Название книги в оригинале: Rey Pierre. Palm Beach

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PIERRE REY

Palm Beach

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BIOGRAPHIE DE L’AUTEUR

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Né un dimanche d'avril en Provence (le 27 avril 1930 à Bédarrides, près d'Avignon), Pierre Rey a abordé le journalisme par le biais des Beaux-Arts — ses dessins ont été publiés par la plupart des grands journaux français. Débuts à Paris-Presse, rubrique spectacles. Chroniqueur parisien à Paris-Jour en 1959 — Prix de la Chronique parisienne en 1963 — il devient en 1965, à la demande de Jean Prouvost, rédacteur en chef puis directeur de Marie-Claire.

A navigué pendant des années dans les eaux agitées du Jet-Set international. Sa pratique de la natation et de la boxe, ses deux sports favoris, lui a permis d'en sortir indemne et de publier Le Grec , son premier livre, un best-seller. Suivront La Veuve, Out et Palm Beach .

Pierre Rey est décédé à Paris, le 22 juillet 2006.

AVERTISSEMENT

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Ce roman a pour cadre et pour décor des lieux réels mondialement célèbres. En revanche, l'histoire qui s'y déroule et les personnages qui la traversent sont purement imaginaires.

« Malheur à ceux qui se contentent de peu. »

Henri Michaux (Ecuador) 


LIVRE PREMIER

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CHAPITRE 1

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A neuf heures du soir, des policiers bouchèrent les deux extrémités de la Croisette pour y interdire toute circulation.

La nuit venait de tomber, parfumée, douce, légère. Ceux qui s'étaient déjà installés le long des balustrades surplombant les cabanes en planches délimitant chaque centimètre carré de la plage, se pressaient par milliers dans une rumeur impatiente, heureuse, où se mêlait aux cris de joie, aux rires et aux airs de musique, le ressac feutré de la Méditerranée qui n'en finissait pas de lécher le sable depuis des siècles.

On était le 21 juillet, la saison commençait à peine, le sursis des vacances mourrait à l'automne, il s'agissait de jouir. Entre l'alignement des palaces illuminés et de la mer, la foule grossit encore, débouchant des petites rues donnant sur la Croisette, envahissant les terrasses des cafés prises d'assaut avec une bonne humeur nonchalante.

Au bout de la baie, les maîtres d'hôtel du Palm Beach guidaient les premiers invités du gala, en robes du soir et smokings blancs, jusqu'à leur table à ciel ouvert, éclairée aux chandelles. Ceux qui avaient la chance de résider au Majestic, au Carlton, au Martinez ou au Grand-Hôtel, se massaient devant leurs fenêtres en attendant l'événement. A la pointe de la jetée du vieux port, au pied du phare, les artificiers vérifièrent une dernière fois leurs instruments. Leur chef regarda sa montre.

« Mise à feu dans cinq minutes. Envoyez ! »

Alors, brusquement, toutes les lumières de Cannes s'éteignirent. Une clameur sourde se répercuta sur la grève, couverte bientôt par des flots d'harmonie jaillissant de centaines de haut-parleurs accrochés sur des kilomètres au tronc des palmiers, dans le feuillage des platanes, aux corniches des façades, aux tuiles des toits. Des applaudissements et des vivats montèrent de la multitude, roulèrent comme une immense vague et s'enflèrent dans la nuit retrouvée, piquetée des brèves pointes de feu des cigarettes rougeoyantes.

Au même instant, au large, un hors-bord démarra pleins gaz vers le ponton où s'empilaient les fusées du feu d'artifice. L'écume se tordait sous son étrave, laissant derrière elle un puissant sillage phosphorescent invisible de la côte.

Malgré le grondement du moteur, les quatre hommes entendirent distinctement la phrase rituelle qui ouvrait le Festival mondial pyrotechnique :

« L'Espagne présente… »

Le bateau fit une boucle autour du ponton et accosta. Deux hommes sautèrent sur les planches glissantes. Le moteur, tournant au ralenti, émit un feulement rauque et sourd pendant que parvenaient de la Croisette, noyée dans l'obscurité, les premières notes du Concerto d'Aranjuez.

« Quatre minutes », dit celui qui était resté à la barre.

Il était vêtu d'un pantalon sombre et d'un polo noir. Il se courba en deux et souleva sans effort un homme ligoté et bâillonné qu'il chargea sur ses épaules.

« On t'aide ?

— Tiens-moi seulement le bateau. »

Le dernier des quatre s'affairait déjà sur le ponton hérissé de roues auxquelles s'accrochaient des pétards de tous calibres. L'homme ligoté roulait des yeux désespérés et suppliants. On le jeta entre deux haies de feux de Bengale et celui qui l'avait porté ficela une bombe de grande puissance sur son ventre. Il en relia le détonateur à la gerbe de cylindres constituant le bouquet final du feu d'artifice. La victime se débattit avec une force de bête sans parvenir à faire bouger ses liens d'un millimètre. Son visage était couvert de sueur et les veines de ses temporaux saillaient d'une façon effrayante sur son visage livide.

« Regarde-le, ce con ! On le place aux premières loges et il se plaint ! »

Les deux autres se mirent à rire.

« T'as déjà vu un feu d'artifice de si près, Marco ?

— Jamais ! C'était mon rêve quand j'étais môme.

— Plus que deux minutes… » s'impatienta le troisième.

Des fils furent coupés d'un coup de pince.

« Go ! »

Ils sautèrent dans le bateau, mirent les gaz.

Le hors-bord se cabra, sembla voler au-dessus de la surface de la mer, amorça une large courbe et disparut dans la nuit. L'homme abandonné s'appelait Erwin Broker. Il avait vingt-huit ans et ne voulait pas mourir. Il se contorsionna avec fureur pour faire glisser la bombe de son plexus. Elle se déplaça légèrement. Il redoubla d'efforts pour rompre les câbles électriques qui lui soudaient les poignets à l'une des planches. Ses muscles se tendirent comme des cordes, il grinça des dents pour maintenir sa traction malgré la douleur de sa peau arrachée, luttant contre son envie de s'évanouir. Les autres avaient minuté leur action. La mise à feu n'allait plus tarder maintenant. Il comprit qu'il allait mourir, que plus rien au monde désormais ne pourrait le sauver. Il cessa de se battre, laissa aller sa tête contre les planches gluantes d'humidité et regarda le ciel. De la rive, lui parvenaient la rumeur confuse de la foule et les notes grêles et aériennes du concerto. Il n'avait jamais eu le temps jusqu'alors de regarder les étoiles. Elles trouaient la nuit tiède de leur éclat froid et il les trouva belles.

Alors, mille soleils lui explosèrent au visage, il hurla sous son bâillon dans le vacarme effrayant des fusées qui s'embrasaient les unes aux autres, illuminant le ciel d'arabesques violentes dont la trace foudroyante ralentissait sa trajectoire en fin de course pour exploser de nouveau en une infinité d'autres soleils déchiquetés qui retournaient à la mer en paraboles miaulantes. Il sentit que ses vêtements s'enflammaient et se mordit farouchement les lèvres sous l'atteinte du feu qui embrasait sa chair, épouvanté par la bombe qui lui écrasait le ventre, et qui allait sauter dès que la grande roue se mettrait à tourner. Les yeux agrandis d'horreur, il la vit se mettre en branle, lentement d'abord, accélérant soudain son mouvement à une vitesse prodigieuse. Les premières flammes jaillirent, elles furent la dernière vision de la vie qu'enregistra la rétine d'Erwin Broker. L'explosion secoua la rade et tout se volatilisa en une phénoménale gerbe de feu…

LIVRE II

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CHAPITRE 2

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A treize heures, le signal annonçant la trêve du déjeuner emplit de son bourdonnement les huit étages réservés aux services administratifs de la Hackett Chemical Investment. D'un même élan sauvage, les six cent vingt-deux cadres, réceptionnaires, chefs de bureau, comptables, huissiers, secrétaires, dactylos et employés du contentieux se précipitèrent vers les ascenseurs qui les vomiraient en grappes impatientes trente-deux étages plus bas, dans la moiteur suffocante de la 42e Rue.

De tout le Rilford Building, trentième étage, bureau 8021, Alan Pope fut le seul à ne pas bondir. Il resta rivé à sa chaise, le regard dans le vague, semblant ne rien avoir entendu. Samuel Bannister, dont la main étreignait déjà la poignée de la porte, le considéra d'un œil inquiet.

« Tu fais des secondes supplémentaires ?

— Qui me les facturerait ! » marmonna Alan d'une voix absente.

Bannister le dévisagea plus attentivement.

« Je déjeune au Romano's. Je t'emmène ?

— Pas faim, merci. »

Perplexe, Bannister fit passer le poids de son corps d'un pied sur l'autre.

« Qu'est-ce qui te chiffonne ? Murray ?

— Murray, oui. »

Malgré sa hâte de quitter les lieux, Bannister lâcha à regret la poignée de porte à laquelle il se cramponnait depuis plusieurs secondes. Il fit deux pas en direction de la vaste table métallique où depuis quatre années, il avait Alan Pope en vis-à-vis.

« Et si on en parlait devant une bière bien glacée ? »

Alan refusa d'un signe de tête et se renfonça plus profondément dans son fauteuil.

« Vas-y sans moi, Sammy. Il faut que je réfléchisse. »

Bannister se dandina un instant, ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose, s'en abstint, puis demanda :

« Il t'a convoqué à quelle heure ?

— Trois heures.

— Il veut peut-être t'augmenter ?

— Très drôle…

— Tu t'inquiètes sans savoir. Je suis sûr que c'est très bon !

— Comme disait le type sur la chaise. Il espérait une panne de courant. »

Bannister marqua un temps d'hésitation, haussa les épaules et lança sur un ton qu'il voulait désinvolte :

« Si tu changes d'avis… Romano's ! »

Alan se retrouva seul. Les tripes tordues d'appréhension, il poussa un soupir, se leva, colla son nez à la vitre de la baie et regarda au-dehors sans rien voir.

Dix minutes s'écoulèrent sans qu'il fît un mouvement… Il se jeta alors sur le téléphone et composa son propre numéro : il fallait qu'il voie Marina ! Avec un peu de chance, elle serait toujours au lit, nue et tiède… Occupé ! Il eut soudain une envie frénétique de lui parler, de la toucher, de lui faire l'amour. Il n'avait plus beaucoup de temps. Il raccrocha, balança sa veste sur son épaule et s'engouffra dans le couloir désert.


« Quelle femme, Penny ? Son nom ? » demanda Abel Hartman avec exaspération. C'était un petit avocat de quartier spécialisé dans les litiges conjugaux, les murs mitoyens, les appartements inondés, les ailes de voitures éraflées.

Il haïssait sa clientèle.

« Mabel Pope, répondit sa secrétaire sans s'émouvoir. Enfin, l'ex-Mme Alan Pope. »

Hartman émit un gémissement rauque.

« Comme d'habitude. Sa pension alimentaire est en retard.

— Il ne fallait pas épouser un pauvre. Dites-lui que je suis en Turquie !

— Elle vous a vu dans le couloir quand vous êtes venu prendre le dossier Leyland. Vous feriez mieux de la voir. Elle va tout casser.

— Est-ce qu'elle nous doit de l'argent ?

— Pas un cent.

— Je déteste cette race de vampires. Malheur aux pauvres bougres qui leur tombent entre les pattes ! Elles les saignent ! »

Il surprit le regard méprisant que lui décochait Penny et se souvint qu'elle était divorcée. Il se racla la gorge et bougonna :

« Tant pis, faites-la entrer. Je vais engager sur-le-champ une procédure judiciaire contre Alan Pope ! »

Le taxi qui l'emportait chez lui se traînait dans une chaleur accablante.

« Vous ne pouvez pas aller plus vite ?

— Pour faire exploser mon moteur ? »

D'énervement, Alan tambourina sur l'accoudoir de l'antique Pontiac qui fumait comme un vieux cheval. Marina devait être levée… Il l'imagina se prélassant sous la douche. Ce qui l'avait frappé chez elle le jour de leur première rencontre, c'était sa ressemblance avec Marylin. Il était entré par hasard dans un bar de la 6e Rue pour acheter des cigarettes. Elle était juchée sur un haut tabouret, vêtue d'une robe blanche. Seule. Sirotant un truc avec des cerises et de la menthe. Au lieu d'aller au distributeur, il s'installa deux tabourets plus loin et commanda un scotch. Alors qu'il la lorgnait à la dérobée, elle parla la première.

« Si vous me dites pourquoi vous me reluquez, je vous en offre un second. Non ! Vous trichez ! Vous vous apprêtez à mentir ! Tout de suite !

— Je vous trouve… Je vous trouve… bredouilla Alan en la dévorant des yeux.

— Et je ressemble à ?…

— Exactement !

— On me l'a déjà dit. Ils me disent tous ça… »

Elle replongea les lèvres dans son verre et lécha du bout de sa langue pointue la glace pilée qui en embuait le pourtour… Cinq ou six whiskies plus tard, le cœur battant, les mains moites, il lui demanda sans oser la regarder si elle accepterait de dîner avec lui. Elle le soupesa de l'œil longuement, sachant qu'elle le mettait mal à l'aise et y prenant plaisir. Elle éclata de rire.

« Vous alors !… »

Elle sortit de son sac une brosse à dents et lui en caressa gentiment la partie du visage comprise entre l'ourlet de la lèvre supérieure et la naissance de l'arête du nez. En dehors de cette brosse à dents et de la robe qu'elle portait ce jour-là, Marina ne possédait rien.

Sa peau était douce, laiteuse, tiède et ferme.

Entre autres qualités, elle était absolument dépourvue de pudeur, aussi libre de son corps qu'un bébé à sa naissance. Elle naviguait nue dans l'appartement, prenant sans y songer des poses à faire rougir un corps de garde, étalée sur la moquette, jambes en l'air, chacun de ses pieds calés sur les coins extrêmes d'un guéridon, une cigarette entre les lèvres, une main se caressant machinalement les seins, l'autre étalée doigts écartés dans l'espace, bras raidi, afin que séchât le vernis pourpre dont elle avait laqué ses ongles démesurément longs.

Alan lui avait donné une clef de son deux-pièces. Elle apparaissait ou disparaissait selon son gré, parfois durant plusieurs jours, sans jamais daigner fournir la moindre explication sur son absence. Elle arrivait les bras chargés de fleurs coûteuses aux noms précieux, demandait s'il restait du beurre, proposait d'aller en chercher, revenait avec des pamplemousses, une ombrelle de couleur vive, un transistor, un chat perdu ou des branches de céleri qu'elle disposait en bouquet dans la cafetière, sous la fenêtre. Ébloui par tant de fantaisie, comblé par elle, Alan la payait de retour par des cadeaux au-dessus de ses moyens dont elle ne faisait aucun cas. Rituellement, elle oubliait ses bagues, chaînettes en or ou boucles d'oreilles dans les toilettes des bars où ils s'attardaient parfois. Un soir, il eut la maladresse de lui poser une question.

« Je vis avec toi parce que tu me plais, Alan. Si tu m'interroges, tu me déplais. Si tu me déplais, je m'en vais.

— Marina…

— Tu es libre, je suis libre. Je ne peux exister que les portes ouvertes. Choisis. »

Depuis, il se le tenait pour dit : n'importe quoi pour ne pas la perdre !

« Hé ! Stop ! C'est ici ! »

Le chauffeur, qui devait probablement somnoler, freina brutalement. Projeté en avant, Alan mit la main à sa poche pour en sortir de la monnaie. Il y eut un énorme vacarme de tôle froissée. Ivre de rage, le type du camion frigorifique qui les avait emboutis sauta sur le trottoir.

« Tu es cinglé, non ! »

L'homme du taxi s'indigna :

« Tu me rentres dedans et tu m'insultes ! »

A son tour, il sortit de sa voiture pour constater les dégâts : l'arrière de la Pontiac n'était plus qu'une bouillie de métal.

« Non, mais vous avez vu ce salaud ? » dit-il à Alan en le prenant à témoin. Alan lui glissa un billet de cinq dollars et haussa les épaules avec fatalisme.

« Vous n'y êtes pour rien, vieux. C'est à cause de moi. Ce n'est pas mon jour. »

Quand le chauffeur songea à lui faire signer un constat, Alan était déjà au dix-huitième étage, fourrageant fébrilement dans la serrure de son appartement.

Malgré l'air conditionné, on aurait pu couper la fumée au couteau dans le vaste entresol du Romano's bourré de petits cadres du quartier venus manger un hot-dog sur le pouce. Les barmen devaient se frayer un chemin à coups d'épaule dans la marée humaine dont la densité, à cette heure de pointe, devait dépasser les cinq ou six hommes debout au mètre carré. Bannister, qui avait la chance de ne partager son tabouret de bar qu'avec une seule personne, dut s'époumoner pour couvrir l'effroyable brouhaha des conversations entrecroisées.

« Hé ! Tom. Enveloppe-moi ça correctement ! C'est pour un cadeau ! »

Tom acquiesça dans un sourire. Il aimait bien Samuel Bannister qui lui refilait parfois des tuyaux de bourse. Il noua rapidement un cordonnet autour de l'emballage et tendit le paquet.

« Tu es un frère, Tom… Tu le mets sur ma note ! » Samuel glissa du tabouret dont la moitié libérée fut instantanément prise d'assaut par une meute. Tête baissée, bras collés au corps, il avança en crabe en direction de la sortie, saluant d'un clin d'œil la plupart des clients. Dans la rue, il faisait 40° à l'ombre. On était le 22 juillet. Alan devait toujours se morfondre dans son bureau. Ce crétin avait une telle frousse de Murray qu'il en avait oublié son propre anniversaire !

Alan poussa la porte d'un coup de pied : Marina était là ! Pas plus vêtue qu'au jour de sa naissance — en dehors de ses gants de chevreau noir et de son chapeau de paille fleuri qu'elle avait baptisés sa « tenue d'intérieur » ; elle se livrait à son exercice favori, flexions en équilibre sur les avant-bras, tête en bas, corps arqué mettant en valeur la ligne souple et ronde de la cambrure de ses reins. Une onde chaude envahit Alan. Sans la quitter des yeux, il retira sa veste, envoya valser ses chaussures et déboutonna sa chemise qui lui collait à la peau.

« Hello… fit-elle sans interrompre sa série. Alan, tu connais Harry ?

— Hello… » dit Harry.

Il était assis par terre dans un angle mort, les pieds sur le fauteuil. Alan, remarqua qu'il portait de vieilles baskets rapiécées. Il s'en voulut de remettre précipitamment sa chemise alors que l'intrus, et lui seul, aurait dû se sentir gêné. Pas du tout : comme si Alan n'avait pas existé, il se servait généreusement une rasade de son meilleur whisky.

« Enchanté, dit Alan.

— Vingt-cinq ! jeta Marina en s'effondrant sur la moquette.

— Vingt, corrigea Harry.

— Vingt-cinq ! insista Marina.

— Écoutez… s'étrangla Alan.

— Alan, sois gentil, dit Marina. Donne-moi un verre de lait. »

Médusé, il se dirigea comme un automate vers le réfrigérateur.

« Vous vous connaissez ? »

Ne sachant quelle contenance prendre, il ajouta même à l'intention de Harry :

« Vous en voulez aussi ?

— Je préfère le scotch, mon vieux. Je suis déjà servi. »

Alan se tourna vers Marina.

« Je suppose que j'ai droit à une explication ?

— A quel propos ? » s'enquit-elle avec candeur.

Elle était toujours allongée mais avait placé son ridicule petit chapeau sur son visage, de sorte qu'Alan avait la désagréable impression de s'adresser au chapeau.

« Que fait ce type ici ?

— C'est un copain, dit Marina sans s'émouvoir.

— C'est de moi que vous parlez ? s'étonna Harry sur un ton agressif.

— Vous, la ferme ! Marina, j'exige une réponse !

— Oui ou non, suis-je chez moi ici ? interrogea Marina.

— Oui ! » glapit Alan.

Elle envoya rouler son chapeau d'une chiquenaude.

« Alors, je n'ai pas à te répondre. J'invite qui je veux sous mon toit.

— Dans cette tenue ? cria Alan.

— En voilà des manières ! s'indigna Harry. On ne m'a jamais traité de cette façon !

— Excuse-le, Harry, il est toujours nerveux quand il rentre du bureau.

— Je m'en vais » fit Harry.

Il se redressa avec une souplesse nonchalante, prit le temps d'achever son verre et salua Marina de la tête.

« Et si je vous cassais la gueule ? » dit Alan à tout hasard.

Sentant que la situation lui échappait, il s'était planté devant la porte, rouge de colère, les poings serrés. Marina se leva, enfila un pantalon et une chemise d'Alan en treillis beige.

« Marina, où vas-tu ? »

Elle ébouriffa ses cheveux.

« Avec lui.

— Si je veux ! précisa Harry.

— Écoute, Harry, ne sois pas vache… plaida Marina.

— Alors grouille-toi ! dit Harry. J'aime pas ce type.

— Marina ! s'exclama Alan.

— Tu me rases », laissa tomber Marina.

La porte se referma sur eux. Hébété, Alan se servit machinalement un verre. Il envoya un coup de pied dans une chaise qui se fracassa contre le mur.

« Merde, merde et merde ! » jura-t-il.

On sonna.


En retrouvant le cadre rassurant de son bureau, Oscar Vlinsky se frotta les mains. Trois semaines de tête-à-tête en Floride avec sa femme l'avaient dégoûté des vacances. Avec Annie, il n'était rien. A la Burger, il était Dieu. Sa qualité d'inspecteur des comptes lui donnait le pouvoir d'intervenir dans la vie d'inconnus dont le destin dépendait de son unique caprice.

Il lui suffisait d'effleurer une touche de son ordinateur pour voir défiler le nom des clients de la banque en infraction. Abel Goldmayer l'avait chaudement félicité des coupes qu'il exerçait dans les rangs serrés des magouilleurs.

« Bravo, Vlinsky ! Il nous en faudrait beaucoup comme vous à la Burger ! »

Mais Oscar se savait unique. Il appuya d'un air gourmand sur une touche rouge du clavier de l'ordinateur : il fut effaré par la prodigieuse quantité de clients en défaut. Dès son arrivée, on l'avait pourtant prévenu que son remplaçant — un jeune stagiaire — écrasé par le nombre des dossiers en souffrance, avait démissionné. Ne sachant par où commencer, Vlinsky décida de saquer le premier nom s'inscrivant dans le haut du cadran après qu'il eut compté jusqu'à dix en laissant se dévider la multitude des fiches magnétiques.

Il égrena les chiffres… A dix, il immobilisa l'image sur l'écran. S'inscrivit alors le montant du découvert : 372 dollars. Nom du délinquant : Alan Pope.


Marina lui avait fait une blague, elle avait changé d'avis, elle s'était débarrassée de ce sale type, elle revenait ! Fou de joie, Alan bondit vers l'entrée, dérapa et s'immobilisa devant la porte : avant tout, lui cacher le pouvoir qu'elle avait sur lui, lui marquer sa réprobation… Il gomma l'expression de bonheur qui avait illuminé son visage au coup de sonnette, se composa une mine renfrognée, prit le temps d'aller cacher dans la cuisine les débris de la chaise et alla ouvrir.

« Bonjour Alan. Je peux entrer ? »

Mabel se tenait sur le seuil, un sourire aux lèvres. Il la considéra avec stupéfaction.

« Mais tu as les cheveux verts ?

— Et alors ? » dit Mabel en s'introduisant dans la place.

D'un œil rapide et aigu, elle en fit le tour.

« Je vois que tu n'as rien changé… »

Elle souleva deux ou trois livres, les rejeta.

« En dehors de mes photos qui ne sont plus sur le mur… D'ailleurs, pourquoi y seraient-elles ?… »

Elle s'assit dans le fauteuil. Dans son mouvement, sa jupe indienne se releva dévoilant largement ses cuisses.

« J'allais partir, dit Alan. On m'attend au bureau.

— Tu y vas toujours ? demanda-t-elle avec nonchalance.

— Avec quoi crois-tu que je paie ta pension ? »

Mabel eut le petit rire perlé et protecteur qu'il connaissait si bien.

« Alan, Alan !… Nous sommes le 22 juillet et j'aurais dû recevoir mon chèque le 30 du mois dernier ! Ce n'est pas sérieux… »

Elle croisa si haut ses jambes qu'il aperçut le liséré de son slip couleur chair.

« Tu l'auras !

— Quand ?

— J'ai eu des ennuis. Je n'ai même pas payé mon loyer. Je suis à découvert à ma banque ! »

Elle lui adressa un regard aguicheur.

« Tu es toujours à découvert. Elle s'appelle comment ?

— Qui ?

— Celle pour qui tu te découvres. Tu as toujours été la proie des femmes…

— Venant de toi, c'est gonflé ! »

Elle poussa un profond soupir, le dévisagea avec indulgence, décroisa ses jambes sans pour autant rabattre sa jupe.

« C'est bête… Nous avons peut-être agi trop vite. Parfois, je me pose des questions. Ce n'était pas si mal…

— Quoi ? »

Elle baissa les yeux comme une écolière prise en faute.

« Nous. »

Instantanément, Alan fut en alerte.

« Qu'est-ce que tu veux dire ?

— Nous faisons vie à part, nous ne partageons plus rien…

— Si ! Mon argent !

— N'imagine pas que ce soit facile pour moi de te le prendre. Parfois, j'en suis gênée. Mais je suis seule, je n'ai pas le choix, c'est moche… »

En un geste qui se voulait naturel, elle écarta un pan de son chemisier et se frotta distraitement la poitrine du dos de la main. Furtivement, il aperçut la pointe d'un sein.

« Il fait chaud chez toi… »

Elle se renversa dans le fauteuil, cuisses offertes.

« On pourrait peut-être recommencer ? »

Alan eut peur de comprendre.

« Recommencer ?

— Toi et moi. Nous ne serions pas les premiers divorcés qui se remarient… »

Malgré la fournaise, il frissonna. Leur mariage n'avait duré que l'espace d'une saison. Avait-il vraiment désiré l'épouser ? Il s'était retrouvé devant le maire. Tout ce qui l'avait séduit chez elle avant leur union lui était devenu insupportable sitôt les noces consommées. Pour être la créature hors série décrite par les magazines, elle se gorgeait de musique indienne jusqu'à cinq heures du matin, se nourrissait d'huîtres grillées, se collait des emplâtres de boue sur la figure, portait une gaine de sudation, s'inondait plusieurs fois par jour d'une saleté de parfum prétendu aphrodisiaque dont les relents tenaces laissaient un sillage pestilentiel sur son passage. Mettre le grappin sur Alan l'avait détournée de son destin de manucure, rognures d'ongles, bouclettes, potins débiles et philosophie Zen telle que la concevaient les journaux de mode.

S'imaginant un glacis de culture, elle lui donnait des cours de maintien, de yoga, de savoir-vivre. Quand, par extraordinaire, elle daignait ouvrir une boîte de potage macrobiotique, elle la réchauffait au bain-marie dans la théière pour la lui servir avec condescendance dans l'un des deux bols du petit déjeuner. Pendant qu'il l'avalait, elle le dévisageait avec mépris et l'accusait de faire un bruit vulgaire avec sa bouche : « Tu ne manges pas, mon pauvre Alan, tu lapes. »

Les nuits n'étaient pas plus joyeuses. Le rituel concerto indien achevé, il égarait parfois sa main sur la cuisse de Mabel : elle faisait un bond d'électrocutée et le rabrouait. Il se lovait en fœtus à l'extrême bord du lit pour tenter de trouver le sommeil. Au petit jour, il se rendait en titubant dans la cuisine. Son premier café avait le goût amer du potage de légumes de la veille. Après onze semaines d'abstinence et de frustrations de toutes sortes, il la suppliait de lui accorder le divorce. A sa grande surprise, elle acceptait sans trop de chichis. A deux conditions : il prenait les torts à sa charge et s'engageait irrévocablement — à vie si elle ne se remariait pas — à lui verser la moitié de tous ses gains futurs, quels qu'ils fussent. De sa propre initiative, il lui proposait de payer lui-même son avocat pour que les formalités aillent plus vite…

« Qu'est-ce que tu en dis ?… »

Son regard détailla la tignasse verte, le sourire faux, le corsage dépoitraillé.

« Je suis en retard, Mabel. Il faut que je parte.

— Oui ou non ? insista-t-elle d'une voix changée.

— Non. C'était une erreur, un ratage. »

D'un geste sec, elle rabattit sa jupe et fut debout, le visage convulsé de colère.

« Je sors de chez Hartman ! Il engage une procédure ! Ça va te coûter cher ! »

Les mots étant devenus trop faibles pour lui exprimer toute sa haine, elle lui cracha dessus.


A l'exception de ses légers gants de chevreau noir et de son chapeau de paille fleuri enfoncé jusqu'aux sourcils, Marina, comme à l'ordinaire, était totalement nue.

En appui sur les mains elle faisait


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une série de tractions.

« Cinquante », dit-elle, le souffle court.

Elle roula sur le tapis de l'atelier, jambes écartées, bras en croix.

« Même pas trente… dit Harry. Pourquoi mens-tu ?

— Je ne peux pas m'en empêcher, répondit-elle sans s'émouvoir. Tu me donnes un verre de lait ? »

Harry laissa couler d'une boîte de conserve percée un filet de rouge carmin qui délia sa trace sur le fond ocre jaune de la toile posée à même le sol.

« Va le chercher toi-même.

— Harry… S'il te plaît… »

Harry s'assit par terre. De son pied droit déchaussé, il étala la couleur qu'il venait de répandre.

« Tu me prends pour l'autre ? »

Sans changer de position, Marina planta ses dents dans une pomme et regarda rêveusement le plafond.

« Il est gentil, l'autre, murmura-t-elle.

— Tu le regrettes déjà ? ironisa Harry.

— Il fait bien l'amour. »

Harry pouffa de rire.

« Un comptable ! Un misérable, minable, ridicule, petit comptable ! Comme si les minus étaient capables de baiser correctement !… Approche… »

Docile, elle se leva et vint s'étendre de tout son long sur la peinture fraîche.

« Roule… Roule encore !…

— Je vais salir mes gants », protesta-t-elle.

Sans cesser de grignoter sa pomme, elle se frotta les fesses sur la laque carminée.

« Attends que j'aie vendu ce chef-d'œuvre. Je te paierai le magasin !

— Personne ne t'a jamais acheté une seule toile.

— Ils sont trop cons pour comprendre. A plus forte raison pour acheter. Frotte mieux ton cul, ça s'appelle « Empreintes » ! Hé !… Où vas-tu ?… »

Le corps enduit de couleur, le chapeau en bataille, Marina se rendit nonchalamment au réfrigérateur et y prit une bouteille de lait qu'elle but au goulot.

« Tu es cinglée ? La couleur sèche ! Tu penses à quoi ? »

Elle se jeta sur le divan bas qui fut immédiatement souillé de peinture. Avant que Harry ait pu protester, elle lança d'un air boudeur :

« À Alan. »

CHAPITRE 3

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Quand Alan entra, un grand sourire éclaira le visage chevalin de Bannister.

« Moins le quart ! Je commençais à me faire des cheveux ! Qu'est-ce que tu as foutu ?

— Oh ! rien… Je suis passé chez moi. »

Samuel s'alarma devant sa mine défaite.

« Rien de grave ?

— En même pas deux heures, j'ai eu un accident de voiture, Marina m'a plaqué parce que je l'ai trouvée avec un type et Mabel m'a annoncé qu'elle me collait ses avocats aux fesses. Tout va bien ! »

Samuel ne put réprimer un rire nerveux.

« Tu rigoles ?

— Oui, c'est marrant. »

Alan s'assit sur son bureau et regarda d'un air morne le ciel à travers la baie. Avec une brusquerie timide, Bannister lui tendit le paquet.

« C'est un mauvais passage. Prends, c'est pour toi !

— Pour moi ?

— Oui, prends ! »

Alan avança la main avec méfiance.

« C'est quoi ? Une bombe ? »

Nouveau rire de Samuel.

« Ouvre, tu verras bien ! 22 juillet… Tu as oublié la date ? »

Alan secoua la tête sans comprendre. Samuel l'ébranla d'une énorme bourrade affectueuse.

« Et ton anniversaire, ballot !

— Merde !… balbutia Alan. J'avais oublié !

— Pas moi ! 22 juillet !… Ouvre !

— Écoute, Sammy, tu es dingue… Il ne fallait pas !…

— Et les copains, ça sert à quoi ? »

Alan arracha les papiers d'emballage et mit au jour un carton dont il sortit une bouteille armoriée. Bannister se rengorgea.

« Cognac français… Hors d'âge ! »

Il prit deux gobelets dans un tiroir, en jeta un à Alan.

« Ça ira mieux quand on aura bu un coup ! La vie commence ! Tu as combien ?… Cent dix ?… Cent cinquante ?…

— Comme ton cognac. Je suis hors d'âge.

— Blague à part ?

— Trente.

— Tu veux m'écraser ? J'en ai quarante-six, je suis déjà sans passé et la limite d'âge me prive d'avenir ! A la tienne !

— A la tienne ! » répondit Alan en levant son gobelet.

Ils burent d'une traite.

« Merci d'y avoir pensé », dit Alan.

Samuel lui fit un clin d'œil assorti d'un claquement de langue.

« C'est peut-être pas à boire par 40°, mais c'est quand même autre chose que de la flotte ! »

Alan remplit les gobelets à ras bord.

« Quelle merde… Cul sec ?

— Cul sec ! »

Ils s'esclaffèrent. Bannister fit un nouveau service.

« Bon anniversaire, crétin !

— A ta santé, bourrique !

— Vieille bourrique… » corrigea sentencieusement Samuel.

Ils vidèrent ce qui restait de leur gobelet.

« Sammy…

— Oui ?

— Tu te rends compte, Marina, c'est dégueulasse… Elle est foutue de ne pas revenir…

— Elles reviennent toutes ! J'ai tout fait à Christel, je n'ai jamais réussi à m'en débarrasser !

— Je crois que je tiens à elle.

— Passe-moi ton verre, c'est ma tournée !

— Tu comprends ça, Sammy ?… Je tiens à elle !

— Tu es trop gentil avec les femmes. Bois !

— Tu as raison. Cul sec ! »

L'interphone grésilla. Bannister l'arracha de son support et hurla :

« Je ne suis pas là ! »

Il changea soudain d'expression et dit sur un ton bizarrement neutre :

« Oui… D'accord… Bon… Tout de suite. »

Il raccrocha avec une infinie douceur.

« Je t'ai dit que Mabel m'avait craché en pleine gueule ? demanda Alan en refoulant un hoquet.

— Murray… laissa tomber Samuel.

— Quoi, Murray ? s'étonna Alan.

— Il est trois heures. Il t'attend. »

Alan se versa une large rasade de cognac, l'avala trop vite, toussa, s'empara d'un kleenex, s'essuya la bouche et lança avec dédain :

« Murray est un sale con. »

Il posa solennellement ses deux mains sur les épaules de Bannister, le regarda bien en face.

« Je vais te faire une confidence, Sammy… »

Il prit un temps pour donner plus de poids à ce qui allait suivre :

« Je ne peux pas piffer Oliver Murray. »

La bonne bouille de rouquin de Samuel s'illumina.

« Moi non plus.

— Je vais te dire autre chose… Si Murray s'imagine que je vais me laisser bousculer le jour de mes trente ans, il se met le doigt dans l'œil ! »

Bannister approuva vigoureusement de la tête tout en jetant un regard anxieux à sa montre.

« Parce que Oliver Murray est un vrai sale con ! conclut Alan.

— Oui, dit Bannister, oui !… Tu devrais y aller, maintenant…

« Et comment ! »

Il écrasa rageusement entre ses doigts le gobelet de carton. La porte claqua avec violence derrière lui.

Oliver Murray était hargneux de nature. Il se flattait de déceler instantanément la faille chez quiconque lui faisait face plus de quinze secondes. Avec cet instinct infaillible que donne la méchanceté à tout faible nanti d'un pouvoir, il frappait droit aux blessures les plus secrètes. Il terrifiait les huit étages de la Hackett que sa qualité de chef du personnel mettait sous sa coupe. Il n'était pas rare de le voir fouiner dans les bureaux bien après l'heure de la fermeture, tripotant les dossiers de ses administrés, fouillant dans les corbeilles à papier à la recherche de lettres personnelles dont il recollait l'infinité de morceaux déchirés avec un soin de collectionneur. Après quoi, il classait amoureusement ces débris de vie privée dans des dossiers tenus minutieusement à jour, enrichissant sans cesse l'irréfutable fichier de la faiblesse des autres. Il ne buvait pas, ne riait jamais, arrivait le premier, partait le dernier. Son existence se confondait entièrement avec la marche en avant de la firme Hackett. Hackett, c'était lui, et lui, c'était Hackett. Son bureau lui ressemblait, monacal, sévère, dépourvu de toute note personnelle. Une grande table de verre nue derrière laquelle il trônait, sûr de sa puissance, une armoire blindée où il conservait ses chers dossiers — méfiant, il en avait déposé le double dans le coffre de sa banque — et une pendule murale égrenant les secondes, rappelant au visiteur, si besoin en était, que le temps, c'est de l'argent. Aucun papier, aucun document, aucun crayon, rien, le vide. Sur le mur, une immense photo d'Arnold Hackett, fondateur président-directeur général de la firme. Face à lui, de l'autre côté de la table, trois chaises métalliques sans confort destinées à ses victimes qu'il traitait avec une courtoisie sadique : il fallait bien que quelqu'un payât pour sa vertu forcée.

On annonça Alan, il entra. Murray garda un visage de marbre et le scruta longuement. Pendant des secondes interminables, entre Murray assis et Alan debout, ce fut un duel dont le perdant serait celui qui romprait le premier le silence.

« Je suis là », dit Alan.

Sans le quitter des yeux, Murray prononça d'une voix froide :

« Monsieur Pope, permettez-moi de vous rappeler qu'il est interdit de boire de l'alcool pendant les heures de service. »

Alan tressaillit mais encaissa le coup.

« C'est tout ce que vous aviez à me dire ? »

Murray s'autorisa l'esquisse d'un sourire glacial.

« Asseyez-vous, je vous prie.

— Non.

— A votre aise. Avant de vous informer du but de ma convocation, je voudrais vérifier quelques détails… Vous travaillez dans la maison depuis ?…

— Quatre ans.

— Quatre ans, deux mois et huit jours. Auriez-vous l'obligeance de me rappeler le montant de vos appointements ?

— Vous les connaissez mieux que moi.

— Exact, monsieur Pope. Toutes retenues faites, 1 672 dollars par mois. »

Il hocha la tête comme si la somme eût été énorme et ajouta :

« Considérable.

— C'est peut-être vous qui payez mon loyer, mes vêtements, ma pension alimentaire, ma nourriture ?… »

Murray feignit d'ignorer l'insolence.

« Votre vie privée ne m'intéresse nullement, monsieur Pope.

— Dans ce cas, abstenez-vous de porter un jugement de valeur sur mon salaire ! Vous voulez peut-être m'augmenter ?

— Pas exactement, monsieur Pope, gloussa Murray. Augmenter n'est pas le mot. Voyez-vous, l'industrie pharmaceutique traverse actuellement une crise liée aux fluctuations de la conjoncture économique internationale. Certes, la Hackett la surmontera, car notre firme est une dynamique en mouvement, monsieur Pope, en mouvement constant… »

Alan avait de plus en plus mal à contrôler les oscillations pendulaires de son corps.

« Au fait, Murray ! Au fait !

— J'y arrive, monsieur Pope. Pour pallier le manque à gagner, la Hackett se voit contrainte de procéder à certaines compressions de personnel. »

Alan sentit ses jambes flageoler, mais ne lui laissa pas la joie de lire quoi que ce soit sur son visage.

« Compte tenu de vos quatre ans d'ancienneté et de vos trois mois de préavis, j'ai le regret de vous annoncer que vous allez toucher sept mois d'indemnité, soit 11 704 dollars. »

Dans la bouche d'Alan, les relents du cognac se changèrent en goût de métal : on le foutait dehors ! Il pointa brusquement son index sur Oliver Murray :

« Je ne comprends foutre rien à ce que vous me dites ! Ne tournez plus autour du pot, Murray ! Parlez-moi clairement ! »

Sans ciller, avec un soupçon de mépris dans la voix, le gardien suprême de la loi Hackett laissa tomber :

« Soit, monsieur Pope. Il est désormais inutile de revenir à votre bureau. Vous êtes rayé des cadres. »

Gorge serrée, Bannister était incapable de se concentrer sur le dossier posé devant lui. Il craignait le pire. En général, quand Murray convoquait quelqu'un, c'était la porte. Depuis quelques jours, des rumeurs de licenciement circulaient chez Romano's et dans les couloirs de la maison. Alan était le bouc émissaire rêvé. Quatre ans à peine d'ancienneté, serviable, généreux, ne débinant personne, ne répondant pas aux avances des épouses de ses collègues, ne souhaitant prendre la place de quiconque à la Hackett, c'était suspect. On y bâtissait sa carrière avec férocité, à coups de lèche, de peaux de bananes, de reniements. Tout voisin de bureau était automatiquement considéré comme un ennemi. Tout supérieur représentait une puissance à ménager jusqu'au jour où il deviendrait lui-même un homme à abattre. Pour survivre dans un tel climat, un minimum d'hypocrisie était nécessaire : au désespoir de Samuel, Alan ne l'avait pas. Bien qu'on eût rien à lui reprocher sur le plan professionnel, il laissait trop voir que la Hackett n'était pour lui qu'un gagne-pain, pas une religion. Samuel enrageait qu'un garçon aussi doué n'eût pas hérité de la pointe de méchanceté indispensable pour les grands destins forgés dans l'œuf clos des multinationales. Il plaisait aux femmes, commettait l'erreur d'en tomber amoureux, avait la maladresse de le leur dire. Elles en tiraient parti avec génie. Mabel le vidait de ses ressources, Marina le traitait par-dessus la jambe avec une désinvolture que Bannister lui-même, malgré ses cheveux roux, sa vue basse et sa gueule d'outsider dans un prix à réclamer, n'aurait jamais supportée.

Il se dressa d'un bond : Alan passait devant lui sans le regarder, d'un pas de robot.

« Alan !

— Il te reste un truc à picoler ?

— Mais parle, merde ! Qu'est-ce qu'il t'a dit ?

— Sers-moi à boire, Sammy… »

Bannister se rua sur le tiroir où il avait caché sa bouteille. Il en avala une lampée au goulot et, mains tremblantes, en servit un verre à Alan.

« Bon ?… Mauvais ?… Dis-moi ! »

Sans respirer, Alan engloutit le cognac jusqu'à la dernière goutte. Il dévisagea Samuel comme s'il ne l'avait jamais vu, ouvrit spasmodiquement la bouche à plusieurs reprises. Aucun son n'en sortit. Précipitamment, Bannister emplit de nouveau son gobelet. Alan le lui arracha des mains et lui tourna le dos. Sa voix se brisa :

« Je suis viré, Sammy. Viré comme une merde ! »


« Hé ! monsieur Pope… »

Le gardien jaillit de sa cage vitrée.

« Il y a du grabuge ! On a coupé l'eau chez vous… Le plombier est venu, il ne peut rien faire avant d'avoir défoncé votre parquet pour établir un devis…

— Pas d'eau du tout ?

— Rien.

— La douche ?… Le lavabo ?…

— Coupés !

— Hé ! merde… » dit Alan en s'éloignant. Il se retourna vers le gardien, lui adressa un pauvre sourire d'excuse.

« Autre chose, monsieur Pope… Si vous pouviez penser à me régler le loyer de juillet…

— J'y pense, j'y pense… » dit Alan.

La loi des séries… Dans l'ascenseur, dont les câbles allaient certainement se rompre — c'était dans l'ordre — il fut tout surpris de constater qu'il n'avait pas perdu ses clefs. Chez lui, il se débarrassa de sa chemise trempée, la jeta en boule sur le lit, passa dans la salle de bain, ouvrit en grand le robinet de la baignoire : bruit sinistre de la tuyauterie hors d'usage. Il quitta ses chaussures, ses chaussettes, son pantalon, se dirigea avec écœurement vers les étagères de la bibliothèque où il rangeait sa bouteille de whisky : vide ! Il refoula avec colère l'image du porc en baskets qui la lui avait sifflée, repartit dans la salle de bain, se frictionna avec une serviette. Il voulut saisir son eau de toilette. Le flacon lui glissa des doigts et se brisa sur le dallage de céramique. Il demeura un instant les bras ballants, l'œil dans le vide, sonné. Du plus minuscule détail aux choses les plus vitales, tout foutait le camp ! Avec découragement, il se laissa tomber sur le rebord des toilettes, se prit le visage à deux mains et ferma les yeux. Il se releva, fit trois pas hésitants, ouvrit l'armoire murale dans laquelle il rangeait ses quatre complets de confection. Avec un peu de chance, il y trouverait un dernier paquet de cigarettes. Il fouilla sous une pile de couvertures… Ses doigts rencontrèrent le tissu rugueux de la musette.

Elle était semblable à des milliers d'autres musettes de G.I., mais pour lui, elle était unique. Le docteur Richard Pope, son père, l'avait portée en bandoulière au moment du débarquement allié dans le sud de la France. Elle contenait tous les trésors qui lui venaient de son enfance, quelques photos de ses parents, le livret militaire de son père, sa plaque d'immatriculation, une boucle de ses propres cheveux, des papiers. Sur l'un des clichés, le docteur Pope enlaçait amoureusement la taille de sa mère. Ils étaient beaux, bronzés, éclatants, plus jeunes encore qu'il ne l'était aujourd'hui.

Alan avait quatre ans à la mort de son père, dix-sept à celle de Clarissa, sa mère. Avant même sa naissance, tous deux avaient souhaité avoir un jour un fils qui devînt médecin. Il eut une grimace mélancolique et parcourut d'un regard désabusé l'appartement qui, hier encore, lui paraissait si rassurant. Il le trouva banal, étriqué, minable, à l'image de sa propre vie tissée de certitudes médiocres, de brèves rencontres, d'amitiés de bar sans lendemain, de désirs confus et inaccessibles.

Il eut soudain très envie d'une cigarette. Fébrilement, il tâta l'une après l'autre les poches de ses costumes, déplaça des livres, ouvrit des tiroirs… Pas question de redescendre en acheter. Avec sa tête de condamné, il se sentait aussi incapable d'affronter les lumières d'un bar que le regard inquisiteur des passants.

Dans la cuisine, il dénicha enfin ce qu'il cherchait dans un pot de grès ayant contenu de la farine : un long mégot de Camel éteint sitôt allumé. L'une de ses extrémités était barbouillée de rouge à lèvres.

Il le flaira longuement, tentant de retrouver à travers les effluves de paille du tabac éventé la trace subtile du parfum de Marina.

Il s'étendit sur le divan, craqua une allumette, aspira une profonde bouffée. Le cerveau vide, il se mit à fixer intensément une fissure du plafond…

Il eut besoin d'un cendrier, allongea la main, tourna la tête.

Alors, il vit la lettre.

Elle était à demi glissée sous la porte. Comment ne l'avait-il pas aperçue plus tôt ? Marina !…

Le cœur battant d'espoir, il se redressa d'un bond, roula sur la moquette, s'en empara. Une nausée lui monta aux lèvres : l'enveloppe portait le tampon de sa banque. Malgré de multiples avertissements, il était encore à découvert de 327 dollars à la Burger. Cette fois, c'était la fin, ils le saquaient ! Il déchira l'enveloppe avec hésitation, déplia le formulaire qu'elle contenait et survola le texte une première fois. Sans comprendre. Il le parcourut de nouveau. Le sang lui cogna aux tempes.

La gorge sèche, il relut. Deux petites lignes complètement folles qui disaient :

« NOUS VOUS INFORMONS QUE NOUS PORTONS A VOTRE CRÉDIT LA SOMME DE 1 170 400 DOLLARS. »

CHAPITRE 4

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« Mais je suis pressé, mademoiselle », insista Bannister. Il tendit ses formulaires à signer sur le rebord du guichet. La brune n'eut pas l'air de l'entendre, ni de le voir. Aux soubresauts de ses épaules, Samuel comprenait qu'elle était occupée à une mystérieuse besogne dont le sens lui échappait. Il tapa du poing :

« J'ai un avion à prendre ! Tout ce que je vous demande, c'est un coup de tampon… C'est très important ! »

La brune lui adressa un regard glauque déformé par l'épaisseur du verre de ses Lunettes à la lourde monture d'écaille. Sans que ralentissent les tressautements de ses épaules, elle prononça d'une voix trouble :

« Je suis occupée.

— Par quoi ? protesta Bannister obsédé par la peur de rater son vol.

— Vous voyez bien que je me branle, dit la brune. Tenez, passez votre tête, regardez vous-même… »

Samuel se pencha et s'engagea dans le guichet jusqu'au niveau des épaules. Elle était assise sur trois annuaires de téléphone l'un sur l'autre, la main droite collée à son clitoris, jambes écartées, toison pubienne couleur d'encre se prolongeant en volutes souples au-delà du pli des cuisses, grimpant à l'assaut du nombril à demi masqué par la ceinture retenant ses bas chair.

« Qu'est-ce que vous en dites ? » lui demanda-t-elle sans ralentir son mouvement.

Samuel la contempla, les yeux exorbités, le visage en feu.

« Touchez, dit-elle, allez-y… C'est du vrai ! Mettez votre main !

— Je peux ? hésita Bannister. Je peux vraiment ?

— Mais oui, ballot, tiens, regarde… Mets tes doigts… »

Samuel enfonça ses doigts raidis où la brune le priait de le faire…

« Espèce de cochon ! » rugit Christel.

Egaré, Samuel s'éveilla complètement. Il était pratiquement enroulé autour du corps mafflu de son épouse, la main fourrageant entre ses cuisses, dans le décor familier et monotone de leur chambre à coucher conjugale. Ils étaient mariés depuis vingt-six ans, avaient trois grands enfants dont l'aîné, Henry, était à l'université. Depuis des lustres, les rapports sexuels étaient exclus de leur existence. La dernière fois, quatre ou cinq ans plus tôt, Christel, bien que consentante, avait interrompu l'acte en son plein déroulement, sous prétexte qu'elle trouvait obscène et ridicule que des gens de leur âge se livrent au simulacre de la fornication. Ses enfants élevés, elle avait reporté ses pulsions sur l'église presbytérienne de son quartier, dont elle était l'un des membres éminents les plus assidus. Samuel se l'était tenu pour dit. Mais parfois, il rêvait…

« J'ai dû faire un cauchemar, s'excusa-t-il, pourpre de honte.

— Répugnant ! Répugnant !… »

Elle se leva d'un coup de reins, l'air courroucé. Une vieille chemise de nuit en pilou collait à ses formes éléphantesques. Samuel se détourna pour ne pas la voir s'éloigner. Furtivement, il referma les yeux pour tenter de rentrer à nouveau dans son songe perdu. Mais il ne revit pas la brune. Elle était quelque part, au pays des rêves, se caressant derrière son guichet au lieu d'estampiller une fiche de voyage qui lui aurait permis de partir Dieu sait où…

Le téléphoné sonna deux fois. Christel apparut dans l'embrasure de la porte, hideuse à voir avec ses couettes ridicules, couleur filasse, la tête vissée sur le corps trop lourd, sans aucun espace pour le cou entre le menton et la saignée des épaules.

« Alan Pope. »

Elle tourna les talons avec la raideur d'une reine outragée. Samuel sauta du lit. Il arpenta pieds nus le corridor où flottait une odeur de pain grillé et de café fraîchement moulu. Dans le vestibule, il s'empara de l'appareil décroché.

« Alan ?

— Il faut que je te voie, Sammy !

— Maintenant ?

— Tout de suite.

— Mais c'est impossible ! gémit Bannister. Je suis déjà à la bourre !

— Quand ?

— Veux-tu qu'on déjeune au Romano's ?

— Non, trop de monde. Rejoins-moi au grill du Pierre. O.K. ?

— Alan ! Dis-moi au moins… »

La communication fut coupée.

« Qu'est-ce qu'il veut ? cria Christel de la cuisine.

— Je ne sais pas.

— Il te dérange bien chez toi pour quelque chose ? »

Samuel s'assit sur un tabouret.

« Il veut me voir. »

Christel enfourna deux nouvelles tranches de pain dans le toaster et maugréa :

« Pas un type pour toi, Pope. Divorcé, paresseux, coureur…

— C'est un ami épatant, dit Bannister. Il est dans une sale passe. On vient de le mettre à la porte. »

Pensivement, il trempa un toast beurré dans son bol de café.


A trois reprises, Alan était passé devant la banque sans oser en franchir le porche. Dès l'ouverture du grillage d'acier condamnant l'accès aux doubles portes de verre, il avait été témoin d'une activité qu'il n'aurait pas soupçonnée à une heure aussi matinale. En dix minutes à peine, une vingtaine de clients étaient entrés et ressortis. D'autres arrivaient. D'une démarche mal assurée, il leur emboîta le pas et escalada les deux marches conduisant au temple.

La Burger était une banque de crédit qui avait pour vocation d'alimenter en liquidités les grosses firmes internationales. General Motors avait un compte à la Burger, les Produits Alimentaires Généraux, I.T.T., les Chantiers navals, la National Steel de Détroit, la Hackett Chemical, La Lloyd's, et de nombreuses multinationales européennes. Point commun de toutes ces compagnies : cinquante mille employés au minimum, et un chiffre d'affaires annuel pouvant rivaliser avec le budget global d'un gouvernement.

Dans un louable souci de démagogie, la Burger s'était toutefois résignée à tolérer en son sein un département de clientèle privée dont Alan, en sa qualité de cadre de la Hackett, avait réussi à forcer les portes.

Il se remémora le montant exact de son découvert — 327 dollars — et bravement, la main tremblante, remplit à son ordre un chèque de 500 dollars. Le caissier le regarda avec une indifférence cordiale.

« Des billets de 100, monsieur Pope ? »

Alan dut se contenter de hocher la tête affirmativement : l'émotion lui coupait la parole.

Il fourra précipitamment les billets dans sa poche et regagna la sortie sans être inquiété.

Dès qu'il fut à l'air libre, il se retint pour ne pas courir. Il tourna le coin du bloc, s'appuya de tout son poids contre une façade et souffla. Il traversa la rue, entra dans un pub, s'affala sur un tabouret. A contrecœur, le barman abandonna son journal de courses.

« Si on les écoutait, on ne toucherait que des gagnants. Toute ma paie y passe ! Je vous sers ?

— Un double, dit Alan.

— Avec de la glace ?

— Sec, sans glace et pas double. Triple. »

Le barman consulta sa montre avec désapprobation.

Il était 9 h 12. En général, même ses clients les plus imbibés ne venaient jamais faire le plein avant midi.


« Oliver Murray vous demande depuis dix minutes ! »

Une eau glacée coula dans les veines de Bannister.

« Qu'est-ce qu'il me veut ? »

Patsy eut une moue dubitative.

« Je nage dans le dossier du fluor. Quelle barbe ! Il est 9 h 20, vous devriez peut-être y aller ? »

Mentalement, Samuel totalisa le montant de ses indemnités tout en faisant le tour des relations susceptibles de le recaser dans une autre boîte. Dans le couloir, il s'épongea le front, resserra le nœud de sa cravate, rasa les murs et monta lourdement l'escalier de service menant à l'étage noble.

Devant le bureau de Murray, il faillit faire volte-face, s'en abstint, frappa deux coups légers et poussa la porte. Murray regarda immédiatement la pendule qui marquait 9 h 22.

« Désolé, s'excusa Bannister, j'ai été retardé. Comment allez-vous ? »

Pas de réponse. Murray garda les yeux rivés sur lui et entreprit de jouer avec un crayon.

« J'étais en ligne avec Tokyo », insista Bannister.

Murray lui darda un regard de glace.

« Mashibutu, le fluor !… Ils m'appelaient de la maison mère ! »

Le visage de Murray eut un frémissement dangereux.

« A Tokyo, il est 23 h 22.

— Vraiment ? bredouilla Samuel. Vous êtes sûr ?

— Vous me décevez énormément, Bannister. Combien gagnez-vous ?

— Dans les 2 200.

— Considérable.

— J'ai vingt et un ans d'ancienneté !

— C'est beaucoup. »

Samuel se figea : il venait d'entendre sa condamnation à mort !

« Je vous préviens que ça va vous coûter cher ! Vous n'avez aucun motif ! J'ai des avocats ! Vous ne m'aurez pas comme Alan Pope ! Que pouvez-vous me reprocher ? Allez-y, je vous écoute !

— Sortez ! dit sèchement Murray. Votre attitude agressive vous vaudra un blâme. »

Samuel eut soudain envie de l'embrasser ; la menace d'un blâme excluait forcément un licenciement !

« Écoutez, Murray…

— Sortez !

— J'ai eu un mauvais début de journée avec ma femme… »

Dans un mouvement spontané, il saisit la main de son tortionnaire et la secoua chaleureusement. Rouge de colère, Murray essaya de se dégager. Bannister lui lâcha la main, eut un sourire de conciliation et s'esquiva sur la pointe des pieds. Dans le couloir, il ne put s'empêcher de faire des bonds de cabri : ce n'était pas pour cette fois !

Au moment d'affronter la nouvelle épreuve, le cœur lui manqua. Pour être fixé, il suffisait pourtant d'entrer dans cette nouvelle succursale — il y en avait une douzaine à New York — de remplir à son nom un chèque de 1 000 dollars et de quitter la banque avec naturel. Seulement, les jambes d'Alan ne répondaient plus. Planté sur la chaussée, il considéra avec angoisse les murs formidables de la Burger de la 8e Avenue. Il avait eu de la chance la première fois. Maintenant, on allait évidemment découvrir l'erreur, l'arrêter, le jeter en prison. Il fit une courte prière, se contraignit à avancer… Dans le hall central, sa panique redoubla.

Serrant les dents, couvert de transpiration, il atteignit péniblement l'un des guichets d'encaissement. Il dut s'y reprendre à trois fois pour libeller son chèque, s'aperçut que le caissier ne le lâchait pas de l'œil, crut qu'il allait s'évanouir. Le chèque changea de main.

Le caissier consulta d'un regard aigu une liste recouverte de noms. Le cœur d'Alan s'arrêta de battre.

« Des coupures de combien, monsieur Pope ?

— Cent, coassa Alan.

— Huit, neuf, dix… voilà. »

Il tendit les billets neufs et craquants. Alan réprima le tremblement de ses mains pour les saisir. Ils s'éloigna de deux pas…

« Monsieur Pope ! »

Cloué au sol, Alan fit appel à ses dernières ressources pour tourner la tête lentement, mais il était impossible que sa pâleur échappât à l'autre.

« Oui ?

— Si vous voulez bien me permettre, monsieur Pope… »

Il allongea le bras à travers son guichet, la main d'Alan étreignit un fascicule.

« Tout est expliqué à l'intér


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Alan remercia d'un signe de tête. Après tout, la mort, ne devait pas être autre chose que ce qu'il venait d'éprouver.


A midi, le soleil qui entrait à flots dans l'atelier réveilla Marina.

Elle entrouvrit les yeux, les referma, rabattit le drap sur sa tête.

« Harry ?

— Il reste du lait ?

— Sais pas.

— Tu peux aller voir ?

— Non. »

Marina roula sur elle-même, s'étendit sur le ventre et constata qu'elle avait gardé ses gants de chevreau noirs pendant son sommeil. Ils lui collaient à la peau. Elle s'en débarrassa.

« Harry ?

— Oui.

— Tu n'es pas serviable, Harry.

— Non.

— Tu m'apportes mon lait ?

— Non. »

Marina bâilla, s'étira, rejeta les draps, s'assit dans le lit et se frotta les yeux. Harry était accroupi au fond de la pièce, touillant avec un bout de bois une mixture colorée versée dans une assiette. Elle se leva, rafla son chapeau à fleurs au passage, le posa à l'envers sur sa tête et se dirigea vers la salle de bain. Par la fenêtre entrebâillée, elle vit monter vers elle une vibration de chaleur. Elle ouvrit en grand le robinet de la douche, cala ses mains sur la cuvette, s'élança et se retrouva pieds au mur, tête en bas, sous le jet d'eau froide. Elle garda cette position pendant plusieurs secondes, l'eau ruisselant de ses orteils à son visage, bouche ouverte, cheveux pendants, yeux mi-clos. Elle revint sur ses pieds en souplesse et se savonna. Quand elle eut fini, elle se lava longuement les dents, ne remit pas la brosse dans le verre mais la fourra tout humide dans son sac. Elle se sécha, traversa l'atelier sans mot dire, enfila ses jeans, son tee-shirt et ses sandales, roula ses gants dans son chapeau.

Le chapeau rejoignit la brosse à dents dans le sac. Harry la reluqua du coin de l'œil.

« Tu t'en vas ?

— Oui. »

Elle s'empara d'une moitié de pomme qui traînait sur une table, y planta les dents.

« Je retourne chez Alan, dit-elle en mâchant la pomme.

— Ha », fit Harry.

Il ne se retourna pas quand elle sortit.

Courtois mais ferme, un maître d'hôtel tenta de lui barrer le passage.

« Un ami m'attend, lui lança Bannister. Ah !… Je le vois ! »

A droite, dans l'angle le plus reculé, Alan, bras levé, lui faisait signe. Le grill du Pierre était bondé. Samuel se faufila entre les tables, renversa un verre sur une nappe, s'excusa sans s'arrêter. Essoufflé, il se laissa tomber sur la chaise en face d'Alan et hacha d'une voix saccadée :

« Pour un chômeur de fraîche date, tu ne te refuses rien ! »

Il fit des yeux le tour de la table.

« On se demande où les gens prennent le fric ! Allez raconte ! »

Il tiqua soudain devant la bouteille couchée dans un berceau d'osier.

« C'est quoi ? »

Alan lui en servit un verre.

« Pomerol 61. »

Samuel y trempa les lèvres, hocha la tête avec respect.

« Combien ?

— Quarante-cinq dollars. »

Bannister s'étrangla.

« Tu te sens bien ?

— Sammy, est-ce que je peux te faire totalement confiance ?

— Certainement pas ! Maintenant, écoute-moi… C'est la panique dans la boîte, j'ai vingt minutes à t'accorder, pas une de plus. Accouche !

— Oui ou non, Sammy, es-tu capable de la fermer ?

— Tu sais bien que non ! »

Alan sortit avec raideur une enveloppe décachetée de sa poche.

« Lis. »

Bannister repéra instantanément le cachet de la banque.

« Si tu m'as fait traverser la ville pour un découvert minable, je pique une crise de nerfs !

— Lis ! »

Samuel déplia le formulaire et parcourut rapidement les deux lignes qu'il contenait.

