ce genre.

Il continue.

— Les types du Yard sont têtus comme des mulets. Ils sont tenaces, ils sont rusés… Avec eux, vous allez avoir affaire à forte partie…

— Je sais.

— Il y a, poursuit imperturbablement Seruti, une solution, celle que nous avons envisagée avant de… de nous connaître vraiment et qui consiste à vous faire passer en France… Seulement, il faut bien le dire, cela ne chang


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erait rien à rien. Avez-vous entendu parler de l’Interpol ?

— Oui…

— Donc vous savez que c’est une union policière internationale dont le siège est à Paris. Sitôt qu’un individu traqué par la police passe dans un pays étranger, l’organisme se met en branle, il y a coordination des forces policières et le type n’a pas plus de chances en allant ailleurs qu’en restant où il est. Au contraire, en se déplaçant, il risque davantage de se faire remarquer.

— Alors ?

— Alors si vous passez en France, tôt ou tard le Yard le saura et vous serez traqué par les Français dont la flicaillerie n’est pas plus mauvaise qu’ailleurs. Vous parlez le français ?

— Non.

— Vous avez des amis sûrs, là-bas ?

— Non…

Seruti hausse les épaules.

— Alors croyez-moi, l’Ange, restez ici… Vous n’auriez pas la moindre chance de vous en tirer.

« Ici, le Yard recherche un inconnu suspecté de meurtre et accusé de voie de fait sur la personne d’un officier de police. Il ne sait pas que vous êtes l’Ange Noir. Ceci pour la bonne raison que le F.B.I. n’a pas signalé votre départ des États-Unis ; il se peut qu’il l’ignore, mais il se peut aussi qu’il se réjouisse trop de ne plus vous avoir sur les bras pour déclencher un pastaga contre vous, par-delà l’Océan.

Il poursuit encore, de plus en plus volubile.

— Moi, je peux vous planquer sérieusement. Je peux aussi, grâce à un léger tissu de faux bruits, faire croire à ceux du Yard que vous avez quitté l’île pour le continent. Si je veux, demain, des hôteliers de Bruxelles ou de Paris jureront que vous avez passé la nuit chez eux… Ainsi vous serez peinard en Angleterre… Et puis…

Il se tait. Je n’aime pas qu’un type s’arrête lorsqu’il vendait sa salade avec tant d’enthousiasme.

— Et puis ? je demande.

— J’y vais franco ?

— Allez-y !

— Eh bien, dans le coin ça manque d’hommes comme vous… J’ai toujours pensé que si je rencontrais un associé à la hauteur, je péterais des étincelles…

— Voyez-vous !

Il se frappe le front.

— Là-dedans, l’Ange, y a une idée qui est en train de moisir.

— Pas possible ?

— Si… Et cette idée vaut un tas d’or gros comme ça. Voilà des années que je la remue, que je la tourne, que je la cultive… Des nuits que j’en rêve…

— C’est si grave ?

— Ce qui m’a manqué, c’est un homme. Vous avez entendu parler de Diogène ?

— Le bonhomme à la lanterne ?

— Oui… Vous savez ce qu’il cherchait ?

— Un mec ?

— C’est ça. Moi aussi… Et ce mec, ça doit être vous, ou alors c’est que je fais un ramollissement de cerveau…

Il secoue la tête.

— Allez-y, je vous écoute…

— Pas maintenant. Ce que je veux savoir, c’est ce que vous décidez : vous partez ou vous restez ?

— Je reste.

— Well ! Alors la première chose à faire est de vous tirer de la mélasse. Ici vous n’êtes pas en sécurité depuis que ce salaud de Mac Gwer a reniflé votre trace. J’ai un coin où le bon Dieu en personne ne pourrait vous découvrir…

— O.K… Mais ça va être coton pour sortir de votre taule sans me faire remarquer…

Il sourit.

— Pour ça aussi je suis paré…

— Alors, je joue…

Le petit rital se lève, va allumer une bougie à ses chandeliers, puis il rafle un feu dans un tiroir, se recule, vise et tranche net la flamme de la bougie. Il se retourne et me regarde, froidement.

— Évidemment, dit-il, ça n’a rien de comparable avec votre numéro, mais ça n’est pas vilain non plus, n’est-ce pas ?


Chapitre VII. La grande idée

C’est par les caves du Red Dog que Seruti me fait quitter son établissement. Celles-ci communiquent avec celles d’un autre immeuble par une porte constituée par un rayonnage de bouteilles. Une fois dans l’autre cabane, un petit ascenseur privé nous hisse jusqu’au troisième étage où le rital possède une charmante petite planque.

Ainsi, je n’ai pas à fiche mon nez dehors. C’est du billard. La cambuse se compose d’une chambre-salon et d’une minuscule cuisine-salle de bains. Il y a un jambon dans la cuisine, des boîtes de conserve et des bouteilles de vin français. Bref, de quoi laisser passer le temps agréablement. Dans le salon se trouve un petit poste de radio et une bibliothèque bourrée de romans policiers et de revues déshabillées. Ça me botte comme pension. Je le dis à Seruti. Son appartement clandestin est supérieurement aménagé. Il me montre un tout petit appareil téléphonique.

— Vous appuyez sur ce bouton, me dit-il. Un grésillement se fait entendre dans mon bureau… Si je suis libre je réponds…

— Parfait…

— Je suis très content de cette installation, me dit-il. Elle permet de se retirer du monde avec le maximum de discrétion.

« Vous allez séjourner ici deux ou trois jours, le temps que je mette sur pied une petite combinaison pour le Yard… Lorsque tout danger immédiat aura disparu, nous aviserons…

— Merci, Seruti… Ça me plaît de marner avec vous, mon petit bonhomme. Vous n’êtes pas un marchand de salades et vous savez vous hisser à la hauteur des circonstances…

Il consent à sourire.

Il sort sa boîte de cachous.

— Je pourrais peut-être vous exposer ma grande idée, au fond, dit-il… De la sorte vous auriez tout le temps d’y réfléchir…

— Ça me paraît en effet fort judicieux.

Il s’assied sur le divan et demande, en tirant sur ses manchettes de soie crème :

— Est-ce qu’aux États-Unis on a parlé de l’affaire Roméo ?

Je feuillette mon album personnel.

— L’affaire Roméo… Attendez… C’est pas l’histoire de ce gars qui a poignardé son beau-frère dans une crise de folie furieuse ?

— Si… Des tas de gens poignardent leur beau-frère, ou leur oncle, ou leur ami… On n’en parle presque pas. Ce qui a donné de la publicité à cette affaire, ce sont les trente millions de livres qui ont disparu par la même occasion.

Je dresse l’oreille. Chez moi c’est instinctif, que voulez-vous… Toutes les fois qu’on cite une grosse somme, j’ai mon radar qui frémit. Et il prend pour ainsi dire la danse de Saint-Guy, lorsque cette grosse somme a — paraît-il — disparu. Y a un gnaf qui a dit quelque part : « Rien ne se perd, rien ne se crée » ; il était pas bouché, le copain. Trente millions de livres ! cela fait près de cent millions de dollars. Et ils ne sont pas perdus pour tout le monde.

— Allez-y, Seruti, j’adore les histoires de ce genre…

Il s’introduit quelques nouveaux grains de cachou dans la tirelire et plisse son front.

— Voilà toute l’affaire : les Roméo sont des Grecs installés en Angleterre depuis pas mal de temps. Peut-être un siècle, peut-être moins… Un arrière-grand-père a réalisé une fortune avec une histoire d’importation de vins. Cette fortune, le grand-père l’a décuplée dans les huiles, ou les savons, ou la poudre d’escampette ; bref, ces gars-là ont pris l’habitude de multiplier par dix la somme rondelette que leur avait léguée leur papa sur son lit de mort. Une véritable institution ! Ça a du moins fonctionné ainsi jusqu’au dernier Roméo. Antony Roméo a eu une commotion cérébrale lorsqu’il était môme et ça n’a jamais tourné rond du côté bocal. Il faisait des fugues, piquait des crises, commettait les pires folies… Vous voyez le topo ?

— Je vois…

— Bon, donc, pas question de lui laisser le gros paquet à la mort du vieux. La famille, tout entière, était bien d’accord sur ce point. À cause de cela, on avait marié sa sœur Maud à un cousin, un Roméo éloigné afin que le fric ne sorte pas du clan. Ce Roméo était un gars tout ce qu’il y a de bien ; pauvre, niais, agrégé en je ne sais pas quoi, intelligent, travailleur, honnête, habile…

— Une vraie annonce matrimoniale ambulante !

— C’est ça, dit Seruti… C’est lui qui, à la mort du vieux, a ramassé le gros paquet. L’autre, le jobré, a continué d’habiter l’hôtel particulier, mais il jouait au loto avec les larbins…

« Ça a duré comme ça un certain temps ; puis, un jour, le Roméo jobré a planté un coupe-papier japonais dans le cœur du Roméo annexé… Gros drame ! Sans appartenir à la gentry, cette famille occupe une place importante dans le “Tout-Londres”… Le scandale a été d’autant plus grand qu’on a découvert, en même temps que le cadavre, que la fameuse collection de pièces de monnaie estimée à trente millions de livres avait disparu. Parce que j’oubliais de vous dire, que les Roméo ont la passion du pognon au point d’être numismates de père en fils. Ils avaient, à travers les générations, accumulé des trésors ! Ils passaient pour posséder la première collection de pièces d’or du monde. Les monnaies d’or du monde entier, depuis l’existence du fric ! Je ne sais pas si vous voyez ça d’ici ?

— Je vois parfaitement. Et alors ? demandé-je… Dites, elle est de première votre historiette !

— Ces collections étaient dans un immense coffre situé dans le bureau du chef de famille. Or, le cadavre était dans ledit bureau, et la porte du coffre était ouverte. Le fou tenait le poignard coupe-papier à la main et il débitait des mots sans suite, lorsque les domestiques sont arrivés. On n’a pas pu lui tirer un mot sensé. Tout ce qu’il disait de cohérent, c’était : « J’ai tué Ben, j’ai tué Ben ! » De cela personne ne doutait. On l’a questionné au sujet des collections envolées, mais autant interroger une borne-fontaine… Il se marrait comme un crétin… On l’a bouclé… Voilà trois ans qu’il est enfermé à l’asile de Penbrook…

« Et depuis trois ans, on n’a jamais entendu parler des pièces. La police a remué tout le pays. Il y a eu des sommes extravagantes promises par la famille pour qui ferait retrouver le magot… Silence ! On n’a rien trouvé chez les receleurs spécialisés dans ces sortes de marchandises. Pas un des éléments — souvent uniques — de cette collection n’est apparu chez un numismate quelconque dans le monde. C’est à croire que la collection a été désintégrée ! Chose étrange, elle n’était pas assurée. Les Roméo, entre autres manies héréditaires, ont celle de la pie : ils entassent leurs biens. La perte a été sèche pour eux.

« Le Yard n’a pas eu l’impression qu’un personnage étranger ait été mêlé à cette affaire. D’après eux, c’est le fondu qui a crevé le magot, est allé le planquer quelque part, puis, toujours dans son délire de foccard, a poignardé son beau-frère, vraisemblablement au moment où ce dernier s’est aperçu de la disparition du paquet ! L’affaire a été classée… La police se borne à surveiller le marché aux pièces d’or.

Il se tait. Moi aussi. On entendrait bâiller un microbe.

— Et votre impression, à vous ? dis-je.

— Heeee…

— Vous pensez qu’un rigolo quelconque s’est occupé de ça, en profitant du jobré ?

Il hoche la tête.

— Je l’ai cru au début… comme la plupart des gens, car cette histoire a tenu l’Angleterre en haleine pendant des semaines. Mais j’ai fait ma petite enquête… Souvent, du côté crapule, on apprend beaucoup plus de choses que du côté police…

— Vous avez eu des tuyaux ?

— J’ai eu presque le fin mot de l’histoire. Les choses se sont passées de la façon suivante : Antony a été vampé par une souris, une certaine Martha Braun… Cette fille était une ancienne institutrice des enfants de sa sœur. Une Allemande. Antony et elle sont tombés amoureux l’un de l’autre. Je crois que la donzelle en avait plus à sa fortune qu’à lui-même. Seulement, la fortune était intangible à cause des troubles du gars.

« Elle a pensé à la collection. Elle a découvert le moyen d’ouvrir le vieux coffre. Mais comme la môme était prudente, elle a décidé de faire faire le coup par le tordu. Elle l’a éduqué, chapitré… Le gars n’était pas tout le temps en roue libre… Il avait de bons moments tout de même.

« Elle a mis au point un plan aux pommes. Le vendredi, les domestiques des Roméo procèdent au grand nettoyage. Ils sont donc pris dans les communs. Roméo-fondu est entré dans le bureau de Roméo-business. Il a ouvert le coffre, pris les collections et les a mises dans un sac de linge sale. Ce sac, il n’a eu qu’à le balancer de la fenêtre sur le perron où d’autres sacs attendent ce jour-là le blanchisseur… Sur ces entrefaites, le Roméo-businessman est entré à l’improviste. L’autre a perdu la tête et l’a poignardé. Son acte a déclenché en lui une espèce d’hébétude et l’a rendu intégralement siphonné.

— Et le sac ?

— Il a été enlevé avec les autres…

— Et qu’est-il devenu ?

— La môme l’a récupéré un peu plus loin, à un arrêt du livreur, qui joue aussi le rôle de collecteur.

— Comment savez-vous tout ça ?

— Ma petite enquête je vous dis… Ce livreur est le seul élément extérieur à être intervenu dans l’affaire. Je l’ai questionné adroitement… Il a remarqué que l’un des sacs qu’il enlevait était très lourd, mais cela ne l’a pas surpris outre-mesure car sa maison se charge aussi de l’entretien des chaussures et il a cru qu’il s’agissait d’un sac de souliers à vérifier.

« D’après moi, la fille avait tout combiné soigneusement. Après l’hôtel particulier des Roméo, l’employé de la blanchisserie s’arrête dans une impasse pour aller chercher d’autres sacs dans l’entrée de service d’autres particuliers. Sa camionnette est ouverte. Rien de plus aisé que de subtiliser l’un des sacs récemment chargés et de le remplacer par un autre de même aspect. L’employé a été surpris à l’arrivée de ne pas trouver de chaussures. Aucun de ses sacs marqués Roméo n’était lourd et le compte y était. Voilà les résultats de mon enquête, l’Ange.

Il se tait et en profite pour croquer ses affreux cachous.

Il a l’air de se nourrir exclusivement de ça…

— Cette fille, dis-je, cette Martha Braun, tel que je vous connais maintenant, je suis certain que vous vous êtes intéressé à elle ?

Seruti fait « oui » de la tête.

— Alors ?

— Alors rien… Peu de temps après le drame, elle a quitté la maison des Roméo. Elle prétendait rentrer en Allemagne où elle n’avait pas remis les pieds depuis une quinzaine d’années… Seulement elle n’a pas eu de veine…

— Je crois deviner : un accident, hé ?

— Non, justement. Tout simplement la poisse. Elle a été victime d’une attaque de polyomiélite et elle est morte en trois jours dans un hôpital de banlieue…

— Le hasard ?

— Pur et simple, impossible d’en douter. Il se serait agi d’une crise cardiaque ou d’autre chose, comme vous, j’aurais été sceptique, mais là, c’est sans bavure…

Je demande en fin de compte :

— Les pièces ?

— Disparues, je vous le répète… Plus question. La fille les aura planquées et elle est clamsée en emportant son secret…

J’allume une nouvelle cigarette. Il m’a vachement accroché, Seruti, avec ses bonnes histoires… Son idée, je commence à l’apercevoir. Elle montre le bout de l’oreille. Il veut mettre la main sur la collection, le brave rital. Seulement ça me paraît plus duraille à réaliser que d’éteindre une bougie placée derrière un journal.

— Maintenant, votre idée, petit vieux ?

— À mon avis, dit-il, il ne reste plus qu’un lien entre les pièces d’or et… et nous.

— Oui, dis-je : le cinglé.

— C’est ça.

— Vous ne croyez pas qu’on a dû le psychanalyser dans les moindres recoins ? Il ne doit plus avoir grand-chose à bonnir, l’Antony !

— D’accord, fait Seruti. Seulement, sans être le moins du monde piqué de psychiatrie, j’ai ma petite idée. Qu’est-ce qui lui a déboulonné complètement le citron, à ce garçon ? Un choc mental… Ce choc, c’était son meurtre. Si on pouvait le replonger dans une atmosphère semblable, recréer ce choc déterminant, il est vraisemblable, enfin, on peut espérer qu’il retrouverait, sinon la raison, du moins une certaine lucidité. C’est la base même de la médecine mentale…

— En somme, vous voudriez, pour le remettre sur ses rails, lui faire commettre un nouveau meurtre ?

— Oui…

— Bigre, vous voyez large !

Il admet d’un signe le bien-fondé de mon exclamation.

— Une expérience pareille, fait-il, ce ne sont évidemment pas des toubibs qui peuvent la tenter…

— Évidemment.

— D’autre part, nous avons sur les médecins, les parents, etc., d’Antony Roméo un avantage primordial…

— Lequel ?

— Vous ne voyez pas ?

Il y a de la provocation dans cette question. Seruti semble vouloir me dire : « J’ai besoin d’un gars à la hauteur. Pour moi, un gars à la hauteur n’est pas seulement celui qui sait épater les badauds avec un revolver, mais c’est surtout celui qui a autre chose qu’un cervelas truffé à la place du cerveau. »

Je réfléchis.

— Oui, je vois… Nous sommes les seuls à être au courant de l’histoire de l’institutrice chleu… Les Roméo n’ont pas attaché d’importance à cette toquade du jobré pour la môme. Ils ont pris ça pour un caprice de fondu… Ils ont eu tort. Un fondu, sa loufoquerie mise à part, est un type comme n’importe quel type.

— Nous disposons donc de cet argument de poids pour agir sur Antony… Pour lui tisonner le subconscient. Si le choc dont je parlais, réussissait, même partiellement, nous pourrions arracher à Roméo des bribes de tuyau, provoquer peut-être un délire quelconque, grâce auquel certains détails ignorés réapparaîtraient. Nous sommes suffisamment intelligents, vous et moi, pour être capables d’interpréter les incohérences d’un fou. Ça n’est pas votre avis ?

— Si…

— Autre chose, qui plaide en notre faveur ; Roméo ne sait pas que Martha est morte. Nous aurons beau jeu pour lui en fabriquer une, ne serait-ce qu’au téléphone. Ma grande idée est très démultipliée, vous savez…

— Je m’en doute.

— Elle vous sourit ?

— Jusqu’aux oreilles…

Je me gratte le nez.

— Si vous mettiez la patte sur la collection…

— Eh bien ?

Il sent une réticence chez moi et cela l’indispose. Il aime bien que tout marche comme il l’entend, Seruti.

— Vous avez une combine pour l’écouler ?

Alors il a cette superbe réponse :

— Si je n’avais pas le débouché, croyez-vous que je me serais intéressé un seul instant à cette affaire ?

— Bon… Et il est costaud, ce débouché ? Il ne risque pas de vous claquer dans les doigts au dernier moment ?

— Il est en fonte renforcée. S’il risquait de me claquer dans les doigts nous ne serions pas en train de parler de ça !

Il a parlé sèchement. Comme pour le quart d’heure je suis à sa merci, je capitule. Inutile de le foutre en renaud. Il n’aurait qu’à lever le petit doigt pour qu’une nuée de flics s’abatte sur ma petite personne. Et alors, s’ils savaient qui je suis, les copains de Scotland Yard, ils pavoiseraient pendant cent ans pour célébrer ma capture. Ça ne m’emballe pas, mais alors, pas du tout du tout, la perspective de plonger, les pieds en flèche et la corde au cou dans un carré d’ombre noire. Et je déclare, en hâte :

— Notez que je vous fais pleinement confiance, Seruti. Mais j’ai un côté maniaque : lorsque je mijote un coup, je pèche par excès de prudence…

— C’est une qualité, déclare-t-il, radouci.

— Bien, maintenant, il ne me reste plus qu’à vous poser deux questions.

— Pourquoi pas ?

— La première c’est : pourquoi avez-vous attendu si longtemps pour tenter de récupérer le magot ?

Il soupire, s’incorpore quelques grains de cachou et soupire encore.

— Autant nous mettre à jour tout de suite, l’Ange. Je n’ai rien entrepris, parce que je ne suis pas un gangster, pas un dur, pas un intrépide… Je suis une sorte de plaque tournante dans le milieu… J’ai pignon sur rue ; ma boîte marche… Je ne veux pas me mouiller. N’en déduisez pas pour autant que je suis un lâche. Ce serait injuste, injuste et… inexact.

« Simplement je n’ai pas choisi l’aventure ; la grande, la totale aventure… Non, mon job, c’est autre chose…Et je tiens à cette autre chose qui convient parfaitement à mon tempérament, vous saisissez ?

— Je saisis.

Tu parles ! Seruti c’est un drôle de malin. Il trouve idiot de risquer ses os à chaque minute, d’être traqué par les flics, de vivre avec un pétard sous son oreiller… Il a une conception un peu administrative du crime. Une conception bourgeoise. Il a des idées, à d’autres de les exploiter sous ses directives. Il se mouille le moins souvent possible, doit être en combine avec les bourres et jouer les mouches de temps en temps, non par vice, mais pour garantir ses arrières.

— Vous représentez-vous le travail à accomplir, l’Ange ?

— À peu près…

— Il va falloir kidnapper un fou furieux dans un asile. Et les asiles, en Angleterre, sont comme les prisons : très bien gardés. La besogne ne vous paraît pas trop importante ?

Cette réflexion me pique comme un boisseau de puces.

— À mon tour de vous le dire, Seruti… Si je ne me sentais pas capable d’exécuter ce turbin aux pommes, je vous parlerais d’autre chose.

— Parfait. Une fois le fou kidnappé, vous devrez le garder, ça n’est pas rien…

— Je suis un grand garçon, vous savez…

— Et surtout, fait-il en baissant instinctivement le ton, il va falloir lui faire commettre un meurtre, l’Ange. Je crois que c’est ce dernier acte qui m’a toujours retenu de me lancer dans cette aventure. J’aurais peut-être pu trouver des mecs capables de faire évader le fou. Mais je n’en ai jamais rencontré d’assez hardis, d’assez gonflés pour organiser un meurtre expérimental…

— C’est chose faite…

— Et la deuxième question ? demande-t-il, car il ne perd jamais le fil de la conversation.

— Oh, simple côté margoulin de la chose. Vous envisagez de collaborer sur quelles bases ?

— Moitié-moitié, avance-t-il, après une brève hésitation.

Deuxième partie

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Chapitre VIII. Penbrook

Je n’ai jamais rien vu de plus sinistre que l’asile de Penbrook.

Imaginez une grande bâtisse carrée et grise, cernée de hauts murs qui se dressent au milieu d’une forêt de sapins. M’est avis que les gars qui sont bouclés icigo, s’ils ne sont pas complètement jojos doivent le devenir à toute vapeur ! Un corbeau trouverait ça sinistre.

L’ambulance qui m’amène stoppe devant une poterne et klaxonne sur un rythme convenu. Un portier aux jambes gainées de leggins arrive en se hâtant. Il a une tronche qui flanquerait des cauchemars à l’ectoplasme de Jack l’Éventreur. Il est bigleux, roux, moustachu et il a la bouche tordue par un rictus. À première vue, on le prendrait pour un spécimen des pensionnaires.

Il ouvre la lourde et nous fonçons dans une large allée bordée de marronniers. Au fur et à mesure que l’asile se découvre, je sens une louche angoisse m’envahir. C’est la première fois que je pénètre dans le monde des frappadingues et ça m’impressionne vachement, que je le veuille ou non.

Quand je pense que cette idée de me faire interner est venue de moi ! Non, je te jure, y a des moments où je suis dévasté du belvédère !

Nous avons tenu un long conseil de guerre avec Seruti.

— Vous avez carte blanche pour organiser ça, à votre convenance. Mieux que moi, vous devez avoir l’habitude des coups de main… Lorsque vous serez fixé sur un plan, exposez-le-moi et je tâcherai de mettre à votre disposition les moyens nécessaires.

Je suis resté encagé deux jours dans la carrée clandestine du rital ; à lire les journaux et à tirer des plans sur la comète.

Seruti, je m’en suis vite aperçu, est un gars de première.

Il a mis au point un drôle de pastaga. Dès le lendemain, les canards de l’Empire britannique annonçaient que le « principal témoin » (en l’occurrence moi), c’est ainsi que l’on qualifie un suspect, chez les English, avait été vu par plusieurs personnes en Belgique. On supposait qu’il avait réussi à se faire la valoche sur le continent. L’Interpol était sur les dents ; bref, les flics avaient mordu l’appât à pleines mandibules et je me sentais plus à mon aise…

Alors j’avais eu à mon tour, une idée.

— Écoutez, j’avais dit à Seruti. Il n’y a pas trente-six moyens de faire sortir le Roméo de son asile ; il faut que je m’y fasse interner ! C’est de l’intérieur que je pourrai organiser ça. De l’extérieur, tout ce qu’on risque de gagner, c’est un coup de fusil dans les fesses… Est-il possible d’entrer là-bas comme pensionnaire ?

— Oui, je crois.

— Vous avez dans votre collection un toubib complaisant ?

— Oui…

Tu parles qu’il l’avait !

Une drôle de figure, ce toubib… Le genre avorteur mondain… En tout cas, il doit avoir le bras long, car mon internement n’a été qu’une simple formalité. Afin que j’aie le maximum de liberté à l’intérieur de Penbrook, j’ai opté pour une forme de folie pacifique.

Au moment où j’entre dans la grande bâtisse, je tiens un morceau de ficelle à la main. C’est mon seul instrument de travail…

On me débarque au bas d’un perron. Des infirmiers s’avancent. Des costauds de l’espèce gorille.

— Vous tracassez pas, leur jette le convoyeur. C’est un doux.

Ça me fait intérieurement gondoler d’entendre prononcer ce qualificatif à mon sujet. Un doux ! Un doux, l’Ange Noir… On les verra toutes !

Moi j’attaque mon rôle.

Je tire sur la ficelle, comme si c’était la laisse d’un animal imaginaire.

— Allons, dis-je d’une petite voix de tête, viens vite, minet…

Les gros glands se marrent. Ils ont beau être blasés, un nouveau numéro les intéresse toujours.

— Oui, il croit promener un chat, déclare le chauffeur. À part ça, y a pas plus gentil que lui. Il ne vous donnera pas de turbin, je vous le promets…

Les infirmiers me chopent chacun par un aileron.

Ils m’entraînent dans un dédale de couloirs peints en crème.

— Pas si vite, mes bons messieurs, dis-je, suppliant, ce pauvre minet a de la peine à nous suivre…

Ils me font entrer dans une petite pièce très confortable. Je m’assieds dans un fauteuil et je fais semblant de prendre minet sur mes genoux, puis de le caresser.

Un type entre. Il est grand, maigre, sévère… Il porte une blouse blanche non boutonnée et sur le tarin un chouette lorgnon de l’époque victorienne. Il est pas lobé, le mec.

— C’est le nouveau ? demande-t-il.

— Oui, monsieur le directeur…

Il s’approche de moi, me renverse la tête d’un geste brusque, m’attrape une paupière, la soulève et regarde dans mon œil comme dans un encrier pour voir s’il est vide.

— Vous vous appelez comment ?

Je souris…

— Il est gentil, n’est-ce pas, je murmure… Son nom est minet.

Il laisse tomber ma paupière et brusquement se désintéresse de moi.

— Chambre 22, dit-il.

Et il sort…

— Il s’est encore poivré la gueule, cette nuit, dit un infirmier, c’est sa neuvaine, en ce moment.

J’enregistre le fait. Le directeur picole… Bon à savoir. On me conduit à ma chambre. On dépose mes bagages… Un infirmier me fait déloquer et m’engage à revêtir un costard triste, en truc molletonné. Ensuite on m’emmène au réfectoire, car c’est l’heure de la bouffe.

Quel spectacle… Si vous voyiez tous ces tordus ! Ces gueules, Madame ! Ces gueules ravagées, mornes, hébétées…

Je ferme les yeux pour ne pas voir ces êtres sans raison. Ces maniaques, ces épaves…

Quand je pense à toutes les araignées qui travaillent ces plafonds, j’en ai des picotements dans la moelle épinière…

Maintenant, je suis à pied d’œuvre. Il va falloir agir, et agir vite, car le climat qui règne à Penbrook ne convient pas du tout à mon genre de beauté.

Je me dis : « Primo : repérer Roméo… »

Et alors je me décide à ouvrir les châsses et à regarder autour de moi.


Chapitre IX. Antony Roméo

Seruti m’a montré une photo d’Antony. Mais c’est une photo découpée dans un canard, il y a trois ans, et ça pourrait aussi bien être celle de Richard Cœur de Lion.

Je cherche dans cette foule de cinglés celui qui peut être Roméo. Ça n’est pas facile. Je suis assis à table entre un type qui, spasmodiquement se mord le tranchant de la main en poussant un gloussement de dindon courroucé ; et un autre avec une tête minuscule qui ne dit rien, mais qui bouffe avec l’air de penser à autre chose. Au bout d’un moment, il me tire par la manche et me demande très poliment :

— Trois fois quatorze ?

— Mercredi, je lui réponds…

Ceci afin de respecter la tradition.

Un autre, en face, me cligne de l’œil.

— Bien répondu, me dit-il. Ça lui apprendra… Il est complètement fou…

Et pour ponctuer cette appréciation, il éclate d’un rire énorme, gargantuesque. Un infirmier arrive précipitamment et lui met un atout en pleine bouche. Ça stoppe l’hilarité du copain…

Tout ça me semble être un sale rêve. Un de ceux qui n’en finissent pas et qui viennent vous visiter dans les sommeils succédant à une muflée.

Le régime est potable. Je casse la graine comme un grand. Ensuite, on se lève tous et on gagne le jardin pour profiter d’un brin de soleil.

Toujours tirant ma ficelle, je me trimballe de groupe en groupe, regardant chacun sous le nez, mais je n’aperçois pas le Roméo, ou alors, c’est que je ne puis l’identifier d’après la photo que j’ai vue.

La journée passe, sans que je sois arrivé au moindre résultat. Je me fous dans une rogne noire… Et alors, au moment où je désespère, je pige tout. Deux infirmiers discutent le morcif sur un banc. Le premier dit :

— Bon Dieu, je suis content d’attraper ce service cette semaine. Au pavillon des agités, c’est un vrai cauchemar… Ils gueulent toute la nuit… Des loups, je te dis…

Le pavillon des agités ! Bien sûr, je ne les ai pas tous vus, les tordus… Ce sont seulement les doux qui vivent en communauté. Ceux qui ne sont affl


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igés que d’innocentes marottes.

En admettant que Roméo soit calme, étant donné qu’il a déjà buté quelqu’un, on ne le laisse pas en contact avec les autres… Ce serait trop risqué.

Oui, ça c’est net. Seulement ma tâche va être salement compliquée. Je ne sais pas où se trouve ce pavillon, ni comment y entrer…

Je m’assieds sur le banc, au côté des infirmiers.

— Vous permettez, messieurs ?

Ils me regardent avec indifférence.

— Je suis le nouveau, dis-je. Je ne comprends pas du tout pourquoi on m’a amené dans cet asile car je ne suis pas fou…

Ils échangent un clin d’œil qui veut dire : « Avec eux c’est toujours le même refrain ».

Je souris.

— C’est tout de même heureux qu’on ne m’ait pas bouclé dans le pavillon des excités…

— Ça peut venir, ronchonne l’un des deux hommes.

— Grand Dieu, ne m’épouvantez pas, messieurs…

Je feins un grand intérêt…

— Comment cela se passe-t-il, là-bas ?

— Petit curieux, dit l’autre infirmier.

Il ajoute :

— Les piaules sont capitonnées et les gars n’en sortent pas. C’est tout…

— Et où est-il, ce pavillon ?

— Derrière le corps de bâtiment principal, c’est tout ce qu’il y a pour votre service, mon petit ?

Je crains d’avoir éveillé quelques soupçons.

— Merci, fais-je…

Je me lève et, tirant ma ficelle, murmure :

— Allons, minet, viens voir le pavillon des agités.

Les infirmiers se tirebouchonnent.


* * *

C’est un pavillon beaucoup plus petit que l’autre. Il n’est percé que de minuscules fenêtres grillagées.

Je m’arrête devant la porte et regarde le couloir qui s’offre à moi. Qu’est-ce que je risque ? Si on me stoppe, je dirai que je me suis paumé et que je cherche ma carrée.

Étant donné que je viens d’arriver, le prétexte est excellent. Je pénètre donc dans l’estanco. Je n’y ai pas plus tôt mis le pied qu’un hurlement terrible retentit. C’est un cri semblable à celui que pousserait un chien frappé à mort. Un cri profond, inhumain. Un cri de dément, quoi ! D’autres lui répondent. C’est comme au zoo, dans la section des perroquets. Vous en avez un qui pousse un cri et tous les autres se mettent à l’ouvrir, comme à la suite d’un signal.

Mon sang se glace. Moi j’aime la bagarre. Le danger ne me fait pas peur. La mort, je lui pisse au cul… Seulement j’ai horreur de ce qui n’est pas franco.

Je m’aventure tout de même à l’intérieur des locaux. En bas, ce sont les salles de douche… Les chambres se trouvent au premier étage…

Je grimpe l’escalier… Un couloir divise le pavillon en deux. Des portes s’ouvrent à droite et à gauche. Elles sont numérotées et munies de judas. J’ouvre ces judas les uns après les autres et je bigle à l’intérieur des cellotes. Ma douleur ! Ce que je vois ferait dresser les cheveux sur la tête d’une statue ! La plupart des occupants de ces chambres-cellules sont ligotés dans une camisole de force et hurlent couchés, sur leur lit.

Le parquet et les murs sont garnis de caoutchouc. L’escabeau de chaque pièce est rivé au sol. Une tablette fixée au mur sert de table.

Je visite du regard la première, la seconde, la troisième, et je ne vois toujours rien qui puisse ressembler à Roméo.

J’ouvre le quatrième judas, le cinquième… Toujours rien. J’ai fini tout le côté gauche. Je passe alors aux portes de droite. À la septième, j’ai un haut-le-corps. Bien que la photo qu’il m’a été donné de voir ne soit pas fumeuse, il ne m’est pas possible de me tromper : c’est lui, c’est Antony Roméo…

Il n’a pas de camisole, il ne crie pas. Il est maigre comme un squelette. Son visage, c’est un tas d’os avec, au milieu, deux immenses yeux mornes. Il est brun, il a le teint mat… Il est assis sur son lit, adossé aux montants de fer. Une couverture est jetée sur ses jambes… Il a les mains croisées, les yeux mi-clos…

— Que faites-vous ici ?

Je sursaute et je regarde celui qui m’interpelle… C’est un des deux infirmiers auxquels je viens de parler…

— Ça vous intéresse tellement, le quartier des agités ?

— Oui, je fais avec mon rire le plus niais. Je suis bien content de ne pas y être. J’étais en train de le dire à minet…

— Ah ouais !

Il me blaire avec méfiance.

— J’sais pas, mais vot’ gueule me revient pas, petit… Vous et votre minet à la noix vous feriez pas mal de vous tenir peinards, vu ? Burns ! crie-t-il à la cantonade.

Une petite porte pratiquée à l’entrée du couloir s’ouvre. Un autre infirmier paraît. Il a des yeux aux paupières gonflées comme des poches d’aviateur.

— T’étais en train d’en écraser ? demande mon infirmier.

— Et alors ? rétorque Burns, qu’est-ce que t’as à y redire ? Avec les nuits qu’on passe dans ce secteur, si on peut pas s’étendre deux minutes dans la journée, c’est à désespérer de tout.

— C’est ça, ronchonne l’autre, qui décidément fait du zèle. Et t’as vu qui se baguenaude dans les couloirs pendant ce temps ?

— Qui c’est ce type ?

— Un nouveau… Un qui m’a l’air particulièrement dégourdi pour son âge… Un que je vais avoir à l’œil…

— Comment qu’il s’appelle ?