« NOUS VOUS INFORMONS QUE NOUS PORTONS A VOTRE CRÉDIT LA SOMME DE 1 170 400 DOLLARS. »

Avec indifférence, il laissa retomber le morceau de papier sur la table.

« Tu crois que je peux commander un hamburger sans passer pour un paysan ? »

Il s'empara du plat de crudités posé sur la table, croqua un radis, étala une pellicule de beurre sur une tranche de pain noir, la porta à sa bouche. Le silence d'Alan l'alerta. Il suspendit son geste.

« Qu'est-ce qu'il y a ? »

Alan le foudroya du regard.

« La Hackett me vire plus d'un million de dollars et tu me demandes ce qu'il y a ! »

Bannister haussa les épaules.

« Et moi, j'ai dîné hier soir avec le pape. Hé ! vieux. Réveille-toi… Le mois dernier, j'ai reçu une note de téléphone de 800 000 dollars. Tu t'imagines que je l'ai payée ? Ça arrive tous les jours, ce genre de connerie… Qui les prend au sérieux ? 1 170 400 dollars !… J'achète un harem et je m'installe dans une piscine de whisky jusqu'à la fin de mes jours !

— Tu ignores un détail, articula Alan sombrement. L'argent est réellement à mon compte. »

Bannister éclata de rire.

« D'accord. Je t'envoie une fourgonnette blindée !

— Ils me l'ont versé ! » s'entêta Alan.

Pour la première fois, Bannister remarqua son visage crispé, son teint pâle.

« Alan…

— Depuis huit jours, je me cassais la tête pour savoir comment payer la pension de Mabel ! J'étais à découvert de 372 dollars ! Tout à l'heure, je me suis rendu à deux succursales de la Burger. J'ai pris 500 dollars dans la première 1 000 dans la seconde. On me les a donnés sans broncher. Alors, gros malin, comment tu expliques ça ?

— Je ne l'explique pas, dit Samuel, pour la bonne raison que c'est impossible. »

Alan exhiba brusquement une liasse de billets :

« Et ça, c'est des haricots ? Je te dis que j'étais à sec ! Je n'ai même pas réglé mon loyer !

— Impossible ! s'entêta Samuel. Ce que tu racontes ne correspond à rien.

— N'empêche que le fric est à ma banque !

— C'est toi qui le dis !

— Il y est !

— Tu es leur client, ils te connaissent… Pour 1 500 dollars, ils ne se sont pas donné la peine de vérifier. Des broutilles ! »

Alan lui brandit rageusement sous le nez l'avis de crédit.

« 1 170 400 dollars, des broutilles ?

— On ne te les a jamais virés, Alan. Je refuse de le croire.

— Je pourrais te tuer ! » gronda Alan.

Bannister eut un sourire faux jeton.

« Après tout, tu as peut-être raison… A ta place, je retournerais à la Burger et je me ferais payer 20 000 dollars. S'ils te les lâchent, je me mettrai à croire aux miracles… Tu as vu l'heure ? »

Il se leva, fit tomber sa chaise, tourna les talons, s'immobilisa. S'appuyant des deux mains sur la table, il regarda Alan bien en face et prononça d'une voix changée :

« La tête sur le billot, Alan, ton histoire est bidon. Je voudrais que tu me dises une chose. Puisque tu le sais aussi, pourquoi tout ce cinéma ? »

Alan grimaça une moue de désarroi enfantine. Il se mordilla les lèvres.

« Franchement, Sammy, je me le demande. »

Il leva la tête et jeta d'un air buté :

« Je n'en sais foutre rien mais je vais le faire quand même ! »

CHAPITRE 5

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S'aidant de ses orteils, Marina envoya valser ses sandales. Elle avait fait le trajet à pied entre l'atelier de Harry et l'appartement d'Alan. Elle était en nage et décolla d'un revers de main les cheveux que la transpiration avait collés à son front. Tout en traversant la pièce, elle posa ses clefs dans un cendrier, jeta son sac sur le fauteuil, ôta sa blouse, dégrafa son jean mais dut marquer une pause pour le faire glisser le long de ses jambes tant il était serré. Elle fut nue. Première étape, la cuisine. Elle ouvrit la porte du réfrigérateur, eut un sourire attendri en voyant les deux bouteilles de lait. Alan détestait le lait. Malgré son départ, il avait eu l'attention de penser à elle. Elle décapsula une bouteille, but au goulot avec avidité. Elle retourna dans le living, ouvrit son sac et en tira le chapeau de paille d'où s'échappa la paire de gants de chevreau noirs. La chaleur était trop accablante pour mettre les gants. Elle jucha le chapeau sur sa tête, ouvrit la fenêtre : l'air de l'extérieur était encore plus brûlant. Elle passa dans la salle de bain, supputant l'instant où l'eau froide allait gicler sur son corps. Elle ouvrit le robinet : rien. Elle se rendit dans la cuisine, procéda à la même opération au-dessus de l'évier : toujours rien. Elle quitta son chapeau, ramassa ses gants, roula le tout en boule dans son sac, enfila son jean, remit son corsage, chaussa ses sandales, reprit ses clefs dans le cendrier. Elle aimait bien Alan, mais sa passion pour lui n'allait pas jusqu'à se priver d'une douche lorsqu'elle en avait envie. Elle se demanda chez qui poser provisoirement ses pénates. Elle réfléchit quelques secondes, consulta son carnet d'adresse, décrocha le téléphone et composa un numéro.

Arnold Hackett se prélassait en robe de chambre de soie mauve sur un divan bas, dans l'appartement de Poppie dont il payait le loyer depuis bientôt deux ans. Il réglait aussi d'autres factures pour Poppie. A commencer par les coûteuses études universitaires de son frère Peter, qui voulait être architecte. Sans parler des 2 000 dollars qu'il lui allouait pour ses frais chaque mois. Il songea avec une indulgence amusée que Poppie était toujours à court d'argent. Elle le grondait parfois de ne pas venir plus souvent la voir. Arnold en était attendri, mais les affaires lui laissaient peu de temps.

En aurait-il eu davantage qu'il n'aurait pas multiplié ses visites. Cinq ans plus tôt, il avait eu une légère alerte cardiaque. Les plus grands professeurs consultés lui avaient vivement conseillé de se ménager. « Et l'amour ? » avait-il demandé. « Si vous n'abusez pas. »

Fort de ce viatique, il lui arrivait, une ou deux fois par mois, de se détendre avec des call girls dont ses pairs, avec des mimiques gourmandes, se repassaient les numéros de téléphone. Avec Poppie, c'était différent, parce que Poppie l'aimait. C'était une enfant délicate, de vingt-deux ans à peine — à quelques mois près, l'âge de Gertrud, sa propre fille. Mais Poppie, contrairement à Gertrud, avait les pieds sur terre. Au lieu de mépriser l'argent et de gâcher sa vie du côté de San Francisco avec des exaltés, elle faisait de très sérieuses études de danse dans un studio réputé de la 6e Avenue. Elle avait une autre qualité aux yeux d'Arnold : elle l'aimait précisément pour ce qui aurait plutôt eu tendance à l'inquiéter : ses soixante et onze ans. Elle détestait les jeunes gens, les trouvait fades, sans charme, dépourvus de personnalité, insignifiants.

« Si tu savais comme je m'ennuie avec ces morveux !… » Quand elle prononçait cette phrase délicieuse avec une expression de mépris, Arnold se rengorgeait, lui caressait affectueusement les cheveux et s'épanouissait d'aise devant les certitudes que confère une certaine maturité à l'homme arrivé. Certes, il n'avait jamais été beau, mais sa vie durant, les femmes lui avaient parlé de « cette petite flamme gaie qui brillait dans ses yeux ». Toutes, sauf la sienne, Victoria.

Pour Arnold, les affaires marchaient toutes seules. L'humanité était bronchiteuse, asthmatique, couverte de cloques, infectée de bobos. Ses chimistes inventaient les produits pharmaceutiques pour la soulager, Arnold encaissait les bénéfices, le monde tournait rond. En quarante années d'efforts, il avait réussi à faire de la Hackett Chemical l'une des plus florissantes entreprises américaines : soixante mille employés répartis en de multiples filiales dont certaines se ramifiaient en Europe, un chiffre d'affaires de 459 millions de dollars le situant, dans la liste des principales sociétés, entre Sterling Drug (460) et Richardson Merell (457). Certes, il était loin encore du milliard de dollars annuel de Hoffmann-Laroche, mais il avait sur ses concurrents l'avantage de contrôler sa firme en totalité. Seul point noir de cette existence réussie, Victoria et lui n'avaient pas eu d'enfant mâle à qui transmettre le flambeau Hackett. Arnold considérait quelquefois le corps gracile et souple de Poppie et se prenait à rêver d'une progéniture secrète qui prolongerait sa propre vie. Etait-il bien raisonnable d'être père à son âge ?

Il fit coulisser le grand miroir d'une armoire murale et décida tout en bombant le torse, de se regarder sans indulgence. Sa robe de chambre s'étala mollement à ses pieds mais il hésita à ôter son caleçon à rayures vertes tandis qu'il cherchait dans son regard la fameuse « petite flamme gaie ». Il plissa les paupières, fronça les sourcils, cligna de l'œil : il la vit, brillante, ironique, amusée. Évidemment, le reste était moins flatteur. Quelqu'un ignorant son identité n'aurait vu dans l'image sans complaisance que lui renvoyait la glace, qu'un petit homme chauve et bedonnant, aux jambes grêles, au système pileux trop développé — il avait mis une équipe de chercheurs sur ce problème inversé, la suppression définitive des poils corporels, la repousse des cheveux sur la boîte crânienne. Il actionna deux miroirs latéraux qui lui donnèrent de lui-même une vue de profil à peine plus consolante. Une silhouette piriforme renflée vers le bas du ventre, supportée par deux allumettes velues.

« Tu es beau », dit Poppie.

Elle se tenait debout dans l'embrasure de la porte de la salle d'eau et le contemplait. Elle avait une serviette autour des reins. Ses petits seins ronds formaient un angle de quatre-vingt-dix degrés avec la verticale de sa cage thoracique.

« Tu me vois avec les yeux de l'amour, protesta Arnold dans un moment de lucidité.

— J'aime ton corps, affirma-t-elle. Le corps d'un homme. »

Elle s'approcha de lui, colla son ventre contre le sien et nicha la tête dans le creux de ses épaules. Arnold lui passa un bras autour du cou, grisé par l'odeur saine de ses cheveux, l'odeur de la jeunesse.

« Viens », dit-elle, en l'entraînant sur le lit.

Il se demanda comment échapper à ce flux de tendresse exigeante. La séance qui s'était déroulée une demi-heure plus tôt l'avait comblé pour les deux ou trois semaines à venir. L'épuisement momentané dû à sa performance l'avait tracassé un instant, mais il avait été récompensé de sa fougue par une de ces phrases merveilleuses dont Poppie avait le secret : « Tu me tues… » Prononcée sur un ton bas et rauque, avec des inflexions chaudes et quelque chose de rêveur, de soumis.

« Arrête, Poppie, arrête… Pas maintenant… Je préside un conseil dans une heure. »

Elle gratta doucement son crâne poli du bout de ses ongles.

« Tu me rends dingue… ne pars pas demain !

— On m'attend là-bas, c'est impossible. Accompagne-moi ?… »

Les yeux de Poppie s'embuèrent.

« Je ne peux pas laisser mon frère seul à New York. »

Il lui baisa le bout des pieds, se dégagea, composa un numéro de téléphone.

« La Hackett ?

— Hackett Chemical, j'écoute… »

Son propre nom, répercuté par la standardiste, lui procura le petit pincement d'orgueil dont quarante années de pouvoir ne l'avaient pas lassé.

Les ongles de Poppie s'attardèrent savamment sur sa nuque.

« Passez-moi Murray. »

Bruits divers dans l'appareil. Une secrétaire.

« Oui ?

— Murray !

— De la part ?

— Hackett !

— Je vais voir si M. Murray peut vous prendre. »

Arnold devint pourpre de fureur.

« Je vous dis que je suis Hackett lui-même ! Arnold Hackett, vous m'avez compris ?

— Ne quittez pas, monsieur Hackett, je vous le passe immédiatement ! »

Poppie lui saisit sa main et lui mordilla le bout des doigts. Arnold lui promena son index dans la bouche en un mouvement de va-et-vient.

« Murray ?…

— Monsieur Hackett !

— Comment ça va, Murray ? »

Il retira sa main de la bouche de Poppie, masqua de sa paume le bas de l'appareil et lui glissa :

« Bête, méchant, détesté, très efficace ! Il leur flanque la trouille ! Chef du personnel administratif département New York… »

Poppie le dévora du regard avec dévotion.

« Alors, Murray, les têtes tombent ?

— Certainement, monsieur Hackett ! »

Arnold était d'humeur légère. Il lança une boutade innocente.

« A quand la vôtre, Murray ? »

Long silence au bout du fil.

« Eh bien, Murray, vous voyez bien que je plaisante ! Où en êtes-vous ?

— J'ai établi une première liste de quarante personnes, monsieur Hackett !

— Ça ne suffit pas. Je veux que ça bouge ! Je veux des gens bourrés d'idées, d'enthousiasme… Je veux de la jeunesse !… Quel âge avez-vous, Murray ? »

Arnold rit sous cape et murmura à l'oreille de Poppie :

« Rien de tel qu'un climat d'insécurité pour améliorer le rendement ! »

Il reprit sa voix de commandement.

« Alors, Murray ?

— Cinquante-deux ans, monsieur Hackett. »

Arnold s'offrit à son tour l'anodin plaisir d'un silence prolongé.

« Évidemment… Ça ne fait rien, Murray ! Les gens indispensables n'ont pas d'âge ! Quel est le climat ?

— Plutôt agressif.

— Vous le tolérez ? Saquez-moi les meneurs ! Je vous couvre !

— Il s'agit surtout des anciens. Vingt ans de maison, la tête leur tourne, ils se croient intouchables.

— Un nom, Murray !

— Il y en a plusieurs.

— Un seul… ?

— Bannister.

— Qu'est-ce qu'il fait chez nous ?

— Branche contentieux, chef de service.

— Dehors !

— A vos ordres, monsieur Hackett.

— Pas de canards boiteux à la Hackett ! Cinquante têtes Murray, c'est compris ? Soyez sans pitié ! »

Il raccrocha sèchement, pouffa de rire et considéra Poppie paternellement.

« Je sais que j'ai blessé ta sensibilité. Mais si je n'en virais pas une centaine de temps en temps, les autres ne se sentiraient plus dirigés. »


Alan se fit déposer dans la 6e Avenue, régla son taxi, s'enfonça dans la chaleur et dans la foule et s'engouffra avec autorité dans la succursale n° 11 de la Burger.

Le défi de Bannister chassait momentanément la peur abjecte qui l'avait submergé lors de ses deux précédentes tentatives. Il s'arrêta devant le premier guichet venu, sortit son chéquier et inscrivit à son ordre la somme de 20 000 dollars. Il adressa au caissier un sourire teinté d'insolence, parapha le chèque et le lui tendit.

L'action qu'il commettait lui ressemblait si peu que perdu pour perdu, elle reléguait au second plan la terreur qu'elle lui inspirait. Par un curieux phénomène de dédoublement, il devenait spectateur de lui-même, fasciné par l'accomplissement de son acte irréversible au point d'en oublier qu'il en était non seulement le rêveur et le rêvé, mais l'acteur principal.

« Souhaitez-vous toucher cette somme en espèce, monsieur Pope ?

— Naturellement. »

Le caissier eut une expression soucieuse.

« Pouvez-vous m'attendre un instant ? Je dois me rendre au coffre. »

Il quitta le rond de cuir où le vissaient huit heures de présence quotidienne derrière son guichet. Bien entendu, il allait donner l'alerte. Alan ne ressortirait plus de la banque que pour entrer en prison. Il alluma calmement une cigarette. A quoi bon s'enfuir ? Les dés étaient jetés. Il perçut de nouveau la présence du caissier à son poste, vit simultanément les deux flics l'encadrer et entendit un inconnu en complet gris lui dire à voix basse mais distincte :

« Je suis Abel Scott, sous-directeur de l'agence. Puis-je vous suggérer d'avoir l'obligeance de suivre ces messieurs ? »

Alan tendit docilement ses poignets pour qu'on lui passe les menottes.

« La somme que vous prélevez est importante, monsieur Pope. Ils vont vous escorter jusqu'à votre voiture.

— Nous avons eu une agression cette semaine, renchérit aimablement le plus grand des deux flics. Il vaut mieux être prudent. »

Alan constata avec gêne qu'il avait instinctivement gardé les bras tendus. Pour justifier ce geste qui se prolongeait dangereusement, il se frotta les mains avec embarras, les ramena le long de ses jambes et se racla la gorge.

« Non merci, c'est tout à fait inutile. »

Abel Scott lui lança un regard peiné, mais s'inclina. Le caissier déposa sur le comptoir une grosse enveloppe de papier beige.

« Voulez-vous que nous recomptions, monsieur Pope ?

— Allons-y », s'entendit dire Alan.

Sous l'œil hypnotisé des flics, les doigts courtauds du caissier volèrent sur les liasses à une vitesse météorique.

« Au revoir, monsieur Pope, dit Abel Scott. J'aurai grand plaisir à vous recevoir personnellement si vous repassez chez nous. »

Alan marmonna une vague approbation, saisit négligemment l'enveloppe gonflée de dollars et se dirigea vers la sortie avec nonchalance. La rue le happa. Il dut marcher une centaine de mètres avant de rencontrer un bar. Il y entra, se précipita dans les toilettes et vomit.


« Enfin, Alan !… Qu'est-ce que je vais raconter à Christel ? »

Samuel lorgna Patsy à la dérobée. Elle se détourna vivement, prit un air absorbé et feignit de gribouiller quelque chose sur son bloc. En fait, elle écoutait de toutes ses oreilles. Samuel masqua sa bouche dans le creux de sa main :

« Où ça ?… Comment ça s'appelle ? Attends, j'écris… » Il nota une adresse.

« Répète le numéro… D'accord, j'y serai. »

Alan ne lui avait donné aucune précision mais exigeait de le voir au dîner. Sa voix était curieuse, atonale.

Le rendez-vous n'arrangeait pas Samuel. Les rares fois où s'y prenant quinze jours à l'avance, il avait passé la soirée hors du foyer conjugal, Christel s'était livrée à une véritable enquête afin de vérifier si les alibis professionnels de son mari tenaient debout. Comment lui annoncer la nouvelle ?

« Monsieur…

— Patsy ?

— Excusez-moi, monsieur, mais je voudrais vous poser une question qui ne me regarde pas… Enfin, elle me regarde un peu… Je veux dire que ce n'est pas mon affaire…

— Murray m'attend, dit Bannister.

— Je sais, monsieur, mais voilà… Les gens sont nerveux dans la maison… Il y a des rumeurs…

— Quelles rumeurs ?

— On parle d'une énorme charrette… »

Bannister haussa les épaules.

« S'il fallait accréditer tous les ragots de couloir… Vous êtes dans la boîte depuis assez longtemps pour savoir qu'on raconte n'importe quoi !

— Certes, monsieur, mais il n'y a jamais eu de fumée sans feu.

— Vous savez ce que c'est en période de vacances. Les gens s'inquiètent.

— A propos d'Alan Pope, on raconte…

— Quoi donc, Patsy ?

— On dit qu'il est licencié.

— Allons donc ! hennit Samuel pris au dépourvu, ne sachant s'il devait délivrer à l'instant même une vérité que tout le monde connaîtrait sous peu. Où en êtes-vous avec le fluor ?

— Je patauge.

— Tachez d'avancer, je monte. »

Le déroulement de ce qui suivit fut très bref.

« Entrez, Bannister, dit Murray. J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer. »

Samuel se contracta. Pour Murray, les seules bonnes nouvelles étaient l'annonce de la mort des autres.

« Nous sommes aujourd'hui le 23 juillet, Bannister.

J'ai le plaisir de vous apprendre que le 31 décembre, vous toucherez 28 472 dollars. »

Comme Samuel le regardait avec des yeux ronds, il ajouta :

« A partir du 1er janvier, vous êtes mis à la retraite d'office. »


La jeune femme traversa le bar d'un pas léger. Arrivée devant la salle de billard, elle se heurta à un garçon qui en sortait.

« Hello, John…

— Hello, Poppie !

— Il est là ?

— Ils sont en train de le plumer. »

Elle lui adressa un sourire et pénétra dans la pièce enfumée. Prisonniers d'une violente flaque de lumière illuminant le tapis vert du billard, une dizaine d'hommes observaient un costaud en tee-shirt s'apprêtant à jouer un coup impossible. Poppie fit deux pas en avant.

« Peter !… »

Le costaud se retourna et lui jeta un regard meurtrier.

« Alors, tu joues ? s'impatienta Maxie. Il dévisagea Poppie sans aménité et ajouta à voix haute : C'est un billard, ici, pas un salon de thé.

— Excuse-moi, Peter… » bredouilla Poppie.

Plusieurs témoins ricanèrent d'un air goguenard.

« Fiche le camp ! » cracha Peter sans desserrer les lèvres.

Poppie approuva vigoureusement de la tête.

« Je t'attends à côté. »

Peter se plia en deux au-dessus du tapis, ajusta sa queue dans sa main droite et demeura rigoureusement immobile pendant plusieurs secondes. Silence total. La boule rouge fusa…

« Tu me dois 800 dollars », dit Maxie.

Peter le tira à l'écart.

« Tu m'accordes dix minutes ? Je dois d'abord régler une affaire et je te paie. »

Maxie lui jeta un regard inquisiteur.

« D'accord. Dix minutes. »

Peter sortit de la salle, et vit Poppie juchée sur un tabouret du bar.

« Tu m'as fait perdre !

— Gros ?

— 1 500 dollars. John, un double. »

Poppie lui posa timidement la main sur le bras. Il garda les yeux rivés sur les étagères aux bouteilles multicolores comme s'il n'avait rien senti.

« Tu m'en veux ?

— Pas du tout, je te félicite, bravo… » lui dit-il sans la regarder.

Dès qu'elle était en sa présence, elle redevenait une petite fille de dix ans. La beauté de Peter lui enlevait tous ses moyens.

« Peter…

— Oh ! la ferme. »

Elle admira ses longues mains nerveuses, la finesse de son nez, la découpe de ses larges épaules musclées moulées dans le tee-shirt blanc.

« J'ai été retardée, Peter. Arnold est arrivé chez moi…

— La vieille Hackett !… ironisa-t-il sur un ton sarcastique.

— Je crois que je peux t'aider, Peter… »

De nouveau, elle allongea la main et lui pétrit le bras. Il contracta automatiquement son biceps mais la laissa faire.

« Tu lui as tiré quelque chose, à ce radin ?

— Un peu.

— Combien ?

— Deux mille.

— Donne ! »

Elle lui glissa un rouleau de billets qu'il fit disparaître dans sa poche en s'esclaffant.

« Je comprendrai jamais qu'un type aussi con puisse être aussi riche ! Passe encore qu'il me croie architecte, mais qu'il te prenne pour ma sœur !… Ma sœur !… Comme si je pouvais baiser ma sœur !… »

Victoria méritait bien peu son nom. Longue, douce, blonde, vaincue, la peau aussi blanche que du papier, sourcils et cils assortis : parfaitement fade. Pasteurisée. Elle était déjà transparente quand Arnold l'avait connue. Après trente-sept ans de mariage, il ne la voyait pour ainsi dire plus. Fille unique d'un défunt pharmacien aisé, elle errait désormais, fantomatique et blanchâtre, dans leur immense appartement de Park Avenue, abreuvée de somnifères, entourée de ses pékinois et de ses domestiques.

« Tu es contente de partir ? » interrogea Arnold.

Elle le regarda comme s'il s'était exprimé dans une langue étrangère.

« Pardon ?

— Je te demande si tu es contente de partir ?

— Oh ! oui, Arnold, oui…

— Richard a prévenue Gohelan de notre arrivée ?

— C'est fait.

— Nous avons notre suite habituelle ?

— Le grand salon, la terrasse et les deux chambres d'angle du deuxième étage.

— Richard a-t-il demandé à Gohelan de changer la couleur de la tapisserie ?

— Je ne sais pas.

— Il fait beau ?

— Très beau.

— Excellent.

— Gohelan a dit à Richard que Korsky était déjà à pied d'œuvre. Il t'attend avec impatience.

— Qui ça ?

— Korsky. La personne avec qui tu joues au back-gammon.

Cette vieille crapule n'aura pas un sou de moi cette année ! Je me remets au tennis ! »

Victoria le considéra avec une expression inquiète. Il répondit à la question qu'elle ne posait pas :

« J'ai un cœur parfait ! Comment est la mer ?

— Vingt-cinq degrés.

— Nous avons nos billets ?

— Je te les ai glissés dans ton portefeuille cet après-midi avant que tu partes. »

Arnold Hackett se tâta machinalement : ses poches étaient vides. Il regarda Victoria. Elle ne faisait plus attention à lui. Diluée de nouveau dans ses nuages, elle jouait avec Tristan, son pékinois favori. Arnold eut brusquement la certitude que son portefeuille ne pouvait être que chez Poppie. Une bouffée de chaleur l'envahit au souvenir de sa récente prouesse sexuelle.

« Victoria ?

— Arnold ?

— J'ai dû oublier mon portefeuille au bureau.

— Dis à Richard d'aller le chercher.

— Non, non, j'y vais moi-même ! Il ne saurait pas où le trouver. »

Il décrocha l'interphone et ordonna à son chauffeur-majordome d'amener la Cadillac devant la porte. Avec un peu de chance, Poppie ne serait pas chez son frère. Il pourrait la prendre dans ses bras encore une fois.


Aucun objet n'avait bougé de place, mais à quelque chose d'impalpable dans l'atmosphère, Alan sut qu'on avait pénétré chez lui. Il s'immobilisa, flaira, fouilla des yeux le living et passa dans la chambre. Le lit était toujours tel qu'il l'avait laissé, froissé, en désordre, les draps traînant par terre le long du matelas.

Il se rendit dans la cuisine. La tête ailleurs, il ouvrit le robinet de l'évier qui lui renvoya un glouglou sinistre. Il haussa les épaules et tira machinalement à lui la porte du réfrigérateur. Une décharge électrique le parcourut : l'une des deux bouteilles de lait était presque vide, Marina était venue ! Il retourna dans l'entrée, vérifia soigneusement qu'aucun billet n'était glissé sous la porte. Il déplaça des bibelots posés çà et là, regarda sous le support du téléphone, examina de vieilles notes d'épicerie au dos desquelles elle aurait pu inscrire un message.

Il eut un rire nerveux : dans sa fébr


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ilité, il venait de jeter comme un torchon de papier sans valeur le paquet contenant les 20 000 dollars.

Ils représentaient pourtant tout ce à quoi rêvaient les hommes, la liberté, le temps retrouvé, les voyages, le luxe. Samuel n'en reviendrait pas de les voir ! Il regretta de lui avoir imposé ce rendez-vous. Non pour Christel, qui lui rendait la vie impossible, mais à cause de Marina qui risquait de revenir entre-temps. Elle agissait d'une façon déconcertante, apparaissant et disparaissant comme les chats, oubliant d'un instant à l'autre ce qu'elle venait de promettre, l'endroit où elle avait caché ses gants, son chapeau, ses lunettes de soleil, n'arrivant jamais quand on l'attendait, se matérialisant lorsqu'on ne comptait plus sur elle.

Il considéra avec indifférence l'enveloppe bourrée de liasses qui gisait sur la moquette. Il l'aurait donnée de grand cœur à quiconque lui aurait indiqué où était Marina à cet instant précis !

CHAPITRE 6

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Arnold Hackett colla son oreille contre la porte : un air de jazz filtrait de l'appartement, Poppie était chez elle !

Arnold adorait faire des surprises. Un sourire de propriétaire éclaira son visage. Il fit tourner le pêne tout doucement, entra…

Ses yeux enregistrèrent un spectacle dont il ne comprit absolument pas le sens. Derrière l'immense divan bas — 3 800 dollars — deux jambes divines semblaient flotter dans l'espace, parcourues par une ondulation souple et rythmée. Les pieds de ces jambes étaient en appui sur une console ancienne qui elle aussi, lui avait coûté une fortune chez un antiquaire italien. A pas de loup, il fit le tour du lit ; une créature nue et inconnue, en appui sur les avant-bras gantés jusqu'au coude de chevreau noir, faisait des pompes. Sur sa tête, un curieux chapeau de paille recouvert de feuilles et de fruits. La propriétaire du chapeau scandait ses mouvements à mi-voix :

« Douze, treize, quatorze, quinze… »

Sa position ne lui permettait pas de voir Arnold. Bouche bée devant ce corps parfait, il balança entre sortir pour ne pas être pris en flagrant délit d'indiscrétion, ou prolonger le spectacle. Après tout, il était chez lui.

« Vingt et une, vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre… » Il détailla avec avidité la pointe des seins un peu lourds qui effleuraient la moquette à chaque flexion. Si le visage, caché par les cheveux, était à l'image de la ligne des cuisses !…

« Trente, trente et un, trente-deux… »

Arnold aurait souhaité qu'elle comptât jusqu'à mille. A trente-cinq, elle s'effondra, roula sur le dos jambes écartées et le vit.

« Crevant ! dit-elle. Quand je suis en forme, j'arrive à cinquante. Et vous ? »

Arnold rougit violemment.

« Je ne sais pas. J'oublie toujours de compter. »

Elle se leva sans gêne aucune, s'empara d'une bouteille de lait posée au pied du divan.

« Vous en voulez ? »

Arnold détestait le lait. Il répondit d'une voix égarée :

« Je veux bien. »

Elle but longuement au goulot, lui passa la bouteille.

« Je ne sais pas où Poppie fourre les verres. Quel bordel ! »

Dans un mouvement incessant, les yeux d'Arnold allaient de son pubis châtain foncé à son visage.

« C'est extraordinaire, bafouilla-t-il. Vous ressemblez…

— Je sais. »

Pour se donner une contenance, il avala vaillamment une gorgée de lait, eut un haut-le-cœur.

« Je m'appelle Arnold. Et vous ?

— Marina.

— Je ne crois pas que Poppie m'ait parlé de vous.

— Si elle baise avec vous, je suis épatée ! Vous pourriez être son grand-père ! »

Il reçut le coup au plexus mais réussit à s'arracher un sourire paternel.

« Je suis Arnold Hackett. »

Il guigna du coin de l'œil sa réaction. Elle n'en eut aucune.

« J'ai oublié mon portefeuille. Vous permettez ? »

Il passa dans la salle de bain où gisaient pêle-mêle les vêtements de Marina, saisit furtivement son tee-shirt, le porta voluptueusement à ses narines, dénicha son portefeuille sous une éponge et revint dans le salon.

Assise à califourchon sur la chaise Louis XV, toujours nue, Marina le dévisageait avec attention.

Il rougit. Elle dit :

« Ça doit être moche d'être vieux. »

Parmi les soixante mille employés de la Hackett, hommes ou femmes, personne ne lui avait jamais sorti quelque chose d'aussi énorme. Curieusement, il n'en fut pas fâché. Il s'efforça d'amener dans son œil la fameuse « petite flamme gaie ».

« Si j'avais la possibilité de choisir, je préférerais avoir votre âge. »

Il n'était plus tout jeune, c'était vrai. Le temps qui lui restait n'en était que plus précieux. Plus une seule occasion à perdre, prendre, prendre tout de suite ! Il sut qu'il était prêt à n'importe quoi pour avoir simplement le droit de poser un doigt sur la peau de cette fille. Il se mit à parler, hypnotisé par son pubis entrouvert dont il n'arrivait pas à détourner son regard.

« Écoutez, Marina… Nous nous connaissons à peine, mais j'ai une proposition à vous faire… »


Oui ou non, allait-il lui annoncer qu'il était licencié ? Comment lui dire qu'il ne dînerait pas avec elle ?

« Christel ! Christel !… »

Elle n'était ni dans le vestibule ni dans la cuisine. Décomposé, Samuel fit des vœux pour ne pas la trouver dans le salon.

« Christel ! »

Elle y était, enfoncée dans un fauteuil, vêtue de sa robe de laine violette accusant chaque repli de son corps épais. Son expression : le reproche incarné.

« Qu'est-ce qui te prend de crier comme ça ? Tu as vu l'heure ? Va mettre tes pantoufles ?

— Je ressors. »

Les yeux agrandis d'étonnement, elle le considéra comme s'il avait proféré une incongruité.

« Pardon ?

— Je dîne avec Alan Pope.

— Oublie ce raté et va te laver les mains ! Tu ne sors pas ! »

En un éblouissement, Bannister perçut le poids de vingt-cinq ans d'esclavage, ses terreurs à la Hackett, ses sourires forcés, sa frousse de Murray, son angoisse de se retrouver sans travail à près de cinquante ans, la peur de l'humiliation d'être traité en petit garçon par sa propre femme…

« Je sortirai quand même !

— Tu oses m'insulter pour ce sale type qui ne fréquente que des putains ! »

Pour la première fois de sa vie, Samuel fit face.

« Ses putains en valent bien d'autres ! »

Il tourna les talons et se rua dans le vestibule.

« Samuel ! Où vas-tu ? »

Inondé d'une joie sauvage et inconnue, il lui jeta sans se retourner :

« Me soûler avec des putains ! »


Alan était arrivé en avance chez Man-Ling, un chinois discret où il avait bien souvent déjeuné avec Samuel. L'endroit, pas cher, était apaisant et sympathique. De sa place, il avait une vision panoramique sur les tables recouvertes de nappes de papier à petits carreaux rouge et blanc, les dragons écarlates cracheurs de feu plaqués en bas-relief contre les murs éclairés par la lumière douce des boules colorées formant lustres. Posée à côté de son assiette, l'enveloppe beige contenant les 20 000 dollars. Depuis qu'on la lui avait remise à la banque, Alan n'y avait pas touché. Depuis le matin, il avait agi par réflexes.

Plus le temps passait, moins il comprenait ce qui l'avait poussé à prélever de l'argent qui ne lui appartenait pas, dont l'usage lui était interdit et qu'il allait devoir rendre de toute façon.

Il s'interrogeait sur le sens de son geste quand Bannister entra. Il cligna des yeux comme la plupart des myopes dans l'embarras, repéra Alan, se dirigea vers sa table et s'assit avec raideur sans prononcer un mot. Alan remarqua qu'il transpirait et qu'il était blême.

« Ça ne va pas ? »

Samuel saisit la bouteille de rosé, s'en servit un verre, l'engloutit.

« Hé ! Sammy, je te parle. »

Bannister le regarda d'un air tragique et laissa tomber :

« Moi aussi.

— Toi aussi, quoi ?

— Viré.

— C'est une blague ?

— Murray a eu ma peau.

— Sammy, tu charries ?

— J'en ai l'air ?

— C'est impossible ! Tu l'as vu quand ? Qu'est-ce qu'il t'a dit ?

— Retraite anticipée à partir du 1er janvier. Je suis cuit. A mon âge, je ne me recaserai pas.

— Il n'a pas le droit !

— Il l'a pris.

— Christel est au courant ?

— Pas encore.

— Il t'a donné une raison ?

— Aucune.

— Réagis ! Vois ton avocat, le syndicat !… Bouge, défends-toi ! Ils te filent du fric ?

— Il sera bouffé en quelques semaines. Et après ?

— On te connaît ! Tu as des relations, des références ! Tu peux aller n'importe où, chez Bayer, Squibb, Glaxo, Schering, Plough !

— Trop vieux.

— A quarante-sept ans ?

— Ne te fatigue pas, j'ai mon compte.

— Merde, dit Alan, merde…

— Vous avez choisi ? » demanda le garçon.

Alan n'ouvrit même pas la carte.

« Crevettes grillées, rouleaux de printemps, poulet aux amandes, bœuf aux épices. »

Le garçon s'éloigna. Derrière les lunettes de Samuel, Alan crut voir quelque chose qui ressemblait à de la buée. Son cœur se serra.

« Sammy… »

Bannister détourna la tête. Avec embarras, il ôta ses lunettes dont il nettoya vigoureusement les verres du coin de sa serviette. Sans regarder Alan. Puis, il se frotta les yeux de ses deux poings fermés et demeura immobile, le visage enfoui entre les mains.

« Sammy… » répéta Alan avec une gaucherie affectueuse.

Mais il ne trouva rien à ajouter. La blessure était trop à vif, aucun mot n'aurait pu y porter remède. Pendant deux minutes aussi longues qu'une vie ratée, le silence se prolongea… Mal à l'aise, impuissant, Alan observait avec inquiétude la statue pétrifiée de son ami. Alors, la pierre fut parcourue par un frémissement et Samuel sembla sortir de son effrayant coma. Il parut découvrir Alan, planta son regard dans le sien et gronda d'une voix sourde :

« Je veux me venger.

— Oui, dit Alan avec soulagement, oui…

— Ça t'est arrivé hier, ça m'arrive aujourd'hui, et demain, ce sera le tour de centaines de pauvres types qui nous ressemblent, manipulés comme des pions, sermonnés, menacés, foutus à la porte. Des chevaux… Pas moi, Alan, terminé ! Trente ans d'humiliations, ça suffit ! Je veux mordre. »

Alan fit mine d'approuver. Bannister lui saisit le poignet, le serra à le broyer.

« Me venger ! Tu comprends ce que ça veut dire ?

— Oui, oui…

— Me les faire, les écraser ! Ils ont eu notre peau, je veux leur peau ! »

Alan se dégagea doucement.

« Ils sont plus forts que nous, Sammy. On est battus d'avance.

— Je les aurai !

— A nous deux, on ne peut pas faire capoter tout le système.

— Je veux les voir crever !

— Murray ?

— Murray n'est qu'un rouage, un sous-fifre. Je veux la tête… Je veux Hackett ! »

Il se pénétra du nom qu'il venait de prononcer.

« Oui, c'est ça… Hackett lui-même ! Je veux ruiner Hackett !

— Cinq cents millions de dollars par an, soixante mille cadres et employés répartis sur la planète, l'appui des banques, la bénédiction du gouvernement… Qu'est-ce qu'on peut faire ?

— Je ne sais pas mais on le fera ! Tu marches avec moi ? »

Alan ne put réprimer un rire nerveux.

« C'est comme si la principauté de Monaco déclarait la guerre à l'Union soviétique ! »

Ils se turent. Le serveur déposait sur la table les plats commandés.

« Dessert ?

— Plus tard, dit Alan. Apportez-moi une autre bouteille, la même. »

Il fit un geste pour saisir son verre. Son coude accrocha l'enveloppe qui tomba. Il se baissa, la replaça sur la nappe. Samuel l'interrogea du regard.

« Du fric », dit Alan.

Bannister écarquilla les yeux.

« L'argent de la Burger, les 20 000 dollars… »

Du bout de sa fourchette, il piqua une crevette.

Samuel but précipitamment une grande gorgée de vin.

« Tu as 20 000 dollars là-dedans ? »

Alan éventra négligemment l'enveloppe de la pointe de son couteau.

« Regarde… »

Apparurent des paquets de liasses verdâtres.

« Good Lord ! s'exclama Bannister. Ce sont des vrais ! »

Il avança la main pour s'en emparer mais n'osa aller jusqu'au bout de son geste.

« Touche », dit Alan.

Il éparpilla quelques billets sur la table.

« Dingue, marmonna rêveusement Samuel, complètement dingue ! »

De nouveau, son regard chavira. Ses yeux tournèrent à mille tours dans ses orbites. Il jeta pudiquement sa serviette sur les billets et s'exclama d'une voix altérée :

« Mais alors… ça veut dire… ça veut dire que la Hackett t'a réellement versé…

— Je me tue à te le répéter depuis ce matin, le coupa Alan. 1 170 400 dollars. »

Bannister asséna un énorme coup de poing à la table.

« On les tient !

— Pardon ? »

Samuel brandit triomphalement la serviette contenant l'enveloppe :

« C'est le premier maillon de la chaîne.

— Tu oublies un détail, dit froidement Alan. J'ai peut-être plus d'un million en banque, mais je suis sans un, fauché, raide. »

Bannister projeta violemment l'enveloppe sur la nappe.

« Et ça, c'est de la merde ?

— Ça ne m'appartient pas. Je n'y toucherais même pas avec des pincettes.

— Les coups de pied au cul, on te les donne avec des pincettes ? Tu as escroqué quelqu'un ? Tu as volé quelque chose ? Qui peut te reprocher quoi que ce soit ?

— Ce n'est pas à moi ! s'entêta Alan. Ne fais pas le mariolle ! A ma place, tu ferais pareil !

— Je serais déjà loin ! Tu l'as à ton compte, tu n'as rien demandé à personne, prends ta chance, ballot ! Qu'est-ce que tu risques ?

— D'aller au gnouf ! Et ça, je n'en veux pas !

— Tu sais pourquoi on est deux pauvres cloches ? Parce qu'on n'a jamais eu un capital de départ ! Il nous a toujours manqué un dollar pour faire dix dollars ! Plus maintenant ! Ce capital, tu l'as ! Un million dans la fouille, tu comprends ce que ça veut dire ? Avec une brique de départ, le dernier des crétins peut tripler en huit jours ! »

Alan ouvrit la bouche pour protester.

« Non, ferme-la ! lui intima Bannister. On a assez tiré le diable par la queue ! Je sais exactement ce qu'il faut faire ! Tu vas m'écouter sans m'interrompre !

— Je n'écouterai rien du tout tant que je ne saurai pas d'où vient l'erreur qui me vaut ce tas de fric ! »

Samuel le foudroya du regard :

« Tu déplaces le problème ! Rien à foutre d'où il vient, il est là ! L'important, c'est de pouvoir en disposer assez longtemps pour nous venger de ces salauds et faire fortune ! »

Oscar Vlinsky n'en menait pas large. Quand Fischmayer se mettait en colère, l'immeuble de la Burger tremblait sur ses bases. Et visiblement, Abel Fischmayer était au bord de la crise. Certains signes ne trompaient pas. De coloré, son teint devenait blême. Ses lèvres, pourtant charnues, disparaissaient comme par enchantement pour ne former qu'un trait dur, impitoyable, rectiligne. Oscar avait commis l'imprudence d'émettre en sa présence un avis personnel, au lieu de se contenter, comme à l'ordinaire, de répondre aux questions par « Oui, monsieur » ou « Non, monsieur ». Oscar avait dit à Fischmayer : « Je suis surpris, monsieur, mon ordinateur ne s'est jamais trompé. »

Fischmayer s'était déplié pour l'écraser du haut de ses deux mètres.

« Vlinsky, vous dites des conneries ! Voulez-vous que je demande au service des coffres de nous monter ici même et en liquide le dépôt de notre client ?

— Ce n'est pas nécessaire, monsieur.

— Vous me croyez sur parole ?

— Certainement, monsieur.

— Merci, Vlinsky ! »

Le dernier mot, jeté comme un crachat à la face d'Oscar par celui qui était l'un des trois fondés de pouvoir de la Burger. Fischmayer pointa sur lui un index menaçant épais comme une saucisse :

« Si des erreurs pareilles devaient se renouveler, je vous fous dehors, Vlinsky ! A la Burger, le client est sacré ! »

Vlinsky aurait dû se retirer sur la pointe des pieds et rentrer dans son bureau pour s'y terrer. Par malchance, lui revint en mémoire le mot de Galilée qui avait failli perdre la vie pour avoir raison contre tous. Malgré lui, tête baissée, il lâcha distraitement mezza voce :

« Et pourtant, elle tourne…

— Pardon ? rugit Fischmayer.

— Vous avez mille fois raison, monsieur. Mais je suis tout de même formel sur un point…

— Vous vous permettez d'être formel ?

— Sur un point seulement, monsieur. Au moment où j'ai signalé à notre service contentieux le découvert de notre client… tout à fait minime, j'en conviens… »

Il était trop tard pour faire machine arrière malgré l'œil terrible de Fischmayer. Oscar avala péniblement sa salive.

« Eh bien, monsieur, le découvert était réel.

— Qu'est-ce que vous racontez ! J'ai la fiche de M. Pope ! Son compte est créditeur de plus d'un million de dollars ! Vous êtes fou ? Vous voulez qu'il apporte ses fonds à la concurrence ? Réservez-lui désormais le traitement hors série, vous m'entendez !… Hors série ! Bonsoir, Vlinsky ! »

Oscar se retrouva dans le couloir, en plein désarroi. Il était certain que son ordinateur n'avait commis aucune erreur. Par ailleurs, Abel Fischmayer était infaillible. Dans ces conditions, à qui se fier ?

A peu près au même moment, Samuel Bannister consulta sa montre : neuf heures du matin. Il jeta un coup d'œil à la dérobée sur Patsy qui se faisait les ongles tout en feignant d'être absorbée par le dossier du fluor. Samuel eut une violente quinte de toux. Patsy camoufla sa lime sous un dossier.

« Voulez-vous de l'eau, monsieur ? »

Le visage cramoisi, Samuel toussa de plus belle.

« Je ne suis pas dans mon assiette, Patsy… La gorge, un peu de fièvre… Allez jusqu'à la pharmacie, vous me rapporterez des pastilles… »

Elle était déjà debout.

« Quelle marque ?

— Demandez au pharmacien, il doit savoir ça mieux que moi… »

Sitôt qu'elle eut quitté la pièce, il passa derrière son bureau, décrocha le téléphone et composa le numéro privé d'Arnold Hackett. Il s'était ravagé une partie de la nuit à se demander comment l'obtenir. C'était tout bête, il lui avait suffi de consulter l'annuaire. Il entendit qu'on décrochait et malgré lui, rectifia la position.

« Monsieur Hackett, je vous prie…

— Qui est à l'appareil ?

— Oliver Murray, responsable du service du personnel de la Hackett.

— Monsieur n'est pas là.

— Savez-vous où je peux joindre M. Hackett ?

— Je ne pense pas que Monsieur souhaite être joint. Madame et Monsieur viennent de partir en voyage d'agrément à l'étranger.

— Permettez-moi d'insister. M. Hackett m'a personnellement prié d'entrer en contact avec lui pour une question de la plus haute importance. Je crois que M. Hackett vous sera reconnaissant de m'indiquer son lieu de résidence.

— Hôtel Majestic, Cannes, France.

— Je vous remercie, dit poliment Samuel. Je trouve parfaitement dégueulasse qu'Arnold se dore le cul au soleil pendant que je trime comme un con à New York. Au revoir, monsieur. »

Tremblant d'excitation contenue, il forma un nouveau numéro.

« Alan, je sais où est l'ennemi ! Tu pars demain !

— Où ?

— En France ! Hôtel Majestic, Cannes ! »

Il coupa la communication du bout du doigt et demanda les renseignements internationaux.

« Pouvez-vous me donner le numéro de l'hôtel Majestic à Cannes ?… Oui… Oui… En France… Je reste en ligne… »

CHAPITRE 7

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A plat ventre sur la moquette, Alan relut le papier sur lequel Samuel avait noté ce qu'il aurait à faire dans la journée. Il était un peu plus de neuf heures du matin. Malgré la chaleur accablante, New York bourdonnait déjà du travail de ses milliers d'esclaves. Ne pas penser, ne pas craquer, agir… Il appela l'agent de change.

« Arthur Dealy ?… Je m'appelle Pope. Alan Pope. Je voudrais acheter de l'or. Pouvez-vous me donner les cours d'ouverture ?

— Quotation à 180 dollars l'once, monsieur Pope. Quelle somme désirez-vous consacrer ?

— 200 000 dollars.

— Parfait. 200 000. Par quel moyen souhaitez-vous effectuer le règlement ?

— Par chèque à mon nom tiré sur la Burger Trust. Vous aurez le chèque en main propre dans une heure.

— Voulez-vous que je vous envoie un coursier ?

— Inutile, merci. Je suis de passage à New York.

— A quel hôtel êtes-vous descendu, monsieur Pope ?

— Je suis chez des amis. Voulez-vous prendre mon numéro ?

— Certainement, monsieur Pope.

— 399.07.33.

— C'est noté. Puis-je me permettre de vous rappeler dans cinq minutes ? On me demande. A tout de suite. »

La communication fut coupée. Alan secoua la tête. Naturellement, Dealy allait mettre à profit le délai demandé pour vérifier si son compte était approvisionné. Malgré les preuves accumulées, lui-même n'arrivait toujours pas à y croire. Il enfila une chemise propre, se glissa dans un pantalon. Il trouva ridicule de mettre une cravate par cette fournaise, mais Samuel avait été formel. Il la noua. Sonnerie du téléphone.

« Excusez-moi, monsieur Pope. Le patron me demandait. Je vous attends donc dans une heure pour passer votre ordre. Vous connaissez l'adresse ?

— Je la connais. »

Il passa une veste légère, convaincu cette fois qu'il était momentanément un homme fortuné. Des yeux, il fit le tour de l'appartement, glissa le papier de Samuel dans sa poche et sortit. Il arriva à l'American Express vingt minutes plus tard.

« Département étranger ? »

Les bureaux étaient encombrés par une foule incroyable. Aux guichets de paiements en liquide, on faisait la queue.

« Mademoiselle, je pars demain en France, sur la Côte d'Azur. Pouvez-vous me procurer une voiture pour mon arrivée ?

— Difficile, déclara la préposée avec indifférence. Nous sommes pris d'assaut. Quelle marque ?

— Rolls Corniche et un chauffeur. »

Elle le dévisagea avec intérêt.

« Je vais voir… »

Elle s'affaira au téléphone. Alan alluma une cigarette.

« Vous avez de la chance, il nous reste un véhicule de ce modèle. 250 dollars par jour. L'assurance est comprise.

— Et le chauffeur ? demanda Alan en faisant un effort pour déglutir.

— Aussi. Bien entendu, les pourboires sont à votre charge. Vous la prenez ?

— Je la prends.

— Votre nom ?

— Alan Pope. Je voudrais également des traveller's chèques. Vous pouvez m'arranger ça ?

— Quel montant ?

— 200 000 dollars. »

Elle le regarda avec respect. Alan lui demanda un stylo et remplit à l'ordre de l'American Express un chèque de 200 000 dollars. Il ne put s'empêcher de passer ses doigts entre son cou et le col de sa chemise ; il était trempé. Elle lui prit le chèque des mains en souriant.

« Vous m'excusez une minute ? »

Elle disparut au fond de la salle pour une communication à 200 000 dollars. Elle revint au bout de quelques instants, souriant toujours.

« C'est d'accord, monsieur Pope. Pouvez-vous repasser dans une heure ? Vos traveller's seront prêts.

— Ah ! J'allais oublier…, dit Alan. Je voudrais également un yacht.

— Combien de marins ? » demanda-t-elle sans se démonter.

Alan fut pris de court.

« Huit ? Dix ?… Qu'est-ce que vous en pensez ?… »

Elle était petite, très bien faite, avec de longs cheveux noirs et de grands yeux bleus.

« A vous de me le dire, monsieur Pope. Ce n'est malheureusement pas moi qui embarquerai dessus. »

La phrase avait été appuyée d'une mimique qui ne prêtait pas à confusion : où tu veux, quand tu veux ! Elle fourragea dans un classeur, en sortit plusieurs dossiers, les feuilleta, en tendit un à Alan.

« Que diriez-vous de celui-ci ? Dix hommes d'équipage, deux cuisiniers, un Marocain et un aide français. Quinze nœuds, six cabines, dont la chambre de maître, agrémentée de tapisseries et de meubles haute époque, fait cent vingt-cinq mètres carrés. »

La gorge serrée, Alan compulsa négligemment la brochure.

« Il me semble convenable…

— Il est superbe. 4 000 dollars par jour. Nourriture non comprise. Vous le voulez pour combien de temps ?

— Je ne sais pas exactement, dit Alan qui sentit ses cheveux se dresser sur la tête.

— Le bateau ne sera libre que dans trois jours. Au maximum, vous ne pouvez le louer que pour deux semaines. Là encore, vous avez de la chance. Il est très rare de trouver quelque chose de correct si on ne s'y prend pas un an ou deux à l'avance. Regardez… »

Elle lui glissa une notice comportant les dates de location du navire. Tout était complet du 15 mai au 30 octobre. Sur la période comprise entre le 26 juillet et le 9 août, une large mention manuscrite indiquait « Annulé ». Alan se demanda avec effarement à quelle race de dieux appartenaient le gens qui se battaient pour louer un bateau 4 000 dollars par jour !

« Les clients se sont décommandés ce matin. Sûrement des Espagnols… Garcia, c'est espagnol ?… La dame a eu un accident. Oh ! c'est marrant, ça va vous porter bonheur !… Si vous le prenez le 26, c'est ma fête… Je m'appelle Anne. »

Elle leva le visage vers Alan, s'aperçut qu'il la dévorait des yeux.

« Le nom du bateau, c'est Victory II. Il est ancré à Cannes au… (Elle consulta ses fiches) au port Canto. Vous avez de la chance d'aller là-bas. C'est la première fois ?

— Non, mentit Alan.

— Tout sera réglé quand vous reviendrez. Vous avez besoin d'autre chose ? »

Elle le dévisagea avec insistance.

« Je crois que c'est tout, fit Alan.

— A votre disposition, monsieur Pope.

— A tout à l'heure.

— Je vous attendrai. Vous n'avez qu'à demander…

— Anne, je sais. Je n'oublie pas. »

Il tourna les talons, conscient qu'elle ne le quittait pas des yeux. Dans la rue, il fréta un taxi et se fit conduire chez Gucci. Samuel avait insisté : « On te juge autant sur tes bagages que sur ta bonne mine ! » Il désigna du doigt plusieurs sacs de voyage, faillit s'étouffer en apprenant leur prix, voulut payer avec sa carte de crédit mais se ravisa et signa un chèque : au moins, ces braves gens ne seraient pas lésés, le chèque — s'il était présenté assez tôt — serait honoré. Il pria le vendeur, un moustachu aux yeux tendres, de lui garder ses achats jusqu'à la fermeture. Le taxi l'attendait.

« Chez Saks », lança-t-il.

Il choisit six costumes d'été de couleurs différentes s'étageant de la coquille d'œuf au noir anthracite. Certains nécessitaient une retouche. On lui proposa de les lui faire pour le lendemain.

« Trop tard, dit Alan sur un ton d'autorité qui le sidéra. Ce soir ou pas du tout. J'ai également besoin de linge. »

Le gérant s'inclina et l'escorta jusqu'au rayon chemiserie.

« Je passerai avant quatre heures. »

Il signa un chèque de 1 759 dollars, remonta dans son taxi et donna au chauffeur l'adresse de sa banque. On lui remit sans histoire 20 000 dollars en liquide qu'il fourra dans une petite serviette de chez Gucci. « Pour tes menus frais… », lui avait précisé Samuel sans une ombre d'humour. Le taxi redémarra en direction de la 5e Avenue où se trouvaient les bureaux d'Arthur Dealy.

Alan s'annonça à une secrétaire. L'agent de change le reçut instantanément dans un minuscule bureau.

« Voilà le chèque », lui dit Alan.

Dealy s'en empara, décrocha le téléphone et passa ses ordres. L'opération dura vingt secondes à peine. Il se tourna vers Alan en souriant.

« Vous voilà propriétaire de 31 kilos 496 grammes d'or fin, monsieur Pope. Je crois que vous faites un placement judicieux. De quelque côté qu'on se tourne, la situation n'est pas sûre. L'or risque encore de monter. Vous voulez le garder longtemps ?

— Je ne pense pas.

— A votre disposition. Au cas où vous voudriez réaliser une bonne affaire à court terme, permettez-moi de vous conseiller les produits pharmaceutiques. Un vrai boom depuis le début des vacances ! Les titres ne cessent de monter…

— Vraiment ? dit Alan en songeant que la Hackett avait eu le culot de le licencier la veille sous prétexte de marasme économique !

— Faites-moi confiance, monsieur Pope ! Je peux vous faire prendre 25 p. 100 en trois mois !

— Je réfléchirai, dit Alan.

— Ah !… Votre reçu… »

Alan le glissa dans une poche. Il était plus de midi. Il retourna à l'American Express. Arrivé devant le bâtiment, le chauffeur de taxi lui dit, mi-figue mi-raisin :

« Dites-donc, vieux, ça fait trois heures que je vous trimbale. Le compteur tourne. J'ai pas encore bouffé. J'aimerais savoir si vous voulez me garder encore longtemps ?

— Toute la journée, s'entendit répondre Alan avec stupeur. J'ai un rendez-vous à treize heures. Vous en profiterez pour déjeuner. »

Il lui tendit trois billets de dix dollars et s'engouffra dans la hall. Visiblement, Anne n'attendait que lui :

« Tout est réglé, monsieur Pope. En arrivant à l'aéroport de Nice, vous téléphonerez à ce numéro… Le chauffeur sera là avec la Rolls vingt minutes plus tard. Il s'appelle Norbert. Comme prévu, le Victory II…

— Qu'est-il arrivé au Victory I ?… interrogea Alan en attardant un peu trop son regard sur la poitrine d’Anne. Il a coulé ? »

Elle sourit.

« Le Victory II sera donc à votre disposition le 26 comme prévu. Le capitaine Le Guern attend vos ordres pour app


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areiller vers la destination qui vous conviendra, Italie, Sardaigne, Corse, Grèce, enfin, vous n'avez qu'à parler. Il paraît que le temps est splendide. La mer est comme de l'huile tiède. Désirez-vous louer une propriété pendant votre séjour ? Nous en avons de magnifiques pour des délais variant de deux semaines à plusieurs années. Avec domestiques.

— Je descends à l'hôtel.

— Majestic, Carlton, Negresco ?…

— Majestic.

Elle eut un hochement de tête appréciateur.

« Voici nos traveller's… »

Elle lui mit dans la main une lourde enveloppe. Dans son mouvement pour la tendre, ses doigts frôlèrent ceux d'Alan. Chacun sut instantanément que l'autre avait été conscient de ce contact furtif.

« A quelle heure terminez-vous votre travail ? »

Elle ouvrit deux grands yeux innocents.

« Cinq heures et demie. Pourquoi ? »

Malgré sa timidité, il se jeta à l'eau.

« Si vous n'avez rien de mieux à faire, je pensais… Je suis seul pour dîner… Peut-être aurait-on pu ?… »

Elle eut une moue contrite, se mordilla les lèvres avec embarras…

« Ce soir ?… C'est-à-dire que j'avais déjà un engagement… »

Alan battit précipitamment en retraite.

« Désolé… D'ailleurs, j'avais oublié… J'ai moi-même un cocktail chez de vieux raseurs, vous voyez le genre. Dommage… »

Paniquée à l'idée de le voir s'envoler, elle lâcha d'une traite :

« Je peux me décommander ! Mais je dois passer chez moi d'abord. Où puis-je vous joindre ? »

Elle avait déjà le bloc et le crayon à la main.

« Je réside au Pierre, mentit Alan sans hésiter.

— On pourrait peut-être se retrouver là-bas ?

— Très bonne idée !

— Dans ce cas, je viendrai directement au bar. Vers sept heures ?

— Excellent, lança Alan d'un ton dégagé. J'y serai. Leur dry Martini est superbe !

— Monsieur Pope !…

— Oui ?… »

Il craignit une seconde qu'elle eût changé d'avis.

« Vous n'avez pas vérifié le compte de vos traveller's…

— Ne vous inquiétez pas… » lui lança-t-il avec une fausse désinvolture.

En descendant les marches du perron, il fut pris d'un sentiment de malaise : il ne se reconnaissait pas. Tous les actes accomplis depuis le matin l'avaient été par un inconnu qui portait effectivement son nom, mais dont la conduite lui paraissait aberrante et avec lequel il refusait farouchement de se solidariser. En l'espace de quelques heures, il avait acheté de l'or, une garde-robe complète, des bagages de luxe, retiré des milliers de dollars de la banque, loué un yacht, une Rolls, prétendu qu'il connaissait la Côte d'Azur, raconté qu'il vivait dans un palace, et gardé un taxi à la journée ! La veille encore, une telle accumulation de folies lui eût paru invraisemblable. Samuel était devenu paranoïaque, il se vit perdu. Comment était-il assez cinglé pour se comporter comme si l'argent qu'il jetait par les fenêtres lui eût RÉELLEMENT appartenu ? Pris de vertige, il monta dans la voiture. Le chauffeur lui maintint la portière ouverte.

« Et maintenant, monsieur, où allons-nous ? »

Ce « monsieur » insolite raviva ses craintes. Il se tassa dans l'encoignure, baissa les yeux pour ne pas affronter son regard.

« Au Pierre », prononça-t-il d'une voix à peine audible.

Un quart d'heure plus tard, il s'attablait face à Bannister dans le grill de l'hôtel. Il fronça les sourcils en identifiant la bouteille posée dans un panier d'osier.

« Qui a commandé ça ?

— Moi, dit Samuel avec simplicité. Haut-Brion 61. 200 dollars. »

Alan sentit le sang se retirer de son visage.

« Qui, va la payer ?

— Toi. J'ai commandé un peu de caviar pour commencer. La vodka arrive. Ça te va ?

— Tu es complètement cogné ! » se révolta Alan.

Bannister eut un haussement d'épaules désinvolte.

« Il faut savoir dépenser pour gagner encore plus. Tu as fait tout ce que je t'ai dit ?

— Oui ! ragea Alan.

— Tu as eu des problèmes ?

— Mon problème, c'est toi ! L'or, les fringues, la Rolls, le bateau… Et cette addition !

— Au point où on en est, 400 dollars de plus ou de moins…

— Et si je te plantais là et que je te la laisse ?… »

Il dut baisser la voix. Religieusement, un sommelier faisait couler le nectar dans un verre.

« Si vous voulez bien goûter… »

Bannister prit des airs de connaisseur, huma le vin longuement, le porta à ses lèvres et le fit circuler dans sa bouche sans l'avaler. Au garde-à-vous, le sommelier attendait la sentence.

« Superbe, laissa enfin tomber Samuel.

— Merci, monsieur. »

Il remplit les deux verres avec les mêmes précautions, s'inclina et disparut. Samuel s'étira avec volupté.

« Voilà comment je comprends la vie ! Quel dommage que je commence aussi tard !

— Tu te fous de moi ?

— Premier commandement, se maîtriser.

— C'est ma peau qui est en jeu, pas la tienne !

— Deuxième commandement, planer. N'ayant aucun souci matériel, les riches n'ont pas d'inquiétude métaphysique. Leur compte en banque leur permet de se sortir d'à peu près toutes les situations délicates. Les riches n'ont pas à élever la voix, on les écoute. Ils ne se pressent jamais, on les attend. S'ils sont stupides, on leur trouve de la profondeur. S'ils se taisent, du mystère. S'ils parlent, de l'esprit. Quand ils s'enrhument, les autres toussent et il leur suffit d'émettre calmement un avis pour être exaucés sur-le-champ et en tous lieux.