— J’en sais rien. Comment tu t’appelles, eh, ballot !

— Malloy, fais-je, car c’est ma nouvelle identité…

— Bon, alors Malloy, tu vas te prendre par la main et me foutre le camp d’ici, vu ? Et si jamais je te retrouve à rôdailler dans ce coin, tu auras droit à une douche froide de première grandeur, vu ?

— Je voulais montrer à minet, balbutié-je.

Mais je serre fort les poings sur ma ficelle.

Je me barre doucement. Maintenant, j’ai tous les atouts…

Maintenant…

Je sais où est le quartier de Roméo. Je sais où est sa chambre…

Je sais que les portes des dites chambres ferment à clé.

J’ai vu le gros trousseau passé dans la ceinture de Burns.

Je sais où est la chambre de Burns.

Je sais qu’il aime dormir… Que demande le peuple ?

Si je ne suis pas un manche, cette nuit je ferai le turbin.

En effet, j’ai convenu avec Seruti que, comme je ne pourrai plus communiquer avec lui de l’intérieur, toutes les nuits, quelqu’un attendrait à cent mètres à gauche de l’asile dans une voiture. L’attente doit se faire de minuit à deux heures. Il est temps que je m’organise…


Chapitre X. La belle

Il est dix heures du soir.

Je suis bouclé dans ma chambrette depuis une paire d’heures déjà. Tout est calme. Par l’imposte vitrée, je vois briller la veilleuse bleue du couloir. Alors je vais à mon placard de métal où sont entreposées mes affaires. Il y a un gros pain d’épice truqué, que m’a remis Seruti. Une fois sorti de la cellophane qui l’enveloppe, ce pain d’épice s’ouvre en deux. Il est évidé de l’intérieur et renferme un browning de 7,65 avec un chargeur de rechange.

J’ôte ma veste de cinglé. J’enfile un veston civil et je récupère dans ma trousse de toilette une paire de minuscules pinces que j’y ai camouflées. Dans l’après-midi, j’ai repéré les lieux. Je sais où se trouve le standard téléphonique et j’ai identifié les fils que je devrai sectionner tout à l’heure. Il y a ceux du téléphone, puis d’autres qui commandent la sirène d’alerte.

J’attends encore une heure… Brûlant d’impatience. Il servirait à rien de faire mon coup trop tôt, car je serais marron pour la bagnole. Et, franchement, je ne me vois pas vadrouillant en pleine campagne avec un zig comme l’Antony. J’aimerais mieux me baguenauder en coltinant une locomotive plutôt que ce type sans rien dans la calbombe. Si au moins, j’avais une bouteille de rye à portée de la main. Mais s’il y a du rye dans la boutique, c’est le directeur qui s’en gargarise…

Je fais jouer la gâchette de mon feu, à vide, pour vérifier son fonctionnement… Puis je remets le chargeur. Lorsque le cadran lumineux de ma montre indique onze heures, je vais à ma lourde et je me mets à la défoncer à coups de pied. J’espère que l’infirmier de garde viendra seul…

Au bout d’un moment de cette tabagie, j’entends un bruit de pas… Une clé dans la serrure… Un type entre, en grommelant que si le nouveau se met à jouer au con il va lui apprendre à vivre…

Je me suis plaqué contre le mur et je le tire brusquement à moi, avant qu’il n’ait le temps de m’apercevoir.

Il se retourne, je lui file un coup de tête dans les gencives. Ça me chahute vachement le caberlot et à lui ça doit lui faire n’importe quoi, sauf du bien. Il me le prouve en crachant trois dents au milieu de la pièce.

Alors j’attrape mon revolver par le canon et je lui en mets un paquet derrière la nuque.

Il n’insiste plus et prend le parti le plus raisonnable : celui de se propager dans le cirage.

Sans perdre de temps, je lui quitte sa blouse et l’enfile par-dessus mon costume. Puis je prends sa calotte blanche qui a roulé à terre et je m’en coiffe.

Il en ferait une trompette, le Chief-Inspector Mac Gwer s’il me voyait en ce moment !

Je hisse le type sur mon lit, je le borde après lui avoir ligoté les brandillons et les flûtes. Ensuite je lui applique sur la bouche une bande de sparadrap. De ce côté, pas d’histoires…

Je sors et tourne la clé dans la serrure.

Au lieu de gagner la sortie, je me dirige vers le standard qui se trouve au fond du couloir. J’ouvre… Et je comprends aussitôt pourquoi elle n’est pas fermée, la lourde : le directeur est là, agenouillé devant un petit meuble, il en extirpe une bouteille de bourbon.

J’ajuste mon feu à mon poing.

— On trinque ? je propose.

Il fait volte-face et me regarde en clignant désespérément des paupières. Il aperçoit mon revolver et il biche vraiment les jetons.

— Allons, allons, mon ami, dit-il. Calmez-vous, je ne vous veux pas de mal…

Je rigole.

— Te frappe pas, Toto… Du mal, c’est plutôt moi qui t’en voudrais… Pas par sadisme, mais tu as tort de ne pas être dans les plumes à ces heures. L’ivrognerie est un vilain défaut.

Je lui balance un terrible coup de pied dans le bas-ventre. Il ouvre grand le bec, fait « A a a a a a… » jusqu’à plus souffle, devient d’un beau vert foncé et s’évanouit. Moi, sans perdre une seconde, je débouche le flacon de whisky et je m’en téléphone la valeur d’un verre à vin. C’est ma mesure des grands jours. Ensuite je casse le flacon sur le crâne du directeur qui essayait de retrouver ses esprits. De l’affaire, il ne retrouve plus rien. Je sectionne les fils prévus.

Et je quitte le bâtiment.


* * *

La grosse difficulté, c’est d’éveiller le gardien du pavillon des agités. Comme la porte du bas est fermée, que je n’ai aucun passe-partout à ma disposition et que je n’ai pas le temps d’avoir une conversation privée avec la serrure, force m’est d’actionner la sonnette. Elle fait un boucan du diable. J’ai peur qu’elle n’attire l’attention d’autres personnes que le gardien. Comme rien ne bronche, je resonne à nouveau.

Une lumière éclate dans les vitres d’une petite fenêtre du premier. La sonnette déclenche des hurlements dans la crèche. Dans une certaine mesure, ces cris me sauvent la mise, vous allez piger pourquoi.

Au lieu de descendre ouvrir comme je l’espérais fermement, le veilleur, Burns, se met à la fenêtre. Comme toutes les croisées sont grillagées, il ne peut se pencher, donc me voir distinctement. Et comme ses clients hurlent à la mort, il ne peut prêter attention à ma voix.

— Qu’est-ce que c’est ? fait-il.

— Oh, je lui dis, descends me donner un coup de main ; le directeur est là, à côté, étendu raide, on dirait qu’il est mort. Il a dû chopiner un peu trop et…

— Sans blague, dit l’autre.

— Allez, Burns, manie-toi, crié-je…

Il essaie de me voir, mais tout ce qui peut lui être visible, c’est une silhouette blanche.

— C’est toi, Smith ? s’informe-t-il.

— Non, je lui lance, c’est le duc de Windsor…

Il ronchonne des trucs comme quoi si les cons jouaient aux dominos je serais le double six. Puis il peste contre ce poivrot de nom de Dieu de charogne de directeur qui enquiquine son monde par tous les moyens… Enfin il descend.

La porte s’ouvre.

Burns sort sur le perron.

— Où est-il ? demande-t-il.

Je lui appuie le canon de mon browning sur la poitrine.

— Ici…

Il baisse la tête et reconnaît un rigolo. Il croit à une farce.

— Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ?

— Entre, je vais t’expliquer…

Une fois dans la lumière il me dévisage et, pendant un bref instant se demande qui je suis.

Puis soudain il se souvient de moi.

— Sapristi, murmure-t-il, c’est le cinglé de cet après-midi.

Il flageole.

— Qu’est-ce que vous me voulez ?

— Un peu d’aide…

— De l’aide ?

— Oui. J’aimerais que tu ouvres la porte de Roméo…

— Le 7 ?

— C’est ça, le 7…

— Mais ???

— Oh ! ça va, j’éclate, on ne va pas commencer avec les mais, les pourquoi, les comment… Fais ce que je te dis, ou tu vas déguster du plomb dans les tripes.

Il secoue la tête.

— Oui, oui…

Nous montons. Il ouvre la porte de ce nave d’Antony.

— Il marche, le gars ?

— Oui…

— Alors fais-le sortir…

Il va réveiller Roméo. L’autre est aussi nerveux qu’une crotte de chien. Il se lève.

— Habille-le chaudement, Toto, les nuits sont fraîches.

Il l’habille. Quand c’est fait, il pousse le fou dans le couloir.

— Et maintenant ? demande-t-il.

— Maintenant, lui dis-je, on va se dire au revoir gentiment.

Et je lui tends la main. Il hésite, puis, toujours tremblant, laisse tomber l’éponge qui lui sert de paluche dans ma dextre. D’un mouvement brusque je l’attire contre moi et, tout comme pour son collègue, je lui mets un coup de tête dans les dents. C’est un truc qui permet d’ébranler un type sans qu’il puisse ameuter la garde.

Il porte ses mains à sa bouche, c’est instinctif. Je puis donc, tout à mon aise, le sonner avec ma crosse, et le coucher dans le lit du fou.

J’ai bien pris garde que Roméo ne voie pas ce petit massacre. Je ne tiens pas à lui titiller le subconscient plus tôt que nous avons décidé de le faire.

— Ça va, Roméo ?

Il ne me regarde pas… Entre lui et un chiffon mouillé il n’y a pas le moindre signe distinctif.


Chapitre XI. Ça remue

Je cramponne le bras de la nave.

— Allons, viens, Toto, je lui susurre le plus cordialement possible.

Il me suit, d’un petit pas automatique. Il marche comme un robot, ce gars-là… Je lui fais descendre les escaliers et nous sortons. Je contourne le bâtiment principal et, au lieu de m’engager dans l’allée principale, je monte sur la pelouse, ce qui offre l’avantage de feutrer nos pas et de nous sortir du clair de lune, car la haie de marronniers nous protège…

Nous venons de parcourir une bonne centaine de mètres, lorsqu’un aboiement de chien éclate, sonore, féroce.

Je fais la grimace. Voilà bien ma veine ! Un clébard ! C’est le bouquet… Maintenant le gardien est prévenu, impossible de lui faire ça à la surprise… En effet, des lumières apparaissent dans sa cabane. Il se lève. Il va détacher le cabot et s’annoncer. Peut-être même avant de faire quoi que ce soit, va-t-il alerter les infirmiers du bâtiment central ? Il doit exister une sonnerie d’appel dans sa loge… Je me hâte d’approcher de sa cambuse. Plus tôt j’aurai eu une explication avec lui, mieux cela vaudra… Seulement, le hic, c’est que je ne puis lâcher mon Roméo, car j’ignore quelles seraient ses réactions. J’aurais bonne mine si, brusquement, il se remettait à cavaler en direction de l’asile…

Le gardien sort dans la petite cour attenante à sa maison. Il va à la niche du chien et se baisse pour le détacher. Je crois qu’il est inutile de laisser achever l’opération.

— Stop ! je m’écrie en sortant mon feu.

Il se redresse, comme si on venait de lui coller un cigare allumé dans le pétrousquin, son regard bigleux fouille désespérément l’obscurité. Il aperçoit la tache blanche que forme dans le noir ma tenue d’infirmier.

— Qui êtes-vous ? demande-t-il.

— Le cousin de la bicyclette à Jules, petit gars. Lève bien haut tes bras et avance par ici ou il va t’arriver un petit malheur…

Il ne bronche pas.

— Tu as compris !

Lui, c’est pas une lavasse. Ils savaient ce qu’ils faisaient les dirigeants de l’asile en le nommant garde. Il s’accroupit derrière la niche de son cabot et finit de le détacher. Le chien se rue en avant en grondant… J’aime pas beaucoup les dogs qui bavent et courent tête basse, aussi je me tiens prêt à l’assaut.

Le gardien excite son damné clébard.

— Vas-y, Pietr ! crie-t-il… Tue-le !

L’animal n’est plus qu’à deux mètres de nous. Il s’arrête brusquement, le poil hérissé.

— Saute ! Saute ! trépigne le garde.

Mais il n’en fait rien. Alors je comprends que c’est la présence de Roméo qui paralyse le chien. Les cabots flairent et redoutent les fous, la chose est connue. Je dois profiter de l’occase. Je suis dans le genre de Sainte Blandine que les lions refusaient de mordiller.

Je mets mon poing serrant le feu à ma hanche. Je presse la gâchette. Le chien pousse un bref hurlement et se couche sur le flanc… Il gigote un bout de temps, l’écume aux lèvres.

— Sors de ta planque, je dis au garde, ou bien je t’assaisonne comme j’ai assaisonné ton affreux toutou !

Une balle miaule à mes oreilles.

Cette carne a décidé d’engager la bataille. Cela ne fait pas mes oignons. D’abord, parce qu’il risque fort de me sucrer ou de sucrer Roméo, ensuite, parce que cette mitraillade est le plus sûr moyen d’alerter les populations. Je décide d’en finir, et d’en finir vite.

Je fais un croc-en-jambe au cinglé pour lui éviter de déguster et je m’avance vers la niche, plié en deux. Le garde s’en donne à cœur joie. Il fait voltiger ses prunes avec beaucoup de maîtrise. Ça bourdonne autour de moi, d’une manière inquiétante.

Tout en avançant, je jette de brefs regards derrière moi pour surveiller Roméo. Mais il n’a pas l’air de s’apercevoir qu’on est en train de reconstituer la bataille des Flandres. Il reste étendu sur le sol, sans réaction.

Me voici de l’autre côté de la niche.

« Tire, mon lapin, tire bien, je murmure intérieurement, quand ton magasin sera vide, je t’enverrai de la marchandise. »

Son magasin est vite vidé. Alors j’écarte la niche d’un coup d’épaule.

— À moi de jouer, bonhomme ! dis-je.

Il se dresse, en même temps que moi. Le synchronisme de ce mouvement doit être marrant à voir. Mais personne ne le voit. Il lève son revolver pour s’en servir de matraque, mais je n’ai pas de mal à esquiver. Son geste perdu le déséquilibre légèrement. Il se penche en avant, alors je lui remonte le menton d’un parpaing bien ajusté.

Il s’ébroue. Sans lui laisser le temps de récupérer, je le déconcerte avec un crochet du gauche que n’importe quel champion du monde m’envierait.

— Maintenant, assez de friction, ouvre la lourde ou je te brûle !

Il est tout chose.

Je vais récupérer Roméo. Je le remets sur ses tiges et lui reprends le bras.

— Tu vas te démerder d’ouvrir, dis-je au garde, tu as deux secondes pour te décider, sinon, tu ne verras pas le jour se lever.

Parfois, là où la force est impuissante, la poésie réussit.

Cette image du jour se levant sans lui le décide à remiser son devoir pour une autre occasion. Il se dirige vers la porte.

Là-bas, du côté de l’asile, c’est le grand branle-bas de combat. Les coups de feu ont donné l’alarme.

— Manie-toi, ordure !

Il me dit que la clé est restée chez lui.

— Eh bien allons la chercher, et pas un geste de travers, hein ?

Nous pénétrons dans une cuisine triste qui sent la pipe froide. Il saisit une clé un peu moins grosse qu’une manivelle d’auto…

— Grouille, grouille !

Comme il introduit cette clé monumentale dans la serrure du portail, un crissement de gravier me fait retourner. J’aperçois l’infirmier qui m’espionnait cet après-midi.

C’est un vrai chien de garde que ce type.

Il tient un tisonnier à la main.

— Je me doutais bien que tu n’étais pas fou, grogne-t-il. Tu ne m’as pas eu avec tes simagrées, fumier !

Et il lève son tisonnier.

C’est un tort. Il aurait dû voir, avant d’agir de la sorte, que je tenais moi, un soufflant.

Je lui cloque une balle dans le bide presque à bout portant. Il lâche la tige de fer et porte sa pogne à l’endroit sensible. Le gardien a fait tourner la clé.

La porte grince sur ses gonds.

— T’es un frère, lui dis-je, en lui mettant sur la nuque mon coup de crosse favori.

Ouf ! voilà la route ! Je commence à avoir le poignet endolori à force de cogner à droite et à gauche…


Chapitre XII. L’expérience

Comme convenu, à cent mètres du portail, une voiture est là tous feux éteints. Je trotte à sa rencontre, aussi vite que me le permet le Roméo.

La voiture qui, à mon apparition, s’est mise à rouler en première arrive sur moi et stoppe.

Une voix que je crois reconnaître me lance :

— Grimpez vite !

J’ouvre la portière arrière, je pousse Roméo à l’intérieur et je me laisse choir sur la banquette à ses côtés. La bagnole démarre en trombe. Je me penche pour identifier le conducteur et je reconnais Tiarko.

Il a un drôle de coup de volant, le Monsieur.

— J’avais la frousse que vous ne soyez pas au rancard, lui dis-je. Merde, qu’est-ce que j’aurais branlé avec ce paquet !

Il agite ses boucles d’oreilles.

— Vous alors, on peut dire que vous ne perdez pas de temps… Vous êtes rentré ici à midi et à minuit vous avez terminé le turbin ; compliments…

— C’est tellement folichon qu’on a envie d’y passer ses vacances.

— Je m’en doute…

Il conduit à plus de cent, mais il trouve le moyen de jeter un regard par-dessus son épaule.

— C’est lui, le gars déplafonné ?

— Ça se voit, hein ?

Je m’adosse voluptueusement et je soupire d’aise.

— Vous avez une cigarette ?

Il me tend son paquet.

— Hé là, fais-je tout à coup, ça n’est pas le chemin de Londres que nous prenons ?

— Seruti n’est pas si bête, dit Tiarko. Londres n’est pas un endroit sain après un coup pareil. Il y a eu de la casse ? J’ai entendu des coups de feu…

— De la casse, gouaille-je, c’est bien faible. Vous voulez dire que c’est tout juste s’il reste les quatre montants de l’asile ! J’ai cru que je serais obligé de suriner tous les mecs qu’il abrite — fondus compris ! — pour pouvoir filer… Où allons-nous ?

— Le patron s’est occupé de ça. Il a déniché un petit pavillon peinard sur les bords de la Tamise… Vous verrez. Personne n’ira vous emmouscailler là…

Je ne dis plus rien, me contentant de fumer sans me soucier du reste. Je sais faire abstraction de mes sentiments, par instant. C’est Tiarko qui, pour le moment, a l’initiative des opérations, qu’il conduise donc, et qu’il nous conduise où ça lui chantera. Tant que j’ai un rigolo à portée de la main, je ne crains personne.

Nous roulons une petite heure ; puis la guinde décrit un virage et emprunte un petit chemin de terre aux ornières profondes.

Un petit kilomètre de ce tape-cul, entre des haies. Et nous arrivons devant une construction basse qu’il est impossible de découvrir de la route.


Tiarko quitte l’auto et va ouvrir la porte. Il allume l’électricité. La cambuse est vétuste. Elle tombe en ruine, mais Seruti a eu comme toujours le nez creux en louant ce pavillon. Pour ce que nous avons à faire, il est indispensable que nous jouissions d’un calme total.

Tiarko fait un feu du diable dans la cheminée d’une chambre où sont alignés deux pageots.

— Bon, et maintenant je m’évacue, dit-il. Je pense que Seruti ne tardera pas à rappliquer. Il faut auparavant que je lui dise que vous avez réussi. On ne s’attendait pas à un résultat avant plusieurs jours et c’est vraiment par acquit de conscience que je suis allé faire le poireau ce soir…

Il me désigne une bouteille de rhum blanc sur la tablette de la cheminée.

— Vous voyez qu’on ne vous oublie pas…

Il porte un doigt à l’une de ses boucles.

— Eh bien good night, boss. Et faites gi à vos os. Moi ça ne me botterait pas de pioncer aux côtés d’un louftingue.

— T’inquiète pas pour ma santé, dis-je.

Il me regarde avec un rien d’admiration dans son œil de verre.

Puis il les met. J’attends que la voiture ait démarré avant d’agir. Lorsque le ronronnement s’est englouti dans le lointain, je débouche la bouteille de rhum. J’attrape un verre, je l’emplis à moitié et je le mets dans la main inerte de la nave.

Il ne réagit pas plus que si je venais de lui cloquer un bilboquet. Je lui lève l’avant-bras et lui glisse le verre entre les lèvres.

— Allons, Antony, murmuré-je, mon petit Tony… Tonio… Bois, mon lapin, bois…

Si vous m’entendiez jacter, vous auriez des larmes plein les châsses. Un gamin de quatre-vingts berges en gaulerait dans son calbard…

Le plus poilant, c’est qu’il torche son glass, Tonio… Comme un grand garçon. Il ne fait pas la grimace, ne tousse pas… Il doit avoir le bec blindé. Maintenant, si vous êtes surpris de me voir pousser le dernier des Roméo à l’ivrognerie, je vais vous rancarder.

J’ai fait le raisonnement suivant : l’alcool produit une excitation chez les gens bien équilibrés, pourquoi n’agirait-il pas de même sur les autres ? Ça vaut ce que ça vaut sur le terrain médical, mais sur le terrain de la combine, c’est peut-être une idée. Il va peut-être chanter les Matelassiers, Roméo, marcher sur la tête ou se mettre à jouer du Shakespeare… En tout cas, j’ai intérêt à ce qu’il sorte un peu de sa léthargie.

Il peut m’apprendre des choses s’il parle, quoi que ce soit qu’il dise. J’ai pas raison ?

Et si vous me demandez pourquoi j’agis de la sorte, je vous répondrai que ça ne me déplairait pas de mettre tout seulard l’embargo sur les doublons de la famille Roméo. J’ai toujours et partout professé qu’un magot, c’est comme un chiffre impair : on ne peut guère le diviser par deux.

Je regarde comment se comporte mon malade. Je vois deux taches rouges sur ses joues. Le rhum commence à lui travailler le cuir.

Je lui en verse un second.

Qu’est-ce qu’on risque ? Ça ne peut pas le tuer, un coup de gnole…


Chapitre XIII. Un bout de fil

Ce deuxième verre agite brusquement Antony.

Ses yeux ont une lueur soudaine qui me met du baume sur la tomate.

— Comment te sens-tu, mon petit Tony ?

Je ne sais pas si c’est une impression, mais il paraît me regarder. C’est déjà un résultat…

Je lui verse un nouveau godet.

Il le boit tout seul cette fois, preuve évidente que quelque chose s’opère en lui : un travail profond qui doit remuer toute la vase qui enlise sa tirelire. Le voilà qui sourit. Il me regarde et dit, d’une voix morte, terriblement creuse et dénuée d’inflexions :

— Capri…

— Ah, Capri, fais-je doucement… Joli… La mer… le ciel bleu.

Il répète « bleu » et rit à nouveau… L’alcool l’anime.

Il se lève, mais ses forces le trahissent et il retombe assis sur le lit.

— Tu vas aller à Capri, fais-je… Capri…

Et je lâche le nom sur lequel nous comptons, Seruti et moi.

— Capri, Antony… avec Martha…

Il rit de plus belle…

— Avec Martha, répète-t-il.

Je rends ma voix suave comme de la guimauve.

— Martha… Martha, je susurre… Amour… Martha…

Il récite après moi :

— Martha, amour…

— Capri, tous les deux…

— Tous les deux…

Il n’est pas loquace, le gars. S’il répète mot à mot tout ce que je dis, je ne suis pas près d’apprendre du nouveau.

Le voilà qui se renverse sur le lit en rigolant et qui se met à ronfler. Moi je n’ai pas du tout envie de me fendre le parapluie. J’ai trop chargé la dose de rhum décidément.

Je le secoue rageusement.

— Antony, hé, Toto, réveille-toi, Martha est là !

Il ouvre les yeux…

— Martha…

— Elle est allée chercher les pièces d’or…

— Les pièces… Tu sais ?

Il referme les yeux… Sa respiration devient régulière et il en écrase…

Ma fureur est telle que, si je ne me raisonnais pas je le bicherais par le paletot et je lui collerais ses arpions dans la cheminée, histoire de le réveiller.

Mais je me rappelle un truc. Lorsque j’étais mouflet, en compagnie du pote avec lequel j’ai été élevé, on se livrait à des expériences sur la personne d’une petite fille habitant la maison voisine. Lorsque nous la surprenions au lit, en train de ronfler, nous lui attrapions le petit doigt, nous le lui tenions serré et nous lui posions des questions auxquelles elle répondait sans s’éveiller tout à fait.

Elle avait un tempérament de médium, la gosse, ça se peut, mais moi, je devais avoir un drôle de voltage dans les accumulateurs parce qu’il n’y avait que mézigue pour réussir cette expérience. Tout ce que le copain réussissait à faire, c’était de la réveiller.

Par la suite, nous avons varié les plaisirs et on l’a passée à la casserole, ce qui était inévitable étant donné la promiscuité. Comme on n’était pas fiérots, on a bavouillé aussi sa vioque à la fillette, un soir qu’elle s’était enfoncé cinquante centilitres de punch dans le réservoir.

Mais là n’est pas la question, comme disait le bourreau au condamné qui se trompait de lourde.

Je saisis le petit doigt de Roméo.

J’approche mes lèvres de son esgourde, et je chuchote en concentrant ma volonté :

— Antony, tu m’entends ?

Silence…

Il ne doit pas être sur ma longueur d’onde, ou alors mon fluide s’est éventé comme du rhum qu’on a laissé débouché trop longtemps.

Je serre un petit peu plus


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son doigt.

— Antony, voilà Martha…

Ses lèvres remuent. Dans un souffle il profère :

— Martha…

— Elle est jolie, n’est-ce pas ?

— Oui !

Il a dit oui ! Il a, pour la première fois, répondu à une question.

J’en transpire d’excitation.

— Tu l’aimes, Martha ?

— Martha…

— Oui, Martha… Vous allez partir tous les deux… Vous allez à Capri dans un beau bateau bleu…

— Oui…

Et un sourire se dessine sur son visage.

— Capri… La mer… Les orangers…

— Capri, redit-il.

— Vous avez de l’argent, beaucoup d’argent : la collection de pièces…

— Oui…

Ma glotte tressaute. Je vis un des grands moments de ma vie. Donc Seruti avait mis juste. Martha s’était occupée de la collection. Le patron du « Red Dog » ferait un policier de première… de première bourre !

Je poursuis mon avantage, l’esprit tellement tendu que si j’éternuais ça se déchirerait sous mon caberlot.

— Elle a trouvé une cachette sûre, pour les pièces, Martha…

— Oui…

C’est là que ça devient du turbin de précision.

— Où les a-t-elle mises ?

— Une cachette, balbutie-t-il.

— Quelle cachette, Antony ?

— Je ne sais pas…

Alors là, je l’ai dans le réchaud, et profond ! Un type dans cet état ne peut pas mentir, vous comprenez. S’il dit qu’il ignore où la fille a carré le crapaud, c’est qu’il n’en sait vraiment rien.

Pas besoin d’insister, on est marron. J’ai foutu la pagaille à l’asile pour des clopinettes. Voilà que je me mets à gratter pour la gloire maintenant, ou plutôt pour la peau ! J’ai plus qu’à me faire inscrire à la maison de retraite des vieux gangsters dans la pommade. Enfin, avec le gros paquet récupéré chez Mattiew, j’ai de quoi voir venir.

Alors il me vient une idée.

Après tout, Roméo ignore la planque, mais il connaît peut-être des éléments permettant de réfléchir.

— Elle t’embrassait, Martha, hein ?

— Oui.

— Et te faisait des trucs, non ?

— Des trucs ?

Je devrais me douter qu’il ne parle pas l’argot.

— Des caresses. Elle te faisait de bonnes caresses, cette petite chérie, hein ?

— Oui.

Bon, la môme l’a affolé, si je puis dire en parlant d’un mec qui, à l’époque, était déjà à moitié pincecorné.

Elle s’est prodiguée. Seulement elle n’a pas pu le faire chez les Roméo.

— Tu sortais avec elle et les enfants, Antony… Promenade…

Il fait :

— Promenade…

— Elle avait une amie qui gardait les petits dans un square… Une dame… Tu allais avec elle dans une petite chambre… C’était bon…

Silence. Mais il a la pomme d’Adam qui s’agite.

— C’était bon, hein ? Vous vous embrassiez ?

— Oui…

— C’était où, cette jolie petite chambre ?

Silence. Cela aussi il l’ignore. Pouvais-je espérer qu’un fou allait me lâcher une adresse !

En tout cas, du point de vue psychologique j’ai mis dans le mille. Je vois parfaitement le jeu de la petite Allemande. Elle ne devait pas être décrépie de la toiture, Martha. Une petite chambre ! Eh oui. Elle devait vamper Roméo en toute tranquillité. Comme c’était une espèce de grand gosse fantasque, elle l’emmenait balader. Une copine lui gardait les moujingues. Et elle, pendant ce temps, elle allait affoler les sens de son client. Elle allait surtout faire entrer dans le bocal toutes les phases de son programme…

— Elle était jolie la petite chambre ?

— Oui, jolie…

— Dans un hôtel ?

Il se tait.

— Non, pas… Non…

— Où ?

— Une maison… Avec un chien.

Il éclate de rire et dit :

— Oh, merci, Madame Tremble !

Puis il rit encore et ronfle comme un poivrot.

La communication est coupée.

Du reste qu’aurait-il pu dire de plus, Antony Roméo ?

Tout ce que je sais, c’est que la Martha l’emmenait batifoler dans une crèche qui était une maison particulière, avec un chien et une bonne femme dans le coin qui s’appelait Tremble.

À mon tour je bois trois glass de rhum et je me pieute.


Chapitre XIV. Le second meurtre de Roméo

Des graviers dans les vitres me réveillent. Je saute sur mon feu et je me glisse contre le mur, près de la croisée.

Je jette un coup d’œil à l’extérieur et j’aperçois Seruti, sanglé dans un imperméable, un chapeau mou rabattu sur le front.

Je descends lui ouvrir.

— Salut, l’Ange, dit-il. Bravo, mon cher, je vois que votre réputation n’est pas surfaite. Comment va notre homme ?

— Il en écrase. Qu’est-ce qu’on dit de notre affaire, à Londres ?

Il plisse son front étroit.

— Il y a du remue-ménage au Yard, vous pouvez en être certain. Les journaux ont titré ça sur quatre colonnes en première page. Pensez : deux meurtres !

— Deux, demandé-je… Tiens, j’aurais cru moins… Qui est clamsé ?

— Le directeur et l’infirmier sur lequel vous avez tiré. Un autre, le premier auquel vous vous en êtes pris est dans le coma… Bref, un vrai carnage. Heureusement qu’on vous prend jusqu’ici pour un fou furieux, mais cela ne durera pas. Les flics ne sont pas des imbéciles et ils se doutent bien que si vous avez fait évader Roméo, que si vous disposiez d’un revolver et d’une pince, vous n’êtes pas un fou ordinaire. Seulement ils sont malins. Ils la bouclent et ils travaillent dans l’ombre…

Il a l’air un peu maussade, Seruti. Tous ces meurtres lui donnent à réfléchir. Je me demande si je ne me suis pas embarqué dans une sale histoire. L’Italien est un homme intelligent ; si les choses se gâtent il n’hésitera pas à me balancer pour garer ses os… En Angleterre on appelle les types qui se déboutonnent, les témoins du roi. Ils vont jacter à la barre, en qualité de témoins, uniquement de témoins, même s’ils ont suriné une tripotée de loustics… Drôle de mœurs, hein ?

Nous montons.

Seruti est préoccupé. Il se penche sur le dingo et l’examine.

— Pas brillant, son état de santé, apprécie-t-il.

— Non…

— Il faudrait agir vite…

— Oui…

Je lui réponds par ce que les romanciers appellent des monosyllabes, simplement parce que je carbure à tout berzingue. Je songe qu’il est bien inutile de torturer ce pauvre diable et d’organiser un meurtre plus ou moins foireux à seule fin de lui chatouiller la mémoire. Il ne sait rien de plus que ce qu’il m’a dit.

Alors à quoi bon jouer la comédie à Seruti ? Lui, ce qui l’intéresse, ce sont les pièces. S’il voit qu’il ne peut rien tirer du fou, il décidera que notre association est sans objet. Comme je suis un personnage dangereux à planquer, il se débarrassera de moi. Et comme je suis un coriace, me mettra une balle dans le dos, en profitant d’un moment d’inattention de ma part. Ma décision est prise.

Un vieux truand de mes amis m’a toujours dit que ceux qui avaient toujours raison, c’étaient ceux qui se démerdaient pour rester sur leurs pattes alors que les autres becquetaient les pissenlits par la racine… Le pissenlit m’ayant de toute éternité paru un mets épouvantable, je me suis employé jusque-là à prévenir les mauvais vents.

Seruti secoue Roméo.

— Antony, appelle-t-il.

Le dingue ouvre un store et son regard est plus vide qu’une contrebasse à cordes.

— Vous m’entendez ? demande Seruti.

Il ne bronche pas. Il est plus terne, plus absent, plus amorphe que lorsque je l’ai sorti de l’asile.

Seruti fait la grimace.

— Pas drôle, le frère… Croyez-vous qu’on puisse en tirer quelque chose ?

— C’est à voir…

Il me dit, après s’être détourné du malade :

— Je me suis procuré un coupe-papier semblable à celui dont il s’est servi. Je l’ai là… On essaye de le lui montrer ?

— D’accord.

Il extrait de la poche intérieure de son veston un poignard japonais.

— Roméo, dit-il. Regardez ce couteau… Vous vous en souvenez ?

Roméo ne regarde rien. Il est figé, lointain, avec le visage plombé et les traits tirés.

Le rhum de cette nuit l’a secoué. Son foie, peu accoutumé à ce régime, doit protester avec véhémence.

Il saisit la main du fou, en ouvre les doigts les uns après les autres, glisse dans la paume le manche du poignard et lui fait serrer le poing.

Il lève le bras d’Antony.

— Regardez, Antony, dit-il.

Il s’appuie l’extrémité de la lame sur la gorge, en maintenant le bras du dément pour prévenir un geste brutal de celui-ci. Et il se met à crier…

Antony Roméo ne bronche pas ; mais moi, qui suis l’homme des décisions éclairs, je flanque un vache coup de pied par-derrière, dans l’avant-bras de Roméo.

Ça se passe tout bêtement. On ne pourrait pas croire que ce soit facile à ce point. Seruti, qui n’a rien prévu de tel, n’a pu, par conséquent, esquiver le contrecoup. La lame acérée entre dans sa gorge, comme un couteau dans une motte de beurre.

Il tombe en arrière, ce qui dégage la lame de son cou. Mais il est foutu.

Un sang épais et noir sort de sa blessure en giclant avec une extraordinaire violence.

Il se redresse, s’assied par terre, en portant ses mains à sa gorge. Le sang lui coule entre les doigts… Il fixe ses yeux surpris sur moi. Il ne comprend pas ce qui s’est passé, et il ne comprend pas non plus combien sa blessure est grave.

Ce n’est que lorsqu’il essaie de parler et ne peut proférer qu’un vilain gargouillement qu’il comprend que la situation est critique pour lui.

Je m’adosse au mur pour le regarder crever.

— Tu l’as dans le baigneur, Seruti, je lui fais. Tu vois, le fondu de Roméo a bien accompli un second meurtre ainsi que tu le projetais…

J’éclate de rire.

— T’es un type de première, mon petit. Seulement toi et moi ça ne peut pas aller longtemps. Un type qui grimpe sur les barricades et un autre qui marche dans les égouts pour passer inaperçu ne sont pas faits l’un pour l’autre. À la première occase t’allais me plomber et fourguer ma carcasse aux condés. Je ne suis pas bon…

Je la boucle parce que ses yeux deviennent vitreux et que je n’ai pas l’habitude de jacter pour les mouches.

Roméo est toujours immobile, le poignard dans la main.

Je vois qu’il est incapable de bouger, de parler…

Si personne n’intervient, il va claquer à côté du cadavre sans avoir l’idée de lâcher le poignard.