— Je suis fauché ! s'exaspéra Alan.

— Erreur. Tu es millionnaire en dollars, tu me l'as prouvé toi-même.

— Ce fric n'est pas à moi !

— Aucune importance. Du moment que les autres le croient…

— Pour combien de temps, ballot ?

— Si tu ne commets pas de faute, pour la vie. L'argent va à l'argent. Même si tu n'es riche que deux semaines, le délai est suffisant pour assurer définitivement la fortune de tout individu moyennement doué.

— Et si je me casse la gueule ?

— J'ai rêvé mille fois de me trouver dans ta situation. »

On déposa le caviar dans un cylindre de cristal entouré de glace pilée. Le sommelier leur servit de la vodka. Leurs verres s'embuèrent. Bannister leva le sien :

« A la bonne fortune, Alan. »

Puis désignant le caviar :

« C'est du blanc, gros grains. 100 dollars. »

Alan ne put s'empêcher de sourire.

« Tu es complètement givré !

— Nourriture de riches, Alan, vin de rois. Tu verras comme le cerveau fonctionne mieux… Les gens bourrés de patates ne peuvent avoir que des rêves de paysan !

— Où as-tu appris tout ça ? interrogea Alan en étalant une cuillerée de caviar sur une tranche de pain bis.

— On est ce qu'on mange », conclut Bannister avec gravité.

Alan le considéra longuement.

« Tu m'épates, Sammy. Je ne sais pas ce qui t'arrive, mais depuis hier tu n'es plus le même. Je ne te reconnais plus.

— Tu as acheté l'or ?

— C'est fait. 200 000 dollars.

— La Bourse ferme à quatre heures. Il faut que tu passes ton ordre de vente à trois heures et demie au plus tard. Sitôt la vente effectuée, demande à Dealy de te donner un billet à ordre tiré sur la First National. Tu pourras le négocier en France sans attirer sur toi l'attention du contrôle des changes. Les traveller's ?

— Je les ai.

— Le liquide ?

— Aussi.

— Dès ton arrivée, tu te rendras au Palm Beach. En cette saison, on y joue très gros. Tu négocieras par un chèque à ton nom un crédit de 500 000 dollars. Ils vérifierons l'état de ton compte et te l'accorderont sans problème. Le lendemain et les deux jours suivants, tu retireras progressivement à la caisse les plaques correspondant à la somme de ton crédit. Tu en perdras quelques-unes, pas trop, mais amuse-toi. Tu rendras alors toutes tes plaques au caissier. Il te signera un chèque tiré sur le casino. Tu n'auras plus qu'à le toucher dans leur propre banque. De cette façon, tu auras réussi à faire transiter près d'un million de dollars d'un pays à l'autre à la barbe des douanes.

— Très brillant, proféra Alan d'un air sombre. Tu oublies un détail : Hackett ? »

Bannister détourna les yeux, se gratta le crâne. Alan pointa brusquement le doigt sur lui.

« N'espère pas m'embarquer, Sammy, tu ne m'auras pas ! Si tu ne me dis pas ce que je vais branler avec Hackett, je laisse tout tomber ! Je veux un plan précis, et tâche qu'il soit solide !

— Merde, tu n'es pas un débile ! Tu verras bien sur place ! Vous allez respirer le même air, barboter dans la même flotte, bouffer les mêmes choses, fréquenter les mêmes gens, baiser les mêmes filles ! A toi d'improviser ! Combien de chances aurais-tu à New York de côtoyer une huile comme Hackett ?

— Aucune, et c'est tant mieux ! Je ne pars plus ! »

Bannister lui coula un regard à la dérobée, prit un temps et hasarda sur un ton neutre :

« Tu disposes très exactement de quatorze jours pour trouver par quel biais l'attaquer. Je sais d'où vient l'erreur. »

Alan eut le même sursaut que s'il avait été mordu par un serpent. Samuel le calma d'un geste.

« J'ai gambergé toute la nuit à ton problème. Je crois que j'ai pigé. En tout cas, je ne vois rien d'autre.

— Quoi ? aboya Alan.

— Ordinateur. Erreur d'ordinateur ! Réponds à mes questions sans t'énerver. Quand Murray t'a balancé, qu'est-ce qu'il t'a proposé comme indemnités ? »

Alan fronça les sourcils, hésita…

« Quatre ans d'ancienneté et trois mois de préavis, sept mois.

— Combien tu touchais par mois ?

— 1 672 dollars.

— Par 7 ?… »

Alan sortit un crayon, voulut griffonner sur la nappe. Bannister l'arrêta.

« Ne te fatigue pas, ça fait 11 704. Quel est le montant que tu as reçu de la Burger ?

— 1 170 400 dollars. »

Samuel eut un sourire sarcastique.

« Alors, gros malin, tu piges ?

— Non.

— Tu ne vois pas que c'est le même chiffre sauf qu'il y a deux zéros en plus ?

— Merde, dit Alan. Nom de Dieu ! Ils vont me coffrer !

— Qui ça « on » ? Sur plainte de qui ? Hackett ou la Burger ? Qui a fait la connerie ?

— Je ne sais pas, c'est un avis de virement.

— Ou c'est notre ordinateur qui a déconné en oubliant une virgule, ou c'est celui de la Burger. Dans les deux cas, ça ne change rien. Nous avons quatorze jours pleins à partir de demain pour aviser.

— Tu les prends où ?

— Au cas où « on » découvrirait l'erreur, et rien n'indique qu'elle sera découverte, ça ne peut être que le 8 août. C'est le 8 de chaque mois que sont établies les fiches de paie de la Hackett. Le 8, on remet les compteurs à zéro et l'ordinateur donne instantanément le bilan général financier de la firme.

— Et si l'erreur vient de la banque ?

— C'est pareil. La Hackett est le plus gros client de la Burger. Et la Burger, la seule banque brassant les fonds et avançant les salaires de la Hackett. Tous les roulements d'argent passent par les deux boîtes, dans un sens ou dans un autre. 459 millions de dollars par an ! Et tu t'inquiètes de ton pourboire ! Alors, qu'est-ce que tu en dis ? »

Alan secoua la tête avec impuissance.

« Je suis dépassé.

— J'ai réglé tous les détails. Ton billet t'attend à l'aéroport, en première ! Je t'ai retenu une suite superbe au Majestic, tu as du pot, c'était bourré, je te raconterai ce soir comment je me suis démerdé pour qu'ils t'acceptent…

— Ce soir ? bredouilla Alan. Je ne peux pas. Je ne suis pas libre !

— Tu charries ! On a mille détails à mettre au point !

— Je te dis que c'est impossible ! J'ai un rencart !

— Je me fous de ton rencart ! Il y a plus important !

— Si tu la voyais… Elle s'appelle Anne. »

Instantanément, Samuel fut au diapason.

« Blonde ?

— Brune.

— D'où la sors-tu, salaud ?

— Elle s'est occupée de moi à l'American Express. Je lui ai fait croire que j'habitais ici. Elle se pointe au bar à sept heures.

— Tu as un appartement ?

— Bien sûr que non !

— Passe-moi vingt dollars… Maître d'hôtel !… »

Samuel lui glissa dans la main le billet qu'Alan venait de lui remettre sous la nappe à contrecœur.

« Monsieur Pope est de passage à New York. Il a oublié de réserver. Tâchez de m'arranger ça… Une suite…

— Certainement, monsieur. Je vais essayer. »

Il se faufila entre les tables, sourd brusquement aux appels des clients qui le réclamaient.

« Tu l'as vu courir ? demanda Bannister. J'ai toujours rêvé de donner de gros pourboires. Ça facilite tellement les détails !

— Je te ferai remarquer qu'il s'agit de mon argent. Combien coûte une suite dans ce taudis ?

— Question vulgaire. Quand donc cesseras-tu de parler toujours d'argent ? »

Plein d'importance, le maître d'hôtel se pencha vers Samuel.

« Nous n'avions plus rien de libre, mais j'ai réussi à me débrouiller… M. Pope aura sa suite… 325–326. »

On apporta les steaks.

« Tu vas réellement me rejoindre, Samuel ?

— Et comment ! C'est l'affaire de trois ou quatre jours au plus, parole !

— Tu ne vas pas te dégonfler ?

— Tu m'as regardé ?

— Et Christel ?

— J'en fais mon affaire !

— Hackett ?

— Je me mets en congé de maladie. Il y a trop de choses que j'ai envie de faire avant de claquer ! »

Après le café et les cognacs, ils décidèrent de se téléphoner le lendemain matin.

« Bonne bourre ! » lança Bannister avec un clin d'œil égrillard.

Il repartit pour son bureau. Alan retrouva son taxi. Curieusement, la boule qui lui oppressait l'estomac avait disparu. Il rafla ses bagages chez Gucci. Le chauffeur les mit dans le coffre. Chez Saks, les costumes étaient prêts. Les cartons allèrent s'empiler sur les valises. Il était déjà plus de trois heures. Un instant, Alan eut envie de se faire reconduire chez lui, bien que l'idée de son appartement sans eau lui fût insupportable. Il se souvint alors qu'il était l'occupant de la suite 325–326 et éclata de rire.

« On retourne au Pierre ! » lança-t-il.

L'alcool avait provisoirement calmé ses angoisses. Il était un peu étourdi, bien dans sa peau. Tout était facile… Des grooms déchargèrent ses paquets.

« Montez-les chez moi. »

Il pria son chauffeur de l'attendre, se rendit à la réception et demanda un coffre. On l'escorta jusqu'à une petite salle blindée. Quand le coffre fut ouvert, il y jeta la serviette contenant les traveller's chèques et les 20 000 dollars en liquide. L'employé s'était retiré discrètement pendant l'opération. Il revint, ferma le coffre, tendit une clef. Alan le remercia, repassa dans le hall central, s'enferma dans une cabine téléphonique et composa un numéro.

« Arthur Dealy ?… Je suis Alan Pope, vous vous souvenez ?

— Parfaitement, monsieur Pope. Que puis-je pour votre service ?

— Vendez immédiatement au cours de clôture et convertissez la somme en un billet à ordre tiré sur la First National. Je serai chez vous dans vingt minutes. »

Il raccrocha sans lui laisser le temps de répondre. Dès qu'il arriva dans son bureau, Dealy lui jeta un regard aigu.

« Félicitations, monsieur Pope. Comment avez-vous su ?

— Su quoi ?

— L'Iran.

— L'Iran ? »

Arthur Dealy eut un demi-sourire et prit un air entendu.

« D'accord, monsieur Pope, excusez-moi… En tout cas, si l'occasion se représentait, ne m'oubliez pas. J'aimerais bien participer ! »

Alan se moucha pour ne pas avoir l'air trop stupide.

« Quand j'ai passé votre ordre ce matin, l'or était à 180 dollars l'once. Au moment de la clôture, à 215. Vous avez réalisé un bénéfice de 38 888,88 dollars. Chapeau ! Vous croyez qu'on a atteint un plafond ?

— Avec l'or… hasarda Alan.

— Tout dépendra des puits. S'ils ferment les puits… Quelle époque !…

— Vous avez mon billet ?

— Le voici. First National, comme vous me l'avez demandé. 238 889 dollars. J'ai arrondi.

— Au revoir, monsieur Dealy.

— A votre entière disposition, monsieur Pope ! J'espère vous revoir bientôt ! »

Pendant qu'il roulait vers l'hôtel, Alan se plongea dans un abîme de réflexions. Tout ce qui lui arrivait le dépassait. Ainsi, il suffisait de croire qu'il possédait 200 000 dollars pour en gagner près de 40 000 en quelques heures. Et si Bannister avait raison ?… Quand il pénétra dans sa suite, il vit ses achats soigneusement rangés dans l'antichambre. Le grand salon attenant à la chambre donnait sur Central Park. Alan en fit plusieurs fois le tour, n'arrivant pas à se convaincre que c'était réellement lui qui en foulait la moquette. Il s'approcha de la fenêtre et machinalement, essuya ses chaussures poussiéreuses aux lourds rideaux beiges. Surpris, il s'interrogea sur le sens de ce geste idiot. Peut-être voulait-il ne pas se sentir écrasé par ce luxe ? Il se jeta sur le lit, y rebondit, fit une cabriole. Il se jugea cinglé. Il entra dans la salle de bain, joua à faire gicler les robinets sur le dallage en marbre de la douche. Il jeta ses vêtements sur le sol, marcha dessus sans les voir, se rendit au bar du salon et se prépara un gin and tonic. Il le dégusta totalement nu, assis en tailleur sur un tapis d'Orient. Il mit de la musique, esquissa quelques pas de danse, serrant son verre contre sa joue comme le visage d'une cavalière. Par la fenêtre d'où ne filtrait aucun bruit, il vit se presser la multitude d'employés qui allaient piétiner dans l'attente d'un bus par une chaleur torride. Cette agitation lui parut ridicule. Ici tout était silence et fraîcheur. Il retourna dans la salle de bain, ramassa en paquet les vêtements qu'il venait de quitter et les jeta définitivement dans une poubelle. Il se mit sous la douche, actionna le robinet d'eau froide et s'ébroua longuement sous le jet glacé. Il se sécha, s'empara de son verre à demi plein, en but une gorgée et retourna dans l'antichambre. Il entreprit de défaire les cartons contenant ses costumes. Il alla les étaler sur le lit, les, contempla, choisit la veste la plus sombre et la passa sur son torse nu. Il observa sa silhouette dans le grand miroir du salon. La veste était parfaite. Tour à tour, il essaya les cinq autres complets. Avec un soupir de satisfaction, il s'étendit sur le lit, alluma une cigarette, se releva et arpenta l'appartement. Tout cet espace pour lui tout seul l'étourdissait. Chez lui, trois bonds étaient suffisants pour aller d'un mur à l'autre. Il se recoucha, cala sa tête sur trois oreillers et regarda le plafond. Il était si haut qu'on aurait pu aisément installer une vaste loggia dans la chambre. Il alla vérifier si le prix de la suite n'était pas placardé au dos de la porte d'entrée. En dehors des consignes d'incendie affichées avec une discrétion de bon ton, il n'y avait rien. Il haussa les épaules, chassa la petite voix qui lui soufflait qu'il était fou, que c'était trop facile…

Cinq minutes avant l'heure de son rendez-vous, il enfila une chemise neuve, noua une cravate, passa un complet sombre, se regarda une dernière fois et claqua la porte derrière lui.

Dans le bar, il s'installa à une petite table plongée dans la pénombre. Il y posa sa clef bien en évidence. Anne entra, il lui fit signe. Elle était vêtue d'un ensemble noir aux larges pantalons flottants dissimulant la hauteur de ses talons qui la grandissaient de dix bons centimètres. Alan lui avança sa chaise.

« Hello…

— Hello…

— Martini ?

— Martini. »

Il passa la commande.

« Dure journée ?

— Épouvantable ! Les clients sont comme fous ! Tout le monde veut quitter la ville.

— Je rêve ou vous avez grandi ?

— Vous ne rêve ? pas. L'employée est plus petite que la femme.

— La métamorphose a lieu tous les jours ?

— Pas forcément. Selon mon humeur.

— Comment est-elle aujourd'hui ?

— Excellente ! Et vous ?

— La mienne dépend de la vôtre. »

Ils éclatèrent de rire. Trois Martinis plus tard, Alan demanda :

« Écoutez, Anne, c'est ma dernière soirée à New York. J'attends des coups de téléphone de France et du Japon. Puis-je vous faire une proposition ?

— Dites toujours ?

— Mon appartement est au septième, sur le parc. J'ai eu la même journée que vous, des gens, des gens et encore des gens, j'en ai la tête qui bourdonne ! J'aimerais qu'on soit tranquilles, vous et moi, seuls. Si on dînait dans le salon ?

— Le salon ?

— Chez moi. »

Elle fit lentement tourner son verre entre ses doigts.

« Pourquoi pas ? dit-elle sans lever les yeux.

— Je meurs de faim ! » s'exclama Alan.

Dans le hall, il la pria d'attendre quelques instants.

« Un truc à prendre dans mon coffre… »

Elle le suivit pensivement du regard, les mains serrées sur son petit sac en perles.

« C'est quoi, interrogea Alan lorsqu'ils furent dans l'ascenseur, votre parfum ? »

Elle le lui dit. En pénétrant dans le salon, elle alla droit à la fenêtre et contempla les arbres de Central Park dans la lumière du jour qui mourait. Alan la rejoignit. Elle lui tournait le dos. Il hésita une seconde, posa ses mains sur ses épaules. Elle se laissa glisser en arrière, contre lui.

« C'est beau », dit-elle.

Alan l'étreignit doucement. Elle répondit à son geste en lui prenant la main. Il enfouit sa tête dans sa chevelure. En bas, dans la nuit naissante, les phares des voitures traçaient de longues arabesques.

« Anne… »

Le regard perdu, elle murmura pour elle-même :

« La nuit à Central Park… Vous avez de la chance… »

Il lui effleura la joue de ses lèvres, troublé par la chaleur qui montait de sa peau à travers le tissu léger de sa blouse.

Elle lui fit face, saisit son visage entre ses mains et lova étroitement son corps contre le sien.

« Tout doit être si facile, quand on est riche… »

LIVRE III

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CHAPITRE 8

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Il alluma sa trentième Muratti de la journée, se composa un air serein et s'avança jusqu'à la balustrade de la terrasse en évitant soigneusement de regarder ce qu'il avait envie de voir. Même à cette distance, il se sentait surveillé. Pourtant, du septième étage du Majestic où s'étendait l'enfilade des quatre pièces de sa suite, la piscine ne lui apparaissait pas plus grosse qu'un haricot bleu-vert étincelant. Il huma l'air, gonfla ses poumons imprégnés des millions de cigarettes qu'il avait déjà fumées au cours de son existence et risqua un regard en bas. Il aperçut les deux femmes, installées devant un thé à l'une des tables entourant la piscine. Emily le repéra instantanément. Le cœur serré, il lui fit un signe joyeux de la main auquel elle ne répondit pas. En supposant qu'elle prenne l'ascenseur, elle ne mettrait pas moins de quatre ou cinq minutes pour remonter à l'appartement.


Dès qu'il se savait seul, il en profitait habituellement pour sortir d'une valise métallique fermée à clef en permanence une cascade de revues pornographiques dont il détaillait chaque page à l'aide d'une loupe. Sa position ne lui permettait de vivre qu'en rêve ses fantasmes érotiques. Il savait parfaitement que le moindre écart de conduite le ferait balayer sans pitié. A cinquante-cinq ans, il risquait de se retrouver à la rue sans ressource après avoir mené la vie dorée d'un nabab. Difficile de se recaser… Il se précipita à l'intérieur de la suite, s'empara fébrilement du Nice-Matin dont il n'avait osé lire que le titre, paralysé par la présence d'Emily. Il était certain que s'il avait parcouru l'article sous son nez, elle se serait doutée de quelque chose. Elle lui inspirait une telle terreur que même à des milliers de kilomètres, il sentait peser sur lui son regard méfiant et possesseur. Le sang lui monta au visage comme la première fois :

« LA VICTIME DE LA BAIE DE CANNES IDENTIFIÉE : ERWIN BROKER, UN AMÉRICAIN DE VINGT-HUIT ANS »

Le titre à la « une » renvoyait en page 4. Il ouvrit le journal sans pouvoir réprimer un tremblement…

« Le commissaire Agnelli et les inspecteurs Berdot et Coumoul ont réussi à identifier la victime du festival pyrotechnique de Cannes. Des pêcheurs ont ramené dans leurs filets un portefeuille qui flottait entre deux eaux au large du cap d'Antibes. Il contenait certains papiers d'identité au nom d'Erwin Broker, sujet américain de vingt-huit ans résidant à New York. M. Broker était arrivé au Carlton douze jours plus tôt. Il était inconnu sur la Côte d'Azur où il se rendait pour la première fois. »

Il crut entendre un bruit du côté de l'entrée, posa le journal sur le lit, tendit l'oreille… Rien. A pas de loup, il traversa le vestibule et ouvrit la porte à la volée : personne. Le couloir était vide. Il retourna sur la terrasse, risqua un œil par-dessus le garde-fou : en une fraction de seconde il capta le regard d'Emily braqué dans sa direction. Il était impossible qu'elle gardât en permanence la tête levée sur le septième : par quelle intuition avait-elle su qu'il allait l'observer à cet instant précis ? Il revint dans la chambre et lut la suite, consterné. « Erwin Broker a été identifié sans doute possible grâce à la photo figurant sur son passeport. Gérant de sociétés, il devait séjourner à Cannes une dizaine de jours encore. Pour l'instant, on se perd en conjectures sur les circonstances de cette mort tragique. Le commissaire Agnelli poursuit l'enquête après avoir alerté les services d'Interpol. »

Il s'aperçut que le mégot de sa cigarette lui brûlait les doigts. Il l'écrasa dans un cendrier, en alluma une autre, en tira une profonde bouffée, replia le journal, le jeta dans la poubelle de sa salle de bain, se ravisa, le ramassa, envisagea une seconde de découper l'article mais y renonça aussitôt. Avec son flair, Emily était capable de s'en apercevoir. Rien de ce qui aurait dû lui rester caché ne lui échappait. Il se passa la main sur le visage : il se conduisait stupidement ! Emily ignorait jusqu'au nom de Broker. Il ne l'avait reçu qu'une fois dans son bureau, parmi la foule de ses visiteurs quotidiens. Leurs autres rencontres s'étaient déroulées dans un bar de la 8e Rue où nul ne le connaissait. Néanmoins, il sortit de la chambre sans en refermer la porte pour glisser le Nice-Matin dans la boîte aux lettres du 751. Il rentra chez lui, chaussa des lunettes de soleil et passa sur la terrasse où il se laissa tomber dans un transat. Le soleil à son zénith lui brûla les épaules à travers la soie légère de sa chemise blanche. Pourtant, il était glacé. Des vagues de froid partaient de son plexus pour se répandre dans son corps, irradier tous ses membres. Il se revit au gala du Palm Beach trois jours plus tôt… Au moment du bouquet final du feu d'artifice, l'ultime explosion avait été si violente que les invités n'avaient pu s'empêcher d'échanger entre eux un fugace regard de surprise inquiète. Puis, tout le monde avait ri un peu trop bruyamment et applaudi. C'est à ce moment que la femme avait hurlé, un cri strident à glacer les veines. Il n'était éloigné de sa table que de quelques mètres. Emily lui avait jeté un regard interrogateur. Maintenant, on essayait de ranimer la femme évanouie. Plusieurs personnes, aidées par les maîtres d'hôtel, la soulevaient de sa chaise et l'emmenaient hors de la terrasse. La scène se passait dans la pénombre car le préposé aux lumières avait eu la présence d'esprit de ne pas rallumer tout de suite. Grand nombre d'invités, éblouis par les soleils du feu d'artifice, n'avaient rien vu. Beaucoup d'entre eux n'avaient même pas entendu le cri couvert par le brouhaha des conversations qui s'enchevêtraient.

Mais à l'issue du dîner, il avait appris sans trop y croire ce qui s'était passé de la bouche même de Louis, un maître d'hôtel auquel il laissait des pourboires impensables en cachette d'Emily. Louis tenait l'information du garçon qui servait la table de la dame évacuée : en plongeant sa cuillère dans sa bisque de homard, elle y avait trouvé un doigt humain sectionné au niveau de la dernière phalange et bagué d'une chevalière d'or. Le garçon avait eu le réflexe de plier précipitamment le doigt dans une serviette en papier, de le fourrer dans sa poche et de l'apporter en blêmissant à Jean-Paul, le directeur du restaurant. Retenant son envie de vomir, Jean-Paul l'avait donné à l'inspecteur de service dont la voiture avait démarré sur les chapeaux de roue…

Bien entendu, ce détail avait été passé sous silence par la presse : le bon déroulement de la saison était sacré. Les journaux s'étaient bornés à mentionner que le corps déchiqueté d'un inconnu avait été repêché au large du phare peu après l'inexplicable explosion qui avait volatilisé le ponton flottant porteur des fusées. La macabre histoire de Louis était donc réelle. Le doigt arraché était celui d'Erwin Broker. Et la mort d'Erwin Broker signifiait non seulement l'effondrement d'un plan minutieux élaboré depuis des années, mais sa propre mort à lui s'il n'improvisait pas instantanément une solution de rechange. Malheureusement, il n'en voyait aucune. On était le 25 juillet. Le détonateur branché des mois plus tôt se déclencherait exactement le 8 août.

A moins d'un miracle, il n'aurait plus le temps, en treize jours, de trouver un second pigeon.

CHAPITRE 9

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C'est d'un petit bureau du rez-de-chaussée, à l'arrière du bâtiment, que Marc Gohelan dirigeait l'empire du Majestic. Ses deux fenêtres, masquées par des massifs de camélias fleuris l'hiver, donnaient sur la rue Saint-Honoré, une rue calme et provinciale où se situait l'entrée de service des deux cent cinquante employés. L'envers du décor de l'éclatante façade.

La saison durait pratiquement toute l'année. De la mi-octobre à la fin novembre, on remettait tout en ordre, peintres et tapissiers envahissaient les appartements, les économes achetaient de nouvelles literies, les femmes de chambre laissaient la place aux ouvriers, vernisseurs, menuisiers, bricoleurs, plombiers, électriciens, tandis que les jardiniers faisaient la toilette des pelouses et des arbres exotiques bordant la piscine. Au cœur de la saison, il arrivait à Gohelan de faire des journées de dix-huit heures. C'était un homme de taille moyenne, à la gueule de pirate sympathique. Ses yeux noirs et ses cheveux blonds plaisaient aux femmes.

Célibataire endurci, il s'était fixé pour règle de ne jamais mélanger le travail et les sentiments. Les clientes qui lui faisaient des avances en étaient pour leurs frais. Mais il les repoussait avec tant de charme et d'élégance qu'aucune ne pouvait sérieusement lui en vouloir d'être dédaignée. A Cannes, l'été, les peines de cœur étaient aussi légères et éphémères que l'écume de la mer.

Il n'y avait que l'embarras du choix pour trouver dans l'heure celui qui deviendrait le grand consolateur. Le Majestic attirait la beauté et l'argent avec la force d'un aimant. Les deux y faisaient bon ménage. Le temps d'une saison, tout y était possible. On y vivait comme sur un paquebot au rythme fiévreux d'une brève croisière, dans une intensité excluant la durée. Seul comptait le plaisir, dans un tourbillonnant mélange de chefs d'industrie, de princes, d'escrocs, de femmes du monde, de familles bourgeoises, de millionnaires, de célébrités internationales et de cinglés en tous genres dont l'existence sociale ne durait parfois que l'espace d'un été. D'un seul coup d'œil, Gohelan jugeait son monde, repérant infailliblement les frimeurs, les faux artistes, les athlètes en mal de dames mûres, les beautés en quête d'hommes arrivés, traitant avec la même bonhomie familière les rois en exil, les champions de ski nautique, les chefs de gouvernement en exercice, les politiciens momentanément sur le sable.

Pendant que dansaient sur l'écran de télévision intérieure les images balayant la totalité du grand hall d'entrée, il dévisagea Albert Gazzoli, son chef caissier.

« Goldman nous doit combien ?

— Il est arrivé le 8 juillet. Je lui ai déjà fait envoyer sa note de semaine à trois reprises.

— Il a réagi ?

— Pas encore.

— Combien ?

— Dans les 100 000.

— Et au restaurant ?

— Sérieux. Une succession de déjeuners et de dîners à la piscine. Des tables de vingt à trente couverts.

— Il a signé ?

— Non.

— Enfin, Albert, quoi, merde !

— Vous le connaissez, c'est difficile…

— Le bar, important ?

— Cher.

— Il a payé ?

— Non.

— S'il cherche à vous taper à la caisse, terminé ! Plus de liquide pour lui !

Albert le regarda d'un air peiné.

« Vous auriez dû me le dire hier. Il nous a pris 40 000 francs ce matin.

— Montrez-moi son foutu chèque !

— Il ne nous en a pas donné. Il a demandé qu'on lui ajoute ça sur sa note.

— Vous êtes cinglé ! Il me doit déjà 100 000 francs de l'année dernière ! »

Albert Gazzoli sembla se tasser sur lui-même.

« Il y a aussi les fleurs.

— Quelles fleurs ?… aboya Gohelan.

— Cinquante gerbes de roses rouges pour les femmes de ses invités.

— Ne me dites pas que vous avez réglé la facture ?

— 25 000, bredouilla Gazzoli.

— Il vous a baisé !

— Il paraît qu'il va tourner un film gigantesque avec Brando, Newman, Redford, de Niro, Peck, Faye Dunaway…

— Sur un script de Victor Hugo, avec Leonid Brejnev et Jimmy Carter dans leur propre rôle ! Il vous a dit quelque chose à propos de son pince-fesses à la noix ?

— Le prix Leader ?

— Oui ! Qui va casquer ?

— En principe, Goldman. »

Marc Gohelan frappa violemment du poing sur la table.

« On est baisés, Albert ! Baisés jusqu'à l'os ! »

Le jeune homme en costume clair franchit le portillon séparant la zone d'arrivée des voyageurs du hall de départ de l'aéroport de Nice. Plutôt pâle, les traits tendus, il portait à la main une légère serviette de cuir brun, débarquait de New York et mettait les pieds en France pour la première fois de sa vie. Son cœur se serra à la vue des deux flics en uniforme canalisant le flot des voyageurs. Occupés à se raconter une histoire avec de grands éclats de rire, ils ne lui prêtèrent aucune attention.

Tout le monde semblait de bonne humeur, heureux de vivre. L'air sentait les vacances, le sel, le soleil. Le jeune homme tressaillit au contact d'une main se posant sur la sienne. En uniforme écarlate, les bras chargés de fleurs où éclataient les taches jaunes des mimosas, une hôtesse d'accueil lui offrait une rose de thé en souriant.

Alan Pope prit la rose, rendit le sourire avec timidité à la belle fille bronzée et lut « Bienvenue » sur le papier qui entourait la tige de la rose. C'était un bon présage. Quoi qu'il pût lui arriver de fâcheux par la suite, il aurait eu au moins cette rose et ce sourire. Il se dirigea en soupirant vers les cabines téléphoniques pour prévenir le chauffeur de son arrivée.

Un sourire mystérieux au coin des lèvres, la duchesse Armande de Saran contempla rêveusement son œil poché. Le plombier n'y était pas allé de main morte. C'était un type trapu, au front bas, aux mains épaisses, au cou énorme, dont le corps dégageait une puissante odeur animale. Armande estima qu'il n'avait pas plus de vingt-cinq ans. Elle aimait ces surprises délicieuses qui la mettaient soudain en présence d'un inconnu dont l'arrivée attendue et provoquée hérissait sa peau de frissons de plaisir. Elle avait prétexté une fuite dans la salle de bain de sa suite — la 19, une des meilleures — pour que Gohelan lui envoie quelqu'un. Dès que la brute était entrée chez elle, elle avait su que ce serait lui, tout de suite. Il ne s'était pas laissé prendre longtemps à son apparence glacée et hautaine d'une des dix aristocrates les plus élégantes du monde. Pour le provoquer pendant qu'il fourrageait vaguement sous le lavabo, elle lui avait jeté des ordres sur le ton blessant utilisé pour le dernier de ses domestiques, s'arrangeant pour le frôler à plusieurs reprises, nue sous sa robe de chambre, grisée déjà par le mélange détonant des parfums jonchant sa coiffeuse et des effluves forts de la sueur du jeune taureau. Il était à genoux, sa boîte métallique ouverte à ses côtés, remplie de pinces ; de tenailles, d'instruments lourds dont l'acier avait été créé pour mordre, pour déchirer.

« Dépêchez-vous, mon ami, dépêchez-vous ! »

Il lui lança un regard plein de défi.

« Si vous n'êtes pas contente…

— Pardon ? Je me plaindrai ! Savez-vous qui je suis ? »

Les yeux rivés sans vergogne sur le haut de ses longues cuisses, il marmonna sans desserrer les dents :

« Une grosse salope. »

Elle le gifla. D'un bond, il fut sur elle, la rouant de coups, cherchant goulûment sa bouche, pétrissant son corps à pleines mains.

« Plus fort ! Frappe ! Frappe ! »

Il l'avait redressée, plaquée contre le mur et prise avec la violence et les tremblements furieux d'une bête. Passe encore pour les ecchymoses qu'elle avait sur le dos, mais son œil… Elle contempla avec nostalgie la puissante tenaille noire qu'elle avait subtilisée dans sa boîte à outils — la duchesse était kleptomane — et appliqua une compresse fraîche sur l'hématome qui enflait. Quel homme ! Elle n'aimait que la racaille, les voyous. Plus ils étaient brutaux, grossiers, vulgaires, sales, plus elle tirait de son corps des voluptés qui lui étaient interdites avec les esthètes raffinés de sa caste. La porte du salon s'ouvrit sur le duc de Saran. Il flaira immédiatement ce qui venait de se passer.

« Mandy ! »

Il s'approcha d'elle, l'œil trouble.

« Qui était-ce ? »

Elle haussa les épaules avec un soupir de satisfaction.

« Un type.

— Raconte ? Il t'a battue ? Il t'a fait mal ? Dis-moi, Mandy, dis-moi…

— Je dois finir de me préparer. Plus tard.

— Je me fous de ce cocktail ! »

Sa voix se cassa pour prendre l'intonation suppliante d'un petit garçon.

« Je t'en prie, Mandy, fais-moi une pipe… »

Elle l'observa avec attention. Il était dans la soixantaine, petit de taille, mais d'une race et d'une distinction rares. Il était au courant depuis dix ans. Elle lui racontait tout dans les moindres détails jusqu'à ce que cet héritier d'une des plus grandes lignées de France chavire dans un plaisir fou.

« Non, dit-elle, non. Je veux descendre. On verra ce soir… »

Elle arracha une rose à la gerbe que lui avait adressée Goldman et en caressa doucement son œil qui enflait.

Norbert et les deux porteurs prirent tout leur temps pour charger les bagages dans le coffre de la Rolls. La voiture était arrêtée dans le périmètre strictement interdit réservé à l'embarquement des passagers. A aucun moment, les deux agents en uniforme ne firent mine de s'en inquiéter. Ne sachant s'il devait monter dans la Rolls ou attendre que Norbert en ait terminé, Alan avait allumé une cigarette et restait planté au centre de la cohue des voyageurs, sa veste sur le bras. Une fois de plus, il avait un sentiment d'irréalité, absent aux événements dont il était le centre.

« Monsieur…

— Oui ?

— Préférez-vous que je décapote la voiture ? »

Alan sentit peser sur lui le regard des flics et celui des passants attirés par le blanc immaculé de la voiture. Tous semblaient fascinés par le choix qu'il allait faire.

« Oui », dit-il, désireux de ne décevoir personne.

Norbert se glissa sous le volant, actionna un bouton. La capote se releva dans un doux ronronnement et se replia sur l'arrière. Norbert ouvrit la portière après avoir retiré sa casquette. Le groupe des témoins avait augmenté.

« Monsieur… », dit Norbert.

« Qui, moi ? » faillit répondre Alan. Avec gaucherie, il glissa un billet de 100 francs aux porteurs et grimpa dans la voiture, gêné par tous ces yeux braqués sur lui. Les flics saluèrent machinalement, Norbert embraya. La Rolls démarra dans un silence absolu. Alan se ratatina sur le siège arrière. Il osait à peine respirer.

Louis Goldman devait tellement d'argent à tellement de gens qu'il en était devenu intouchable. L'énormité même de ses dettes le protégeait de ses créanciers. En le faisant coffrer, aucun d'eux ne voulait prendre le risque de tarir la source d'où, un jour, peut-être, jaillirait le remboursement de son dû. Car il arrivait à Louis Goldman, au cours de ses bluffs gigantesques, de ses combines financières à donner le vertige, de gagner des sommes fabuleuses. Sur sept films produits, six étaient des bides qui ruinaient ses commanditaires et contraignaient leurs vedettes au chômage ou à l'oubli. Mais le septième, pour une mise de fonds identique, faisait un triomphe mondial qui lui permettait de multiplier par cent les sommes investies. Grand seigneur, Goldman condescendait alors à se libérer de ses dettes les plus criardes, non sans avoir fait lourdement sentir à ses créanciers la magnanimité de son geste. Délibérément paranoïaque, il se prenait pour un génie à temps plein, professait un mépris de fer pour ses contemporains quels qu'ils fussent, érigeait sa pensée en dogme, ne supportait pas la moindre contradiction et avait la certitude inébranlable que tout lui était dû. Il estimait que les privilégiés admis dans son intimité devaient se sentir honorés de régler les effarantes additions dont il parsemait les trajets capricieux qui, de palace en palace, le menaient de Paris à Munich, de Rome à Tokyo, de Helsinki à Londres, de la Terre de Feu aux Caraïbes. Tous ses biens étaient au nom de Julie, sa femme. Les avances arrachées aux banques pour produire ses films étaient immédiatement fragmentées et ventilées dans une multitude de sociétés se divisant elles-mêmes en sous-filiales, holdings, participations diverses dans des actions en bourse ou des sociétés créées pour la circonstance dans des républiques bananes où le pot-de-vin était roi.

Sur le papier, Louis Goldman n'était même pas propriétaire de sa brosse à dents. Il n'avait jamais un sou sur lui, oubliait régulièrement son chéquier, signait parfois, au gré de son humeur, les notes qu'on avait le mauvais goût de lui présenter. Il était si célèbre, que nul n'osait protester. Il avait un ventre énorme dont il était très fier — lui qui avait été si maigre jadis — une tête lourde et poupine dont les lèvres épaisses de bébé étaient directement passées du sein de sa mère au biberon de lait, remplacé à son tour, dans une ultime phase, par le traditionnel cigare bagué à son chiffre, symbole de sa réussite. Son expression habituelle était le mépris blasé. Arrivé au Majestic quinze jours plus tôt, il avait investi la plus somptueuse des suites. Les baies vitrées de son salon s'ouvraient sur une vaste terrasse parsemée de plantes grimpantes, de fleurs aux couleurs vives à travers lesquelles scintillait le miroitement de la mer. Dans les quatre pièces de l'appartement, des brassées de roses rouges que Julie affectionnait particulièrement.

De ses lèvres jamais orphelines, il retira le cigare éteint, phallus en érection pointant de ses bajoues, le temps de boire une gorgée de Dom Pérignon.

Le champagne était tiède. Il le recracha dans le seau, y vida ce qui restait dans son verre, revissa précipitamment son havane dans sa bouche et s'en emplit une autre coupe.

Dans un quart d'heure, ses premiers invités arriveraient, une centaine à peine, triés sur le volet, le gratin doré de la Côte d'Azur. Depuis trois ans, Goldman vivait à crédit sur sa réputation. Son dernier succès international, Parano's Blues, lui avait permis de s'attaquer au marché de l'électronique. Non qu'il y vît un quelconque intérêt, mais pour régler un compte personnel avec John-John Newton, propriétaire d'une des plus grandes firmes privées d'équipement pour missiles et satellites.

Aux Bahamas, après l'avoir humilié au golf, John-John Newton s'était permis de rire de lui en commentant publiquement sa partie ratée. Louis Goldman s'était juré de se venger. Il avait investi dans la compagnie rivale, la Van Velde, 21 millions de dollars : perdus en moins d'un an. Depuis ce désastre, il ramait, à la recherche d'un nouveau coup de poker qui le remettrait en selle. Il avait trouvé la combinaison gagnante en inversant l'idée première de tout film. Au lieu de partir d'un script ou d'un livre dont l'adaptation donnerait lieu à la distribution des rôles, il avait décidé d'engager les trente stars les plus célèbres du cinéma mondial pour former l'inébranlable ossature de ce qui deviendrait le film le plus grandiose de tous les temps.

Avec un générique pareil, on pouvait pratiquement se passer d'une histoire. Dix champions du best-seller avaient été néanmoins contactés pour élaborer collectivement la trame d'une épopée de science-fiction, La nuit où mourut le soleil, dont Goldman lui-même avait fourni l'idée directrice. Bien entendu, ses nègres ne toucheraient leur dû qu'après la sortie du film. Il avait promis à chacun de tels pourcentages sur les bénéfices que leur total additionné aurait dépassé, en cas de paiement réel, 160 pour 100 des profits bruts. Les premières moutures avaient été décevantes. Mais les journaux avaient déjà tant parlé du projet, avec un si grand luxe de détails, que les plus sceptiques des professionnels le considéraient comme en voie d'achèvement. Le plus difficile restait à faire, trouver les 50 millions de dollars qui justifiaient l'excellent slogan de lancement : « Le film le plus cher du monde. » Jusqu'à présent, les banques habituelles étaient réticentes, et les « majors » américaines, peu désireuses d'essuyer les plâtres, se faisaient tirer l'oreille, quitte à prendre le train en marche si Goldman accouchait réellement de son chef-d'œuvre. Il fallait donc découvrir d'autres sources de financement. C'est dans cette optique que Louis avait accepté de se prêter à la mascarade dont il allait être le lauréat le jour même, le prix Leader.

Décerné chaque trimestre par Cesare di Sogno, un ancien gigolo italien, le prix récompensait la personnalité ou la firme la plus dynamique de l'année. Personne n'était dupe de sa valeur réelle, mais il avait un impact fracassant sur les gogos. Or, le Majestic en était bourré. La liste des clients de l'hôtel constituait à elle seule une encyclopédie de la haute finance, de l'industrie lourde, de la banque, de la haute noblesse et des biens fonciers. Il s'agissait pour Louis Goldman d'inciter ce gibier de choix à cracher au bassinet. Il connaissait la fascination exercée par le cinéma sur les magnats qu'ennuyait la gestion de leur fortune. Il les avait tous là, sous la main. Par l'intermédiaire de Cesare di Sogno — à qui il avait laissé les frais d'impression — il leur avait fait parvenir un carton d'invitation gravé à la feuille d'or.

« Lou ?… »

Julie se tenait dans l'embrasure de la salle de bain, en peignoir éponge écarlate, une robe claire en équilibre sur l'avant-bras.

« Elle te plaît ?

— Épatante, grogna Louis sans la regarder.

— Tu n'es pas encore prêt ?

— Je n'ai qu'une chemise à passer.

— Passe-la, chéri. Il faut qu'on soit en bas dans dix minutes. »

Louis Goldman secoua la tête avec écœurement, s'arracha à son fauteuil, ralluma son cigare éteint, l'écrasa dans un cendrier et se rendit dans sa chambre.

Torse nu, il jeta un coup d'œil soucieux sur les noms des innocents dont il espérait faire ses futurs associés. En tête de liste, bon premier avec un chiffre d'affaires annuel de 800 millions de dollars, Hamilton Price-Lynch, plus connu sous le sobriquet de « Ham Burger » depuis son mariage avec la veuve — et héritière unique — du magnat de la banque Franck Burger III, petit-fils du fondateur de la Burger Trust Limited.

Le talonnant en seconde position avec 500 millions annuels seulement, le géant de l'industrie pharmaceutique, Arnold Hackett.

La voiture longea des parkings en construction, s'engagea sur une bretelle et se retrouva sur l'autoroute, direction Cannes, dans un flot d'autres véhicules. Il était un peu plus de six heures de l'après-midi, le soleil était toujours haut, l'air sentait le mimosa, l'essence, la mer, l'ambre solaire. Alan risqua un regard sur la gauche, en direction des plages qui longeaient la route. Il s'aperçut que les automobilistes qui le dépassaient le dévisageaient avec curiosité. Il chaussa des lunettes noires.

« Désirez-vous prendre l'autoroute ou longer la côte ?

— Longer la côte.

— Bien, monsieur. »

Il remarqua que depuis son arrivée, Norbert s'était adressé à lui dans un anglais parfait sans trace d'accent.

« Vous parlez un très bon anglais. Etes-vous anglais ? »

Norbert émit un petit rire amusé.

« Certainement pas, monsieur. Je suis français d'ascendance italienne. Mon nom est Testore.

— Vous parlez aussi l'italien ?

— Oui, monsieur. Je n'y ai aucun mérite.

— Quoi d'autre encore ?

— Ma foi… quelques bribes de russe, et je viens de me mettre au chinois… Bien que dans la région, on n'ait pas souvent l'occasion de pratiquer cette langue. »

Il observa un temps et ajouta :

« Pour le moment. »

Alan se demanda ce qu'il voulait dire. Il détourna la tête pour suivre du regard deux filles superbes qui marchaient le long de la plage, de l'autre côté de la route, les seins nus. Dans l'indifférence générale. Il capta l'œil de Norbert qui le guignait dans le rétroviseur, se sentit pris en faute.

« Comment ça, pour le moment ?

— Il est fatal que tôt ou tard les Chinois débarquent chez nous.

— Qu'est-ce qu'ils pourraient bien y faire ?

— La même chose que nous tous, monsieur, jouir du pays. A mon avis, la région est Tune des plus belles du monde. Évidemment, il ne faut pas la voir en été. Trop d'envahisseurs. »


Nadia Fischler vivait du jeu, pour le jeu, et mourrait du jeu. Cela, elle le savait depuis le jour où ses doigts avaient effleuré pour la première fois les cartes que lui tendait le croupier à la table de baccara de Monte-Carlo. Elle avait dix-neuf ans à peine. Sa mère avait fait des ménages pour l'élever. Elle n'avait jamais connu son père. A treize ans, elle avait son premier amant, un garçon boucher qui lui avait refilé dans un sac en papier des morceaux de jambon et des saucisses qu'elle avait ramenés à la maison en prétendant avoir fait des courses pour le magasin. Elle avait trouvé les charcuteries succulentes, mais n'avait gardé de cette première et lourde étreinte qu'un souvenir flou et déplaisant. Elle s'était rattrapée depuis. A quarante ans, ses étonnants yeux violets faisaient toujours autant de ravages. Elle en connaissait le pouvoir, l'exerçait avec cynisme et sans pitié sur ceux qu'elle plumait à une rapidité effrayante pour assouvir sa passion pathologique du jeu. Elle se moquait de l'argent en tant que valeur, se fichait de gagner ou de perdre, ne recherchant qu'un plaisir qui était une fin en soi, être assise à une table de roulette dans la sourde rumeur feutrée d'un casino.

Remarquée pour sa beauté, elle avait daigné prendre pendant trois ou quatre ans le chemin des studios où des producteurs, fous d'elle, lui avaient fait tailler des rôles sur mesure. Les fortunes qu'on lui versait étaient instantanément dilapidées sur les tapis verts. Elle était désormais plus célèbre pour ses bancos suicidaires que pour son fulgurant passage dans la constellation des stars. Des hommes riches et puissants essayaient de s'accrocher à son bras, une semaine, deux jours, trois heures, selon leur résistance. Tous craquaient. Au train d'enfer où Nadia perdait, nul ne pouvait la suivre longtemps. Des années auparavant, elle avait eu une brève aventure avec Lou Goldman. Ils étaient restés des amis. Elle lui avait juré de paraître à son cocktail avant de retourner à « l'usine »[1]. Lou l'avait dépannée bien souvent. C'étaient de petites politesses qui se pratiquaient entre joueurs, ceux qui étaient en veine renflouaient les perdants. Goldman lui-même n'avait pas hésité à la taper dans des situations analogues…

Elle enfila sa robe noire qui était devenue légendaire, fit bouffer ses cheveux blond cendré et appela Alice, sa femme de chambre tahitienne.

« Tu es prête ?

— Oui, madame.

— Montre-toi.

— J'ai honte…

— Montre-toi ! »

Alice apparut, se cachant le visage entre les mains. Nadia pouffa. Alice voulut s'esquiver.

« Reste ! Laisse-moi t'admirer !

— Je ne pourrai pas…

— Tu es superbe ! s'exclama Nadia. Tu vas être le clou de la fête ! »

De nouveau, elle hurla de rire.

« J'ai très soif, Norbert. Si vous pouviez m'arrêter dans un bistrot ?…

— Avec plaisir, monsieur. Je vous ferai remarquer toutefois que le compartiment à votre droite, dans le dossier, comporte un bar. Vous y trouverez toutes les marques de whisky ainsi qu'une grande variété d'eaux minérales. Je crois même qu'il y a du Coca-Cola.

— Merci. Je préférerais m'arrêter. »

On entrait dans Cros-de-Cagnes. Norbert rangea froidement la voiture sur un terre-plein interdit, quitta son siège, ouvrit la portière, et désigna une terrasse aux parasols de couleurs vives.

« Ici, monsieur ?

— Parfait. Vous venez avec moi ?

— Avec plaisir, monsieur. »

On les avait vus du café. Des filles en maillot, dix-sept ans à peine, vautrées dans des transats, lorgnèrent Alan sans équivoque.

« Dites, Norbert, vous ne pourriez pas ôter votre casquette ? »

Le chauffeur s'exécuta en souriant. Ils s'installèrent à un guéridon.

« Qu'est-ce que vous buvez, Norbert ?

— Avec votre permission, un pastis.

— Alors moi aussi. C'est bon ? »

Alan se sentit soudain un peu ridicule. Ses chaussures marron, sa cravate noire sur une chemise blanche et son costume clair détonaient avec la mise débraillée de la plupart des clients. Jeunes ou vieux, ils étaient tous à peu près nus, en short et en espadrilles. Le strict uniforme noir de Norbert avait quelque chose de funèbre dans ce paysage bigarré mangé de soleil. D'après les récits de Samuel, il avait imaginé la Côte d'Azur comme un endroit sophistiqué où nul écart vestimentaire n'était permis. Encore un endroit où Bannister n'avait jamais mis les pieds.


Victoria Hackett n'arrivait pas à détacher les yeux de l'immense bouquet de roses.

« Arnold ?

— Victoria ?

— Tu le connais, ce M. Goldman ?

— De nom. C'est un producteur.

— Je trouve ces roses encore plus belles que celles de Miami. C'est très délicat de sa part.

— Oui. Ton dos va mieux ?

— Un peu mieux. Du moment que je ne porte pas de décolleté… »

Ils étaient arrivés la veille. Il avait suffi à Victoria de faire l'aller-retour de l'hôtel à la plage, dix minutes à peine, pour que ses épaules prennent une teinte écarlate et se couvrent de cloques. Chaque année, c'était la même histoire, Victoria ne pouvait affronter le soleil de la Côte qu'à l'ombre des parasols.

« Veux-tu que je te passe encore un peu de crème ?

— Non, ça ira. Il faudrait peut-être y aller ?

— Je suis prêt.

— Quelles roses sublimes !

— Oui, oui… sublimes… »


« Vous parlez français, monsieur ?

— Un peu.

— Vous n'aurez pas souvent l'occasion de le pratiquer. Ici, tout le monde parle plus ou moins l'anglais.

— Vous connaissez le Majestic, Norbert ?

— Très bien.

— C'est comment ?

— Tout à fait convenable, monsieur.

— Mais encore ? Marrant ?…

— Très marrant, monsieur. »

Alan s'agita sur sa chaise, agacé de s'entendre appeler monsieur au détour de chaque phrase.

« Norbert…

— Monsieur ?

— Ne vous croyez pas obligé de m'appeler monsieur tout le temps. »

Il sourit au chauffeur, lui cligna de l'œil et le considéra avec attention. Norbert devait avoir dans les cinquante, cinquante-cinq ans. Grand, corpulent, il portait des verres correcteurs à monture d'acier. Au coin de ses yeux, de fines pattes-d'oie indiquaient qu'il aimait rire. Une légère moustache châtain en balai-brosse barrait son visage lourd à l'expression bonhomme.

Il jeta à Alan un regard aigu.

« C'est compris dans la prestation de l'agence qui m'emploie. La plupart de mes clients y tiennent beaucoup.

— Pas moi. Vous faites ce travail depuis longtemps ?

— Une dizaine d'années.

— Et avant ?

— J'étais dans l'enseignement. Rien à voir.

— Quelle branche ?

— Philo. J'étais professeur agrégé de philosophie. »

CHAPITRE 10

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Betty Grone vérifia que les deux gorilles de l'hôtel étaient bien devant sa porte, leur fit un signe de tête, referma au verrou, alla tirer les rideaux de sa chambre, alluma la lampe de chevet dont elle braqua le faisceau sur le coffret avec des gestes précautionneux. Elle ferma les yeux, souleva le couvercle et plongea ses doigts dans les joyaux, les identifiant immédiatement par leur forme, leur poids, leur matière, or, saphirs, topazes, diamants, émeraudes, bagues, colliers, boucles d'oreilles, broches, pendentifs. Sur chacun d'eux, elle mit mentalement le nom de l'homme qui le lui avait offert.

Certains s'étaient ruinés pour le lui payer, d'autres avaient commis des escroqueries, d'autres encore les lui avaient jetés au visage avec fureur, en cadeau de rupture. Leur contact la fit frissonner mieux que toutes les caresses de ses amants. Elle aurait aimé dormir avec, les porter toujours sur elle, contre sa peau, les admirer quand elle mangeait.

Ils valaient trop cher. La moindre négligence de sa part aurait entraîné une rupture de contrat avec les compagnies d'assurances les protégeant du vol ou d'une perte. Quand Betty avait profondément joui de leur contemplation, elle sonnait des hommes armés qui les remettaient au coffre.

Elle rouvrit les yeux et se dit que son cul, et lui seul, lui avait valu cette richesse. Sa tête aussi. Il s'agissait d'un art appris dans nulle école, savoir monnayer ses faveurs, tirer le maximum des sentiments d'un homme. Elle se moquait bien que des femmes jalouses la traitent sous le manteau de putain. A ce prix-là, putasserie était à la fois une éthique, une esthétique, du grand art planant très au-dessus des misérables questions de vocabulaire. Sans rouvrir les yeux, les deux mains toujours enfouies dans les bijoux, elle se remémora son triomphe de la veille, à la soirée des Signorelli… A son entrée sur la terrasse, elle avait aperçu du coin de l'œil la rivale haïe, Nadia Fischler, en grande conversation avec celui que toutes deux convoitaient, Honor Larsen, le grand patron d'une grande firme aéronautique. Honor avait la forme délicate d'un énorme sac de dollars dont l'extrémité supérieure aurait été affublée de lourdes lunettes d'écaille. Il était célèbre pour les cadeaux délirants octroyés à celles qui partageaient sa vie quelques jours, quelques heures. En bonne garce, la Fischler avait voulu mettre le grappi


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n sur ce pactole ambulant qu'elle avait ébloui au casino. Betty avait attendu son heure pour passer à l'attaque. Elle savait que Larsen serait à la réception des Signorelli. Sûre de sa beauté, de sa crinière flamboyante et de ses yeux verts, elle avait passé plusieurs heures à répartir, sur un arachnéen fourreau de soie émeraude, la totalité de ses joyaux. A son entrée dans les salons illuminés, les conversations s'étaient tues subitement, tous les regards avaient convergé vers elle, miroitante comme un soleil scintillant d'une infinité de feux fugaces au moindre frémissement de son corps. Honor Larsen avait réagi comme les autres, la dévisageant sans vergogne malgré la présence de Fischler, écrasée dans son éternelle robe noire par l'éblouissante présence de Betty. Un instant que ni l'une ni l'autre n'oublierait. Tout à l'heure, Honor avait appelé Betty, la priant d'accepter son invitation à dîner. Elle avait dit oui. Il viendrait la prendre au cocktail de Goldman dans le hall de l'hôtel. Avec un peu de chance, Nadia Fischler les verrait repartir ensemble.

Elle rouvrit les yeux, prit une profonde inspiration, referma le coffre à regret, débloqua le verrou et appela les gardes. L'un d'eux s'empara du coffret pendant que l'autre ouvrait la marche, la main droite plongée dans l'échancrure de sa veste. Betty ne les quitta pas de l'œil pendant qu'ils disparaissaient dans le couloir. Aux dernières estimations, ses pierres valaient près de six millions de dollars. A peu près ce qu'avait perdu Nadia Fischler en trois ou quatre saisons. Betty eut un sourire en pensant qu'elle crèverait pauvre. Elle retourna devant sa coiffeuse et agrafa sur sa robe corail une seule et sublime perle en forme de poire, cadeau d'un citoyen du Koweit. En bas, Honor Larsen devait déjà l'attendre.

On déposa les pastis sur la table. Alan sortit de sa poche une liasse de billets de banque français changés à l'aéroport. Mais déjà, Norbert avait payé.

« Si vous permettez… Il est d'usage que je règle les frais. Nous ferons les comptes à votre départ. »

Alan rempocha les billets. Ils burent une gorgée de pastis. Alan fit la grimace. Norbert sourit.

« Voulez-vous autre chose ?

— Non, non, j'essaierai de m'y faire.

— Par exemple, continua Norbert, vous n'auriez peut-être pas dû vous charger du pourboire des porteurs. Vous avez donné beaucoup trop.

— Bof…

— Ce n'est pas à vous que je pense, monsieur, mais à ceux qui viendront après. S'ils ne paient que le juste prix, ils se feront insulter.

— Je ne le ferai plus, dit Alan en riant. Dites-moi, Norbert… Ça ne vous manque pas trop, la philo ?

— La philo, ça se vit. L'enseignement de la philo, c'est autre chose. J'étais exploité et sous-payé. J'ai gagné beaucoup plus en étant domestique.

— Vous avez été domestique ?

— Huit ans. C'est un métier épatant. La pensée reste libre. On a le temps de réfléchir en cirant les chaussures. Dans l'industrie, le commerce ou l'économie, qui peut se vanter d'avoir le temps de réfléchir ?

— C'est bien vrai, dit Alan avec embarras.

— C'est ce que j'explique aux camarades.

— A l'agence ?

— Non, au Parti. Je milite à la section communiste de Pégomas, cellule Vaillant-Couturier. »

D'émotion, Alan faillit laisser tomber son verre.

« L'aliénation n'est qu'une question de langage. Aujourd'hui, être domestique a un petit côté infamant. Pourtant, le mot vient de « domus », maison. Ça les fait pouffer, l'étymologie ! Si vous les aviez vus se tordre quand je leur ai expliqué la racine de « ministre » !

— C'est quoi ? demanda Alan tout en déplorant de poser la question.

— Minus.

— Quel rapport ?

— Qui torchait le cul du roi au grand siècle. Les minus-ministres. Pardon, monsieur, excusez-moi…

— Pas du tout ! C'est passionnant… On en apprend des choses avec vous ! »

Norbert eut un grand sourire.

« Merci, monsieur. »

Très exactement à l'aplomb de la suite d'Arnold Hackett, mais deux étages plus bas, se situait l'appartement de Cesare di Sogno. Les baies s'ouvraient sur une vaste terrasse face à la mer. Particularité de la suite : deux portes différentes avaient un accès direct sur le couloir, l'une dans le salon, l'autre dans la chambre. Cette double sortie enchantait Cesare. Il lui arrivait souvent de faire partir une fille par le salon alors qu'une autre entrait par la chambre, ou vice versa. Il se disait marié à une femme jalouse susceptible d'abattre à coups de revolver toute rivale. En fait, il n'avait été réellement marié qu'une seule fois, pendant six mois, à l'âge de vingt-deux ans : péché de jeunesse. Il se souvenait avec dégoût du deux-pièces sans lumière dans une rue sinistre de Montrouge où s'allongeait un dépôt de poids lourds. Quand les camions passaient en vrombissant sous sa fenêtre, son lit, le vieux lustre et les cloisons de papier étaient secoués d'infernales vibrations.

Son amour pour Colette n'y avait pas résisté. Pour fuir cet environnement déplorable et une épouse qui se négligeait tout en se prétendant enceinte de quelques mois, il n'avait même pas eu à faire sa valise, il n'en avait pas. Simplement, il n'était pas rentré un soir et jamais plus n'avait donné de ses nouvelles. Il n'en avait pas eu davantage de Colette. Etait-elle morte ? Avait-elle accouché ? De quoi ? Autant de questions restées sans réponse depuis vingt-cinq ans.

Il n'avait raconté cette histoire qu'à un seul de ses amis, un avocat. L'avocat lui avait affirmé que s'il ne plaisantait pas, il était toujours légalement marié. Cesare lui avait envoyé une grande claque dans le dos, accompagnée d'un clin d'œil moqueur. Depuis, il ne se hasardait plus à faire la moindre allusion à son passé fait de sandwiches, de cafés crème, de ballons de rouge et de chambres d'hôtel miteuses, de boulangères mûres rencontrées au dancing de la Coupole ou aux thés dansants du Claridge dans les années 50, à Paris. Sa belle gueule de Romain avait fait le reste. Les boulangères avaient été remplacées par des épouses d'industriels, d'hommes d'affaires, de banquiers, de ténors de la politique. Entre-temps, sa garde-robe et son compte en banque s'étaient étoffés. Aujourd'hui, Cesare avait pignon sur rue aux Champs-Élysées, quelques kilos en plus, des illusions en moins, des maîtresses à la pelle. Dans les endroits, les plus luxueux du monde, on l'appelait « Monsieur di Sogno », et il se laissait faire une douce violence lorsqu'on lui conférait le titre de marquis. En son âme et conscience, il le méritait davantage que ces petits noblaillons fin de race qui venaient lui lécher les pieds pour peu qu'ils appartinssent au conseil d'administration d'une grande firme désireuse de s'attirer ses faveurs. Car Cesare vivait désormais de la vente du vent. Le vent le portait, le gonflait, le nourrissait, lui permettant cette existence facile tissée de voyages, de palaces, de beauté, de chair fraîche, de vins fins, de nourritures rares, de complets de grands faiseurs, de voitures de luxe. Il avait compris que dans un milieu social où le moindre des besoins était comblé, la faille du désir ouvrait un champ illimité à une fringale jamais assouvie, la vanité. Pour la vanité, il y avait toujours preneur. Les médailles, les diplômes, les prix, les décorations se négociaient mieux encore que des objets de première nécessité. Vendre du vent, remuer du vent, vivre du vent… Ne représentant que lui-même, c'est-à-dire peu de chose, Cesare avait eu l'intelligence d'établir son entreprise en faisant appel à la propre vanité de ceux qui allaient la cautionner.

Première opération, l'impression d'un papier à lettres portant la mention « PRIX LEADER », dont il s'était immédiatement arrogé le titre de « secrétaire général ». En feuilletant les différents annuaires européens et américains, Cesare avait coché les noms prestigieux de ceux qui font le monde, savants, philosophes, écrivains, aristocrates au nom ronflant, auteurs de théâtre en vogue, milliardaires internationalement connus, chefs d'entreprises fameux, hommes politiques au pouvoir. A chacun, il avait adressé la missive suivante : « Voulez-vous nous faire l'honneur de faire partie du comité du « Prix Leader », destiné à récompenser chaque année la firme ou la personnalité la plus méritante et dynamique de l'année ? » Les lettres, assorties d'une foule de précisions redondantes, s'étaient envolées aux quatre coins du monde, signées de son nom accompagné de la mention de sa qualité : « Cesare di Sogno, secrétaire général du prix Leader. » A sa grande stupéfaction, sans même qu'il eût à s'octroyer le titre de marquis, Cesare avait reçu autant de réponses favorables qu'il avait envoyé de lettres. Le reste était un jeu d'enfant. Il choisit les vingt noms les plus brillants, les plus chargés de prestige, et les aligna en haut et à gauche de son nouveau papier à lettres : « Prix Leader, sous le patronage de… décerné par… secrétaire général, Cesare di Sogno. »

Sans que personne n'y trouve à redire, le prix, qui primitivement devait être annuel, était désormais attribué plusieurs fois par an, selon les besoins d'argent de Cesare. Cesare avait d'ailleurs l'habileté suprême de n'en demander jamais. Le prix Leader ne comportait aucun but lucratif. Bien entendu, il y avait les frais de secrétariat, de bureaux, de personnel, de dîners, de cocktails, de voyages, de séjours, détails laissés à la discrétion et à l'élégance des nouveaux promus. Le lauréat était convoqué dans les somptueux bureaux des Champs-Élysées, reçu par des blondes superbes au strict uniforme bleu marine sur des tapis de haute laine où s'enfonçaient ses pieds, admis enfin dans le sanctuaire raffiné du « secrétaire général » qui le recevait avec une simplicité désarmante, sous un Lautrec.

« Cher monsieur, votre compagnie a été distinguée par notre jury international comme la plus digne de recevoir le prix Leader. Toutes mes félicitations ! Acceptez-vous le prix ? »

Le futur lauréat, homme sérieux, prenait l'affaire au premier degré. P.D.G. d'un groupe bancaire, d'une compagnie aérienne, d'un consortium immobilier ou d'une chaîne de grands magasins, il acquiesçait modestement de la tête. Cesare lui assénait alors innocemment le programme des réjouissances, cocktail de cinq cents personnes, dîner aux chandelles d'une élite de personnalités et de journalistes — jamais moins de deux cents — dans les restaurants les plus prestigieux des capitales ou des lieux les plus sophistiqués de la planète. Après quoi, il se levait et tendait chaleureusement la main pour signifier que l'entretien était terminé. Abasourdi, le visiteur se laissait raccompagner à la porte. Avant de la franchir, il posait immanquablement la question suivante :

« Dois-je payer quelque chose ? »

C'est dans sa réponse que Cesare di Sogno se jugeait le plus étourdissant :

« Payer ? Mais, cher monsieur, le prix Leader n'a aucun but lucratif ! Pas un sou, rien ! C'est nous qui sommes honorés !

— Tout de même… Cinq cents invités chez Lasserre… Deux cents chez Maxim's… Un Boeing spécial pour Acapulco…

— Rien ! »

Cesare prenait un temps, esquissait une moue paternelle…

« Évidemment, notre comité a ses frais…

— Ma firme peut-elle contribuer ?

— Une voiture viendra vous chercher au Ritz, le 6, à dix-huit heures, n'oubliez pas ! Toute la presse sera là ! Contribuer ?… Vous n'y êtes absolument pas tenu !

— Je vous en prie ! Combien ?

— Cher ami, je n'en ai aucune idée. Permettez-moi en tout cas de vous remercier au nom de notre œuvre…

— Fournissez-moi une indication. Je suis très embarrassé… Combien donnent les autres ? »

Nouvelle moue ennuyée de Cesare.

« Variable… »

Suivait alors un chiffre s'étageant entre 20 000 et 50 000 dollars, selon le chiffre d'affaires de l'entreprise choisie.

Chose curieuse, jusqu'à présent, personne n'avait refusé de payer. Après tout, chacun en avait pour son argent. La firme couronnée pouvait exhiber fièrement un magnifique diplôme. La qualité des participants lui valait de larges commentaires dans la presse. Tout le monde était content.

Seule exception à cette règle : Lou Goldman. Il avait accepté sans manières de se voir décerner le prix, mais était resté muet quand Cesare, après plusieurs appels du pied, avait fait des allusions massives aux « frais de cérémonie de cette belle œuvre ». Son instinct de requin lui avait dit que c'était sans espoir : Goldman était encore plus cannibale que lui. En attendant, qui allait payer le cocktail ? Certainement pas lui ! Goldman, pas davantage. Alors, qui ?

Cesare chassa son inquiétude. Le temps était splendide, son spencer de soie blanche lui allait comme un gant et il avait au moins deux victimes en vue parmi les invités de sa réception : Arnold Hackett et l'avionneur Honor Larsen. Au moment de descendre dans le hall, Cesare retourna dans la salle de bain, se contempla en pied dans le miroir et envoya un baiser léger à son image.

« On repart ? » dit Alan.

Norbert était déjà debout, la casquette à la main. Il laissa passer Alan, le suivit à un pas.

« Si vous voulez bien me laisser une minute pour nettoyer la voiture…

— Maintenant ? s'étonna Alan.

— Quand elle est décapotée à l'arrêt, je la retrouve régulièrement pleine d'ordures. »

Ils firent les trente mètres qui les séparaient de la Rolls. Sur le siège avant droit, on avait écrasé trois cornets de glace au chocolat.

« Je n'en aurai que pour une minute », dit Norbert.

Il s'empara d'un chiffon et répara les dégâts.

« Communistes ? ironisa Alan sans méchanceté.

— Non, bourgeois, répondit Norbert sur le même ton. Il n'y a que les bourgeois pour cracher sur ce qu'ils ne peuvent posséder. Si vous voulez bien monter… »

Alan s'installa à l'avant. Norbert leva un sourcil.

« Je préfère », dit Alan.

Norbert prit le volant, actionna le démarreur.

« Il y a un joli mot d'un écrivain français, Henri Michaux. Il a dit : « Si les voitures pensaient, les Rolls Royce seraient beaucoup plus angoissées que les 2 CV. »

Il éclata de rire, se faufila dans la circulation d'un coup d'accélérateur puissant et tapota affectueusement le volant :

« Bonne bagnole… Très, très bonne bagnole ! »

Un peu plus loin, il désigna un restaurant sur sa gauche.

« Tetou… Bonne, très, très bonne bouillabaisse ! »

Elle s'étala en croix sur le lit, jouant à en toucher les bords extrêmes du bout de ses mains et de ses orteils. Même allongée de la sorte, il lui suffisait de raidir légèrement le cou pour voir la mer par la fenêtre au pied de laquelle s'arrondissait un balcon fleuri.

Le soleil avait imprimé en blanc la minuscule surface de peau cachée aux regards par le slip de bain qu'elle portait à la piscine. Son corps avait maintenant trois teintes, le blanc de l'aine, le châtain clair du pubis assorti à la couleur de ses cheveux et le rose brique tendre des parties exposées à l'éclatante lumière de la Méditerranée.

Elle se redressa d'un coup de reins, alla humer les deux bouquets de roses qui ornaient sa chambre. Pourquoi les lui avait-on envoyés ? A la piscine, elle n'avait parlé à personne, sinon au garçon pour lui commander des Cocas bourrés de citron vert et de glace pilée. Elle compara les deux cartes de visite jointes aux gerbes, mais pas davantage que Louis Goldman, elle ne connaissait Cesare di Sogno. Elle les froissa, les jeta dans la cuvette des cabinets et tira la chasse. Elle s'empara d'une banane dans un compotier, y mordit sans la peler, recracha la peau, planta ses dents dans une pomme d'un rouge-violet. Dans le réfrigérateur, elle prit une bouteille de lait dont elle but une longue gorgée. Elle s'essuya la bouche du revers de la main. Tout l'enchantait. Juchée sur la pointe des pieds, elle s'étira avec volupté devant la fenêtre ouverte. A droite, elle apercevait des gens qui plongeaient dans la piscine. Le bruit de leur corps frappant la surface de l'eau lui arrivait avec une fraction de retard sur ce que ses yeux enregistraient.

Toujours sur la pointe des pieds, elle alla ouvrir le tiroir d'une commode d'où elle sortit un bizarre chapeau de paille à fleurs et une longue paire de gants en chevreau noir.

Elle enfila les gants, mit le chapeau sur sa tête, cala ses deux chevilles sur le bord du lit, plongea en avant. En équilibre sur les bras, elle commença de faire une série de pompes dont elle énuméra le décompte en chantonnant une comptine qu'on lui avait apprise à la maternelle vingt ans plus tôt.

Six kilomètres après Golfe Juan, la voiture arriva aux portes de Cannes.

« Je vous fais passer par la Croisette ou par la rue d'Antibes ?

— Où est la différence ?

— La rue d'Antibes traverse le centre, la Croisette longe la mer. Le Majestic est au bout. C'est un peu plus long.

— La Croisette », dit Alan.

La Rolls arrivait en vue d'une fourche. Norbert prit à gauche, passa le feu, s'engagea sous un pont de chemin de fer et vira sèchement à droite.

En sens inverse, des centaines de voitures, pare-chocs contre pare-chocs.

« Ils quittent la plage. Pire qu'à Paris ! »

Depuis que Norbert avait ôté sa casquette et que lui-même s'était installé à l'avant, Alan se sentait beaucoup plus à l'aise. Seule la Rolls était point de mire, pas ses passagers. Alan était ahuri par le nombre de filles en liberté. Certaines se juchaient par grappes sur de minuscules bagnoles, les seins à peine protégés par dix centimètres carrés de tissu transparent, les fesses à l'air, hurlant de joie dans un tintamarre d'avertisseurs déchaînés.

« C'est tous les jours comme ça ? interrogea Alan.

— Le jour et la nuit, dit Norbert.

— Où est-ce qu'ils logent ?

— On n'en sait rien. Où ils peuvent. Certains dorment sur les plages, d'autres campent ou se font héberger chez l'habitant. La débrouille… Une chambre de six mètres carrés pour quinze. En juillet, la population de Cannes se multiplie par vingt. Vous connaissez Saint-Tropez ?

— Non.

— Là-bas, c'est par cent. La plupart arrivent sans argent.

— Comment font-ils ?

— La débrouille. En fin de saison, les filles utilisent ce dont la nature les a dotées pour s'assurer leur sandwich quotidien. Beaucoup de garçons aussi, d'ailleurs.

— Vous voulez dire qu'ils se prostituent ?

— Disons qu'ils se défendent. Mettez-vous à leur place… On les invite sur des yachts de trente mètres, caviar, whisky et H à gogo. Ça les déboussole. L'argent pourrit tout, monsieur ! »

CHAPITRE 11

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« Alors, comment était le thé ? s'exclama-t-il avec jovialité.

— Correct, répondit Emily en lui jetant un regard interrogateur. Tu t'en vas ?

— Je vais au bar cinq minutes. Gohelan veut me demander un conseil.

— Avec l'argent qu'on laisse ici, j'espère que tu le lui factureras. »

Il eut un petit rire aigrelet.

« A tout de suite. Je vous attends dans le hall pour le cocktail ou je remonte vous chercher ?

— Tu nous verras bien descendre. Sarah, tu t'habilles comment ? Je ne tiens pas à ce que tu aies la même robe que moi !

— La blanche, de Saint-Laurent.

— Parfait, je mettrai la verte de Cardin.

— J'y vais », dit-il.

Il referma doucement la porte derrière lui. Sarah fit signe à sa mère de ne pas bouger. Puis, elle se rendit dans le vestibule, rouvrit la porte, vérifia que le couloir était désert, revint dans le salon.

« Je voudrais te montrer quelque chose.

— Quoi ?

— A propos de ton mari.

— Perds l'habitude d'appeler Hamilton « mon mari ». C'est aussi ton beau-père.

— Tu voudrais peut-être que je l'appelle papa ?… Quand tu auras vu ce que j'ai à te montrer… »

Elle s'empara d'une petite valise noire nichée dans une armoire sous une pile de pull-overs appartenant à Hamilton.

« Tu ne t'es jamais demandé ce qu'il charrie là-dedans ?

— Des papiers, je suppose.

— Il s'agit effectivement de papiers. Mais d'un certain genre… »

Elle tira de la poche de son pantalon une petite clef plate.

« Sarah ! protesta Emily. D'où sors-tu cette clef ? Tu n'as pas le droit !

— Je l'ai prise, maman. Après tout, autant savoir avec quel genre d'homme tu vis depuis douze ans.

— Sarah, je t'interdis ! Je ne te permets pas !

— Un simple coup d'œil, tu seras édifiée… »

Elle fourragea dans la serrure, ouvrit le couvercle de la valise dont elle renversa le contenu sur le divan : des revues pornographiques.

« Et ça, tu sais ce que c'est ? Une loupe ! » Il les regarde à la loupe !

Emily se détourna vivement.

« Sarah, je t'ordonne de refermer cette valise ! Je suis scandalisée par ton indiscrétion ! Hamilton est mon mari mais je ne me serais jamais permis de fouiller dans ses affaires !

— Libre à toi, maman. Garde tes œillères. En tout cas, il ne sera pas dit que je nous laisserai dépouiller par un satyre !

— Ne te mêle pas de mes affaires ! jeta Emily en rougissant de colère.

— Te voilà prévenue ! » répondit Sarah.

Elle remit la clef dans sa poche et disparut dans sa chambre. Emily resta figée quelques instants, les doigts serrés nerveusement sur le petit sac à main qu'elle n'avait pas lâché. Par la baie vitrée s'ouvrant sur la terrasse fleurie, elle voyait des vols de mouettes qui venaient raser la façade en poussant de grands cris aigus. A la mort de son mari, elle avait juré qu'elle ne se remarierait pas. Quel homme aurait pu lui faire oublier Franck Burger III ? Trois ans plus tard, elle convolait avec Hamilton Price-Lynch, l'un des proches collaborateurs de Franck. Elle l'avait choisi précisément parce qu'il n'avait rien de remarquable, ni physiquement ni moralement. Elle continuait à lui donner des ordres, comme l'avait fait Franck de son vivant. Bien entendu, elle avait éprouvé les mêmes craintes à son égard bien avant que Sarah ne les exprime. Elle se méfiait des faibles, parce qu'ils étaient plus sournois et plus dangereux que les forts. Mais Hamilton ne représentait aucune menace pour elle ou sa fortune. Elle pouvait l'écraser à sa convenance comme un moustique. Parfois, lorsqu'elle était nerveuse, elle l'appelait dans son lit. Il lui faisait l'amour avec obséquiosité et empressement, comme un domestique désireux de ne pas perdre sa place et de satisfaire en tout le moindre caprice de son maître. Peu lui importait dans quels fantasmes Hamilton tirait la force de la faire vibrer. Du moment qu'elle vibrait… Elle n'avait jamais rien ressenti avec Franck. Il l'écrasait de sa personnalité supérieure. Elle n'avait respiré que pour lui, à son rythme à lui, se pliant à ses horaires, ses exigences, ses caprices. Avec Hamilton, les rôles étaient inversés. Et désormais, la fabuleuse fortune des Burger était sienne, comme elle appartiendrait un jour à Sarah. Sa fille lui en avait voulu à mort d'épouser ce personnage falot envers lequel elle n'avait que mépris. Elle ne ratait pas une occasion de le démolir, de prétendre qu'il représentait un danger pour le clan Burger, insistant cruellement sur le surnom dont l'avaient affligé ses proches collaborateurs de la banque, « Ham Burger ». Emily n'était pas l'épouse de Hamilton Price-Lynch, mais on disait de Ham qu'il était le mari d'Emily, « Monsieur Burger », « Ham Burger ».

Cette fois, Sarah avait dépassé les bornes. Nul au monde n'avait le droit de fouiller dans les affaires personnelles d'un homme. Sauf sa propre femme. Emily prit la valise, l'emporta dans sa chambre et l'ouvrit à l'aide d'une petite clef plate cachée dans son coffret à bijoux. Comme elle l'avait fait cent fois depuis des années, elle feuilleta attentivement la collection de revues que Hamilton enrichissait régulièrement de nouveaux numéros.

Les yeux ronds, lèvres pincées, elle contempla les vagins écartelés par des phallus aux proportions inhumaines, qui ne ressemblaient en rien en tout cas aux deux seuls qu'elle eût jamais vus de près, ceux de ses deux maris, Franck Burger III et Hamilton Price-Lynch.

La Rolls allait au pas dans un embouteillage inouï. Des baigneurs en maillot traversaient la route pieds nus pour aller boire dans les bars en face. Des ballons roulaient sous les roues des voitures.

« On entre dans Cannes, dit Norbert.

— C'est ça, la Croisette ?

— Non, plus loin, quand nous aurons tourné à droite. »

Alan vit devant lui une bâtisse blanche rococo. Entourée de palmiers piqués dans une pelouse, elle se donnait des airs nobles.

« C'est quoi ?

— Le casino d'été. Le Palm Beach. »

D'un seul coup, il renoua avec son angoisse. Le soir même, derrière ces murs, il devrait tenter de négocier un chèque de 500 000 dollars. Vue de New York après un bon repas, l'entreprise lui avait paru réalisable. Elle n'était que le prolongement d'un rêve où l'on imagine que l'on agit. Mais sur place, dans le réel, comment oserait-il demander un crédit aussi énorme ? Il maudit Bannister.

« Nous sommes loin de l'hôtel ?

— La Croisette commence ici. C'est à l'autre bout. Majestic, Palm Beach, mêmes patrons, même combat, plumer le milliardaire sans défense !

— Vous êtes contre ? » demanda Alan en réprimant un sourire.

Norbert lui jeta un regard choqué.

« On en vit tous, moi le premier.

— Et vos convictions politiques ? » le taquina Alan.

Norbert eut un sourire qui lui plissa les yeux.

« Je suis bourré de contradictions. »

Il évita de justesse un enfant qui avait bondi devant son capot et ajouta :

« Seulement, moi, je les assume. »

Ayant dit, il garda le silence quelques instants. Puis, désignant une gigantesque pâtisserie sur sa droite :

« Le Carlton. »

Il engagea la voiture dans la petite rue qui en longeait la façade ouest, tourna à gauche une nouvelle fois et se rangea le long du trottoir.

« Majestic ? » s'enquit Alan avec surprise.

Norbert secoua la tête négativement.

« Écoutez, monsieur, j'aimerais vous demander un service… Je tiens à ma place, le règlement de ma firme est très strict. Puis-je vous demander l'autorisation de remettre ma casquette et de vous asseoir à l'arrière pour notre arrivée à l'hôtel ?

— Mais pourquoi ? Quelle importance ?

— C'est plus convenable, dit Norbert. Les clients du Majestic ne sauraient plus lequel de nous deux est le passager ou le chauffeur. Vous voulez bien ?

— OK, acquiesça Alan. Et moi qui vous croyais capable d'assumer vos contradictions !…

— Je regrette, monsieur, il ne s'agit pas des miennes mais de celles du système symbolique qui exige une immédiate identification de ses participants par les signes qu'ils projettent. Inversez cette loi, il ne reste rien de la hiérarchie implicite du capitalisme. Et alors, où irions-nous ?

— Répétez-moi ça, mais plus lentement », dit Alan en se prenant la tête à deux mains.

Il se glissa à l'arrière. Norbert remit gravement sa casquette et embraya.

Quand il était au Majestic, John-John Newton, outre sa suite du sixième étage, louait en permanence un salon et une chambre au premier. La chambre était destinée à ses bonnes fortunes, le salon à ses visiteurs.

Il arrivait que les uns et les autres fissent bon ménage au cours de rencontres qui ne devaient rien au hasard.

Selon ses interlocuteurs, John-John s'arrangeait pour qu'une somptueuse créature passe la tête dans l'entrebâillement de la porte de communication. Feignant alors l'embarras, mais courtois jusqu'au bout des ongles, il présentait la fille à son client potentiel. Au bout de quelques minutes d'entretien, il prétendait avoir une communication à donner et disparaissait alors dans la chambre. Quand il en revenait en s'excusant une demi-heure plus tard, il jugeait d'un coup d'œil le succès de sa manœuvre. Trois fois sur quatre, la fille — dont il louait à prix d'or les services à une agence de call-girls — avait été « séduite » par son visiteur, enchanté de rafler la petite amie d'un homme aussi puissant et séduisant que John-John Newton. Inconsciemment, il était ainsi enclin à se montrer moins intraitable en affaires.

Comme les marchés de la Van Velde portaient sur des millions de dollars, la moindre différence dans les pourcentages équivalait à une fortune. Newton traitait indifféremment et sans intermédiaire avec les généraux d'Israël, le ministre des Affaires étrangères de l'Arabie Saoudite, les commissaires du peuple chinois et tous ceux qui avaient recours à sa firme pour équiper une armée, régulière ou non, de son appareillage électronique sophistiqué.

Deux ans plus tôt, il avait voulu diversifier ses avoirs en rachetant des affaires dans d'autres branches de l'industrie. Il s'en était ouvert à certains de ses banquiers européens et américains, les priant de lui signaler tout ce qui leur paraîtrait intéressant. L'un d'entre eux lui avait proposé quelque chose de grandiose, mais qui exigeait un doigté et une coordination parfaits. L'échec ou la réussite de l'opération ne tiendrait, le moment voulu, qu'à un fil. Bien entendu, John-John s'était posé des questions sur les motivations du banquier, et sans avoir de certitude absolue, il avait trouvé la réponse qu'il comptait mettre à profit lors du passage à l'acte. Ce qui l'amusait le plus en affaires, c'est que tout le monde cherchait à rouler l'autre. On comptait les survivants à l'arrivée.

Jusqu'à présent, il n'avait jamais osé faire le coup de la fille à celui qu'il attendait. Même en fût-il mort d'envie, l'autre était trop fin et méfiant pour tomber dans le panneau.

Deux


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coups furent frappés à la porte. John-John alla ouvrir. Le petit homme en blazer de cachemire noir tendit la main. John-John Newton s'en empara et la serra chaleureusement.

« Entrez, cher ami, entrez… Que désirez-vous boire ?

— Rien, merci. Je ne reste qu'une minute. On m'attend à un cocktail. »

Le visage de Newton s'éclaira d'un sourire.

« Goldman ?

— Vous le connaissez ?

— Un peu. Assez pour qu'il m'en veuille à mort.

— Une histoire de femmes ?

— Pire ! Je l'ai battu au golf en Floride.

— Gros enjeu ?

— En dehors de sa vanité, aucun. Disons tout de même que la partie lui a coûté plus de 20 millions de dollars.

— Racontez-moi ça !…

— Je vous promets de le faire un de ces jours… »

Le sourire de John-John s'effaça.

« Avez-vous des nouvelles ? Où en sommes-nous ? »

Hamilton Price-Lynch croisa les mains et articula d'une voix sereine :

« Tout va merveilleusement bien. A mon avis, l'affaire est dans la poche. »

Le temps qu'Alan trouve le mécanisme de la poignée, deux chasseurs en uniforme bleu roi lui avaient ouvert la portière. A Nice, il avait été accueilli par un sourire et une rose. A Cannes, il débarquait dans une tempête de rires dont la raison lui échappait. A travers les buis et les mimosas cernant la piscine, il voyait des centaines de jambes appartenant aux deux sexes, sans pouvoir distinguer les visages qui leur correspondaient. En tenue d'amiral de la flotte, un grand rouquin rigolard aux épaules de déménageur le lui expliqua :

« Un cocktail, monsieur. On décerne un prix. »

Alan remercia de la tête, ne sachant trop quelle attitude adopter.

« Monsieur, puis-je vous accompagner à la réception ? »

Alan suivit le groom dans le hall d'entrée pendant que, sous la direction de l'amiral, les bagagistes, aidés par Norbert, sortaient du coffre de la Rolls ses valises précieuses.

L'amiral s'appelait Serge. Depuis un quart de siècle, il était chef voiturier au Majestic. Autant dire qu'il en avait vu pas mal défiler. Il se pencha vers son neveu, un jeune homme d'une vingtaine d'années à qui il voulait inculquer les rudiments du métier.

« Ne te laisse jamais impressionner par l'équipage. Ça ne prouve rien. Ce qui compte, c'est l'allure, l'aisance, le naturel. Même dans une bagnole en or massif, un plouc reste un plouc. »

Le neveu le regarda avec dévotion.

« Celui-là, c'était pas un plouc ?

— Pas spécialement. Mais primo, voiture de louage. Secundo, les bagages sont trop neufs. Tertio, costume de confection. Quarto, il ne sait que faire de ses mains. Regarde toujours leurs mains ! S'ils ne savent pas où les fourrer, c'est qu'ils ont plus l'habitude du camping que des palaces. Ça va, Norbert ?

— Salut, Serge.

— Hein, Norbert, mon neveu, je lui disais… Qui c'est ton type ?

— Pope. Alan Pope.

— Inconnu au bataillon ! Qu'est-ce qu'il vend ?

— Sais pas. Un Américain. »

Serge se tourna vers le jeune Antoine Bezard :

« Tu vois ?… »

Il se précipita soudain au-devant d'un jeune homme au teint basané escorté d'une dizaine de personnes des deux sexes, et le salua, casquette à la main.

« Altesse… »

Il revint vers Norbert et le jeune Antoine Bezard.

« Prince Ali, le neveu de Fayçal. Il est arrivé ce matin de Londres. Il cherche une propriété. Les agents immobiliers se battent. »

Antoine Bezard attarda son regard sur la silhouette du prince, épaté par son tee-shirt délavé, ses jeans effrangés, ses vieilles espadrilles.

« On dirait un clochard », dit-il avec naïveté.

Serge lui tapota l'épaule paternellement :

« Tu oublies une chose, mon petit… La classe. La classe ! »

Marc Gohelan contempla avec irritation les amoncellements de canapés au caviar et au saumon jonchant les buffets fleuris dressés autour de la piscine par ses brigades de maîtres d'hôtel. Trois minutes suffisaient pour que plus rien n'en subsistât, à croire que les invités ne s'étaient pas nourris depuis deux jours en prévision de la manne gratuite. La veille, Gohelan avait vu à la télé un documentaire sur les ravages des sauterelles s'abattant sur une contrée d'Afrique et dévorant tout sur leur passage : il y était ! Avec effarement, il vit que les garçons s'étaient constitués en une chaîne ininterrompue se passant de main à main les bouteilles de Dom Pérignon, comme les pompiers les seaux d'eau lors d'un incendie de forêt. Mais la réception commençait à peine et rien ne semblait devoir éteindre le feu.

Il se faufila à grand-peine entre les groupes jacassants, saisi par le revers de sa veste, harponné par des doigts bagués qui se tendaient, serrant ou baisant trente mains, faisant autant de compliments sur la mine, la robe, la forme, les gains au jeu de la veille, la ligne retrouvée, la perfection d'un lifting, l'audace d'une coiffure, le hâle, les décorations nouvelles, échappant de justesse en frémissant à un trio de demoiselles anglaises du troisième âge dont la plus grande en robe violette d'évêque, éprise de lui, voulait le coucher sur son testament à défaut de pouvoir l'allonger dans son lit. La cravate en bataille, la transpiration perlant à ses tempes, il parvint enfin dans la petite salle jouxtant le bar, aménagée en PC de la fête, et se jeta sur Ettore Markovitch, son chef de la restauration.

« Ettore ! Vous êtes fou !

— Pas encore tout à fait, monsieur, mais ça ne saurait tarder… »

Chef d'orchestre d'un gigantesque embouteillage, il avait besoin de ses deux bras pour canaliser l'intense circulation des plateaux chargés de nourriture et des caisses de champagne dont les bouchons sautaient dans une pétarade ininterrompue.

« Ettore ! Combien d'invités ? Combien ?

— Cent de prévus…

— Il y en a déjà au moins cinq cents sur la terrasse et ils arrivent toujours par flots ! Qui va payer ?

— M. Gazzoli m'a dit…

— Gazzoli ? Où est Gazzoli ? »

Gohelan aperçut le crâne dégarni de son chef caissier sautillant au-dessus d'une marée humaine.

« Albert ! Albert !… »

Tel un fétu de paille dans un raz de marée, le crâne apparaissait ou disparaissait selon les aléas de la bousculade. Gohelan aspira une grande goulée d'air, prit son élan et fonça coudes au corps…

A l'aplomb du plongeoir, Lou Goldman, dont l'instant de gloire ne sonnerait pas avant trois quarts d'heure, avait réussi à s'isoler avec le prince Hadad.

« Les histoires entre juifs et Arabes, foutaises, Votre Altesse. Dépassé ! Tous se réconcilieront autour de mon projet. Et je trouve piquant qu'un Israélite, en l'occurrence moi-même, ait eu le premier l'idée de tourner ce qui deviendra le classique de tous les temps à la gloire des musulmans, la vie de Mahomet. »

Le prince approuvait doucement de la tête, un verre de Perrier à la main. Il avait une gueule de bois épouvantable due au whisky ingurgité depuis la veille jusqu'à sept heures du matin en compagnie de trois de ses féaux. A eux quatre, ils avaient honoré dix-huit filles qui s'étaient succédé en trois vagues dans les deux suites contiguës du troisième étage spécialement louées pour leurs ébats nocturnes. En saison, les agences de call-girls étaient sur les dents. Les Arabes étaient d'une prodigalité excessive mais ne plaisantaient pas sur la qualité de la marchandise. Ils exigeaient de grandes et belles cavales racées qui aimaient leur métier et prenaient leur plaisir au lieu de le simuler. Quand ils étaient satisfaits, ils n'hésitaient pas à offrir un diamant.

Malheureusement, même si le tourbillon recommençait chaque nuit pendant un mois, ils ne voulaient plus revoir une fille déjà utilisée. Il leur fallait du neuf, rien que du neuf, du jamais vu à chaque fois.

Louis Goldman remarqua que Hadad avait les yeux striés de jaune du type qui sort d'une cuite monumentale. Le Perrier, c'était pour la galerie. En public, les princes du pétrole ne buvaient que de l'eau mais Goldman était au courant, à une minute près, de ce qui se passait dans leur intimité ; le nombre de call-girls qui défilaient, la quantité de bouteilles vidées. Pas plus qu'un village, un palace ne pouvait échapper aux indiscrétions. Les garçons de nuit qui passaient d'un appartement à l'autre jusqu'à l'aube, les femmes de chambre, les grooms et les barmen étaient les témoins muets et en principe, aveugles, de toutes les bizarreries qui s'y déroulaient. Parfois, l'un d'eux ne pouvait résister au plaisir de raconter. La rumeur faisait le reste.

« Pas de problème pour la production. Avec 50 millions de dollars, l'affaire est dans le sac ! »

Goldman savait, comme tout le monde, que le revenu du revenu quotidien du prince Hadad était de 3 millions de dollars, c'est-à-dire plus de 1 milliard de centimes français à dépenser chaque jour en guise de frais sans entamer son capital. Eût-il placé le revenu du revenu de ce capital, il eût disposé chaque jour de 100 millions d'anciens francs. A ce tarif-là, rien ni personne ne résistait. Le garçon d'étage recevait un pourboire de 5 000 francs pour un yaourt, autant pour le masseur ou le maître nageur, plus parfois pour le valet qui lui avançait sa chaise au casino.

Il ne s'agissait plus de chiffres, mais de poésie pure et simple où le désir le plus extravagant se voyait sur-le-champ transformé en réalité.

« Qu'en pensez-vous, Altesse ? »

Hadad trempa délicatement les lèvres dans son verre de Perrier.

« Votre idée est très intéressante.

— La vie de Mahomet !… L'existence heure par heure du prophète !… Les meilleurs scénaristes du monde, les plus grands acteurs, des milliers de figurants, le désert… En six mois à peine, notre mise de fond est amortie, et je ne parle que du monde arabe !… Tant de films réalisés sur le Christ, ce juif, aucun sur Mahomet, quelle injustice ! Aimeriez-vous participer, Altesse ? »

Un chauffeur en tenue de chauffeur s'approcha de Lou Goldman qui lui tournait le dos.

« Pardon, monsieur, on vous demande au téléphone… Los Angeles…

— Vous voyez bien que je suis occupé ! » s'emporta Goldman.

Son chauffeur avait pour consigne de venir le relancer tous les quarts d'heure avec une prétendue communication téléphonique venant de préférence de l'autre côté de la planète.

Il conduisait rarement l'énorme Mercedes 600 louée par son patron pour la durée de la saison. En fait, il n'était payé que pour se faire rabrouer mais s'accommodait très bien de ce rôle ingrat de faire-valoir. Tour à tour valet, secrétaire privé, chauffeur ou majordome, il avait ses entrées dans les studios de Hollywood où l'importance de son maître lui conférait une attention sans faille de la part de toutes celles qui espéraient faire carrière dans le cinéma. Après tout, sans Goldman, Léon, qui s'appelait Trotski de son nom véritable, aurait été ajusteur dans une usine de Pantin.

Il salua militairement, sa casquette tenue respectueusement à la main, et tourna les talons en consultant sa montre : dans quinze minutes, on demanderait Louis Goldman d'Australie…

« Ah ! Voilà notre lauréat ! s'exclama Cesare di Sogno en donnant l'accolade à Goldman sans lâcher le bras d'un petit homme au visage chafouin et dur.

— Plus tard, mon vieux, plus tard… maugréa Goldman qui sentait son prince arabe manifester de discrets signes d'impatience.

— Louis, insista Cesare, je suppose que vous connaissez Arnold Hackett ?

— Mais comment ! rugit Goldman… Cher ami, j'étais en grande conversation, je ne vous avais pas vu ! Je vous cherchais justement tout à l'heure !… Altesse, puis-je vous présenter Arnold Hackett, de la Hackett Chemical… Son Altesse le prince Hadad… Cesare di Sogno, organisateur du prix Leader… »

Cesare cligna de l'œil vers le prince et lui tapota familièrement l'épaule.

« Ça va, Had ?… »

Sa cote remonta instantanément dans l'esprit de Goldman. Des années auparavant, di Sogno s'était fait le pourvoyeur du prince en putains de grand luxe. Entre frères d'armes ayant partagé cent fois les mêmes corps, le protocole n'était pas de mise. D'autant que Cesare n'était pas mécontent de montrer à Hackett les rapports privilégiés qu'il entretenait avec les grands de ce monde.

« Hadad, tu me le gardes bien au chaud ! Il est capable de disparaître et c'est lui qu'on couronne ! »

CHAPITRE 12

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Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur le palier du septième. Le type en noir de la réception s'effaça pour laisser passer Alan, le précéda jusqu'à l'appartement 758 et fourragea dans la serrure avec son passe.

« Si vous voulez bien entrer… »

Le hall d'entrée était plongé dans l'ombre. L'homme en noir actionna au passage le commutateur de la salle de bain et se rendit au fond de la pièce. Alan jeta un regard sur le dallage et les murs de marbre noir de la salle d'eau.

Soudain, la douce lumière du soir entra à flots dans le salon.

Par l'immense baie vitrée, Alan vit d'abord le ciel où semblaient flotter des mouettes.

« La terrasse… »

Alan fit quelques pas, frappé par la beauté du paysage. Sur sa droite, à l'ouest, le soleil mourait dans une éclatante brume dorée. Droit devant lui, la mer sillonnée par les voiles rentrant au port. Il s'approcha de la balustrade. Au-dessous, à pic, la foule du cocktail dont lui parvenait la rumeur montant de la piscine bleue cernée de parasols dont les couleurs claires, striées d'azur, contrastaient avec le jet sombre des palmiers, le noir effilé des cyprès, le gris des oliviers, la tache lumineuse des parterres de tulipes et des massifs de lauriers-roses.

« Je vais ouvrir les autres stores… »

Alan n'entendit même pas, fasciné par le grouillement des passants sur la Croisette, la longue plage de bronze chaud qui s'incurvait en demi-cercle vers l'est, les maisons ocre du Suquet grimpant à l'assaut de la colline, les restaurants du port dont les lumières s'allumaient une à une. Là-haut, perdu dans l'azur, renvoyant en un éclair pourpre les ultimes rayons du soleil, un avion de ligne laissant derrière lui un long sillage bleuté.

Il poussa un profond soupir et s'assit timidement sur le bord d'un transat. Quand il retourna dans le salon, l'homme de la réception était parti. Il y avait un bouquet de roses posé sur une console. Il y enfouit son visage et en respira le parfum.

Il envoya valser ses chaussures en s'aidant du talon, ôta sa chemise, dégrafa son pantalon. On frappa.

Il passa dans la salle de bain, enfila un peignoir blanc et ouvrit la porte.

« Vos bagages, monsieur. Voulez-vous que je vous envoie une femme de chambre pour les défaire ?

— Non, merci, inutile. Attendez… »

Il prit dans la poche de sa veste des billets français, essaya de calmer à quelle somme en dollars ils correspondaient. Il n'y arriva pas. Le bagagiste s'absorba sur une gravure murale représentant L'Amour et Psyché. Indécis, Alan tripota deux billets de cent francs, se rappela l'observation de Norbert, hésita et n'en tendit qu'un : il ne fallait pas gâcher le métier.

Cesare passa son bras sur les épaules d'Arnold Hackett et l'entraîna. Les pelouses entourant la piscine d'eau de mer chauffée se hérissaient d'arbres aux essences rares dressant leur fût parmi les oliviers, orangers, citronniers, mimosas, palmiers, cyprès, cactus géants, aloès centenaires… L'air était doux et sec.

« Notre rencontre est une coïncidence extraordinaire ! Pas plus tard que la semaine dernière, à Londres, une réunion de notre comité international vous désignait parmi cinq autres personnalités comme l'animateur de la firme la plus dynamique des États-Unis. Puis-je vous poser une question indiscrète en précisant, bien entendu, que vous n'êtes pas obligé d'y répondre… Quel est le chiffre d'affaires annuel de la Hackett ? Ne répondez pas tout de suite et dites-moi si je me trompe… J'ai avancé le chiffre de 500 millions de dollars ?…

— Exact », se rengorgea Arnold.

Cesare le considéra avec une admiration profonde.

« Quelle réussite ! Votre secret, monsieur Hackett ? »

Arnold se concentra durant quelques secondes pour mieux formuler sa réponse. Il lâcha enfin :

« Enthousiasme, rigueur de gestion, imagination, audace.

— Merveilleux… Avant Louis Goldman, c'est à la firme Mercedes que nous avons attribué la palme. Accepteriez-vous d'être notre prochain lauréat ? »

Hackett se mordilla les lèvres.

« Ma foi. »

Cesare fit un effort pour ne pas se frotter les mains : le vieux chimpanzé était ferré !

« Il faudrait que j'en réfère à mon conseil d'administration…

— C'est bien naturel ! Savez-vous comment je vois le déroulement de la cérémonie ?… Le lieu, d'abord… Brillant, chaud, loin… Acapulco ! Deux 747 pour amener les invités de tous les coins de la planète, le premier partant d'Europe, Londres, Munich, Paris… le second des États-Unis… »

Il constata que Hackett tiquait et craignit d'être allé trop loin, trop vite. On n'érigeait pas une fortune aussi colossale que la sienne sans être viscéralement radin. Ne pas l'affoler, ne pas lui permettre de se poser des questions…

« Quand êtes-vous disponible, monsieur Hackett ?

— Votre prix n'est-il pas décerné une fois par an ?

— Arnold…

— Victoria… Puis-je te présenter Cesare di Sogno ?… Madame Hackett, ma femme… »

Cesare se cassa en deux sur la main parcheminée tout en évaluant le prix du brillant que Victoria portait à l'annulaire. Son arrivée providentielle le sauvait d'une réponse embarrassante. Il pouvait difficilement avouer à Hackett que le nombre de prix attribués était fonction de la quantité de pigeons prêts à les recevoir. Il serra chaleureusement la main d'Arnold.

« Nous pourrions peut-être continuer cette conversation au cours d'un déjeuner ? Où serez-vous demain ? »

Hackett consulta Victoria du regard.

« Au Palm Beach.

— Parfait ! Vous êtes mes invités ! »

Au Palm Beach, où il signait ses notes, personne n'avait encore osé reprocher à Cesare de ne pas les payer, ou alors, si mollement, qu'il en avait déduit qu'on était flatté de l'avoir comme hôte.

« Ne m'en veuillez pas si je vous abandonne, je remets le prix dans dix minutes, les journalistes doivent déjà me chercher. A demain ! Madame… »

Nouveau baisemain, regard complice à Arnold, volte-face…

« Cesare !

— Betty ! »

Mise en valeur par un ensemble corail où étincelait un seul blanc-bleu, mais de cinquante carats, Betty Grone s'accrochait au bras d'un homme gigantesque aux énormes lunettes à monture d'écaille. A vue de nez, Cesare estima qu'il devait faire dans les cent cinquante kilos. Betty souleva d'autorité l'un des battoirs du géant qu'elle plaça dans la main de Cesare.

« Honor, je vous présente Cesare di Sogno… Honor Larsen… »

Elle ponctua le « Larsen » d'un clin d'œil appuyé.

« Enchanté ! Réellement enchanté », dit Cesare en essayant sournoisement de dégager sa main devenue aussi menue qu'une noisette dans l'étau du colosse. Des années auparavant, Cesare et Betty avaient deux ou trois fois couché ensemble, en copains pratiquement, parce qu'ils étaient désœuvrés ce jour-là. Aucun des deux n'avait gardé souvenir de leur étreinte, mais ils s'étaient compris sans se parler. Cesare rabattait parfois ses lauréats sur Betty en lui fournissant leur curriculum vitae, l'état de leur fortune et leur situation conjugale — au-delà d'un certain revenu, aucun homme, passé trente ans, n'était célibataire. De son côté, Betty ne manquait jamais de pousser ses amants intéressants dans les filets de di Sogno. Echange de bons procédés qu'ils avaient baptisé en riant « d'association de malfaiteurs ».

« On me dit de tous côtés que tu as été géniale hier soir chez les Signorelli, tout le monde en parle !

— Vraiment ? » feignit de s'étonner Betty.

D'un battement de cils, elle lui fit comprendre qu'il ne devait pas s'étendre sur le sujet devant Larsen. Certes, elle le tenait au bout du fil, mais la prise pouvait encore lui glisser entre les doigts. Il lui faudrait attendre la soirée au casino pour savoir ce qu'il avait dans le ventre, s'il était aussi généreux que sa réputation le laissait entendre. Quant à ses performances au lit, elle s'en fichait éperdument. Elle était assez sûre d'elle pour persuader tout homme partageant sa couche qu'il était à la fois Superman, Adonis, Casanova et l'auteur du Kama-Soutra. Pendant que ses amants s'enivraient de la masse de ses cheveux roux, elle était capable, tout en gémissant à fendre l'âme, de faire la conversion instantanée de leurs cadeaux en Bons du Trésor, actions boursières, joyaux ou bovins. Elle l'avait d'ailleurs avoué ingénument à Cesare, à quatre heures du matin, au bar de la salle de jeu du Beach :

« Quand ils sont trop moches, je fait le compte des vaches que va me rapporter ma nuit. Ça m'aide à passer le temps. »

Elle estimait que Honor Larsen ressemblait à un porcelet engraissé aux hormones, mais savoir qu'elle l'avait arraché à la convoitise de Nadia Fischler le parait à ses yeux de toutes les séductions. Depuis des années, toutes deux avaient les mêmes terrains de chasse, Cannes, le Kenya, Monte-Carlo, Portofino, Las Vegas, Los Angeles, lieux magiques où selon les saisons, elles pouvaient tirer le gros gibier à chèques. Elles s'y rencontraient inévitablement, et inévitablement faisaient semblant de ne pas se voir. Betty méprisait l'obsession du jeu de Nadia qui rendait au casino de la main gauche ce qu'elle prenait de la droite aux pigeons qu'elle plumait. Nadia, de son côté, répétait à qui voulait l'entendre que Betty « utilisait son cul pour une misérable comptabilité de crémière ». Aujourd'hui, la crémière avait ridiculisé la flambeuse : Nadia Fischler ne se remettrait pas de sitôt de son K.O. de la veille ! Betty fut parcourue d'un frisson voluptueux au souvenir du silence admiratif qui avait salué son apparition dans les salons des Signorelli.

Même les plus blasés ne voyaient pas tous les jours 6 millions de dollars de bijoux répartis sur un sublime fourreau de soie vert émeraude.

« Monsieur Larsen, dit Cesare, savez-vous que nous, avons parlé de vous pendant trois heures à Munich ? »

Betty poussa le géant du coude.

« Cesare di Sogno est l'organisateur du prix Leader…

— Ah ! très bien, dit Honor Larsen.

— Etant donné le dynamisme de votre société, nous avons estimé qu'il serait juste que vous receviez le prix.

— Sérieusement ? s'étonna Betty avec ravissement.

— Ah ! Betty, Betty !… Tu ignores donc à qui tu as affaire ! M. Larsen ne t'a pas dit qu'il était un des rois planétaires de l'industrie aéronautique ?

— Mais non ! »

La mère de Cesare avait fait des ménages pour l'élever. La seule chose qu'il eut retenu de son enseignement était cet aphorisme : « Tu ne flatteras jamais assez un couillon. » A l'usage, il s'était révélé qu'elle avait raison. La puissance des gogos qu'il manipulait leur faisait perdre tout sens critique. Cesare était parfois gêné des énormités qu'il leur assénait. Eux, jamais. Ils n'existaient que dans le superlatif. L'opinion d'autrui, aussi flatteuse fût-elle, était toujours au-dessous de l'idée qu'ils se faisaient d'eux-mêmes.

« Et Marcel Dassault, qu'en faites-vous ? » dit Honor Larsen.

Cesare eut une moue amusée à l'adresse de Betty.

« Beau garçon, célèbre, et modeste, il est parfait ! Betty, tu me l'amènes quand ?

— Monsieur di Sogno ! Tout le monde vous attend !

— J'arrive, répondit Cesare au maître d'hôtel. On prend un verre après mon speech ? Seigneur où est donc Goldman ? »

Il l'aperçut de l'autre côté de la piscine, écrasant de sa masse un petit homme en blazer bleu à boutons dorés : Hamilton Price-Lynch. Cesare prit son souffle et s'enfonça dans la foule qui se battait autour des buffets ravagés.

Alan s'avança pieds nus sur la terrasse commune aux deux baies vitrées sur une profondeur de quatre ou cinq mètres. En quelques minutes, la lumière avait changé. Le soleil avait disparu derrière les collines, donnant à la mer un éclat sombre et dur. Il faillit aller prendre une douche mais se ravisa : il avait quelque chose de plus urgent à faire. Il se jeta sur le lit, s'empara du téléphone et demanda un numéro.

« Je vous rappelle. »

Il alluma une cigarette, le regard perdu dans le ciel, saisi par une envie douce et forte de se laisser sombrer. Le carillon de la porte le fit sursauter.

Il serra autour de lui les pans de son peignoir, alla ouvrir et se trouva nez à nez avec une femme de chambre en bleu ciel.

« Excusez-moi, monsieur, voulez-vous que je fasse la couverture ?

— La couverture ?

— Arranger votre chambre, vos bagages… » précisa-t-elle En souriant.

Les yeux d'Alan s'agrandirent démesurément : par dessus l'épaule de la femme de chambre, il voyait s'avancer dans le couloir un petit homme portant un extravagant blazer rouge vif. A New York, il avait vu des dizaines de fois la photo de ce dieu vivant dans les bureaux de la Hackett : Arnold Hackett en personne ! En un réflexe bizarre, il voulut refermer la porte à la volée comme s'il était coupable de quoi que ce fût, épouvanté soudain de voir en chair et en os celui qui n'était qu'un mythe.

« Plus tard, jeta-t-il à la femme de chambre qui ne comprenait pas ce qui se passait, plus tard !

— Bien, monsieur. »

Le pêne claqua dans la serrure. Il s'adossa au chambranle, sonné. Le téléphone grésilla : Bannister !

« Nous souhaitons diversifier la provenance de nos capitaux et ouvrir l'industrie du film à d'autres branches de l'activité économique, disait Goldman à Price-Lynch. La Nuit où mourut le soleil est l'affaire la plus saine depuis Autant en emporte le vent. Pratiquement, le film décuplera à l'arrivée la mise des porteurs de parts producteur. Quand je dis décupler, je veux dire dans le pire des cas. »

Ham Burger hocha la tête avec conviction.

« Je ne suis pas homme à me gargariser de chiffres, monsieur Price-Lynch. Si je ne peux sauter qu'un mètre, je ne placerai pas la barre à un mètre cinquante. En fait, il est possible que les parts en question soient centuplées !

— Je vous prie de m'excuser, monsieur, mais vous avez une communication d'Afrique du Sud… » Goldman foudroya son chauffeur :

« Vous ne voyez donc pas que je suis occupé !

— Pardon, monsieur…, s'excusa Léon Trotski.

— Je vous en prie, intervint Hamilton Price-Lynch, ne vous gênez pas pour moi…

— La De Beers me casse les pieds ! Ils veulent tous entrer dans l'affaire ! Trop tard, je ne leur dois rien !

— Louis ! Je vous cherche partout ! jeta Cesare. C'est à nous ! »

Il feignit de découvrir « Ham Burger ».

« Ne m'en veuillez pas si je vous l'arrache… »

Il tendit la main en un geste spontané :

« Cesare di Sogno, enchanté.

— Hamilton Price-Lynch, dit Ham Burger.

— Lou, nous allons nous faire lyncher ! haleta Cesare. Par ici ! »

On leur ouvrit le passage avec des petits cris, des gloussements excités, des applaudissements. L'un poussant l'autre, ils arrivèrent devant une petite estrade aménagée pour la circonstance par les menuisiers du Majestic. Cesare y grimpa. A la hâte, des aides lui passèrent le diplôme parcheminé qu'il allait remettre. Il s'épongea le front, s'éclaircit la voix, s'empara du micro sur lequel il donna quelques pichenettes dont l'écho, répercuté par les haut-parleurs, s'amplifia jusqu'à un bruit de tonnerre. Toutes dents dehors — elles lui avaient coûté très cher — Cesare éclata de rire.

« Mesdames, messieurs… S'il vous plaît !… »

La rumeur baissa de quelques tons.

« S'il vous plaît, insista Cesare, bras levé dans la position d'un empereur romain s'apprêtant à haranguer ses légions. Mes chers amis !… Chers amis, un peu de silence s'il vous plaît !… »

Progressivement, furent alors rendus aux invités le murmure de la cascade tiède se déversant dans la piscine et le piaillement aigu des hirondelles zébrant le ciel.

« Merci, dit Cesare, merci… »

Il fut alors témoin d'un étrange phénomène. Toutes les têtes se tournèrent avec un ensemble parfait vers un point, situé derrière lui, qui devait correspondre aux trois marches conduisant à la terrasse du bar.

« Mesdames, messieurs… »

Il jeta un coup d'œil furtif à Lou Goldman qui attendait au pied de l'estrade : lui aussi avait le regard rivé dans la même direction. Cesare résista un instant, mais devant l'ébahissement qu'il lisait dans les yeux de tous ceux qui lui faisaient face, il n'y tint plus. Lentement, il tourna la tête. « Lentement, pourquoi lentement ? se demanda-t-il. Plus personne ne fait attention à moi, comme si je n'existais pas… Une débâcle… »

Il comprit pourquoi pendant que fusaient les premiers murmures et qu'éclataient, çà et là, des rires nerveux mais encore contenus. Il vit d'abord Nadia Fischler, vêtue d'une petite robe noire sans aucun ornement, avançant tranquillement parmi les groupes, semblant ne pas s'apercevoir qu'elle était le point de mire. Et derrière elle, la suivant à deux pas, tête baissée, les cheveux décolorés en une crinière rousse que chacun identifia instantanément comme une caricature de celle de Betty Grone, Alice, sa femme de chambre, attifée d'un fourreau de soie émeraude auquel s'accrochaient en un flot étincelant de fabuleuses parures de joyaux. Un arbre de Noël en marche, flamboyant comme une torche du feu de ses saphirs, rubis, brillants, émeraudes, diamants, éclipsés presque malgré leur éclat par une étourdissante tiare à la collerett


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e émeraude coussins et poires, diamants et poires et navettes, brillants sur or.

Les visages se tournèrent automatiquement vers Betty Grone qui ne broncha pas davantage que si l'événement ne l'avait pas concernée. Malgré sa pâleur subite, elle eut la force de garder un léger sourire aux lèvres. Elle passa sa main sous le bras de Honor Larsen, qui grimaça avec surprise sous la force de l'étreinte, et lui glissa à l'oreille, entre les dents, fascinée malgré elle :

« Du toc… »

Tout en évaluant à dix millions de dollars les bijoux grimpant à l'assaut du corps potelé et celluliteux de la femme de chambre.

« La réponse du berger à la bergère… murmura rêveusement la duchesse de Saran.

— Règlement de comptes entre deux putains, commenta son mari le duc, mais beaucoup de panache. Betty Grone ne l'a pas volé.

— C'est bien la première chose qu'elle ne vole pas, ajouta la duchesse. Quant à votre réflexion, Hubert, je la trouve juste mais de mauvais goût. Des putains, certes, mais ce n'est pas à vous de le dire. Vous avez couché avec les deux.

— Mandy, lui chuchota le duc sans se départir de son sourire, je vous ai vue. Remettez cette fourchette sur la table… Allons… Rendez-la ! »

La duchesse sortit la fourchette de son sac brodé de diamants et la reposa discrètement.

« Je n'avais pas fait attention.

— Vous en avez déjà de pleins tiroirs à l'appartement.

— Mesdames, messieurs ! » s'étrangla Cesare dans une vaine tentative pour reprendre les choses en main.

Trop tard. Les rires déferlaient de tous côtés, s'enflant comme une marée pendant que Alice, sur les talons de sa maîtresse, achevait son triomphal tour de piste.

« Alan, tu es où ?… Tu es arrivé ? Alan ! »

Bouleversé, Alan imagina Bannister à des millions de kilomètres, le petit bureau étouffant où ils avaient passé des années à rêver d'autre chose…

« Écoute-moi bien, Sammy, écoute !…

— Tu appelles d'où ?

— Cannes… Tu m'entends ?

— Je t'entends…

— Sammy… Je viens de le voir !

— Qui ?

— Hackett !

— Tu as vu Hackett ? C'est vrai ?

— A l'instant, en blazer rouge, dans le couloir !

— En blazer rouge ? Tu es certain que c'est lui ?

— Tu te fous de moi ?… Alors, maintenant, qu'est-ce que je fais ?

— Tu observes. »

Alan serra le récepteur à le broyer et aboya :

« J'observe quoi ? Tu crois que je vais observer pendant dix ans !

— Calme… Calme… Quelle heure est-il dans ton foutu pays ?

— Pas tout à fait neuf heures du soir.

— Bon. Première chose, le casino ! Tu vois ce que je veux dire ?

— Oui, oui…

— Tu changes ! Avant tout, tu changes ! Vu ?

— Et après ?

— Écoute-moi, Alan… Remercie le Ciel !… Ici, l'ambiance est infecte, il est deux heures de l'après-midi, ça pue, la charrette se précise, tout le monde tremble, il fait une chaleur de bête, je nage dans mon jus et j'ai un déluge d'emmerdements ! Alors, ne te plains pas ! Ferme-la et change ! Tu m'entends ? Change !

— Je bouffe un truc et j'y vais.

— Tu boufferas plus tard !

— Je n'ai encore rien mangé depuis New York ! tu as déjeuné, toi !

— Bon, d'accord, d'accord… C'est comment ?

— Quoi ?

— Tout ! L'ensemble… »

Alan fit du regard le tour de la chambre luxueuse mais ne trouva pas les mots qui auraient pu définir ce qu'il ressentait.

« Différent, dit-il, tout à fait différent…

— Tu m'étonnes, gros malin, maugréa Bannister. Tout vaut mieux que le trou à rats où je crève !

— Tu as parlé à Christel ?

— Il y a des filles ?

— Je te demande si tu as parlé à Christel ?

— Oui, oui, je vais le faire… Il y a des filles ?

— Plein ! Toutes à poil !

— Salaud de menteur !

— Parole ! Tu aurais les yeux qui te sortiraient de la tête !

— Patsy va rappliquer, va falloir que je coupe… Hé ! Alan ?…

— Oui.

— Pas de conneries, hein ?

— Qu'est-ce que tu veux dire ? »

Un silence de plusieurs secondes.

« Rien. Pas de conneries, c'est tout.

— Comprends pas.

— N'oublie pas pourquoi tu es là… Garde tes nerfs, ne craque pas !

— J'essaierai.

— Bon ! Demain, même heure, c'est moi qui appelle…

Après tout, c'est pas mon pognon, c'est celui de la firme.

— D'après toi, d'où vient le mien ?

— Très drôle. Hé ! Alan.

— Quoi ?

— Merde ! »

La communication fut coupée. Alan sourit. La voix de Samuel… Il se rendit compte qu'il était mort de faim. Il sonna le garçon.

« J'ai honte, madame, tellement honte ! »

Prostrée sur une chaise, hébétée, Alice se cachait le visage dans ses mains. Sur le couvre-lit, des poignées de joyaux que Nadia arrachait à la robe de sa femme de chambre, comme si elle l'avait épluchée.

« Tu as été magnifique ! La Grone va en crever ! Tu as mon cœur ?

— Oui… Oui… Au réfrigérateur.

— Bien. Calme-toi. Je vais te faire un cadeau… »

Elle parcourut des yeux l'amoncellement des bijoux étalés, repéra une superbe turquoise montée en bague.

« Tiens, regarde… C'est pour toi.

— Je n'en veux pas ! cria Alice en se cachant le visage.

— Tu vas regarder ou je t'arrache la tête ! Tu sais combien ça vaut ? Je l'ai gagnée avec un grossiste de Rungis ! »

Alice porta les yeux sur la bague en reniflant.

« Je ne pourrai jamais la mettre. Elle est trop belle pour moi.

— Qui te parle de la mettre ? Vends-la ! Autant qu'on ne me reprendra pas.

— Nous allons peut-être gagner ce soir ? » dit Alice.

Elle s'identifiait si totalement avec Nadia Fischler qu'il lui arrivait, en parlant de sa maîtresse, d'utiliser un pluriel collectif. Elle disait par exemple d'un promoteur libanais : « Comment allons-nous faire pour dormir avec ça ? » Ou alors : « Nous avons mal à la tête. » Ou bien : « Nous avons tellement perdu ce soir… »

Elle avait renoncé depuis bien longtemps à la sécurité de gages réguliers. Nadia la payait quand elle avait de l'argent, quand elle y pensait. Alice ne perdait pas au change. Les soirs de chance, il arrivait que Nadia la réveillât à cinq heures du matin pour lui fourrer une liasse de 10 000 dollars froissés dans son sac. A d'autres moments de pénurie, elle n'hésitait pas à emprunter à sa domestique ce qu'elle lui avait donné deux jours plus tôt. « Pour me refaire… » Ensemble, elles vivaient de palace en palace une vie dorée dont les tapis verts étaient le centre. Richissime une nuit, Nadia était endettée à l'aube, prête à tout vendre, robes, bijoux, fourrures, son âme et son cul, ne tenant à rien, n'existant que pour la bille d'ivoire traçant sa spirale infinie où s'inscrivaient les cercles chaotiques de son destin.

« Vous croyez que nous reverrons le gros Suédois ?

— Larsen ? Va savoir… Il est si bête qu'il n'a peut-être rien compris.

— Madame, expliquez-moi… Comment peut-on être si stupide et si riche ? »

Nadia passa machinalement la main dans les cheveux décolorés d'Alice. Elle dit rêveusement :

« Je ne sais pas. Il se peut que ça aille ensemble. J'ai connu un homme d'une intelligence exceptionnelle. Il n'avait pas un rond. Je le nourrissais.

— Qu'est-ce qu'il faisait ?

— En dehors d'être intelligent, rien. Va me chercher mon cœur, je veux le voir. »

Alice se dirigea docilement vers le salon.

« Hé !

— Madame ?

— Ta bague. »

Elle la lui lança. Alice l'enfouit dans l'échancrure de son corsage et haussa une épaule :

« Si nous n'avons pas de chance ce soir, nous serons bien contentes de l'avoir demain…

— Prépare mon tailleur noir.

— Ils sont tous noirs. J'apporte votre cœur. »

Elle revint quelques instants plus tard et tendit à Nadia un récipient en cristal destiné à servir le caviar. A l'intérieur, une petite chose sanguinolente, noirâtre sur les bords.

« Comment était la bête ? dit Nadia.

— Belle. Lourde. Le pelage gris.

— Prends l'argent dans le tiroir. »

Alice lui amena plusieurs liasses de billets. Nadia s'en empara et leur fit frôler la chose dans le récipient. Quand elle eut terminé l'opération, elle dit à Alice :

« Ramène-le au réfrigérateur. Demande au standard qu'on ne me dérange pas. Qu'on prenne les messages. Je vais me reposer. Réveille-moi à minuit. »

C'était tous les jours le même cérémonial. Nadia éprouvait l'exigence obsessionnelle de frotter l'argent qu'elle allait risquer contre un cœur de lapin. Tous les matins, Alice escortait un valet du Majestic jusqu'à la boucherie voisine. Sa présence auprès du valet faisait partie du rite. Elle était chargée de vérifier que le lapin était beau et de contrôler les gestes du boucher pour qu'il n'y ait pas de substitution de cœur au dernier moment. Pour sa peine, le valet recevait 100 ou 200 francs selon les jours. Le cœur attendait au réfrigérateur que Nadia le serrât contre le sien ou le mît dans son sac, enveloppé dans des kleenex, avant d'aller jouer.

Elle ne se serait jamais risquée au casino sans son fétiche. Le cœur devait être frais du jour, provenir d'un lapin blanc ou gris et être placé dans son sac à main. L'un d'eux lui avait tellement porté chance qu'elle avait songé à le faire momifier. Consultée, Alice avait déclaré formellement que le charme ne pouvait opérer qu'une fois. A regret, Nadia avait jeté le cœur dans la mer.

Elle ôta sa robe, passa dans la salle de bain, prit une douche tiède et revint s'allonger dans son lit avant la grande bagarre du soir. Elle s'endormit comme un enfant.

« Vous avez la carte ?

— La voilà, monsieur. Désirez-vous commander tout de suite ? Viandes ? Poissons ? Nous avons une darne de saumon frais au chambertin, un contre-filet de charolais Du Barry, du confit de canard à la landaise. »

Alan parcourut la liste des plats, choisit un cocktail de crevettes et une daurade royale au four.

« Comme vin ? Voici la carte. »

Alan la repoussa.

« Qu'est-ce que vous me conseillez ?

— Vous restez au même vin ? Prenez donc un Saran, c'est un blanc de blanc de Champagne. »

Alan ignorait ce qu'était un blanc de blanc, mais le mot Champagne lui était familier.

« D'accord, dit-il.

— Je vous sers le dîner sur la terrasse ?

— S'il vous plaît. Vous pouvez m'apporter un scotch ?