Au fond, c’est une fin qui est digne d’un focard. Ça fait très musée des horreurs.

Et en conclusion, lorsque le pot aux roses sera découvert, on pensera la vérité, c’est-à-dire que c’est ce dégourdi de Seruti qui a tout manigancé. Qu’il soit claqué dans cette turne isolée, louée par lui, et surtout qu’il soit mort incontestablement de la main de Roméo est une bonne chose pour moi.

Par exemple y a un loustic à qui j’aimerais donner le bonjour, et d’urgence encore ! C’est Tiarko !


Chapitre XV. Le goût du pain

Je n’ai pas l’habitude de porter un bada de cette ampleur. Car j’ai récupéré le bugnard de Seruti avant de me casser. Il est urgent en effet que je modifie un peu mon aspect car quelque chose me dit que les bourdilles vont s’intéresser singulièrement aux bonshommes possédant mon signalement, dans les heures à venir.

Un chapeau, c’est pas grand-chose, mais c’est toujours mieux que rien, surtout que celui-ci, avec son large bord, plonge ma géographie dans une ombre propice.

Je ne veux pas commettre l’imprudence d’aller au Red Dog. C’est un secteur qui sent vachement le roussi, pour votre pote l’Ange Noir.

Non, une fois dans les faubourgs de Londres, j’arrête la guimbarde devant un troquet.

Je grimpe les deux marches accédant à la salle de café.

Il y a un gros type chauve, écroulé derrière son comptoir.

Je lui ordonne de me servir un Cinzano et je lui demande s’il a un annuaire des téléphones et, par-dessus le marché, le téléphone.

Il me dit qu’il est un établissement de classe et qu’il possède tout ça.

Je feuillette le gros bouquin en sirotant mon verre.

Lorsque j’ai repéré le numéro téléphonique de la boîte de feu Seruti, je demande un jeton au gros lard et je m’introduis dans une cabine téléphonique où il n’a pas pu pénétrer depuis une trentaine d’années, tellement elle est exiguë.

La sonnerie grésille à l’autre bout. Personne ne répond. J’insiste. Je suis décidé à patienter jusqu’au jugement dernier s’il le faut. À la fin, quelqu’un décroche et la voix bougonne de Tiarko demande ce qu’on désire.

— Tiarko ?

— Oui, et puis ?

— Ici, un monsieur que vous avez trimballé en bagnole il n’y a pas longtemps.

À son tour, il reconnaît ma voix.

— Sans blague, qu’est-ce qui ne va pas ?

— Tout va aux pommes. Il faut vous ramener. On a besoin d’un coup de main.

Il devient méfiant comme une pucelle qui frappe à la porte d’une chambrée de caserne.

— Le patron n’est pas là ?

— Il est dehors, dans la bagnole. Il surveille notre petit camarade. Faut croire qu’il a la voix plus douce que moi, ou alors c’est ma bouille qui ne revient pas à l’enfant, toujours est-il qu’il ne peut souffrir que votre patron.

L’argument paraît calmer un peu ses soupçons.

— Pourquoi sont-ils dans la bagnole ? demande-t-il pourtant.

— C’est toute une histoire, on a décidé d’agir tout de suite. Et puis merde, je vais pas vous raconter ma vie, non ? Grouillez-vous, on vous attend devant la grande fontaine qui se trouve au carrefour des routes allant aux Docks, vous voyez ce que je veux dire ?

Il grogne que oui, qu’il va prendre le métro et qu’il sera là dans un petit quart d’heure.

Je quitte la cabane et retourne au comptoir. Je paie et, pendant que le taulier passe dans son arrière-boutique chercher la monnaie du gros faf que je lui ai balancé, je feuillette l’annuaire dans le secteur des « T »… Je trouve la page où sont inscrits les Tremble, je l’arrache d’un coup sec et la fourre en boule dans la poche de mon imperméable.


* * *

En venant au bistrot pour téléphoner, j’ai repéré le carrefour mentionné plus haut, dans ma brève conversation avec Tiarko.

Je l’ai choisi comme lieu de rencontre car il est particulièrement désert. Je choisis dans cette croisée de routes, celle qui me paraît la plus calme. En attendant l’arrivée de notre pote à l’œil de verre, je consulte ma liste des Tremble. Elle en comporte une bonne vingtaine. Plusieurs sont des Tremble commerçants ou industriels. Il n’existe que trois Tremble particuliers. Et sur ces trois, il n’y a qu’une veuve.

C’est d’elle que je m’occuperai en premier. Je coche son nom d’un coup d’ongle. Elle crèche non loin de la carrée des Roméo, si mes connaissances sur la topographie de Londres sont exactes.

J’allume une cigarette. Le quartier est tranquille comme un dimanche après-midi. Quelques voitures de livraisons, des camions, des ouvriers à bicyclette passent sans me prêter la plus légère attention.

Ce serait bath, tout de même, si je parvenais à cravater les jetons des Roméo et à me déguiser en courant d’air.

Si je ramassais un tas d’oseille, je crois que je me retirerais des affaires pour un temps. Je vadrouillerais à travers le monde jusqu’à ce que je repère un endroit idéal ; il me faudrait du soleil et des fleurs, au départ, et là, avec mon fric, je monterais un casino ou quelque chose dans ce genre. Et je me coulerais la belle vie, pépère, en trinquant avec les flics et en brossant des souris.

J’en suis là de mon Éden, lorsque je vois radiner une silhouette qui ressemble à Tiarko ; c’est lui, en effet.

Il s’approche de la voiture, regarde instinctivement à l’intérieur et esquisse un mouvement de recul en découvrant que je suis seul.

J’ouvre promptement la portière.

— Ah ! vous voilà enfin… Drôle de quart d’heure !

Il demande :

— Et Seruti ?

— Il n’est pas loin, montez…

Mais il renâcle.

— Écoutez, j’aime pas beaucoup ces combines. Je sens du louche dans tout ça. Le patron est pas le genre de type qui prête sa voiture, et vous pas le genre de type qui est incapable de maîtriser un cinglé. Dites-moi où est le boss.

Il ne montera pas si je ne le convaincs pas d’une manière plus péremptoire.

Je dégaine mon rigolo.

— Le boss, maintenant, c’est moi, Tiarko. Ôte ton œil de verre et enfonce-toi bien ça dans la tête. Pour la dernière fois je te dis de monter ; moi les fortes têtes, je les perfore pour leur prouver qu’elles ont tort.

Il a la lèvre inférieure qui tremble, de rage plus que de peur. Il hésite un instant. Il regarde mon feu, de son petit œil vipérin. Puis il me regarde. Il cherche à faire un rapprochement entre la première balle de mon chargeur et ce qui peut se passer dans mon cerveau. Il hausse les épaules et monte à côté de moi.

Je démarre. Je roule à petite allure en direction des Docks. On est samedi et il y a très peu d’animation.

— Vous avez buté Seruti, hein ? demande soudain Tiarko.

Je secoue la tête.

— Pas moi : le fou. Seruti lui a mis un poignard dans la main, c’était tenter le diable ; Roméo s’en est servi contre lui.

Il a un petit rire.

— Comme ça tombe ! gouaille-t-il. Je parie que vous en avez pleuré !

Je ne réponds pas. Je viens d’aviser un renfoncement entre deux hangars qui me paraît propice à l’accomplissement de mon dessein.

Personne à l’horizon. Je stoppe sans arrêter le moteur. Je mets le levier des vitesses au point mort et j’appuie sur l’accélérateur pour emballer le moteur.

Pendant que ça pétarade dans un fracas assourdissant, je lâche deux balles dans la poitrine de Tiarko.

Il a vu venir les coups sans broncher.

Je descends de voiture, ouvre la portière de son côté et le traîne jusqu’à un tas d’orties.

Bon, la police, maintenant, a de quoi se distraire, moi, j’ai de quoi travailler.


Chapitre XVI. Oh ! Bonjour, Madame Tremble

Avant de sonner à la porte de fer du petit pavillon de Mrs Tremble, je sais que je brûle. En effet, le devant de la maison en pierre meulière comprend un minuscule jardin d’agrément. Ce jardin est composé d’une pelouse grande comme un billard. Au milieu de cette pelouse est un massif de pensées, et, au milieu du massif est érigé une espèce d’atroce statue de faïence peinte représentant un chien.

Comme dans ses balbutiements de la nuit, Roméo a parlé d’un chien, et en même temps de Mme Tremble, j’ai l’impression que je vais enfin pouvoir jeter un pont entre le présent et le passé de cette nave d’Antony.

Je ne m’étonne pas que ce chien de faïence ait impressionné sa mémoire ; il y a longtemps que je n’ai vu une chose aussi tartouze. Il est d’un rose de vilaine brûlure mal cicatrisée et les chats du quartier doivent faire un détour pour ne pas voir sa gueule abominable, aux yeux de verre.

Oui, pas de doute, c’est là…

J’appuie sur le bouton de la sonnette.

Trois secondes s’écoulent et une voix crie « Oui ! » sur le mode allègre. Je vois surgir un visage à une fenêtre du premier étage. Une bonne gueule rougeaude. Celle d’une brave dame qui doit se gaver de pudding et manger des cuisses d’oie pour les plus petites fêtes de l’année.

Elle a un linge noué autour de la tête, ce qui accuse davantage encore la rotondité de son visage et elle tient un balai à la main, avec cette espèce de dignité affectée des Suisses d’église.

— Vous êtes représentant ? me crie-t-elle.

— Du tout.

— Bon, je descends vous ouvrir.

Je la vois s’amener, deux minutes plus tard. Elle dévale les marches de son perron comme un toton.

— Êtes-vous Mrs Tremble ? demandé-je.

— Oui, assure-t-elle. Entrez donc, c’est à quel sujet ?

J’attends d’être dans la cambuse pour répondre. Une fois dans le petit hall douillet, je lui dis :

— Y a-t-il longtemps que vous n’avez pas gagné un billet de dix livres, Mme Tremble ?

Ma question la surprend. Elle est un peu époustouflée, mais le mot « livre » est un mot magique qui vous donne accès à tous les tympans.

— Je… je ne comprends pas, murmure cette brave toupie.

Je tire de mes fouilles un biffeton, je le glisse entre le pouce et l’index. Elle, elle regarde attentivement mon geste, comme si c’était le triple saut de la mort que je m’apprête à exécuter.

— Ceci pour un petit renseignement, dis-je. Discrétion assurée.

— Je… commence-t-elle.

— Je sais, coupé-je : vous ne comprenez pas. Mais je suis ici pour vous faire comprendre, Mrs Tremble.

Je souris d’un petit air candide et engageant. Du moins, ce sont les impressions que je tâche de faire refléter par mon visage.

— Mrs Tremble, il y a… mettons trois ans, vous avez sous-loué une pièce de votre appartement à une jeune fille du nom de Martha Braün, n’est-il pas vrai ?

Elle ouvre la bouche, mais rien ne sort.

— Ne vous troublez pas, chère Madame. Surtout, dites-vous bien que je ne cherche pas à vous attirer le moindre ennui.

Je lui passe le billet à dix centimètres du nez.

— Si telle était mon intention je ne vous proposerais pas la charmante banknote que voilà !

Elle se décide enfin.

— Je… Je ne connais pas de Martha… Martha… comme vous dites, affirme-t-elle.

Elle paraît sincère. Mais je ne ressens aucune déconvenue. Elle ne nie pas avoir sous-loué une pièce, elle nie avoir sous-loué ladite pièce à Martha Braün. J’aurais dû penser que la petite Allemande était trop prudente, pour balancer son véritable blaze.

Je fais machine arrière.

— Il se peut que vous n’ayez pas connu la jeune fille en question sous cet état-civil-là, ceci n’a pas la moindre espèce d’importance… Je vous demande simplement si vous avez oui ou non sous-loué une chambre à une jeune fille, laquelle devait venir de temps à autre seulement, en compagnie d’un jeune homme d’allure assez… bizarre ?

J’attends. J’attends en la surveillant du coin de l’œil et je la vois se troubler. La mère Tremble n’est pas de taille à cacher la vérité à l’Ange Noir… Un simple policeman lui ferait avouer ce qu’il voudrait.

— Je… Eh bien…

— Ne vous tracassez pas pour le vocabulaire, Mrs Tremble, vous n’avez qu’à dire oui ou non.

— Je… Oui.

— Parfait…

Ouf ! Cette fois j’ai l’impression de poser le pied sur du solide.

— Cette personne était vêtue en infirmière, ou plutôt en nurse, n’est-ce pas ?

— Oui…

Elle louche sur mon billet en tortillant le coin de son tablier.

— Tenez, chère Madame, il est à vous.

Elle le saisit délicatement.

— Un second vous amuserait-il ? fais-je, négligemment…

Du coup elle récupère et décide de me raconter toute sa vie. J’ai franchi le mur de sa timidité, de sa méfiance. Tout à l’heure, il va falloir que je lui cigle cent livres pour qu’elle se mette un cadenas au bec.

Elle ne cherche plus à savoir qui je suis et ce que je veux, en réalité. Elle ne se demande plus qu’une chose, c’est combien elle va pouvoir griffer à ce ballot qui vient la surprendre, au milieu de son nettoyage, avec les pognes pleines d’osier.

Je suis sa providence, à cette enflure-là ; son bâton de vieillesse, son père Noël…

La voilà qui me dit d’entrer dans son salon, qui me supplie de m’asseoir, qui sanglote en me conjurant d’accepter une tasse de café.

J’accepte le stage au salon et le siège, mais je refuse le jus.

— Parlez-moi plutôt de cette douce enfant. Vous l’appeliez comment ?

— Melba Bensley…

M. B… Les gens les plus malins, qui changent d’identité, ont la manie de conserver leurs initiales primitives. Je ramasse dans le fond de mon escarcelle un second billet de dix livres.

— Mrs Tremble, écoutez-moi. Ce que vous allez me répondre est très important. Cette fille, un jour, n’est plus revenue, n’est-ce pas ?

— C’est vrai…

— Je suppose que cela ne vous a pas trop contrariée, car elle devait vous payer d’avance. Mais une chose m’intéresse : le paquet qu’elle avait apporté ici.

J’y vais au bluff, qu’est-ce qu’on risque ?

— Un paquet d’un genre particulier : un sac ?

Je ressens un pincement au cœur en voyant un éclat d’entendement dans ses yeux.

— Vous voyez ce que je veux dire, Mrs Tremble, un sac, un vulgaire sac de toile, comme ceux dont se servent les blanchisseurs ? Par exemple, celui-ci devait être assez lourd.

— Oui, dit-elle. Elle a apporté un sac comme vous dites.

— Qu’en a-t-elle fait ?

— Un homme est venu en prendre livraison, le lendemain. Mais auparavant, elle l’avait mis dans une malle, le sac… Une malle qu’elle s’était fait livrer la veille.

J’enrage. Ainsi, cette saleté de Martha avait un copain, comme complice. C’est lui qui est venu cramponner le magot et qui l’a évacué.

Mais voici Mrs Tremble qui, bien décidée à s’octroyer un nouveau billet, devient bavarde comme un perroquet.

— L’homme, dit-elle, était un employé de garde-meuble.

Je tique sauvagement.

— Vous dites ?

— C’était un employé de garde-meuble. Il a collé une étiquette sur la malle et l’a chargée sur une voiture à bras…

Elle me sauve la vie, la mère Tremble. Car il est fort probable que si cette petite Allemande a cloqué le pognon dans un garde-meuble en attendant de voir venir, comme elle est clamsée entretemps, le blé s’y trouve encore. Je tends le billet.

— Vous êtes un amour, Mrs Tremble. Merci mille et une fois du renseignement.

Elle se casse en deux.

— Monsieur, c’est moi qui…

— Bon, en ce cas nous sommes quittes.

Je m’incline et je me dirige vers la lourde.

Seulement la vieille peau n’entend pas rester sur sa faim. Sa cupidité assouvie, elle songe à sa curiosité.

— Vous êtes de la police ? demande-t-elle.

Je hausse les épaules.

— Vous avez déjà vu un policier distribuer des livres comme je viens de le faire ?

— Alors vous êtes un parent de…

— Je suis l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’os, fais-je en sortant.


Chapitre XVII. La malle

Je n’ai pas parcouru deux cents mètres, après avoir quitté la boîte de la mère Tremble, que je croise un crieur de journaux.

Le petit gars s’époumone à hurler que l’Ange Noir est en Angleterre et qu’il est probable que c’est lui l’auteur du triple assassinat de l’ascenseur et des deux meurtres de l’asile.

Évidemment, je m’offre une feuille. Ma gueule est en grand, sur deux colonnes de première page. Je dévore l’article. Il relate les recherches opérées par le Chief-Inspector Mac Gwer. Le policier a câblé mon signalement aux U.S.A. et le F.B.I. lui a adressé ma fiche signalétique. Je suis formellement identifié. Malgré leur prudence légendaire, les journalistes anglais impriment en toutes lettres que je dois être le meurtrier de l’acteur, d’Eleonor Mattiew, du portier, du directeur de l’asile et de l’infirmier. La chasse à l’homme est commencée. Si je ne joue pas serré, je vais me retrouver au cambron avant peu de temps. Une pensée en amenant une autre, je me dis que la mère Tremble va me reconnaître. Elle va prévenir le Yard. Elle va dire quelles questions je lui ai posées. Le Chief-Inspector Mac Gwer, qui me semble être dans son genre un petit futé, va faire un rapprochement, immanquablement, entre l’évasion du nave et l’interrogatoire de Mrs Tremble. Il comprendra que je suis sur la piste de la collection Roméo et, avec les moyens dont il dispose, il me battra au finish.

Je froisse le journal, le colle dans une bouche d’égout et je fais demi-tour.


* * *

— Vous avez oublié quelque chose ? demande Mrs Tremble.

Ses yeux sont pleins d’espoir.

— Oui, dis-je… Je voulais vous demander de voir la chambre dont il a été question.

— Mais c’est très facile, veuillez me suivre.

Elle grimpe au premier étage de sa turne. C’est précisément ce que je désire. Lorsque nous sommes sur le palier, je m’arrête. Elle fait de même, en me regardant d’un air interrogateur.

Elle se trouve juste au bord des marches. Je serre mon poing et je lui balance une avoinée de première, derrière la citrouille.

Elle s’en va valdinguer à travers l’escalier. Sa tête rebondit contre le mur. Alors, je descends avec précaution, pour me pencher au-dessus d’elle. Elle a une vilaine plaie à la tête. Mais elle n’est pas morte. Elle n’a même pas perdu connaissance. Je la chope alors par les épaules et, l’ayant soulevée, je lui brise les vertèbres cervicales contre l’angle d’une marche.

Maintenant, Mrs Tremble est décédée accidentellement. Elle a chuté et s’est cassé la figure en faisant ses escaliers. La police ne croira pas à un crime, puisque rien n’a disparu et que, vraisemblablement, la grosse bonne femme n’avait pas d’ennemi. En tout cas elle ne fera aucune analogie entre l’Ange Noir et cette petite bourgeoise.

Je pense que ce nouveau meurtre n’est pas inutile.


* * *

Les garde-meubles ne sont pas nombreux dans ce quartier. J’en fais deux sans résultat. Puis je me présente chez un troisième. C’est un entrepôt triste et poussiéreux avec, à gauche de l’entrée, un petit bureau vitré où un vieux bonhomme frileux tire la langue sur un registre.

Je frappe, le vieux cligne des yeux, gratte d’un ongle racorni ses cheveux blanc sale et regarde pleuvoir des pellicules sur son registre.

— Ouais ? éructe-t-il.

Je pénètre dans le bureau. Ça chlingue la moisissure là-dedans. Je sors mon petit baratin.

— Salut, M’sieur. Burk, de la Detective Agency Colman, j’aimerais vous poser une petite question.

Tout en me présentant, j’ai fait le geste de sortir mon portefeuille, pour montrer au vieux gland, une carte imaginaire. Il n’est pas épaté, le fossile. Il fouille maintenant dans son nez, n’y trouve rien à extraire et, pour ne pas être bredouille, se décide à arracher un poil, ce qui lui re


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mplit les yeux de larmes.

— C’qu’s’passe ? dit-il dans un sifflement.

— Voilà : il y a trois ans, vous avez pris en charge la malle d’une jeune fille. C’était une actrice, enfin… une girl. Son pseudonyme était Martha Braün, et son nom de famille Melba Bensley. Elle a dû vous laisser cette malle en dépôt sous l’un ou l’autre nom.

— Il y a trois ans, dit le vieux…

— À peu près…

— Braün ou… ?

— Ou Bensley…

— Vous dites trois ans ?

Il m’a l’air de faire de l’eau, le bonhomme. Mais ça n’est pas le moment d’être impatient.

— Oui, trois ans…

Il soupire, fait pivoter sa chaise, et tombe en contemplation devant un rayon où sont alignés d’autres registres noirs.

Enfin il se décide à en cramponner un et à le feuilleter.

— De toute façon, c’est B, dit-il.

— Oui, c’est B, conviens-je.

Il passe une langue d’un rose malade entre ses lèvres minces.

Ça dure un bon moment, j’ai des fourmis qui me trottent le long des flûtes. Enfin il dit :

— Bensley, voilà…

Il lit un numéro d’enregistrement : 123.768…

— Oui, nous l’avons… Je me rappelle, ça fait trois lettres recommandées que nous écrivons à l’adresse qu’elle nous avait laissée, mais les trois lettres sont revenues avec la mention « Inconnue ».

Je maîtrise ma jubilation.

— O.K… Je vais la prendre, cette malle…

— Mais… fait le vieux.

Je lui présente un billet de cent livres.

— La Detective Agency Colman paie largement. Voici pour la consigne, le restant vous reste acquis à titre de prime.

— C’est énorme, bégaie-t-il.

Je me fais confidentiel.

— La famille de la souris en question est pleine aux as. Elle a donné des ordres pour qu’on fasse bien les choses…

— Ah, bon… Eh ben, tant mieux !…

Il hésite encore et enfourne la banknote dans sa poche de pantalon.

— Venez avec moi…

Je le suis dans l’entrepôt. C’est un capharnaüm sans nom, mais il se repère là-dedans, comme un poisson rouge dans son aquarium.

Il me désigne une malle de dimension moyenne, juchée au sommet d’un rayon.

— La voilà, dit-il… Emportez-la, je ne vous fais pas signer de décharge car j’aime autant la porter disparue, purement et simplement.

Cette discrétion fait mon affaire.

— Entendu, petit père. Tout ce que je vous demanderai, maintenant, c’est d’aller me chercher un taxi.

Car je crois qu’il est temps d’abandonner la bagnole de Seruti.


Chapitre XVIII. Ça ne tourne pas rond

Croyez-moi ou ne me croyez pas, mais lorsque je me retrouve seul avec la malle dans un taxi anonyme, je me sens plus empoisonné qu’un homme qui a épousé sept femmes par inadvertance.

C’est magnifique d’avoir réussi un coup pareil dans le minimum de temps. Je bats tous les records de vitesse ; seulement la fortune la plus colossale n’a jamais été du moindre secours à un type échoué sur une île déserte. Or, pour moi en ce moment, l’Angleterre est pire qu’une île déserte. J’ai bonne mine, avec mes banknotes et ma collection inestimable. Mon portrait s’étale dans tous les journaux, et au moins deux personnes sur trois dévisagent en ce moment leurs contemporains dans l’espoir de m’identifier.

Où puis-je bien aller ? Les gares, les aéroports sont surveillés… Si je mets le pied dans un hôtel je serai arquinché illico… Si j’entre dans un troquet aussi et si je stationne dans la rue de même.

C’est dire que la situation est plus locdue que le derrière d’une guenon.

— Où allons-nous ? demande le chauffeur.

— Chez un messager, lui dis-je. Je voudrais expédier cette malle par la route.

— Barney et Walett, ça va ?

— O.K…

Il démarre et file à travers Londres avec une sûreté étonnante.

— C’est là, dit-il en stoppant derrière une file de camions…

Je vais pour descendre, mais je me ravise.

— Dites, vieux, hier je me suis donné un tour de reins. Ça vous ennuierait d’aller enregistrer ma malle ?

Et je lui tends un joli billet.

Ça n’a jamais ennuyé un chauffeur de taxi d’encaisser un magistral pourliche.

— Tout à votre service, patron, déclare-t-il. C’est pour où et à quel nom ?

Je déchire un morceau de papier et je lui note : « John Percy, Douvres ».

— Tenez, dites qu’on garde ça en dépôt. J’ignore quel jour je passerai la retirer.

Il acquiesce. Je l’aide à hisser la lourde malle sur ses épaules et je le regarde opérer.

Je crois qu’il est plus adroit d’avoir chargé le chauffeur des formalités d’enregistrement. Ainsi je ne risque pas qu’un employé me reconnaisse par la suite et prévienne les bourdilles, lesquels n’auraient rien de plus pressé que de s’emparer de la malle.

Seulement, cette précaution n’est valable que si je supprime le témoignage du chauffeur.

Je mets mentalement un petit cinéma au point mort car un vieux proverbe dit qu’il faut toujours prévoir le temps qu’il fera le dimanche après-midi afin de savoir si l’on doit ou non faire l’amour à sa grognasse le samedi soir.

Comme j’en suis là de mes réflexions, le chauffeur amène sa bouille de mulot.

— C’est fait, patron ; voici votre récépissé à conserver pour retirer le paquet.

— D’ac. Merci.

— Et maintenant, on va où ?

Je dis entre mes dents : « Toi, en enfer », puis à haute voix :

— Ça vous ennuierait, vieux, de me conduire à Woolwitch ?

J’ai choisi cette banlieue parce que je sais qu’elle est au sud, donc dans la direction de Douvres.

Son regard pétille.

Mentalement, il évalue l’ampleur du pourboire que je vais lui balancer, compte tenu de la longueur d’une telle course.

— Avec un homme comme vous, patron, fait-il, j’irais jusqu’au bout du monde.

Re-entre mes chailles, je marmonne :

— Que ne peux-tu le faire, pauvre cloche !

Il démarre. Nous pédalons à travers la Cité, puis nous fonçons sur les faubourgs. Quarante minutes plus tard, nous atteignons Woolwitch.

— Où est-ce votre point de destination, M’sieur ?

— Tout à fait à l’autre bout de la ville, je lui dis… On quitte les dernières maisons, et puis c’est là, une grande baraque au milieu d’un parc.

Évidemment, je brode à toute allure. J’en invente pour que ça fasse plus vrai, plus vivant. Ça la ficherait mal, s’il décidait de m’abandonner au beau milieu de la ville. Mais il renifle mon pognon et il ne rechigne pas le moins du monde. Il l’a du reste dit : il me mènerait aux antipodes s’il en avait la possibilité.

Nous traversons encore cette agglomération, puis ses faubourgs. Nous échouons sur une route peu passante. C’est tranquille à ces heures.

— Drôle de bled, dit le chauffeur. C’est loin, encore, vot’ carrée dans la verdure ?

— Continuez, je vous arrêterai.

Il continue. Puis, ce que je prévoyais se produit : il se met à faire travailler son petit cerveau d’oiseau-mouche et ce boulot-là l’amène à penser que je ne suis pas un mec très catholique.

— Écoutez voir, patron, commence-t-il, le sourcil froncé, j’ai l’impression que vous vous payez ma tête, non ?

Quand un sous-fifre de troisième zone vous tient ce langage-là, il ne vous reste plus qu’une chose à faire : sortir votre feu et le lui appuyer sur un endroit quelconque de sa personne. C’est ce que je fais.

Il devient d’un beau vert épinard et il se met à penser de toutes ses forces à cette bonne vie que les hommes ont pris l’habitude de se transmettre et qui est si agréable à renifler.

— Pose pas de questions, gros malin, je lui dis, roule jusqu’à ce que je te dise de t’arrêter… Et puis, non, attends une seconde…

Sans cesser de le tenir en joue, je descends de la carriole et m’avance vers l’avant. Je chope son compteur-taximètre et, d’une secousse, je l’arrache. Ainsi la guinde n’a plus l’air d’un taxi, mais d’une voiture normale.

Je remonte, mais à ses côtés :

— Mets le cap sur Douvres, veux-tu !

Il dit « oui », d’une petite voix de tantouze. Il y a des cas où il est difficile de dire « non ».


Chapitre XIX. Je fais officiellement connaissance d’un drôle de zig

Nous ne roulons pas depuis un quart d’heure que j’aperçois sur la route un barrage de police.

Les condés stoppent toutes les carrioles et passent leurs occupants en revue. Il y a un flot de trottinettes arrêtées.

Les flics sont décidément moins locdus que je ne le croyais. Je m’aperçois que le Yard mérite bien sa réputation. Mon esprit de décision est surmultiplié.

— Allez, demi-tour ! ordonné-je sèchement.

Et, pour ôter au chauffeur toute envie de jouer au petit soldat, je lui enfonce mon feu dans les côtelettes.

Il braque, fait une rapide manœuvre et fonce.

J’entends, loin derrière nous des coups de sifflet. Mais les flics sont victimes, dans un sens, de leur piège. Le nombre de voitures encombrant la route paralyse leurs mouvements.

Il faut profiter de cette avance.

— Écrase le champignon, fils ! Et gare aux taches !

Il appuie de son mieux, le copain, ça y a rien à redire…

Nous tapons le cent, puis le cent dix. Pas moyen de faire plus fort, sa guinde n’est pas de la première jeunesse…

Les poteaux télégraphiques hachent le paysage. Les graviers de la route giclent en pluie contre le capot… Nous fonçons… Le chauffeur est grisé par les événements, il est frénétique, il ne pense plus à avoir peur. Il n’est plus qu’un volant et un accélérateur…

Je bigle vachement dans le rétro, mais je ne vois toujours pas de bourdilles. Notre avance sera-t-elle suffisante pour que nous leur échappions ? Maintenant, mes plans sont modifiés ; je n’ai plus qu’une idée en tête : regagner Londres, la grande ville. Londres et sa foule noire, Londres et sa brume… Avec du pognon je dois arriver à me cacher… Mais dans cette foutue cambrousse il est impossible d’entreprendre quoi que ce soit… Impossible même d’espérer…

Tout à coup, un motard se dresse devant nous, au travers de la route. Il met ses bras en croix. Le gars a dû être prévenu par radio et il nous barre courageusement le chemin.

— Bon Dieu, je m’arrête, soupire le chauffeur.

Il commence à taquiner son frein.

— Si tu fais ça, je tire ! lui dis-je froidement. Fonce, et si ce cornichon ne se tire pas assez vite, tant pis pour sa gueule !

Il obéit ; le flic, voyant que nous ne ralentissons pas, fait un saut de côté. Il comprend la vie et n’essaye pas d’arrêter les locomotives à la main, lui. Seulement je le vois qui enfourche sa bécane et qui se lance à nos trousses. Ça, c’est la mouscaille la plus noire. Une auto, on peut la semer, mais pas un motocycliste. Avec son engin, il fait du cent cinquante comme une fleur, le fumelard.

Au bout de trois kilomètres, il nous a rejoints.


Il arrive à notre hauteur et nous fait signe de la main de stopper. Comme nous nous gardons d’obéir, il dégaine son revolver.

— Ralentis un brin, je dis au chauffeur.

Le motard s’annonce à nouveau sur la même ligne que nous.

Je vise sa poitrine, parce que c’est une cible beaucoup plus large, et je tire. Tout de suite il ne se passe rien. Avec ses monstrueuses lunettes je ne peux distinguer ses réactions. Il continue de rouler parallèlement à nous… Puis son engin se met à zigzaguer.

— Appuie !

Le chauffeur fonce. Le motard décrit une formidable embardée et va défoncer une barrière blanche.

Le conducteur du taxi est ruisselant comme un morceau de lard qu’on retire de la marmite.

— Oh, merde, patron, gémit-il, cette fois on est bon pour la corde. C’est pas la peine d’insister… Tous les flics du royaume seront sur le pied de guerre avant que nous ayons atteint Londres… Qu’est-ce qu’on va devenir ?

— T’occupe pas de ça, je réponds. Toi tu conduis et c’est moi qui décide.

La fuite éperdue continue. Nous atteignons les faubourgs, sans avoir vu le moindre uniforme. Mais cette accalmie ne me dit rien qui vaille. Je sais qu’il ne s’agit là que d’une trêve. Le formidable appareil du Yard travaille pour moi. Ou plutôt contre moi.

Et en effet, comme nous pénétrons dans la banlieue ouvrière, un mugissement de sirène se fait entendre.

Une voiture de flics nous accroche.

— Fonce ! Fonce !

— Seigneur ! on va rentrer dans les décors ! larmoie le taxi.

— Tant pis, fonce !

Ça dure dix petites minutes qui me paraissent plus longues que l’éternité… La sirène des condés fonctionne à tout berzingue. Ceci offre le relatif avantage, pour nous, de nous ouvrir la voie à travers le flot de plus en plus dense de la circulation.

— À droite ! je dis au gars. (Puis je lui fais :) À gauche…

La voiture gagne légèrement sur nous. Si je ne trouve pas un moyen de me tirer de là illico, d’ici quelques secondes, d’autres carrioles de flics qui viennent de notre côté comme des requins attirés par un naufrage nous couperont la route. Je n’aurai plus que la ressource de tirer mes trois dernières balles dans le tas et de me laisser démolir…

Je regarde désespérément autour de moi.

J’avise soudain une esplanade très encombrée, très animée.

— C’est quoi, ça ? demandé-je.

— Les halles, répond le chauffeur.

— O.K., vas-y, rentre dans les travées. Tant pis pour les mecs qui seront sur la route, l’assurance paiera…

Il hésite, mais il est plongé dans un climat de folie et il rentre dans la populace, un rictus affreux aux lèvres.

Les travées sont tellement étroites que des bancs de légumes s’écroulent. Des gens fuient en hurlant ; c’est la grosse pagaïe. J’ouvre la portière de mon côté. Puis je lâche une balle dans l’oreille du chauffeur et je saute sur une montagne de choux. La voiture percute des sacs de pommes de terre, continue un peu sa route, en renversant tout sur son passage… Moi je ne m’attarde pas à regarder les résultats de mon travail. Je me faufile dans la foule en loucedé.

Tout ça s’est passé en quelques secondes. Je me fonds dans la horde des mecs épouvantés… Je marche posément mais je ne fais pas le flambard, car il y a un drôle de remous derrière moi.

Je quitte les halles. J’enfile une rue, puis une autre… Des coups de sifflets me suivent à la trace.

« Tu n’es pas encore hors de danger, petit, je me dis. Planque-toi. »

Mes châsses se posent sur une plaque de rue. Elle dit : Chamberlain Street.  Un petit mécanisme se déclenche dans ma tête. Chamberlain Street. Où ai-je vu ce nom de rue… Il me dit quelque chose. Quoi ?

Et brusquement le voile se déchire.

C’est sur la carte d’identité de la petite girl du « Red Dog » que j’ai lu cela. 7, Chamberlain Street, oui… C’est cela. Et elle, elle s’appelle… Lilian… Oui, Lilian… Palmer !

Je fonce, les coudes au corps. J’arrive devant le 7, je me jette sous le porche et j’inspecte le tableau des locataires. Lilian Palmer ; quatrième droite.

Je cours à l’escalier et je ne mets pas plus de trente secondes pour gravir les quatre étages.

La gosse m’a sauvé la mise une fois, pourquoi ne me la sauverait-elle pas une seconde ?

Je tire sur l’anneau de sa sonnette.


* * *

C’est elle qui m’ouvre. Elle est dans un superbe déshabillé qui ferait cabrioler un centenaire.

— Vous ! soupire-t-elle.

— Oui, je peux entrer ?

— C’est que…

Elle semble très gênée.

— Je suis pressé, fais-je en l’écartant, pressé d’entrer, mon chou. Excusez-moi, mais l’air de Londres ne me vaut rien.

Elle me glisse à l’oreille :

— J’ai quelqu’un !

— Ça n’a pas d’importance, fais-je : plus on est de fous, plus on rit.

Pourtant, elle ne se décide pas à me faire les honneurs de sa crèche.

— C’est quelqu’un qu’il vaut mieux que vous ne voyiez pas, chuchote-t-elle.

Sur ce, voilà une voix qui s’écrie :

— Alors, Lilian, qu’est-ce qui se passe ?

Et un type paraît. Et ce type, je vous le donne en mille de deviner qui c’est. Autant vous le casser illico, avant que vous ne soyez crevé de curiosité. Il s’agit de Mattiew en personne. Mattiew, le gars dont j’ai piqué les ronds et bousillé la bonne femme.


Chapitre XX. Petit ballet final

Je le reconnais, mais lui ne me connaît pas.

Il me regarde et regarde Lilian. Après quoi il demande :

— Qui c’est, ce type ?

Je referme la porte.

— Je suis un ami de Lilian, dis-je.

— Vraiment ?

— Du moins je l’espère…

La petite Palmer a son petit air grave qui lui va si bien. Elle a l’air plutôt embêté. Enfin, elle prend une décision. Elle se dit que si je suis ici, en ce moment, c’est que le destin l’a voulu, et qu’il ne faut pas jouer à cache-cache avec le destin. C’est un mec qui possède tellement d’atouts dans son jeu, qu’on ne peut absolument rien tenter contre lui.

— Cet homme est le fameux Ange Noir, dit-elle.

Le gars, oh Madame, si vous pouviez arnoucher son portraque ! Il devient blanc comme un plastron d’ambassadeur.

— Ah, fait-il… Ah, ah !

Puis aussitôt :

— C’est lui qui a tué Eleonor… C’est lui qui m’a volé…

Il s’avance sur moi, les poings serrés.

— Saleté, grogne-t-il.

Et il me colle son direct bien-aimé dans la mâchoire. J’encaisse parce que le coup est parti plus vite que je ne le supposais. Ça l’excite. Il va pour doubler, mais je me baisse ; son coup part au-dessus de ma tête et je le cueille, à mon tour, d’une droite au menton.

Puis je chope mon colt le temps qu’il compte ses chandelles et je lui en cloque un coup qui lui défonce le côté de la tête, plus haut que la tempe.

— Bien servi, je fais, en le voyant s’écrouler.

La môme est très calme. Elle me dévisage avec admiration.

— C’est très joli comme riposte, fait-elle. Et aussi très efficace. Seulement je me demande ce que nous allons faire de ce cadavre. Car je suppose que c’est un cadavre, maintenant, non ?

— Si c’en est pas un, je réponds, il sera sûrement de la prochaine promotion : son dossier est en bonne voie.

Dehors, ça siffle de plus belle. Elle va à la fenêtre.

— Le quartier est cerné, dit-elle.

— Aucune importance si vous me donnez un coup de main, une fois de plus…

— Ça joue…

Je fais rapidement le tour de l’appartement. J’avise une penderie et je trimballe le corps dedans. Avant de refermer la lourde, je prélève son portefeuille, non que j’en sois réduit à faire le piqueur sur un macchab, mais pour réaliser mon plan, il me faut ses papelards.

Ensuite, je me déloque complètement et, lorsque je suis en slip, je passe dans la salle de bains. Je trouve de la crème à raser… Je m’en enduis le visage et je fais mousser, puis je m’ébouriffe les crins. Le gars qui me reconnaîtrait serait bien malin.

— Écoute, amour de ma vie, dis-je à Lilian, les bourdilles vont très certainement rappliquer ; évidemment tu n’as rien vu de suspect. Si on te demande si tu es seule, tu réponds que tu es avec ton ami : Mattiew !

— D’accord.

— Au fait, c’était ton amant ?

— Bien contre mon gré, fait-elle. Cet homme me tenait à cause d’une histoire de stup à laquelle j’avais été mêlée… Je vous bénis de m’avoir débarrassée de lui…

À ce moment on sonne.

Ce sont deux agents qui demande à ma petite girl si, par hasard, un homme qui…

Elle jure qu’elle n’a rien vu, rien entendu.

— Du reste, fait-elle, vous pouvez demander à mon ami.

Je passe ma frimousse ensavonnée par l’entrebâillement de la porte.

— Qu’est-ce qui se passe ? demandé-je… Y a le feu ?

Devant cette image paisible d’un type qui se rase et d’une môme en déshabillé, les condés se font la valise.

Alors j’essuie rapidement cette mousse onctueuse qui me fait une barbe de patriarche. Je prends Lilian dans mes bras.

— Toi, je lui dis, t’es juste le genre de fille qu’il me faut, pour continuer mon périple à travers la vieille Europe !

Conclusion

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Qu’est-ce que vous voulez que ça me branle que je m’appelle Mattiew ou Ducon-Lajoie ? L’essentiel est d’avoir le nez propre…

Le barlu approche de la côte française.

Je passe mon bras par-dessus l’épaule de ma petite souris.

— Dis, lui fais-je, comment se fait-il que je t’ai emballée illico ? C’est le coup de foudre ou quoi ?

Elle hausse les épaules.

— Non, dit-elle. L’autre soir, quand je suis arrivée dans ma loge, j’avais lu les journaux relatant le meurtre d’Eleonor Mattiew. J’avais appris aussi que tu avais dérouillé le Chief-Inspector. Or, je connais Mac Gwer de vue et je l’ai aperçu en arrivant au Red Dog. J’ai donc compris immédiatement que c’était toi, l’assassin.

Elle blottit sa tête contre mon épaule.

— J’ai un faible pour les assassins, chéri, surtout lorsqu’ils se font la main sur des gens comme les Mattiew.

Elle est un peu là, cette gosse. L’avenir s’annonce bath comme une carte postale en couleurs. D’autant plus que, grâce à la complicité du chef mécanicien du bateau, ma valise au magot voyage à bord, dans la soute à charbon.

Et puis, il paraît que c’est joli, la France.


Prochains volumes à paraître :

Un Cinzano pour l’Ange Noir !  et Ballade en Enfer [16]

QUATRIÈME ÉPISODE

UN CINZANO POUR L’ANGE NOIR !

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À la mémoire de Landru, 

Qui savait enflammer les souris ! 

L’Ange Noir

Avertissement

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Cette tranche de mes aventures se déroule en Franchecaille… Toute ressemblance avec des mirontons existants ou cannés serait — comme dit l’autre — purement fortuite. 

C’est pourquoi les tordus qui prétendraient reconnaître leur blaze feraient bien de mettre les adjas sans l’ouvrir, because je suis le genre de bonhomme chatouilleux du côté de la gâchette. 

L’Ange Noir

Chapitre premier

Curieuse façon de trinquer !

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D’habitude, je comprends vite et sans qu’on soit obligé de me faire un dessin. Mais là, il me faut au moins plusieurs minutes — longues comme des poèmes épiques — pour piger ce qui vient de se passer.

Je procède par association d’idées : primo, je suis dans un bar, allongé le long du comptoir d’acajou ; deuxio, il y avait une chouette pépée assise à côté de moi ; troisio, entre la chouette pépée et moi, sur le comptoir, se trouvait une bouteille de Cinzano…

Ça, ce sont les éléments que j’appellerai « directs ». Passons maintenant aux détails…

Je venais de poser mon pétrousquin sur le capitonnage d’un fauteuil. Le barman m’a demandé ce que je voulais éponger, et je lui ai répondu un Cinzano.

Il a tiré la bouteille de l’étagère et s’est aperçu alors qu’elle était presque vide. Il s’est excusé, a dit qu’il devait descendre à la cave et s’est fait la valise. Sur ce,la chouette poupette est entrée. Elle s’est assise sur le tabouret voisin du mien. Je lui ai souri, elle m’a souri. Et son sourire, croyez-moi ou ne me croyez pas, vous ne trouverez le même dans aucun journal de mode.

Je me suis alors dit qu’une entrée en matière immédiate s’imposait. Dans ces cas-là, il y a plusieurs méthodes : vous parlez du temps, ou vous demandez l’heure.

Le temps était trop dégueulasse pour qu’on en parle, ma montre brillait à mon poignet et jamais une montre n’avait dit l’heure exacte comme cette montre-là. J’ai emprunté un troisième procédé : je lui ai offert une cigarette. Elle m’a fait gentiment non, de la main. Ça ne m’a pas déplu. Les gonzesses qui se transforment en cheminée me débectent car, lorsque vous leur roulez un patin, vous avez l’impression d’embrasser un paquet de tabac… Je me suis cloqué une cigarette entre les lèvres, puis je me suis légèrement détourné pour l’allumer.

Et alors, ç’a été le feu d’artifice dans ma calbombe.

J’ai cru que la tour Eiffel venait de me choir sur la capote. Mes pensées se sont éparpillées comme une poignée de duvet dans un courant d’air.

J’ai senti que je chancelais…

Puis il y a eu un trou noir, noir comme un nègre en grand deuil qui visiterait une mine, à minuit, pendant une alerte. Pour vous dire…

Et de ce noir, à la minute où je vous bonnis tout ça, j’en reviens comme d’un pays en négatif.

Et, tout naturellement, je me demande ce qui a bien pu se passer. Mais je comprends que la fillette aux yeux doux qui m’avait fait risette a profité de ce que je me détournais pour saisir la bouteille vide par le goulot et me la casser sur le dôme.

Je comprends que les choses se sont passées ainsi, mais je ne comprends pas, mais alors pas du tout, pourquoi elles se sont passées ainsi.

Je suis arrivé à Paris du matin, je n’ai jamais mis les targettes en France et je n’y connais absolument personne. Par ailleurs, je ne pense pas que ce soit l’habitude, au pays de la cuistance et des parfums, que les petites gonzesses vous cassent des flacons sur la tête. Si c’était un truc entré dans les mœurs des Français, ça se saurait à l’étranger, surtout aux U.S.A. où l’on sait toujours tout, même ce qui n’existe pas…

J’en suis là de mes pensées lorsque le barman revient, les bras garnis de bouteilles de Cinzano qu’il tient amoureusement comme tient ses mouflets la grognasse qui se fait photographier après avoir obtenu le prix Cognac. Il ouvre des yeux si grands qu’on entrevoit le fond de son slip.

— Qu’est-ce qui vous est arrivé ? demande-t-il.

Je mets un petit moment à lui répondre car je parle très mal le français.

— Une petite cliente qui a passé ses nerfs, je dis.

Je me remets sur mes tiges et je bigle les azimuts.

Y a pas plus de chouette pépée que de probité dans le cœur d’un marchand de tapis levantin.

Le garçon me considère toujours avec ses grands yeux en entrée de métro, en tenant sa progéniture de Cinzano…

Il faut absolument lui éclairer l’entendement avant que son cerveau ne se mette à fumer.

— Une jeune demoiselle est entrée, je lui fais. Gentille. J’ai allumé une cigarette et, pendant ce temps, elle a pris votre bouteille et bing !

Il comprend.

Vous pensez peut-être qu’il va me présenter des excuses et cavaler chercher du sparadrap ? Va te faire voir !

Il a un petit sourire presque satisfait et il pose précautionneusement ses flacons sur l’étagère.

Il se met à ronchonner quelque chose que je distingue mal, mais où il est question de ces salauds d’Amerloks qui se croient tout permis et qui s’étonnent après, quand une vertueuse petite Parisienne est obligée de défendre sa vertu à coups de bouteille !

Je ne me donne pas la peine de rectifier le tir.

Je ne suis pas venu ici pour évangéliser les populations.

Délicatement je palpe ma torgnole. C’est gros comme le champignon atomique de Bikini, et ça saigne faiblement.

Le barman me dit d’appuyer dessus avec une pièce de monnaie. Ce mec-là, on serait à Chicago, je lui aurais déjà fait bouffer du plomb ; mais nous sommes à Paris et, en attendant, j’ai décidé de me tenir peinard. Les exploits de l’Ange Noir, comme m’ont baptisé les journaleux, ne sont pas trop connus en France et je compte rester tranquille un bout de temps afin de voir venir et de statuer sur mon futur.

Je vais aux toilettes, me fais une compresse d’eau froide sur ma bosse et je reviens au bar.

— Vous prenez quelque chose ? me demande le garçon.

— C’est déjà fait, dis-je. Mais versez toujours…

— Un autre Cinzano ? demande-t-il sans rigoler.

Je le regarde, il soutient mon regard.

— C’est ça, un autre…

Tout en buvant, je me dis qu’il y a dans cette histoire un inexplicable mystère.

Du reste, un mystère est toujours inexplicable, c’est bien connu. Pourquoi cette poupée jolie a-t-elle agi ainsi ? Est-ce une cinglée ? A-t-elle eu envie de mon portefeuille et n’a-t-elle pas eu le temps de l’embarquer ?

Toute une série de points d’interrogation voltigent dans mon cerveau comme des mouches autour d’une cloche à fromage.

J’avale mon verre et je sors.

Je donnerais bien mille balles pour la retrouver, cette môme.

Chapitre II

De bonnes déductions

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J’ai l’impression qu’on m’a posé une ventouse sur le crâne. Mon cuir chevelu est comme aspiré par ma bosse et je dois me dérider à toute pompe. Je décide d’aller soigner ça à mon hôtel, d’autant plus que du sang a coulé sur ma chemise blanche et que ça ne fait pas sérieux du tout !

Je suis descendu dans un petit truc du quartier Saint-Germain-des


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-Prés, d’abord parce que j’ai toujours rêvé de connaître Saint-Germain-des-Prés, ensuite parce que les petits hôtels sont sans histoires, contrairement aux palaces où l’on se fait plus aisément repérer. Et puis celui-ci s’appelle le Welcome, ce qui me dépayse moins.

Il n’y a personne à la réception. La bonne dame qui tient cette crèche est en train de se préparer un cacao dans sa cuisine. Mais c’est sans importance, les clients de la maison décrochant eux-mêmes leur clé au tableau.

J’ai le 4. Je tends la main vers le crochet numéro 4 et je constate qu’il est sans clé. Je me dis que la femme de chambre a dû la prendre pour passer l’aspirateur dans ma carrée. Je monte l’escalier car il n’y a pas d’ascenseur, et je débarque devant ma lourde.

Celle-ci est close. J’écoute : on n’entend rien… Je me penche pour assujettir mon œil au trou de la serrure, mais je constate que la clé est à l’intérieur…

Tout ça, brusquement, ne me paraît pas catholique du tout.

Je saisis délicatement la poignée de la lourde, je la tourne. Il ne se produit rien et la porte demeure hermétiquement fermée à clé.

Alors je sors mon revolver de sous mon aisselle. Je l’enveloppe dans mon mouchoir afin de ne pas effaroucher un quidam de passage et je m’adosse au mur, fort de cette vérité première qu’un homme occupant une pièce à une seule issue sera bien forcé d’emprunter cette issue un jour ou l’autre.

Mon attente est de courte durée. La clé tourne. La porte commence à s’entrouvrir. C’est juste l’instant que je choisis pour me manifester. Je fonce l’épaule en avant sur la lourde qui s’ouvre en grand. La personne qui était derrière va valdinguer à deux mètres et se retrouve assise sur la carpette, l’air pas spirituel du tout.

Cette personne n’est autre que la charmante jeune fille qui, il y a un instant, m’a fracassé la bouteille sur la tête… Pour l’instant elle n’a pas l’air malin, la gerce, écroulée sur la moquette, les jambes écartées et les jupes relevées. Elle porte une petite culotte de soie blanche, terriblement étroite, ce qui permet le plus beau coup d’œil de la terre.

— Bigre, la charmante blonde que voilà ! m’exclamé-je.

Et je ferme la porte car, bien que n’étant pas spécialement égoïste, j’aime bien garder pour moi tout seulard les aubaines de cette nature…

Elle devient rouge comme un coquelicot.

Elle serre les jambes, ce qui interrompt le spectacle.

— Dommage ! je murmure.

Elle se relève… Il y a un instant de flottement.

J’ôte le mouchoir servant de housse à mon feu et je souffle sur le canon de l’arme avant de l’astiquer avec ma manche, comme ça se fait dans les films de gangsters.

— Très intéressant, fait-elle.

Un léger sourire illumine son visage. Laissez-moi vous dire qu’elle est drôlement chouïa, cette assommeuse. Blonde — pas d’erreur sur ce point —, mince, les yeux verts et quelques taches de rousseur autour du nez… J’aime les filles qui ont des taches de rousseur, ça leur donne un petit côté vraie jeune fille qui émeut toujours les bonshommes. Et particulièrement ceux qui, comme l’Ange Noir, ne sont pas à proprement parler des enfants de chœur.

— Vous êtes très jolie, je dis.

— Vous possédez le sens de l’originalité, fait-elle. On voit que vous avez la bosse de la galanterie…

— Grâce à vous, j’ajoute, en ôtant mon bada.

Elle regarde l’aubergine qui continue à se développer et prend le fou rire.

Je jette un coup d’œil dans la glace de la cheminée.

— Marrant, hein ? dis-je, j’ai un crâne à impériale, comme les autobus anglais.

Je la regarde attentivement…

— Bien entendu, il est inutile de vous demander ce que vous faites ici, car vous me répondriez que vous vous baladez. Inutile aussi de vous demander la raison pour laquelle vous m’avez assommé. C’est bien entendu une coutume de votre pays ?

— Exactement, répond-elle.

Et ce, sur un ton impertinent.

Or, moi, si à la rigueur j’admets qu’une fille ait envie de me casser la tête, je ne peux renifler celles qui se fichent de ma poire.

Je m’approche de la donzelle, je lève la main et je lui colle le plus beau soufflet qu’elle ait jamais reçu de sa vie.

Ça claque comme un volet sur une façade. Les cinq doigts marquent, en blanc sur un fond écarlate.

Elle serre les dents pour ne pas crier et ses yeux s’emplissent de larmes.

— Assieds-toi ! je lui ordonne.

Et, comme elle n’obéit pas, je la pousse sur le lit.

— Tu es jeune, ma poulette, tu ne sais sûrement pas qu’il est très dangereux de provoquer des types comme moi. Si tu étais un homme tu serais déjà tout troué, comme un vieux vêtement bouffé des mites…

Je lui caresse les cheveux.

— Seulement tu es un gentil petit poulet de grain et les poulets de grain jouissent de ma sympathie ; ça ne se discute pas, hein ?

Elle ne répond pas et regarde droit devant elle un point noir sur le mur.

— Tu ne crois pas que le moment des explications est arrivé ?

Si, elle croit, elle le sait, mais elle n’est pas très pressée d’en convenir.

— J’attends tes explications, dis-je…

Comme elle ne répond pas, je la renverse sur le lit, et je me mets à palper ses fringues…

Je découvre simplement sur elle, enveloppé dans du papier de soie, un petit miroir de poche à dos d’ivoire auquel je tiens beaucoup car c’est un souvenir de la gonzesse que j’ai le plus aimée, la môme Sissy[17].

Mais ce truc-là n’a qu’une valeur sentimentale, vous le payeriez tout de suite mille balles chez l’antiquaire du coin. Ça me paraît vraiment fort de café qu’une gonzesse aille m’assommer et fouille ma chambre pour mettre la main sur cet objet.

Et pourquoi l’a-t-elle enveloppé dans du papier de soie ? D’autant que je suis certain que ce papier ne se trouvait pas dans ma chambre… Elle l’a apporté exprès…

Je glisse le miroir dans ma poche et je me convoque pour une conférence express.

Tout ça est d’un compliqué qui me laisse baba…

Seulement, grâce au ciel, ou à je ne sais pas qui, je possède une matière grise qui mériterait que les anthropologistes se penchassent sur elle.

Une petite clarté point sous ma crinière. Ça n’est pas l’aurore boréale, mais ça va le devenir…

N’importe qui vous dira que de la réflexion jaillit la lumière et, croyez-moi, le type qui a inventé cet adage n’était pas la moitié d’un comprimé d’aspirine.

— Écoute, trésor, lui dis-je, je vais te poser une question, une seule : sais-tu qui je suis ?

Elle hausse les épaules.

— Cette question !

— Ça n’est pas une réponse, lui fais-je remarquer avec un tendre sourire.

— Vous êtes l’Ange Noir…

— Comment savez-vous ça ?

— Quelqu’un a appris que vous quittiez l’Angleterre. On vous a repéré à votre arrivée en France…

— J’aimerais connaître ce quelqu’un…

— N’y comptez pas trop !

— Oh que si…

Elle secoue la tête…

Le moment est venu pour moi de lui prouver que j’ai du répondant.

— Écoute mon petit travail de déduction, chérie… Tu m’as estourbi afin de me faire repérer par la police. Seulement tu n’as pas cogné assez fort, ou bien j’ai le citron trop costaud… Police-Secours n’a pas eu besoin d’intervenir, ce qui, j’en conviens, m’aurait emmouscaillé.

« Ensuite tu viens chercher dans ma piaule un objet très personnel et très lisse , sur lequel, par conséquent, figurent fatalement mes empreintes…

« Il est probable que vous vouliez déposer cet objet sur le théâtre d’un mauvais coup, afin qu’en le trouvant la police, qui par ailleurs a levé ma piste à la suite de ma blessure, mette illico ce mauvais coup à mon actif… Pas mal !

Elle paraît un peu soufflée de la rapidité avec laquelle j’ai mis le doigt sur la question.

Je jouis de mon petit succès.

— Bon, maintenant que tu as un aperçu du gamin, fillette, si nous parlions sérieusement ?

Chapitre III

Un moyen de persuasion

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Je crois, sans me vanter, que ma petite démonstration a porté ses fruits. Elle n’a plus le sourire du tout, la belle inconnue.

Afin qu’elle cesse d’être tout à fait une inconnue, je lui demande son blaze :

— Comment t’appelles-tu, lumière de ma vie ?

Elle hésite.

— Vas-y, accouche !

— Sophie ! répond-elle.

— Très joli, j’apprécie. Ça fait un peu comtesse de Ségur, ça va rudement bien avec tes taches de son. Bon, tu t’appelles Sophie, il y a bien un autre nom sur ta carte d’identité…

— Sophie Masset.

— Très français…

— Je suis française…

— Je m’en doutais…

— Pourquoi ?

— Une idée comme ça… Tu ressembles exactement aux gravures de chez nous représentant le type de la jolie et effrontée petite Française. Bon, eh bien, Sophie, mon petit doigt, qui n’a pas de secrets pour moi, me dit que tu ne travailles pas pour ton compte personnel. Alors j’aimerais bien savoir avec qui tu es en cheville dans cette histoire…

Elle détourne lentement la tête.

— Vous vous trompez, fait-elle.

— Je me trompe ?

— Oui…

— Explique-toi !

Elle prend son souffle comme quelqu’un qui s’apprête à vous débiter un laïus long comme un rouleau de papier peint. Mais contre toute attente, elle met un cadenas à son joli museau. D’un ton sans réplique, elle affirme :

— Je ne parlerai pas.

Je ne sais pas si vous connaissez les grognasses et leur façon de se comporter, moi, en tout cas, je suis affranchi à fond sur la question.

Si celle-ci vient de décider de la boucler, je pourrais lui enfoncer des paillettes de bambou sous les ongles et y mettre le feu, elle ne l’ouvrirait pas. Les filles de cette trempe ouvrent plus facilement les jambes que les lèvres lorsqu’elles ont décidé de se taire.

Cette réflexion que je viens de me faire m’ouvre un horizon tout ce qu’il y a de chouïa.

Je pense très fort à la culotte blanche de la mignonne et je grimpe au plafond à tout berzingue.

Pourquoi n’essayerais-je pas les grands moyens ? J’ai tout mon temps, et, par ailleurs, je suis venu en France avec l’intention bien arrêtée de me fendre le parapluie.

Je renverse brutalement la gonzesse sur le pucier et je me penche sur elle.

— Tu es la plus gironde petite souris qu’il m’ait été donné de voir depuis que je foule le sol sacré de ta patrie, je lui dis. Étant donné ce qui s’est passé je devrais te cloquer une pastille entre les sourcils car mon feu est muni d’un silencieux… Je pourrais aussi te « travailler » un brin, histoire de te faire dire ce que j’aimerais savoir, mais décidément je ne m’en sens pas le courage.

Je cherche ses lèvres. Elle les dérobe avec une insistance presque insultante. Est-ce que par hasard je ne serais pas son genre, à Sophie ?

Ça me travaillerait le bol car jusqu’ici, quelles qu’aient été leurs aspirations et leurs idées préconçues, je me suis toujours débrouillé pour être le « genre » des mômes qui me plaisaient… Elle lutte longtemps, se tord comme un ver, mais ses soubresauts ne font qu’exaspérer mon désir.

J’ai envie d’elle tout à coup à en gueuler, et si elle continue, je vais me passer les nerfs sur son joli cou.

Ce qui fait et fera toujours la force des fillettes c’est le sixième sens dont elles jouissent et qui les avertit de ces sortes de choses.

Au moment où ça va craquer dans mon système nerveux, elle réalise que les choses vont mal tourner. Et, comme la mer, elle se calme brusquement. Ses belles jambes s’ouvrent comme un passage à niveau…

Elle cède, mais elle cède avec hauteur, en vaincu superbe. Si vous croyez que je me comporte en soudard, vous vous trompez. Dans ces sortes de trucs, on ne doit pas vaincre seulement par la force.

Au lieu de lui faire le coup du lapin, je me mets à la travailler sérieusement. Je n’ignore pas que les Français sont des fortiches dans ce boulot et que j’ai un lourd handicap à remonter. Mais le travail n’a jamais effrayé l’Ange Noir.

En amour j’en connais tellement long qu’à côté de moi, le Marquis de Sade passerait pour un séminariste innocent.

Au bout de dix minutes, je réussis un superbe numéro de transformation. La poulette ne pense plus du tout à m’assommer, et même ça l’ennuierait bougrement s’il m’arrivait quelque chose…

Elle gémit comme une chatte en chaleur, serre les dents, et ses yeux chavirent curieusement. Elle me serre de toutes ses forces contre elle.

Je passe vraiment un moment exceptionnel et, en toute modestie, elle aussi !

Lorsque nous redescendons sur cette putain de terre, je la regarde en souriant.

— Tu vois que tu aurais eu tort de me tuer, fais-je.

Elle en convient en son for intérieur…

— Bon, je fais, je pense que deux êtres qui viennent de vivre ça ne peuvent plus se comporter en ennemis. Moi je ne t’ai rien fait, et je te pardonne de grand cœur ce que tu m’as fait. Si tu as agi comme cela, si tu as pris des risques pareils c’est que tu es dans le merdier. Toi ou quelqu’un qui te touche de très près.

Je plante mes yeux dans les siens.

— J’ai des moyens… Figure-toi que la nature m’a doté d’un cerveau à toute épreuve… Je peux peut-être rétablir une situation compromise. À ta place, je me prendrais comme conseiller technique.

Elle hésite. Puis elle noue ses beaux bras derrière ma nuque.

— Bon, eh bien voilà, fait-elle.

Chapitre IV

Rilley

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— C’est toute une histoire, commence-t-elle.

Notez que je m’en doute un peu. Rien qu’avec ce qui vient de se passer, nous avons la matière d’un bon début de roman policier. Je regarde attentivement ma colombe. Elle n’a plus du tout l’air bravache. Fini, la belle amazone qui trinquait avec mon crâne ! C’est maintenant une petite fille docile que j’ai devant moi. Une môme qui vient d’éprouver la grande secousse et qui a encore le regard bordé de reconnaissance.

Elle ne cherche plus à me faisander.

Elle ne desserre pas son étreinte. Je sens son corps chaud et frémissant contre le mien, et ça me rend tout chose.

— Tu connais Rilley ? me demande-t-elle…

Cette question me paralyse la glotte.

Si je connais Rilley ! Tom Rilley ! Autant demander à un curé s’il a entendu parler du bon Dieu !

Rilley c’est le roi des petits dessalés de Los Angeles, ou plutôt c’était, car depuis plus d’une paire d’années il s’est trissé du secteur qui devenait malsain pour sa santé et, à ce qu’on m’avait dit, il s’était embarqué pour l’Europe. Faut croire qu’on ne s’était pas gourré !

Qu’est-ce que Rilley peut avoir à faire avec ma petite Sophie ?

— J’ai fait sa connaissance voilà six mois, poursuit-elle. Au début j’ignorais qui il était… Ce n’est qu’au bout d’un certain temps qu’il m’a dit qu’il était un gangster. Un gangster, l’Ange ! n’était-ce pas merveilleux ?

Cette exclamation me renseigne sur la personnalité de la fillette. Ou je me colle le doigt dans l’œil jusqu’à toucher le fond de mon slip ou cette gosse est une de ces filles à papa comme il y en a des fagots dans toutes les parties du monde et qui s’emmerdent tellement de n’avoir rien à foutre qu’elles font n’importe quelle couennerie pour se distraire…

— Si, fais-je en réponse à sa question, c’est absolument sensationnel…

Elle est perdue dans un mirage.

— Alors ? demandé-je doucement.

Elle revient sur cette planète.

— Moi, je suis la fille des conserves Masset, dit-elle.

— Connais pas, je m’excuse, je viens de débarquer.

— Une grosse affaire, renchérit-elle.

Celui qui comprendra quelque chose aux souris fera bien d’écrire ça noir sur blanc, je me charge de lui trouver un éditeur ! Voilà une greluche qui est tellement fatiguée d’être la fille des conserves Masset qu’elle se jette au cou d’un foie blanc comme Rilley et, à côté de ça, elle est fière de ce que les conserves de son vieux soient une grosse boîte (si on peut s’exprimer ainsi en parlant de conserves !).

— Bon, et alors ?

— Rilley mijotait un coup inouï…

— Ah ?

Dès qu’on me parle d’un coup inouï, mes oreilles se dressent toutes seules comme celles d’un loup.

— Oui, poursuit la Vénus. Il voulait s’emparer du contenu du coffre-fort…

— Duquel ?

— De celui de papa.

Charmant…

— Et alors ?

— Alors, il l’a fait. Seulement Stéphan est intervenu.

— Qui est Stéphan ?…

— Le valet de chambre…

— Et alors ?

— Alors Rilley l’a tué…

Elle débite son petit compliment comme s’il s’agissait d’un poème en prose.

— Mauvais, je dis.

Et je songe que ce Rilley a toujours été un manche de troisième catégorie. C’est juste le genre de bonhomme qui se prend les pieds dans les signaux d’alarme…

Sophie continue son petit blabla.

— Il n’y avait rien dans le coffre.

Je me marre.

Quand je vous disais que Rilley est un nave majuscule, dans son genre !

Il bute un mec pour griffer du pognon, il se fait suer sur la combinaison d’un coffre et, lorsqu’il parvient à ouvrir celui-ci, il trouve des nèfles !

Je demande :

— Et qu’est-ce qui lui est arrivé à Rilley ? Les flics l’ont coiffé ?

— Non, pas encore…

— Ils sont sur sa piste ?

— Non plus, le meurtre n’a pas été découvert.

— Hein !

— Mes parents sont en voyage, explique-t-elle. J’ai dit que, pendant ce temps, j’allais chez une amie…

— Quand a eu lieu l’assassinat ?

— Avant-hier…

— Et Rilley ?

— Il a peur, il craint d’avoir laissé des traces, et puis on m’a vu souvent avec lui, il est même venu à la maison… Il connaît les méthodes de la police et il sait qu’il sera inquiété.

Je termine pour elle :

— Et alors ce joli cœur a appris que l’Ange Noir rappliquait en France. Il m’a repéré et il t’a dit de jouer cette dernière carte, hein ? Si tu avais réussi, c’est sur mes côtelettes qu’on allait mettre le meurtre, à cause du petit miroir…

Je ricane.

— Il lit des bouquins policiers, Rilley, pour échafauder des combines pareilles ?

— C’était bien combiné, n’est-ce pas ? dit-elle triomphalement.

— Très bien ! fais-je en pouffant de rire. Pourquoi, je reprends, au lieu de jouer à Nick Carter, il ne se fait pas la paire ?

Elle devient chagrine.

— Il n’a pas d’argent, sanglote-t-elle.

— Et toi, tu ne peux pas lui en refiler ?

— Je n’en ai pas non plus.

Parbleu ! Probable que si elle en avait, elle ne laisserait pas cambrioler son dab et dessouder les larbins.

— M’est avis que tu t’es fourrée dans de jolis draps, je lui dis, en la chopant par le menton. Vous me faites un beau couple de navetons, Rilley et toi…

Elle se fait suppliante.

— Maintenant, l’Ange, ne pouvez-vous pas faire quelque chose pour lui ?

Elle est pathétique, cette gosseline.

Je peux toujours faire quelque chose pour les mecs comme Rilley. Je souris en tripotant la crosse de mon pétard dans ma poche !

Chapitre V

Allons voir Rilley !

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De toutes ces giries, je retiens trois choses : la petite Sophie est une superchampionne du saut de carpe lorsqu’un dégourdi l’escalade ; son dab est pourri d’osier ; et son miche, le nave Rilley, s’est mouillé jusqu’à la moelle.

Mon petit cerveau est survolté. Je suis en train de me dire que l’Ange Noir, s’il tient à sauver sa réputation, ne serait-ce qu’à ses propres yeux, doit exploiter une situation comme celle-ci.

Le drame, sur cette endoffée de planète, c’est qu’on a besoin de pèze. Et pour avoir du pèze il faut le prendre où il se trouve, c’est-à-dire chez ceux qui en ont. Un mec, un Français nommé La Palisse, je crois, raisonnait de cette façon apparemment foireuse.

Moi je le tiens pour un champion de la cellule grise !

Je suis en France et, pour y demeurer un bout de temps je dois me procurer des paquets de fric, la vie ne valant d’être vécue que lorsqu’on la mène à grandes guides !

L’occase idéale, la voici…

— Bon, dis-je au bout d’un long moment de silence que la souris a respecté, les mains jointes, puisqu’il en est ainsi, il faut agir, et agir vite.

— Oui, s’écrie-t-elle.

Je me lève.

— Allons voir Rilley.

Cette gosse, je vais vous expliquer, elle a mis toutes ses réserves dans son attaque du bar et la fouille de ma piaule, mais maintenant elle est aussi amorphe qu’une limace.

Elle a une confiance éperdue en bibi. Les souris ont toujours confiance dans les mâles qui viennent de leur prouver qu’ils sont de vrais mâles !

Elle se lève.

— Venez, dit-elle.

Je la cramponne par le menton et je lui roule un patin.

— Tu peux me tutoyer, je t’y autorise, fais-je avec un bon sourire.

Elle paraît effrayée.

— Pas devant Rilley !


* * *

Lorsqu’on regarde Rilley, on a l’impression de l’avoir vu sur des écrans de cinéma. Il ressemble à un acteur, on ne sait pas au juste lequel, mais il lui ressemble bougrement.

Il est châtain, avec les cheveux épais, rejetés en arrière, le teint bistre, la mâchoire carrée, l’œil bleu. C’est juste le genre de beau gosse qui donne des idées aux femmes. À part ça, un peu plus d’intelligence qu’une botte d’asperges… Vous voyez ce que je veux dire ?

Lorsque nous entrons dans la chambre meublée qu’il s’est louée à Montmartre, il a un sursaut terrible en m’apercevant. Il saute sur son oreiller pour y cueillir le soufflant qui doit y faire dodo. Rilley est tout là : le feu dans le plumard, comme dans les mauvais romans policiers.

— Te fatigue pas, chéri, je lui dis.

Et je lui montre le mien. Ça le calme comme deux comprimés de gardénal. Il pâlit sous son hâle. Ses paupières font du morse.

— T’as les jetons, hein, mon pote ? je lui demande.

Devant la petite Sophie, il se refuse à en convenir.

— Assieds-toi, fais comme chez toi ! j’ordonne. On a à bavarder…

Il laisse tomber son prose dans un fauteuil pelucheux.

— N’aie pas peur, mon chou, murmure gentiment la fille.

Il est dopé par cette exhortation.

— Oh ! j’ai pas peur, grince-t-il.

Je m’assieds sur l’accoudoir de son siège et je remise mon feu.

— Bien sûr, tu n’as pas peur… Pourquoi aurais-tu peur, hein ? Je te le demande ? On est copains, nous deux… Tu charges une gosse de me casser des bouteilles sur le crâne, mais le verre blanc cassé porte bonheur… Tu cherches à me coller un meurtre sur le dos, mais ça n’est qu’une bonne blague entre compatriotes…

Il jette un regard furieux à Sophie.