— Vous avez un bar dans le salon, monsieur. »

Le garçon se retira. Alan se débarrassa de son peignoir, fit couler en grand le robinet de la douche, inventoria le bar et se confectionna un whisky bien tassé. Il en but une gorgée et entra dans la douche son verre à la main, amusé de voir l'eau froide gicler dans le verre, s'ébrouant sous le jet, libéré brusquement de sa fatigue, de ses tensions. Il se sécha, ouvrit l'une de ses valises et passa une chemisette et un pantalon de toile. De nouveau, il alla sur la terrasse. En bas, rangée le long du terre-plein, il aperçut sa Rolls. Il en compta trois autres, décapotées comme la sienne. Toutes les tables du bar en terrasse étaient occupées ainsi que celles du restaurant sur sa gauche. La piscine était maintenant illuminée de l'intérieur, mais la foule qui se pressait une heure plus tôt sur son pourtour avait disparu. Il se servit un nouveau whisky, se laissa tomber sur un transat et regarda la façade est de l'hôtel dont la plupart des fenêtres étaient illuminées. Sans l'avoir cherché, il pénétra brusquement dans l'intimité de plusieurs chambres dont les occupants avaient négligé de tirer les rideaux. Apparemment, cela ne les gênait pas le moins du monde. Sidéré, à la fois honteux de regarder et dévoré de curiosité, Alan passa d'une fenêtre à l'autre. C'était l'heure où les résidents changeaient de tenue. La fête était permanente mais selon l'instant, le rite exigeait de ses participants une apparence et des costumes différents.

Une jeune fille entièrement nue en aidait une autre à agrafer sa robe. Deux étages plus haut, sur la même verticale, un homme bedonnant assis sur le bras d'un fauteuil se faisait masser la région des épaules par une femme ayant pour tout vêtement un soutien-gorge noir. A gauche, une dame âgée sortait de la salle de bain. Son peignoir entrebâillé ne laissait rien ignorer de son anatomie. Alan détourna les yeux vivement, les braqua sur la masse infinie du ciel étoilé. Il ne put s'empêcher de repasser sur la façade en un balayage oblique destiné à ramener son regard sur sa propre terrasse. Ce fut ce rouge vif qui clignota dans sa tête. Il revint sur une fenêtre du sixième étage : c'était bien le blazer écarlate de Arnold Hackett ! Il se redressa à demi pour mieux voir. Hackett était debout au pied d'un lit et s'adressait visiblement à une personne couchée dont Alan voyait uniquement les deux pieds nus. Homme ? Femme ? Impossible de le savoir. Carillon de la porte. Le garçon entra, poussa devant lui une table roulante couverte d'accessoires inutiles mais probablement indispensables aux gens riches. N'y manquait même pas un bouquet de roses. Le contenu des plats était caché par des couvercles d'argent.

« Voulez-vous goûter le vin, monsieur ? »

La bouteille fut débouchée. Alan se saisit du verre qu'on lui tendait et y porta les lèvres. Le vin était frais et délicieux. Il souleva un couvercle, huma la daurade royale, trempa le bout de son doigt dans la sauce et le suça. A tout hasard, il donna un billet de cent francs au garçon qui s'en empara avec la vitesse d'un iguane gobant une mouche.

« Merci, monsieur.

— Votre pourboire, ça fait combien en dollars ?

— Dans les 23 dollars, répondit le garçon.

— Parfait… », marmonna Alan.

Avec les 23 dollars, Bannister et lui auraient pu se payer deux chemises à New York. Il retourna sur la terrasse. Les rideaux de la chambre où il avait vu Arnold Hackett étaient tirés.

CHAPITRE 13

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« Puis-je tirer les rideaux ? demanda Arnold Hackett.

— Pour quoi faire ? » répondit Marina avec indifférence.

Elle était allongée sur le lit, exceptionnellement vêtue d'un slip de bain, mais sans soutien-gorge.

« On risque de vous voir des autres fenêtres.

— Et alors ? Vous me voyez bien, vous. »

Arnold se racla la gorge. Il ne pouvait pas lui dire qu'ayant financé son voyage en France, il estimait avoir quelques droits exclusifs sur sa personne. En fait, il ne pouvait rien dire à Marina. Elle appartenait à une planète étrangère où le langage de Hackett, sa raison, sa logique, n'avaient pas cours. Elle avait accepté très simplement de venir sur la Côte, mais sans même qu'elle ait eu à l'exprimer, Arnold avait senti qu'il ne pourrait porter la main sur elle.

« Vous êtes contente, Marina ?

— Bof… »

Elle le regardait droit dans les yeux, et comme d'habitude, ce regard le mettait mal à l'aise. Face à ses partenaires, il avait besoin d'éprouver des certitudes, de recevoir des encouragements. Le temps où il se jetait triomphalement sur tout ce qui portait un jupon était passé. Il fallait désormais qu'on l'aide, qu'on l'assiste. Comme le faisait Poppie. Or, Marina était aussi rigide qu'un mur de béton. Ses yeux le déconcertaient : il ne pouvait rien y lire.

Avec gaucherie, il se dirigea vers la fenêtre et tira les rideaux d'un coup sec. Il avait trouvé piquant d'amener Marina dans l'hôtel même où il résidait avec sa femme. En deux jours, il n'avait pu s'échapper que deux fois pour lui rendre visite. Elle s'était bornée à ne pas lui condamner sa porte et avait agi comme s'il n'avait pas été là, se promenant absolument nue sous son nez, se livrant devant lui à des gestes intimes, par exemple se vaporiser un truc sous les aisselles.

« Quel dommage que je ne puisse vous emmener ce soir avec moi au casino… je veux dire officiellement. »

Marina roula sur elle-même et s'allongea sur le ventre.

« Quelle importance ?

— Ça m'aurait bien plu. Pas vous ?

— Bof…

— Qu'allez-vous faire de votre soirée ?

— Sais pas.

— Vous dînerez où ? »

Il profita de ce qu'elle avait le dos tourné pour se repaître de la cambrure de ses reins.

« J'irai faire un tour plus tard », dit-elle.

Il s'enhardit à s'asseoir à ses côtés sur le bord du lit. Elle ne broncha pas. Il allongea la main, la retint un instant au-dessus de ses reins. Malgré lui, ses doigts partirent, effleurant sa peau. Elle fit simplement pivoter sa tête, juste assez pour que leurs regards fussent en contact.

Ce fut suffisant pour que Arnold se remette debout. Il lorgna la gerbe de roses dans un vase de cristal mais n'osa demander qui la lui avait envoyée.

« J'étais à ce cocktail… »

Comme il n'y avait jamais de relance de la part de Marina, il était contraint d'achever ses phrases, de soliloquer.

« On remettait un prix à un producteur. Louis Goldman, vous connaissez ?

— Non.

— Un homme considérable. Il m'a proposé une association pour son prochain film. Ça vous intéresse, le cinéma ?

— Non.

— Vous n'auriez pas aimé être actrice ?

— Non.

— J'aurais fait de vous une star !

— Bof… »

Il chercha désespérément que lui dire. Quand il parlait à Poppie, elle manifestait un intérêt passionné, il pouvait se raconter pendant des heures, certain d'être compris, admiré. Mais là…

« Vous viendrez peut-être plus tard au casino ? »

Pas de réponse.

« Et demain, vous irez nager ? »

Son « oui » marmonné lui fit l'effet d'un cadeau précieux.

« Au Beach ?

— Sais pas.

— Je pourrai venir vous voir demain ?

— Bof…

— Ah ! Marina, Marina… J'ai tellement de projets pour vous ! »

Elle se leva, s'étira, prit dans une armoire son vieux chapeau de paille et ses gants de chevreau. S'aidant d'un mouvement de reins, elle fit glisser son slip le long de ses cuisses. Ne sachant s'il s'agissait d'une invite, Arnold, la tête en feu, fit un pas dans sa direction, bras tendus. Elle l'arrêta d'un regard.

« Je vais faire quelques pompes.

— J'ai une idée, Marina !… Ce soir, tard, la nuit…. Je peux passer !

— Non.

— Non ?… Pourquoi non ?

— Je ne serai peut-être pas seule.

— Comment ? Pas seule ? Qui ?

— Le premier qui me plaira. C'est malsain de vivre sans homme. Il faut que je baise de temps en temps. »

« Évidemment…, songea Alan… Quelqu'un qui ne me connaîtrait pas…, qui ne sentirait pas cette frousse qui me coupe les jambes… » Son masque d'homme arrivé avait superbe allure. Son costume clair, sa cravate noire sur une chemise blanche, s'harmonisaient parfaitement avec le décor luxueux de sa suite. Comme au Pierre à New York, il épousseta dans un pli de la tenture la pointe de ses chaussures. Peut-être un exorcisme destiné à mieux marquer sa domination sur un cadre qui l'impressionnait.

Il fallait maintenant affronter le regard inquisiteur des hommes du casino, faire comme s'il était naturel d'arriver au Beach dans une Rolls blanche et de demander 500 000 dollars à un caissier pour être supposé les risquer à la roulette. Il abandonna les miroirs de la salle de bain pour le bar du salon. Un verre d'alcool lui donnerait du courage…

Il vérifia une dernière fois son nœud de cravate, éteignit soigneusement toutes les lumières de l'appartement. « Réflexe de pauvre, songea-t-il. Samuel ne serait pas content. »

Il tira la porte derrière lui et se dirigea vers les ascenseurs.

En saison, il y avait en permanence une vingtaine de Rolls dans le garage souterrain du Majestic. Sans parler des Ferrari, Maserati, Porsche, Lamborghini, Cadillac ou Jaguar. Mais Serge n'avait encore jamais vu trois Corniches blanches décapotées, rigoureusement identiques, en stationnement devant l'entrée de l'hôtel. Il éclata de rire.

« Hé ! les gars, faut pas vous faire la gueule. »

Les trois chauffeurs rirent à leur tour. Serge fit les présentations.

« Norbert, voilà Richard. Il travaille chez M. Hackett…

— Enchanté, dit Richard en tendant la main à Norbert.

— Lui, c'est Angelo, le chauffeur de Hamilton Price-Lynch. Price-Lynch, c'est la banque, la Burger… Tu connais ?

— Tiens, c'est marrant, dit Norbert. Mon patron est un de vos clients.

— Comment il s'appelle ? s'informa Angelo.

— Pope. Alan Pope. Il a réglé mon agence avec un chèque de chez vous. Burger, New York.

— Possible, dit Angelo. Tu travailles pas à ton compte ?

— Pas les moyens, concéda Norbert. Je gagne peut-être un peu moins, mais j'ai pas autant d'ennuis.

— J'espère que ton patron est pas aussi radin que le mien ! s'interposa Richard. Pour arriver à lui faire changer un train de pneus ! Et l'essence ! Il vérifie lui-même la jauge après chaque parcours !

— Il est terrible ! approuva Serge. Un jour, je l'ai vu se mettre à quatre pattes dans la voiture ! Elle sortait du lavage. Il voulait contrôler qu'il n'y avait pas de poussière ! Tu te rends compte, Norbert, de quoi j'avais l'air ?

— Attention ! » dit Angelo.

Il se précipita pour ouvrir la portière à Emily et Hamilton Price-Lynch. Sur leurs talons, l'héritière, Sarah Burger.

« Bonne soirée ! » leur lança Serge en s'inclinant dans un grand mouvement de casquette.

Apparut simultanément Alan Pope. Il s'engouffra dans sa Rolls. Norbert se glissa au volant. Serge enregistra au passage le coup d'œil incisif de la tribu Burger sur les Rolls jumelles. Il revint vers Richard.

« Je te fais un pari ! Si Emily ne fait pas repeindre sa voiture demain, je veux qu'on me les coupe !

— Angelo, qui est le jeune homme qui vient de monter dans cette Rolls blanche ? demanda Emily Price-Lynch à son chauffeur qui démarrait.

— Un Américain, madame. Il s'appelle Alan Pope. Monsieur le connaît peut-être ? Je viens d'apprendre qu'il est client de la Burger à New York. »

Hamilton tressaillit, ne fit aucun commentaire, mais enregistra soigneusement l'information.

Norbert avait consenti d'assez mauvais gré qu'Alan s'installât à ses côtés sur le siège avant. En revanche, malgré son insistance, il avait refusé de conduire sans sa casquette.

« On me connaît. Si un jaloux informe mon directeur que je me dépouille de mes signes extérieurs pendant les heures de travail, c'est la faute professionnelle. »

La Rolls roulait doucement sur la Croisette dans un flot d'autres voitures. Quand le Palm Beach fut en vue, ruisselant de tous ses néons, la circulation fut soudain bloquée.

« Un accident ? demanda Alan.

— Non, monsieur. Ils vont tous au même endroit que nous. Les voituriers ne sont que cinq ou six, on fait la queue. »

Alan eut envie de descendre pour parcourir les derniers mètres à pied, mais il se souvint que son équipage faisait partie intégrante de son plan. Il fut saisi d'horreur en constatant qu'une double haie de badauds assistaient au rituel de la descente de voiture. Un voiturier ouvrait la portière et faisait dégager les clients qu'un valet prenait immédiatement en charge, pendant qu'un second voiturier s'installait au volant et démarrait en trombe pour laisser le passage libre au véhicule suivant. Apparemment, chacun semblait soucieux de s'arrêter dans l'alignement exact de la porte d'entrée. La Rolls s'immobilisa. Alan enfonça la tête dans ses épaules et fonça pour ne pas sentir le poids de tous ces regards braqués sur lui, ne pas entendre les commentaires mi-goguenards mi-envieux des spectateurs. Il n'aimait pas attirer l'attention sur lui. En temps normal, il devait s'y reprendre à deux fois pour entrer dans un restaurant. Au pas de course, il parcourut le hall central sans regarder personne, vira sur la gauche en fin de parcours et arriva devant un comptoir de réception où se tenaient plusieurs employés en costume marron.

« Est-ce la première fois que vous venez, monsieur ?

— Oui.

— Puis-je vous demander une pièce d'identité ? »

Alan tira son passeport de sa poche et le tendit. L'employé griffonna plusieurs numéros sur un bloc.

« Je vous remercie. Bonne soirée, monsieur. »

Le physionomiste lui jeta un regard aigu. Alan pénétra dans la salle.

« Qui te remplace à la caisse ?

— Collard », dit Ferrero.

Gil Houdin se servit un énorme verre de whisky et le but d'un trait. Ferrero se permit un sourire discret. Il savait très bien que le patron ne buvait jamais d'alcool pendant la saison. Pour ne pas vexer les clients qui lui demandaient cent fois par nuit de lever le coude avec eux, Gil Houdin avait trouvé ce stratagème : faire remplir de thé glacé des bouteilles de scotch étiquetées « Johnny Black ». Ainsi faisait-il d'une pierre deux coups, garder la tête froide et trinquer à tout bout de champ.

« Tu m'accordes une seconde ?

— Bien sûr, patron. »

Houdin avait devant lui une espèce de clavier le reliant à tous les centres nerveux de son empire. Compte tenu des extras, le Palm Beach employait environ quatre cent cinquante personnes représentant à peu près tous les corps de métier, électriciens, menuisiers, hommes de peine, jardiniers, maître-nageurs, directeurs artistiques, musiciens, administrateurs, barmen, secrétaires, cuisiniers, serveurs, plongeurs, surveillants de piscine, moniteurs de voile, décorateurs, peintres, croupiers, caissiers, comptables, policiers privés, chefs de table, chefs de partie, physionomistes, valets de pied, grooms, coursiers et même deux lettrés en rupture d'université, chargés de la rédaction du programme des réjouissances.

Houdin les connaissait tous par leur nom et avait le don de galvaniser leur énergie. En juillet et août, la machine vibrait de toute sa puissance, exigeant de ses participants une disponibilité totale. Il arrivait que des parties entamées la veille à minuit se prolongent jusqu'au lendemain midi sans que les joueurs aient quitté leur chaise. Tout au plus se faisaient-ils ravitailler sur place par les valets en vivres et en boissons. Évidemment, il n'était pas question d'horaire pour le personnel. Chacun devait rester à son poste. Les pourboires étaient tels que nul ne s'en plaignait : de mémoire d'homme, avait-on jamais vu un croupier faire grève ?

Houdin appuya sur une touche.

« Paul ? Où en est-on ?

— Au dessert, patron.

— Comment était le saumon ?

— Je n'ai eu que des compliments.

— Bien. »

Une autre touche.

« Jacques, tout est prêt ?

— Oui patron.

— Il dure combien de temps, ton feu d'artifice ?

— Neuf minutes…

— Parfait. »

Il joua ainsi avec son clavier, entrant successivement en contact avec le bar, le restaurant, la salle de jeux, les cuisines, son secrétariat personnel. Du cœur de la salle de jeux à la plus petite ramification de ses dépendances, rien ne lui échappait.

« A nous deux, Giovanni, je t'écoute… »

Giovanni Ferrero, qui était chef caissier depuis six ans, tendit une feuille de papier. Houdin la consulta. Ferrero se pencha au-dessus de son épaule. Chaque fois que Houdin disait « non », il cochait en rouge un nom sur la liste.

« Prince Ali ? Qui est-ce ?

— Le neveu de Fayçal.

— Comment le sais-tu ? Il en a trois cents.

— J'ai vérifié au Majestic.

— Gohelan a vu ses papiers ?

— Il a une carte de l'American Express à son nom.

— Il veut combien ?

— 100 000. Pour commencer.

— Limite. 50 suffiront.

— Bien, patron.

— Exige un chèque. Pas de bons maison. Laissons-le venir.

— Bien, patron. Et Signorelli ?

— Paie-le.

— Il veut un million.

— Paie-le. Il les perdra, c'est un perdant.

— Un bon de caisse ?

— Il nous doit quelque chose ?

— Non. Il nous a toujours payés rubis sur l'ongle.

— Combien il prend d'habitude ?

— Au maximum, 500 000.

— Qu'il signe son bon. Pastorelli, qui est-ce ?

— Le petit vieux du trente-et-quarante.

— Les cheveux blancs ?

— Oui.

— Il est fou ! Combien ?

— 500 francs.

— Va jusqu'à mille s'il le demande, il doit fêter quelque chose. Comment est le chemin de fer ?

— Il n'est que onze heures et demie, dit Ferrero en consultant sa montre.

— Oui… Oui… Quoi d'autre ?

— C'est tout, patron.

— OK, file vite, Collard va se noyer !

— A plus tard, patron. »

Ferrero sortit. Gil Houdin se demanda comment il faisait pour avoir le teint aussi blême. Peut-être le foie ? Houdin, lui, n'avait jamais mal nulle part. A soixante ans, il pouvait dormir deux heures par nuit et garder sa forme. Il était de taille moyenne, costaud. La brosse grise de ses cheveux lui donnait au premier abord une apparence de technocrate. Mais dès qu'il souriait, les gens fondaient devant lui. Gil Houdin, en dehors de lui-même, ne connaissait qu'un homme qui eut ce pouvoir calmant, un médecin aliéniste de ses amis. Après tout, diriger un hôpital psychiatrique ou un casino, où était la différence ?

Les tables de jeu, toutes les tables, étaient prises d'assaut sur trois ou quatre rangées par des grappes humaines tentant de placer leurs mises dans une rumeur d'annonces, de petits cris, de cliquetis de jetons, d'avertissements de croupiers. Alan avala sa salive, respira un grand coup et se dirigea vers la caisse avec le même pincement qui lui avait broyé le cœur à New York lors de ses trois visites à la banque. Il dut attendre que deux personnes changent leurs plaques avant de faire face à un homme au teint blafard.

« Pouvez-vous me changer un chèque ?

— Quelle banque, monsieur ?

— La Burger de New York.

— Avez-vous une pièce d'identité ? »

De nouveau, Alan tendit son passeport. Il sentit une présence sur sa


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gauche, se retourna et reçut simultanément le choc d'une bouffée de parfum et de deux yeux violets, d'un violet extraordinaire dont la profondeur lui interdit de détourner le regard.

« Puis-je voir votre chéquier, monsieur ? »

La femme avait des pommettes hautes, une boucle ourlée, un petit nez droit à la forme parfaite. Elle était vêtue d'une simple robe noire admirablement coupée dont l'échancrure laissait deviner la naissance de ses seins. Agrafé sur la robe, un clip fait d'un seul et énorme brillant.

« Monsieur, votre chéquier s'il vous plaît… insista Giovanni Ferrero.

— Pardon », bredouilla Alan en s'arrachant à sa contemplation.

Il déposa le chéquier sur le comptoir mais reporta immédiatement les yeux sur l'inconnue, fasciné par son allure et sa beauté. Elle ne pouvait pas être actrice, il l'aurait su. Et pourtant, il n'arrivait pas à comprendre qu'avec un physique pareil, elle ne le fut pas. Il s'aperçut qu'elle triturait nerveusement un petit sac noir tissé de fils d'or.

« Un chèque de quelle somme, monsieur ? »

En dehors de ce mouvement incontrôlé, elle restait parfaitement immobile, le regard fixé droit devant elle. A aucun moment, elle n'avait semblé voir Alan.

« Monsieur !

— Sorry…, s'excusa Alan.

— Je vous demande de quelle somme vous avez besoin ? répéta le caissier.

— 500 000 dollars », dit Alan d'une traite.

Le visage blême de Ferrero tressaillit.

« En francs français, naturellement, précisa Alan. Quel est le change ? »

Ferrero se livra à un rapide calcul mental.

« 2 150 000 francs. Voulez-vous, je vous prie, m'attendre quelques instants ? Collard ! Vous me remplacez, je reviens. »

Il s'empara du chéquier et du passeport, se leva.

« Giovanni ! lui dit l'inconnue. Je peux te voir une seconde ?

— Collard, occupez-vous de Mme Fischler.

— Non, toi, Giovanni ! »

Alan nota que sa voix correspondait au reste, basse, rauque, sensuelle. En un instant, son visage s'était métamorphosé, illuminé par un sourire, comme si ce Ferrero eût été Dieu.

« Bon, dit Ferrero. Je reviens dans une seconde. »

Il ouvrit une porte au fond de la pièce et disparut.

« L'homme le plus recherché du Palm Beach », dit Nadia en portant une cigarette à ses lèvres.

N'osant croire que la phrase lui était adressée, Alan regarda autour de lui : tous deux étaient pourtant seuls, debout devant la caisse. Il sortit précipitamment son briquet et lui donna du feu. Ses joues se creusèrent lorsqu'elle aspira la première bouffée. Elle rejeta la fumée, braqua ses yeux violets dans ceux d'Alan et dit avec un sourire ironique :

« Ce n'est pas qu'il soit séduisant, mais c'est lui qui dispense la manne. »

Incapable de prononcer un mot, Alan approuva vigoureusement de la tête et alluma nerveusement une cigarette.

« Américain ?

— Oui.

— Vacances ?

— Oui.

— Madame Fischler, intervint Collard, puis-je vous aider ?

— Oui ! J'ai besoin de dix briques ! »

Elle éclata de rire, se tourna vers Alan.

« Quand il s'agit de nous les faucher, ils font moins d'histoires que pour nous les avancer ! Avec ce que je leur ai déjà laissé ces dernières saisons, j'aurais pu acheter dix fois tout leur sacré bazar !

— Vous avez perdu ? » demanda Alan.

Elle eut un mouvement d'épaules désinvolte.

« Ça va, ça vient… Mauvais début de soirée… La nuit commence à peine. Et vous ?

— J'arrive, dit Alan.

— Vous êtes déjà venu ?

— C'est la première fois.

— Ça va vous porter chance.

— Monsieur Pope… »

Giovanni Ferrero était de nouveau à sa place.

« Il y a quelques petites formalités avant de vous délivrer la somme. Voulez-vous, je vous prie, prendre un verre au bar aux frais de la maison et attendre quelques minutes ? Je vais vous faire conduire. »

Avant qu'Alan ait eu le temps de répondre, Ferrero claquait des doigts et un valet se trouvait miraculeusement à ses côtés.

« Conduisez M. Pope au bar. »

Surmontant sa timidité, Alan saisit la balle au bond.

« Puis-je me permettre de vous inviter ? » demanda-t-il à Nadia Fischler.

Elle secoua la tête de droite à gauche, ses cheveux châtains et soyeux dansèrent autour de son visage parfait.

« Jamais pendant la bagarre, merci. »

Alan s'inclina.

« Plus tard, peut-être ?

— Peut-être. »

A regret, Alan tourna les talons et suivit le valet. Nadia reporta toute son attention sur le caissier.

« Giovanni, qui est ce beau minet plein aux as ? »

Ferrero haussa les épaules.

« Tu veux combien ?

— Dix, lança-t-elle sur un ton léger.

— Dix ? Soyons sérieux, Nadia. Gil Houdin t'avait fixé cinq comme plafond, tu en es déjà à vingt !

— Et alors ? C'est ton argent ?

— Malheureusement pas, mais c'est moi qui me fais taper sur les doigts ! »

Au Beach, Giovanni Ferrero était le dernier rempart du casino s'opposant à la furie des joueurs. Nadia et lui s'affrontaient depuis des années, chacun avec ses armes. Lui, le refus glacial, le risque calculé. Elle, le charme, les fausses colères, l'indignation vraie, le vice.

« Giovanni, merde, quoi !

— Tu veux que je te montre combien tu nous dois déjà ?

— Dans une heure, j'aurai tout remboursé ! Allez, donne !…

— Non, non !…

— Giovanni ! »

Ses yeux violets se firent enfantins et suppliants, la jeune vierge sans défense.

« Le patron va me saquer !

— Dépêche-toi, je sens ma chance ! »

Il haussa les épaules, inscrivit un chiffre sur un morceau de papier rose, étala cinq grosses plaques sur le comptoir.

« Signe.

— Combien ? s'indigna Nadia.

— Cinq. Et je suis gentil ! »

Nadia rafla prestement les plaques, signa le bon, s'éloigna de trois pas, se retourna et lança à Ferrero avec un souverain mépris :

« Radin ! »

Gil Houdin était partisan de fatiguer les joueurs qui le harcelaient pour obtenir de lui un crédit supplémentaire. Il connaissait à peu près leurs ressources et le plafond qu'il ne devait pas dépasser sous peine de mettre en péril les finances du casino. Giovanni Ferrero avait reçu des ordres stricts à ce sujet. Il opposait un visage de marbre à toutes les tentations qui lui étaient proposées.

Certains jours de malchance, des clientes réputées inaccessibles se seraient laissé prendre debout derrière une porte pour que Ferrero consentît à leur accorder une hypothétique rallonge. Bien que n'appartenant pas à cette catégorie, Nadia Fischler posait un problème quotidien à Houdin. Sa rage de jouer et sa célébrité internationale étaient en elles-mêmes une attraction dont ses clients étaient avides. En revanche, étant donné ses pertes et ses gains démesurés, elle avait trop tendance à considérer le Beach comme sa propre banque privée. Houdin devait résoudre ce problème quotidien au coup par coup, en finesse. Il ne voulait pas la perdre pour que l'argent qu'elle soutirait à ses conquêtes n'aille pas alimenter les caisses du casino de Monte-Carlo. Pas davantage lui laisser trop de champ, lui permettre d'accumuler trop de dettes. Il avait dit à Ferrero :

« Elle va te demander dix. Fais-toi tirer l'oreille et accorde-lui cinq.

— Qu'est-ce que je fais si elle les perd ?

— Reviens me voir. »

Il considéra avec attention le passeport et le chèque que venait de lui remettre Ferrero. Ce n'était pas des faux. Qui était donc l'inconnu capable d'exiger sans broncher un crédit de 500 000 dollars ? Il demanda au standard de lui appeler un numéro à New York. Minuit à Cannes, cinq heures de l'après-midi à New York. Les banques fermaient leurs portes à la clientèle dès seize heures, mais le personnel restait en place deux heures de plus.

« La Burger ?… Voulez-vous me passer Abel Fischmayer… De la part de Gil Houdin… »

Fischmayer, l'un des trois fondés de pouvoir de la banque, était un de ses vieux habitués. Pas question de l'affoler en lui donnant à penser que l'information concernait directement le Beach.

« Abel ! Comment va ?… Gil !… Oui, oui, sublime !… L'eau est à vingt-cinq ! Qu'est-ce que vous attendez ?… Moi aussi, j'aimerais bien… Oui… Oui… Dites-moi, Abel, j'ai un tuyau confidentiel à vous demander pour des amis intimes, des agents immobiliers… Je voudrais savoir jusqu'à quel point est solvable un de vos clients… Pope, Alan Pope… »

Houdin se versa un grand verre de thé de sa bouteille de « Johnny Black ».

Les banquiers avaient horreur que leurs clients jouent. Eux-mêmes jouaient à longueur de journée sur une grande échelle avec l'argent de leurs clients, mais nuance, avec toutes les bénédictions légales et les apparences de la moralité.

« Oui, Abel, je vous entends… Ah ! bon… Bon… Parfait… Rien n'est fait, vous comprenez… Ils voulaient simplement savoir à qui ils avaient affaire… Oui… Oui… La routine… Dites-moi, Abel, il s'agit tout de même d'une grosse somme… Un demi-million de dollars… »

Il colla son oreille contre le récepteur.

« Vraiment ? Eh bien je suis heureux de l'apprendre !… Merci, Abel, merci !… Tant mieux ! Je vais transmettre à mes amis… Et n'oubliez pas, Abel, échappez-vous ! On va tous mourir !… Autant en profiter tout de suite ! Oui, oui… A bientôt, venez vite, merci ! »

Il raccrocha, appuya sur un bouton de son clavier et eut la caisse en ligne.

« Ferrero… Pour votre type, Alan Pope, c'est d'accord. Crédit accepté ! »

CHAPITRE 14

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A elle seule, Nadia Fischler faisait le spectacle depuis un quart d'heure. La table de roulette où elle avait pris place était assaillie par ceux qui voulaient être les témoins d'une chance aussi constante. Variant son jeu au gré de l'inspiration, jouant les finales 6, 7 ou 9, elle n'avait touché que des gagnants depuis son arrivée.

« Rien ne va plus », dit le croupier.

Il pinça la bille d'ivoire entre le pouce et l'index de la main droite pendant que de la gauche, il lançait la roulette. La bille partit en sens contraire de la marche… Deux cents paires d'yeux fascinés la suivirent dans sa trajectoire. Quand sa course s'infléchit légèrement vers les ailettes du cylindre, Nadia cria :

« Finales 9 et complet sur le 29, plein, carrés, chevaux ! »

La plupart des joueurs pathologiques attendaient la dernière seconde pour indiquer les numéros choisis. Plusieurs voix se chevauchèrent pour donner leurs ordres aux croupiers qui obéissaient au doigt et à l'œil aux chefs de table juchés sur leur chaise surélevée d'où ils dirigeaient la délicate opération du placement des mises. Le tapis était enseveli sous les plaques.

« Terminé ! hurla le croupier tandis qu'une nouvelle pluie de jetons s'abattait sur la table dans le tumulte des annonces vociférées. Messieurs !… Terminé ! »

Il repoussa avec colère une plaque de 10 000 francs lancée sur le rouge par un gros homme en smoking vert, ne daignant même pas répondre à ses protestations, étendant les bras pour protéger la table des enjeux de dernière seconde.

Un silence subit s'abattit brusquement sur la surface magique illuminée par les projecteurs. La bille rebondit à plusieurs reprises sur les ailettes de cuivre, sauta d'un numéro à l'autre, balança un instant entre le 7 et le 18 pour se lover finalement dans la case qu'encadraient ces deux chiffres.

« 29 ! annonça le croupier. Noir, impair et passe ! »

Long rugissement de ceux qui assistaient à la partie en observateurs : Nadia Fischler avait encore gagné ! Les râteaux des croupiers s'abattirent comme des oiseaux de proie sur le tapis pour y ratisser les mises perdantes. Même pour ceux qui n'y participaient pas, le pouvoir de fascination du jeu résidait dans les sommes énormes qui changeaient de main en quelques secondes. Pour arriver à une circulation aussi intense de la richesse, la vie exigeait du temps, un investissement, des idées, du travail, de la souffrance, et surtout, de la patience. Le jeu, non. La durée en était exclue. Seuls demeuraient l'intensité, l'émotion brutale, le oui ou le non sanctionnant la chance pure qui faisait croire à ceux qui en profitaient qu'ils étaient des élus de Dieu, que les objets auxquels ils donnaient des ordres, non seulement leur obéissaient, mais les aimaient. Et cela, à l'infernale cadence de trente fois par demi-heure.

De l'endroit où il était placé, Alan regardait intensément le visage de Nadia qu'il apercevait de trois quarts entre une marée de têtes.

Il y avait sur ses lèvres et dans ses yeux quelque chose de frémissant, d'impatient, de cruel. Quelque chose qui ressemblait à de la jouissance sexuelle. Il la désira avec violence, comme peut-être il n'avait jamais encore désiré une femme. Il serra contre lui les dix plaques de 10 000 francs que lui avait remises Ferrero en précisant qu'il disposait à la caisse d'un crédit équivalent à celui de son chèque. Bannister n'avait jusqu'à présent commis qu'une erreur, en lui laissant croire à la légère qu'en deux ou trois jours, après avoir feint de jouer un peu, il pourrait encaisser le solde de la somme totale. Samuel n'avait certainement jamais mis les pieds dans un casino. Les plaques étaient lourdes. S'il devait en retirer plus de deux cents, comment les manipuler ?

Ne restait plus maintenant sur le tapis que la mise de Nadia Fischler. Avec lenteur, le croupier poussa vers elle du bout de son râteau une énorme pile de grosses plaques.

« 304 500 francs, souffla avec envie une dame maigre et blonde à l'homme qui l'accompagnait.

— Ça ne m'arriverait pas à moi. »

Nadia ficha une cigarette entre ses lèvres. Dix briquets s'allumèrent instantanément. Elle tira une bouffée sans remercier personne, ses yeux violets fixés sur le tas de jetons qui s'avançait vers elle poussé par le râteau du croupier. Comme le voulait l'usage pour un numéro plein sortant, sa mise initiale resta en place sur le tapis : 29, plein, carrés et chevaux du 29.

« Faites vos jeux ! lança le chef de partie. Messieurs, faites vos jeux ! »

De nouveau, les jetons valsèrent sur la table pendant que s'enflait la rumeur des annonces.

« Rien ne va plus ! » dit le croupier en lançant la roulette.

Nadia avait les mains posées bien à plat devant elle. Alan, qui la dévorait des yeux, constata avec surprise qu'elle ne misait rien d'autre que le maximum déjà placé sur le 29. Il admira son visage d'idole et nota le tic qui lui faisait cligner de l'œil lorsque venait le caresser, dans une brume bleutée, la fumée de sa cigarette.

« Messieurs, terminé ! dit le croupier.

— Terminé ! » renchérit le chef de table d'une voix de stentor.

Ils faisaient ainsi plusieurs annonces destinées à accélérer le mouvement des mises. Déjà, le tapis disparaissait sous les plaques.

« Rien ne va plus ! » clama le croupier en jetant la bille.

Les mains de Nadia eurent une crispation légère.

Alan se prit à souhaiter qu'elle gagne encore. Comme en écho, il entendit :

« 29, noir, impair et passe ! »

Des clameurs éclatèrent. Des gens quittèrent leur table pour venir voir ce qui se passait et la rumeur se répandit dans le casino que Nadia Fischler venait de toucher deux fois consécutives un numéro plein. Elle encaissa ce nouveau pactole sans rien manifester, indifférente à la curiosité passionnée qu'elle provoquait autant qu'au silence respectueux planant maintenant autour de la table.

« Messieurs, faites vos jeux !

— Je peux jouer avec vous ? » demanda à Nadia l'homme au smoking vert.

Alan constata avec plaisir qu'elle ne lui accordait pas un regard. Le smoking vert jeta sur le 29 sa plaque de 10 000 francs.

« 29, plein !

— Impossible, monsieur, dit le chef de table. La mise maximum sur un numéro plein est de 1 500 francs. »

Il fit un signe au croupier qui repoussa la plaque du bout de son râteau.

« Vous ne voulez par de mon argent, alors ? s'indigna le gros homme.

— 1 500 francs seulement sur un plein, monsieur.

— C'est un scandale !

— Vos jeux, messieurs, vos jeux ! » répéta le croupier.

Les joueurs suivaient souvent ceux que la chance désignait à leur attention. Mais personne n'était assez fou pour risquer une mise sur un numéro sorti déjà deux fois. Sur le 29, les plaques de Nadia restèrent donc isolées.

« Terminé, messieurs, terminé !… »

La gorge d'Alan se serra comme s'il se fût agi de son propre argent. Ses mains se crispèrent autour de ses plaques. En dehors de quelques pokers avec des collègues de bureau, il n'avait jamais joué, réellement joué, en prenant le risque de défier sa chance. Il en savait assez cependant pour ne pas ignorer que les miracles n'avaient lieu qu'une fois. La boule partit…

Autour de la table, chacun retint son souffle. En une spirale mourante, elle heurta les ailettes du cylindre, sautilla d'une case à l'autre. Dans un silence de mort, le croupier annonça enfin :

« 29, noir, impair et passe ! »

Bizarrement, le silence se prolongea quelques secondes encore. Puis, avec des râles de bonheur, les spectateurs se répandirent dans la salle comme une volée de moineaux pour aller clamer la bonne, l'incroyable nouvelle.

Nadia fit un signe discret à un valet. Sans attendre d'être payée, elle se leva de sa chaise et quitta la table en abandonnant le monceau de plaques qui s'y accumulait. Pétrifié, Alan la vit prendre la direction du grill. Elle allait fatalement passer devant lui. Il la regarda s'approcher, eut le réflexe de faire le pas de côté qui allait le placer sur sa trajectoire. Ses yeux, qui semblaient ne rien voir, s'arrêtèrent sur lui. Elle désigna en souriant les plaques qu'il tenait dans sa main.

« J'espère que vous m'avez suivie ? »

Alan aurait bien voulu répondre quelque chose de brillant de préférence, il en fut incapable. Il eut une petite mimique contrite.

« J'ai faim, dit-elle. Vous m'accompagnez ? »

Elle reprit sa marche sans attendre sa réponse. Il lui emboîta le pas, le cœur battant. Les gens s'écartaient sur son passage en chuchotant. Elle se retourna sur lui, eut un sourire éblouissant.

« Chaque fois que je gagne, j'ai faim ! Et vous ? »

Là encore, Alan ne sut que répondre.

« Vous avez peut-être déjà dîné ?

— Non ! Non », lâcha-t-il avec précipitation.

Nadia franchit les deux marches délimitant le grill des jeux. Trois maîtres d'hôtel convergèrent sur elle à une vitesse record.

« Une table, madame Fischler ?… Par ici ! »

A peine étaient-ils installés qu'une bouteille de Dom Pérignon était débouchée par un sommelier sans que Nadia eût ouvert la bouche.

Elle planta son regard dans celui d'Alan et le dévisagea longuement, une moue amusée sur les lèvres.

« Comment vous appelez-vous ?

— Pope, dit-il la gorge sèche. Alan Pope.

— Alan Pope… répéta-t-elle rêveusement. Moi, c'est Nadia. Nadia Fischler. Nadia Fischler peut-elle savoir ce que fait M. Alan Pope au Palm Beach de Cannes dans la nuit du 25 au 26 juillet ? »

Alan se tortilla.

« Je vous regardais.

— Et pour me regarder, vous êtes venu de ?…

— New York.

— Et maintenant que vous m'avez vue ? » insista-t-elle sans le lâcher de l'œil.

Alan ne put s'empêcher de formuler mentalement : « J'ai envie de vous prendre dans mes bras. »

Elle l'observa intensément et laissa tomber :

« Vraiment ? Moi aussi. »

Elle éclata de rire. Alan fit chorus. Pour la première fois depuis le début de leur dialogue, il se détendit légèrement, troublé par son parfum, sa présence, sa voix, son regard, et peut-être parce qu'il pressentait qu'elle avait deviné ses pensées les plus secrètes.

« Qu'est-ce qui vous ferait plaisir ? Avez-vous aussi faim que moi ? Je vous invite !

— Certainement pas ! » dit Alan en posant ses plaques sur la table.

De nouveau, son sourire ironique.

« M. Pope se sentirait déshonoré d'être invité par une femme ? C'est ça ?…

— Non, non, mais…

— Caviar ? Langouste grillée ? Sandwich jambon-pain de mie ? Tartine beurrée ? Café crème ? Choisissez !

— Je prendrai la même chose que vous.

— D'accord. Mario, spaghetti !

— Bien, madame Fischler, je vous les commande tout de suite. Comme d'habitude, avec des petits lardons bien grillés ?

— Vous aimez les lardons bien grillés ? demanda Nadia à Alan.

— J'aime tout.

— Il est parfait, glissa Nadia à Mario. Avec lardons ! M. Pope adore les lardons ! »

Elle montra les plaques d'un hochement de menton.

« Vous voulez les faire encadrer ? »

Alan la regarda sans comprendre.

« Je ne vous ai pas vu jouer, reprit-elle. Vous n'aimez pas jouer ?

— Je n'ai jamais joué, avoua Alan avec franchise.

— Non ? s'exclama-t-elle, les yeux arrondis de stupéfaction. Alors, ces plaques, pourquoi ?

— J'avais envie d'essayer, dit Alan en déglutissant.

— A quoi voulez-vous les perdre ? »

Il se sentit piégé. Elle fut debout.

« Venez », dit-elle en lui saisissant la main.

Sans le lâcher, elle l'entraîna à l'angle opposé de la salle, pénétra dans l'enceinte réservée du chemin de fer où une certaine qualité de silence — celle qui accompagne les combats de poids lourds — laissait présager que c'était là qu'avaient lieu les choses sérieuses. Furtivement, Alan essaya de se dégager. Nadia resserra davantage sa prise, s'empara d'autorité de ses plaques et lui glissa à l'oreille :

« Moitié moitié.

— 50 000 au banco… dit le croupier… 50 000…

— Banco ! » dit Nadia.

Les mains moites, Alan leva les yeux sur le banquier, tressaillit violemment et mobilisa toutes ses forces pour ne pas s'enfuir : Arnold Hackett ! Il maîtrisa le tremblement de ses jambes tandis que Nadia rejetait d'un air dégoûté les cartes qu'on lui avait servies, deux rois. Un sourire rusé sur son visage dur, Hackett abattait un 4 de trèfle et un 2 de pique.

Alan eut envie de vomir en voyant s'échapper ses cinq précieuses plaques. Poussées par le râteau du croupier, elles traversèrent la table pour atterrir devant Hackett qui posa instantanément sur elles ses petites mains tavelées et conquérantes. Il y avait une justice immanente : par le biais du hasard, Hackett récupérait à Cannes une partie de ce que la Burger avait versé à New York par erreur.

Nouvelle donne…

« 100 000 au banco, lança le croupier… 100 000… Nadia pressa avec force la main d'Alan.

— A vous !

— Qu'est-ce que je dois faire ? bredouilla Alan à voix basse.

— Dites banco ! »

Alan aspira un grand coup et s'entendit dire :

« Banco. »

Il avait parlé si faiblement que le croupier dut s'informer à la cantonade :

« Qui a dit banco ? »

Incapable de proférer à nouveau les deux syllabes, Alan se contenta de lever le doigt. A sa gauche, ses plaques bien alignées devant lui, Arnold Hackett lui fit un petit signe de tête courtois et lui servit deux cartes. Nadia força Alan à les camoufler dans le creux de sa main. Elle en souleva seulement le coin extrême, y jeta un bref coup d'œil indifférent. Hackett retourna les siennes.

« 8 à la banque, annonça le croupier.

— Le vieux crabe l'a dans l'os, souffla Nadia. Jetez les vôtres ! »

Alan déposa sur le tapis un 5 de carreau et un 4 de trèfle.

« 9 à la ponte », dit le croupier.

Deux plaques de 50 000 francs refirent le trajet en sens inverse et aboutirent devant Alan.

« La main passe », avertit le croupier.

Il fit glisser le sabot devant Alan.

« Prenez la banque ! » lui souffla Nadia.

Il lui lança un regard paniqué.

« Prenez-la ! »

Elle étala sur la table la totalité de son capital, deux plaques de 50 000, cinq de 10 000.

« 150 000 au banco, dit le croupier. Messieurs, faites vos jeux !

— Banco, répondit Hackett en écho.

— Deux cartes pour lui, deux pour vous », chuchota Nadia.

Alan les lança maladroitement. Le croupier les récupéra du bout de sa palette et les déposa devant Hackett.

« Carte ! » dit Hackett.

Alan en fit valser une dernière. Hackett la flaira avec méfiance avant de voir ce qu'elle lui réservait. Il abattit enfin.

« 7.

— 9 ! exulta Nadia.

— 9 à la banque », dit le croupier.

Il fit glisser deux plaques entre les mains d'Alan, une de 100 000, l'autre de 50. Instinctivement, Alan les abrita derrière ses avant-bras. Nadia les lui arracha des mains et les poussa froidement sur le tapis avec les trois autres déjà gagnées.

« 300 000 au banco », dit le croupier.

Alan calcula mentalement qu'il mettait près de 70 000 dollars en jeu sur un seul coup. La sueur lui perla au front.

« On va les écœurer ! lui murmura Nadia qui avait l'air de s'amuser beaucoup. Alan déglutit péniblement. A sa gauche, Arnold Hackett, sa tête rouge brique vissée sur son blazer écarlate, semblait hésiter.

— 300 000 au banco, insista le croupier. Messieurs, 300 000…

— Banco ! jeta Hackett avec détermination.

— Banco suivi », dit le croupier.

Alan donna les cartes.

« 7 à la ponte, annonça le croupier.

— 8 à la banque ! » triompha Nadia.

Le croupier poussa vers Alan trois plaques de 100 000 francs. Ajouté au reste, cela faisait 600 000 francs, — dans les 140 000 dollars !

Il pensa qu'il lui aurait fallu plus de six ans de travail à la Hackett pour les gagner et éprouva soudain le désir impérieux d'être ailleurs.

« Ils commencent à craquer… », jubila Nadia.

Alan faillit lui répondre qu'il allait se trouver mal. Egaré, il la vit rafler la totalité de ses plaques et les remettre en jeu.

« 600 000 francs au banco, 600 000 ! Messieurs, 600 000 ! »

Hackett se pencha vers Hamilton Price-Lynch et lui murmura quelque chose à l'oreille. Ham Burger considéra pensivement le jeune homme qui, d'après son chauffeur, était un de ses clients.

« Banco, dit-il.

— Banco suivi ! Cartes… »

Les mains moites, Alan en distribua deux à Price-Lynch, deux à lui-même.

« Carte », dit Price-Lynch.

Alan la lui jeta. Nadia regarda subrepticement son jeu. Alan l'interrogea des yeux. Elle lui adressa un sourire rentré. Price-Lynch abattit un 10 de carreau et un 6 de trèfle.

« 6, annonça le croupier.

— 7 ! éclata Nadia.

— 7 à la banque », dit le croupier.

Il ratissa six plaques de 100 000 du tas de Ham Burger et les empila avec nonchalance devant Alan.

« Vous voulez rester encore ? bredouilla-t-il à Nadia d'une voix mourante.

— Avec une main pareille ? »

Elle s'esclaffa et poussa bien en vue sur le tapis toutes les plaques.

« On va voir ce qu'ils ont dans le ventre !

— 1 200 000 au banco, messieurs, 1 200 000… »

Alan se détourna, faisant des vœux pour que personne n'ait la folie de répondre. Il s'aperçut que la table était entourée par une foule entière massée derrière le cordon protecteur.

« Messieurs, 1 200 000 », répéta le croupier sur un ton indifférent. Arnold Hackett et Ham Burger feignaient d'être très absorbés par une conversation.

« Une question, Nadia, demanda Lou Goldman. C'est toi qui joues, ou c'est Monsieur ? »

Alan eut envie de disparaître sous la table.

« Caisse commune, chéri, lui lança-t-elle d'une voix suave. Tu as envie de te suicider ? »

Goldman éclata de rire. Il n'avait devant lui que trois plaques de 50 000 francs. Il sortit un chéquier de sa poche, y griffonna un chiffre et le tendit à un valet qui se rua à la caisse, en revint aussi vite et murmura quelques mots à l'oreille du chef de partie. Apparurent sur ses talons deux autres valets qui déposèrent 1 500 000 francs devant Goldman. Il laissa tomber son cigare éteint sur la moquette, en ralluma un autre non sans avoir avalé entre-temps une gorgée de champagne. Conscient que tous les yeux étaient braqués sur lui, il regarda tour à tour Nadia et Alan, eut un petit gloussement sarcastique et lança :

« Banco ! »

Craignant que ses mains ne le trahissent, Alan déposa devant lui les cartes sorties du sabot. Le croupier distribua à Goldman celles qui lui revenaient.

« Carte », marmonna-t-il après les avoir regardées.

Alan lui en fit glisser une autre en tremblant, jeta un coup d'œil craintif, aux siennes. Intérieurement, il se mit à bénir les dieux.

« 9 », dit Goldman.

Le visage d'Alan s'affaissa. Un long frémissement parcourut la cohorte des spectateurs.

« 9 à la ponte », informa le croupier.

Alan retourna son jeu.

« 9 à la banque. Egalité. »

Rumeur pâmée de la foule. »

« Dernier coup de la taille ! » informa le croupier.

Alan s'épongea le front du revers de la main, fou du désir de quitter cette maudite table.

« On remet ça ? » demanda aimablement Nadia à Lou Goldman.

Avant qu'il ait eu le temps de répondre, une voix douce s'éleva :

« Monsieur Goldman, si vous voulez bien me permettre… »

Alan eut l'impression que son cœur allait exploser dans sa poitrine. Le cinglé qui avait parlé était un homme au visage fin barré d'une courte moustache noire. Goldman eut un geste de la main.

« Je vous en prie, prince… »

Double victoire : il avait arraché 1 500 000 francs au casino sur un coup de culot et publiquement, affichait un comportement de seigneur envers le prince Hadad.

« Merci », dit le prince.

Il se désintéressa de Goldman et entreprit de dévisager Nadia avec une ironie insolente. Alan eut envie de le tuer.

« Banco, dit-il sans la lâcher de l'œil.

— Donnez… », glissa Nadia à Alan


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Il tira les cartes du sabot. Le croupier transmit à Hadad celles qui lui étaient destinées. D'un signe, il indiqua qu'il n'en voulait pas d'autre. Epouvanté, Alan se risqua à regarder les siennes. Une onde d'espoir le parcourut. Il abattit.

« 8, dit le croupier. 8 à la banque ! »

Le prince fit voler les siennes négligemment.

« 7 », lança le croupier.

Il dut s'y reprendre à deux fois pour pousser devant Alan les douze plaques de 100 000 francs qui lui revenaient.

« Messieurs, la partie est terminée ! »

Tout le monde se leva. Hadad fit le tour de la table, s'inclina devant Nadia et lui dit sur un ton courtois mais avec un sourire de loup :

« Toutes mes félicitations, madame. J'espère que vous m'accorderez une revanche.

— Quand vous voudrez », rétorqua Nadia avec froideur.

A aucun moment, le prince n'avait daigné poser les yeux sur Alan. Nadia lui prit le bras :

« Venez. »

Alan eut un réflexe incontrôlé pour s'emparer de ses plaques empilées sur le tapis. Elle lui sourit.

« Nous les retrouverons. La partie recommence dans un quart d'heure. »

Elle l'entraîna vers le grill.

Dans le parking du Beach, les trois Rolls blanches étaient rangées côte à côte sur une bande de sable non loin de la mer.

« C'est quoi, ton service à l'agence ? » demanda Angelo La Stresa à Norbert.

Les trois chauffeurs avaient ôté leur casquette, dégrafé leur vareuse et enlevé leur cravate. Un groom du casino leur avait apporté une petite table roulante chargée de champagne, de saumon froid, de fromages et de glaces à la vanille.

« Je dois rester à la disposition du client, dit Norbert en poussant délicatement sur sa fourchette un morceau de saumon de la pointe de son couteau à poisson.

— Tu n'as pas d'horaire ?

— En principe, non. Je dois être toujours prêt. Tu travailles pour Price-Lynch depuis combien de temps ?

— Ham Burger ? Cinq ans.

— Il est chouette ?

— Faux jeton. Tu me passes un peu de champagne ?… Merci… C'est le genre de type qui est capable de te sourire en te fendant lentement le ventre d'un coup de rasoir.

— Déplorable, commenta Norbert.

— Le mien est pire, dit Richard Heavens. Hackett ne se marre jamais, pas un mot gentil, un remerciement, rien. Comme si j'étais un cheval.

— Et sa femme ? s'enquit Angelo.

— Pas emmerdante. Elle plane. Tu lui parles, elle te fait répéter deux fois. Ils n'ont pas dû baiser ensemble depuis trente ans. Pourtant, c'est un sacré sauteur !

— A son âge ?

— Et comment ! Le nombre de fois où je l'emmène soi-disant au bureau alors qu'il va se taper sa nana !

— Vous êtes syndiqués aux États-Unis ? demanda Norbert. Je veux dire, les gens de maison ? »

Angelo dévisagea Richard en fronçant les sourcils :

« Tu l'es, toi ?

— Je ne sais même pas s'il y a un syndicat. Un syndicat de quoi ? Pour quoi faire ? Si tu veux bosser chez les autres en Amérique, tu claques du doigt, tu as toutes les places que tu veux !

— C'est vrai, ça, approuva Angelo. Dans notre job, on est des seigneurs. C'est pas les patrons qui t'engagent, c'est toi qui les choisis.

— Pareil pour les augmentations. Pas nécessaire de les demander deux fois, tu les as tout de suite.

— Tu les demandes à Hackett ?

— Oui.

— Pas chez moi. C'est elle qui porte la culotte et qui décide. J'aime autant vous dire que Ham Burger se tient à carreau avec sa bonne femme ! Pas tendre, la mère Emily… Et radin ! Elle croit que tout le monde en veut à son fric ! Sa fille même chose, Sarah. Quand des types lui font du gringue, elle s'imagine que c'est pour son pognon. »

Norbert se leva de sa chaise.

« Vous trouvez pas ça marrant, des chaises Louis XV au milieu d'un parking ?

— Puisqu'ils n'avaient rien d'autre, dit Angelo. Du moment que je peux poser mon cul quelque part…

— Où vas-tu ? interrogea Richard.

— Je veux vous faire goûter un armagnac terrible. Je l'ai dans la voiture.

— Puisque tu es debout, et sans te commander, peux-tu prendre un peu de glace dans la mienne ?

— OK », dit Norbert.

Il farfouilla dans le bar, y trouva la vénérable bouteille. Angelo se frappa la tête.

« Hé ! et le café ?

— C'est vrai, ça, on l'avait pourtant commandé ! s'impatienta Richard.

— Qu'est-ce qu'ils sont longs, dans cette baraque ! Je vais les sonner… »

Angelo se rendit à « sa » Rolls et donna trois coups de trompe. Deux minutes plus tard, un groom arrivait, un plateau d'argent sur les bras.

« Tu en mets du temps ! reprocha Richard.

— Excusez-moi, monsieur… Nous sommes débordés.

— Débordés, débordés… » maugréa Angelo.

Il vit que Richard mettait la main à sa poche. Il s'interposa vivement.

« Non, vieux, non ! Laisse ! c'est pour moi ! »

Avec une discrétion de bon aloi, il glissa au groom un gros pourboire.

« Tiens, petit, débarrasse-nous la table », dit Richard. Il regarda Angelo et Norbert à tour de rôle.

« Vous êtes toujours d'accord pour un poker ? »

« Mario !

— Madame Fischler ?

— Confidentiellement, je peux vous dire quelque chose ?

— Mais certainement, madame Fischler ! »

Nadia plongea sa fourchette avec lassitude dans son plat de spaghetti à la tomate.

« Vos spaghetti sont dégueulasses.

— Mais madame Fischler !… Je vous les change immédiatement ! »

Mario ne cherchait jamais à comprendre pourquoi les clients étaient parfois mécontents. Cela ne venait pas de sa cuisine, mais de leur humeur, de leurs gains, de leur fatigue, de leur forme, de leurs pertes. Les joueurs étaient tous des caractériels sujets à des baisses de régime, des exaltations passagères, des caprices, des dégoûts subits. Il ne fallait pas tenter d'analyser, un psychiatre professionnel y aurait perdu ses cheveux. Il fallait suivre, ne jamais dire le contraire de ce qu'ils affirmaient, aussi énorme que ce fut, ne les contrecarrer en rien.

« Mario !

— Madame Fischler ?

— Ils sont froids.

— Vous avez tout à fait raison. Voulez-vous un peu de caviar pendant qu'on vous en prépare d'autres ?

— Je ne veux rien, Mario. Merci, merci… »

D'un geste impératif et discret, Mario fit signe de disparaître à la brigade des garçons qui entouraient la table. Lui-même s'inclina et s'éloigna. Nadia riva son regard dans celui d'Alan qui ne pipait pas.

« Vous voulez toujours des spaghetti ?

— Moi, vous savez… vraiment… hasarda-t-il.

— Oui ou non ?

— Comme vous voudrez… »

Elle se leva, jeta sa serviette sur la table.

« On change de crèmerie. Je connais une trattoria où ils sont formidables !

— A Cannes ? demanda Alan pour dire quelque chose.

— A Rome », répondit-elle.

Croyant qu'elle plaisantait, il sourit poliment.

« Mario !

— Madame Fischler ? »

Elle lui glissa dans la main une liasse de billets qu'il empocha avec dignité et rapidité.

« Téléphonez immédiatement chez Alberto, via Livornio à Rome. Dites-lui que je serai là dans moins de deux heures, deux personnes. Je veux des fettucini.

— Bien, madame Fischler.

— Appelez aussi Locajet à Nice. »

Mario consulta furtivement sa montre. Son geste n'échappa pas à Nadia.

« M'en fous, réveillez-les !

— Certainement, madame.

— Je veux un Falcon 10 pour un aller-retour. Faites ramasser mes plaques à la roulette et au chemin de fer. Prélevez dessus l'argent de la course. Mario !

— Madame ?

— Que l'avion soit prêt à décoller dans trente minutes au plus tard. »

Elle se retourna vers Alan.

« Vous avez une voiture. »

Il la dévisagea, les yeux ronds, médusé.

« Oui.

— Parfait ! On y va ! »

Elle passa son bras sous le sien et l'entraîna vers la sortie. Ils franchirent la longueur du hall au pas de chasseur.

« Content d'avoir gagné ?

— Oui, oui…

— Vous n'avez encore rien vu ! Les jours de forme, je suis capable de faire sauter leur foutue banque ! Je l'ai déjà fait ! Où est votre bagnole ? »

Un voiturier se précipita en haut des marches du perron et clama dans un amplificateur :

« La 127… La Rolls blanche…

— 127… Bon chiffre, dit Nadia avec bonne humeur… Comment le décomposez-vous ? 1 et 27 ou 12 et 7 ? »

La Rolls arriva sur les chapeaux de roues et s'arrêta devant les marches après un virage de Grand Prix. Deux valets ouvrirent les portières avant que Norbert ait pu quitter son siège. Nadia s'installa sur les coussins.

« Recapotez, je n'aime pas le vent. A l'aéroport de Nice, et au galop !

— Bien, madame », dit Norbert en recapotant.

Il démarra.

« L'autoroute ou le littoral ?

— Littoral, jeta Nadia. A cette heure-ci… »

Elle reprit le bras d'Alan et appuya son épaule contre la sienne.

« Maintenant, j'ai réellement faim. Vous connaissez Alberto ?

— Non.

— Et Rome ?

— Non plus. »

Elle pouffa et se serra davantage contre lui.

« Qu'est-ce que vous faites, à New York ?

— Des affaires… avança prudemment Alan.

— Immobilier ? Bourse ? Industrie ? Finance ?

— Un mélange…

— Vous avez l'air un peu triste ? Fatigué ?

— Non, non… Enfin… Je suis arrivé aujourd'hui. Je n'ai pas dormi depuis vingt heures.

— Savez-vous combien de temps je peux rester sans dormir ?

— Combien ?

— Mon maximum a été de soixante-douze heures. Ici, au Beach. Quelle partie !

— Vous avez gagné ?

— Tout perdu ! Ratissée ! Vous connaissez les gens qu'on a plumés ce soir à notre table ?

— Non.

— Les deux radins du premier banco, Arnold Hackett et Hamilton Price-Lynch.

— Hackett ? demanda innocemment Alan.

— Hackett, de la Hackett Chemical Investment. 500 millions de dollars de chiffre d'affaires. Près de soixante-quinze ans aux cerises. Et l'autre avec lui, avec ses airs de fouine… ils ont joué contre nous. Hamilton Price-Lynch, surnommé Ham Burger. Il a épousé Emily Burger, la veuve de Franck Burger III. »

Bien que la voiture fut capotée, Alan sentit ses cheveux se dresser sur la tête.

« Burger ?… La banque ? demanda-t-il en prenant instinctivement son pouls pour en compter les battements.

— Oui. Burger Trust Limited. Des voleurs !

— Vous êtes une de leurs clientes ?

— Tôt ou tard, j'ai été, je suis ou je serai cliente de toutes les banques de la planète. Par amants interposés ! »

Elle éclata de rire, se pencha vers son oreille et désigna la nuque de Norbert.

« Comment il s'appelle, votre zouave ?

— Norbert. »

Elle lui donna une tape sur l'épaule.

« Hé ! Norbert, du nerf, plus vite. Les spaghetti vont refroidir ! »

La voiture fit un bond en avant. Alan se cala sur son siège, n'arrivant pas à croire que ses deux adversaires malheureux au chemin de fer aient pu être son grand patron et le propriétaire de sa propre banque.

« Le gros, avec le cigare, c'était Lou Goldman, le producteur. Le dernier, vous ne le connaissez pas non plus ? L'Arabe ?… Prince Hadad. Si ça l'amuse, il peut acheter le casino, la ville de Cannes, la Côte d'Azur et la France entière. On a calculé que ses revenus étaient de 10 000 dollars par minute ! Vous savez combien il y a de minutes dans une journée ? 1 440. Faites le compte ! 14 400 000 dollars par jour ! Qu'est-ce que vous feriez, vous, avez 14 440 000 dollars par jour ?

— Je ne sais pas », dit Alan.

Nadia se pencha vers lui et effleura son front d'un baiser.

« Je vais vous le dire. Exactement ce que vous faites en ce moment. Inviter une jolie femme à Rome pour un plat de fettucini ! »

Sur la droite, la mer, dont le ressac feutré parvenait à Alan malgré la vitesse. A gauche, une succession de bars, de cafés, de restaurants, d'où s'échappaient des bouffées de musique. Un peu plus loin Norbert s'engagea sur la bretelle conduisant à l'aéroport. Un homme les y attendait, dont l'uniforme bleu agrémenté d'une casquette s'ornait du sigle de la compagnie Locajet.

Il salua Nadia et Alan.

« L'appareil est prêt.

— Dois-je vous attendre, monsieur ? demanda Norbert à Alan.

— Non, merci, dit Alan.

— Bien sûr que si ! trancha Nadia. Nous en avons pour trois heures à peine. Faites un somme dans la voiture ! »

Escortés par l'employé de l'agence, ils traversèrent l'aéroport désert, montèrent dans une voiture qui les emmena au bout de la piste. Alan vit l'avion, un jet d'affaires imposant. Nadia s'y engouffra en riant, aidée par un type qui se présenta comme le radio du bord. Grimpant les marches derrière elle, Alan admira la finesse de ses chevilles, éprouvant l'envie brutale de les enserrer dans l'arceau formé par son pouce et son index.

Le radio verrouilla la porte derrière eux.

« Décollage immédiat. Si vous voulez bien attacher vos ceintures… »

Il leur sourit et disparut dans le poste de pilotage. La cabine contenait cinq larges sièges. Nadia s'installa auprès d'un hublot, baissa le dossier du siège avant et y allongea ses jambes. Alan l'imita, troublé de se retrouver seul avec elle. Elle allongea le bras, éteignit le plafonnier. Durant quelques secondes, Alan ne perçut d'elle que les effluves de son parfum. Puis, ses yeux s'accommodèrent. Malgré l'obscurité, il vit son profil parfait se détacher sur le halo vaguement lumineux qui provenait du hublot. Elle lui prit la main.

« Ça va ? »

Il lui pressa doucement le bout des doigts.

« Ça va », dit-il en poussant un soupir.

Les réacteurs de l'avion se mirent à miauler.

CHAPITRE 15

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« Arnold, vous avez perdu ! dit Emily Price-Lynch avec un enjouement qu'elle était loin de ressentir.

— Un peu, c'est vrai, et j'ai horreur de ça… » confessa Hackett.

Emily dévisagea son mari avec fixité sans se départir de son sourire :

« Tu as joué aussi, chéri ? »

Ham Burger se ratatina sur sa chaise et lança d'un ton badin :

« Deux ou trois petits coups seulement. Pour tenir compagnie à Arnold. »

Emily détestait le voir s'approcher d'un tapis vert. A défaut de pouvoir lui interdire l'entrée du casino, elle lui menait une guerre perverse pour l'empêcher de jouer.

« Qu'appelles-tu un petit coup ? »

Hamilton avait fait promettre à Hackett de ne rien dire sur leur banco commun contre Nadia Fischler.

« Sans importance, dit-il avec jovialité. Quelques plaques…

— J'étais là », dit Sarah sans lever le nez de son verre.

Il lui était délicieux de pouvoir plonger son beau-père dans l'embarras. Hamilton savait qu'elle mouchardait à Emily le moindre de ses faits et gestes.

« Au fait, ajouta-t-elle sur un ton badin, qui était le gigolo qui jouait contre vous avec Nadia Fischler ?

— Gigolo ? Les gigolos sont interdits de séjour chez moi ! » intervint Gil Houdin en riant.

Il baisa galamment la main de Victoria Hackett et d'Emily Price-Lynch, tapota affectueusement la nuque de Sarah et claqua des doigts pour attirer l'attention de Mario.

« Champagne !

— Asseyez-vous, Gil, asseyez-vous… » dit Hackett.

Houdin s'installa.

« Maintenant, Sarah, racontez-moi tout !

— Je parlais du type avec Nadia. A eux deux, ils ont plumé au baccara ce pauvre Hamilton et ce malheureux Arnold !

— Malheureux au jeu… » dit Arnold qui n'en ratait pas une.

Sarah avait repéré Alan dès la première seconde. Son teint pâle et sa visible absence d'assurance l'avaient attirée. Elle ne se sentait à l'aise qu'avec les hommes qu'elle pensait pouvoir dominer. Elle faisait de son mieux pour briser les autres, marchant en cela sur les traces de maman.

« Je me demande comment s'y prend cette putain pour jouer avec l'argent des autres… » lança Emily dans un sourire carnassier.

Victoria Hackett gloussa. Elle aurait payé cher pour être « capable de sortir une phrase aussi étincelante. Houdin n'ignorait pas qu'Emily était au courant de ses relations amicales avec Nadia. Peut-être même savait-elle qu'ils avaient couché ensemble jadis ? Mais qui n'avait pas couché avec Nadia ? Ce n'était pas méchant : Emily avait simplement voulu le blesser. Il se contenterait de l'égratigner :

« Elle plaît, chère Emily. Elle a la propriété animale d'attirer les mâles.

— Disons un certain type de mâles, le coupa Emily en pinçant involontairement les lèvres.

— Arnold, demanda Victoria avec un superbe sérieux, est-ce vrai que les hommes sont attirés par les femmes faciles ?

— Allons donc, dit Gil avec gravité, seule la vertu a sa séduction, chère Victoria. »

Il surprit le regard sans tendresse que lui jetait Emily Price-Lynch. Il sut qu'il l'avait touchée.

Ils avaient traversé Rome endormie dans une voiture que Alberto leur avait envoyée à Fiumicino. La Via Livornio était totalement déserte. Plus une lumière, pas un passant. Seulement les lampions du restaurant qui clignotaient. Alberto les attendait sur le pas de la porte.

« Nadia ! Come va ? »

Elle se jeta dans ses bras.

« Alberto, vieille crapule ! Tu me manquais !

— Toi aussi, Nadia, toi aussi ! Tu vas déguster les meilleurs fettucini que tu aies jamais mangés de ta vie !

— Alberto, Alan Pope. Alberto. »

Alberto serra la main d'Alan comme s'il avait été son meilleur ami. Des yeux, il fit le tour du restaurant vide. Dans un coin, une table à la nappe blanche ornée d'un bouquet de roses et éclairée par trois chandelles. Deux garçons se précipitèrent pour avancer les sièges.

« Je les ai réveillés pour vous ! » dit Alberto.

Il se retourna vers Alan :

« A Rome, n'importe qui est prêt à se relever la nuit pour Nadia. Vous avez de la chance, Signor ! »

Il fit couler dans leurs verres un vin léger et frais. Un chant s'éleva, scandé par les notes d'une guitare. Avec stupéfaction, Alan découvrit le musicien.

« C'est Enrico, dit Alberto à Nadia. Je l'ai fait venir pour toi. Je sais que tu aimes ses chansons ! »

Il s'empara de la main de Nadia, la baisa avec ferveur.

« Nadia ! Cara mia !… Je vous sers tout de suite ! »

Il se rua dans la cuisine. Eberlué, Alan dévisagea Nadia. Elle lui prit gentiment la main.

« Faim ?

— Je ne sais plus. »

Pendant le voyage, le radio était venu leur ouvrir une bouteille de champagne. Ils avaient trinqué à Cannes, à Rome, à l'Amérique, aux casinos. Alan l'avait maudit. Il aurait préféré rester seul avec elle. Peut-être qu'au retour ?…

« Vous êtes bien ? dit Nadia.

— Très.

— C'est un endroit qui me plaît, je m'y sens chez moi. Qu'est-ce que vous aimez dans la vie ?

— La vie.

— Quoi d'autre ?

— Etre libre.

— Vous l'êtes ?

— Non. »

Elle pouffa.

« Vous avez la tête d'un petit garçon qui aurait dévalisé une banque. Vous en avez réellement dévalisé une ?

— Je suis trop maladroit. On m'aurait déjà pris.

— Marié ?

— Je l'ai été.

— Moi aussi. Plusieurs fois.

— Moralité ?

— Il est aussi impossible de vivre seul que de vivre à deux.

— Conclusion ?

— Changer de partenaire comme on change de brosse à dents. Ça évite la solitude et on n'a pas le temps de se fatiguer.

— Fettucini ! » hurla Alberto en amenant lui-même son plat dans une grande envolée de moustaches.

Il houspilla les garçons.

« Assiettes chaudes ! Vite ! Subito ! Et les verres ? Ils n'ont rien dans leurs verres ! Qu'est-ce que vous attendez ? »

Il virevolta dans toutes les directions, magicien d'une fête étrange que Alan jugeait tout à fait irréelle. Il leva son verre en direction de Nadia et but une grande gorgée de vin : au moins, une fois dans sa vie, aurait-il connu quelque chose de fou.

« Mangez, je vous supplie, ça va être froid ! Costa ! Une autre bouteille ! Nadia, c'est bon ?

— Hum… dit Nadia, la bouche pleine.

— Signor ? »

Alan approuva vigoureusement de la tête. Il n'avait pas faim. La présence de Nadia lui coupait les jambes et l'appétit.

« Racontez-moi, Alan, cette banque ?… » glissa-t-elle entre deux bouchées.

Sa fourchette était à mi-chemin de la table et de sa bouche. Il suspendit son geste.

« Quelle banque ?

— Vous savez bien… Celle que vous avez dévalisée ? »

Entre le passage devant le physionomiste et l'arrivée au comptoir derrière lequel trônait la dame du téléphone, Hamilton Price-Lynch se retourna à deux reprises : Emily ou Sarah pouvaient parfaitement le suivre pour l'espionner. Il avait demandé à Emily la permission d'aller « se laver les mains ».

« Mademoiselle, combien de temps pour avoir New York ?

— Instantané, monsieur, c'est en direct. »

Il griffonna son numéro sur un morceau de papier.

« Quelle cabine ?

— La 1. Vous l'entendrez sonner. »

Pour ne pas avoir à saluer d'éventuelles connaissances, Ham Burger feignit de s'absorber dans la contemplation de vitrines renfermant les collections des plus grands joailliers. Le hall était bourré de monde, une incessante allée et venue entre ceux qui partaient — perdants en général — et les autres, pleins d'espoir, et farcis de jetons et d'illusions, montant à l'attaque du casino comme ils seraient partis à la conquête de Fort Knox. La nuit reconnaîtrait les siens…

« Monsieur, vous avez New York en ligne ! »

Hamilton se rua dans la cabine et décrocha.

« Hamilton Price-Lynch à l'appareil, lança-t-il de sa voix sèche et autoritaire de banquier. Qui parle ?

— Le standard, monsieur. »

Il regarda sa montre : une heure du matin.

« Abel Fischmayer est-il encore dans son bureau ?

— Je vais voir, monsieur. »

Grésillements… La grosse voix de Fischmayer.

« Oui ? Qui est là ?

— Bonjour, Abel. Hamilton !

— Monsieur Price-Lynch ! D'où appelez-vous ?

— Abel, j'ai un truc à vous demander… Avons-nous pour client un certain Alan Pope ?

— Alan Pope ? C'est vraiment une coïncidence étonnante monsieur Price-Lynch ! Gil Houdin m'a justement téléphoné de Cannes il y a une heure pour savoir s'il était solvable ! Et j'ai parlé de Pope hier matin encore avec Vlinsky !

— Pourquoi, Abel ? Qu'est-ce qu'il a de spécial ?

— Cet idiot de Vlinsky avait fait une boulette ! Il l'avait collé sur la liste des découverts !

— Il ne l'est pas ?

— Il a chez nous un dépôt d'un million et demi de dollars… enfin, dans ces eaux-là.

— Vraiment ?

— Vraiment, je m'en souviens très bien.

— Depuis quand, Abel ?

Voulez-vous que je vérifie ?

— Quelque chose qui ne va pas, monsieur Price-Lynch ?

— Non, non… Je veux le tuyau pour un ami.

— J'y vais tout de suite.

— Une seconde, Abel ! Je dîne avec des amis, je suis obligé de raccrocher. Regardez son dossier et notez-moi tout, le montant de son avoir, sa provenance, les mouvements… Vous n'êtes pas fâché d'attendre que je vous rappelle ?

— Mais pas du tout ! tonna Fischmayer d'une voix chaleureuse. Absolument pas, monsieur Price-Lynch !

— Avant une heure, ça va ?

— Parfaitement ! Parfaitement !

— Merci encore, Abel, et excusez-moi. Vous avez bien noté le nom ?

— Pope ! Alan Pope !

— C'est ça, Abel. A tout à l'heure…

— A tout à l'heure, monsieur Price-Lynch ! »

Perplexe, Ham Burger ressortit de la cabine. Il était impossible qu'il ne connût pas le nom d'un client pesant plus d'un million de dollars.

Ou alors, c'est qu'il baissait.

L'avion décolla dans un rugissement, prit de la hauteur, amorça un cercle sur la droite et garda le cap. Par le hublot, Alan vit scintiller les lumières de Rome. Il se cala profondément sur son siège, renonçant à se ravager par des questions sans réponse, des angoisses qui ne changeraient rien à l'ordre des événements. En quittant le restaurant, Nadia avait mis une poignée de billets dans la main d'Alberto. Sans compter. Au Palm Beach, elle avait eu le même geste pour le directeur du grill.

« Nadia ?

— Oui ? »

La cabine était plongée dans l'obscurité. Nadia avait dit au radio de ne pas les déranger.

« Vous vivez toujours comme ça ?

— Comme ça ?

— Je veux dire, à cent à l'heure.

— Toujours.

— Vous n'avez jamais peur ?

— De quoi ? »

Il ne trouva rien à répondre. Il n'avait jamais rencontré de femme aussi belle. Il n'en avait jamais connu d'aussi détraquée. Les contingences matérielles semblaient lui échapper complètement. L'argent était sans valeur, les normes n'existaient pas, elle vivait dans l'excès comme d'autres dans la médiocrité. Une petite voix lui dit que son extravagant coup de chance au casino serait sans lendemain. Il avait désormais la possibilité de faire machine arrière, de prévenir la banque qu'elle avait fait une erreur, de lui rendre l'argent indûment perçu, de s'engouffrer dans le premier avion pour New York, riche de la moitié des gains encaissés au baccara : près de 300 000 dollars pour sa seule part !

Trois jours plus tôt, il n'aurait même pas osé rêver qu'une telle fortune pût lui échoir. Tout était clair : dès son arrivée à Cannes, il allait passer au Casino, récupérer son chèque, rafler son capital, quitter ce dangereux pays de fous et ramener le compteur à zéro. Il poussa un soupir de soulagement.

Nadia passa brusquement la main dans l'échancrure de sa chemise.

« Tu sais pourquoi tu me plais ? »

Il eut l'impression qu'on venait de lui brancher le corps sur un courant à haut voltage. Elle se rapprocha et lui souffla pratiquement dans la bouche :

« Sous tes dehors de play-boy timide, tu es un paysan. J'aime les paysans. Moi aussi, je suis une paysanne. Je te plais ?

— Beaucoup », coassa Alan totalement paralysé.

L'avion glissait dans le ciel d'un noir d'encre à 8 000 mètres d'altitude. Infiniment loin, sur la terre, il apercevait des myriades de poussières lumineuses. Et là, très près, tout contre lui, le parfum de Nadia, sa voix rauque. Il eut envie de remercier quelqu'un ou quelque chose pour cet instant parfait. Inondé de tendresse, de douceur, il voulut la prendre dans ses bras. Elle l'arrêta dans son mouvement et demanda d'une voix haletante :

« Tu as envie de moi ?

— Tellement, Nadia, tellement…

— Alors, qu'est-ce que tu attends pour me baiser ? »

Sidéré, il la vit retrousser sa robe et détourna les yeux de l'éclair de ses cuisses blanches.

« Tiens, regarde !… »

Elle écarta les pans de son corsage, en fit jaillir le globe de ses seins.

« Baise-moi, salaud, baise-moi ! »

Il resta immobile comme si on lui avait coulé du plomb froid dans les veines. Elle lova sa tête entre ses jambes, défit sa ceinture, déboutonna son pantalon, le fit glisser le long de ses cuisses, saisit son membre entre ses lèvres et le lécha avec fureur tout en se caressant frénétiquement. Alan était glacé, son corps avait du mal à répondre à ses caresses. Il n'avait pas imaginé que les choses se passeraient de cette façon. Il fit un violent effort pour ne plus penser, pour chasser ce froid. Avec colère, il se dégagea soudain, lui emprisonna les deux poignets dans la main gauche, la renversa sur le siège, se mit à genoux entre ses cuisses et la pénétra sauvagement. Au moment d'exploser, il observa le visage qu'éclairait un rayon de lune. Il était crispé, durci, avec quelque chose de désespéré dans la commissure des lèvres, des yeux grands ouverts, dilatés sur un point imaginaire qui se déroberait toujours pour elle. Jusqu'à sa dernière seconde de conscience, il le guetta intensément pour y voir naître l'expression de jouissance qui le transfigurait quand elle jouait. Mais il n'y vit rien de tel. Il sut alors que Nadia Fischler n'avait qu'une façon de jouir : jouer.

Hamilton Price-Lynch était dangereux parce qu'il était faible. Abel Fischmayer le savait complètement assujetti à la terreur que lui inspirait sa femme. Avec elle, il n'était pas grand-chose. Sans elle, il n'était rien. Parfois, Abel rêvait de le coincer. Il aurait suffi qu'il eût en main des éléments de taille à le discréditer auprès d'elle. Une bonne petite histoire de tromperie, des photos compromettantes, des adresses, des dates, des preuves. Alors, lui, Abel Fischmayer, et lui seul, aurait présidé aux destinées de la banque : pas plus que sa fille Sarah, Emily ne comprenait rien à la finance.

« Est-ce que Vlinsky est toujours là ?

— Je vais voir, monsieur. »

En face de Price-Lynch, Fischmayer n'avait qu'une peur : l'appeler Ham Burger dans un moment de distraction. Pourquoi s'intéressait-il brusquement à ce Pope ?

« Oscar ?… Fischmayer ! Vous m'avez parlé d'un client, il y a deux jours… Pope, Alan Pope… Prenez son dossier sous le bras et passez dans mon bureau. Oui, tout de suite, merci ! »

Quand Vlinsky entra dans le bureau, Abel fit un effort pour dissimuler le mépris que lui inspirait sa chétive personne. Ses pantalons étaient trop courts, sa cravate avait l'air d'une ficelle, ses yeux de myope striés de jaune ressemblaient à deux œufs mal cuits dont le jaune aurait bavé sur le blanc.

« Asseyez-vous, Vlinsky… alors, Alan Pope ?… »

Il lui prit le dossier des mains, en parcourut rapidement quelques feuilles…

« Bon… Bon… Chez nous depuis quatre ans… Salarié à la Hackett… Parfait… Mensualités régulières… Aucune autre source de revenus en dehors de son employeur… Cadre moyen… »

Oscar Vlinsky leva respectueusement le doigt.

« Plusieurs fois à découvert, monsieur Fischmayer… »

Abel le gratifia d'un regard glacial et con


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tinua à marmonner.

« Salaire mensuel net, 1 672 dollars… Retraits… Retraits… Virement. »

Il s'immobilisa sur le mot « virement » comme un chien d'arrêt.

« Virement, 1 170 400 dollars. 1 170 400 dollars ? Vlinsky !

— Monsieur Fischmayer ?

— Taisez-vous ! Cet argent a été porté au crédit du client le 22 juillet au matin… Par qui, Vlinsky ?

— Je ne sais pas, monsieur.

— Comment, vous ne savez pas ? »

Oscar sembla se dissoudre dans ses vêtements tire-bouchonnés.

« Je me suis borné à signaler au service comptable que le client était à découvert. Mon ordinateur…

— Vlinsky ! Allez me chercher immédiatement ce chèque !

— Où ça, monsieur ?

— Comment voulez-vous que je le sache ? Trouvez-le, c'est tout ! C'est un bordel, ici, ou une banque ?

— J'y vais, monsieur. Mais permettez-moi de vous remettre en mémoire que je vous avais révélé le découvert qui s'élevait à…

— Sortez ! »

Il revint quelques minutes plus tard, transparent à force d'être blême. Sans pouvoir articuler une parole, il tendit un petit rectangle de papier à Fischmayer tout en secouant spasmodiquement la tête d'un air désolé. Abel lui arracha le chèque, le déploya à contre-jour devant une lampe…

« Emis par notre propre banque… Tiré sur le compte de la Hackett… Signé par Oliver Murray… »

Vlinsky agita faiblement la main pour attirer son attention.

« Quoi, Vlinsky, quoi ?

— Le chiffre, monsieur Fischmayer… Regardez le chiffre… » souffla-t-il d'une voix mourante.

Abel lut le chiffre : « 11 704,00 dollars. » Par une mystérieuse osmose, le sang qui avait disparu du visage de son employé sembla réapparaître dans ses propres joues qui s'empourprèrent jusqu'au rouge brique. Vlinsky aggrava son cas :

« J'étais sûr qu'il y avait une erreur ! Quand je vous l'ai signalé, vous m'avez demandé d'appliquer au client le traitement « hors série »… gémit Vlinsky.

— Moi ? Jamais ! Impossible !…

— C'est épouvantable, monsieur… Deux zéros de trop…

— Mais qui ?… Qui ?… » tonna Fischmayer.

Oscar Vlinsky eut une mimique désespérée.

« Je ne vois qu'une possibilité, monsieur : le grand ordinateur nous a trahis ! »

Alan était amer : il n'avait possédé qu'une ombre. Il n'avait pas fait l'amour avec Nadia, mais à Nadia, un corps qui s'était prêté à toutes les combinaisons possibles, mais sans jamais se donner. Dans ce combat singulier qui les avait opposés en une ruade furieuse, chacun n'avait cherché, à travers ses propres fantasmes, qu'à utiliser l'autre comme objet de son plaisir. Pas l'amour l'un avec l'autre, mais l'un contre l'autre. Pourtant, Nadia semblait heureuse, assouvie. Les yeux clos, elle reposait contre l'épaule d'Alan, un sourire détendu sur les lèvres. Il n'osait faire un mouvement de peur de la réveiller.

Clignota la petite lumière blanche qui leur enjoignait d'attacher leur ceinture. Le Falcon vira une fois au-dessus de l'aéroport. Alan aperçut la piste balisée de lumières longeant la mer dont les franges d'écume luisaient d'un éclat sourd, lorsque les vagues venaient mourir sur la plage. Il aurait voulu rester suspendu ainsi entre ciel et terre jusqu'à la fin de ses jours, ne plus reprendre contact avec le réel et ses menaces. Les roues de l'appareil touchèrent le sol.

« On arrive ? » demanda Nadia.

Elle alluma le plafonnier, sortit un miroir de son sac et vérifia son maquillage.

« Tu es parfaite », dit Alan.

Il n'ajouta pas qu'elle avait le visage aussi lisse que si rien ne s'était jamais passé entre eux. D'ailleurs, s'était-il vraiment passé quelque chose ? Il regarda à la dérobée ses pommettes hautes, la ligne charnue de sa bouche, l'arc de ses sourcils. Tout était toujours aussi intact dans l'ordonnance de son beau visage. Seulement, pour une raison mystérieuse, le charme n'opérait plus. Alan se sentait vidé de tout sentiment, de tout désir.

En descendant les trois marches de la passerelle, Nadia eut son geste de semeur habituel. Elle fourra dans les mains du pilote, qui était venu les saluer, une liasse de billets de banque.

Norbert dormait dans la Rolls, ses propres ronflements scandés par une musique pop provenant de la radio qu'il avait laissée allumée. Il était cinq heures du matin. A l'est, le ciel commençait à pâlir en une large bande claire.

Au claquement de la portière, Norbert sursauta, passant instantanément de l'état d'abandon du sommeil au maintien stylé du chauffeur de maître.

« A l'hôtel, monsieur ?

— Au Beach, dit Nadia.

— Vous voulez retourner au Beach maintenant ? intervint Alan.

— C'est le bon moment. Ils commencent à être nerveux, fatigués, ils font des erreurs. Tu vas voir ! On va leur faucher quelques millions de dollars de plus ! »

Elle fouilla dans son sac, en ramena une boule de Kleenex qu'elle déplia avec un soin extrême.

« Regarde, Alan… »

Il distingua une petite masse noirâtre qui avait taché le papier d'auréoles brunes.

« Mon fétiche, lança Nadia avec un clin d'œil. Avec ça, rien à craindre ! »

Elle était complètement folle. Il allait ramasser ses plaques au Beach, leur redemander son chèque et filer au plus vite. Il comprit pourquoi, après l'amour, ils ne s'étaient plus adressé la parole dans l'avion : ils n'avaient plus rien à se dire.

« Le cœur frais d'un lapin gris », expliqua Nadia. Alan se détourna pour masquer son dégoût. A l'est, derrière lui, la bande transparente gagnait encore du terrain sur le noir du ciel sombre. Bientôt, le jour se lèverait. Rideau : pour lui, la fête était finie.

« Je te parie à dix contre un que Hadad nous attend. Il sait que je vais revenir. Personne ne m'a encore lancé un défi sans que je le relève ! »

Parle toujours, tu m'intéresses… Dans une demi-heure, Alan serait terré dans son lit. C'était trop compliqué pour lui, il en avait sa claque. Et merde pour Bannister !

CHAPITRE 16

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« Comment ? Répétez ?… »

La cabine n'était pas aérée. Price-Lynch chassa de la main la fumée de sa Muratti qui l'avait envahie. A travers la vitre, il voyait un défilé de robes du soir, de smokings, de teints couperosés, brûlés de soleil. Emily l'avait regardé d'un air soupçonneux quand, pour la deuxième fois en une heure, il lui avait demandé l'autorisation d'aller se laver les mains. La voix d'Abel Fischmayer lui parvenait mal, couverte parfois par des parasites, des grésillements.

« Alan Pope n'est qu'un petit employé, monsieur Price-Lynch. Nous l'avons crédité par erreur !1 170 400 dollars !

— Quelle erreur, Abel ? »

Ham Burger revoyait l'Américain jeter ses plaques sur le tapis. Sur ce point au moins, il avait la réponse à la question que se posait son fondé de pouvoir. Le petit salaud avait joué contre lui avec le propre fric de la Burger. Autant dire le sien !

« Le virement a été effectué le 21 juillet par la Hackett. Erreur d'ordinateur. Les deux zéros placés derrière la virgule ont été comptabilisé. Il aurait dû normalement toucher 11 704 dollars. Je n'ai pu encore joindre les gens de la Hackett pour savoir à quoi correspondait cette somme. Les bureaux sont fermés… »

Hamilton sentit soudain une présence contre lui. Il tourna la tête : derrière la vitre, Emily le dévisageait d'un regard dur et glacial. Elle était d'une jalousie morbide, non par amour, mais parce qu'elle ne supportait pas qu'un être supposé lui appartenir pût respirer en dehors d'elle.

« Une seconde, Abel… Ne quittez pas !… »

Elle était déjà dans la cabine sans qu'il l'eût invitée à y entrer.

« A qui parles-tu ?

— Fischmayer, dit Hamilton en masquant le combiné de sa main.

— Vraiment ? Passe-le-moi, je vais lui dire un mot… »

Elle lui prit l'appareil des mains, le défia des yeux. Hamilton se paya le luxe de prendre une attitude coupable.

« Allô !… »

A son air dépité, il sut qu'elle venait de reconnaître la voix de son fondé de pouvoir.

« Comment va, Abel !… Oui, oui… »

Asphyxiée par la fumée, elle eut une violente quinte de toux. Il ouvrit la porte de la cabine. Elle eut un geste rageur pour lui intimer de la refermer.

« Oui, Abel, oui… Je suis ravie de vous avoir entendu ! Je vous repasse mon mari… »

Elle lui colla le téléphone dans les mains.

« J'ai envie de rentrer. Dépêche-toi, j'attends ! »

Il la suivit des yeux pendant qu'elle se perdait dans la foule.

« Vous êtes toujours là, monsieur Price-Lynch ?

— Oui, Abel.

— Je vais immédiatement prévenir la police ! »

Ham Burger eut un haut-le-corps.

« La police, pour quoi faire ? Vous êtes cinglé !

— Mais monsieur, il faut bien porter plainte ! Le virement est réellement enregistré ! Supposez qu'il tire des chèques ?

— Payez-les !

— Monsieur Price-Lynch, je ne comprends pas ! Il s'agit de notre argent !

— Si quelqu'un est responsable, c'est vous, pas lui !

— Vous préférez que l'affaire s'ébruite et qu'on raconte partout que la Burger est un foutoir ?

— 1 170 400 dollars !

— J'en fais mon affaire ! Si des chèques se présentent, payez ! Dites à Vlinsky de la fermer et ne remuez plus un doigt ! Attendez mes instructions, c'est compris ?

— Bien, monsieur Price-Lynch.

— Pas un mot à personne, vous m'entendez ?

— Oui, monsieur.

— Parfait, Abel. Je vous rappelle demain. »

Il raccrocha sèchement, s'essuya le front, alluma une Muratti au mégot de la précédente. Il resta un moment immobile dans la cabine, réprimant son envie de crier de joie. Puis, il sortit sans refermer la porte et se dirigea vers la salle de jeux où l'attendaient les autres. Avec un peu de chance, il avait désormais la possibilité d'échapper au désastre.

Quand il salua le physionomiste, son plan était déjà prêt dans les grandes lignes.

La Rolls s'immobilisa devant le perron du casino.

« Le Palm Beach, monsieur… » dit Norbert.

Il était cinq heures et demie. Pourtant, un voiturier apparut pour ouvrir la portière côté Nadia. Elle descendit, s'étira et offrit son visage aux premiers rayons de soleil.

« Je suis une des rares personnes au monde à voir chaque jour le soleil se lever et se coucher. »

Elle prit distraitement la main d'Alan :

« Évidemment, je dors quand les autres travaillent. Tu viens ? »

La nuit n'avait pas eu de prise sur elle, aucune ombre ne marquait ses yeux violets limpides.

« Je veux rentrer », s'excusa Alan.

Norbert s'éloigna de quelques pas pour étouffer un bâillement discret. Comme tout le monde sur la Côte, il connaissait Nadia Fischler et déplora qu'elle ait pu mettre aussi vite le grappin sur son patron momentané. Il était plutôt sympathique, ce Pope, avec ces airs de ne pas être dans le coup. Très souvent, les clients affichaient une prétention et une morgue insupportables, comme si payer le droit de poser leurs fesses dans une Rolls leur conférait le privilège d'être mufles. Malheureusement, avec la Fischler, Pope allait se retrouver en caleçon, plumé jusqu'à l'os.

« Alan ? C'est une blague ! s'exclama Nadia.

— Je suis crevé, dit Alan.

— Tu ne vas pas me laisser tomber quand les choses vont devenir passionnantes ! Norbert !

— Madame ?

— Rangez la voiture. On revient. »

Elle lui fourra dans la main le reliquat de l'argent liquide qu'elle avait dans son sac. Norbert l'empocha.

« Parfaitement, madame. »

Elle s'empara du bras d'Alan et l'entraîna dans le hall du casino.

« On joue trois coups ! Quitte ou double ! Banco ! Il faut savoir saisir sa chance ! »

Ils passèrent devant la brigade au grand complet des contrôleurs et des physionomistes : ces gens-là ne dormaient donc jamais ?

La salle était toujours éclairée à giorno, bien que toutes les tables fussent fermées, sauf une, à gauche, dans le fond, dont chaque chaise était occupée par un joueur. Selon les instructions de Houdin, les rideaux restaient tirés tant que le dernier client n'était pas parti, fût-ce à midi. Ainsi, se prolongeait la nuit artificielle propre aux rêves, aux poètes et aux fous. Nadia tira Alan jusqu'à la caisse. Encore plus blême que d'habitude, Giovanni Ferrero leva sur elle un sourcil interrogateur.

« C'est un hold-up, Giovanni ! Le fric ! lui jeta-t-elle avec bonne humeur.

— La totalité ?

— Et comment ! Je vais faire sauter ta foutue banque ! »

Elle revivait brusquement, enjouée, séduisante, pleine de feu, les joues roses, l'œil brillant.

« Alan, tu veux un café ? »

Ferrero poussa devant eux une considérable pile de plaques.

« J'ai prélevé l'argent de l'avion. 70 000 francs. Pouvez-vous tous deux me signer le bon ?

— C'est moi qui signe ! » jeta Nadia en paraphant le rectangle de papier rose.

Ferrero s'absorba dans le fond du bureau à des tâches vagues. Il savait que cette pauvre cloche de type ne se libérerait pas d'elle. Il allait jouer et tout perdre. Ferrero en était malade pour lui. Si une bonne fée lui avait donné la chance de se trouver à la tête d'un capital de 1 200 000 francs, il aurait tiré une balle dans la tête de Nadia sans le moindre remords.

« Viens ! »

Les bras chargés de leurs plaques, elle démarra vers la table de chemin de fer. Elle ne l'avait pas encore atteinte. Elle ne savait pas quelle somme était en jeu. Pourtant, les narines dilatées, elle cria banco.

« Banco suivi, lança le croupier en écho… Messieurs, 2 000 000 francs au banco ! »

Alan s'arrêta net, le plexus broyé par un boulet de canon. Il resta debout entre la caisse et la table, foudroyé. Déjà, Nadia s'emparait des cartes que lui jetait le banquier, les retournait.

« 6 à la ponte », dit le croupier.

A son tour, le prince Hadad abattit son jeu.

Dès cinq heures de l'après-midi, le Romano's se vidait de ses clients. A sept heures, ne restaient sur place que quelques pochards attardés. A huit heures, Tom effectuait la fermeture. Il observa d'un coup d'œil furtif Samuel Bannister et un type qu'il ne connaissait pas, attablés sur la banquette au fond de la salle. Le type était costaud, avec une gueule de clergyman, des cheveux gris fer et des lunettes sans monture. Il s'appelait Cornélius Grant, était avocat de profession et avait jadis usé ses fonds de culotte dans la même école que Bannister. Samuel ne manquait jamais de le consulter en douce dans les cas professionnels épineux. Mais aujourd'hui, il s'agissait davantage d'un cas de conscience.

« Je ne te dis pas que le cas existe, Cornélius, je te demande simplement de faire comme si…

— Répète ta salade.

— Voilà. Suppose que par le biais d'une erreur quelconque, un type qui n'a rien demandé reçoive un chèque d'une grosse boîte…

— La Hackett, par exemple ? » suggéra Grant sans avoir l'air d'y toucher.

Samuel leva vivement les yeux sur lui : Cornélius ne le regardait même pas.

« Si tu veux, va pour la Hackett…

— Un chèque de combien ?

— Un gros. Quelque chose comme un million de dollars et plus.

— En quel honneur ?

— Je te l'ai dit, pour rien, une erreur ! »

Grant le dévisagea avec agacement.

« Si tu cessais de jouer au con, Sammy ? On n'envoie pas un chèque pour rien !

— Bon, d'accord. Suppose par exemple qu'on me vire. On me dédommage avec des indemnités. On me doit 10 dollars, j'en reçois 1 000. La boîte se goure de deux zéros, si tu vois ce que je veux dire.

— Très bien. Et alors ?

— Ce chèque, je l'ai entre les mains. Qu'est-ce que je dois faire ?

— N'y touche pas avec des pincettes. Rends-le !

— Je ne peux pas l'encaisser ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que tu risques de graves emmerdes.

— Tom, deux autres ! » lança Bannister en vidant le fond de son verre.

Il se mordilla les lèvres, déprimé. Depuis l'appel d'Alan, il était rongé de remords et se demandait si son propre dépit ne l'avait pas poussé à précipiter son ami dans une aventure sans issue. Après quelques heures de recul, son plan lui apparaissait vaseux, sans consistance.

« En clair, reprit Cornélius, tu me demandes si c'est une escroquerie de profiter d'une erreur qu'on n'a pas provoquée ?

— Exactement ! »

Tom posa les deux verres sur la table en consultant sa montre ostensiblement.

« Sammy, entre nous, dit Cornélius, c'est toi qui as reçu ce chèque ?

— Non.

— J'aime mieux.

— Mais où est la faute ? C'est pas toi qui a commis l'erreur !

— Peut-être, mais tu sais qu'il y a erreur. Accouche… C'est arrivé à qui ?

— Un copain, lâcha Samuel avec un profond soupir.

— Il a encaissé ?

— Il n'a même pas eu à s'en donner la peine. Il a reçu de sa banque un ordre de virement. Le fric était à son compte, tu comprends ?

— Il a tiré dessus ? »

Bannister se tortilla, de plus en plus mal à l'aise.

« Oui.

— Aïe ! Tu sais ce que je lui dirais si c'était mon copain ? Rends le pognon !

— Et s'il a déjà écorné le capital ?

— C'est un moindre mal. C'est lui qui pourrait alors plaider l'erreur, la distraction… Ne te fais pas d'illusions, Sammy, tôt ou tard, il y aura plainte. Même pour un million de dollars, je ne prendrais pas le risque d'essayer ! »

Tom rangea bruyamment quelques tabourets. Bannister jeta sur la table un billet de 10 dollars chiffonné. Grant et lui étaient amis d'enfance. Pourtant, il n'eut pas le courage de lui avouer qu'il était l'instigateur de l'opération. Cornélius se leva, lui donna une claque sur l'épaule.

« Ne te casse pas trop la tête. Rien ne prouve que, juridiquement, j'aie raison. Après tout, c'est à celui qui commet l'erreur d'en supporter les conséquences. » Samuel ne l'écoutait plus. Sa seule idée était de prévenir immédiatement Alan de tout laisser tomber !

Alan dut s'asseoir tant ses jambes flageolaient. La chaise dorée craqua sous son poids. Il était à une dizaine de mètres de la table de chemin de fer, trop près pour ne pas entendre les exclamations, trop loin pour observer les mimiques. Sur un seul coup, Nadia venait de perdre 2 000 000 francs contre le prince Hadad ! Il se releva malgré lui, fasciné par l'horreur dont il venait d'être le témoin et la victime, se rapprocha de la table entourée d'une électricité presque palpable. Un léger sourire amusé sur les lèvres, Hadad venait de remettre en jeu les deux millions gagnés à Nadia.

Il l'observa avec l'expression gourmande du chat guettant une souris. Elle ne cilla pas.

« 2 000 000 au banco, dit le croupier. Messieurs, faites vos jeux ! »

Silence de cathédrale… Puis, la voix tendue et froide de Nadia :

« Banco. »

Le croupier lui jeta un coup d'œil aigu et annonça :

« Banco suivi. Cartes… »

Le prince, les deux mains posées bien à plat sur le sabot, ne fit pas un geste pour donner.

« Madame… », insista-t-il en dévisageant Nadia.

Elle n'ignorait pourtant pas qu'on devait « éclairer », c'est-à-dire étaler bien en vue la somme risquée sur le coup. Or, elle n'avait devant elle que 400 000 francs.

« Une seconde », dit-elle.

Elle planta ses yeux violets dans ceux d'Alan et lui lâcha d'une voix sourde et basse :

« Ne me laisse pas humilier par ce type ! Je sais que tu as un crédit de 500 000 dollars à la caisse ! Va le chercher ! »

Incapable de proférer le moindre son, Alan secoua la tête de droite à gauche. Il s'aperçut avec épouvante que tous les regards étaient braqués sur eux dans un silence à couper au couteau.

« Vas-y ! » répéta Nadia.

Le prince pianota avec impatience sur le tapis de façon à être vu de toute la table.

« Je te les rends tout à l'heure ! Tu ne risques rien ! Va ! »

Elle se retourna vers le prince, le toisa avec arrogance.

« Une seconde… »

Elle planta ses doigts dans le bras d'Alan et le poussa vers la caisse.

« Giovanni ! Fais-moi tomber ce qu'il a à son crédit ! »

Ferrero jeta un regard interrogateur à Alan.

« Fais ce que je te dis ! ordonna Nadia. Il est d'accord ! »

Nouvelle interrogation muette du caissier.

« Merci ! dit Nadia à Alan qui restait planté la bouche ouverte. Giovanni ! »

Ferrero poussa un soupir et étala les plaques sur le comptoir. Nadia s'en empara sans plus s'occuper d'Alan et se rendit à la table à petits pas raides. Ferrero tourna le dos à Alan qui visa la chaise la plus proche et s'y effondra. Il chercha vainement de l'air. Il étouffait. Il maudit sa faiblesse. Dans un brouillard ouaté, il entendit prononcer à haute voix le mot « Cartes ! » Paralysé d’angoisse, il ferma les yeux et adressa au ciel une prière muette. Il repoussa l'image de Bannister qui l'assaillait : si le malheureux Sammy avait assisté à ce qui se passait, il serait mort sur-le-champ !

La duchesse de Saran ne s'exposait qu'au soleil matinal, et encore, le corps protégé par des voiles transparents. Dès l'ouverture du Palm Beach, son chauffeur la déposait devant l'entrée de la piscine qui s'ouvrait sur la mer. Elle réservait pour la saison l'une des cabanes privées — une vingtaine en tout — qui surplombaient la plage et préservaient leurs occupants des regards indiscrets des autres baigneurs. On pouvait tout faire dans les cabanes. Manger, boire, être complètement nu, se doucher au jet, faire l'amour ou la sieste.

Le duc, son mari, ne venait habituellement la rejoindre que vers midi. Tôt le matin, l'endroit lui appartenait. Les maîtres nageurs installaient les lits de camp que les clients se disputeraient quelques heures plus tard à grands coups de pourboires. Mandy avait essayé deux ou trois de ces athlètes, pour voir, mais n'avait pas jugé leurs performances dignes de leur plastique hérissée de muscles. En outre, ils étaient trop sains pour son goût, hâlés et costauds, simples et robustes dans les étreintes, dépourvus d'imagination.

Son sac de plage balancé à bout de bras, le visage protégé par un immense chapeau de paille noir, les yeux recouverts de lunettes noires, ses voiles blancs flottant autour de son corps mince à la peau délicate, elle émergea des cabines souterraines, et longea le bar pour se rendre à sa cabane.

C'est alors qu'elle vit sortir du restaurant désert séparant la piscine des salles de jeux un jeune homme au visage défait, à la barbe naissante, aux yeux clignotant sous la lumière trop vive du soleil déjà haut. Elle s'arrêta, fascinée. Le type puait la nuit. Probablement un cinglé qui émergeait du tout-va après une nuit d'insomnie. Il avait l'air vidé, son visage se marquait d'ombres.

« Monsieur !… »

Alan eut un regard circulaire pour voir si c'était bien à lui qu'on adressait la parole. Il titubait de fatigue, cherchant désespérément à comprendre comment Nadia, non seulement avait perdu l'argent gagné la veille, mais encore, l'avait convaincu de lui avancer les 200 000 dollars en traveller's chèques confiés au coffre du Majestic. Sans parler de son crédit de 500 000 dollars qui s'était volatilisé en un seul banco. Elle n'avait dit la vérité que sur un point : « Je jouerai trois coups, trois coups seulement ! » Trois coups perdants qui le condamnaient à mort.

« Pouvez-vous me rendre un service ? »

Il la regarda sans répondre, les bras ballants, tordu d'angoisse, ébloui par le soleil. A l'intérieur du casino, la partie continuait. Nadia ne l'avait même pas vu s'en aller. En passant dans le hall, il avait vu à travers un rideau entrouvert l'étincellement d'une eau verte et moirée. Il s'était glissé dans l'entrebâillement d'une baie vitrée, avait traversé l'immense salle où avaient lieu les galas les jours de pluie ou de mistral. A sa droite, une vaste estrade sur laquelle reposaient des instruments de musique. A gauche, la salle noyée de soleil, jalonnée de tables et de centaines de chaises. Devant lui, la piscine. Plus loin, la mer et le ciel, striés verticalement par les mâts des bateaux. Et cette grande femme pâle sans visage, enveloppée de voiles transparents…

« Suivez-moi, ce n'est pas loin. »

Abruti de fatigue, incapable de réfléchir, il lui emboîta le pas. Une seule idée en tête : plonger dans cette eau fraîche, s'y enfouir, se laisser porter par elle à l'infini, s'y laver, s'y noyer. Il observa machinalement la démarche dansante et souple de l'inconnue.

« C'est ici… »

Il pénétra dans une cabane à ciel ouvert aux parois de paille. Deux lits de camp, une table, deux chaises, une douche, un parasol. Mandy déposa son sac de plage par terre, s'accroupit et en ramena un flacon d'huile solaire. Alan la regardait faire, vaguement intrigué. Il la vit faire voler ses voiles par-dessus sa tête et s'aperçut avec stupeur que son corps était recouvert d'ecchymoses bleuâtres. Elle surprit son regard mais ne jugea pas utile de lui expliquer qu'il s'agissait d'un souvenir laissé sur la peau par un plombier. Elle lui tendit le flacon. Il s'en empara. Elle s'allongea à plat ventre sur un des lits, dégrafa son soutien-gorge, fit glisser son slip le long de ses cuisses sans enlever ni son chapeau ni ses lunettes. Il ne connaissait pas son nom. Jusqu'à présent, il n'avait même pas ouvert la bouche. Il se borna à constater qu'elle était nue. Sans penser plus loin.

« Faites couler l'huile sur mon dos. »

Il déboucha le flacon, le pencha avec tant de maladresse que la moitié du liquide se répandit dans le creux de ses reins.

« Massez-moi… »

Il entreprit de lui pétrir la peau du bout des doigts pour étaler l'huile.

« Plus fort. »

Les mains gluantes, il eut le mauvais réflexe de desserrer le nœud de sa cravate. Sa chemise fut instantanément souillée.

« Plus fort ! N'ayez pas peur de me faire mal ! »

Elle se cambrait maintenant, se tortillait, s'agrippait aux montants du lit, émettant un gémissement sourd et continu comme une plainte de bête. Du fond de sa fatigue, Alan sentit monter en lui un jet de chaleur bouillonnante. Ses mains glissaient le long de ses cuisses visqueuses d'huile brune. Elle se retourna soudain, s'assit jambes écartées, enlaça son ventre, lui prit le flacon des mains et fit couler le reste de l'huile dans l’échancrure de sa chemise. Alan se sentit inondé. Elle serra plus fort sa tête contre son ventre, explora son corps, fit aller et venir sa longue main aux doigts nerveux sur les replis les plus secrets de sa peau.

Alan braqua ses yeux droit dans le soleil, tout devint noir. Haletant, il s'abattit sur le lit, la tête vide. Il décrocha un slip de bain qui séchait, arracha ses vêtements entièrement maculés d'huile, enfila le slip et se précipita hors de la cabine sans la regarder. Il courut comme un fou, dévala un escalier de bois, longea un terrain de volley, jouissant de la sensation animale que lui procurait le contact de ses pieds nus s'enfonçant dans le sable brûlant. Il entra dans la mer comme une bombe et s'y anéantit.

CHAPITRE 17

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Impossible de dormir. A trois heures du matin, Samuel Bannister était toujours prostré dans le fauteuil du salon, bourrelé de remords et d'incertitudes. Après son entrevue avec Cornélius Grant, il était certain désormais que les choses allaient mal tourner. Sur un coup de dépit contre la Hackett, il avait envoyé son ami à l'abattoir. Il se versa un verre de whisky, le cinquième, se posant mentalement la même question sans réponse : comment tirer son épingle du jeu, se sortir de ce merdier ? Comment revenir en arrière ? Peut-être qu'en empruntant de l'argent, pourrait-il limiter les dégâts, couvrir les dépenses déjà engagées, aller voir Murray, tenter de le fléchir pour qu'il ne porte pas plainte ?

« Samuel… »

Bannister fit un tel bond qu'il se renversa la moitié de son whisky sur les genoux. La voix de Christel était si douce… Il fut instantanément en alerte. Depuis le soir où il l'avait envoyée promener, ils n'avaient échangé que deux phrases. Lui :

« Je te quitte. »

Elle :

« Va au diable ! »

Il avait couché dans la chambre d'amis, lui abandonnant le lit conjugal. Elle ne s'était pas hasardée à lui poser la moindre question. Ils prenaient leurs repas du soir en commun, n'ouvrant la bouche que pour avaler les plats qu'elle avait préparés.

Elle s'installa avec hésitation dans le fauteuil qui faisait face à son mari. En d'autres circonstances, elle se serait déchaînée en le trouvant hors du lit à trois heures du matin. Elle se contenta de répéter son nom.

« Samuel…

— Oui ?

— Depuis combien d'années sommes-nous mariés ?

— Je ne sais plus… Vingt-cinq ?… Vingt-six ?…

— Vingt-cinq. Je voulais te dire… »

Elle se mordilla les lèvres et lui murmura sans le regarder :

« Je suis désolée pour l'autre soir… Désolée… Tu te préoccupais pour Pope… J'étais énervée… »

Il lui jeta un regard aigu pour savoir si ce ton inhabituel ne cachait pas un piège, une relance de la bagarre.

« Oh ! ça ne fait rien…

— Si, si, j'ai eu tort ! J'aurais dû t'épauler, te soutenir… Au lieu de ça…

— Ça ne fait rien, Christel, n'en parlons plus… »

Voilà maintenant qu'il se sentait fondre !

« Tu n'as pas sommeil ?

— Non. Je réfléchissais.

— Tu veux toujours partir ?

— Non. »

Il avait juré à Alan de le rejoindre. Non seulement, il ne le ferait pas, mais il était contraint de lui demander de rentrer. Leur mirifi


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que aventure aurait eu lieu dans leur tête.

« On l'a foutu dehors, tu comprends…

— Je comprends. »

Alors, le plus naturellement du monde, il s'entendit lui dire ce qu'il n'aurait jamais voulu qu'elle apprenne :

« Il faut que tu saches, Christel. Moi aussi, la Hackett vient de me mettre à la porte. »

Alan sortit de l'eau, fit quelques pas sur le sable et tira la chaînette qui actionnait une douche. Le jet dur et glacé lui coupa le souffle. Il se força à rester dessous durant de longues minutes. Il avait nagé très loin au large. La mer avait chassé les miasmes de la nuit. Malheureusement, il avait maintenant les idées assez claires pour comprendre dans quel inextricable pétrin il s'était fourré. Comment annoncer le désastre à Bannister ? Il frissonna, avisa un garçon de bain et lui demanda une cabane.

« Impossible, monsieur. Elle sont toutes occupées. »

Alan le regarda avec méfiance.

« Il n'est que 10 heures. Les clients ne sont pas encore arrivés. Ils les retiennent d'une année sur l'autre. Voulez-vous que je vous installe un lit au bord de la piscine ? »

Il ne voulait pas rentrer à l'hôtel. La nuit artificielle de sa chambre lui rappellerait trop les dernières heures qu'il venait de vivre. Dormir d'abord un peu au soleil, envisager ensuite s'il devait se rendre à la police. Avec le décalage horaire, il ne pourrait pas joindre Sammy avant quatre heures de l'après-midi. Il décida de s'accorder ce sursis. Ses yeux rougis par l'insomnie et le sel lui faisaient mal. Il s'enfonça dans les sous-sols des vestiaires. A la caisse, où trônait une jeune femme blonde, il choisit sur un présentoir une paire de lunettes noires et un maillot de bain bleu marine.

« Quel numéro de cabine, monsieur ?

— Je n'en ai pas. »

Elle eut un air embarrassé.

« Ça ne fait rien. Vous me paierez quand vous partirez. 280 francs.

— Écoutez… » commença-t-il pour masquer sa confusion.

Il avait tellement perdu au casino qu'il refusait, inconsciemment, de payer ses lunettes !

« Je m'appelle Alan Pope. Mon chauffeur va venir vous régler. »

Il ressortit dans la lumière du soleil. Il lui restait quelques billets dans la poche de son pantalon. Mais son pantalon, comme le reste de ses vêtements maculés d'huile, était toujours dans la cabane de l'hystérique qui venait de le violer. Il préféra renoncer à son argent plutôt que l'affronter de nouveau. Par souci d'honnêteté, il voulut lui rendre le maillot de bain qu'il lui avait emprunté. Il redescendit dans les vestiaires, ôta le maillot mouillé, enfila le neuf et remonta vers la piscine.

« Votre lit, monsieur. »

Le garçon lui tendit une serviette.

« Vous voulez un parasol ?

— Non, merci, non… Dites-moi, j'ai une voiture au-dehors. Pourriez-vous demander à mon chauffeur de me rejoindre ?

— Certainement ! Quelle marque ?

— Rolls blanche décapotable, dit-il avec gêne. Il s'appelle Norbert.

— J'y vais !

— Pourrais-je avoir aussi du café fort et quelque chose à manger ?

— Bien sûr ! Qu'est-ce qui vous ferait plaisir ?

— Des œufs, du jambon, un peu de vin rouge…

— Tout de suite ! »

Il reprit le maillot mouillé et se dirigea vers les cabanes : elles se ressemblaient toutes. Il se souvint alors que chacune d'elles étaient surmontée d'un mât auquel s'accrochaient des drapeaux de nationalités différentes. Au-dessus de la sienne, il avait repéré la croix blanche sur fond rouge de la Suisse. Il s'en approcha doucement, lança le maillot par-dessus la paroi de roseaux et revint en courant se jeter sur son lit.

Le prince Hadad louait trois suites à l'année au Majestic. En saison, dix-huit, réparties sur plusieurs étages, de façon à ce que ne se croisent pas les différentes castes sociales que ses affaires ou son bon plaisir l'amenaient à fréquenter. Ce délicat travail de ségrégation incombait à Khalil, son secrétaire privé. Tour à tour rabatteur, conseiller particulier, ambassadeur extraordinaire, Khalil avait pour tâche principale de deviner les désirs de son maître avant même qu'il les eût exprimés. Il s'agissait de prévoir et de faire en sorte que ces prévisions pussent se matérialiser selon les caprices du prince. Ainsi, cinq appartements du quatrième étage étaient réservés pour les invités de passage. Autant appeler les choses par leur nom, des putains de luxe payées à prix d'or qui auraient pu en remontrer pour la classe, la bonne éducation et la discrétion, à l'épouse d'un ministre plénipotentiaire. On les payait uniquement pour rester là et attendre. Hadad, dont les parties se prolongeaient parfois jusqu'à midi, avait souvent une petite faim avant de s'endormir.

Le cinquième étage était réservé à la dernière de ses femmes légitimes, ses trois enfants, une troupe de nurses et de précepteurs. Au septième, les appartements du prince dont une partie était réservée à Khalil et à Gonzalez, son coiffeur privé. Gonzalez assurait une présence permanente de vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Porté sur les nourritures fines, il avait droit à une note de frais illimitée. Il passait ses journées à se dorer au soleil, manger, se gorger de grands vins, regarder la télévision, coiffer la princesse Aïcha, épouse du prince, faire rire les enfants, polir les ongles de Khalil ou exécuter un brushing à l'une des putains si elle lui était particulièrement sympathique. Hadad, paresseux et peu porté sur les expériences négatives, priait souvent Khalil de les essayer pour lui, ce dont le secrétaire ne se privait pas.

Tous les avantages dont il jouissait avaient évidemment leur contrepartie. Le prince ne tolérait pas que quiconque de ses gens ne fût pas à sa disposition au moment de son retour du casino. Khalil regarda sa montre : neuf heures du matin. Il étouffa un bâillement et s'adressa aux quatre filles qui somnolaient sur des divans.

« Vous feriez mieux de vous tenir prêtes. Le prince ne va plus tarder.

Il avait attribué une note à trois d'entre elles. 12 à la Finlandaise, 14 à l'Allemande, 13 à la Française. Malgré son sens du devoir, il n'avait pas testé la quatrième dont les mélanges de sang qu'elle avait avoués l'avaient empêché de lui donner une nationalité bien définie. Elle s'appelait Karina.

« Karina !… Debout ! Tu as entendu ce que j'ai dit ? »

Elle était très grande, blonde, mince, et était arrivée dans un étourdissant tailleur de lin blanc. Elle lui sourit, s'étira, faisant saillir dans son mouvement la pointe de ses seins. Khalil l'observa, vaguement intéressé.

« Tu es crevée ?

— Un peu…

— Tiens… »

Il lui jeta une liasse de billets roulés en boule. Elle se baissa, les ramassa, se passa la langue sur les lèvres et fit mine de les manger.

« Mmm… C'est bon !

— Tu en mangerais ?

— Et comment !… dit Karina.

— Chiche ? lui jeta Khalil.

— Chiche ! Quel est l'enjeu ?

— Qu'est-ce que vous en pensez ? demanda Khalil aux autres filles.

— Elle en mange un, vous lui en donnez un autre, proposa la Française.

— Mais des gros, intervint l'Allemande.

— Des billets de 500 francs », trancha Karina.

Khalil en sortit un énorme paquet de sa poche. Pour lui comme pour Hadad, ils n'avaient aucune signification. En les empilant bien, il en rentrait chaque jour de quoi remplir une piscine olympique.

« On commence ?

— D'accord, dit Karina, je suis prête. »

La Finlandaise battit des mains : c'était un jeu sensationnel !

« Bouffe ! » ordonna Khalil en tendant le premier billet.

Karina s'en empara en riant, le roula en boule et l'avala.

« Et voilà !

— C'est bon ?

— Délicieux ! Encore !… »

Elle ouvrit grand son sac pour mieux y enfouir les bénéfices de sa performance. Au dixième billet mangé Karina modifia légèrement sa technique. Elle se mit à mâcher. Au quinzième, son teint vira au vert. Courageusement, elle l'avala. Maintenant, chaque billet englouti était suivi d'une rasade de champagne. Son front se couvrit de sueur.

« Vingt ! » s'exclama l'Allemande.

Une lueur d'orgueil dans l'œil, Karina étreignit le billet, prit dans sa bouche une gorgée de champagne, releva la tête et le fit disparaître entre ses lèvres grandes ouvertes.

« Vingt et un ! »

Au vingt-cinquième, le visage convulsé, elle courut dans la salle de bains et vomit. Khalil haussa les épaules.

« Quand je raconte que l'argent ne fait pas le bonheur, personne ne me croit. »

« Vous m'avez fait demander, monsieur ?

— Oui, Norbert, dit Alan en ouvrant les yeux. J'ai eu quelques petits ennuis avec mes vêtements… Un type qui m'a renversé du ketchup dessus…

— Voulez-vous que j'aille jusqu'à l'hôtel et que je vous rapporte du linge de rechange ?

— C'est très gentil à vous… Un pantalon, une chemise, des chaussures… Vous n'avez qu'à ouvrir l'armoire.

— Rien d'autre, monsieur ?

— Je suis parti sans argent. Si vous pouviez en demander un peu à la réception, j'ai un compte.

— Combien, monsieur ?

— Mille francs. »

Norbert sortit de sa poche deux billets de 500.

« Si je peux me permettre ? »

Sidéré, Alan hésita à les prendre.

« Vous voulez peut-être davantage ? dit Norbert en esquissant un nouveau geste.

— Non, non, merci, c'est assez !

— Bien, monsieur. Je reviens tout de suite. »

Il eut un sourire, remit sa casquette et tourna les talons. La veille, au début de la nuit, il avait raflé près de 8 000 francs au poker aux chauffeurs des deux autres Rolls.

Mais à la différence de son employeur, il n'était pas assez fêlé pour laisser à une Nadia Fischler la chance de les lui reprendre !

Pensivement, Alan le regarda s'éloigner. Lui restaient pour toute fortune les 20 000 dollars que Sammy l'avait forcé à prendre « pour ses frais ». Ailleurs et en d'autres temps, une petite fortune. Mais à Cannes, au train où allait la débâcle, à peine de quoi payer les pourboires de la journée !

Le marmiton chargé du guet fit irruption dans la cuisine.

« Il s'en va ! »

La brigade à demi assoupie se réveilla. Mario resserra son nœud papillon et se précipita dans la salle de jeux. Il était dix heures du matin. De loin, il aperçut le prince qui lui fit signe de la main. Chaque fin de partie, c'était le même rituel. Hadad avait faim, mais par un caprice bizarre, ne voulait manger au Majestic que des plats préparés au Palm Beach. Quatre hommes demeuraient en cuisine pour les lui confectionner. Ils se moquaient complètement de passer des nuits blanches. La saison ne durait que trois mois, l'année en comportait douze, et avec ce que Hadad leur laissait comme pourboires, ils la passaient confortablement.

« Prince ?

— Que me proposez-vous ?

— Poisson ou viande ?

— Poisson. Grillé, simplement grillé. Et des crêpes. »

Mario se félicita mentalement que le prince n'eût pas envie d'un soufflé.

« Des fruits ?

— Si vous voulez. Je voudrais me mettre à table dans un quart d'heure.

— Certainement ! »

Mario traversa en courant la salle vide, entra dans la cuisine et passa la commande. Tout le monde se mit au travail. Devant l'entrée de service du Beach attendait une camionnette. On y chargerait le repas pour le transporter tout chaud au Majestic. Bien entendu, Gil Houdin ne facturait jamais ce genre d'additions. Pour les gros clients, tout était gratuit au casino. Il eût été mesquin de demander 1 000 francs à un homme qui démarrait en juillet avec un capital d'attaque de 4 millions de dollars.

Hadad ignorait d'ailleurs ce genre de détail. A Mario, qui lui portait son repas dans sa suite, il glissait régulièrement 10 000 francs. Le maître d'hôtel les partageait scrupuleusement avec ses collaborateurs selon des calculs compliqués tenant compte de la hiérarchie et de l'ancienneté de chacun dans la maison. Comme Mario, pas plus que le prince, ne savait combien d'invités attendraient son retour, les plats commandés étaient cuisinés sur la base d'une douzaine de personnes…

Hadad était de bonne humeur. En quelques bancos, il venait de rafler jusqu'au dernier sou de Nadia Fischler. L'année précédente, il lui avait envoyé Khalil pour la prier de coucher avec lui. A son immense surprise, elle avait refusé ! Le prince savait pourtant d'expérience que la vertu d'une femme ne tenait qu'à un chiffre. Vexé, il s'était juré de la posséder autrement. Il fit un crochet par la piscine. Rien ne le mettait plus en joie que de voir s'ébattre dans l'eau fraîche les trois enfants de sa dernière épouse. Quand les gosses l'aperçurent, ils vinrent à lui en poussant des cris de joie.

« Père ! dit l'aîné, faites-nous des petits bateaux ! »

Hadad fouilla dans ses poches en souriant. Dix minutes par jour avant d'aller se restaurer, faire l'amour et dormir, rien ne lui était plus doux que de faire plaisir à sa progéniture.

Alan vida progressivement ses poumons et se laissa couler au fond de la piscine. Trois mètres d'eau au-dessus de la tête, il s'étendit sur le carrelage de céramique bleue, y demeura aussi longtemps que possible. Il remonta à la surface avec la mollesse d'une algue. Il inspira profondément, agrippé au rebord du bassin. Les yeux fermés, il entendit tout près de lui des rires d'enfants et écarta de la main des morceaux de papier qui lui frôlaient désagréablement le visage. Les rires redoublèrent. Il ouvrit les yeux. L'endroit où il avait fait surface était sillonné de bateaux en papier que trois gosses, dont l'aîné devait avoir à peine dix ans, poussaient sur les vaguelettes. Derrière eux, plusieurs nurses et le prince Hadad. Un des petits navires heurta l'arête de son nez. Alan le repoussa, y jeta un coup d'œil machinal et, d'émotion, but une tasse : comme le reste de la flottille, il avait été confectionné avec un billet de 500 francs !