De toute évidence, il n’est pas près de lui pardonner de m’avoir rancardé sur ses agissements.

— Ne la bouffe pas des yeux, et si tu touches un cheveu de sa tête, je te crève la paillasse, Rilley, tiens-le- toi pour dit.

Je lui envoie une bourrade.

— Écoute, petit gars, je ne suis pas venu pour te faire la morale, mais pour discuter le bout de gras. Si nous étions à Frisco ou dans une autre ville des États-Unis après ce que tu m’as fait, tu pourrais commander une concession à perpétuité. Seulement nous sommes en Europe, un bled neuf pour nous et où nous aimerions nous faire oublier un peu, n’est-ce pas ? Alors je suis forcé de mettre les pouces, trésor… C’est tant mieux pour ta jolie carcasse.

« On va donc faire un petit marché, toi et moi… Tu t’es conduit comme d’habitude, c’est-à-dire comme un naveton de première dans cette affaire de coffre forcé… Moi je vais essayer de rectifier le tir… Seulement ce sera cher. Je veux le gros paxon… Ce sera les trois quarts pour moi, un quart et mon pardon pour l’affaire d’aujourd’hui pour toi.

« Tu dis oui ou tu dis non. Si tu dis oui on se serre la pogne ; si tu dis non, je te mets une trempe grand format. Ceci dit, tu as ton libre arbitre…

Il me regarde. Au fond, cette offre est inespérée pour lui.

— D’accord, l’Ange, murmure-t-il en allongeant sa main, et je te demande pardon pour l’histoire de tout à l’heure… Tu sais ce que c’est, quand on est dans le pétrin, on perd la boule… Je me suis dit que ça n’avait pas d’importance au fond de te mettre dans le bain vu que tu t’en sors toujours comme un roi !

— Passe pas la pommade, je lui dis, elle me ferait venir de l’eczéma !

Je regarde la main qu’il me tend avec insistance. Il a la trouille que je ne la lui serre pas, ce qui lui ferait perdre la face devant sa belle.

Alors je lui prends la main. Et je la lui serre. Je serre de toutes mes forces. Rilley me regarde avec surprise d’abord… Puis il pâlit. Puis il se met à transpirer et à se tordre.

Je continue de serrer. Mes paluches, quand je le veux, sont de véritables étaux.

Je serre encore au point d’éprouver une brûlure dans l’épaule. Il tombe à genoux.

— Lâche-moi, supplie-t-il. Tu vas me casser les doigts, l’Ange ! Je t’en supplie ! Lâche-moi ! Lâche-moi !

Je le lâche…

— Voilà, tu es tendre comme du chevreau, mon petit gars… Bon, faisons un tour d’horizon, maintenant…

Chapitre VI

Plan de campagne

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Il se masse les jointures en faisant la grimace.

Il se demande si ses salsifis sont cassés ou non.

— Te frappe pas, je lui dis. Si j’avais voulu te briser les osselets, j’aurais serré convenablement.

Je me recule, allume une cigarette et, avisant un flacon de whisky, je dévisse le bouchon.

— On va parler du papa, dis-je en désignant Sophie. Qu’est-ce qui vous faisait croire que ce brave homme cloquait des paquets de fric dans son coffre ?

— Ordinairement il serre de grosses sommes dans son bureau, explique la fillette. Mais je suppose qu’il a dû verser son argent à la banque…

Je fais la grimace.

— Si son pognon est en banque, on peut lui dire adieu avant de l’avoir vu. Je ne m’en sens pas pour jouer les Dillinger dans ce patelin ! Il rentre quand, votre vieux ?

— Demain…

— Donc, demain le meurtre sera découvert ?

— Oui…

Ma parole, il faut se manier…

— Où est-il ?

— Dans notre propriété de Mézy.

J’ajuste le goulot du flacon dans le trou que j’ai sous le nez. Je me tape une rasade furieuse de gnôle. C’est du fameux. Rilley est un petit gars qui se dorlote.

Aussitôt le miracle s’accomplit : l’alcool flanque un coup d’accélérateur dans mes méninges. Je vois la situation avec le recul nécessaire. Tout est là, étalé devant moi… D’une part, j’ai une fille à papa un peu cinglée qui rêve de cambrioler son vieux pour se tirer avec un gangster ; d’un autre, un nave de Rilley qui s’est foutu dans un merdier du tonnerre et qui va être suspecté de meurtre. Enfin, j’ai aussi à portée de ma main un type plein aux as qui ignore encore tout. Je me lève.

— Tu as une bagnole ? je demande à Sophie.

— Oui…

— Bon. La première chose à faire c’est d’embarquer le cadavre du larbin avant qu’il ne soit découvert.

Je regarde Rilley.

— T’as seulement pas eu cette idée, hein, mon pote ? Il faut que ça soit moi qui m’occupe de te sauver la mise, non, c’est risible, je te jure ! Après ce que tu as essayé de me faire… Merde ! je suis dans ma semaine de bonté, probable, ou alors c’est le climat de la France qui me rend magnanime, en tout cas, ça ne tourne pas rond…

Je vais au lit, j’arrache la couverture, je la plie et la roule à 1’intérieur de son imperméable.

— Emportons ça pour empaqueter le monsieur, je fais.

Il balbutie :

— Qu’est-ce qu’on va en foutre, de ce macchab ?

— On va lui attacher une barre de fer de trente kilos aux pieds et on le balancera dans la Seine ; ainsi on croira que c’est le gars qui a fait la valise après avoir forcé le coffre. Le temps que les flics rétablissent la vérité — en admettant qu’ils y parviennent — et tu seras paré…

Je vais à la fenêtre. La nuit tombe.

— C’est un hôtel particulier que vous habitez ? je demande à Sophie.

— Oui, répond-elle, au Bois.

— Je ne sais pas de quel bois il s’agit. Et puis je me rappelle avoir lu dans des bouquins qu’il existe à Paris un coin pour rupins qui se nomme le bois de Boulogne.

— O.K.

Je regarde Rilley.

— Si tu es à la hauteur pour une fois, on va réussir un gentil petit coup. J’ai mon idée, fais confiance…

Nous partons…

Sophie a, paraît-il, garé sa bagnole quai de la Tournelle, c’est tout près. Nous y allons à pied.

Parvenus sur le quai, j’arrête ma caravane.

— Il ne faut pas que Sophie se fasse voir, dis-je. Pour la réussite de mon plan il est important qu’on la croie en voyage.

Me tournant vers Rilley, je lui demande :

— Tu étais avec elle lorsqu’elle a garé ?

— Oui…

— Par conséquent, si tu as les papiers de la voiture, on te la laissera prendre…

Sophie fouille dans son sac et tend à Rilley un élégant porte-cartes en peau de trucmuche.

Il s’éloigne en direction du garage…

Sophie me regarde ardemm


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ent.

— Vous alors, vous êtes un homme, dit-elle, avec de l’admiration plein la bouche.

— Tu ne peux pas prétendre le contraire, je fais.

— Quel est votre fameux plan ? demande-t-elle.

— Je n’aime pas beaucoup exposer mes projets à l’avance. Tout ce que je désire, c’est que vous m’obéissiez aveuglement et tout ira bien.

Je ne précise pas pour qui tout ira bien, car il est vigoureusement sous-entendu que c’est pour ma pomme ! Mais ça, je n’ai pas besoin de le lui exposer : elle s’en apercevra un de ces moments !

Voilà Rilley au volant d’une superbe Delahaye décapotable. Ces bagnoles-là font très fils à papa…

Il ralentit et stoppe à notre hauteur.

— Ça s’est bien passé ?

— Très bien. Le garçon m’a reconnu tout de suite ; il m’a même ouvert la portière…

Voilà qui me plaît. Ma petite combine se déroule le mieux du monde.

J’aime lorsque tout carbure à mon idée…

— On va chercher le cadavre ? demande Rilley.

— Minute, je lui dis : tu y vas !

Il se crispe et me regarde.

— Écoute, petit chou, j’expose. Tu n’espères peut-être pas que je vais débarrasser tes ordures moi-même, non ?

Je roule des yeux terribles.

— Du reste, il faut quelqu’un dehors pour faire le vingt-deux. Toi, tu connais les lieux… Sophie va se planquer dans un bistro des environs en attendant, on la reprendra une fois qu’on aura récupéré le zouave pontifical… J’ai dit !

Il ne répond rien. Il comprend mes raisons, et même s’il les comprend mal, il saisit du moins qu’il vaut mieux ne pas les discuter…

Dans le fond, il n’est pas plus con qu’un baba au rhum, ce bon Rilley !

Chapitre VII

Un petit coup à ma façon

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Ainsi que je l’ai ordonné, Rilley s’arrête peu avant la carrée des Masset, afin de déposer Sophie.

— Après tout, je lui dis, il vaut mieux que tu ne te montres pas dans un troquet : inutile de te faire repérer. Attends-nous dans l’ombre des arbres, nous n’en avons pas pour longtemps.

Ceci dit, nous tournons dans une rue discrète bordée de maisons rupinos.

Rilley parcourt deux cents mètres environ et stoppe la Delahaye.

Il se saisit de la couverture et descend…

— Tu as les clés ? je lui demande.

— Je n’ai pas refermé, après le coup du larbin…

— Bon. S’il y a du chabanais, je klaxonne deux fois, vu ?

— Vu !

— Alors, bon courage, mon gars !

Je le regarde disparaître. Dès qu’il a pénétré dans la maison, je descends de l’auto et je fonce en direction d’une maison voisine.

Je remonte le col de mon imperméable, je relève le bord de mon chapeau et je glisse ma pochette roulée en boule dans ma bouche pour déformer ma physionomie.

Ceci fait je sonne à la grille.

Une petite bonniche vient ouvrir…

— C’est pour quoi ? demande-t-elle.

Comme je parle le français plus ou moins bien, et avec un accent américain à couper au sécateur, je prends le parti d’imiter le parler rital. Je réussissais cet intermède à merveille de l’autre côté de la mare aux harengs. Il n’y a vraiment aucune raison pour qu’en français je ne parvienne pas à réussir la même performance…

Je m’incline profondément.

— Mademoiselle, vite, voulez-vous stéléphonate à lé police qu’un individoute souspecté vient d’entrer par effraction dans la maison dès nouméro 34. Vite ! J’ai entendou un grand cri !

La môme doit avoir un pétard à réaction dans le pétrus. Je n’ai pas plus tôt dit qu’elle fonce déjà dans la cambuse.

J’en profite pour m’éclipser discrètement. Je marche en direction du bois.

Il faut que je rejoigne Sophie au plus tôt.

Je l’aperçois, immobile, sous le couvert des arbres… Personne ne peut la remarquer, à l’endroit où elle se tient.

— Que se passe-t-il ? me demande-t-elle, inquiète.

— Ce Rilley est un idiot, grogné-je. Quelqu’un l’a vu entrer chez vous. Ce quelqu’un s’est mis à crier. Des voisins ont demandé ce qui se passait… J’ai eu beau appeler Rilley, il n’est pas ressorti…

Comme j’achève de donner ces explications fantaisistes, une sirène de police retentit.

— Voilà le coup annoncé, je fais. Ces vaches ont prévenu les bourres. Il est cuit, allez, tirons-nous !

— Mais c’est épouvantable ! gémit Sophie. On ne peut pas le laisser arrêter sans rien faire.

— Écoute, ma jolie, il y a une chose qui serait encore plus épouvantable : ce serait si nous, nous étions enchristés ! Dans ce métier y a pas de pitié : tant pis pour celui qui reste en route… Allez, viens !

Je la prends par la main, comme fait Charlie Chaplin à l’ingénue, à la fin de ses films, et nous nous barrons vers la première station de métro.

La première partie de mon plan a réussi : Rilley est embarqué et accusé de meurtre, à partir de tout de suite. Arrêté avec un cadavre roulé dans une couverture sur les épaules, il ne peut décemment prétendre qu’il l’avait pris pour un bouquet de mimosas ou bien qu’il s’apprêtait à le porter aux objets perdus…

Maintenant, il est dans le bain jusqu’aux gencives. Il peut jurer que la fille Masset était dans le coup aussi, il peut parler de moi, il est fait, et les flics, ainsi que Masset, seront bien forcés de croire les apparences. Or les apparences, je les ai fabriquées comme je voulais…

Une chose m’empoisonne : je ne connais pas Paris. C’est duraille de se défendre dans un pays inconnu. On risque toujours de se mouiller les pattes !

— Où allons-nous ? questionne la gamine…

Ce qui prouve qu’elle se pose les mêmes questions que moi dans certains cas.

Dans celui qui nous occupe, il faut absolument que j’aie l’air sûr de moi.

— Ne t’occupe pas ! je lui fais.

Je descends à une station qui s’appelle Villiers. Une fois là, nous prenons un taxi.

— À la gare Saint-Lazare ! je lance.

C’est la seule gare que je connais à Paris.

Elle me plaît, car elle est très animée. Une fois arrivé dans le vaste hall, je m’approche d’un des guichets marqués banlieue. Une vieille dame demande un biffeton pour Versailles. Moi, j’en demande deux.

Surtout ne me demandez pas ce que je vais foutre à Versailles à ces heures : je n’en sais absolument rien. Tout ce que je sais c’est que je veux quitter Paris pendant quelques heures et trouver quelque part un endroit peinard où remiser une gosse turbulente. Et ma bonne vieille psychologie, jointe à mon sixième sens, me dit que la banlieue est le domaine rêvé pour avoir tout ça…


* * *

Deux heures plus tard, nous refermons la chambre d’un hôtel discret de Versailles. Le veilleur de nuit nous a pris pour un couple d’amoureux en vadrouille et nous a donné une turne avec des glaces partout, ce qui est bien agréable au fond.

Je pose mes pompes et je m’allonge sur le lit.

— Viens ici, dis-je à Sophie.

Elle s’approche, triste comme la môme qui avait perdu son slip en dansant un boogie-woogie.

— Qu’est-ce que tu as ? je questionne.

Elle hausse les épaules et soupire, ses yeux s’embuent de larmes.

— Quoi ? Tu penses à Rilley ? Te fais pas de mousse pour lui, amour, je te le répète, ce type-là c’est un toquard… Il ne faut jamais chialer pour un toquard !

Je la cueille par la taille. Son corps est souple comme une liane. Je la fais basculer à mes côtés sur le pucier.

— Et puis tu as trouvé quelqu’un de potable, dans le genre qui te plaît, ma gosse…

Elle ne répond rien.

J’insiste :

— Tu ne crois pas ?

— Si, fait-elle faiblement.

Je dégrafe son corsage et je passe la main dans sa corbeille. Celle-ci ne contient que deux fruits, mais ils sont baths !

Dix minutes plus tard, Sophie ne pense plus du tout à cette pauvre cloche de Rilley.

Chapitre VIII

Pour une surprise, c’est une surprise !

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Le lendemain matin, je me réveille de très bonne heure et je me fringue après une toilette sommaire.

Puis je secoue Sophie.

Elle bat des stores.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Écoute, poulette, je lui dis, j’ai mis d’aplomb un petit programme pour nous. Il faut absolument que tu sois en dehors de cette affaire. Pour ça, il n’y a pas trente-six solutions : tu vas rester planquer ici… Vu ?

Elle fait la moue…

— Si c’est avec toi, je veux bien !

— Moi, comprends-le, j’ai du boulot ! Il faut que j’assure nos arrières ; toi tu vas garder la chambre. Tu diras au loufiat de l’étage que tu as l’influenza si tu veux ; fais-toi monter de quoi lire et de quoi boire… Je ne serai pas très long, tu saisis ?

Elle saisit. C’est un petit lot merveilleux, je vous le garantis sur facture ! Je lui roule un patin qui pourrait servir d’exercice d’entraînement pour les pêcheurs de perles. Puis je me fais la paire en sifflotant un petit air de blues.

Y a du soleil plein le coinceteau. Versailles c’est un endroit un peu triste, ça manque de Louis XIV ces temps-ci… C’est mort. J’achète un journal et je me projette dans une brasserie où je commande un café très fort. Si je parle médiocrement le français, je le lis encore plus mal et il me faut une petite heure pour piger l’article consacré au coup de cette nuit.

Le journaleux de service raconte qu’un gangster américain du nom de Rilley a été surpris alors qu’il essayait de faire disparaître le cadavre d’un valet de chambre assassiné par lui la veille au cours d’une effraction.

Il paraît que, comme je m’y attendais, Rilley a juré que ça n’était pas lui et qu’il ne faisait qu’exécuter les ordres de l’Ange Noir. La police n’ajoute, paraît-il, aucun crédit à ces allégations mais, néanmoins, elle a ouvert une enquête.

Bon. Tout ça, c’est le baratin d’usage. Tout a marché suivant mes vœux… Rilley a dégagé la piste et je ne lui en demandais pas davantage.

Je paie mes orgies et je sors.

La gare est toute proche. Je grimpe dans le premier train en partance pour Paris. Vingt minutes plus tard, je foule à nouveau le paveton de la capitale. J’entre dans une librairie et j’achète un dictionnaire anglo-français. Je le potasse un bon moment, afin de mettre au point les grandes lignes d’une conversation.

Puis je vais téléphoner dans un bar.

J’ai tout de suite Masset au bout du fil.

Il a une voix grave, sèche, une voix de riche.

— Qui est à l’appareil ? demande-t-il après que je me suis assuré de son identité…

Je toussote.

— Mettons que ça soit quelqu’un qui vous veuille du bien, M. Masset.

Il me répond par le silence. Car son silence a vraiment la valeur d’une réponse.

Je reprends :

— Vous m’entendez ?

— Très bien.

— Vous n’éprouvez pas le besoin de me poser une question ?

— Du tout. Vous êtes un plaisantin ou quoi ?

J’attaque.

— Vous ne trouvez pas, M. Masset, qu’il se passe de drôles de choses chez vous ?

— Vous êtes journaliste ?

— Non.

— Policier ?

— Plutôt le contraire.

— Un complice du meurtrier ?

— Non, M. Masset. Je ne suis le complice de personne. Je suis assez grand garçon pour travailler pour mon compte personnel.

Il s’impatiente.

— Que désirez-vous, mon temps est précieux…

— Celui de votre fille aussi, je suppose ?

Nouveau silence.

Mais je suis bien décidé à le lui laisser rompre et, en effet, il le rompt.

— Vous êtes fou ?

Sa voix est plus incisive, plus calme que jamais.

Exactement le genre de voix qui vous porte sur les nerfs et vous donne envie de faire quelque chose tout de suite. Et quand on a envie d’agir illico on fait souvent des bêtises. C’est justement ce qui se produit pour moi.

— Voyons, M. Masset ! Le type arrêté chez vous, cette nuit, prétend qu’il a agi pour le compte de l’Ange Noir… Vous avez entendu parler de l’Ange Noir ?

— Le moins possible… Je ne m’intéresse pas aux histoires de gangsters.

— Donc, vous n’ignorez pas que l’Ange Noir en est un ?

— Je ne l’ignore pas.

— C’est un garçon redoutable. S’il avait une conscience, il aurait dessus plus de morts que vous n’avez de billets de mille sur votre compte bancaire, lequel passe pourtant pour être confortable…

Nouveau silence.

— L’Ange Noir, c’est moi, M. Masset.

Ça paraît lui faire autant d’effet que la coqueluche à un bec de gaz.

— Et alors ? demande-t-il.

— Ça ne vous suffit pas ?

— Si vous êtes le bandit en question, je suppose que vous avez des choses plus précises à me dire que vos rodomontades. Je suppose aussi que c’est mon argent qui vous intéresse… Vous avez trouvé mon coffre vide, vous avez tué mon domestique pour rien et vous voudriez que ce coup de main ne soit pas tout à fait négatif… Vous avez fait fausse route, mon vieux ! Je ne suis pas du tout un homme intimidable. Je suppose que vous allez me menacer mais je me moque de vos menaces, vous m’entendez ?

Je l’entends très bien. Et lui doit très bien m’entendre grincer des dents. Il y a un miroir dans la cabine téléphonique.

Il me renvoie une version affreuse de ma bobine.

— Cessons de bavarder comme des concierges, Masset. Il me faut cinq millions de francs avant demain. Si vous ne les déposez pas à l’endroit que je vous indiquerai dans la journée, votre fille, que j’ai à ma disposition, aura droit à une place de choix dans le caveau de famille des Masset, vu ?

— Pour un fameux gangster, vous me paraissez bien novice, murmure-t-il.

— Pardon ?

Il ajoute :

— Je n’ai pas de fille.

Et il raccroche !

Chapitre IX

Plus d’un tour dans mon sac !

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Je ne sais pas si vous avez déjà pris une locomotive lancée à cent à l’heure dans la poire. Si oui, le choc que j’éprouve a à peu près cette violence.

Au moment où l’Ange Noir se prend pour Mathurin et croit avoir réuni toutes les brèmes dans sa paluche, voilà ce qu’un peigne-zizi lui apprend ! Masset n’a pas de fille. Pas de fille !

Tous les boniments de la petite Sophie, c’était du vent ! Même pas : de suaves émanations du mensonge. Elle n’est pas plus la fille de l’industriel que je ne suis le fils de William Shakespeare !

Ceci veut dire que non seulement elle s’est offert mon portrait jusqu’à la gauche, mais que, de plus, elle s’offrait itou celui de Rilley.

Par mesure de sécurité et aussi parce que, dans ces cas-là, on n’a pas d’autres ressources que de vérifier son infortune, je passe un coup de tube à l’hôtel de Versailles. Le gnace de la réception m’apprend que « ma femme » est sortie.

Donc, la môme Sophie n’est qu’une petite aventurière qui s’accrochait aux basques des gangsters pour essayer de sucrer du blé en quantité. Pourquoi, alors, s’être fait passer pour la fille de l’industriel ? Voilà qui me chiffonne.

Si je fais le point de la situation, je constate que je me suis mouillé les pieds pour ballepeau. En ce moment, le Masset doit ameuter les bourdilles en leur disant qu’il vient de recevoir un coup de fil de l’Ange Noir ! Ceci va corroborer les dires de Rilley, et les condés vont me cavaler au panier en deux temps, trois mouvements ! Charmant !

Y a pas quarante-huit heures que je suis en France avec l’intention d’y couler des heures sereines, et voici que j’ai déjà mon blaze dans le journal et un corps d’armée aux trousses. Je ne sais pas comment je fais mon compte, mais c’est toutes les fois du kif. Je suis comme les chefs d’État, je ne peux pas me déplacer sans flanquer des frémissements à tout ce qui porte une plaque de police au revers de son veston.

Donc, me voici dans le merdier, sans grandes ressources, après m’être laissé blouser par une fille que j’aimerais bien retrouver un de ces quatre matins…

Que faire ?

Je quitte la cabine téléphonique parce que c’est un endroit où l’on respire mal lorsqu’on a tendance à être cardiaque, et n’importe qui aurait le palpitant en compote après une émotion pareille.

Je me fais servir un grand whisky, je le bois sans eau, avec juste un cube de glace pour l’hydrater… Et je sursaute. Je me dis que Sophie vient de quitter l’hôtel… Elle ne savait pas hier que j’allais l’entraîner à Versailles, par conséquent il n’y a aucune raison pour qu’elle y séjourne. On peut donc parier le slip de Marlene Dietrich contre un avion à réaction qu’elle va regagner Paris. Et, comme elle n’a pas de voiture à sa disposition, on peut parier aussi qu’elle va regagner Paris par le train. Moi, en descendant du train, j’ai immédiatement téléphoné. Il ne s’est pas écoulé vingt minutes depuis que je suis sorti de la gare… Donc, le train suivant n’est pas encore arrivé.

Je bondis hors du bar et je fonce au milieu de la cohue, sans prendre garde aux interjections des flics qui me prennent pour un type un peu dévissé.

Je parviens sous la verrière de Saint-Lazare en même temps que le train suivant en provenance de Versailles.

Vite je m’embusque derrière un kiosque à journaux et je regarde le flot des voyageurs… Il faut de bons yeux pour pouvoir tous les passer en revue. Je m’écarquille tellement les mirettes que je chope un courant d’air dans la matière grise. Mais j’ai beau m’énucléer, je ne vois pas de Sophie. Il y a d’autres petites souris, toutes aussi gentilles, mais pas de Sophie !

Ça me fout en renaud. Je me calme en me disant qu’après tout, lorsque je l’ai quittée elle était encore au plume et qu’il faut un bout de temps à une grognasse, fût-elle gangster, pour se ravaler la façade… Elle sera peut-être dans le suivant ?

Je vais m’asseoir au buffet de la gare, après avoir noté l’heure d’arrivée du prochain Versailles-Paris.

L’alcool me flanque un coup de fouet. Je me dis que j’ai tort de me casser le der pour des futilités. Après tout, c’est du sport, et moi j’aime le sport !

Je torche encore deux glass de raide, j’achète une tablette de chewing-gum à la chlorophylle et je retourne m’embusquer derrière l’éventaire du marchand de journaux.

Lorsque le train stoppe, j’ai un grand frisson de bonheur qui me titille l’épine dorsale. En effet, la première personne qui saute sur le quai, c’est Sophie.

Elle marche rapidement, d’une allure décidée. Elle fourre son ticket dans la main du contrôleur et se dirige vers le hall principal. Je la suis prudemment. Pour les filatures, faites confiance ! Un caméléon ne ferait pas mieux que moi.

Je m’attends à la voir filer dans le grand Paris, mais pas du tout. Au lieu de ça, elle se dirige vers un guichet.

Elle prend un billet et retourne dans le hall des départs. J’en suis baba car je ne m’attendais pas à celle-là…

J’ai un moment de flottement. Que dois-je faire ? Je ne sais pour quelle direction elle vient de se munir d’un ticket. Et à quel titre questionnerais-je le préposé ?

Tant pis, je verrai venir. J’ai remarqué que dans cette gare il n’y a pas de poinçonneuses de billets à l’entrée des quais. On ne vérifie les titres de voyage qu’à l’arrivée. Rien ne m’empêche de prendre le même bolide que Sophie. S’il y a une vérification en cours de route, je serai toujours à même de dire au contrôleur que je n’ai pas eu le temps…

Je la vois qui s’engage sur un trottoir entre deux trains. Dans lequel va-t-elle grimper ? Dans celui de gauche ou dans celui de droite ?

Celui de gauche va à Argenteuil, celui de droite à Mantes.

J’attends qu’elle ait pris place dans l’un des deux convois avant de me montrer sur le trottoir de départ.

Elle choisit la ligne de Mantes. Je bigle alors la liste des localités desservies par ce train et je lis, en bas de liste, le mot Mézy.

Mézy, ça me dit quelque chose…

Ça me revient brusquement ! C’est Sophie qui m’en a parlé.

Il paraît que c’est à Mézy que M. Masset possède sa maison de campagne !

Chapitre X

Le grand air ne m’éclaircit pas les idées !

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Mézy est un gentil bled sur les bords de la Seine. Exactement la vision de l’Île-de-France que donnent les magazines touristiques des U.S.A. en regard de la publicité pour les compagnies de navigation.

Il y a de la verdure, beaucoup de verdure… De grands arbres, de vieilles maisons avec du lierre dessus et d’autres crèches, des neuves, rutilantes comme des maquettes de décors.

C’est le coin pépère où les pleins aux as ont leur carrée pour s’oxygéner de temps à autre.

Je n’ai pas vu de contrôleur et je suis du reste empoisonné, car je vais devoir parlementer au portillon de la gare, ce qui attirera sur moi l’attention de la souris. Comme je le prévois, elle descend à cette station. Avec elle, il y a un curé et une bonne femme armée d’un panier.

Si je fous les pinceaux sur le gravier du quai, je vais aussitôt attirer l’attention comme un lézard sur une assiette de potage.

Je décide de demeurer dans le train.

J’attends que le convoi s’ébranle. Lorsqu’il a dépassé la gare, je m’adresse au croquant qui me fait vis-à-vis.

— Pardon, Mézy, est-ce bientôt là ?

Le mec manque en perdre son râtelier.

— Mais c’est ici ! brame-t-il.

Je joue le gars effondré. Je me catapulte sur la portière, rouvre et descends sur le marchepied. Le tacot trace à au moins cinquante à l’heure. Mais j’ai réussi d’autres performances. Je m’accroupis, et pique en avant. Je me reçois bien et c’est heureux, parce que je découvre qu’à quatre centimes de ma calbombe se trouve un poteau télégraphique ; il s’en est fallu d’un rien que ma hure fasse des petits !

Ce système d’évacuation règle la question du billet. Je dévale le remblai du chemin de fer. Me voici dans un petit chemin creux qui sent bon la France. J’avais toujours pensé que la France possédait cette odeur-là.

Je repère l’agglomération, sur la hauteur, et je m’y dirige en rasant les murs. Je n’ai pas fait trente pas que je me trouve presque dans le dos de Sophie. Elle est en train de sonner à la grille d’une vaste propriété et elle semble pressée, car elle piaffe littéralement.

Je n’ai que le temps de me jeter à plat ventre dans le fossé. Il ne me reste qu’à espérer qu’elle ne m’a pas vu.

Un moment de silence, puis un pas fait crisser les graviers. J’entends la porte qui s’ouvre.

La voix de Sophie dit :

— Bonjour… Rien de neuf ?

Un double pas s’éloigne sur les graviers. Je me redresse. Tout ça est aussi explicite, aussi clair qu’un discours électoral prononcé en sanscrit.

Est-ce que par hasard le père Masset m’aurait eu au bidon ? Après tout, Sophie est peut-être bien sa fille.

Et tout à coup, j’y vois clair. La môme est bel et bien la fille de l’industriel ; seulement, après que je l’eus eu quittée, elle a réfléchi et s’est dit qu’elle était embarquée décidément dans une trop sale histoire. La voix de la raison s’est élevée. Elle a téléphoné à son vieux, de l’hôtel. Il lui a ordonné de venir se planquer dans leur turne de cambrousse, histoire de se soustraire à la curiosité des flicards. Oui, ça doit être ça ! Lorsque je lui ai téléphoné, le vieux avait déjà des nouvelles de sa gosse, il savait qu’elle ne craignait rien et c’est pour couper court qu’il m’a déclaré ne pas avoir de fillette.

Je me dirige vers un petit paquet de maisons où, certainement, doit se trouver un café.

C’est fou ce que j’ai envie de me téléphoner des trucs raides dans la cornemuse.

Les Français sont puissamment organisés côté troquet. Il y en a de partout. Celui où je pénètre est grand comme un mouchoir de poche. Il y a des tableaux de chasse sur les murs, et une tonnelle devant la lourde, avec une table ronde sous la tonnelle.

Je commande un cognac. Comme j’ai l’accent américain, le patron comprend tout de suite que je le désire dans un grand verre et m’apporte une rasade qui ferait fonctionner un quadrimoteur pendant deux heures !

Puis il me regarde, les yeux moites, rêvant peut-être que je vais lui régler son breuvage en dollars. C’est fou ce que les Français ont de la sympathie pour les dollars…

Je le regarde aussi et nous nous sourions.

— Joli pays, fais-je.

— Oui, admet-il, c’est tranquille.

— C’est bien ici que M. Masset a sa propriété ?

— Juste au bout du chemin, au tournant. Vous le connaissez ?

— Non…

Il se frappe le front.

— Vous avez peut-être lu le journal ? Il y a eu un crime dans son appartement de Paris. Quelle histoire ! Il est parti cette nuit…

— Oui, j’ai vu…

Je questionne :

— Il a de la famille ?

— Il est veuf…

— Il a bien une fille ?

— Non.

Bing ! J’en prends un nouveau coup sur le cigarillo. Pas de fille !

Ma nouvelle théorie s’effondre comme un soufflé qui a trop attendu.

— Il vit seul ?

L’autre prend un air malin, ce qui, avec la tronche qu’il trimballe est un véritable tour de force.

— Un homme comme M. Masset ne reste jamais seul bien longtemps… Il est porté sur la fesse, je ne sais pas si vous voyez ce que je veux dire ?

Un aveugle verrait ce qu’il veut dire…

— Je mangerais bien une paire d’œufs, dis-je, c’est possible ?

Il me dit que oui et disparaît dans sa cambuse.

Moi je torche mon glass et je me plonge dans des méditations sans fin. Tout cela est de plus en plus compliqué. Cette Sophie, vous êtes de mon avis, n’est pas une Sophie comme les autres.

Elle assomme des gens, couche ensuite avec eux, joue un jeu, puis un autre, se fait passer pour la fille de l’homme chez lequel elle organise un cambriolage, n’est pas plus sa fille que je suis moi, le duc de Windsor, et pourtant se réfugie chez lui…

En France, on m’a l’air d’être salement compliqué !

Et moi qui croyais naïvement que c’était un des coins les plus tranquilles de la planète, le pôle Nord excepté !

On m’y reprendra à bouquiner les dépliants des offices de voyages !

Chapitre XI

Une visite… surprise

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L’heure tourne lentement.

Trop lentement à mon gré.

Ce que j’attends ? La nuit ! Cette bonne vieille nuit sans étoiles, qui est le rêve intime de tous ceux qui mijotent quelque chose de pas très catholique. Mais comme l’après-midi commence, je me dis qu’avec mon système nerveux survolté il me sera impossible de piétiner plus longtemps.

Il faut absolument que je tente quelque chose… ABSOLUMENT !

Je quitte le bistro et je me dirige vers la propriété. Avant d’arriver au virage où s’ouvre le portail, j’oblique sur la droite, dans un petit chemin, un sentier plutôt, envahi par les orties et les ronces.

Ce sentier longe le mur de la propriété sur une certaine distance. Il est en pente raide. Ce qui fait qu’au bout de vingt mètres je suis absolument dérobé à la vue de passants éventuels.

Justement, à cet endroit, le mur est dégradé, comme un officier félon. C’est un jeu pour moi que de me hisser jusqu’au faîte. Une fois à califourchon sur le mur, j’observe les azimuts.

Je vois une vaste propriété bien entretenue, avec des pelouses rasées comme le tapis d’un billard, des massifs de fleurs, des sapins verts entourés d’arceaux…

À peu de distance se dresse la maison. C’est de la chouette cahute. On aimerait y passer le week-end en compagnie de donzelles pas trop regardantes du côté balcon.

Je me laisse glisser de l’autre côté du mur. J’atterris au milieu d’un gazon moelleux. Il me semble que je marche dans de la crème à la vanille… C’est doux…

Le hasard, qui est quelquefois de mon côté, a fait que les ouvertures de la maison : portes, fenêtres, se trouvent sur les trois autres faces.

Donc, à moins d’un pépin, je ne risque pas d’être aperçu de l’intérieur. C’est un sérieux avantage dans ma situation. Je réalise très bien le danger que je cours. Il suffirait qu’un gnaf m’aperçoive et alerte les archers pour que je sois fabriqué comme un rat dans une trappe. Du coup, on me refilerait d’autor tout le linge sale de la maison sur le râble.

Courbé en deux, comme un fantassin dans la plaine, j’avance vers la demeure de ce mystérieux Masset.

Je finis par arriver dans l’angle formé par la maison proprement dite et un garage à voitures, construit en additif.

Je m’y terre un instant pour récupérer un peu et dresser un plan d’action, car il ne s’agit pas de jouer les naves, comme mon petit copain Rilley ! Aucun bruit ne me parvient. Les mecs d’ici ne sont pas bruyants, décidément, ou alors ils pioncent. Peut-être que la sieste est une coutume française ?

J’attends, mais vous le savez, c’est un sport pour lequel je n’ai pratiquement aucune disposition.

Au bout de cinq minutes je me fais tellement tartir, dans mon coin, que je serais disposé à accepter n’importe quel engagement dans la Légion étrangère plutôt que de moisir ici davantage.

Je pousse une pe


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tite reconnaissance jusqu’à l’angle de la cambuse. De là, j’ai une vue de la façade. Il y a un perron, des croisées ouvertes…

Je me coule le long de ladite façade et, parvenu à la première fenêtre ouverte, je hausse un œil indiscret dans la pièce. Celle-ci est un grand salon de style ancien, avec un piano à queue et des potiches tellement grosses qu’une famille de quakers pourraient s’y installer.