« Ahmed ! s'emporta le prince Hadad contre son fils. Excusez-le, je suis désolé ! »

Alan se hissa péniblement sur le rebord du bassin, secoua la tête et glissa. Pour lui éviter de tomber, Hadad lui prit la main, perdit l'équilibre à son tour et s'accrocha à ses épaules. Perçue par les spectateurs, la scène ressemblait à une accolade prolongée et affectueuse.

« Bravo pour votre banco gagnant… » dit le prince en reconnaissant Alan.

Il ne lui lâchait toujours pas la main.

« Malheureusement, précisa-t-il en feignant d'être désolé, je viens de gagner la deuxième manche. J'ai tout repris à votre partenaire.

— C'est le jeu, dit Alan comme s'il avait été un vieil habitué des tapis verts.

— Je m'appelle Hadad. Prince Hadad.

— Alan Pope.

— Très heureux. Je serai ravi de vous offrir une revanche. »

Alan se rappela la phrase de Samuel : « Comporte-toi toujours comme si tu étais riche. »

« Merci, dit-il. Pourquoi pas ? »

Ils se serrèrent la main une fois de plus. Alan repartit vers son lit sans remarquer la fille blonde qui, à cinq mètres à peine de lui, renvoyait au large du bout des orteils un navire-billet que le vent avait poussé vers elle. Le prince Hadad loucha instantanément vers la ligne fuselée de ses jambes blanches. Elle était assise au bord de la piscine, les jambes pendant dans l'eau. Elle releva son visage pour l'offrir au soleil. Hadad eut un choc : Marilyn ! Il avait vu dix fois tous ses films qu'il s'était fait projeter dans sa salle de cinéma où le plafond faisait office d'écran, le maître de maison et ses invités étant couchés sur un lit de quatre mètres sur quatre. Marilyn avait hanté ses nuits. Elle était là ! Un prince n'adressait jamais directement la parole à une femme. S'il désirait la connaître, il lui déléguait un ambassadeur, en l'occurrence, Khalil. Mais Khalil l'attendait au Majestic avec les putains-somnifères, le coiffeur Gonzalez, et le repas que Mario devait tenir au chaud dans sa camionnette transformée en cuisine roulante.

Pour la première fois de sa vie, Hadad transgressa un de ses principes. Il s'approcha de l'inconnue qui lui tournait le dos, se pencha sur sa nuque et lui murmura en anglais :

« Je suis le prince Hadad. Vous aimez mes petits bateaux ? »

Ce fut peut-être un cauchemar qui l'éveilla. Peut-être l'ombre.

« Hello ! »

Une silhouette d'homme s'interposait entre le soleil et Alan qui n'en percevait que la forme générale sans en distinguer aucun détail. Posé sur une petite table métallique, le plateau contenant le repas qu'il avait commandé. Il souleva le couvercle d'un plat, trempa un doigt dans les œufs : ils étaient chauds. Il apprit ainsi qu'il ne s'était assoupi que quelques minutes.

« Vous me reconnaissez ? dit la voix. Nous avons joué l'un contre l'autre ! »

L'homme se déplaça de façon à se montrer en plein soleil. Encore ébloui, Alan identifia un short bermuda d'un bleu délavé, une chemisette genre tennisman. Au-dessus du col de la chemise, un cou de dindon supportant la tête de Hamilton Price-Lynch. Alan se dressa d'un bond.

« Ne vous levez pas, cher ami ! Mangez, je vous en prie, vos œufs vont refroidir !… Hamilton Price-Lynch, enchanté !

— Pope… Alan Pope…

— Américain ?

— Oui.

— Côte Est ?

— New York.

— Moi aussi ! Mangez, mangez… »

Alan s'attaqua à ses œufs. Il les mâchouilla comme s'il se fût agi d'une viande trop dure : rien ne passait.

« En vacances ?

— Oui… bredouilla-t-il en essayant désespérément d'avaler la bouchée qui refusait de quitter le rempart de ses dents.

— Quel beau pays, n'est-ce pas !… J'y viens depuis dix ans avec ma femme. Où êtes-vous descendu ?

— Majestic.

— Nous aussi !

— Vous êtes arrivé quand ?

— Hier. »

Il était possible que les flics fussent en attente derrière lui, cachés dans un coin d'ombre.

« Vous êtes dans quelle branche, monsieur Pope ? »

Alan lui désigna la bouteille de vin.

« Avec plaisir, dit Price-Lynch. J'espère que je ne vous dérange pas ? »

Réprimant le tremblement de ses mains, Alan lui servit à boire, haïssant Bannister de n'avoir même pas prévu ce genre de question.

« Pas du tout », bafouilla-t-il.

Ham Burger trempa les lèvres dans son verre.

« Il est très bon. Excellent… Quel genre d'affaires traitez-vous, monsieur Pope ? »

Alan feignit de s'absorber dans la confection d'une tartine de beurre.

« Des affaires… »

Hamilton lui jeta un regard plein de considération.

« Passionnant ! »

Il prit un temps et laissa tomber avec négligence :

« Je suis dans la banque. Mais peut-être connaissez-vous ?… La Burger. »

Alan s'étrangla, trouvant brusquement au vin un goût de vinaigre.

« Nous avons une trentaine de succursales. »

Alan se concentra intensément sur le plat où surnageaient dans l'huile des résidus de ses œufs, les essuyant farouchement du bout de sa fourchette sur laquelle il avait planté un morceau de pain. Il n'osait plus lever les yeux sur Price-Lynch.

« Vous aimez les œufs, hein ? »

Pourquoi continuer ce jeu idiot ? La phrase se forma dans sa tête : « OK, Price-Lynch, cessons de jouer au con, je baisse les bras, faites-moi coffrer ! »

« Votre partenaire ne manquait pas d'estomac, hier soir. Il a dû vous falloir un sacré cran pour la suivre, chapeau ! On dit qu'elle est suicidaire : elle aime perdre. Aimez-vous perdre, monsieur Pope ? »

Comme Alan ne répondait rien, il ajouta :

« Moi pas. J'adore gagner ! »

Il se redressa, salua de la tête.

« Votre vin était exquis, monsieur Pope. A très bientôt, nous nous reverrons sûrement. Je suis charmé d'avoir fait votre connaissance ! »

Il se faufila entre les lits dont la plupart étaient maintenant occupés. Le soleil tapait très durement. Alan s'enveloppa dans sa serviette. Il avait froid.

« Vous avez vu le journal ? » demanda Cesare di Sogno à Goldman.

Il exhibait fièrement un Nice-Matin. En page 4, sur trois colonnes, s'étalait une photo les représentant sur l'estrade du Majestic. Légende : « Cesare di Sogno remet le prix Leader à Louis Goldman. »

« Et ce n'est qu'un début ! dit Cesare. Attendez donc les quotidiens de Paris et les magazines ! »

Il avait eu la malchance de se laisser coincer par Marc Gohelan en quittant le Majestic. Pourtant, il était sorti par la porte de service.

Avec courtoisie, Gohelan lui avait demandé si la note de la réception devait être mise sur son compte ou sur celui du producteur.

« Goldman ! » avait lâché Cesare sans broncher.

Il appréhendait l'instant où Goldman, questionné de la même façon, répondrait « Cesare di Sogno ! »

« Un triomphe, Lou !… Un triomphe !… Vous avez une table ce soir ?

— Et vous ?

— Je suis invité de tous les côtés, c'est affreux ! Je ne voudrais fâcher personne. Qui avez-vous à la vôtre ?

— Des tas de gens… dit Goldman sans se compromettre.

— Pourquoi ne pas faire table commune ?

— Avec qui ?

— Les Hackett, les Price-Lynch, le duc et la duchesse de Saran…

— Vous connaissez le duc ? s'étonna Goldman.

— Très, très vieux amis à moi ! Mandy est une copine ! »

Désireux de le mettre dans sa poche, Cesare prit le risque d'ajouter :

« Venez donc vous joindre à nous avec votre femme et vos amis… Bien entendu, vous êtes mes invités !

— Pas question ! affirma Goldman qui n'avait pu réussir à avoir une table. Je veux bien accepter, mais à condition que ce soit moi qui invite ! »

Occasion inespérée de rebrancher l'industriel et le banquier sur La Nuit où mourut le soleil.

« Mes amis ne me le pardonneraient pas ! protesta Cesare. Alors, d'accord, j'arrange tout ! »

Il se dirigea vers le bar, tout de blanc vêtu, une serviette de tennisman passée négligemment autour du cou. L'ennui, c'est qu'il n'était invité par personne.

Alan courait sur le tapis, franchissant les douzaines, tournant autour de l'impair, feintant du rouge au noir, tentant désespérément d'échapper au râteau du croupier qui voulait le prendre pour le jeter dans un tas de grosses plaques roses. Mais il était trop tard. Il s'immobilisa sur le zéro, son chiffre prédestiné, et attendit qu'on le ratisse…

« Hello… »

Péniblement, il chercha à s'évader des brumes de son cauchemar.

« Vous êtes en train de virer à l'écarlate. »

La voix n'était pas désagréable et s'exprimait en anglais. Sans savoir à qui elle appartenait, Alan lui fut reconnaissant de le tirer de son rêve. Il mit sa main en abat-jour devant ses yeux. La réverbération était insoutenable.

« Je m'appelle Sarah. Sarah Burger. »

Ses muscles se crispèrent.

« Ne bougez pas ! dit Sarah. Je viens en ambassadeur. »

Alan réussit à s'asseoir sur le bord de son lit de camp.

« Pope… Alan Pope… »

Elle s'assit à ses côtés.

« Je sais. Au nom des deux familles, je suis chargée de vous inviter ce soir au gala de charité.

— Quelles familles ? bredouilla Alan.

— Les Burger et les Hackett. Autant dire les Capulet et les Montaigu. »

Elle n'était ni belle ni laide et pourtant, il y avait rupture d'harmonie quelque part. Prises séparément, les différentes pièces de son anatomie étaient parfaites. Rien à dire des jambes, des grands yeux marron, des cheveux châtains, de la bouche ironique, des mains, de la ligne des épaules. C'était l'ensemble qui clochait. La nature avait rendu impossible ce mariage de perfections multiples.

« Alors, c'est oui ? »

Il s'imagina avec terreur trônant entre les deux hommes à qui il devait d'être ici, Arnold Hackett, Hamilton Price-Lynch.

« Je dois vous avouer que les galas m'assomment et que la charité me navre. Les rombières à chien chien ne sont pas mon fort. Vous aimez les chiens ?

— Les gros, dit Alan.

— Et les rombières ?

— J'en connais peu.

— Vous avez tort. Elles ont des raffinements dans la cruauté qui nous dépassent. La jeunesse des autres les rend malades. Elles sont parfois étincelantes dans la vacherie. J'aime la vacherie. Au moins, on sait où on va. Vous m'êtes sympathique. Vous paraissez plutôt inoffensif. Hamilton vous a décrit comme le plus redoutable intermédiaire de l'Arabie Saoudite. Je n'en crois pas un mot. Pourtant, le prince Hadad a l'air de vous adorer. Il ne serre pas tout le monde dans ses bras comme vous ! »

Derrière ses verres teintés, Alan ouvrit des yeux ronds.

« Vous connaissez Hamilton ? enchaîna-t-elle.

— Non.

— Allons donc ! Vous l'avez plumé hier soir au chemin de fer. Vous bavardiez avec lui il y a dix minutes à peine. Le petit bonhomme… C'est le caniche nain de ma maman, elle a cru intelligent de l'épouser. Une femme de fer dans un corset de velours. Qu'est-ce qu'il vous a raconté ? »

Alan secoua la tête en signe d'ignorance.

« Il vous a forcément dit quelque chose. Il n'adresse la parole aux gens que s'il en espère un avantage. Expliquez-moi, monsieur Pope… Quel genre d'avantage peut bien attendre de vous Ham Burger ?

— Je ne sais pas.

— C'est un salaud. Le pire cochon de salaud que la terre ait jamais enfanté ! »

Mal à l'aise, Alan changea de position.

« Quittez vos lunettes. Je voudrais voir vos yeux. Quittez-les ! »

Alan s'exécuta, clignant des paupières sous la brûlure de la lumière.

« Vous avez un regard d'innocent ! Vous voulez un conseil ? Quoi que mon beau-père vous propose, refusez ! Ce soir, je vous tiendrai la main, je l'empêcherai de vous dévorer ! »

Alan remit ses lunettes.

« Je ne suis pas libre.

— Menteur ! Rendez-vous à neuf heures dans le hall du Majestic. Nous partirons ensemble. Merci d'avoir accepté, ne soyez pas en retard ! »

Elle s'éloigna avec assurance. Ébahi, il se traîna jusqu'à la piscine et s'y laissa choir.

CHAPITRE 18

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« Vlinsky, vous êtes un âne !

— Oui, monsieur Fischmayer.

— Vous venez de commettre la plus grave des fautes professionnelles !

— Moi ?

— Vous ! D'ores et déjà, j'émets toutes les réserves sur la suite de votre carrière dans cette maison !

— Mais, monsieur Fischmayer…

— Taisez-vous ! Nous versons inconsidérément 1 170 400 dollars à un client et vous ne vous en apercevez même pas ? A quoi servez-vous à la Burger ?

— Je vous demande pardon, monsieur Fischmayer, mais je vous avais signalé le découvert !

— Vous ne m'avez jamais rien dit ! Jamais ! »

Tant de mauvaise foi donna le courage à Vlinsky de faire front.

« 327 dollars, monsieur Fischmayer ! Je le jure ! Ici même, dans votre bureau !

— 327 ! hennit Fischmayer. Que voulez-vous que j'en fasse ? »

Il comprit que le téléphone devait sonner depuis un moment. Il l'arracha de son support tout en menaçant Vlinsky du doigt.

« Je ne suis pas là ! aboya-t-il en raccrochant sans lâcher son employé de l'œil.

— Vous avez le culot de me parler de 327 dollars quand plus d'un million vous file sous le nez ! Pope ! Un inconnu ! Vous n'avez même pas eu la puce à l'oreille ! »

Nouveau grelot du téléphone…

« Je viens de vous dire… » hurla Fischmayer.

Vlinsky le vit soudain se figer et écouter attentivement tandis que ses yeux tournaient comme des billes dans ses orbites. Il masqua le bas de l'appareil de la paume de sa main.

« Vlinsky ! Sortez !

— Un dernier mot, monsieur Fischmayer…

— Dehors » !

A son teint rouge cramoisi, Vlinsky se rendit compte que l'instant ne se prêtait pas au dialogue. Il battit en retraite sur la pointe des pieds, referma très doucement la porte derrière lui.

« Comment allez-vous, monsieur Price-Lynch ? dit Fischmayer d'une voix changée.

— Bien, Abel, bien… Vous avez parlé à Vlinsky ?

— A l'instant même, monsieur Price-Lynch.

— Pouvons-nous compter sur sa discrétion ?

— Certainement !

— Avez-vous reçu des chèques signés par Alan Pope ?

— Pas encore, monsieur.

— Si le cas se présente, vous savez ce que vous avez à faire ?

— Oui, monsieur Price-Lynch. Je paie.

— Parfait, Abel. Maintenant, écoutez-moi bien… J'ai d'autres instructions urgentes à vous donner à propos de ce client… »

Abel Fischmayer ouvrit toutes grandes ses oreilles. D'étonnement, sa mâchoire se décrocha.

Toutes les tables étaient réservées pour le déjeuner. Les maîtres d'hôtel roulaient déjà les voitures chargées de victuailles. De vieilles dames barbotaient dans le petit bain. Des athlètes prenaient leur élan sur le grand plongeoir. Théoriquement, il était interdit de se promener les seins nus sur le bord de la piscine. En fait, de seize ans à cinquante et plus, toutes les femmes valides avaient dénudé leur poitrine. Certaines, refaites, gardaient par rapport au torse un angle de quatre-vingt-dix degrés, quelle que soit la position adoptée par leurs propriétaires. Couchées, leurs seins pointaient vers le ciel tels des obus. Debout, ils semblaient refuser les lois de la pesanteur. Pour entrer au Beach, on passait automatiquement par les cabines des vestiaires pour déboucher en pleine lumière sur le terre-plein où se creusait le bassin olympique : il convenait de ne pas rater son entrée. Des dizaines de paires d'yeux guettaient les nouveaux venus. Les timides s'enveloppaient d'un peignoir qu'ils ne quittaient qu'une fois rendus à leur place. D'autres, fiers de leur corps ou se fichant complètement de leur apparence, arpentaient le carrelage de céramique avec la même assurance que s'ils eussent été chaussés de bottes.

La géographie de la Carte du Tendre était extrêmement mouvante. La vie se déroulait en accéléré.


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Les rencontres avaient lieu le soir, les adieux se faisaient parfois la nuit même. Les passions étaient fugaces, les chagrins d'amour n'existaient pas, les serments n'avaient pas droit de cité.

L'entrée de Norbert Testore en uniforme noir ne passa pas inaperçue : avec les maîtres d'hôtel, il était le seul à arborer une cravate.

Il fit majestueusement le tour du bassin, imperméable aux regards goguenards de ceux qui étaient nus.

« Monsieur… »

Il se pencha un peu plus au-dessus de son client et comprit qu'il dormait.

« Monsieur Pope, insista-t-il en ôtant sa casquette…

— Oui ? dit Alan en remuant faiblement la tête.

— Tout est arrangé ? J'ai laissé vos vêtements dans les vestiaires. Je me suis permis de régler vos achats.

— Merci, Norbert… Merci !

— A mon avis, monsieur, vous ne devriez pas dormir au soleil. Pourquoi ne pas retourner à l'hôtel pour y faire une sieste ?

— Quelle heure est-il ?

— Onze heures.

— Vous m'autorisez un dernier bain ? »

Norbert eut un sourire poli.

« Je vous attends devant la porte. »

Avec la même dignité, il entama le trajet en sens inverse.

« Hello, monsieur Pope ! Bien remis de vos émotions ? »

Alan découvrit un gros homme jovial qui portait sa bedaine agressive avec la même arrogance qu'il tétait un énorme cigare éteint.

« Louis Goldman ! »

Il s'empara de la main d'Alan et la secoua chaleureusement.

« Vous m'avez donné des vapeurs hier soir ! Comment s'est terminée la nuit ?

— Plutôt mal, dit Alan.

— Vous permettez ? »

Goldman s'assit sans façon sur son lit.

« Nadia est cinglée ! Vous la connaissez depuis longtemps ? Si elle avait voulu !… Nous nous sommes tous traînés à ses pieds pour qu'elle condescende à tourner ! Elle est passée à côté d'une grande carrière ! »

Il héla un garçon.

« Vous avez de la langouste froide ?… J'ai un petit creux, dit-il à Alan. Vous en voulez ? Apportez aussi du Dom Pérignon bien frappé ! »

Comme tout le monde, Alan connaissait son nom. Mais comment Goldman connaissait-il le sien ?

« Vous vous levez ou vous ne vous êtes pas encore couché ?

— Pas encore couché.

— Mauvais, ça, mon vieux. Si vous devez encore flamber ce soir, il faut dormir ! Le jeu, ou le ring, c'est pareil ! Pas d'alcool, pas de femmes, repos et culture physique ! Vous êtes dans quoi ?

— Les affaires…

— Vous avez l'air au mieux avec Hadad. On dit qu'il est très dur. Vous avez déjà traité avec lui ?

— Non », dit Alan.

Goldman continua à lui poser des questions anodines, lui parla de l'industrie cinématographique en général, de ses projets en particulier.

« Avec le culot dont vous avez fait preuve hier soir, vous auriez fait un bon producteur ! Ça vous aurait amusé ? Ah ! Posez-la là ! »

Le garçon ouvrit la bouteille de champagne et installa le plateau contenant la langouste sur une petite table. En quelques bouchées puissantes, Goldman la dévora. Il tendit un verre de champagne à Alan.

« Vous avez une bonne table pour le gala ?

— Je n'y vais pas. Je débarque et je n'ai pas encore fermé l'œil depuis les États-Unis. »

Il avait toujours son verre plein à la main. Pourtant, le contenu de la bouteille avait déjà baissé de plus de la moitié. Comment Goldman pouvait-il boire aussi vite ?

« Dormez un peu cet après-midi et soyez dès nôtres ce soir ! Ma femme sera ravie de vous connaître. J'ai fait une grande table. Vous êtes mon invité !

— Merci, dit Alan, mais je ne pense pas. »

Goldman s'octroya une dernière coupe, se leva.

« Vous êtes le bienvenu ! Mon chauffeur viendra vous prendre. »

Il lui fit un petit salut de la main et s'éloigna. Maintenant, tous les lits étaient occupés. Une cascade se jetait dans la piscine. Avant de rejoindre Norbert, Alan eut envie de s'y plonger. Il fit deux pas et se heurta au garçon qui avait servi Goldman.

« S'il vous plaît, monsieur, pour la langouste et le Dom Pérignon de M. Goldman, je me suis permis de les mettre sur votre note. »

La duchesse Armande de Saran ne s'était pas donné la peine de jeter les vêtements gluants d'huile que Alan — dont elle ignorait le nom — avait abandonnés dans la cabane. Elle gisait, le corps entièrement enveloppé de ses voiles, à l'exception du pubis qu'elle offrait au soleil. Deux fois par semaine, elle prenait un « bain de pubis », après avoir lu dans un magazine de beauté que l'exposition aux ultraviolets de cette zone génitale activait la circulation sanguine tout en étant bénéfique pour la mémoire.

La sienne était réticente aux visages et aux noms. En revanche, elle enregistrait et lui restituait comme une plaque sensible le souvenir des coups qu'elle avait reçu. Sa raclée la plus phénoménale lui avait été administrée à Paris, en son hôtel du Bois, par deux voyous qui l'avaient ligotée au bidet de la salle de bain à l'aide de fils électriques. Son bras cassé n'avait été qu'un incident. Mais ses deux millions de dollars de bijoux envolés lui avaient causé quelques tracas. Les gens de l'assurance, flairant l'affaire louche, l'avaient menacée d'une enquête approfondie si elle maintenait sa prétention à se faire rembourser le préjudice subi. La duchesse, en accord avec le duc Hubert, son mari, avait préféré renoncer à porter plainte plutôt que d'affronter le scandale. Toutefois, pour marquer son mécontentement envers des gens aussi mal élevés, avait-elle contracté une nouvelle police chez des assureurs rivaux.

Depuis, elle ne portait que la copie des bijoux volés dont elle avait fait exécuter le double. Le bruit s'en était répandu. Son narcissisme en avait été mortifié, mais sa sécurité y avait trouvé son compte : on ne risquait pas de l'attaquer pour du toc. Elle seule et le duc savaient pourtant que les faux étaient les vrais.

Mandy, contrairement à nombre de femmes — et non des moindres — qui gravitaient sur la Côte, était la seule à arborer des joyaux de très grande valeur en se vantant qu'il s'agissait de faux.

« Armande…

— Hubert… murmura-t-elle sans faire un mouvement pour changer de position. Vous êtes en avance…

— A qui sont ces vêtements ? »

En guise de réponse, elle eut un petit rire de gorge.

« Mandy, répondez-moi ! »

Chaque fois qu'il subodorait que son épouse venait d'avoir une nouvelle expérience sexuelle, le métabolisme du duc subissait une altération immédiate et profonde.

« Qui était-ce, Mandy ?

— Quelqu'un. Je ne sais pas. Calmez-vous.

— Mandy, je vous en prie… Faites-moi une pipe ! »

« Les deux seules jolies femmes de la piscine qui ne soient pas en monokini ! »

Un sourire éclatant aux lèvres, Cesare envoya du bout des doigts un baiser léger à Sarah et à sa mère. Puis, il serra la main d'Arnold et de Hamilton comme s'ils eussent été ses meilleurs amis.

« Vous avez un secret pour rester aussi minces ? J'achète ! Vous vous privez de manger ou vous faites du sport ? »

Il baisa alors la main de Victoria Hackett, la seule à ne pas être en maillot.

« Madame Hackett, vous avez un mari superbe ! Tout le monde vous l'envie !

— Une coupe ? demanda Ham Burger.

— Jamais avant le déjeuner ! Je suppose que vous avez votre table pour ce soir ? Parfait ! Eh bien, vous pouvez la rendre ! Vous êtes tous mes invités !

— Monsieur di Sogno ! protesta Victoria.

— Si, si, si ! Je veux regrouper toutes les personnes sympathiques de Cannes ! Vous connaissez mes amis le duc et la duchesse de Saran ? Ils seront enchantés de vous avoir pour convives !

— C'est-à-dire… hésita Hackett en consultant du regard Emily Price-Lynch. Nous avons déjà réservé pour six… Nous avons un invité supplémentaire…

— Plus on est de fous, plus on rit ! s'exclama Cesare avec bonne humeur.

— Nous serions ravis de nous joindre à vous, intervint Ham Burger, mais il n'y a aucune raison à ce que nous soyons vos invités !

— Restez simple, monsieur Price-Lynch ! Vous me faites un immense plaisir en acceptant !

— Je suis de l'avis de Hamilton, dit Hackett. D'accord pour faire table commune, à la condition que vos amis et vous-même soyez nos invités !

— Mon ami Goldman sera des nôtres, ainsi que Julie, sa femme. Elle est charmante ! D'accord ?… Je vais vite porter la bonne nouvelle à la duchesse et au duc ! »

Il démarra à grandes enjambées vers les cabanes.

« Je ne peux pas le piffer, dit Sarah.

— Moi non plus, ajouta sa mère.

— Pourquoi ? demanda Victoria en frottant machinalement le dos de sa main effleurée par les lèvres de Cesare. Il est séduisant. Il a des manières exquises !

— Il a une dégaine de gigolo ! précisa Sarah en coulant un regard en biais à son beau-père.

— Sarah ! jeta Emily.

— Il connaît la terre entière, dit Ham Burger à Hackett en ignorant le regard de Sarah.

— Son prix Leader a un énorme retentissement, dit Arnold.

— Je vais vous faire un aveu, conclut Victoria avec ingénuité. Je ne suis pas fâchée d'accepter. C'est la première fois de ma vie que je verrai de près un duc et une duchesse authentiques ! »

« Vous ressemblez à tout sauf à un Arabe.

— Ah ! oui, dit le prince. Pourquoi ?

— Vous avez les yeux bleus », répondit Marina. Hadad gloussa de plaisir. Non seulement elle était le sosie de Marylin, mais elle avait des réflexions d'une franchise totale. Une âme d'enfant dans un corps de femme. Hadad avait possédé tant de corps d'enfants dont l'âme était vieille et usée…

La Cadillac glissait doucement sur la Croisette. Marina serrait sur ses genoux l'un des petits bateaux fabriqués avec un billet de 500 francs.

« Vous êtes seule à Cannes ?

— Oui.

— Que faites-vous habituellement ?

— Rien. Je ne sais rien faire. Et vous ?

— Comme vous. Rien. Vous êtes venue avec des amis ?

— Non. C'est un vieux qui m'a invitée. Il m'a payé le voyage.

— Vieux ?… Comment, vieux ? » demanda le prince avec méfiance. Après tout, elle n'était peut-être qu'une petite putain comme les autres.

« Soixante-dix ?… Quatre-vingts ?… Une sale gueule. Vicieux. Il entretient Poppie, une amie à moi.

— Et c'est avec vous qu'il est parti ?

— Oui. Ça s'est fait comme ça, en cinq minutes. Poppie m'avait prêté son appartement.

— Et le vôtre ?

— Je n'en ai pas.

— Où habitez-vous ?

— Un peu partout. Ça dépend des garçons avec qui je vis. Je me suis fâchée avec Alan. Je suis partie avec Harry. Je me suis fâchée avec Harry. Je suis retournée chez Alan. Il n'y avait pas d'eau. Alors, je suis allée chez Poppie. J'ai rencontré le vieux. Il m'a fait apporter mon billet.

— Comme ça ?

— Comme ça.

— Pourquoi dites-vous qu'il est vicieux ?

— Il aime me regarder quand je fais du sport.

— Tennis, golf ?

— Pompes. J'aime faire des pompes.

— Et il est où, ce vieux ?

— Ici, au Majestic. Avec sa femme.

— Je suppose que c'est lui qui va régler votre note ?

— Ce n'est certainement pas moi ! pouffa Marina. Je n'ai pas d'argent.

— Je ne suis pas encore couché, Marina. Je vais souper avec quelques amis. Voulez-vous partager mon repas ?

— Non. Je veux simplement prendre mon chapeau. Je l'ai oublié dans ma chambre.

— Il y a un gala de charité ce soir. Acceptez-vous d'être mon invitée ?

— Il faut s'habiller comment ?

— Tenue de soirée, robe longue.

— Alors, c'est fichu. Je n'ai qu'une jupe et un jean.

— Facile à arranger, dit Hadad. Mon chauffeur et mon secrétaire vont vous accompagner. Achetez tout ce que vous voulez, ne vous occupez de rien !

— Vrai ?

— Vrai ! Vous avez des bijoux ? »

Marina éclata de rire.

« Pour quoi faire ?

— Vous n'aimez pas les bijoux ?

— Je m'en fiche. Ça fait mémère.

— Choisissez les plus beaux que vous trouverez. Van Cleef, Gérard, Cartier, Boucheron, vous n'avez que l'embarras du choix ! Je vous veux plus belle qu'une reine. »

Il lui saisit le bout des doigts, les baisa.

« C'est étrange, votre ressemblance avec Marilyn Monroe. »

Marina dégagea sa main avec vivacité.

« Zut ! Vous aussi ? J'en ai assez à la fin ! Ils me disent tous ça ! »

Cesare frappa doucement à la porte de la cabane.

« Mandy ?… Cesare di Sogno ! Vous êtes tout nus ou on peut entrer ?

— Je suis nue. Entrez donc…

— Une seconde ! » lança la voix de Hubert.

Il couvrit précipitamment le corps de sa femme d'un peignoir écarlate. Mandy haussa les épaules.

« Cesare connaît mon corps mieux que vous-même…

Ce n'est pas une raison, s'énerva Hubert. Entrez !

— Le plus beau couple de la Côte ! Monsieur le duc, je vous connais depuis dix ans. Chaque année, vous avez deux ans de moins ! Quant à Mandy, n'en parlons pas… »

Il lui étreignit amicalement la nuque en une pression légère.

« Tu serais étonnée de savoir combien de femmes te jalousent simplement parce que tu es belle ! La plus belle !

— Vraiment ? Qui, Cesare, qui ?

— Je te raconterai ce soir. Vous allez au gala ?

— Nous sommes à la table des Signorelli.

— Non, Hubert, non ! Vous allez vous barber ! Ils sont assommants !

— Tu voulais nous proposer quoi ! dit Mandy.

— Tu le demandes ? Je fais une table avec les gens les plus marrants !

— Qui ?

— Goldman, le producteur…

— Il est juif, non ? s'inquiéta le duc.

— Personne n'est parfait, dit Cesare. Il n'est pas contagieux, c'est un génie et il est tout de même de race blanche ! J'ai aussi les Hackett, les Price-Lynch, et le magnat de l'aviation, Honor Larsen…

— Il est trop tard pour décommander les Signorelli…

— Hubert ! dit Mandy, nous les voyons toute l'année ! J'aime bien changer de visage ! »

« De phallus… », rectifia mentalement Cesare.

« Dites-leur que j'ai la migraine.

— Alors qu'ils seront vos voisins de table ?

— La vie est courte, c'est l'été, on s'en fiche ! plaida di Sogno. Hubert, voulez-vous que je me charge d'arranger les choses ? Je leur expliquerai que vous étiez déjà mes invités de longue date. Ils comprendront !

— Écoutez, Cesare, dit le duc. Je veux bien, mais à une condition : vous êtes tous mes invités !

— Jamais ! Je crois que je préférerais encore me priver du plaisir de vous avoir à ma table !

— Ce que vous pouvez être vieux jeu, Hubert ! Quelle importance, qui paie ? L'essentiel, c'est d'être ensemble et de s'amuser !

— La duchesse a raison, dit Cesare. Vous me donnez le feu vert pour les Signorelli ?

— Oui, oui, oui ! » lança Mandy.

Elle se mit debout et s'installa sous la douche. Nue. Par délicatesse vis-à-vis du duc, Cesare détourna les yeux.

« D'accord, s'inclina Hubert de Saran. Mais, ajouta-t-il en baissant la voix, donnez-moi votre parole que vous me laisserez l'addition ?

— Je n'ai aucune parole, dit Cesare en riant.

— Cesare, promis ?

— Ce soir, neuf heures trente ! Je vous attendrai dans le hall d'entrée. Bye, bye, Mandy ! »

Il sortit sans se retourner. Elle n'était pas son type. Chaque fois qu'ils avaient fait l'amour, il s'était senti déposséder de ses prérogatives de mâle. En outre, cogner sur une femme le fatiguait. Il était pour la douceur, la volupté, l'abandon. Il passa derrière le plongeoir, salua de la main une multitude de gens qu'il connaissait, traversa la terrasse du bar et fonça sur la table où déjeunaient Betty Grone et le gigantesque Honor Larsen…

« Loup grillé de la Méditerranée. Il vient de Dieppe. Enfin, il transite par Dieppe, mais il arrive directement de Dakar par bateaux frigorifiques. Comment allez-vous ? »

Il embrassa Betty sur le front, chipa une olive, but une gorgée de champagne dans son verre et tendit la main à Larsen.

« Je jure que tout ce que je viens de vous dire est faux. D'ailleurs, tout est faux ici. Certains jours, il m'arrive de me demander si moi-même je suis vrai ! Betty, bien entendu, tu es à ma table ce soir ! Ne discute même pas ! Mes autres invités n'ont accepté de venir que parce qu'ils savaient que tu serais là avec Honor ! Le duc et la duchesse de Saran, Lou Goldman, Arnold Hackett, Hamilton Price-Lynch, leurs femmes et tutti quanti !… Comment te sens-tu, chérie ? »

Betty échangea rapidement en anglais quelques mots avec Larsen.

« Il veut bien venir, dit-elle à Cesare, à condition qu'il paie. Il vous invite tous.

— Pas question, c'est pour moi ! »

Elle lui jeta un regard appuyé d'une moue.

« N'en fais pas trop, Cesare…

— Pas du tout ! Dis-lui que…

— Laisse courir ! On se retrouve ici ?

— Hall du Beach, neuf heures trente ! Ça va ?

— Une dernière chose, Cesare… dit-elle d'une voix glaciale. Au cas où la Fischler aurait le culot de se montrer ce soir, je te préviens que je fais un scandale !

— Moi aussi ! » approuva-t-il avec vigueur.

La situation se présentait bien : tout le monde voulait payer ! Une dernière olive, un morceau de loup piqué du bout de la fourchette dans l'assiette de Betty…

« A ce soir !

— Très, très sympathique… dit Honor à Betty dès qu'il eut tourné les talons. C'est un bon ami à vous ?

— Nous fréquentons les mêmes endroits. Pas toujours les mêmes gens. Il m'amuse.

— Vous pensez que je dois accepter son prix ?

— C'est une promotion flatteuse, Honor ! »

Une heure plus tôt, elle avait vu le prince Hadad enlacer le type que Nadia avait dragué la veille au casino.

« Honor, vous voyez ce garçon, là-bas, étendu sur le lit… A gauche de la brune en vert… Vous allez l'inviter à notre table pour le gala.

— Vous le connaissez ? s'étonna Larsen.

— Pas du tout. Il est l'ami intime du prince Hadad. Il traite des affaires énormes avec le Moyen-Orient. C'est à vous que je pense, Honor. »

Larsen posa sa serviette — entre ses mains, un mouchoir de poche — redressa sa carcasse impressionnante et baisa le bout des doigts de Betty.

« Betty, vous pensez à tout ! J'y vais. »

Nager lui avait fait du bien, mais Alan se sentait accablé par une immense fatigue. S'il restait au Beach une minute de plus, il allait s'endormir et ne plus se réveiller avant huit jours. Il s'assit péniblement, s'empara de sa serviette et s'apprêtait à se diriger vers le vestiaire où l'attendaient les vêtements apportés par Norbert, quand une ombre colossale lui barra le passage.

« Honor Larsen, dit Larsen en lui saisissant la main.

— Alan Pope », répondit-il machinalement.

Il essaya de dégager sa main : peine perdue.

« Nous avons un ami commun, Hadad. Assisterez-vous au gala ce soir ?

— Non. Je dois me coucher.

— Personne ne se couche sur la Côte, monsieur Pope ! On y meurt debout ! Ou alors, si on s'allonge, c'est pour faire l'amour ! »

Enchanté par sa propre boutade, il éclata d'un rire tonitruant.

« Voulez-vous me faire le plaisir d'être mon invité ?

— Honor, présentez-nous, je vous prie… »

Alan découvrit avec stupeur une splendide créature rousse.

« Alan Pope, dit Honor. Miss Betty Grone. »

Elle était vêtue d'une espèce de sari parme moulant ses formes parfaites. Alan n'avait jamais rien vu de comparable à ses immenses yeux verts. Peut-être les yeux violets de Nadia ?

« Je tiens à ce que vous soyez des nôtres, dit-elle en dardant sur lui un regard intense.

— Je voudrais bien… Malheureusement…

— Nous serons avec des amis très amusants. Ne me refusez pas ce plaisir ! Vous verrez, il y aura de très jolies femmes ! Où êtes-vous descendu ?

— Majestic.

— Préférez-vous que mon chauffeur vous prenne ?

— Non, non…

— Alors, disons dans le hall du Beach, vers les neuf heures et demie. Je peux compter sur vous ?

— Je disais justement… à monsieur… balbutia Alan…

— C'est entendu, monsieur Pope. Rendez-vous ici même. Honor et moi serons enchantés de vous compter parmi nos invités. Vous venez, Honor ?… »

Titubant, Alan se demanda si tous ces gens étaient tous fous : à New York, on le flanquait à la porte. A Cannes, on se battait pour l'avoir !

Marina s'amusait comme une enfant. Elle désignait un objet du doigt, les vendeurs se précipitaient et l'emballaient. Sous les ordres de Khalil, deux gorilles le passaient au chauffeur qui l'enfermait dans le coffre de la Cadillac noire. Un vrai conte de fées ! Marina se fichait éperdument d'avoir des robes ou de posséder quoi que ce soit. Ce qui l'éblouissait, c'était d'être le centre. Chaque fois qu'elle avait choisi une robe, Khalil lui avait suggéré d'en prendre quelques-unes de plus. Elle n'en avait nul besoin, elle ne les mettrait jamais, mais il était fascinant de se les faire offrir. Tous les grands couturiers de la Croisette l'avaient traitée comme si elle eût été la reine d'Angleterre.

Maintenant, chez Van Cleef, elle ne savait pas prendre. Le directeur faisait défiler devant elle des écrins contenant des joyaux dont elle ignorait l'usage autant que le prix.

« Regardez la beauté de ce collier de diamants, madame… Les pierres sont d'une pureté ! Vous avez les boucles d'oreilles assorties… »

Marina fit la moue. Elle était assise sur un fauteuil Louis XV d'un bleu turquoise passé, à peu près de la même couleur que ses jeans ornés de rapiéçages divers. Elle n'avait pas quitté son vieux chapeau de paille à fleurs.

L'entourant en hémicycle, l'état-major de la maison, attentif, prévenant, réagissait au moindre de ses clins d'œil.

« Vous n'avez pas quelque chose de plus marrant ?

— Marrant ? Qu'entendez-vous par marrant, madame ?

— Je sais ! s'écria un des vendeurs au strict complet d'alpaga noir. Que madame m'excuse… »

Il se pencha vers le directeur et lui chuchota quelque chose à l'oreille en battant des mains de joie et d'impatience. Le directeur approuva.

« Allez le chercher ! La dernière de nos créations, madame. Je crois que vous aimerez. »

Le vendeur revint, posa un écrin sur une vitrine.

« Mais, c'est… s'exclama Marina avec ravissement.

— Exactement, madame ! Un collier de chien. Serti de vingt et un diamants montés sur collerette de platine. Me permettez-vous ? »

Il le passa autour du cou de Marina. Trois vendeurs tendirent instantanément des miroirs.

« Je le prends ! Il est formidable !

— Parfaitement, madame. Maintenant, nous allons vous montrer nos bagues… »

Khalil attira discrètement le directeur dans un coin.

« Son Altesse appréciera le collier. Pouvez-vous me vendre également la laisse ? »

En rentrant dans sa chambre, Alan s'était abattu sur le lit comme une masse et s'était endormi. Le téléphone sonna avec insistance. Il s'en empara en tâtonnant et consulta sa montre. Elle marquait quatre heures. Du matin ? De l'après-midi ? Il ne savait plus.

« Allô… bredouilla-t-il d'une voix pâteuse.

— Alan ?… Sammy !

— Sammy ! Quelle heure est-il ?

— Neuf heures du matin à New York. Tu dors ou tu es saoul ? Écoute-moi bien, Alan, c'est très important ! J'ai réfléchi. On laisse tomber ! »

Il lui fallut quelques secondes pour que les mots prononcés par Bannister prennent leur signification. Sans comprendre pour autant ce qu'il voulait dire.

« Laisser tomber quoi ?

— J'ai consulté un avocat, un copain ! On a fait les cons, Alan ! Il vaut mieux arrêter les frais ! On se débrouillera pour rembourser ce que tu as déjà dépensé ! Tu m'entends ? »

Alan sentit une coulée de plomb lui envahir les veines.

« Si on remet le fric à la banque, ils sont baisés ! Ils n'ont rien contre toi ! Tu leur signales l'erreur, tout rentre dans l'ordre ! On te retrouve un bon petit boulot et le tour est joué ! On efface l'ardoise !

— Tu ignores un léger détail, Sammy… » dit Alan d'une voix blanche.

Il prit un temps et laissa tomber :

« Je n'ai plus le fric.

— Comment ?

— Je n'ai plus le fric ! hurla Alan. Par conséquent, je ne peux plus le rendre ! Tu saisis ?

— Non, balbutia Bannister.

— Terminé, raclé, lessivé ! Tu as voulu que je change ? C'est fait ! Ils m'ont tout pris !

— Alan, c'est une blague ?… Tu veux me faire peur ?…

— Plus un rond !

— Je ne te crois pas ! Alan, jure-moi…

— Merde !

— Alan, je prends le premier avion !

— Va te faire foutre ! »

Hors de lui, il raccrocha. On sonna. Il sauta de son lit, fou de rage contre Sammy, contre Nadia, et surtout contre lui-même. Il ouvrit la porte à la volée.

« Bonjour. »

Betty Grone se tenait sur le seuil. Elle avait troqué son sari parme contre un pantalon noir et un chemisier blanc.

« Je peux entrer ? »

Alan s'effaça pour la laisser passer, recevant au visage une bouffée de son parfum.

« Vous avez la tête d'un homme qui vient de recevoir de mauvaises nouvelles. Je me trompe ? »

Alan referma la porte. Ils furent immédiatement enveloppés par l'obscurité complice de la chambre. L'obscurité et son parfum…

« J'ai raconté à Honor que j'allais chez le coiffeur ».

Elle se laissa choir sur le lit, se recroquevilla et s'entoura les genoux de ses bras.

« Asseyez-vous près de moi. Vous m'êtes sympathique. Je vous ennuie ?

— Non.

— J'habite à l'étage au-dessous. Honor va revenir. Je suis assez pressée. »

Elle se déplia, s'étira, s'allongea complètement. Avec ahurissement, Alan la vit se tortiller pour enlever son pantalon.

« Vous m'aidez ? »

Avec gaucherie, il participa à l'opération. A un moment, leurs têtes se frôlèrent. Betty l'attira contre lui avec violence et chercha sa bouche goulûment. Simultanément, elle prit la main d'Alan et la lui plaça entre ses cuisses.

CHAPITRE 19

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Abel Fischmayer n'avait aucune estime particulière pour Oliver Murray. Murray était petit, il était grand, Murray était mesquin, Abel se jugeait généreux. Les rares fois où ils avaient déjeuné ensemble pour convenances professionnelles, Fischmayer avait dû masquer sa gêne devant l'absence de manières du chef du service contentieux de la Hackett. Malheureusement, la Hackett était le plus gros client de la Burger. Tous les 8 de chaque mois, la banque se chargeait de régler les salaires des soixante mille employés de la firme pharmaceutique. Près de 120 millions de dollars transitaient ainsi, simultanément contrôlés par Abel, pour la Burger, et par Murray, pour la Hackett. Fischmayer se voyait donc contraint de serrer la main à Murray. Avec une certaine répugnance, il composa son numéro.

« Oliver ! Comment va ! Abel Fischmayer. Oui, oui… Je voudrais un tuyau pour un bordereau qui n'est pas tout à fait en règle… Vous avez bien chez vous un type qui s'appelle Alan Pope ? »

La voix de crécelle de Murray le fit grincer des dents. « Je n'ai pas, monsieur Fischmayer. J'avais. »

Non seulement il avait l'âme d'un pion, mais il s'obstinait à lui donner du « monsieur » pour mieux garder ses distances.

« Vous aviez ?

— Ce collaborateur a été rayé des cadres de la Hackett depuis quatre jours, très exactement le 22 juillet.

— Vraiment ? Et pour quel motif, Oliver ?

— Compression de personnel. Il n'a été que le premier d'une longue liste. Puis-je vous demander la raison de ces questions, monsieur Fischmayer ?

— Routine, Oliver, routine… Comment va Mme Murray ?

— Très bien, je vous remercie.

— Il faisait quoi, chez vous, ce Pope ?

— Sous-chef de bureau d'un de nos services financiers.

— J'ai justement sa fiche bancaire sous les yeux. Je me demandais pourquoi vous lui aviez versé soudain 11 704 dollars ?

— Il s'agit de ses indemnités de licenciement, quatre ans d'ancienneté, trois mois de préavis, soit sept mois de salaire.

— Eh bien je vous remercie, mon cher Oliver. Tout va bien ?

— Tout va bien, monsieur Fischmayer.

— Parfait, parfait, Oliver ! A très bientôt, et merci encore ! »

Il raccrocha et demanda au standard de lui appeler le Majestic de Cannes : Hamilton Price-Lynch allait savoir à son tour à quel genre de personnage insignifiant était dévolu l'argent de la Burger !

Alan avait toujours aimé les femmes. Elles le lui avaient parfois rendu. Mais même lorsqu'elles lui avaient fait les premières avances, il n'avait jamais eu la sensation d'être un objet entre leurs mains. En revanche, les trois bonnes fortunes qu'il avait eues depuis son arrivée à Cannes lui laissaient dans la bouche un goût amer. Nadia Fischler, Betty Grone ou l'inconnue de la cabane au Palm Beach l'avaient provoqué en un combat singulier où s'affrontaient un mâle et une femelle s'arrogeant les prérogatives du mâle, choisissant, prenant, rejetant. Sans abandon, sans tendresse.

Il jeta un coup d'œil sur la chambre dévastée où flottait encore, tenace, le parfum de Betty. Les draps traînaient par terre, le matelas était à nu, les coussins avaient valsé au hasard et un parcours houleux sur trois fauteuils avait été nécessaire pour que Betty, dont les hurlements avaient dû alerter les services de sécurité de l'hôtel, se sentît satisfaite.

Moulu, griffé, mordu, les lèvres en sang, Alan s'était abattu après la tornade. Curieusement, il n'avait plus sommeil. Il passa dans la salle de bain, se doucha longuement, revint dans la chambre, se recoucha, tenta vainement de fermer les yeux. Il alluma une cigarette, réfléchit à sa situation. Il n'avait plus aucun pouvoir sur les événements. Autant se laisser porter par eux. Dans le meilleur des cas, on l'arrêterait dans quelques heures. Les


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chefs d'inculpation ne manquaient pas : escroquerie, chèques sans provision — la Burger, bien entendu, allait protester les siens — grivèlerie. Perdu pour perdu, coffré ici ou ailleurs, mieux valait attendre sur place l'arrivée des flics. Il se leva, actionna le bouton d'ouverture des volets et sortit sur la terrasse. Il était cinq heures de l'après-midi, le soleil était encore très haut. Il contempla de jour le paysage dans lequel il passerait ses derniers instants de liberté. Tout était beau, harmonieux, le parfum même de la vie telle qu'elle aurait dû être. A l'infini, les plages offraient un grouillement de baigneurs, les passants s'avançaient avec nonchalance sur la Croisette, des enfants riaient dans la piscine dont le soleil lui renvoyait dans l'œil le miroitement des vaguelettes s'ouvrant sous le corps des plongeurs, les voiles sillonnaient la mer d'un indigo profond frangé d'écume.

Il bondit dans la chambre, enfila un pantalon, une chemise et forma le 165 sur le combiné.

« Voiturier ? Alan Pope, suite 751. Voulez-vous sortir ma voiture ? »

Autant profiter une heure de la Rolls avant de se retrouver en fourgon cellulaire. Norbert était allé dormir, harassé de fatigue, rêvant probablement de Nietzsche et de Kant. Le hall de l'hôtel était bourré de jolies femmes, de chiens, de vieillards en tenue de yachtmen, de jeunes gens en jeans à l'élégance débraillée.

« Serge à votre service, monsieur Pope. Voulez-vous que j'appelle votre chauffeur ? »

Alan chaussa ses lunettes noires et s'installa au volant.

« Inutile, merci.

— Monsieur Pope ! »

Alan dévisagea l'homme qui l'interpellait.

« Je suis Marc Gohelan, directeur de l'hôtel. Je n'avais pas eu encore le plaisir de vous souhaiter la bienvenue parmi nous. »

Taille moyenne, gueule de pirate de charme, yeux noirs et cheveux blonds.

« Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas. J'aimerais que votre séjour soit très agréable. »

Alan remercia de la tête, sourit et embraya doucement. Il coupa la route, tourna à gauche et s'engagea sur la Croisette, surpris du plaisir animal éprouvé aux commandes de la silencieuse machine. Avec tous les emmerdements qui l'attendaient, comment était-ce possible de ressentir une joie aussi futile ? Il passa devant le Palm Beach, longea la mer et vira à droite devant un poteau indiquant « Juan-les-Pins ».

Des filles bronzées, jeunes, à demi nues, se retournaient sur son passage : si elles avaient pu savoir !

Malgré la canicule qui accablait New York, le type était en strict uniforme gris. Les parements de sa veste s'ornaient du sigle « B ».

« C'est quoi, « B » ? demanda le gardien.

— « B » comme Burger. La banque. »

Le coursier tendit la lettre.

« A remettre en main propre à M. Pope.

— D'accord, dès que je le verrai. »

Le coursier salua et sauta au volant de la voiture qu'il avait garée le long du trottoir devant l'immeuble.

On était le 26 juillet. Pope n'avait toujours pas réglé son loyer ni remis les pieds à l'appartement depuis le 23. Inquiétant… Peut-être avait-il déménagé à la cloche de bois ? Le gardien soupesa la lettre avec méfiance et décida qu'il était de son devoir de prendre connaissance de son contenu. Il passa dans la cuisine où bouillait une casserole d'eau pour du thé qu'il mettrait ensuite à glacer dans le réfrigérateur. Il maintint l'enveloppe au-dessus de la vapeur le temps de pouvoir en décoller la partie supérieure à l'aide d'une lame de rasoir. Il déplia ensuite la feuille de papier pliée en quatre, à peu près certain de ce qu'elle allait lui apprendre. Il lut une première fois, sans comprendre. Il relut. Alors, il s'appuya à la table comme s'il avait reçu un coup de pied de cheval.

Ils étaient une dizaine, vautrés autour d'un banc à l'ombre des grands pins parasols. L'un d'eux, un immense rouquin au front enserré d'un foulard rouge, grattait de la guitare. Un autre, couché à même le sol, rythmait la mélodie en frappant de la paume de la main sur un bidon vide posé sur son ventre. Quelques filles fredonnaient. Tous avaient entre dix-huit et vingt-cinq ans. Parfois, les passants marquaient le pas pour écouter leur musique. La Côte regorgeait d'étudiants venus de tous les coins d'Europe pour se dorer la peau au soleil. Le pain ne coûtait pas cher, ni les fruits ou les tomates, on couchait à la belle étoile, le spectacle et les filles étaient gratuits, la mer et le ciel étaient à tout le monde.

« Provocation ! dit paresseusement un Hollandais en désignant la Rolls blanche décapotée garée quelques mètres plus loin.

— Nouveaux riches… bâilla sa compagne.

— Commerce des bœufs.

— Tu aurais le culot de te balader dans un truc pareil ?

— Tu m'as regardé ?

— A quarante berges, tu lécheras le cul d'un P.D.G. pour avoir la même.

— Autant crever tout de suite !

— Hans, tu as ta bombe ?

— Dans ma musette.

— Faites pas les cons, les mecs ! Qu'est-ce qu'on en a à foutre ?

— La beauté du geste.

— Merde, on était peinards…

— Hans, va la chercher ! »

Hans sortit d'un sac un cylindre semblable à une bombe de mousse à raser.

« Qu'est-ce que j'écris ?

— Capitaliste, go home !

— Idiot. Ici, il est chez lui. C'est trop long. J'ai la flemme.

— Cochon de riche ?… C'est pas mal, ça ! »

Hans s'accroupit contre les flancs de la Rolls. La peinture noire gicla de la bombe sur la carrosserie immaculée. Aucun des participants ne put s'empêcher de rire. Des passants firent chorus en s'attroupant autour du groupe.

Hans était un spécialiste. La nuit, il allait tracer des inscriptions vengeresses sur les murs des édifices publics, stigmatisant tour à tour les partis politiques, la pollution, l'énergie atomique et les pouvoirs officiels.

« Je suis un ancien colonel et je proteste ! dit l'un des spectateurs.

— Elle est à nous, s'indigna le guitariste. De quel droit voulez-vous empêcher de la peindre, colonel ? »

Les rires redoublèrent. Hans en était à la lettre « R » du mot « riche ». Il tendit la bombe à une longue fille aux cheveux blond cendré.

« Continue, Terry, je suis crevé… »

Terry acheva d'écrire le mot en tirant la langue. Des applaudissements crépitèrent, côté acteurs et spectateurs. L'un des spectateurs s'empara de la bombe, fit le tour de la Rolls et écrivit sur l'aile encore intacte le mot « PIG ». Hans se planta devant lui, le salua militairement et lui donna l'accolade. Le type se dégagea sous les vivats triomphaux, rendit la bombe à Terry, ouvrit la porte de la voiture, se glissa sous le volant, glissa la clef de contact dans son logement, lança le moteur et démarra. Les rires se figèrent. Sur la place, ne parvenaient plus que les piaillements des moineaux, les exclamations étouffées des joueurs de boules, la rumeur de la ville toute proche d'où sourdaient des musiques et le brouhaha de la foule quittant les plages.

« Merde ! » s'exclama Hans en retrouvant ses esprits.

A vingt mètres d'eux, la Rolls freina, repartit en marche arrière et vint s'arrêter à leur hauteur. Sidérée, la bombe toujours dans sa main, Terry se vit hélée par le conducteur.

« Montez. »

Elle consulta ses amis du regard, mais personne ne broncha. Alan ouvrit la portière.

« Vous avez peur ? »

Mue par une espèce de défi, elle s'installa à ses côtés.

« Hé ! Il l'embarque, ce salaud ! » s'indigna Hans en déchiffrant instinctivement le numéro minéralogique de la voiture.

La Rolls était déjà au bout de la place et virait sur les chapeaux de roues.

« Comment vous appelez-vous ? demanda Alan.

— Terry.

— Anglaise ?

— Qu'est-ce que ça peut vous faire ?

— Rien. »

Il s'exprimait d'une voix neutre, atonale. Elle lui jeta un coup d'œil à la dérobée mais ne put distinguer son regard, masqué par ses lunettes noires.

« On va où ?

— Je ne sais pas. »

Il avait traversé Juan et arrivait à la route nationale. Il vira à droite.

« Vous vous croyez amusant ? » demanda Terry.

Pas de réponse.

« Je veux descendre.

— Qui vous en empêche ? »

Il accéléra. Elle haussa les épaules et se rencogna sur le coussin de cuir.

« Vous n'êtes pas drôle. »

Il vira sèchement à gauche, engageant la Rolls sur une route secondaire grimpant le long d'une colline.

« Qu'est-ce que vous avez contre ma voiture ?

— Elle fait « m'as-tu-vu ». Hideuse ! Vous n'êtes pourtant pas tellement vieux ! »

Le paysage était balisé par des bouquets de lauriers roses. Parfois, en contrebas, masqué par des massifs de fleurs, le toit ocre d'une villa.

« On va encore loin ? »

Il engagea une cassette dans le combiné stéréo.

« Écoutez, explosa-t-elle, j'en ai marre de votre numéro ! On a dégueulassé votre bagnole, soit ! Pas de quoi en faire un plat ! Quand on peut se payer une Rolls, on a les moyens de la faire repeindre ! Arrêtez-vous ! »

Alan freina, se rangea sur le bas-côté et coupa le moteur. Elle bondit hors de la voiture. Il ne fit pas un geste pour la retenir. Elle se mit à dévaler d'un pas décidé la pente en sens inverse. Il redémarra, fit demi-tour, la dépassa d'une cinquantaine de mètres, s'arrêta et descendit. Il s'adossa à un muret de pierre derrière lequel croissaient des touffes de mimosas. L'air était d'une transparence absolue. Au loin, miroitait la mer, derrière des vallonnements qui semblaient se précipiter sur elle en cascades douces et rondes, parsemées de toute la gamme des gris, des mauves et des verts. En passant devant lui, elle détourna la tête. En deux pas, il fut sur elle et la saisit par le bras.

« Et maintenant, si je vous donnais une bonne fessée ?

— Essayez ! »

Il la secoua avec fureur parce qu'il n'arrivait pas à éprouver de colère.

« Qui va me payer les dégâts ? »

Elle lui jeta un regard venimeux.

« Vous l'aurez, votre sale fric, vous l'aurez !

— Quand ? »

Elle avait peur brusquement. Elle avait peut-être affaire à un fou, un maquereau, un gangster ?

« Lâchez-moi ! »

Il desserra son étreinte, ôta ses lunettes, se frotta les yeux d'un geste las, lui tourna le dos et alla s'appuyer contre le parapet.

Elle se frictionna le poignet et demeura immobile, interdite. Il ne devait pas avoir plus de vingt-cinq, trente ans. Elle le vit sortir une cigarette d'un paquet neuf et l'allumer. Il ne la regardait toujours pas.

« Hé ?… »

Il ne se retourna pas.

« Écoutez, je suis vraiment désolée… Dans notre esprit, ce n'était pas méchant. Une blague. »

Il haussa les épaules et tira sur sa cigarette.

« Vous m'en voulez ?

— Quelle idée ! » lança-t-il avec un demi-sourire crispé.

Elle l'observa avec attention.

« Je suppose qu'après ce qui vient de se passer, vous ne tenez pas à me ramener ?

— En effet, je n'y tiens pas.

— Bon. J'irai à pied. »

Elle se balança d'une jambe sur l'autre.

« Comment vous appelez-vous ?

— Alan.

— C'est bizarre… » commença-t-elle.

Elle s'assit sur le parapet et regarda dans la même direction que lui.

« Vous ne collez pas avec ce genre de voiture. A votre âge, un tombereau pareil, c'est débile. »

Il garda le silence.

« Non ? ajouta-t-elle. Américain ?

— Oui.

— Qu'est-ce que vous faites ?

— Des trucs. Je bricole.

— Moi, j'étudie.

— Quoi ?

— La vie.

— C'est déjà au programme de votre année ? »

Il tourna la tête vers elle. Elle était vêtue d'un jean et d'une espèce de chemise d'homme kaki trop large pour elle. Ses cheveux blond cendré avaient la même valeur colorée que le gris de ses yeux. Ses mains étaient petites et fines, des mains d'enfant.

« Vous me donnez une cigarette ?

— Je n'ai pas de H sur moi.

— Pourquoi me dites-vous ça ?

— Vos petits copains hippies.

— Ils ont votre âge, mais ils sont plus jeunes que vous. »

Elle désigna la Rolls du menton. Il lui jeta un coup d'œil, alluma une cigarette à la sienne et la lui tendit. Elle la lui prit des mains. Leurs regards se croisèrent. Il vit dans le sien le reflet de son propre visage. Il détourna les yeux.

« On y va ? »

Il lui ouvrit la portière. Elle s'installa.

« Qu'est-ce que vous voulez faire quand vous serez grande ?

— Rester une enfant. Et vous ? »

Il passa la première et décolla du talus.

« Essayer de devenir vieux.

— Vous êtes sur le bon chemin. Je suppose que vous avez un chauffeur ?

— Cela va de soi.

— Et que vous occupez une vaste suite dans un palace ?

— Évidemment.

— Et que le soir, vous mettez une cravate pour aller dîner avec des raseurs ?

— Un smoking. Bien entendu.

— Ça vous amuse ?

— A mourir. »

Elle éclata de rire.

« Alors, pourquoi le faites-vous ?

— Vous faites toujours ce qui vous plaît ?

— Toujours.

— Vous avez de la chance, soupira-t-il en faisant la grimace.

— Pas de chance. Le courage de ma chance, nuance.

— Ou la chance d'avoir du courage.

— Vous n'en avez pas ?

— Habituellement, très peu.

— Et en ce moment ?

— Pas du tout. »

Elle donna une tape au tableau de bord.

« Bazardez votre veau, flanquez vos vieux schnocks à la mer et faites autre chose ! »

Alan prit un virage en épingle.

« Vous habitez où ?

— Golfe-Juan. J'ai loué une chambre avec une copine.

— Un mètre quatre-vingt dix et barbue ?

— Cinquante-cinq kilos et quatre-vingt dix de tour de poitrine. Vous êtes entretenu par une vieille maîtresse ?

— Cent trois ans. Très jalouse. Je débute mes journées en allant faire uriner le chien. »

Quand ils entrèrent dans Juan, il s'aperçut avec stupeur qu'elle lui avait fait oublier en une heure la précarité de sa situation. Le temps d'une balade, il s'était baigné dans une source fraîche qui l'avait lavé de ses angoisses. Il s'était même surpris à rire à plusieurs reprises.

« Vous avez le téléphone chez vous ? »

Elle lui jeta un regard empreint de commisération.

« Pourquoi pas une salle de bain en marbre ? Il y a un robinet d'eau froide sur le palier. Et encore, il marche quand ça lui chante. Vous voulez voir ?

— J'aimerais. »

Il gara la voiture dans une petite rue calme de Golfe-Juan. Des gosses, qui jouaient au ballon, hurlèrent de rire en découvrant les inscriptions qui souillaient les flancs de la Rolls. Terry fit semblant de ne pas les entendre. Alan regarda distraitement ailleurs.