Je chope la barre d’appui, je fais un gentil rétablissement et je foule la moquette de ce salon.

Sans même avoir à le décider je tire mon feu. Il me pousse dans les mains dès que l’heure devient plus ou moins grave. Mon feu, c’est comme qui dirait un second moi-même. Je suis sa pensée et il est ma force… Vous comprenez le topo ?

Nous hésitons, l’un et l’autre.

Mon oreille est tendue comme la peau des fesses du roi Farouk lorsqu’il lace ses chaussures. Mais je ne perçois toujours pas le moindre bruit.

Si ce n’était ces fenêtres ouvertes, je pourrais croire que la maison a été désertée.

J’éprouve une vilaine impression.

Un feu rouge s’allume sous ma coupole.

Cela me fait comme lorsqu’on se sent observé.

Mais personne ne peut m’observer. Je pousse la porte et j’échoue dans un vaste hall carrelé. Des plantes vertes, des statues de marbre…

Et le silence. Un silence à découper au chalumeau !

L’envie me prend de héler les habitants de la cambuse. Mon battant s’agite comme un fou.

Bonté divine, il se passe quelque chose ! Il se passe quelque chose… Mais quoi ?

J’ouvre la porte qui fait face à celle du salon, c’est celle du bureau. Personne.

Le hall s’élargit, vers le fond. D’autres pièces y débouchent. Toutes les portes en sont closes. Toutes, sauf une. Et, de cette porte ouverte sortent deux jambes d’homme, étendues sur le parquet.

Ces jambes me fascinent.

Je m’en approche, lentement.

Je découvre alors le paysage. Il n’est pas beau à regarder, bien que j’aie l’habitude de ces spectacles-là, je préfère encore les chutes du Niagara.

Le mec à qui appartiennent ces guiboles est mort comme un ragoût de mouton.

Il a la gorge ouverte d’une oreille à l’autre et sa physionomie est tout ce qu’il y a d’exsangue. Le gars qui lui a pratiqué cette incision devait être un champion du rasoir, moi je vous le certifie.

Le mort porte un gilet rayé. C’est l’autre larbin, celui d’ici !

On peut dire que le Masset n’a pas de vase avec son personnel !

Après une pareille séance, les offices de placement ne voudront plus rien chiquer pour s’occuper de lui.

Son valet de chambre de Paris ! Ensuite son valet de chambre de Mézy ! C’est une vraie gageure !

Qui a bien pu faire ça ? Pas mon pote Rilley en tout cas…

Je fouille le mec. Il a dans sa poche-revolver un vieux porte-carte avec dedans quelques billets de mille et un permis de conduire au nom d’Alfred Lunel.

Alfred ! C’est lui qui a ouvert à Sophie, tout à l’heure.

Tiens, mais, au fait, où est-elle passée, celle-là ?

Chapitre XII

Ça sent le roussi !

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Les autres pièces du rez-de-chaussée sont vides.

Je m’attaque au premier étage. Et je n’ai pas à chercher bien longtemps avant d’apercevoir ma petite poulette de Sophie.

Elle est étendue dans le hall, une balle juste au milieu du front, ce qui lui fait un troisième œil. Les humains étant conçus et réalisés avec deux châsses, ce troisième est d’un effet peu esthétique, je vous l’affirme.

Je me penche sur elle, mais elle est morte. Je n’ai encore jamais vu vivre quelqu’un avec une praline au milieu du caberlot.

Décidément, plus ça va, moins j’entrave ce qui se passe ! Il me semble que je suis une bonne vieille balle de ping-pong qui fait la navette entre deux événements.

Voilà que ça se corse de plus en plus, à tel point qu’il me faudrait un flacon de whisky et un tube entier d’aspirine pour que je sois en état de penser convenablement.

Je reconstitue le drame à ma manière. Un type est venu de l’extérieur avec l’intention de buter Sophie ; c’est donc qu’il savait la trouver là ! Cela signifie qu’elle était en cheville étroite avec sa pomme !

Il n’avait pas besoin de sonner pour pénétrer dans la propriété, probablement parce qu’il en possédait les clés ! Il est peu probable qu’il ait fait le mur, comme moi. Quand on a l’intention de foutre tout le monde en l’air, on ne court pas le risque de se faire remarquer comme un vulgaire maraudeur !

Il est entré. Dans le hall, il a vu le larbin et il l’a zigouillé silencieusement afin de ne pas donner l’éveil à la môme. Puis il s’est mis à sa recherche et l’a rencontrée dans ce vestibule. Une balle !

Le gars économisait sa pétoire ! Il est reparti… Voulait-il quelque chose qui se trouvait dans cette demeure ? Je ne le pense pas.

Tout est parfaitement en ordre. Je sais renifler ces atmosphères-là. Le type ne désirait qu’une chose : scrafer la souris. Pour la conception d’un meurtre, vous pouvez faire confiance à l’Ange ! Je suis comme qui dirait licencié ès crimes !

M’est avis que je n’ai rien à maquiller dans cette nécropole. C’est mauvais pour la santé de s’éterniser dans une boutique où gisent deux cadavres.

Je vais pour m’esbigner lorsque mon regard est sollicité par un objet brillant posé sur le tapis de l’escalier. Je me penche et je réprime un sursaut. Cet objet n’est autre que la petite glace de poche que Sophie avait essayé de me griffer dans ma piaule de Pantruche.

Du coup, une rogne noire m’envahit !

Est-ce que ce petit jeu va continuer longtemps encore ! Est-ce que le gougnafier qui s’acharne à me foutre dans le baquet de mélasse ne va pas bientôt cesser ses salades !

Ce miroir, ça n’est pas Sophie qui l’a semé là. Parce que, vous allez voir, je l’avais laissé dans ma chambre du Welcome après la petite séance de lutte gréco-romaine. Or, je ne suis pas retourné dans cette chambre depuis et Sophie non plus ! C’est donc quelqu’un d’autre qui a opéré.

Qui, Grand Dieu ! Qui ?…

Je suis l’objet d’une vaste machination. Une machination qui dépasse la simple petite combine du début. Quelqu’un s’est mouillé dans une affaire terrible et cherche à se dépêtrer des bourres en les lançant sur moi…

Ce quelqu’un, je le trouverai sûrement dans l’entourage de Masset. S’il m’a choisi comme tête de lard, c’est qu’il avait besoin d’un vrai gars à la redresse pour ça. Probable que la demi-porcif appelée Rilley n’avait pas les épaules suffisamment larges pour endosser le paletot en question…

Ouais !

Je glisse le miroir dans ma poche. J’avais acheté ce morceau de vérité dans un Prisunic de Frisco pour le donner à la môme Sissy. En tendant un demi-dollar à la vendeuse, je ne pensais pas qu’il provoquerait tant de convoitise… C’est marrant, au fond !

Je le foutrais bien en l’air, mais il paraît que de casser un miroir, ça vous cause des giries pendant sept berges, je m’ai l’air assez poissard comaco en ce moment !

Et tenez, la meilleure preuve que je suis poissard c’est que, juste au moment où j’abandonne la viande froide de la môme Sophie pour me tirer, j’aperçois, au bas du monumental escalier une ciliée de représentants de la maison bourreman. Ils sont en demi-cercle, l’air aussi gracieux que des tigres du Bengale avec assez de soufflants dans les paluches pour transformer Tarzan en descente de lit !

Mon pouls s’accélère. Je vous jure que ça me fait un vrai effet. Ne pas avoir ce qui s’appelle levé le petit doigt sur son semblable et se faire fabriquer par une flopée de gros méchants avec des accusations de meurtres en veux-tu en voilà, c’est trop tarte !

Le piège s’est refermé ; dans l’ombre, un loustic me guettait, me suivait pas à pas… Il savait tout ce qui allait s’accomplir et il mijotait de rabattre le couvercle de la masse sur moi.

J’ai un geste instinctif pour sortir mon bavard et distribuer des valdas.

— Les mains en l’air ! hurle un des truands. Et pas un geste ou tu es mort !

C’est la débâcle !

Je cramponne les nuages en soupirant…

L’un des flics vient à moi, une paire de menottes dans les mains. Les autres s’avancent, lentement, sans cesser de me coucher en joue avec leur artillerie de frontière !

Leur connerie, c’est de déléguer un passeur de bracelets. Le mec marchant en avant, lorsqu’il est juste devant mézigue il intercepte les coïts de ses pieds nickelés !

Je fais un rapide calcul. Pour me passer les poucettes il va me faire baisser les pognes ! À ce moment-là, je pourrai peut-être jouer les Robin des Bois…

— Tes poignets, mon salaud, grogne le flicard.

Il a une tronche qui a dû servir de cible pendant trente ans dans un jeu de massacre. Tellement bosselée qu’on ne sait pas par quel bout le regarder. Je baisse les mancherons.

Au moment où il met ses bracelets dans la position convenable, je lui donne un coup de genou dans les précieuses. Un petit coup très vache, très sec… Il pousse un petit grognement et se plie en deux !

Je le griffe par le revers de son veston et je lui fais une prise japonaise qui le bloque contre mon buffet.

— Tirez pas ! je crie à ses potes, ou alors c’est cet ami qui déguste…

Tout ça s’est déroulé tellement vite que ces bignolons n’ont pas eu le temps de réaliser. Ils se croient au cinéma et ont brusquement tendance à devenir de simples spectateurs…

M’est avis que c’est le moment de sortir un cinquième as de ma manche, vous ne pensez pas ?

Chapitre XIII

La belle !

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Ceux qui hésitent, dans ces cas-là, ont des dispositions solides pour faire des macchabées !

Moi je n’hésite pas. Je tire en arrière le gros flic qui me sert de bouclier, j’opère un léger mouvement tournant qui me met à l’angle du mur et de l’escalier. Encore dix centimètres et je serai momentanément à l’abri des balles. Je les fais, puis, d’une détente, je repousse mon tas de bidoche… Le matuche bat des bras et bascule en arrière, entravant la ruée de ses collègues. J’aime autant vous dire que je ne perds pas mon temps à consulter le journal pour voir la rubrique des spectacles !

Comme un météore, je fonce dans le couloir. Il y a une porte ouverte, je m’y rue, je la repousse…

D’un regard prompt je réalise l’endroit où je viens d’échouer : une salle de bains !

Tout ce cirque ne peut servir à grand-chose ! C’est reculer pour mieux sauter !

Je donne tout de même un tour de clé à la lourde et je traîne devant un meuble métallique.

Rempart bien fragile que cela ! Un tour de clé et un meuble devant une lourde n’ont jamais empêché les flics de pénétrer quelque part.

Ils foncent comme des sangliers harcelés par la meute. Leurs épaules ébranlent la porte. Ils gueulent des injures, ils trépignent, ils me jurent qu’ils vont me faire la peau… Qu’ils vont me faire bouffer mes dents et ils me racontent déjà tout le programme des réjouissances.

Je les crois sans peine. Les matuches aiment bien bousculer les mecs qu’ils appréhendent. En réalité, ce sont les inculpés qui appréhendent ! Et comment ! Plus le délit est grave, plus le gars a résisté, et plus ils font fonctionner leurs battoirs…

Si je tombe vivant entre leurs pognes, moi je vous le dis, lorsqu’ils en auront terminé avec moi, il ne restera pas plus d’air dans mes poumons qu’il n’en reste dans une vessie pétomane sur laquelle s’est assis l’Aga Khan… Dans les côtelettes, ils billent, ces carnes ! Et vlan, remettez-nous ça, la patronne !

Je n’ai rien à attendre d’eux… Du moins rien d’autre qu’un petit jardin sur le ventre dans un cimetière de banlieue !

Et tout ça alors que, pour la première fois de ma vie, je suis blanc comme neige !

Elle est duraille à gober, celle-ci… Qui m’aurait dit, et qui aurait dit à tous les dessalés de Chicago que l’Ange Noir se ferait dessouder par des bignoles français, pour des délits qu’il n’a pas commis !

Ah non ! C’est trop fort… Merde arabe ! Je veux bien régler ma note, mais seulement lorsque j’ai consommé. J’aime pas acquitter les factures des autres ! Ça me chiffonne !

À part la porte, provisoirement barricadée mais qui n’en aura pas pour longtemps, la salle de bains ne comporte qu’une seule issue. Et cette issue est constituée par une étroite fenêtre rectangulaire…

Je l’ouvre… Cette fenêtre donne sur une face de la masure que je ne connaissais pas encore : celle de la piscine. Oui, il y a une piscine ; une bath pistoche garnie de céramiques vertes qui, grâce au ciel, contient de la flotte.

Et voyez si le hasard fait bien les choses ! Le côté profond de la piscine est justement situé sous cette petite fenêtre…

Je ne fais ni une ni deux. Je boutonne ma veste, je sors mon feu, le jette à côté de la piscine dans un tas de sable et je me glisse dans l’encadrement de ladite fenêtre. Tout ça se passe en cent fois moins de temps que je n’en mets à vous le raconter.

En pratiquant ainsi, je ne puis pas prendre d’élan… C’est à force de reptations que j’arrive à franchir cet encadrement étroit.

Je fais un effort du buste, je donne une secousse et zoum !

Ça y est, je tombe… J’ai à peine le temps d’allonger les bras en brise-lame que me voici déjà dans la baille.

Je ne perds pas ma jeunesse à jouer au triton. J’opère un retournement et, d’un coup de talon je me propulse à la surface… J’émerge à cinquante centimètres de l’échelle de fer. J’empoigne les échelons et je m’extrais de la piscine.

Un flic paraît à la fenêtre et se met à gueuler aux petits pois…

Ces carnes ont déjà eu raison de la porte.

En même temps qu’il brame, le flic de la fenêtre tire. Mais on ne peut jamais bien faire deux choses à la fois. Il rate tout ce qu’il veut, or, comme ce qu’il veut c’est ma carcasse, on peut dire que sa maladresse est la bienvenue.

Les balles passent si loin de moi que c’en est risible.

Je saute sur le tas de sable où m’attend mon feu. Je l’empoigne, le lève, et décide de donner une petite leçon de tir à ce branque.

Une seule dragée suffit. Il cesse de tirailler, son feu tombe dans la piscine, sa tête pend comme un linge sale sur le rebord de la petite fenêtre.

Moi je ne m’occupe plus de lui. Je m’ébroue pour me dégager un peu de cette flotte qui alourdit considérablement mes fringues et je cours vers la lourde.

Des cris éclatent derrière moi. C’est le reste de la meute qui se lance à mes chausses.

De plus, comme j’arrive au portail, je vois se dresser devant moi deux types de la police routière en uniforme.

Toute retraite est coupée. Y a pas à hésiter une seconde. Puisqu’on me fait le coup de Charlemagne, je vais faire celui de Napoléon.

J’avance le museau de mon feu et je presse la détente.

Le plus grand écope d’une balle dans la brioche. Il gueule comme un goret en se massant le garde-manger… L’autre met la main au côté pour dégainer sa rapière.

Je le foudroie d’un coup de crosse à la tempe…

Mon idée est de sauter sur la moto d’un des archers, mais les poursuivants me serrent de trop près ; le temps que je mette un de ces lourds engins en état de foncer et ils m’auront sucré…

Tant pis ! Je n’ai que mes cannes, je vais tâcher de les utiliser le mieux possible.

Le train onze, ça me connaît !

Chapitre XIV

Cours-moi après je t’attrape !

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Je comprends vite que si je fais la course sur route, ce sera un jeu d’enfant pour eux de m’avoir car ils disposent d’une flopée d’engins tous plus motorisés les uns que les autres… D’autre part, c’est duraille de se baguenauder en pleine cambrousse… Toutes les propriétés sont closes de murs, dans la région… J’entends une pétarade.. Un flic fait démarrer une moto. Je suis bon… Si encore il faisait nuit, mais va te faire bénir ! Un soleil à tout casser illumine le paysage…

Je cours de toutes mes forces et je vous prie de croire que ça représente quelque chose !

La moto gronde derrière ma pomme. Elle arrive à ma hauteur. Je ne me retourne pas car ce serait freiner mon allure, mais je rentre la tête entre mes épaules, m’attendant à recevoir une volée de plombs dans le placard…

Le type de la moto est un flic en civil, il me dépasse, bloque sa machine en travers du chemin et lève sa main. Sa main droite.

Et dans sa main droite, il y a un de ces colts comme je ne souhaite à personne d’en avoir un sous le nez !

— Arrête, grince-t-il.

Mais c’est lui qui arrête, il arrête tout, y compris son existence de flic. C’est un gars qui était p’t’être bien champion de motocyclette, mais qui avait le tort de ne pas compter avec les réflexes des gens. Avant qu’il ait terminé son geste de menace j’ai craché du feu et il biche le pruneauga exactement dans la grosse veine du cou. Ça se met à gicler ferme par l’entaille ainsi pratiquée. Le raisiné coule à gros bouillons et le zigoto bascule par-dessus sa moto. L’engin se met à pétarader par terre. Il ne me reste plus qu’une chose à faire et je la fais. En deux secondes je redresse la péteuse, je l’enjambe comme s’il s’agissait de la première greluche venue et je manœuvre la manette de démarrage. Cette fois, l’avenir se présente un tantinet mieux.

Cette paire de roues, je vous le jure, c’est quelque chose. La moto est une machine anglaise de 500 cm3 avec laquelle on peut espérer, sinon crever le mur du son, du moins dire au revoir à une bande de poulagas en délire…

Et j’ai rudement bien fait de ne pas moisir. D’autres moteurs se déclenchent, là-bas, et la poursuite s’organise…

Je fonce, je fonce ! Mes aïeux, ce que ça peut bomber ! Les gens qui encombrent la route se hâtent de la dégager. Ils évacuent la piste comme si une caravane de lépreux passait par ici…

Cette moto, je la sens bien, entre mes cuisses. C’est une monture puissante et docile…

Je décide de filer du chemin vicinal afin d’attraper la grand-route. Sur une voie convenable, je pourrai donner un petit échantillonnage de mon savoir-faire…

Je la trouve, la route, presque immédiatement. L’espace d’un éclair, j’hésite : faut-il tourner à gauche, du côté de Paris ou bien à droite, du côté de Rouen ?

Je tourne à gauche, et je crois agir sagement. Paris c’est la populace, la grande foule où l’on s’engloutit, où l’on peut se planquer, tandis que la province, c’est les espaces dégagés où l’on remarque le premier mec qui a une verrue sur le pif ou sa cravate de travers…

Toutes les polices de la région vont être alertées, je connais l’histoire… Or il est plus aisé de dresser des barrages sur des routes peu encombrées. Il faut donc que je choisisse les autres.

Je jette un coup d’œil à mon compteur de vitesse.

Il me dit cent dix, moi je lui dis merde, et j’appuie encore sur la manette des gaz. L’aiguille fait un nouveau saut et se pose vingt degrés plus loin. Comme ça, à condition que je ne ramasse pas un billet d’à-plat, je suis certain que les flics qui me suivent ne pourront pas me rattraper. De fait, le ronron de leurs moulins diminue. Reste ceux qui, bientôt alertés par téléphone, ne manqueront pas de se dresser devant moi.

Sans ralentir l’allure je traverse une agglomération dont je n’ai pas le temps de lire le nom sur la plaque d’émail bleu. Des cris saluent mon passage.

Des coups de sifflet aussi : c’est un bignolon en faction à un carrefour, qui s’époumone sur son sifflet…

Je l’enchose, celui-là. À pied, à cheval et surtout à motocyclette. Comme un tonnerre je bille sur la route ombragée par un double rideau d’arbres. À dada ! Je tressaute sur mon bolide… Si jamais la roue avant rencontre un caillou, ce sera inutile de faire les présentations, je serai chez le diable avant !

Je n’entends plus les matuches. Ils doivent traverser sagement le patelin, éviter les femmes et les enfants !

Je franchis une distance qu’il m’est impossible d’évaluer, because j’ai besoin de toute mon attention. Puis c’est un autre village. D’après mon estimation personnelle, ce sera le dernier que je rencontrerai, après je me trouverai sûrement devant un barrage, à moins que les flics français ne soient de vraies portions de courges. Ce dont il est tout de même permis de douter jusqu’à plus ample informé.

Comme je débouche dans ce nouveau bled, je pousse un rugissement en constatant que c’est jour de marché. Les rues sont bordées d’éventaires en plein vent et encombrées de ménagères et de marchands forains.

Je vais être obligé de traverser ce toutime au ralenti, à moins, bien sûr, de foncer dans le tas en écrasant des cors aux pieds et le personnage qui va avec ! Je freine !

Et comme je freine, je prends une optique plus humaine, je retombe à l’échelle des bons bipèdes qui sont icigo.

La voilà, la foule où je rêvais de me noyer…

J’arrête la pétoche et je vais la carrer derrière la remorque d’un marchand de veaux.

Personne, dans ce tohu-bohu ne m’a arnouché…

Bravo !

Je fouinasse dans le point le plus compact du marché. Et alors j’entends toute une série de klaxons… L’autre moto débouche, pilotée par un flic en uniforme qui fait de grands gestes pour obtenir le passage. Elle est suivie d’une traction avant contenant le solde de la bourdillerie.

Ils passent, ces naves, soucieux seulement de fendre la foule… Moi, je commence à me gondoler vachement.

Avouez que pour une bonne plaisanterie, c’en est une !

Chapitre XV

La laitière et… son camion

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Seulement je suis un sage à ma manière. C’est-à-dire que j’ai l’expérience des hommes en général et des flics en particulier… Je ne me fais pas d’illusions… Ils sont sur les dents, ils courent sur leur lancée. C’est pourquoi ils ne songent pas à demander des tuyaux sur ma pomme. Mais à la sortie du patelin, pour peu que plusieurs routes se présentent — et il se présente toujours au moins deux routes à la sortie d’un bled —, ils seront obligés d’interroger les pégreleux, histoire de savoir quel chemin j’ai emprunté. On va leur répondre alors qu’aucun motocycliste ne vient de déboucher et ils comprendront que je me suis payé la taxe de séjour du patelin.

Ce sera — ce qu’en langage militaire on nomme — l’investissement du bled. Bien qu’un homme investi en vaille deux, cette idée ne me sourit pas le moins du monde…

Ils vont retrouver ma moto… Ce sera le grand bidule numéro 1. Ils vont faire venir du renfort, les gardes mobiles, la troupe, les chiens policiers… Devant une grande battue, que puis-je faire, seulard dans ce village ?

J’en suis là de mes méditations attristées lorsque j’aperçois une chouette poule en blouse blanche qui s’installe dans la cabine d’une grosse camionnette en tôle ondulée.

Sur la camionnette, il y a un panneau affirmant que le beurre Machin-Chose est le premier de tous. J’ouvre la porte de la cabine.

— Qu’est-ce que vous voulez ? fait la souris.

— Je vous demande pardon, je dis, mais je viens de manquer le train et je suis pressé. Vous iriez pas dans ma direction, des fois…

— Je file sur Argenteuil, dit-elle.

— C’est près de Paris, ça ?

— Oui.

— Alors c’est O.K., vous pouvez me charger ?

— D’accord, dit-elle, vous avez des bus, une fois là-bas…

— Magnifique.

Tandis qu’elle traverse le bled, je feins d’arranger ma godasse, de manière à ne pas être vu de l’extérieur.

Puis je me redresse. La route est provisoirement libre.

— Vous n’êtes pas français ? fait la môme.

— Non…

— Anglais ?

— C’est ça…

— Touriste ?

— Touriste, oui…

— Comment trouvez-vous la France ?

Elle a mis un brin de coquetterie dans cette innocente question. Je la regarde. Elle est jolie, un peu blanchâtre, comme les gens qui travaillent dans les laitages, mais jolie, pas de question !

— La France, je lui dis, c’est un pays comme ça !

Et je lui brandis mon pouce sous le nez.

— Il y a les plus jolies filles du monde, j’ajoute.

Une vague rougeur égaie ses joues blêmes.

Nous roulons un petit moment. Le silence s’impose…

Soudain elle fronce les sourcils.

— Tiens ! s’exclame-t-elle. On dirait qu’il y a un accident, là-bas.

Elle me montre au loin devant nous, une file de voitures arrêtées en bordure de la route. Des gendarmes s’agitent…

Pas d’erreur : c’est le barrage redouté. Je crois que j’ai eu une riche idée d’emprunter ce mode de locomotion.

Je me tâte sur la conduite à adopter… Que faire ?

Je regarde la môme…

— Ça n’est pas un accident, je lui dis, c’est un barrage…

— Un barrage ?

Elle ne comprend pas.

— Oui, la police barre la route parce qu’elle recherche quelqu’un…

— Ah, bon…

Elle est insouciante, évidemment. Pour elle, ça ne la concerne pas et elle s’en balance que les matuches jouent au chien d’arrêt.

— J’aimerais autant qu’ils ne me voient pas, dis-je.

Elle ralentit et me regarde d’un air incertain.

— Ah oui ? murmure-t-elle.

— Oui… Je… je n’ai pas mon passeport sur moi, et s’ils demandent les papiers ils vont tiquer, ils m’amèneront au poste pour vérification… Déjà que je suis pressé…

Elle me sourit.

— Vous n’avez qu’à vous asseoir par terre… À moins qu’ils ne fouillent les voitures…

Elle est chouïa tout plein, cette petite marchande de beurre.

— Ça n’est pas bête, je lui dis.

Et je prends place sur le plancher de la guinde.

J’ai le visage au niveau des genoux de la môme, ils valent qu’on leur accorde un petit regard admiratif, parole !

Des genoux bien ronds, avec, par-dessous, des mollets admirables et, par-dessous encore des chevilles d’archiduchesse !

Je ne peux m’empêcher de porter la main sur ces jambes coulées au moule.

— Soyez sage ! dit-elle. Ou sinon, je dis aux gendarmes que vous n’avez pas de passeport.

Pour m’engueuler elle a juste pris la voix de la môme qui veut qu’on poursuive la séance. Les gonzesses ont une façon de dire non qui signifie encore !

— Allons, allons, petite demoiselle, je lui dis, est-ce ma faute si vous avez la plus belle paire de jambes que j’aie jamais touchée ?

Et je continue mon discret massage en remontant lentement… Elle serre d’abord les jambes en les balançant de droite à gauche pour chasser cette caresse trop insinuante, mais je sais insister et elle finit par s’immobiliser. Ma main fend ses jambes comme un soc de charrue fend la terre généreuse. Ses cuisses s’entrouvrent. C’est chaud, c’est doux, par là… J’arrive à la limite de ses bas… Là-haut, je l’entends qui respire fortement… Ça lui fait un effet terrible ce numéro de reptation… Terrible, Madame !

Moi je ne demande qu’à l’anesthésier pour franchir le barrage sans encombre, mais je ne veux pas, non plus, qu’elle perde les pédales. Ça serait le bouquet !

La bagnole s’arrête.

Une voix qui roule les « r » demande :

— Vous n’avez pas vu sur la route un homme jeune, de taille moyenne, brun, joli garçon et ayant l’accent américain ?

La souris a un soubresaut qui me parvient à travers ses cuisses. Elle ne peut s’empêcher de jeter un coup d’œil dans ma direction, mais comme j’ai prévu ce regard en entendant dégoiser le bignolon, j’ai sorti mon pétard de ma main libre et je le montre à la petite marchande de laitages.

— Non, dit-elle vivement, pas vu…

— C’est bon, passez…

Et le type ajoute :

— Si les gangsters américains viennent tuer les gens chez nous, on n’arrivera plus à faire tout le boulot…

Chapitre XVI

La laitière à des idées… à elle !

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Il a des mots qui fâchent, le gendarme.

Après une petite phrase comme celle-là, la fille ne pense plus du tout à la robe qu’elle se fera faire l’été prochain ! Je peux toujours essayer de lui palper la cressonnière, ça ne lui fait plus le moindre effet. Pour la chavirante, je repasserai une autre fois. Mais pour l’instant c’est scié, et comment, Madame ! Elle est à ce point baba, la laitière, qu’elle ne pense plus à manœuvrer son tank !

— Qu’est-ce que tu attends ? je lui souffle, démarre !

Elle obéit comme une automate. Je sais pas à quoi elle pense, mais c’est sûrement pas à la mort de Louis XVI…

Lorsque nous avons franchi une certaine distance, je commence à me relever…

— Attention ! fait-elle brusquement, il y a des policiers tout le long de la route !

Tiens, voilà que mon charme opère, ma parole…

Je reste assis sur le plancher.

— Merci, je dis, vous êtes gentille… C’est mon physique qui vous fait de l’effet, ou bien si c’est ça ?

Je brandis mon feu.

— Les deux, murmure-t-elle.

Elle ajoute, san


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s me regarder, les yeux fixés sur la route :

— Vous êtes un gangster américain ?

— Il paraît…

— Vous avez tué des gens ?

— C’est la caractéristique des gangsters, oui.

Elle ne souffle plus mot.

— Vous avez la frousse ? je questionne.

— Pas trop, répond-elle, je n’ai pas d’argent sur moi… En général, les gangsters tuent pour de l’argent, du moins tous les livres l’affirment.

— Il n’y a pas que l’argent…

Elle me regarde, pour la première fois, et avec une telle insistance que je crains pour notre sécurité.

— Regardez plutôt devant vous, ma douceur !

Elle relève la tête…

— Il y a toujours des flics ? je demande.

— Ils ne font pas la haie, dit-elle, mais j’en croise pas mal… Vous devez être une grosse légume dans le crime…

— Assez, oui…

— Ça se voit…

— Vous allez être un amour, je dis.

— Vous trouvez que je ne me comporte pas comme un amour depuis un bon moment déjà ?

— Justement, j’y prends goût, et je voudrais que vous continuiez.

— Que faut-il faire ?

— Pas grand-chose…

— Mais encore ?

— Me piloter jusqu’à Paris, par exemple…

— Facile… Quel quartier ?

— Un quartier populeux de préférence…

— Les Halles, ça vous va ?

— Pile !

Je réfléchis…

— Pourquoi les Halles ?

— Parce que j’ai une course à y faire et que je fais d’une pierre deux coups…

Elle n’a pas froid aux yeux, la donzelle. En voilà une qui est bien de la race de Jeanne d’Arc !

— Après, je demande, je suppose que vous allez cavaler à la police pour leur dire que vous m’avez trimballé et leur révéler dans quel secteur vous m’avez débarqué ?

Elle ne répond pas.

J’insiste.

— N’est-ce pas, beauté ?

— Je ne sais pas, fait-elle.

Je ricane.

— Il y a conflit entre votre bonne vieille honnêteté et votre penchant pour les jolis gosses ?

— Parce que vous êtes un joli gosse ?

— Vous n’allez pas me faire croire que vous ne vous en êtes pas aperçue, non ?

— Ça dépend, murmure-t-elle.

— Ça dépend de quoi ?

— De son idéal…

J’hausse les épaules…

— Un mot bien français, ça ! Idéal ! Les femmes, dans ce pays, ne sortent jamais sans leur idéal, pas vrai ?

— Vous avez quelque chose contre les femmes de ce pays ? se rebiffe-t-elle.

Je souris…

— Moi, pas du tout… Au contraire, j’aurais plutôt un faible pour elles.

Et, pour appuyer cette affirmation, je glisse à nouveau ma main fureteuse dans son entre-jambe… Elle ne joue pas l’obstruction. C’est un plaisir que de caresser la peau d’une fille pareille.

Ses cuisses sont veloutées comme des pêches bien mûres… Elles sont tièdes…

Mes doigts s’égarent dans la défense dérisoire d’une culotte de soie…

— Arrêtez, fait-elle…

Je ne me décide pas à obéir.

Elle répète, d’une voix pâmée :

— Arrêtez, je vais perdre la tête…

Je stoppe la manœuvre.

— On pourrait peut-être, avant de se séparer, aller dans un petit hôtel peinard, je suggère, histoire de faire mieux connaissance, vous ne croyez pas ?… J’ai lu dans un journal sérieux que les échanges entre les gens de différentes nations sont les bases du monde futur… Ça vous dirait, chérie, que nous nous occupions un peu du monde futur, vous et moi ?

— Pourquoi pas ? fait-elle, les dents serrées.

Elle est pâle et ses narines sont pincées… C’est le genre de gamine qui a dû apprendre l’amour ailleurs que dans les manuels d’histoire ou dans les bouquins de la comtesse de Ségur ! Avec elle, on doit pouvoir jouer au Stromboli plus aisément qu’à la marelle !

— On y est bientôt ? je demande.

Depuis un bon moment déjà je perçois les bruits, la rumeur immense de Paname !

— Nous y voilà, déclare-t-elle.

Elle décrit un large virage… Puis la voiture s’arrête.

Elle ouvre la portière de son côté, saute à terre et se met à hurler…

— Attention ! Au secours, c’est le gangster ! Il est là !

Je me relève d’un bond ! Et je pousse le plus retentissant des jurons. Cette enfant de garce m’a vachement chambré… Pendant que je la pelotais elle préparait un coup formidable : elle m’a conduit droit dans la cour de la Préfecture de police et il y a autant de flics autour de moi que de nègres dans l’Oubangui !

Chapitre XVII

Trois petits tours et puis… une grande !

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Je réalise tout en un éclair…

La fille me tenait assis afin, prétendait-elle gentiment, de me soustraire à la vue des policiers qui s’échelonnaient sur la route, en réalité c’était pour que je ne me rende pas compte du chemin que nous suivions !

Beaucoup d’arnaque en vérité.

Chapeau bas !

Et moi, comme une crêpe, qui lui demandais de me conduire dans un endroit populeux ! Tu parles… Mince d’endroit populeux… Je regarde vivement. Les matuches ne savent pas exactement ce qui se produit… Ils regardent cette fille qui gueule, ils me regardent, et ils froncent le sourcil sans se décider à intervenir…

Heureusement que je n’ai pas donné mon blaze à la cocotte ! Si elle bramait que c’est l’Ange Noir qui occupe la cabine du camion là, ils se dégèleraient, les vachards ! Toute la maison flicard me débaroulerait sur le paletot.

Mais ce cri de « le gangster ! » les déconcerte… Ils se disent que la souris est peut-être un peu pincecornée et qu’elle qualifie de gangster simplement un déluré qui lui a trituré la jarretelle… Je me dis, à toute vitesse :

« Et maintenant ? Qu’est-ce que tu vas faire, bonhomme ? »

Je remarque que la cour est pleine de véhicules de toutes sortes. La fuite n’est guère possible, et pourtant ? Le moyen d’agir autrement ?

Alors l’Ange Noir des grands jours se manifeste. C’est comme au cirque ; on fait l’exercice sans filet pour époustoufler le cochon de public.

Je me glisse derrière le volant… Je tire le démarreur et je mets en marche en direction de la lourde. Les flics réagissent alors. En voici deux qui ont le culot de s’interposer devant moi, croyant naïvement que leur carcasse va me faire stopper.

Il ne m’en faut pas davantage pour me faire filer un coup d’accélérateur. L’un des deux est cueilli par l’aile droite de la camionnette et il est projeté à trois mètres ; le derche par terre et l’air plus abruti que s’il venait de découvrir un serpent à sonnette dans son calbard. Du coup, ça redéclenche ces bons messieurs qui se mettent à galoper, à glapir, à siffler comme s’ils étaient dans un rodéo.

Moi j’arrive à la lourde. Je colle la bagnole en biais de façon à obstruer l’entrée. Puis, d’un effort terrible, j’arrache le levier des vitesse de façon à bloquer le toboggan. Je saute à terre, du côté de l’extérieur…

Deux autres matuches me barrent la route. Faut croire que les condés c’est comme les escargots : ça marche par deux !

J’appuie mon flingue sur la tunique de l’un et je dis à l’autre :

— Si tu remues le petit doigt je perfore ton ami Julot !

Il s’immobilise… Alors je lui balance un coup de pompe à l’endroit où, s’il est un homme, ça doit se voir…

Le mec tombe, vert comme une laitue.

Un coup de tête dans les gencives de l’autre…

Des gens qui passent se foutent à courir et à hurler… Moi je joue la décarrade…

Je ne prends nulle attention aux coups de gueule de ces messieurs. S’il fallait faire gaffe à tout ça ! Tout ce que je sais c’est que, pendant une bonne heure ils ne pourront pas me trotter après autrement qu’à pinces, car il leur faut le temps de dégager la camionnette, et aussi qu’à cause des gens qui passent ils ne peuvent décemment me mitrailler, car ça risquerait de faire faire des heures supplémentaires aux croquemorts de Paris.

Je file… La Seine est là, à droite et à gauche… Je tourne à gauche et j’arrive juste à une station de taxis. Je grimpe dans l’un d’eux.

— Où allons-nous ? me demande un type aux sourcils épais comme des brosses à dents.

— Ailleurs ! je lui réponds en lui installant ma pétoire sous le nez… Et qu’on y aille en vitesse, tout est là…

Comme il part, un flic saute sur le marchepied. Je tourne la manette de la portière et je flanque un sérieux coup d’épaule.

Le bourdille prend la portière dans le paysage, il lâche tout et bascule sur la chaussée au moment pile où radine une voiture de livraison. J’entends un craquement sec. C’est son crâne qui éclate exactement comme une coquille de noix sous la patte d’un éléphant.

Les cris redoublent, la circulation se coagule derrière nous. Très bien, cet incident, ça distraira un peu les copains du mec ! Il se prenait pour un corsaire de légende, ce gars-là, ma parole !

Si on les laissait faire, ces porteurs de képis, ils finiraient vite par se prendre pour Jean Bart ou je ne sais pas qui !

Non mais…

Mon chauffeur a les flubes…

— Plus vite ! je lui dis.

— Oui, oui, fait-il, terrorisé.

Ses chocottes jouent aux castagnettes. On dirait la Carmencita !

— Tu vas fausser ton dentier, Toto, je lui dis. Mords ta langue que j’entende plus ce bruit idiot !

— Bien, Monsieur…

— Et mets la sauce… Je te promets, si les flics nous rattrapent, une gentille praline derrière le dôme, ça te fera sauter le couvercle…

Il chiale en écrasant son champignon.

— Mais, M’sieur… Je vous ai rien fait !

Je me bidonne franchement.

— Où qu’il est allé à l’école, cézigue ! S’il fallait nettoyer que les mecs qui vous ont fait quelque chose, la vie deviendrait plutôt monotone… Non, poulet joli, tu ne m’as rien fait… Mais ça ne veut rien dire, tu sais… Si les flics me bichent, tu m’auras fait que tu auras manqué de vitesse et c’est un genre de truc que je ne pardonne pas.

Pour le moment, pas besoin de lui cravacher la gueule, il bombe ! Nous suivons les quais… Nous passons dans un bref souterrain qui évite l’engorgement d’un pont… Ça continue à pleine sauce.

Je reconnais au passage le Louvre, de l’autre côté de la Seine, puis, à gauche, la Chambre des députés… Lorsque je rêvais à tous ces monuments, je ne pensais pas que je les apercevrais en un éclair, avec les boutonnés à la rondelle !

La circulation se fait moins dense.

Je bigle le tableau de bord du taxi et je constate avec horreur qu’il n’a presque plus de tisane dans son réservoir. L’aiguille de l’essence est presque à zéro. Donc, ses possibilités sont limitées.

Que faire ?

Je regarde par la vitre arrière… Je ne vois rien.

Il faut absolument que je profite de ce calme relatif pour me garer… On arrive à la hauteur de la tour Eiffel.

— Écoute, Toto, je lui fais, j’aperçois une station de taxis. Je vais changer de bolide, en prendre un plus véloce que ta raclure… Tu vas me descendre ici et filer comme un dératé sans t’arrêter… Je te dépasserai avec ton remplaçant et si je vois que tu es arrêté, je te télégraphie une valda dans la panse, vu ?

— Oui, oui, Monsieur, affirme-t-il.

Il est heureux comme un pape, de s’en tirer à si bon compte !

Il me largue et démarre. Je le regarde disparaître. L’endroit est tranquille, des touristes avec des appareils photographiques mitraillent la tour Eiffel. C’est un trait lumineux dans ma cale.

La tour Eiffel !

C’est un des coins de Paris où un type ayant l’accent amerlock ne risque pas de se faire remarquer.

Le hasard fait bien les choses !

Monsieur Eiffel aussi !

Chapitre XVIII

J’assure mes arrières

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Je vais à pas lents jusqu’à un pied de la Tour où les gens font la queue. Avec quel plaisir je m’y incorpore, mes aïeux ! C’est rudement bon de se sentir au milieu d’innocents pèlerins lorsqu’on est un homme traqué… La Tour est un coin idéal pour se planquer, et le dernier endroit où un flic viendra vous chercher…

Je prends un jeton pour le dernier étage et je suis le flot dans l’immense ascenseur.

Tandis qu’il se hisse lentement vers le ciel, je constate que Paris devient plus petit. J’ai la réconfortante impression de le dominer, de le vaincre… Des voitures de police passent en cornant…

L’Ange Noir ! Ils savent maintenant que c’est de moi qu’il s’agit. Mais je m’en fous ! L’Ange s’envole…

Personne ne me remarque… Tout le monde est trop occupé à bigler les horizons… Pour la première fois depuis mon arrivée, j’ai un moment de vraie détente.

Je visite l’édifice en détail et je me laisse aller à oublier ma situation précaire.

C’est bath de se dégager des contingences…

Les Parisiens qui font bien les choses et qui pensent à la gueule en toutes circonstances ont aménagé un chouette restaurant au premier étage de la construction. Cela me rappelle que mon estomac crie famine.

Je pénètre dans la turne et je me colle dans un petit coin tranquille. La lecture d’un menu en France est une chose très émouvante pour un type qui a la dent.

Comme je n’ai rien de mieux à rouler, je me commande un tas de trucs soi-soi avec du picrate de première…

Voilà une façon agréable de passer le temps !


* * *

Il fait grand nuit lorsque je descends de mon formidable perchoir. C’est maintenant que ça va devenir coton. Les bourdilles ont un auxiliaire de première qualité : la nuit.

Ils savent que la nuit les rues se vident, que tout le monde a besoin d’un toit, et c’est ce qui fait leur force.

Les toits dont disposent les truands traqués sont des toits d’hôtels ou de meublés ; c’est-à-dire des toits contrôlés par la flicaillerie…

Qu’est-ce que je peux bien faire, sachant que les hôtels, les garnis, les gares, les aéroports me sont interdits ?

C’est une question duraille à résoudre… Passer la nuit ? Marcher, rester dans des bars ? La nuit est pourrie de bourdilles… C’est plein d’indics et de poulets, partout !

Il ne me reste qu’une solution : utiliser mon physique avantageux pour séduire une greluche qui m’emmènera pieuter chez elle.

On m’a beaucoup parlé du bois de Boulogne dont j’ai aperçu la lisière l’autre soir, en allant chez Masset. Il paraît qu’il y a dans ce bois plein de gerces qui veulent se faire bouillaver et de mectons qui chassent la gonzesse. Je trouverai peut-être chaussure à mon pied.

Je m’apprête à prendre un tacot, mais je me ravise : soyons prudent. Les chauffeurs de taxi sont tous en cheville avec les poulagas. Alors, bernique ! Gare aux taches…

Je me contente du métro. Après avoir ausculté le plan, je m’embarque pour la porte Dauphine.

Dix minutes plus tard j’y débarque et je m’enfonce dans les allées ombreuses… En effet, des ombres rôdaillent sous le couvert. Des ombres d’hommes, des ombres de femmes qui font gauler leurs clébars.

Je me joins à elles. Je les renouche sous le pif. Ce qu’il me faut, c’est pas une déesse avec des exigences et un vieux protecteur à la clé, mais une vioque en quête d’un petit champion du suspensoir.

Une vioque c’est le rêve dans mon cas, parce que ça a toujours une carrée discrète où planquer ses trésors et c’est d’une carrée discrète que justement j’ai besoin !

Cette vioque tant espérée, il ne me faut pas longtemps pour la dégauchir. Elle est assise sur un banc, l’air lointain…

Elle sent le parfum de luxe à dix lieues à la ronde et sa toilette vaut le prix d’un yacht de plaisance.

C’est le moins qu’elle puisse faire, car dessous c’est moins bien… Ça doit même être vachement décevant, moi je vous le bonnis…

Elle est plus près de la cinquantaine que de la grande pyramide d’Égypte. Elle a autant de poitrine qu’un œuf à la coque et quand elle enlève son maquillage on doit avoir envie d’éteindre l’électricité et de tirer le rideau s’il fait clair de lune, mais peu importe… C’est à ma sécurité que je songe, à elle seule.

Je m’assieds sur le banc à côté d’elle après m’être incliné poliment. Ne jamais perdre de vue les règles de politesse élémentaires…

Elle m’adresse un très léger, très cordial sourire… Elle apprécie ma bienséance… Et sans doute aussi mes biscotos, car je sens qu’elle louche sur moi…

Je me tourne franchement vers elle.

— Belle nuit ! dis-je.

— Magnifique, assure-t-elle, engageante…

— La France est magnifique… Quelle douceur…

— Vous êtes anglais ?

— Non, américain. Je suis romancier et je voulais faire un voyage d’études sur votre beau pays…

Elle en a la glotte trépidante.

— Comme c’est intéressant, susurre-t-elle. Que pensez-vous des femmes françaises ?

— Ce sont les plus belles, les plus excitantes, j’affirme bien haut. Surtout les femmes… comment dire, dans toute leur maturité… Elles me troublent infiniment…

— C’est vrai ? fait-elle.

Elle se rapproche de moi. Je découvre son regard, il est goulu. Cette daronne a envie de ma pomme, c’est homologué !

Je me dis :

« Allons, bonhomme, fais pas la fine bouche… »

J’arrondis mon bras et je la presse contre moi.

Son parfum m’asphyxie.

Elle me tend les lèvres. J’ai une répulsion terrible qu’elle doit prendre pour du désir.

« Allons, voyons, je me sermonne, vaut encore mieux ça que d’engager sa nuque dans la lunette de la guillotine… »

Alors je lui roule un patin maison en essayant de penser à autre chose…

Et c’est pas facile !

Chapitre XIX

Les toits de Paris

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Cette bonne femme, comme toutes les bonnes femmes auxquelles vous faites mine de vous intéresser, me raconte sa vie séance tenante. Son zig est armateur. Il a du pognon à un point incroyable et, non content d’équiper des barlus, il navigue…

Elle, la mer lui dit rien. Elle préfère le plancher des vaches et la bonne herbe sur laquelle il fait bon bouillaver…

Elle pioge dans un somptueux appartement et se fait tartir à tarif exceptionnel…

Bref, c’est la greluche qui a un brasero à la place du fignedé et qui passe son temps à recruter des malabars pour jouer au sifflet dans la tirelire.

Elle me dit que j’aimerais peut-être me torcher une bouteille de champ’ chez elle. Elle a une terrasse sur le sommet de sa carrée où on peut renifler le grand air… Comme c’est exactement ce que je cherche, je lui dis que je suis son homme et nous filons.

Sa bagnole est arrêtée un peu plus loin, et c’est pas une brouette, croyez-moi. Il s’agit d’une Porsche décapotable peinte en crème avec des housses de cuir grenat… Je m’installe à ses côtés. Tandis qu’elle actionne son teuf-teuf, je me dis qu’il faudrait que les matons soient drôlement dégourdoches pour repérer l’Ange dans cette caisse à savon…

Ces glandibus sont en train de fouiller les hôtels borgnes et de promettre la rédemption à leurs foies blancs d’indics pour obtenir de mes nouvelles. Et pendant ce temps, qu’est-ce qu’il fait, l’Ange ? Il traîne ses galoches dans la bonne société…

La turne de la bonne femme est vraiment balaise. C’est luxueux comme une vitrine d’ensemblier. Deux étages, vous voyez le jus ? Avec, par en dessus, ainsi qu’elle l’a annoncé, un jardin suspendu.

Je me glisse dans un fauteuil à bascule et j’attends qu’elle ait préparé des boissons convenables en reniflant les roses…

Cette terrasse, c’est un vrai morcif de paradis…

La vioque s’annonce avec des whiskies grand format.

On biberonne sec. Elle a l’air d’aimer ça. Elle vide son glass comme vous dites bonjour, et son gosier doit être blindé parce qu’elle ne sourcille absolument pas…

— Il est fameux, votre rye, je dis. C’est pas de la pisse d’âne.

— J’en ai du meilleur, assure-t-elle.

— Pas possible ?

— Vous allez voir, heu… quel est votre nom ?

— Smith, excusez-moi. Foster Smith…

— Je me prénomme Mariette, glousse-t-elle.

Je lui dis que c’est un blaze ensorceleur et qu’il doit être doux de le chuchoter dans la moiteur d’une alcôve.

Elle est d’accord sur ce point.

Mais avant, elle veut m’échantillonner sa cavouze.

Le raide qu’elle m’amène, cette fois-ci, doit lui être fourni directement par le bon Dieu…

C’est un nectar. J’ai jamais plongé mon renifleur dans un breuvage pareil.

Elle m’explique que c’est son vieux qui le lui envoie.

Probable que le mec a hâte d’être veuf et qu’il compte la brûler vive avec cette eau de feu.

Elle en vide deux verres et elle commence à être sérieusement partie.

Elle approche son fauteuil du mien et cherche ma bouche. Je me dis que si elle m’embrasse je vais la foutre par-dessus la balustrade. Ce qu’elle peut me débecqueter, cette grognasse, c’est rien de le dire !

Elle se fait chatte et y a rien de plus intolérable qu’une bonne femme grotesque qui minaude…

Je me lève.

— Pourquoi me fuyez-vous, Foster chéri ? murmure-t-elle.

— C’est ce whisky, je fais, il me fait tourner la tête…

Je vais m’accouder à la balustrade de pierre et je regarde Paris, la nuit, avec son halo lumineux qui flotte au-dessus de ses toits comme une auréole sur la calbombe d’un saint de vitrail.

C’est beau…

Y a des enseignes lumineuses qui éclatent, un peu partout…

De tous les côtés, ça pète le feu !

Je regarde à pleins yeux.

— C’est très émouvant, n’est-ce pas ? murmure la vieille seringue qui, cette fois, a décidé de jouer la vaseline.

— Très, fais-je.

Je fronce les sourcils. À quelques centaines de mètres à vol d’oiseau, j’aperçois les dents de scie d’une usine.

Par-dessus ces toits découpés, il y a une enseigne immense, en lettres de néon rouge.

Je lis : « CONSERVES MASSET »…

Vous pouvez pas savoir l’effet que ça me produit.

Vous ne trouvez pas que c’est un peu farce de venir crécher tout à côté de l’usine du Masset ?…

Le hasard est marrant. Au cours de ma vie aventureuse, j’ai appris qu’il ne fallait jamais le prendre pour des clopes… Si le hasard frappe à votre porte c’est qu’il a quelque chose à vous dire, moi je démordrai jamais de ça…

Il y a dans notre putain d’existence une espèce d’harmonie qui fait que rien n’est inutile ou fortuit. Tout a une signification. Si, ce soir, je suis venu dans le bois de Boulogne pour faire un levage, si, dans l’immensité du bois, j’ai rambiné une vioque créchant près des Conserves Masset, c’est que le hasard a une idée de derrière la tête…

Je regarde attentivement l’usine et j’avise, un peu en retrait, un petit bâtiment vitré qui doit être celui des bureaux. Il y a du feu à l’intérieur de ce bâtiment, ce qui, à cette heure de la nuit, est assez insolite…

Qu’est-ce que ça veut dire, ça ?

Il ne fait pas équipe de nuit, Masset ? Et puis, lorsqu’une usine fait équipe de nuit, ce sont les ouvriers qui grattent, pas les zouaves des burlingues !

— Qu’est-ce que tu regardes ? me demande la souris qui veut brusquer les choses.

— La nuit, je réponds… Écoutez, mon âme, j’ai trop biberonné, il faut que j’aille me dégourdir un peu les jambes.

Elle paraît consternée du haut en bas.

— Je supporte mal la boisson, dis-je. Pour que je puisse passer une bonne nuit, faut que je me remette en état…

— Vous n’allez pas revenir, boude-t-elle.

Je la prends par la taille et, de mon autre main, je lui fourrage l’avant-scène.

— Pouvez-vous en douter ? je demande avec ma voix calibre Tyrone Power amélioré Gary Cooper… Au contraire, c’est pour savourer l’ivresse d’une nuit merveilleuse que je veux rentrer en possession de tous mes moyens !

— C’est vrai ?

L’espoir lui revient comme une mouche revient sur une tartine de miel.

— Ne vous dérangez pas, je fais. J’en ai pour une petite demi-heure au maximum. Du reste, je laisse la porte ouverte…

Chapitre XX

Discussion à cœur ouvert

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Il ne me faut pas de boussole pour retrouver l’usine. Le Masset, il est vachement fier de son blaze because il le fait peindre sur toutes les faces de son usine.

Le lieu est peu passant. Je me mets à longer les bâtiments. Je contourne une rue, et je me trouve devant une petite porte de fer… Cette lourde ne comporte pas de loquet, mais elle est munie d’une serrure et une serrure ne m’a jamais gêné dans mes promenades.

Je sors un petit truc pointu de ma fouille et j’ai une conversation sérieuse avec ladite serrure.

Ça boume, elle est à moi… Je pousse la lourde avec l’épaule et elle s’ouvre docilement.

J’entre alors dans une vaste salle où se trouve une énorme turbine. Il fait, ici, un froid de canard. La turbine produit du courant, elle fonctionne présentement.

Pourquoi l’usine a-t-elle besoin de courant cette nuit, puisque personne n’y marne ?

Alors je réfléchis que c’est une usine de conserves et que, dans les conserves, il y a la catégorie bidoche, et que la bidoche plus que le reste a besoin de froid pour tenir le coup avant sa mise en boîte.

Ce courant actionne les chambres frigorifiques de l’entreprise. Je quitte cette salle et je me propulse dans une vaste cour au fond de laquelle s’érigent des hangars à vélos. Sur la droite, je repère le bâtiment vitré qui est illuminé comme les salons de la préfecture un soir de grand bal.

Cette partie de la boîte est située au premier étage. Pour y accéder, il faut emprunter un escalier de fer construit en additif sur la façade.

Je m’annonce, prenant grand soin de ne pas faire frémir les marches métalliques. S’agit pas de déclencher un nouveau badaboum. J’en ai ma claque de jouer à la poursuite infernale ; ça allait dans le cinéma de mon quartier quand j’étais mouflet…

Mais je sais me faire aussi silencieux qu’un chat lorsque j’entreprends une petite reconnaissance. J’y vais tout ce qu’il y a de mollo… Mon ectoplasme ne ferait pas davantage de bruit. Bientôt je peux hisser ma tasse à la hauteur du vitrage. Je plonge un regard aigu comme un passe-laine dans l’aquarium et je renouche un mec en train de farfouiller dans un coffre-fort. Ce zouave n’a rien du monte-en-l’air. Et puis il n’a pas non plus la façon d’opérer d’un casseur. Non, il est bien fringué et il agit en toute tranquillité, avec la lumière abondante…

Profitant de ce qu’il accorde toute son attention à des papelards, j’empoigne le loquet de la porte et je le tourne doucement.

Lorsqu’il s’est actionné, je prends mon crachoir et je pousse la porte brutalement.

Le mec sursaute et se redresse.

— Du calme ! je dis en refermant la porte.

Il y a des rideaux roulants devant les verrières. Je les actionne afin que, de l’extérieur, on ne puisse suivre nos faits et gestes.

Le type me fixe d’un air assez effaré. C’est un homme d’une cinquantaine de berges, un peu empâté, avec des yeux bleuâtres et une mâchoire lourde.

— Qui êtes-vous ? me demande-t-il.

— Minute, je fais, c’est moi qui tiens la seringue, donc c’est moi qui pose les questions.

Je rigole.

— Ce sera la même : qui êtes-vous ?

Il hausse les épaules…

— Je n’ai pas à discuter avec un voleur, prenez ce que vous voudrez et partez…

— Mettons que j’aie envie de votre portefeuille ?

Il le tire de sa poche si brusquement que j’en suis surpris. Ç’aurait été une sulfateuse, j’aurais à peine eu le temps de le flinguer…

Il me lance le portefeuille. Celui-ci est bien garni. Mais ça n’est pas le blé qui m’intéresse.

Je bigle les papelards qu’il contient.

— Par exemple, je fais, vous êtes M. Masset soi-même ! Fichtre, j’avais une telle envie de faire votre connaissance…

— Vous êtes l’Ange Noir ?

— Ça se voit, non ?

Il hausse les épaules, mais il a une légère contraction des paupières qui trahit sa nervosité…

— Que me voulez-vous ?…

— Ne commençons pas par la fin, mon bon Monsieur, soyons logique au contraire… Vous n’avez pas l’impression que nous avons un tas de choses à nous dire ?

Il me traite par le mépris, en grand seigneur outragé. Il a tort. J’ai déjà dû vous dire que les types qui me prennent pour un cave le regrettent toujours à un certain moment de leur existence.

— Écoutez-moi bien, Masset, vous avez tort de jouer les écœurés. C’est une attitude qui m’a toujours poussé vers les excès ; et quand un type comme moi se met à faire des excès, on ne sait jamais jusqu’où il va… Vous comprenez ? Hein, Masset ? Vous comprenez ?

Je m’approche de lui et je lui mets un coup de genou dans les accessoires. Il blêmit et contient à grand-peine un besoin de hurler…

— Vous voyez, Masset, que nous ne sommes que des hommes, alors à quoi bon jouer les fiers-à-bras ? Vous allez répondre à mes questions sans quoi je vous liquide illico. Je suis nerveux et incapable de me raisonner lorsque je me fous en rogne. De plus, dans le genre téméraire on ne fait pas mieux que moi. La preuve : j’ai toutes les polices possibles et imaginables au panier et pourtant je viens dans votre propre usine faire mon petit cinéma, c’est tout dire… Bon, je commence : qui est Sophie ? Ou plutôt qui était Sophie ?

Il me regarde d’un ai


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r ahuri.

— Quelle Sophie ? demande-t-il.

Sa surprise, si elle n’est pas sincère, est mieux jouée qu’à la Comédie-Française…

Je vais pour lui décocher un second coup de tatane, mais je me dis qu’après tout, Sophie n’était peut-être pas le nom de cette gerce ; elle m’a suffisamment pigeonné pour ne pas m’avoir également doublé sur son identité…

— Sophie, reprends-je, est la jeune personne qui s’est fait flinguer dans votre propriété de Mézy, mon bon Monsieur…

— La fille que vous avez assassinée en même temps que mon second domestique, renchérit-il.

— Je n’ai pas tué cette fille et vous le savez très bien. Je veux savoir qui elle est par rapport à vous.

— Je ne la connais pas le moins du monde…

— Elle se faisait passer pour votre fille.

— Je n’ai pas de fille.

— Je sais !

— Je ne soupçonnais même pas son existence…

— Sans blague…

— Je vous l’affirme !

— Comment se fait-il, alors, qu’elle soit allée tout droit chez vous ?

— Vous l’y avez conduite…

— Ne me poussez pas à bout, Masset. Croyez-vous que je perdrais mon temps à vous poser des questions dont je connaîtrais les réponses ! Cette fille était en cheville avec vous. La meilleure des preuves, c’est que votre larbin la connaissait, qu’elle était une familière du coin…

À nouveau, il me joue la surprise.

— C’est absolument insensé ! s’écrie-t-il. Puisque je vous dis que je ne la connaissais pas !

Il m’ébranle ce mec… L’angoisse me noue l’œsophage. Et si Masset était vraiment en dehors de ce pastaga ? Si c’était un brave zig victime des événements ? Le téléphone retentit.

Chapitre XXI

Trêve de plaisanteries !

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Mon premier réflexe est de le laisser carillonner son chien de saoul mais il ne faut pas obéir à un premier réflexe, du moins pas toujours.

Je pense brusquement que si on téléphone dans cette usine au milieu de la nuit, c’est parce qu’on sait pertinemment que quelqu’un s’y trouve…

Sans cesser de menacer Masset avec mon tonitruant, je décroche.

Je grogne « Allô ! ».

Une voix épaisse déclare :

— M. Masset ?

Je grogne quelque chose de vague qui veut marquer l’affirmation. Ce que je dois éviter à tout prix c’est de jacter, because mon accent amerloque ; ce sacré accent qui me colle aux chailles comme un caramel.

— Je suis bien content de pouvoir vous joindre, dit la voix. Je voulais vous dire que ça s’est très bien passé ce matin… Du beau boulot… Cet imbécile de ricain est venu se flanquer de lui-même dans le merdier ; c’est chouette, non ? Ça paraît trop beau pour être vrai…

Je raccroche.

— Masset, dis-je, on a assez rigolé comme ça. Cette fois, inutile de me monter un nouveau bateau…

Je lui mets un atout à la pointe du menton. C’est parti tellement sec que le bonhomme vacille. Il titube et part en arrière. Je lui colle un autre biberon dans le portrait… Un qui fait très mal et qui vous fait oublier votre rendez-vous chez le dentiste. Il s’effondre. Ça me permet de rengainer mon feu. Je palpe ses fringues, elles ne contiennent rien d’alarmant.

Alors je l’installe dans un fauteuil canné et je l’y attache avec les ficelles du rideau.

Puis j’examine le contenu du coffre. Il renferme des papelards qui n’ont de la valeur que pour l’entreprise : des factures, des bons de commande, des devis…

C’est pas là-dedans que je raclerai suffisamment d’auber pour prendre ma retraite.

Fichtre non !

Je vois une chemise en bristol vert, posée à terre, devant le coffre. C’est elle que Masset regardait lorsque je suis entré.

Je l’ouvre. Cette chemise ne contient qu’un papier. Sur ce papier, il y a, écrit à la main, d’une écriture inculte :

Masset, 

Je me permets de vous rappeler ma petite note de lundi dernier. L’argent doit être expédié par mandat à mon nom, poste restante, bureau 118. 

Vous êtes prié de ne pas l’oublier, car je serais obligé de vous rafraîchir la mémoire… 

Charles G. 

Cette babillarde ressemble plus à une lettre de menaces voilées qu’à une lettre d’amour.

Je m’approche de Masset en la tenant à la main. Justement, ce locdu reprend ses esprits.

— Dites voir, bonhomme, je lui fais, vous avez de la correspondance plutôt bizarre. Franchement, vous m’avez l’air d’un curieux commerçant…

Je le regarde.

— Et puis par-dessus le marché, votre gueule ne me revient pas…

Je le chope par la tignasse et tout en lui tenant la tête raide je le soufflette en va-et-vient.

Bientôt le sang se met à pisser par ses narines et son nez est large comme un chou-fleur. Ses lèvres se tuméfient, ses paupières gonflent…

— T’es moins ronflant, je lui dis. Si tu te voyais, Masset, tu te reconnaîtrais pas, on serait obligé de refaire les présentations…

Je rigole…

— Et alors, tu vas ouvrir ton gentil clapet et me bonnir tout ce que je te demanderai. Primo, ma bonne vieille question des grands jours : qui est la môme Sophie ?…

Il me regarde. Le peu de regard qui passe entre ses paupières lourdes est rien moins que sympathique. S’il pouvait me faire cuire à feu doux, Masset, il n’y manquerait pas…

Comme il tarde à répondre je frotte une allumette et je l’approche de sa cravate, la flamme léchouille la soie et soudain celle-ci s’embrase… Masset pousse un bref cri de terreur en sentant ce petit brasier sur sa poitrine.

Moi, flegmatique, j’attrape une housse de machine à écrire et j’étouffe le sinistre. La cravate de Masset est racornie comme un cep de vigne et son plastron est tout ce qu’il y a de lamentable.

— Parle, dis-je sèchement.

Il n’hésite plus.

— C’était ma maîtresse, fait-il.

— Gentil petit lot, elle faisait l’amour comme une reine… Pourquoi l’as-tu fait seringuer ce matin ?

— J’étais jaloux…

— Parce qu’elle t’avait doublé avec Rilley ?

— Oui…

— Et tu voulais me faire endosser son exécution, hein ?

Je lui distribue un petit échantillonnage de châtaignes des mieux venues.

— Si elle t’avait lâché, Sophie, pourquoi est-elle retournée chez toi, dans ta crèche de cambrousse, ce matin ?

Il hausse les épaules…

— Sans doute parce qu’elle a eu peur. Elle s’est rendu compte qu’elle était allée trop loin. Elle a voulu me demander pardon…

— Tu la faisais filer ?

— Oui…

Je mords à l’hameçon. L’histoire du quinquagénaire hyper-jaloux voulant châtier sa belle infidèle, moitié pour se venger, moitié pour étouffer un scandale, me paraît valable. Seulement, ce qui me contriste c’est cette question de miroir qu’on m’a fauché à un moment où je ne pouvais être suspecté de charger cette pouliche…

— Mon petit doigt me chuchote que tu essaies encore de t’offrir ma cerise, Masset, je dis. Je vais donc employer les grands moyens…

Je remonte mes manches d’une façon significative.

Et juste comme je m’apprête à lui triturer le portrait, une voix, dans mon dos, murmure :

— Lève vite les bras ou tu es mort !

Chapitre XXII

Prenez vos flanelles !

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J’ai été vraiment cave d’enfouiller mon feu, tout à l’heure, après avoir ligoté Masset. Je ne pensais pas qu’un danger de cet ordre me menaçait. Comme quoi, on a beau être un fortiche et en connaître un bout sur la question, il vient toujours un moment dans la vie où on se fait repasser.

La voix, c’est celle du téléphone. Cette voix épaisse, qu’on aimerait découper avec un couteau à dessert…

Je lève les mancherons et je risque un œil derrière moi.

J’aperçois une espèce d’enflure volumineuse, quelque chose dans le genre du bonhomme Michelin.

C’est gros, gras, suifeux, suant, luisant… Ça a des yeux de porc, des cheveux raides comme de la paille d’emballage et, sous un bout de nez en pied de marmite, une moustache de conscrit de 1813 !

Ce qui se dégage avant tout de cet individu, c’est l’absence totale d’humour.

Il est massif et con comme un tank.

Je le regarde.

— Tu es le secrétaire particulier de Monsieur, sans doute ? Tu viens prendre le courrier ou quoi ?

— Fais pas le mariole, l’Ange, dit-il.

Je réalise que c’est — vraisemblablement — ce mastodonte qui me filait le train ces jours, et je ne suis pas fier de moi de ne pas l’avoir repéré…

Mais le jardin des lamentations est fermé.

Tout en me pointant son .38 sur la brioche, l’arrivant se dirige vers le fauteuil de Masset ; il rafle un coupe-papier sur le bureau et tranche les liens de l’industriel.

Masset se dresse.

— Merci, Molard, dit-il. C’est une bonne idée d’arriver ainsi…

Le gros pousse un gloussement d’aise.

— Le coup de téléphone m’a paru louche, dit-il. Ça m’a tracassé, alors je suis venu voir…

— Bravo…

— Qu’est-ce qu’il voulait ? demande Molard en me désignant d’un hochement de tête.

— Savoir des choses… Des choses qui ne regardent personne…

— Qu’est-ce qu’on en fait ?

Masset hésite. Il se frotte le nez.

— Nous allons le mettre en lieu sûr, dit-il. Mais fais bien attention à lui, c’est un malin…

— Il n’est pas plus malin que mon feu, affirme Molard, lequel, malgré les apparences, ne semble pas tellement crétin.

Je juge bon de me manifester.

— Que comptez-vous faire de ma petite personne, cher Monsieur Masset ?

Un sourire bizarre se dessine sur son visage grave.

Il a une idée, une idée qui le ravit et qui illumine sa tronche.

Je crois la comprendre.

— Vous allez me balancer aux poulets, hein ? je dis d’un air malin. Et alors les poulagas me feront payer votre addition en même temps que la mienne…

C’est intentionnellement que je lui mets cette idée dans le crâne. Car, vous serez d’accord avec mézigue, mais il vaut mieux être enchristé que de prendre une valda dans le citron.

Et c’est ce que je redoute, à la minute présente. Ces deux hommes ont une façon de me regarder avec convoitise qui ne trompe pas un type rancardé. Ils ont trop envie de ma peau et m’est avis que je pourrais bien être transformé en écumoire avant la fin de la nuit.

— Mais oui, je vous remettrai à la police, affirme Masset, seulement, pas tout de suite…

Il ouvre le tiroir du bureau, y pioche un soufflant petit format mais qui peut faire son boulot tout de même.

— Voilà, déclare-t-il, deux gentils pistolets pour vous calmer les nerfs, mon garçon. Et ne bronchez pas, où ils partent tous les deux en même temps. Je vous signale que Molard est un tireur d’élite. Je vous fais en outre remarquer que je suis en état de légitime défense…

Je finis par m’emporter.

— Oh ! pas tant de salades ! Où est-ce qu’on va ?

— Descendez l’escalier… Je passe devant. Molard vous suit. Si vous faites un mouvement suspect, nous tirons. Vous avez même intérêt à éviter un faux pas…

Il va ouvrir la lourde. Il sort à reculons. Molard me dit :

— Allez gi ! décarre !

Il a une technique parfaite, le gros enflé… Il ne s’approche pas trop près comme font les ignorants. Il sait qu’un coup à la désespérée est plus dangereux lorsqu’on est trop contre le type qu’on emmène balader au bout d’un soufflant.

Je débouche en haut de l’escalier. Masset descend à reculons. Son feu ne tremble pas… Un instant l’idée me taquine de plonger sur lui, de le culbuter… Mais je ne suis pas acrobate. Si j’évite les pralines qu’il ne manquera pas de me distribuer et que je le fasse chanceler, je partirai dans les décors avec sa pomme et le Molard des familles pourra me plomber à son aise, de son point culminant. Il pourra même choisir mon coin de peau le plus tentateur…

Non, je suis marron, salement marron, et je n’ai pas d’issue possible pour l’instant. Je dois ravaler ma rancœur et attendre la suite des événements, de manière à risquer le paxon dans des circonstances plus favorables.

Nous débouchons dans la cour.

Masset ouvre toujours la marche à reculons. Il se dirige vers une certaine partie des bâtiments.

Il pousse une porte à glissière, donne de la lumière. Nous pénétrons alors dans une grande salle où il fait salement frisquet. Au fond de cette salle il y a d’immenses cubes de béton munis de lourdes portes de bois.

Ces portes sont fermées au moyen d’un système de leviers. Et je comprends qu’il s’agit de frigos.

Masset tire une petite clé plate de son gousset. Il l’introduit dans une fente ménagée dans le verrou. Il fait coulisser ledit verrou et ouvre la lourde… Je comprends maintenant leur astuce. Ces vaches vont me boucler dans le frigoulet en attendant d’avoir réglé leur combine. Ensuite ils me cloqueront aux poultoques : tout frais ! Et comment !

Chapitre XXIII

Esquimaux glacés, pastilles de menthe !

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Je ne me goure pas.

— Entrez ! me dit Masset.

Je fais la grimace.

— Après vous, patron.

Mais il ne goûte pas la plaisanterie, peut-être parce que je l’ai lancée sur un ton trop lamentable.

— Entre ! grince le gros Molard…

Mon petit doigt me dit qu’il serait temps d’essayer quelque chose si je ne veux pas être transformé en cornesqui.

Mais mon petit doigt n’a qu’à fermer sa gueule parce que le soufflant de Molard ouvrira bientôt la sienne si je bronche. J’ai jamais eu dans mon espace vital un mec aussi scrupuleux, aussi attentif. C’est pas un homme, c’est une mécanique. Il ne suit pas seulement mes gestes, on dirait qu’il suit mes pensées. Son index se crispe sur la détente de sa seringue. Je suis hypnotisé par ce doigt qui peut déclencher ma fin prématurée…

Mort à la fleur de l’âge, ma bonne dame !

Je suis certain que la gâchette a frémi imperceptiblement. Pour peu qu’elle soit sensible, je vais avoir un arrivage sous peu. Et un .38, à cette distance, il fait des trous comme un bulldozer…

— Entre ! répète-t-il.

Son visage est tellement tendu qu’il doit avoir le pétrousquin béant !

— Je crains les rhumes, je fais.

Mais je me démerde de rentrer dans la glacière parce que je suis dans la position de l’homme chauve dont la vie ne tiendrait qu’à un cheveu…

La porte se referme sur moi. Me voilà dans le noir, dans le froid.

Une chape de glace me tombe sur le râble, une main de glace me saisit les poumons. L’air que je respire est glacé… Je claque des chailles ; j’ai les grands flubes… Je m’engourdis…

Bon Dieu, une girie pareille ne m’était jamais arrivée… C’est moche de clamser dans un trou noir et glacé… Car c’est ce qu’ils veulent, les carnes ! Ils vont dire qu’ils m’ont enfermé dans ce frigo en attendant l’arrivée des condés, et ils feront les consternés en découvrant que je suis plus raide que la colonne Vendôme ! C’est mieux, en effet, pour eux, que je crève de cette manière, c’est plus délicat… Ça fait moins vilain que si j’avais du plomb jusqu’au gésier…

Comment qu’il m’a eu, Masset, depuis le départ… Ah ! l’ordure ! Et dire que j’ai failli mordre à ses salades de père tranquille ! Non, je vous jure, faut que je vienne en France pour voir ça ! Tout en gambergeant de la sorte, je me livre à un de ces exercices qui ravirait votre professeur d’éducation physique… Je saute en agitant les bras… Je lutte comme je peux contre cette marée de froid qui grimpe dans mon organisme…

Je me noue ma cravate devant le bec afin de filtrer un peu l’oxygène qui va régénérer mon raisin.

J’arrive vite à m’essouffler. Alors je m’accorde une demi-pause, c’est-à-dire que je diminue la violence de mes mouvements…

Tout en gigotant comme un gardon au bout d’une ligne, je palpe mes fouilles à la recherche d’allumettes. Si je pouvais enflammer le journal qui se trouve dans ma poche, ça me ferait une bouffée de chaleur… Et une bouffée de chaleur, c’est presque un mirage pour moi.

Dire que si je n’avais pas la foutue manie de jouer les Robin des Bois je serais au dodo avec la grognasse de l’armateur, en train de l’usiner dans la chaleur d’une alcôve, au lieu de crever salement dans les glacières de M. Masset.

J’ai ma boîte d’alloufs. J’en frotte une. Une petite flamme naît dans le noir, grandit, illumine l’intérieur du frigi. Je sursaute en voyant que je ne suis pas seulard dans le coin. Au fond, debout, à peine incliné, il y a un homme. Un grand mec à tranche de buteur. Il est mort comme une statue de plâtre. Je m’approche de lui, je le palpe et un frisson me tord la tripaille. Il est dur comme de la pierre, glacé, terrible. En le palpant je l’ai fait basculer ; il tombe à mes pieds et, horreur ! se brise en plusieurs morceaux exactement comme si ce type avait été en verre !

Il est archicongelé…

Je pige alors avec une netteté aveuglante la combine de Masset. Il a liquidé ce gnaf, et il cherche, depuis plusieurs jours, le moyen de s’en débarrasser ; c’est pour cela qu’il voulait que des gangsters se mêlent à sa vie… Il va dire aux bourdilles que c’est un complice à moi. Comme l’homme est mort de froid, on ne peut dire depuis combien de temps il est laga, alors ça paraîtra véridique et on nous associera, ou du moins on associera nos cadavres ! Et y a pas moyen de lutter contre ça… Pas moyen, je suis devenu le jouet de Masset ! Je suis sa chose…

Une rogne noire m’envahit.

C’est vache ce qui m’arrive… Et tellement gland, tellement gland que j’en pleurerais, seulement, si je pleurais, ça ferait des petits glaçons qui pendraient à mes cils. Déjà, ce bref demi-arrêt me tue.

Le froid entre en moi comme de l’eau. On dirait qu’un esprit malin me l’introduit dans le corps au moyen d’un entonnoir.

Je reprends ma gymnastique. Je sens qu’en même temps que je crève, je deviens dingue… Ce type en morcifs à mes pieds ! C’est tout ce qu’il y a d’affreux.

C’est la fin des fins, le bout de l’horreur, la frontière de la folie…

En dansant, parfois, je marche sur un bout du gars et ça craque, ça s’émiette sous mes pieds, exactement comme des morceaux de plâtre.

Lorsque ça se produit je bredouille de frousse. Je pense : « Merde, c’est p’t’être son pif, ou sa main, ou son oreille ! » Je souhaite à personne de vivre un moment comme ça !

Je croyais pas que ça pouvait exister, dans la vie d’un homme, des trucs pareils…

Lorsque je réussis à dominer un peu la vague de froid, je frotte une allouf. J’ose pas regarder par terre à cause de tout ce qui s’y trouve ! C’est vraiment minable !

Je donne un coup d’épaule dans la porte. Mais autant vouloir renverser le Mont-Blanc…

Je renouche le plaftard, alors j’avise la tuyauterie qui alimente le frigo en froid.

Je cramponne mon pétard et je lâche un pet dans le plus gros des tuyaux. Le vague ronron qui résonnait s’arrête pile. Je reprends ma gymnastique.

Chapitre XXIV

Le gros ramdam !

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Jamais je n’ai fait tant de mouvements rythmiques qu’en ce moment. Le maximum, comme gymnastique, qu’un homme potable puisse exécuter… Au bout d’un moment, j’ai l’impression que le froid — sans être en régression — n’augmente du moins pas d’intensité.

C’est affreux comme perspective, ce qui se produit me fait chocotter vilain : l’air se raréfie… En accomplissant ces furieux mouvements, j’ai pipé plus d’oxygène que je n’en consomme d’ordinaire et celui contenu par le frigo vient d’être transformé en gaz carbonique ou je sais pas quoi, n’ayant jamais été porté sur la chimie.

Non seulement je risque de mourir de froid, mais encore je vais clamser étouffé.

Ah ! ce que j’ai été tarte de ne pas filer un coup de boule dans le prosper de Molard. Il aurait manié sa pétoire, d’accord, mais quand même, quand une balle circule il y a de la place autour et il est pas dit que je l’aurais bloquée dans mon espace vital ! Et puis ç’aurait été plus chouïa de baisser le rideau de cette façon…

Dans ce sarcophage je perds la notion du temps… Et même celle de la vie. Je ne suis plus qu’un morceau de bidoche qui se déclare contre le vivagel et qui se remue pour faire durer la petite flamme de vie qui est en lui.

Bientôt je suis incapable d’ordonner mes pensées. Le froid se transforme en chaleur… Des éclairs rouges zèbrent ma vue. Des coups violents résonnent dans ma tête. La main de fer qui étreint mes poumons se crispe… Je m’adosse à la paroi de métal de la cage et je m’abandonne aux anges noirs, aux grands confrères de l’enfer…

Soudain, j’entends un bruit, et ce bruit c’est celui que fait la porte en s’ouvrant. De l’air et de la lumière me sautent dessus, m’enveloppent, me pénètrent, me chavirent…

Oui, la porte s’ouvre…

Une brutale énergie me galvanise. Je joue les Mathurins.

Sans que j’aie à réfléchir je lève mon feu en plaquant ma main contre ma hanche afin de tenir fermement l’arme.

Puis je me rue vers la sortie. Je joue mon va-tout, peu m’importe ce qui va m’arriver ; je m’en fous d’écoper. C’est la grande secouée qui se prépare, le bidule final, la fin des fins !

Je repousse la porte qu’on est en train d’ouvrir et je jaillis hors de la boîte à gel comme un fauve affamé débouche de la cage où on l’a oublié…

Et illico je comprends que je suis en forme pour le gros ramdam et que la chance va enfin être pour moi tout seul si j’y mets du mien.

Il y a devant le frigo une demi-douzaine de pégreleux. Je reconnais Masset et Molard, les autres sont des flics.

Tous ces gnafs s’attendent à récolter une paire de cadavres et ils n’ont pas dégauchi leur artillerie. Aussi sont-ils proprement suffoqués en me voyant débouler.

Pour ne pas leur laisser le temps de réaliser ce qui se passe je braque mon engin sur le premier mec qui se trouve devant moi, et ce mec — le diable soit loué ! — n’est autre que Molard.

Je voudrais que vous voyiez comment je l’assaisonne, cet enfifré !

Vlan ! Vlan ! deux pruneaux dans le buffet et il se met à jouer au macchab de service sans demander son reste.

Je repère la lourde. Avant de sortir, je me retourne.

Même méthode que précédemment :

Vlan ! Vlan !

C’est la grande faucheuse qui passe !

Un flic fait la culbute en avant, un autre s’attrape le bras comme s’il se demandait brusquement s’il est toujours à lui…

Je m’élance dans la cour, heureusement obscure. Je cavale jusqu’à l’entrée principale. Juste à la porte il y a une voiture noire de Police Secours. Le chauffeur qui a entendu les coups de feu s’annonce précisément. Avant qu’il ait eu le temps de crier « halte-là ! » je le rambine d’un coup de boule dans le pif et il tombe à la renverse, je le sonne d’un terrible coup de tatane dans la tempe et je continue ma course.

Grâce à mon sens de l’orientation, je ne mets pas longtemps à repérer la carrée de la vioque du Bois. Pourvu que, ne me voyant pas radiner, elle n’ait pas mis les verrous, cette cruche ! Mais non ! Elle a le dargeot en ébullition et elle fait comme sœur Anne : elle guette sur le pas de la porte, histoire de vérifier si son beau chevalier n’arrive pas.

Et comment qu’il arrive, le beau chevalier !

Dare-dare, Madame ! Car il a la corne d’une voiture de condés aux chausses.

J’entre en la bousculant, je ferme la lourde, tire le verrou et m’éponge le cigare d’un revers de coude.

Elle me regarde, médusée.

— Que… Que se passe-t-il ? bégaie ma princesse lointaine.

Je réalise alors que je suis dans un état vestimentaire déplorable. Mes fringues sont raidies encore par le froid ; une glace de Venise qui se trouve là m’apprend que je suis décomposé, et je me rends compte que je tiens mon revolver à la main…

Dans un salon où l’on n’entre même pas avec son parapluie cela se remarque intensément, vous pensez !

— C’est toute une histoire, dis-je en empochant ma seringue… Vous n’avez pas un petit quelque chose de raidard pour me remonter… Je veux du chaud !

Elle se dirige vers l’office.

Après une hésitation, je la suis. Supposez qu’elle biche les chocottes et qu’elle alerte aussi les hirondelles !

Mais elle ne paraît pas songer aux flics. Elle s’active. Elle verse un demi-litre de rhum blanc dans une casserole, y colle une poignée de sucre et du poivre, et met le tout dans une bouilloire électrique.

Puis elle vient à moi.

— Dans deux minutes vous serez servi, mon chéri, gazouille-t-elle. Mais qu’avez-vous ? Vous êtes glacé !

J’hésite, quelle historiette pourrais-je bien lui bavouiller ?

— Eh bien voilà, je commence.

Mais je m’arrête, en pleine panne d’imagination…

C’est peut-être le froid qui a stoppé mes cellules grises ? Je la regarde.

Elle fixe sur moi des yeux passionnés. Et je pense soudain :

« Pourquoi tu ne lui bonnirais pas tout culment la vérité, à cette haridelle ! En arrangeant la sauce elle pourrait t’aider… »

Je liche le bol fumant qu’elle me tend. Je clape de la langue. C’est un vrai brasero qui me descend dans les profondeurs.

— Eh bien voilà, je reprends.

Mais je la boucle une seconde fois car une sirène retentit dans la rue et stoppe juste devant la boîte.

Chapitre XXV

Une gonzesse à la hauteur

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Je m’immobilise, la main déjà posée sur le pétard.

— C’est pour vous ? demande la bonne femme.

Comment essayer de la blouser ?

— Oui, je dis.

Je me demande comment la voiture a bien pu stopper pile devant la lourde, étant donné que lorsque je me suis engagé dans la rue j’avais déjà distancé mes poursuivants…

— Quelqu’un vous a vu tourner le coin de la rue ? demande-t-elle.

Je hausse les épaules.

— Tourner c’est bien possible, mais comment peut-on savoir que je me suis arrêté ici ?…

— Voyons ! fait-elle, c’est normal : ici c’est une impasse… Ce square se termine par un mur, ils ne peuvent aller plus loin…

Sur ce, un coup de sonnette impérieux nous fait sursauter.

— Dans ces conditions, je dis, va falloir jouer serré, ouvre-leur la lourde et dis que tu n’as rien vu…

Je palpe mon feu…

— Sinon, je fais un tel barnum dans ta carrée qu’il faudra appeler les pompiers pour me calmer et arrêter les dégâts, tu as bien saisi ?

— Oui, dit-elle, n’ayez pas peur…

Elle ouvre une petite porte qui donne dans un réduit.

— Cachez-vous ici !

J’entre dans le réduit, après avoir pris la précaution d’en retirer la clé pour éviter toute surprise désagréable.

Ma mousmée va ouvrir aux bignoles. Illico je respire car elle ne me double pas.

— La police ! s’écrie-t-elle avec une surprise admirablement feinte. Mais que se passe-t-il ?

Une voix animée dit :

— Mande pardon de vous déranger, Madame, vous n’avez rien remarqué d’insolite ?

— Non, fait la greluche, pourquoi ? Il y a du danger ?

Elle rend admirablement l’angoisse, cette tarie… Je l’embrasserais, malgré ses rides et son parfum asphyxiant.

— Nous sommes à la poursuite d’un dangereux gangster américain qui ensanglante Paris depuis trois jours ! explique un autre flicard.

Là, je tique en l’entendant faire mon apologie de cette façon sommaire. La femme de l’armateur ne s’attend pas à un foutra pareil, elle va tomber en digue digue en leur susurrant de cavaler jusqu’au réduit ! Eh bien, faut jamais miser d’avance avec les gonzesses — sans jeu de mots. Celle-ci est tout ce qu’il y a de premier choix pour le bourrage de mou sur flic.

— Un gangster américain ! glapit-elle. Un assassin ! Quelle horreur ! Et mes domestiques qui sont couchés ! Et moi qui fais de l’insomnie ! J’étais justement en train de boire un tilleul… Je n’ose pas rester toute seule ! Je…

Elle joue juste ce qu’il faut. Les bourdilles se disent qu’ils sont tombés sur une grognasse hystéro, et ils n’ont qu’un seul objectif : se tirer les nougats de la panade ; ne pas se laisser agripper par la donzelle.

— N’ayez pas peur, dit le premier. Du moment que vous n’avez rien entendu de suspect, c’est qu’il est allé ailleurs, nous finirons par lui mettre la main dessus, croyez-moi… Vous n’avez qu’à tirer le verrou et si vous avez peur, réveillez vos larbins. Sur ce, bonne nuit…

— Oh ! mais c’est affreux ! insiste la vioque. Affreux, ne me laissez pas toute seule…

— Allez, allez, il n’y a aucun danger !

Ils les mettent. La bonne dame ferme la lourde et vient à moi.

— Ça y est, fait-elle avec un sourire ravi, ils sont partis et ils ne reviendront pas…

Je la regarde, elle me bouffe des yeux, cette tordue ! Elle s’en tamponne que je sois un frère de la côte ou Saint Antoine de Padoue réincarné… Tout ce qu’elle demande, c’est que je lui fasse enfin le grand jeu : au contraire, de savoir que je suis un truand, ça l’excite,


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elle se dit qu’avec un zig comme moi, elle est plus sûre d’avoir des sensations fortes qu’avec son armateur de mes choses !

— Vous êtes pas trop suffoquée d’avoir un gangster sous votre toit ? je lui demande.

Elle me fait cette réponse extraordinaire :

— C’est merveilleux !

Merveilleux ! Quand je vous le disais qu’à notre époque les bourgeois ont besoin de s’encanailler !

Celle-ci est la pire de toutes !

Elle m’entraîne dans son alcôve, car elle a une vraie alcôve. Faut venir des U.S.A. pour voir ça !

Je ne me fais pas trop tirer l’oreille. Après tout, cette souris a été de première avec moi. Sans elle je bichais une rafale de Thomson dans les badigoinces. Soyons équitable !

Je peux bien lui revaloir ça de la manière qui lui est agréable !

Et puis, une part de calcul se mêle à mon acceptation. Je me dis qu’une partie de jambes en l’air, y a rien de tel pour rétablir la circulation…

J’éternue comme un malheureux et je me sens pris du côté des éponges.

Si je ne réagis pas sérieusement, je vais me réveiller dans un poumon d’acier et ça sera pas mirobolant…

— Je voudrais d’abord prendre un bain bien chaud, je dis.

— Parfaitement…

Elle est docile comme un coolie. Elle me fait entrer dans une salle de bains toute en marbre noir… Elle fait couler la flotte pendant que je me déloque…

— Les larbins ne sont pas réveillés ? je lui demande.

Elle me dit :

— La petite bonne est en vacances et Fred, notre vieux cuisinier-chauffeur, couche derrière la maison…

— Parfait !

J’entre dans la baignoire et c’est à ce moment-là seulement que je ressens les bienfaits de l’existence… Ce bain chaud me fait un bien énorme derrière le bol de punch et avant la séance de bête à deux dos…

— Voulez-vous que je vous masse, mon chéri ? demande ma grognasse.

J’accepte…

Elle a une conception particulière du métier de masseur car, pour opérer, elle se dépoile aussi sec.

Quand je vous le disais, qu’avec les souris on est jamais sûr de rien ! Celle-ci est foutue comme une gamine de dix-huit ans ! Elle a un corps tout ce qu’il y a de lisse, de potelé, avec des seins doux et fermes… Si doux et si fermes qu’ils attirent la main de l’homme.

Et pour les massages elle en connaît un bout.

Et quel bout !

Chapitre XXVI

Une belle idée !

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Pour la femme de l’armateur, ç’a été la grande java de sa vie !

Une tordue pareille, qui devait se lever des petits jeunots ou alors des pantes incapables de reluire, elle a encore jamais vu ça. Moi-même j’en suis épaté. Ça fait des générations que je n’ai pas fait un pareil jeu à une grognasse, et qui m’aurait dit que j’abattrais toutes mes brèmes pour une vieille endoffée salingue, je l’aurais traité de menteur.

La femme de l’armateur elle a droit à la brouette chinoise, au caméléon en spirale, au grand huit, le tout émaillé de bricoles.

Quand l’aube se lève, elle est aussi pantelante qu’un drapeau un jour de défilé pluvieux… Elle a les châsses révulsés, les lèvres enflées et les doigts de pied en bouquet de violettes…

Pas belle à voir… Si peu belle, même, que je me tourne résolument de l’autre côté en me racontant l’histoire du cousin de la bicyclette à Jules… J’en écrase jusqu’à midi… C’est le zonzon de l’aspirateur qui me réveille. Je secoue mon paillasson.

— Dis voir, amour, je lui fais, ton larbin va me repérer et ça sera le grand circus pour ma pomme !

Elle ouvre ses mirettes engluées par le rimmel et les larmes de plaisir…

— N’aie crainte, mon baby, Félix est la discrétion faite homme.

Je comprends que le larbin doit avoir l’habitude des frasques de sa patronne.

Lui c’est motus… Motus sur toute la ligne…

O.K…

Je gamberge un instant sur ma situation. À la cadence des événements, toutes les demi-heures je suis obligé de faire le point.

M’est avis que le Masset il est plutôt emmaverdavé à ces heures. D’abord il a perdu son frimant, Molard, ensuite il a dû avoir du mal à expliquer aux matuches comment deux hommes bouclés ensemble, soi-disant, dans un frigo ont fait leur compte, l’un pour sortir vivant et l’autre pour s’émietter comme de la mie de pain… Mais ça m’a l’air d’être le type démerde qui doit avoir un condé de première en haut lieu pour voir venir…

Ceci dit, la situation est d’une vraie mochetée pour ma gueule. On a beau remplacer la margarine, à force de provoquer les bourdilles on finit par gagner le canard !

Tant qu’à faire de continuer d’alerter la poulaillerie dès que je mets le nez à la portière, autant valait rester aux U.S.A. où j’ai mes habitudes et de la ressource…

Jouer les touristes dans de telles conditions, c’est plutôt débecquetant… Il faut que je mette mes pieds au sec, et rapidos, parce que le gros pébroque va me tomber sur la cerise. Il paraît qu’ils ont en Francecaille une machine à découper les cous en rondelles qui est tout ce qu’il y a de loquedue !

Si je pouvais passer en Suisse, ça serait poildé ! La Suisse c’est le bled des montagnes, des vaches, de la paix… Trois choses qui me tentent bigrement !

Je caresse les roberts de mon hôtesse.

— Dis voir, mignonne, je lui fais. Ça te dirait, qu’on fasse un petit viron sur les bords du Léman, nous deux ?

Elle a un cri d’enthousiasme.

— Ce serait merveilleux, mon baby…

Presque aussitôt elle se renfrogne…

— Seulement, dit-elle, je n’ai pas beaucoup d’argent…

J’ouvre de grands yeux. À en juger par l’ampleur de sa care, je la jouais pourrie d’auber… Est-ce qu’elle essayerait de me chambrer, par hasard ? Est-ce qu’elle serait près de son fric, la vioque ?

Mais non, au contraire, elle m’explique qu’elle les balanstique à pleines poignées. Alors son vieux lui serre la vis. Il paie les frais de taule, et, tous les lundis, son notaire allonge l’osier de la semaine…

Je me gratte le nez.

— Tant pis, je dis, on se débrouillera…

Elle croit au grand amour, elle est folle à la pensée que le cinéma de cette nuit va recommencer indéfiniment. Qu’est-ce qu’elle s’imagine !

Moi j’ai besoin d’elle parce qu’elle a une bagnole et un pedigree intouchable. C’est exactement la couverture qu’il me faut… Une fois en Suisse, bonsoir, Madame ! Mais pour y aller, il faut du blé…

Je prends mon bain et je me loque. Je fouille mes poches à la recherche d’une cigarette lorsque mes doigts rencontrent un papier…

Cet objet insolite m’intrigue. J’examine le papelard, et je découvre qu’il s’agit de la lettre retirée du coffre de Masset, de ce mot laconique et vaguement menaçant.

Je le relis :

Masset, 

Je me permets de vous rappeler ma petite note de lundi dernier. L’argent doit être expédié par mandat à mon nom, poste restante, bureau 118. 

Vous êtes prié de ne pas l’oublier, car je serais obligé de vous rafraîchir la mémoire… 

Charles G. 

Je replie soigneusement le papier, rêveur… Pourquoi lâcherais-je le filon Masset ! Cet affreux m’en a assez fait baver comaco pour que j’aie droit à un petit lot de consolation…

C’est à voir…

Assis dans un fauteuil moelleux je sirote un glass de bourbon en attendant l’heure de la bouffe qui ne saurait tarder…

Ma souris se ravale la façade devant sa coiffeuse.

Moi je rêvasse, quand voilà Félix qui entre, portant le courrier et les journaux sur un plateau.

Il a la bouille de tous les valetons de comédie… Chauve, favoris, air un peu faux-derche… Vous voyez le topo ?

Il ne me regarde même pas… Pour lui je suis un petit tendeur à l’affût d’un bon gueuleton et d’une partouzette.

Je cramponne le journal, histoire de voir où j’en suis avec l’opinion publique…

Mes aïeux ! Quelle apothéose ! Si Adolf Hitler revenait, ça ferait pas plus de raffut !

On m’appelle le gangster numéro 1 de l’histoire du crime… Le mitrailleur et autres superlatifs !

Au sujet de cette nuit, Masset s’en tire comme un prince. Voilà sa version officielle de la chose : il était en conversation avec un important éleveur de bétail de Normandie, un certain Charles Gentil, lorsque j’avais fait irruption dans son bureau…

Sous la menace de mon feu, je l’avais contraint de me mener jusqu’à ses frigos où j’avais catapulté le Gentil après l’avoir assommé. J’allais agir de même avec lui lorsqu’il m’avait filé un coup d’épaule pour me faire basculer à l’intérieur du frigo… Il avait eu le temps de repousser la porte sur moi et il avait aussitôt alerté Police Secours !

C’était pas mal échafaudé…

On peut lui faire confiance… Pour les romans à épisodes il s’y entend, le frère…

De tout ça, je retiens qu’il a réussi à m’empaqueter son mort et à le mettre à mon crédit, comme il cherche à le faire depuis le début…

Et ce mort, comme un roi, se nomme Charles Gentil… C’est-à-dire qu’il portait le prénom et l’initiale dont est signée la mystérieuse bafouille… De là à conclure que c’était lui qui l’avait écrite, il n’y a qu’un pas à franchir, et ce pas je le franchis.

L’article raconte qu’il est installé dans le Vexin…

— Merveille des merveilles, je dis à la souris… Pour me mettre en forme, sur le chapitre de la réflexion, j’ai envie d’aller faire un tour en bagnole après le repas… Que dirais-tu d’une balade côté Normandie ? On m’a toujours dit que c’est un patelin ravissant, style bergerie et fêtes champêtres…

Chapitre XXVII

Cartes sur table !

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Vous l’avez deviné, mon objectif de promenade n’est autre que le patelin de Gentil. Ce bled est situé à une vingtaine de bornes de Mézy… Je revois avec un fin sourire aux lèvres le petit patelin où s’est déroulée la corrida de la veille…

Parvenu aux alentours des élevages Gentil, il ne me faut pas longtemps pour piger pas mal de choses… Le temps de laisser ma conquête au troquet du coin et d’interroger discrètement quelques naturels, et toutes mes suppositions s’avèrent exactes… Ce qui me prouve par A + B que, sous quelque ciel que je me trouve, ma matière grise est toujours de first quality !

Je reviens au bistrot.

— Poulette, je fais à ma morue, je ne t’ai pas encore demandé ton nom.

Elle rosit d’émotion.

— Je m’appelle Marguerite, minaude-t-elle.

— C’est printanier en diable ! je m’exclame. Ce sera doux à prononcer dans les alpages suisses… Parce que, vois-tu, ma douceur, j’ai bon espoir de trouver le pognon nécessaire à un petit voyage d’agrément…

— C’est merveilleux, assure-t-elle.

Ce qu’il y a de sensationnel avec une raidie pareille c’est qu’elle est limitée comme vocabulaire. En général, les mômes abusent du leur.

— Allez, on repart…

En route, je mijote mon petit coup.

— Dis donc, déesse, il doit bien y avoir chez toi des papiers d’identité au nom de ton crabe, non ?

— Il y a un ancien passeport périmé, dit-elle après un instant de réflexion…

— Baveau ! Il me servira pour passer la frontière suisse, puisqu’il n’y a pas besoin de visas…

— Mais tu ne ressembles pas à mon mari ! s’écrie-t-elle… Et il y a sa photographie sur le passeport…

— T’occupe pas ! on mettra la mienne à la place.

— Mais… les tampons, dessus ?

J’hausse les épaules. Je peux pourtant pas lui expliquer que le tampon postiche c’est comme qui dirait mon violon d’Ingres.

Tant qu’il y aura des pommes de terre crues, je fabriquerai tous les tampons de la création…

Je la laisse chez elle en lui conseillant de préparer le passeport et la valoche, et je lui demande de me laisser sa tire pour une paire d’heures. Elle accepte…

Moi je roule en direction du bois de Boulogne, assez proche. Lorsque j’arrive à la porte Dauphine, j’arrête le bahut devant un grand établissement à tralala où sont parquées les plus baths bagnoles de Paris et limitrophe… Les bourdilles doivent pas surveiller des coins aussi rupins. Eux, leur blot c’est l’hôtel de passe, les squares miteux, les gares… Mais ils ne marnent pas dans le sélect, Dieu merci.

Je commande un gin fizz au garçon cérémonieux, puis je réclame le téléphone.

Trois minutes plus tard, j’ai Masset à l’autre bout.

— Allô ! grogne-t-il.

— Comment va ce bon M. Masset ? je demande.

Il reconnaît ma voix et il tique méchamment.

— Ah ! fait-il.

— Écoutez, j’attaque, il est absolument inutile d’alerter les poulets. Ne tentez rien, Masset, car vous vous en repentiriez… Les bourres sont cruches dans votre patelin, mais pas au point de pas entraver certaines choses…

Je reprends ma respiration…

— J’ai sur moi la bafouille de Charles Gentil, piquée dans votre coffre cette nuit… De plus je connais l’histoire maintenant de A jusqu’à Z. Si les flics m’arrêtent, j’en ai tellement long à leur raconter sur vous que les journaux devront tirer des éditions spéciales… Et même si je me faisais flinguer avant, j’ai un petit copain dûment affranchi qui chanterait ma romance à ma place. Alors, arrivez avec votre chéquier au Chalet du bois… Je vous donne cinq minutes pour radiner. Et si vous jouez au con tant pis pour vous…

Je raccroche aussi sec et je retourne à ma table. J’ai choisi une place d’angle qui me permet de surveiller l’extérieur sur ses deux faces. Au premier signe suspect je malle par les gogs et je rejoins la tire de Marguerite que j’ai planquée à quelques mètres, dans une allée discrète…


* * *

Un gros tréteau stoppe devant l’entrée principale. Masset en descend. Il est nippé en marron et il a l’air drôlement préoccupé.

Il pénètre dans l’établissement, bigle à gauche et à droite et m’aperçoit.

Il arrive droit sur moi, s’assied, puis me regarde.

— Alors ? fait-il.

— Vous avez votre chéquier ?

— Oui…

— Montrez !

Il le sort de sa poche.

— O.K., je fais, alors nous allons aller à votre banque…

— Vraiment !

— Bien sûr… Là, vous demanderez la position de votre compte…

— Je la connais, merci.

— Vous, mais pas moi… Or, je préfère l’apprendre des lèvres d’un employé…

— Parce que vous comptez encaisser beaucoup d’argent ?

— La totalité du compte, tout bêtement…

Il a un rire amer.

— Et vous pensez que je marcherai ?

— Je le pense…

— Sans blague !

— Sans blague !

— Vous proposez quoi, en retour ?

— La lettre de Gentil…

Il est flottant.

— Et si je refuse ?

Je joue brutal.

— Si vous refusez, vous me suivrez au téléphone, je sonne les flics et je leur raconte tout devant vous !

— Tout quoi ?

Je prends un temps. C’est là que mon imagination et mon esprit de déduction se mettent au turf, j’espère ne pas me gourer !

— Je leur raconte que feu M. Gentil, gros éleveur, a eu un sacré pépin avec la dernière épidémie de fièvre aphteuse… Deux mille bêtes à cornes le ventre en l’air… D’accord, il était assuré, seulement c’était un gars qui avait les dents longues… Il a proposé ses tonnes de charogne à son copain Masset, marchand de bidoche en conserve… Celui-ci a accepté… L’opération s’est faite en loucedé… Dans le pays de ses élevages, Gentil a raconté qu’il livrait les cadavres de ses bestiaux à une usine d’engrais chimiques… En réalité la bidoche vous a été livrée à vous, Masset. Seulement il y a eu du pet au sujet du règlement, vous vouliez lui douiller les bêtes crevées au prix de leurs peaux, et ça n’a pas gazé du tout. Gentil est devenu menaçant.

« Il est venu faire de l’esclandre chez vous, devant vos larbins qui ont pigé pas mal de trucs. Alors vous avez perdu la tête. La moindre indiscrétion et les conserves Masset allaient se faire voir en taule, hein, mon petit père ? Pas bon, ça… Vous étiez en cheville avec Molard pour ces sales besognes. Vous avez donc enfermé Gentil dans le frigo où il est canné d’une mort que j’ai bien failli connaître. Vous aviez le temps de voir venir tandis que le cadavre était au froid… Vous avez compris que vos domestiques étaient dangereux.

« Alors, grâce à votre maîtresse qui s’envoyait en l’air avec des petits truands, vous avez monté le faux cambriolage, celui-ci ne visait que la mort de votre domestique… Rilley, le nave, a été possédé comme une crêpe… Mais Sophie avait un faible pour lui…

« Lorsque Rilley a vu que j’étais en France, il a eu une idée similaire à la vôtre. À moins que Sophie n’ait fait qu’utiliser le petit système de… appelons ça “transmission de culpabilité”… Vous la faisiez surveiller par votre gros lard… Quand vous avez vu qu’elle s’égarait, vous avez décidé de la supprimer et, puisque Rilley était coffré — par mes soins soit dit au passage —, de me prendre comme bouc émissaire…

« Voilà, mon cher Masset, un petit résumé de ce que je pourrais dire aux flicards si vous faisiez la mauvaise tête… Et je pourrais ajouter encore que Gentil n’a pu être enfermé dans le frigo en même temps que moi, car j’ai détérioré la conduite de réfrigération et le froid était pas suffisant pour congeler un mec de cette façon !

Je le regarde. Il n’en mène pas large.

— On y va ? je lui demande.

Nous y allons !

Épilogue

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J’ai toujours eu un faible pour la belle eau pure des lacs de montagne. Je trouve qu’elle incite à la méditation et, donc, aux beaux sentiments.

De la terrasse de mon palace où je me dorlote avec les quatorze briques épongées à Masset, je contemple le Léman.

C’est un beau coup d’œil…

Marguerite sort de la salle de bains toute loquée. Ce qu’elle peut être tarlouze, en pleine lumière, cette vieille peau !

— Puisque tu vas chez le coiffeur, je lui dis, sois un amour, poste cette lettre sur ton passage…

Elle me dit que oui et prend ma missive.

C’est une bafouille adressée au préfet de police de la Seine, dans laquelle je lui révèle l’histoire Masset. À la réflexion, ça serait pas juste que ce voyou continue à vendre de la pourriture en boîte aux honnêtes populations laborieuses.

Voyez-vous, c’est pas que je sois à fond pour la justice et la santé publique, mais il y a de sales combines qu’un brave gangster ne peut tolérer. Les quatorze millions de Masset représentent sa peau et rien d’autre.

Je l’ai laissé sur ses deux flûtes mais ça me ferait plaisir qu’on l’enchriste cet affreux bonhomme.

Et puis il m’en a tellement fait baver !

Marguerite m’embrasse et se trotte.

Ce sera son dernier bécot sur ma personne. Tandis qu’on lui posera des bigoudis à changement de vitesse moi je ferai ma valise et je sauterai dans le rapide de Rome…

L’Italie m’a toujours tenté…

Je laisserai à la grognasse de l’armateur, en même temps que mes salutations respectueuses, un beau souvenir.

Et des souvenirs comacs, y en a pas molto dans la mémoire des femmes !

Примечания

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1

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Initialement, le texte qui suit était présenté en quatrième de couverture du premier volume des Confessions : Le Boulevard des allongés. (N.d.E.) 

2

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Voir Alexandre Clément, Frédéric Dard, San-Antonio et la littérature d’épouvante,  Les polarophiles tranquilles, 2010.

3

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Anna Soleil,  Jacquier, 1954, réédité en 2004 par les éditions Fayard.

4

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Rééditées au Fleuve dans leur édition originale : Kaput, Un tueur , 2016.

5

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C’est également le titre d’un roman de Cornell Woolrich (William Irish), auteur que Frédéric Dard connaissait et appréciait, mais celui-ci n’est paru qu’en 1953 en français. Cependant, en 1946 ce roman avait été porté à l’écran par Roy William Neill.

6

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Avec qui il écrira en 1954 une adaptation théâtrale du Cave se rebiffe,  publié aux éditions Sillage en 2012.

7

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Oh !  décembre 1949.

8

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Signé Frédéric Dard, Fleuve Noir, collection « Spécial police », 1958.

9

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Par exemple, Ne mangez pas la consigne,  Fleuve Noir, collection « Spécial police », 1961.

10

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« Nuit de Harlem », L’Humanité , 6 juillet 1987.

11

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Hymne national américain.

12

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Le titre finalement choisi, pour le deuxième volume de la série, sera : Le Ventre en l’air ! (N.d.E.) 

13

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Lire « Le Boulevard des allongés ».

14

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Un nègre.

15

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Le titre finalement choisi, pour le troisième volume de la série, sera : Le Bouillon d’onze heures. (N.d.E.) 

16

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Le cinquième volume annoncé ne verra pas le jour. (N.d.E.) 

17

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Voir Le Boulevard des allongés. 


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