« C'est ici », dit-elle.

Il passa sous un porche jouxtant un petit restaurant, Chez Tony.

« Menu à 27 francs. Sardines fraîches grillées, salade niçoise, fromage et fruit. »

Elle lui balança une œillade ironique.

« Que demande le peuple ? C'est au quatrième. Vous aurez la force de vous traîner ?

— Je vais essayer », dit Alan.

Elle le précéda dans l'escalier en colimaçon. Ses pieds effleuraient si légèrement les marches qu'elle n'avait pas l'air de les grimper, mais de les survoler en dansant.

« Je suis très préoccupé, Altesse. Mon gouvernement exige que je lui donne la date d'enlèvement avant quarante-huit heures. Les autorités ne tiennent pas à garder trop longtemps la livraison sur un terrain militaire.

— Comment se décompose le lot ? demanda Hadad.

— 100 appareils. 40 Draken, 35 Vigger, 25 « 105 », dit Honor Larsen. On ne peut pas laisser indéfiniment 800 millions de dollars dans un hangar.

— Ne pourriez-vous pas faire exécuter la transaction par une de vos sociétés ?

— Non, Altesse. Nous sommes très surveillés, et pas seulement par les Suédois ! »

L'entrevue avait lieu au quatrième étage du Majestic, dans l'une des multiples suites réservées au prince. Hadad et Honor Larsen se connaissaient depuis longtemps mais n'en faisaient jamais état en public. Le genre d'affaires qu'ils traitaient exigeait une discrétion sans faille. La politique et l'économie étaient si intimement liées qu'il devenait impossible de conclure un marché dans des conditions normales. En vertu d'accords commerciaux passés avec l'administration américaine, Hadad ne pouvait acheter qu'aux États-Unis le matériel de guerre dont il avait besoin pour équiper son armée. Malheureusement, les États-Unis, qui soutenaient Israël, pouvaient difficilement livrer des armes à un émirat arabe. Hadad s'adressait donc à la France, la Suède, la Grande-Bretagne, l'Italie. Là encore, problème : les alliances et les grands principes interdisaient d'accorder à l'émirat dont Hadad était le prince ce qui lui avait été refusé par les États-Unis. Le marché ne pouvait donc avoir lieu officiellement, d’État à État. La difficulté était tournée par des voies tortueuses requérant la participation active d'un intermédiaire qui le traitait à son nom. Ainsi, les affaires continuaient et la morale politique était sauve. Jusqu'alors, les livraisons de matériel aéronautique s'étaient effectuées entre la Suède et l'émirat grâce à l'entremise de Erwin Broker.

« Je ne comprends vraiment pas ce qui a pu lui arriver, déclara sombrement Larsen.

— Il a explosé, rétorqua le prince sans trace d'humour.

— Oui, mais pourquoi ? Qui avait intérêt à l'attacher sur un ponton de feu d'artifice avec une cartouche de dynamite sur le ventre ?

— Quelle était sa commission ? »

Honor Larsen lui jeta un regard aigu.

« Deux pour cent.

— 16 millions de dollars », soupira le prince.

Larsen s'abstint de relever que celle de Hadad, pour tous les marchés conclus en faveur de son émirat, s'élevait à 8 pour 100, soit la bagatelle de 64 millions de dollars pour l'opération en cours. Le géant n'était pataud et infantile qu'avec les femmes. En affaires, il semblait se brancher sur un voltage spécial à haute tension qui rendait son cerveau aussi prompt qu'un ordinateur.

« Je crains que nous ne soyons devant une situation bloquée, Altesse. La mort de Broker nous a conduits à une impasse. Avez-vous quelqu'un d'autre sous la main ?

— Non. Et vous-même ?

— Pas davantage. »

Chacun s'absorba dans ses pensées. On ne dénichait pas un homme de paille sérieux en deux jours. Ou alors, avec des risques impensables pour une transaction de cette envergure.

« Altesse, avez-vous gardé des rapports avec les personnes qui vous avaient mis en contact avec le regretté Erwin ?

— Aucun », mentit le prince.

Il ne voulait pas que Cesare di Sogno fût mêlé de près ou de loin à ses affaires. Il était trop voyant, on parlait trop de lui, il parlait trop des autres. En lui présentant Erwin Broker quatre ans plus tôt, il avait peut-être eu la main heureuse. Mais Broker était mort assassiné et le flair de Hadad lui disait que Cesare était un personnage douteux. Passe encore pour recruter des filles, mais pour les choses sérieuses, plus jamais.

« Dommage, soupira Larsen. Vous allez au gala ce soir ? ajouta-t-il bizarrement.

— Il s'agit d'une charité, répondit vertueusement le prince.

— J'aurai un de vos amis à ma table, dit Honor…

— Qui donc ? s'étonna Hadad qui avait trop d'argent pour s'imaginer qu'il pût avoir des amis.

— Alan Pope. »

Hadad fronça les sourcils.

« On m'a dit que vous étiez très liés, précisa Larsen. On vous a vu ce matin le congratuler longuement au bord de la piscine. »

Le prince fit un effort de mémoire. Il se souvint alors de son malencontreux réflexe pour empêcher le type qui avait été heurté par le bateau de son fils de glisser sur le bord du bassin. Le même qui, la veille, associé à Nadia Fischler, avait risqué quelques bancos contre lui.

« Je ne le connais pas, dit-il. Où voulez-vous en venir, monsieur Larsen ? »

Honor eut une moue désabusée.

« Nulle part, Altesse. Je suis simplement préoccupé. Je cherche. Si nous ne trouvons pas une solution d'ici à quarante-huit heures, c'est un marché de 800 millions de dollars qui risque de tomber à l'eau. »

« Attention à la poutre, baissez la tête ! »

Alan se courba. Terry referma la porte derrière lui. Par-dessus les toits hérissés d'antennes de télévision, on apercevait un petit morceau de mer qui scintillait dans l'encadrement de la fenêtre, à travers les fleurs écarlates de deux géraniums en pot. Sur les murs blancs crépis à la chaux, un poster représentant David Bowie. Dans un compotier de porcelaine, une banane, deux pommes, un pamplemousse et trois oranges.

« Lequel est le vôtre ? demanda Alan en désignant deux lits recouverts de patchwork.

— A gauche. Lucy dort sur l'autre. Je vous fais un café ?

— Vous pouvez ?

— Si vous n'avez rien contre le Nescafé ?

— Je croyais que vous n'aviez pas d'eau ? »

Terry écarta une tenture bleu roi d'un geste théâtral et découvrit un minuscule emplacement où tenaient une douche avec un bac miniature, un lavabo et un réchaud à gaz butane.

« Vous m'avez crue ?

— Ça ressemble à un Matisse.

— Quoi ?

— Votre chambre, les couleurs, la fenêtre ouverte. »

Elle feignit un intense étonnement.

« Vous avez entendu parler de Matisse ? Riche et cultivé, quelle merveille !

— J'ai donc l'air si demeuré ?

— A priori, l'argent tient lieu de culture, de charme, de courtoisie, d'esprit. Ne restez pas planté debout, vous me rendez nerveuse !

— Où est-ce que je m'assieds ?

— Sur mon lit, dit-elle sur le ton de l'évidence.

— Si je m'y installe, je m'allonge.

— Qui vous en empêche ?

— Je n'ai pas dormi depuis deux siècles.

— Quittez vos chaussures. Mettez-vous à l'aise ! »

Un instant, il craignit que ne recommence le genre de scène qu'il avait vécue avec Nadia, Betty ou l'hystérique du Palm Beach.

« Vous avez fait la foire ?

— J'étais à Rome la nuit dernière.

— Business ?

— Spaghetti », répondit-il avec sincérité.

Elle mit deux cuillerées de Nescafé dans une tasse, plaça la tasse sous le robinet d'eau chaude.

« Sucre ?

— S'il vous plaît. Un. Vous ne buvez pas ?

— Je déteste le Nescafé. Lucy aime ça. Moi, je vais boire mes expresso au bar du coin. »

Elle lui apporta sa tasse, le dévisagea et pouffa.

« Qu'est-ce qui vous fait rire ?

— Vous. Vous ressemblez à un collégien en retenue. C'est toujours la Rolls qui vous chagrine ? »

Il la regarda se mouvoir pendant qu'elle arrosait les géraniums avec un verre à dents. Elle était jeune, souple, saine, naturelle. Belle. Il fut étreint par la sensation d'avoir rencontré quelque chose de rare, de précieux, qu'il n'aurait jamais l'occasion de connaître plus profondément parce qu'il n'était déjà plus maître des coups que le sort lui réservait. Elle s'empara d'un pot de yaourt dans un placard, rinça la cuillère du Nescafé, s'assit sur le lit de Lucy.

« Pourquoi me regardez-vous ? »

Leurs yeux restaient accrochés, rivés l'un à l'autre. Alan, incapable de détourner les siens. Elle, sa cuillère de yaourt suspendue dans l'espace, entre ses lèvres et ses genoux sur lesquels elle avait posé le pot. Leur silence était peuplé des cris des enfants qui jouaient dans la rue, des musiques provenant de dix transistors de l'immeuble en face, mais il s'agissait pourtant de silence, puisque les mots qui auraient pu le briser n'auraient pu que confirmer ce qu'ils venaient de se dire avec les yeux, aussi abasourdis l'un et l'autre que les choses pussent se passer si vite et sans leur accord.

« Terry ?

— Oui ? »

La vie suspendue reprit son cours après cet arrêt du temps, ce trou dans la trame du temps qui n'était pas durée, mais intensité pure. Alan brûlait de lui demander si elle avait ressenti la même chose que lui. Elle détourna son regard.

« J'aimerais passer vous prendre demain. On pourrait aller nager ensemble ? »

Elle allait dire non. Et même si elle lui disait oui, il ne serait plus libre de la rejoindre. Son merveilleux sursis pouvait expirer d'une seconde à l'autre.

« A quelle heure ? demanda-t-elle.

— Dix heures.

— D'accord.

— Ici ?

— Ici. »

Elle n'était pas la seule à pouvoir voler. En descendant l'escalier, il planait au-dessus des marches. Avec attendrissement, il nettoya le siège avant des cornets de glace au chocolat qu'y avaient écrasés les enfants. A l'arrière, les petits chéris avaient même étalé, côté olives, une pizza aux anchois et aux tomates. Avec ses inscriptions sur les portières, la voiture ressemblait désormais beaucoup plus à une poubelle qu'à une Rolls.

CHAPITRE 20

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Lucy gravit quatre à quatre les escaliers, fourra sa clef dans la serrure et poussa la porte à la volée.

« Tu es là ! Formidable ! J'avais tellement peur de ne pas te trouver ! »

Terry lui adressa un sourire lointain. Elle était allongée sur le lit, les deux bras au-dessous de la tête, une cigarette aux lèvres, les pieds calés sur une pile de linge.

« Prépare-toi ! On s'en va dans dix secondes ! »

Lucy jeta dans son grand sac de paille une brosse à dents, une pomme, un tube de dentifrice, une pelote de laine rouge, un maillot de bain et un tee-shirt.

« Tu vas voir la plus belle maison de ta vie ! Une piscine fabuleuse au milieu des oliviers et des cyprès, des chambres voûtées, une salle pour écouter la stéréo et une cuisine !… Tu viens ? La voiture nous attend sur le quai ! »

Elle s'aperçut que Terry n'avait pas bougé.

« Hé ! Tu m'entends ? Grouille ! On va passer la nuit chez les Mac Dermott ! Au-dessus de Saint-Paul, je t'en avais parlé ! Ils nous attendent ! Terry !… Qu'est-ce que tu as ?… Tu es malade ?

— Je ne peux pas venir, dit Terry. J'ai rendez-vous ici demain matin.

— Avec qui ? »

Elle aspira une longue bouffée de fumée.

« Un homme, laissa-t-elle tomber avec un regard ailleurs.

— Quel homme ?

— Alan.

— Je connais ?

— Non. »

Pour mieux se pénétrer du nom qu'elle prononçait, elle répéta d'une voix alanguie : « Alan… »

« Bon, Terry, d'accord, tu as rendez-vous demain avec Alan… Tu me raconteras dans la voiture, mais maintenant, viens !

— Il est formidable… modula Terry sans l'entendre. Il passera me prendre à dix heures.

— Eh bien parfait ! Ça n'empêche rien ! On dîne et on dort chez les Mac Dermott, on se fait ramener demain matin ! Ils veulent tous te connaître ! Je suis revenue te chercher, c'est à peine à une heure de route ! C'est beau !… Tellement beau ! Attends de voir leurs tableaux ! Klee, Mondrian, Miro, Chagall et les esquisses de Giacometti ! Viens ! »

Elle bondit sur le lit et la secoua. Terry se laissa faire, inerte.

« Je n'ai pas envie, Lucy. Vas-y seule.

— Jamais ! Je te jure sur ma tête que tu seras rentrée demain matin ! Viens, Terry ! Viens ! »

Elle courut au petit réduit où se dissimulait la douche et jeta les affaires de toilette de Terry dans son propre sac.

« Allez, hop ! Tu me diras tout pendant le trajet ! »

Elle poussa son amie dans l'escalier et tira la porte sans la refermer à clef. Quelle importance ? Leur seul bien précieux, personne ne pourrait le leur voler : la jeunesse.

La première personne qu'aperçut Alan en arrêtant la Rolls devant le perron du Majestic, ce fut Norbert. Il le vit béer de stupeur sans comprendre les motifs de son étonnement.

« Mais, monsieur… bégaya-t-il en ouvrant la portière, vous avez vu la voiture ?

— Qu'est-ce qu'elle a ? » demanda distraitement Alan.

A son tour, Serge s'avança et contempla d'un air écœuré les inscriptions vengeresses qui en maculaient les flancs.

« Quels salauds ! dit-il. S'en prendre à de la tôle !

— Je vais me faire taper sur les doigts, dit Norbert.

— C'est arrivé à Juan-les-Pins, déplora Alan. Le temps d'entrer dans un tabac pour acheter des cigarettes… »

Norbert n'osa pas dire à son patron qu'il était tenu par l'agence de conduire la Rolls lui-même. La confier à un client était considéré comme une faute professionnelle de sa part. A un détail près : Alan Pope n'avait pas attendu sa permission pour s'en emparer.

« Vous ne pouvez pas rouler là-dedans, monsieur. Je vais la conduire au garage pour réparer les dégâts.

— Je les prends à ma charge, dit Alan qui était partagé entre un sentiment de faute et le désir de monter chez lui pour mieux rêver à Terry avant de s'endormir.

— Nous sommes assurés, monsieur. Je crains qu'il ne faille attendre un certain temps avant qu'elle soit repeinte.

— De la peinture à l'huile ! s'indigna Serge en grattant les graffiti du bout de l'ongle. Vous croyez qu'ils utiliseraient de la gouache ? Quelle époque !

— Que dois-je faire, monsieur, si l'agence n'a pas à sa disposition un véhicule du même type ?

— Je leur téléphone, dit Serge, en s'éloignant vers l'appareil mural extérieur.

— Je suis désolé, Norbert, s'excusa Alan.

— Ne vous inquiétez pas, monsieur, il y a plus grave. »

Le mot résumait parfaitement la situation. Celle d'Alan, sous la menace constante de voir son bluff démasqué, d'être arrêté. Il ne demandait plus qu'une chose : que l'événement n'ait pas lieu avant son rendez-vous du lendemain avec Terry. Après, s'il pouvait la serrer dans ses bras au moins une seule fois, le monde pouvait bien crouler ! Il donna une tape amicale sur l'épaule de Norbert et traversa le hall jusqu'aux ascenseurs pour gagner son appartement.

Hans portait en permanence l'uniforme de la contestation, des jeans sans couleur définie,


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un tee-shirt qui avait été bleu, une veste-chemise effilochée assortie aux jeans, des boots à talons hauts. Dans sa musette, sa bombe de peinture, une paire de chaussettes de rechange. Il avait vingt-deux ans et était un brillant sujet à l'école d'architecture de La Haye. Ce qui le chagrinait, c'était de mettre son talent au service d'une société qu'il jugeait décadente et pourrie. A quoi bon étudier le Quattrocento, l'art égyptien ou l'architecture grecque pour construire des clapiers en béton assujettis au financement de gros porcs sans âme ? Il aurait voulu bâtir des cités radieuses dans lesquelles les hommes enfin égaux auraient pu s'épanouir loin des contraintes dégradantes du travail à la chaîne. Il rêvait de pyramides, de jardins suspendus babyloniens, de salles de musique aériennes, de rapports fraternels, de liberté. Il subodorait qu'on était en train de le piéger. Ses diplômes obtenus, il devrait faire le beau pour emporter des commandes minables de villas « Mon rêve » ou d'immeubles de bureaux fonctionnels. Ou alors, faire péter le machin, craquer le système. Il n'avait plus beaucoup de temps avant de se faire récupérer. Alors, chaque fois qu'il le pouvait, avec d'autres qui n'en pouvaient plus de ne rien vouloir de ce qui était, il se dédommageait par des inscriptions vengeresses, des actes de vandalisme, des chahuts, des bagarres, des manifs et des provocations aux bourgeois qui le défoulaient de sa rage d'être né dans une époque aussi veule et bête. Un psychologue de ses amis lui avait dit que son attitude « cachait en fait une immense demande d'amour ». Pauvre con ! Hans ne se croyait habité que par un seul sentiment, la haine qu'il vouait à ceux auxquels il avait peur de devoir ressembler un jour.

Puis, Terry était venue. Elle était arrivée un jour dans le groupe qui professait volontiers le mépris des sentiments et de la propriété, fût-elle sexuelle. Ses yeux gris l'avaient envoûté. Elle l'avait laissé lui prendre la main, poser la tête sur son épaule dans des attitudes bourrues faussement amicales, et même, un soir, s'était laissé embrasser. Les mains de Hans avaient voulu explorer ses hanches. Elle l'avait repoussé gentiment, mais sans équivoque possible. En la voyant se laisser embarquer par ce connard dans sa Rolls bidon, Hans avait reçu un coup de couteau au cœur : tout ce qu'il vomissait ! L'étalage triomphant et impudique de la richesse, la prétention, la suffisance. Ou le type était un salaud de riche, ou un maquereau.

Il arriva sur le palier, frappa à la porte. Au son même de ses phalanges sur le bois, il sut qu'il n'y avait personne. Perplexe, il se souvint que Lucy était partie chez des amis du côté de Saint-Paul, Terry le lui avait dit deux heures plus tôt. Mordu par la jalousie, il s'assit sur une marche, s'abîma dans une profonde réflexion et décida que, quoi qu'il arrive, il ne bougerait pas de son escalier tant que Terry ne serait pas rentrée.

« Pourquoi, s'interrogea Alan, ne lui ai-je pas demandé de rester avec moi ce soir ? » Il avait la certitude que le temps lui était compté, qu'il venait peut-être de gâcher la seule occasion de la revoir. Les paupières à demi soudées de sommeil, il sortit de la salle de bain et se frictionna longuement. Le lit, immense et bas, l'attirait comme un aimant. Il s'y laissa tomber, ferma les yeux et tenta de se rappeler chaque détail du visage de Terry. Il lui apparut avec une telle puissance que furent instantanément balayés de son souvenir ceux des autres femmes qu'il avait connues jusqu'alors. Elle n'avait eu qu'à paraître pour qu'il sente à quel point sa vie était vide et vaine, idiots les rêves de grandeur insufflés par Bannister. Elle était passée comme un grand souffle qui remettait les choses en place. Il se releva, se rendit au bar et se confectionna un whisky qu'il but à petites gorgées, assis sur le bord du lit. Il regarda sa montre : huit heures. L'hôtel devait vibrer des préparatifs de ses clients pour le gala de charité. Tout ce qui avait été réel au cours des heures précédentes lui semblait flou.

Etait-il réellement allé à Rome ? Ces gens qui l'avaient invité existaient-ils vraiment ? Chaque fois qu'une idée devenait insistante, les yeux gris de Terry s'interposaient et la chassaient. Son image mangeait tout le reste. Son verre lui tomba des mains. Il allait sombrer. Le téléphone sonna.

« Le concierge, monsieur. J'ai là une personne qui vous demande. Je vous la passe ?

— Qui ? » demanda Alan dans un état semi-comateux.

Mais l'autre ne dut pas l'entendre. En ligne, une voix nouvelle, rude et chaude, s'exprimait dans un anglais atroce.

« Monsieur Pope ? Je suis le capitaine Le Guern. Votre bateau vous attend.

— Un bateau ? Quel bateau ? coassa Alan.

— Le Victory II. Vous l'avez loué à partir du 26 juillet. Nous sommes les 26 juillet. Je me tiens à vos ordres pour appareiller. »

Stupéfait, Alan ne sut que répondre. Le tourbillon dans lequel il était plongé depuis son arrivée à Cannes lui avait fait complètement oublier qu'il avait affrété un yacht !

« Vous m'entendez, monsieur Pope ?

— Oui, capitaine.

— Tout est prêt pour vous recevoir. Voulez-vous que les marins viennent déménager vos affaires pour vous installer à bord ? Je me suis permis de commander un dîner au chef. »

Alan faillit lui crier oui ! Prendre la mer, partir, oublier… Il se demanda s'il avait déjà payé à New York le montant de la location, mais ne parvint pas à s'en souvenir.

« Où êtes-vous ancré, capitaine ?

— Dans le vieux port, juste en face du casino d'hiver, au bout de la jetée. Victory II. J'ai une voiture. Je vous y conduis immédiatement.

— Écoutez, capitaine… » dit Alan avec hésitation.

Sa phrase resta en suspens. Il ne pouvait pas lui expliquer qu'il n'avait pas dormi depuis des jours et des jours. Et pourtant… Un bateau ! Un bateau pour lui tout seul ! Il fut brûlé par le désir de le voir.

« Je descends, capitaine.

— Je vous attends dans le hall. »

Titubant et étrangement excité, Alan renfila son pantalon.

« Bonjour, dit Bannister. Vous me connaissez. Je suis un ami d'Alan Pope. »

Le gardien le dévisagea bizarrement.

« Je suis passé prendre son courrier.

— Pourquoi ? Il est parti ? Il ne m'a rien dit.

— Il voyage pour la boîte… hasarda Samuel dans une grande quinte de toux. Il n'aura pas eu le temps de vous prévenir…

— Il va rester longtemps absent ?

— Quelques jours… Il y a du courrier ?

— Puisque vous êtes son ami, vous pourriez peut-être me régler son loyer de juillet ?

— Il a oublié ? Vraiment ?

— Vraiment. Nous sommes le 26. Ce n'est pas que je manque de confiance, vous comprenez… C'est plutôt pour régulariser la situation. 285 dollars. »

Samuel sortit son chéquier dans un geste de seigneur.

« Je vous les paie tout de suite ! »

Après le pétrin où il avait plongé Alan, c'était la moindre des choses. Simple détail : il n'était pas certain d'avoir cette somme à son compte. Christel épluchait soigneusement tous ses relevés de salaire et ne lui laissait comme argent de poche que le strict minimum.

« Autant que tu ne boiras pas ! » lui disait-elle avec une cruauté maternelle.

Le gardien le regarda avec attention pendant qu'il remplissait le chèque. Quand Bannister le lui tendit, il en vérifia soigneusement le chiffre, le plia en deux et le glissa dans son portefeuille.

« Il y a une lettre, dit-il sur un ton mi-figue mi-raisin. On me l'a remise en main propre. Sa banque. »

Le sang de Bannister cogna avec violence à ses tempes. Il s'empara de l'enveloppe beige, salua le gardien et sortit de l'immeuble. Il marcha jusqu'à ce qu'il ait tourné le coin du bloc, pénétra dans le renfoncement d'une porte. Les mains tremblantes, écrasé de culpabilité, il décacheta l'enveloppe. Il lut les deux lignes qu'elle contenait et dut s'appuyer au mur pour ne pas tomber.

« Avez-vous décidé un itinéraire ? »

Le Guern ne pouvait pas savoir que la croisière était impossible, mais Alan se prit à jouer le jeu.

« Pas encore, qu'est-ce que vous me conseillez ?

— On pourrait rester en Méditerranée. La Corse, la Sardaigne et l'Italie, Portofino, Rapallo, Santa-Margherita… Ou Capri, si vous préférez. Ou l'île d'Elbe. Vous avez beaucoup d'invités ? »

Alan lui coula un regard en biais.

« Euh… Non. Pas pour le moment. »

Il ressemblait tellement à ce qu'il était qu'il avait l'air d'un stéréotype du vieux loup de mer. L'œil bleu, les cheveux gris, les rides profondes, la peau tannée. La voiture s'engagea sur le quai Saint-Pierre.

« Vous arrivez d'où, capitaine ?

— La Corse. On a fait beaucoup de plongée sous-marine.

— Vous avez pris du poisson ?

— M. d'Almeida a pratiquement nourri ses invités et l'équipage avec sa pêche… Nous y sommes… »

Il rangea la voiture devant l'échelle de coupée.

« Pour ce soir, je viens simplement en reconnaissance », dit Alan en évitant de regarder du côté du bateau.

Il vivait l'un des rares moments où un être humain est confronté avec son rêve. Inconsciemment, il craignait d'être déçu. Il prit une bouffée d'air et porta les yeux sur le navire : superbe ! Blanc, à la fois élancé et trapu sur l'eau. Plus beau encore qu'il l'avait rêvé ! Deux marins l'attendaient devant la passerelle. Il leur serra la main et mit le pied sur le pont arrière.

Des promeneurs flânaient sur le quai, contemplant longuement les yachts avec une admiration nostalgique. Alan comprit que ce qui séparait les privilégiés du commun des mortels, la richesse de la médiocrité, le réel de l'imaginaire, n'était rien d'autre que la longueur de la passerelle d'un yacht. Sur le quai, ceux qui rêvaient aux voyages. Sur le pont, à deux mètres à peine, ceux qui les faisaient.

« Le salon », dit le Guern en s'effaçant pour le laisser passer.

Boiseries aux teintes d'acajou sourdes, bar, tables basses, télévision, gravures maritimes sur les cloisons.

« La salle à manger est sur le pont supérieur. Désirez-vous voir votre cabine ? »

Alan croisa une femme de chambre et deux stewards en tenue bleu foncé qui le saluèrent. Il eut le souffle coupé en entrant dans « sa » cabine. Le lit devait bien faire six mètres carrés. L'ameublement était d'un luxe qu'il jugea écrasant. La cabine, assez vaste pour y faire de la bicyclette.

« Combien d'autres cabines ? demanda-t-il d'un ton neutre.

— Six, monsieur. Deux très vastes, les autres plus petites.

— L'équipage ?

— Outre moi-même et un officier en second, dit Le Guern, huit hommes et deux cuisiniers.

— Vous avez une grande autonomie ?

— On peut faire le tour de la terre, sourit Le Guern. C'est un bon bateau ! »

Il suffisait d'un peu d'argent. Tout devenait possible. Les songes se matérialisaient. Ainsi, c'était aussi simple ? Alan s'arracha à la fallacieuse griserie qui l'électrisait.

« Il faut que je rentre, capitaine. J'attends des appels. Nous nous verrons demain.

— A vos ordres, monsieur. C'est tout de même dommage de perdre un jour de navigation. »

Le Guern le redéposa au Majestic. Alan monta dans son appartement, troublé par des sentiments indéfinissables. Sa position en porte à faux, son angoisse, le coup de foudre pour Terry, ce fabuleux jouet qu'il venait de visiter en maître, son pactole évanoui dans les mains de Nadia, Bannister, Norbert, Hackett, Hamilton Price-Lynch, le faste, le comportement de tous ces gens qui semblaient vivre sur une planète inconnue où les lois qui avaient été les siennes n'avaient pas cours… Trop de sensations violentes s'entrechoquaient… Il aurait eu besoin de semaines entières pour les classer, en faire l'analyse, en déchiffrer les lois. D'autres que lui avaient tous ces avantages de naissance : en profitaient-ils autant que ceux qui en avaient rêvé toute leur vie ?

Il tira les rideaux, quitta ses vêtements et s'enfouit dans le lit : dormir… Téléphone.

« Alors, vous êtes prêt ? Il est neuf heures ! C'est Sarah !

— Je ne peux pas, Sarah, vraiment pas ! Je suis désolé !…

— Répétez-moi ça ? Votre place est réservée, vous êtes mon voisin de droite !

— Ecoutez-moi, Sarah…

— Je vous préviens, Alan ! Si dans dix minutes vous n'êtes pas en smoking dans le hall, je monte directement chez vous et je fais enfoncer la porte ! »

Elle raccrocha. Alan en savait peu sur elle, assez cependant pour être certain qu'elle tiendrait parole. Découragé, vaincu d'avance, il sonna le garçon d'étage.

« Un double express serré s'il vous plaît. Très fort ! »

Il passa dans la salle de bain, se jeta un regard écœuré, entra dans la douche et fit alterner les jets d'eau bouillants et glacés. Il prit dans son armoire un spencer blanc de soie sauvage, l'enfila sur son torse nu, hocha la tête, le quitta et entreprit de s'habiller. Grésillement du combiné.

« Monsieur Pope, vous avez New York en ligne… »

Alan se cabra : Bannister !

« Alan ! Ne raccroche pas Alan, c'est Sammy !

— Va au diable !

— Ne fais pas le con, Alan ! Je n'y comprends plus rien !

— Moi non plus ! cria Alan.

— Effarant ! Je viens de passer chez toi pour le courrier. Tu sais ce que j'ai trouvé ?

— Les flics !

— Accroche-toi Alan ! Une lettre de la Burger ! »

Alan se crispa : il était cuit !

« Un nouveau virement, Alan ! Je deviens fou ! Deux millions de dollars à ton ordre !

— Tu mens ! hurla Alan. Tu as la trouille et tu mens !

— Je te le jure sur ma tête ! Deux millions ! J'ai le papier !

— Fous-le aux ordures ! Je n'en veux pas !

— Alan, je te supplie…

— Merde ! Merde ! Merde ! »

Il jeta le téléphone, se prit la tête à deux mains et fut pris d'un tremblement. Tout basculait, plus rien n'avait de sens, il avait peur. Nouvelle sonnerie.

« Sarah ! Je monte vous prendre ? »

Il se retint pour ne pas lui répondre quelque chose de très grossier.

« Je descends.

— Dépêchez-vous ! »

Carillon de la porte, entrée du garçon.

« Votre café, monsieur. »

Alan le but d'une traite comme on avale un médicament. Il accrocha son nœud papillon, enfila ses chaussures. Nouvelle sonnerie.

« Le concierge, monsieur. On vous attend en bas…

— J'arrive ! » s'emporta Alan.

Encore abasourdi par l'appel de Bannister, il se servit un scotch sans glace et l'engloutit pur. Il claqua la porte derrière lui. Plusieurs personnes en grande tenue du soir attendaient l'ascenseur. Alan y entra le dernier, frappé par l'odeur de parfum entêtante qui régnait dans la boîte d'acier capitonnée. Le hall d'entrée grouillait de monde. Il chercha Sarah des yeux, ne la vit pas et sortit sur le perron. Serge se précipita.

« Ah ! Monsieur Pope ! Ces messieurs vous attendent… »

Alan aperçut une énorme Mercedes 600 gris métallisé hérissée d'antennes de télévision, trois Rolls décapotables, deux blanches et une grenat. Leurs quatre chauffeurs en uniforme convergèrent vers lui avec un ensemble parfait. Sur les quatre, il n'en connaissait qu'un seul, le sien.

« Monsieur, dit Norbert, il doit y avoir un malentendu. Ces messieurs viennent également vous chercher. Angelo La Stresa, pour M. Price-Lynch… Léon Trotski, qui vient de la part de M. Goldman et Enrique Capiello, le chauffeur de M. Larsen… »

Alan constata que chacun avait laissé à son intention la portière de sa voiture ouverte.

« Elle est repeinte ? demanda-t-il à Norbert en désignant les deux Rolls blanches du menton.

— Non, monsieur. Nous avions la même de disponible.

— Ah ! vous voilà, lança Sarah avec bonne humeur. Et on dit que ce sont les femmes qui sont en retard ! Angelo, en route ! »

Avec des airs de propriétaire, elle poussa Alan dans la Rolls.

Le petit restaurant était bourré d'une clientèle de jeunes. Tony, le patron, jeta quelques ordres à ses garçons qui louvoyaient entre les tables. Il s'essuya les mains à son tablier, posa les deux poings sur la table et dit à Hans :

« J'ai tes tuyaux. La Rolls appartient à la « Carlux », une agence de la rue d'Antibes. Elle a été louée à un Américain, Alan Pope. Il habite le Majestic. »

Hans repoussa sa chaise.

« Ne t'emballe pas, petit. On ne l'a pas enlevée, ta Terry. Tu m'as dit toi-même qu'elle était montée de son plein gré.

— Merci, Tony, merci ! »

Il sortit en coup de vent et sauta sur le tan-sad d'une énorme moto qui pétaradait.

« Go, Éric ! On va à Cannes ! »

La machine se cabra et gicla comme une fusée. Accroché aux épaules de son copain, du vent plein les oreilles, Hans avait une formidable envie de détruire. Après deux heures passées sur l'escalier de Terry, il avait décidé d'agir. Tony connaissait tout le monde dans la région. Son adresse à la pétanque lui valait l'admiration et le respect de tous. Avant d'ouvrir son restaurant, il était resté deux ans dans la police. Il y avait conservé beaucoup de relations. Hans lui avait fourni le numéro de la Rolls qu'il avait relevé à Juan. En trois coups de téléphone, Tony avait remonté la filière.

« Fonce, Éric ! »

Hans l'avait arraché à sa table.

« J'ai besoin de ta moto. Tu viens ? »

Deux vengeurs… Ils s'étaient connus quelques jours plus tôt au festival de jazz de Juan. Hans n'avait eu aucun mal à recruter quelques volontaires pour aller inscrire sur les murs la révolte qui leur tenait au cœur. Une faune passionnante où le fait d'avoir vingt ans tenait lieu de passeport, où l'identité de vêtements était un visa pour une entraide sans condition. On se refilait les adresses pour dormir, en fumer une, manger pas cher. Certains, comme Hans, étaient étudiants ou lycéens en rupture de famille, d'autres, des traîne-patins professionnels qu'unissaient la flemme, le refus de la société, la négation des valeurs bourgeoises pourries, l'amour de la moto, la jouissance de dire non. Il y avait aussi les indéfinissables, qu'on avait fini par baptiser les autonomes, friands de la barre de fer, de l'arme blanche, casseurs sans adresse et sans identité qui provoquaient la bagarre pour le plaisir de faire peur à ceux qui les dédaignaient.

La moto dévala la rue d'Antibes, vira à gauche à deux reprises et déboucha sur la Croisette.

« Arrête-moi là ! dit Hans. Je reviens. »

Il se peigna vaguement les cheveux du bout des doigts et fit à pied les derniers mètres qui le séparaient du Majestic. A Amsterdam, le père de Hans était procureur du Royaume.

Il traversa avec assurance la cour d'honneur à ciel ouvert et dévisagea avec insolence tous ces vieux bonzes — au-dessus de trente ans, la vie était finie — qui s'étaient déguisés en singes pour mieux exhiber les perles de Madame : quel gâchis ! Pourquoi fallait-il que des voitures royales comme la Ferrari fussent possédées par ceux qui ne pouvaient plus les conduire ? Il se fraya un passage entre les smokings et les robes du soir. Les concierges, débordés, ne lui prêtèrent aucune attention.

« Alan Pope, s'il vous plaît ?

— Il vient de partir à l'instant pour le gala, monsieur.

— Seul ?

— Avec une dame.

— C'est au Palm Beach, le gala ?

— Oui, monsieur. »

Le préposé en uniforme bleu qui lui avait répondu ne lui avait même pas jeté un regard. Il parlait à dix personnes à la fois, peut-être bien en dix langues. Hans sortit de l'hôtel, fou de jalousie : la « dame » du gala ne pouvait être que Terry ! Elle accordait à n'importe qui, parce qu'il avait une Rolls, ce qu'elle lui refusait à lui !

« Où on va maintenant ? lui demanda Éric.

— Retourne à Juan.

— Et ta nana ?

— T'occupe. Démarre !

— Tu l'as retrouvée ? insista Éric.

— Un salaud l'a emballée à un gala merdeux. On retourne chercher les copains. Nous aussi, on va faire la fête !

— Où ça ?

— Au Palm Beach ! »

CHAPITRE 21

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Sarah s'accrocha farouchement au bras d'Alan. Les flashes des photographes éclataient de tous côtés, les voituriers, en nage, bondissaient au volant des voitures pour dégager l'allée circulaire complètement engorgée par les nouveaux arrivages. Malgré le service de sécurité, des dizaines de badauds avaient franchi les barrières métalliques dressées pour les tenir à distance afin de mieux s'approcher des visages connus. Sur chacun ou presque, un nom, le chiffre d'un compte en banque ou la marque d'un produit, scandés souvent par les curieux en une espèce de mélopée goguenarde et amicale. Une brigade musclée de valets à la française était chargée de faire escorte aux invités du gala jusqu'à ce qu'ils aient échappé aux premiers chocs de la foule. Sarah s'était collé sur la tête un diadème en pierres précieuses qu'elle maintenait d'une main en riant. Vingt mètres plus loin, dans le hall du Beach qui n'en finissait pas de s'allonger entre des vasques de marbre où s'étalait la tache rouge de fleurs aquatiques, il y avait une espèce de zone calme dans la tornade humaine.

Elle débouchait à l'entrée des salles conduisant à la terrasse du Masque de Fer, sur un monstrueux embouteillage que tentaient de résorber des employés maison contrôlant les cartons d'invitation à la lueur des torches brandies par d'autres valets à la française, en perruque blonde, chemise à jabot et dolman outremer, recrutés pour la circonstance dans les salles de sport de la région et parmi les athlétiques colleurs d'affiches saisonniers, un peu joueurs de boules, champions de belote et arnaqueurs en tous genres. De sa vie, Alan n'avait jamais fait une entrée aussi fracassante. Plutôt enclin à se cacher qu'à s'exhiber, il laissa à Sarah la direction des opérations. Elle l'agrippa par la main et ouvrit la marche, fendant une marée de dos bronzés où ruisselaient les bijoux, bousculant à coups d'épaule les smokings qui tintinnabulaient sous le poids des décorations : ils passèrent le dernier obstacle, louvoyèrent au pas de course et débouchèrent sur la terrasse illuminée par des milliers de chandelles piquées dans les tables qui croulaient sous les fleurs, contournées par un orchestre brésilien qui jouait des bossas entre une armée de maîtres d'hôtel courant en tous sens, les bras chargés de magnums de champagne. Paul, le directeur du restaurant, se précipita sur Sarah.

« Madame, votre table… »

Il les précéda dans l'allée pendant que des centaines de paires d'yeux les dévisageaient avec avidité. Sarah, héritière de la Burger, était considérée comme l'un des plus beaux partis de la planète : qui donc l'accompagnait ?

« Vous ne m'avez encore rien dit de ma robe ? » fit-elle à Alan sans sembler s'apercevoir de la curiosité que soulevait leur arrivée.

Elle lui avait repris le bras et avançait d'une démarche assurée, frémissante du plaisir de voir et d'être vue, saluant au passage les têtes connues, dosant ses sourires selon l'importance de ceux à qui elle les adressait. Horriblement gêné, Alan eut l'impression d'être un teckel tiré au bout d'une laisse.

« Alan, vous l'aimez ou pas ? »

Ne sachant que répondre, il eut une grimace qui se voulait sourire.

« Toujours la dernière ! » lança jovialement Cesare di Sogno.

Il se leva pour accueillir Sarah et ajouta, le temps d'un baise-main : « Comme les stars ! »

A sa grande horreur, Alan dut faire le tour de la table pour être présenté à chacun des convives. Quand Arnold Hackett lui secoua la main avec chaleur, il fit un effort monstrueux pour ne pas tout planter là et s'enfuir. Mais Cesare le tenait solidement.

« Vous connaissez tout le monde je suppose… Le duc et la duchesse de Saran, Mme Hackett… Hamilton Price-Lynch et Madame, « née Burger », ajouta-t-il entre ses dents… Honor Larsen, bien sûr… Miss Betty Grone » Julie et Louis Goldman… Je crois que c'est tout ! Je n'ai oublié personne ? Alors asseyez-vous, la fête va commencer ! »

Les mains moites d'avoir serré autant de mains, Alan s'installa sur la chaise qui lui était dévolue. A sa gauche, Sarah. A droite, la duchesse de Saran. Pendant qu'on leur servait à boire et que la conversation devenait générale, il l'observa à la dérobée, frappé par la beauté nacrée et lointaine de cette femme dont il avait lu cent fois le nom dans les magazines. Elle était célèbre pour son titre de duchesse et son élégance lui valait de figurer chaque année sur la liste des dix femmes les mieux habillées du monde.

Elle sentit son regard peser sur elle, adressa un sourire plein de mystère et chuchota :

« J'ai fait nettoyer vos vêtements. Ils seront déposés demain matin à votre appartement. »

Alan devint cramoisi : pas une seconde, il n'avait reconnu en cette créature sophistiquée et aérienne, l'inconnue couverte de bleus qui s'était jetée voracement sur lui le matin même dans la cabane pour qu'elle l'inonde d'huile et de sa propre semence. Instinctivement, il jeta un regard sur le duc, qui, précisément, avait les yeux rivés sur lui. Alan détourna vivement la tête. Ce fut pour accrocher le regard de Hamilton Price-Lynch qui l'observait avec une redoutable bienveillance. On servit le caviar.

« Après ce qui s'est passé en Iran, on se demande comment ils se débrouillent pour en avoir encore ! remarqua Arnold Hackett à voix haute.

— Les gens d'aujourd'hui sont fous ! lança-t-il en étalant son caviar sur deux centimètres d'épaisseur. Ça fait la révolution, ça revendique, ça ne veut plus travailler ! Les ouvriers veulent devenir patrons, les pauvres veulent être riches, comme ça ! Une bonne guerre ! »

Il engloutit la moitié de sa tartine d'un seul et vigoureux coup de sa prothèse dentaire.

« J'ai le même problème dans le cinéma, renchérit Goldman. Les figurants veulent être vedettes dès leur premier film, le dernier des machinos se prend pour Orson Welles ! »

Hackett pointa son doigt sur Alan.

« Je vais vous dire quelque chose, monsieur, parce que vous êtes jeune ! Savez-vous comment je m'y prends pour que soient respectés les statuts de mon entreprise ? Chaque année, au moment des vacances, une saignée ! La mort dans l'âme ! J'en licencie quelques douzaines, les autres se tiennent tranquilles !

— Il est plus bête que méchant, glissa Sarah à l'oreille d'Alan aussi figé qu'une statue. Mangez !

— Quand j'avais vingt ans, enchaîna Hackett, il fallait se battre pour faire sa place au soleil !

— Arnold, vous avez et vous aurez toujours vingt ans ! jeta Cesare en levant son verre. Je porte un toast à ceux qui savent garder un cœur de vingt ans !

— Vous restez longtemps parmi nous ? s'enquit Mandy de Saran d'une voix faussement indifférente.

— Quelques jours, je pense… dit Alan.

— Il faut absolument que vous veniez sur notre bateau.

— Alan, vous me faites danser ? »

Sarah était déjà debout. Il repoussa sa chaise. Elle le prit par la main, l'entraîna sur la piste.

« Regardez-moi dans les yeux. Je vous ai posé une question tout à l'heure. Je n'aime pas les questions sans réponse. Quelle est la couleur de ma robe ? Tricheur ! vous venez de regarder ! Elle vous plaît ? Vous appartenez peut-être à ce genre d'hommes qui affectent de ne pas remarquer ce que porte la femme qu'ils tiennent dans leurs bras ? »

Elle resserra sa prise, colla sa joue contre la sienne et lui glissa à l'oreille.

« Savez-vous que vous êtes séduisant ? La duchesse n'a pas cessé de vous dévisager. Il paraît qu'elle enlève son slip aussi facilement que ses lunettes. D'ailleurs, elle ne porte pas de lunettes. Pauvre Hubert… l'air de France et jouet d'une catin… »

Du bout des ongles, elle se mit à lui gratter doucement la nuque.

« Vous avez déjà été marié ?

— Oui, dit Alan.

— Longtemps ?

— Assez pour avoir envie de ne plus l'être. »

Elle s'aperçut qu'il regardait un point situé derrière ses épaules, se retourna et surprit les yeux de Betty Grone fixés sur lui.

« Elle vous plaît ?

— Qui ?

— Celle que vous regardiez. Elle danse avec Larsen. Betty Grone.

— Je ne la regardais pas !

— Menteur ! Elle a de beaux yeux et de beaux restes. On dit qu'elle fait la pute depuis un quart de siècle pour s'acheter un cheptel de bovins. Ou elle possède déjà toutes les vaches d'Australie, ou elle travaille au rabais. Vous aimez les putes ? Nous déjeunons aux îles demain. Ne soyez pas en retard !

— Je ne suis pas libre », dit Alan.

Elle enfouit carrément la tête sur sa poitrine.

« Je vous adore ! dit-elle en se moquant. Vous avez le comportement d'une jeune fille qui a peur de se faire violer. On vous a déjà violé, Alan ?

— Oui. »

Elle se serra un peu plus contre lui.

« Ça ne m'étonne pas. Quel effet cela vous fait-il, d'avoir toutes les femmes à vos trousses ? »

Jaillit alors une troupe de danseurs et de violonistes tziganes bondissants. Ils étaient peut-être cinquante et se répandirent sur la terrasse dans un étourdissant déchaînement de musique slave. La masse des danseurs reflua vers les tables avec un grand cliquetis de pierres précieuses.

« J'aimerais danser… » dit la duchesse en ne s'adressant à personne en particulier.

Sarah posa une main possessive sur le bras d'Alan.

« Il me l'a déjà promise, précisa-t-elle avec un sourire carnassier.

— Sarah, voulez-vous me faire l'honneur ?…

— Arnold, et ma langouste !

— Priorité aux cœurs de vingt ans ! »

Elle se leva de mauvaise grâce, couva Alan d'un regard appuyé et se laissa entraîner au rythme raide et sautillant de Hackett. Une fois de plus, Alan surprit les yeux de Ham Burger rivés su


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r lui. Mal à l'aise, il détourna les siens pour capter le regard de Betty qui lui lançait une discrète invite.

« Vous aimez la soirée, monsieur Pope ? »

Larsen s'était assis auprès de lui à la place de Sarah.

« Quel genre d'affaires traitez-vous exactement, monsieur Pope ? »

Alan eut un geste vague. Pour se donner une contenance, il but une gorgée de champagne.

« Avez-vous déjà été condamné ? »

Il s'étouffa, faillit recracher ce qu'il avait dans la bouche. Aimablement, Larsen lui donna quelques tapes dans le dos, autant de coups de boutoir qui le firent tousser davantage.

« Jamais ! éructa-t-il.

— Vous savez qui je suis ? demanda poliment Larsen. Je détiens le paquet majoritaire des entreprises aéronautiques Sekandier. J'aimerais avoir un entretien privé avec vous. Est-ce possible ? Où et quand ? C'est pressé !

— Honor, vous me rendez ma chaise ou je m'assois sur vos genoux ? » dit Sarah.

Larsen se leva précipitamment, se pencha vers Alan et lui glissa à voix basse : « Je vous contacterai dans la nuit. »

« Qu'est-ce que vous complotiez ? demanda Sarah. Il vous demandait conseil sur les prix pratiqués par Betty ? Ce vieux hibou de Hackett m'a mis les pieds en marmelade !

— Sarah !…

— Non, merci », dit-elle sèchement à Cesare di Sogno.

Avec autorité, elle attaqua sa langouste froide.

« Immangeable. Je n'en peux plus. »

Elle repoussa son assiette.

« Partout où vous passez, vous semblez être le centre. Comment faites-vous ? »

Alan allait répondre. Hubert de Saran baisa galamment la main de Sarah.

« J'adore le slow. Vous voulez bien ? »

Sarah le suivit sur la piste.

« Je voudrais danser », répéta la duchesse.

Alan se leva et l'entraîna. Elle était presque aussi grande que lui, mais se déplaçait d'une façon si légère qu'il la sentait à peine dans ses bras.

« Vous avez aimé ?

— Quoi donc ?

— Ce matin ? »

Elle se colla à lui.

« Votre mari nous regarde.

— Je lui raconte tout. A la fin de la danse, je me rendrai aux toilettes. Rejoignez-moi. »

Il pensa avoir mal entendu. Un sourire hautain et indifférent flottait sur ses lèvres. Elle se tenait très droite, hiératique, comme absente. Seul, son pubis, animé d'une vie autonome, palpitait en un insistant mouvement ondulatoire contre le bas-ventre d'Alan.

« Je vous attends », dit-elle sans se départir de son expression froide et lointaine.

Alan l'escorta jusqu'à la table. Elle prit son sac tressé de fils d'or et se dirigea vers la sortie sans un regard pour personne. Lou Goldman happa le bras de Sarah qui revenait s'asseoir. Hamilton Price-Lynch en profita instantanément pour occuper le siège libéré de la duchesse.

« J'ai à vous parler, monsieur Pope. »

Alan se vit perdu.

« Ici ? bredouilla-t-il.

— Soyez chez vous dans la nuit ! Je vous appellerai. »

Il adressa un sourire étincelant à sa femme. Elle avait les yeux braqués sur lui tout en feignant de prêter une oreille attentive aux insignifiances de Victoria Hackett.

Soudain, toutes les lumières s'éteignirent. Les hommes enlacèrent instinctivement leur cavalière, non par tendresse, mais pour empêcher que des mains anonymes ne profitent de l'obscurité pour leur arracher leurs bijoux. Gil Houdin apparut dans une gloire de projecteurs.

« Monsieur le président… Altesses… Monsieur le duc… Mesdames, mesdemoiselles, messieurs…

— Le cirque commence ! souffla Sarah. Que vous voulait Hamilton ? »

Cesare baisa la main de Julie Goldman qu'il venait de ramener à sa place. Alan pensa avec dérision à Mandy de Saran qui l'attendait dans les toilettes.

« Alan, à quoi pensez-vous ?

— … si merveilleux de ne pas les oublier, de les aider… votre grand cœur… poursuivait la voix de Gil Houdin… générosité… enchères… merci pour tous ceux qui souffrent, merci ! »

Pour la première fois, Alan la regarda droit dans les yeux. Il avait tout perdu, il n'avait donc plus rien à perdre : Sarah ne lui faisait plus peur. Ni elle, ni personne.

« Je ne voudrais pas vous choquer, dit-il.

— Me choquer ? Allez-y ? Ne trichez pas !

— Non, rien. Vraiment… Rien du tout !

— … Une des œuvres majeures de Chagall… 50 000 dollars… Pour notre œuvre… 60 à droite… 60, qui dit mieux ?… 70 ! Merci, monsieur le président… 80 !… 90 !… Tous les musées se battraient pour l'avoir… 100 ! »

Elle lui prit la main sous la table.

« Vous êtes un garçon bizarre, Alan… Déconcertant…

— 120 000 ! Monsieur le président ! 150 ! Princesse !…

— 160 ! » tonna Hackett dont la culture artistique n'allait guère plus loin que la représentation graphique d'une pin-up sur les calendriers d'entreprise.

Betty poussa discrètement du coude Honor Larsen.

« A vous ! »

Il la regarda sans comprendre.

« C'est une charité ! Faites une enchère !

— Combien ?

— 200.

— 200 ! cria Larsen en levant le bras.

— 200 ! rugit Houdin en écho. Qui dit mieux que 200 ! »

Il y eut une espèce de rumeur du côté de la grande entrée : escorté d'une nombreuse troupe d'amis et de courtisans, le prince Hadad fit son apparition. Toutes les têtes se tournèrent vers lui.

« Allons, messieurs ! Pour un superbe Chagall !. 200 ?… 200 ?… qui dit 210 ?…

— Les parfums de l'Arabie… » commenta Sarah.

Comme tout le monde, Alan observa le groupe des retardataires. Pendue au bras du prince, une étourdissante blonde en robe blanche, scintillante de diamants et de pierreries. Le cœur d'Alan cessa de battre : Marina !

Hackett, de son côté, chaussait précipitamment ses lunettes : Marina !

Précédés par des laquais porteurs de torches, le prince et sa suite se rapprochaient de l'immense table qui leur était réservée au premier rang. Alan était certain qu'il rêvait, mais quand Marina fut à dix mètres de lui, il leva impulsivement le bras pour lui faire signe. Immédiatement, il fut pris dans un aveuglant pinceau de lumière.

« 210 000 ! clama Gil Houdin. 210 000 devant moi !

— Vous aimez Chagall à ce point ? ironisa Sarah pour masquer sa stupéfaction.

— Pardon ? »

Marina le frôlait sans le voir !

« 210 000 ! Messieurs, 210 000 dollars ! »

Plus aucune main ne se leva. D'un bref coup d'œil, Houdin embrassa la tribu du prince qui s'installait dans un grand raclement de chaises : l'arrivée de Hadad venait de lui casser l'élan de ses enchères. Il faisait très chaud. Il eut soudain envie d'être ailleurs.

« 210 000, messieurs… Personne ne dit mieux ?… Chagall !… Non ?… Une fois… Deux fois… Trois fois ?… Adjugé ! »

Une onde d'applaudissements roula sur la terrasse.

« S'il vous plaît, monsieur !… Monsieur !… Voulez-vous venir je vous prie… Approchez ! »

Sarah décocha un coup de genou à Alan.

« Qu'est-ce que vous attendez ?

— Comment ? »

Il se demanda pourquoi ce projecteur était braqué sur lui. Deux hôtesses blondes en uniforme bleu le saisirent chacune par une main. Abasourdi, toujours prisonnier du faisceau de lumière, il fut poussé fermement en scène.

« Toutes mes félicitations ! » lui jeta Houdin en lui donnant une chaleureuse accolade. Dix micros se tendirent. Houdin ne lui lâchait toujours pas les mains. Les hôtesses brandirent le Chagall. Houdin s'effaça. Alan resta planté comme un idiot sous les projecteurs, son tableau dans les bras. On l'applaudit. Les deux blondes lui reprirent le Chagall. Houdin lui glissa :

« Remplissez-moi votre chèque… Je veux que tous les invités le voient ! »

Alan lui jeta un regard égaré. C'est alors que trois motos rugissantes déboulèrent sur la terrasse dans un terrifiant fracas. Croyant à une attraction un peu canaille, les douairières firent bravo du bout de leurs doigts alourdis de bagues. Simultanément, dix autres machines venues côté mer jaillissaient sur la scène, la traversaient comme des obus, continuaient leur trajectoire en vol plané et atterrissaient sur les tables les plus proches, écrasant sur leur passage les débris du dessert, pulvérisant la verrerie et la vaisselle. La terrasse fut envahie par l'âcre odeur des tuyaux d'échappement surchauffés. Un motard arracha au passage à un maître d'hôtel un énorme gâteau à la crème au chocolat qu'il projeta sur le plastron immaculé de l'amiral de la Flotte. Les invités, qui se posaient encore des questions, comprirent enfin que l'affaire était sérieuse.

« Vite ! La police ! » jeta Gil Houdin aux chefs de brigade qui étaient venus aux ordres.

Cent motos folles tournaient maintenant à toute vitesse entre les tables, conduites par une horde dépenaillée dont la visière des casques les faisait ressembler à des guerriers médiévaux. Dans un carrousel ahurissant et cauchemardesque, ils poussaient des hurlements, saccageaient tout ce qu'ils pouvaient détruire. Les passagers chevauchant le tan-sad brandissaient des barres de fer, frappaient sur les tables, arrachaient les nappes qui précipitaient au sol, dans un assourdissant vacarme d'assiettes fracassées, les vases de fleurs, la pâtisserie, les magnums de champagne.

« Faites revenir les tziganes ! tonna Houdin. Musique ! »

La troupe au grand complet bondit dans la mêlée, violons au vent, scandant la charge sauvage de sarabandes hongroises sur un rythme allegro vivace. Des femmes hurlaient, cramponnées à leurs joyaux, et des invités du gala, dont beaucoup n'étaient pas des enfants de chœur, balançaient des chaises qui explosaient sur les motos vibrantes comme un essaim de guêpes furieuses. Les laquais musclés en perruque blonde arrivèrent à la rescousse. Déséquilibrées, des machines s'envolèrent à la vitesse d'une fusée, projetant leur conducteur dans les airs. »

« Dans la salle de jeux ! » hurla une voix.

Cinquante motos démarrèrent dans un effroyable sifflement, envahirent le couloir et passèrent à travers la porte d'entrée malgré l'intervention des physionomistes et des employés du hall qui volaient comme des quilles. Autour des tables de roulette et de trente-et-quarante, ce fut la panique. Chacun tentait de récupérer sa mise et, si possible, de rafler celle du voisin. Les croupiers défendaient la masse à coups de râteau, les maîtres d'hôtel jetaient sur les assaillants ce qui leur tombait sous la main, plats, casseroles, piles d'assiettes, jambons, tout ce qui était assez lourd pour désarçonner et blesser. Des valets athlétiques plongeaient sur les loubards pour les faire tomber. Vingt motos passèrent derrière le bar, pulvérisant les rangées de bouteilles à coups de barre de fer, et débouchèrent dans les cuisines où serveurs, plongeurs et cuistots, armés de pelles et de bassines, s'étaient retranchés derrière un immense buffet de pâtisserie pour y attendre les assaillants. Une furieuse mêlée s'engagea dans des flaques de gelée de groseille où dérapaient les machines dont le moteur, gaz bloqués, continuait à tourner dans une insupportable stridence.

Des corps à corps avaient lieu au pied de marmites de crème chantilly renversées, sur un étal recouvert de tomates à la provençale…

Sur la terrasse ravagée, la bagarre faisait toujours rage.

« Envoyez le feu d'artifice ! » hurla Gil Houdin.

Eclatèrent dans le ciel un tourbillonnement de soleils blancs qui illuminèrent la scène. Smoking en lambeaux, les plus coriaces des invités s'étaient groupés en carré pour boucher les sorties à l'aide de tables renversées. L'un d'eux, ancien champion du monde de moto, avait bondi sur un trial dont l'occupant gisait à terre dans une mare de sang. Il avait pris en croupe un valet dont la perruque décrochée laissait apercevoir sa formidable nuque rasée de catcheur. Le trial se faufilait à une vitesse folle, insaisissable, causant des pertes énormes chez les assaillants que le catcheur décimait à coups de barre de fer.

« Les flics ! »

Retentirent les sirènes des cars de police. Les motos se cabrèrent, grimpèrent sur les tables dévastées, escaladèrent les marches du podium conduisant à la scène, jaillirent du salon d'honneur dans le hall central, débouchèrent de la salle de jeux et du grill pour gicler dans toutes les directions. Sur l'une d'elles, Hans. Il n'avait trouvé au Beach aucune trace de Terry. Son rodéo n'avait pas épuisé la rage qui l'habitait. Il siffla dans ses doigts et hurla dans le vrombissement des moteurs déchaînés :

« A Monte-Carlo ! On va tout casser ! »

LIVRE IV

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CHAPITRE 22

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« Je vais me coucher », lança Emily.

Hamilton traduisit instantanément : « Hamilton, viens te coucher ! »

« J'arrive, ma chérie, dit-il avec un bon sourire. Je te prépare ton jus d'orange. »

Un rite. Depuis quinze ans, il devait lui presser de ses propres mains deux ou trois oranges dont elle avalait le jus avant de s'endormir. Il devait également lui tendre une flamme dès qu'elle calait une cigarette entre ses lèvres. Et aussi lui tenir les portes ouvertes dans tous les foutus endroits où ils se rendaient, se taire lorsqu'elle parlait, faire mine de s'inquiéter quand elle se taisait, compatir à ses maux de tête, approuver sans réserve le choix de ses garde-robes, supporter en silence les flèches empoisonnées que lui décochait Sarah, régler son emploi du temps sur le sien. En échange de cette soumission de prince consort, il avait droit aux signes extérieurs de la puissance et de la gloire.

« Hamilton, qu'est-ce que tu attends ?

— Mets-toi au lit, je viens. »

Ils avaient réussi à se tenir dans un coin au moment de la bagarre. Chacun pour soi. Il la regarda se diriger vers la chambre. A cinquante-cinq ans, Emily avait gardé une silhouette de jeune fille. Hamilton devait même convenir que nombre de ses relations masculines la trouvaient toujours très séduisante. Elle ne lui avait jamais plu.

Quand elle était l'épouse du grand Frank Burger III, il n'était qu'un fondé de pouvoir de la banque. Aujourd'hui, il en était le P.D.G. Sous condition de ne pas déplaire. Et jusqu'à ce que Sarah, sa belle-fille, ne le fasse éjecter afin de reprendre elle-même le pouvoir. C'est cette situation aussi provisoire qu'inconfortable qui l'avait décidé à agir malgré le risque de tout perdre.

Il ouvrit la porte du réfrigérateur, s'empara de trois oranges et les pressa dans un verre. Il s'avança ensuite sur la pointe des pieds, coula un regard sur le miroir de l'armoire à glace entrouverte qui lui renvoyait l'image de la chambre. Emily était à sa coiffeuse. Elle se passait une horrible crème brune sur le visage. Il revint rapidement dans le salon, tira trois comprimés d'une petite boîte qu'il avait dans sa poche et les jeta dans l'orangeade. Il les fit dissoudre soigneusement à l'aide d'une cuillère.

« Hamilton !

— Me voilà ! »

Elle n'aimait pas attendre. Il prit le verre et le lui porta. Elle s'essuyait le visage à l'aide de Kleenex.

« Tu ne te déshabilles pas ?

— Je dois parcourir un dossier. »

Il déposa le verre sur sa table de nuit.

« A trois heures du matin ?

— Fischmayer attend une réponse. Je n'en aurai que pour vingt minutes. Pas trop secouée ?

— Par quoi ?

— Une invasion de voyous dans le Palm Beach, qu'est-ce qu'il te faut !

— Je me sens nerveuse, Hamilton. »

Elle entra dans les draps, s'empara du verre et le but d'une traite. Il s'assit sur le bord du lit, lui prit la main et la baisa avec tendresse.

« Très nerveuse », répéta-t-elle.

Il se doutait bien de ce qu'elle entendait par là. C'était pour ne pas déchoir qu'il voyageait avec sa petite valise bourrée de magazines spéciaux. Son doping conjugal…

« Je viens te rejoindre. »

Il lui caressa le front, retourna dans le salon et s'installa sur un divan avec une expression soucieuse. Deux jours plus tôt, les fonds de John-John Newton étaient arrivés à New York. Pour ne pas affoler son état-major, Hamilton les avait laissés à la Chase Manhattan où il avait demandé — et obtenu — un intérêt de 12 p. 100 pour ce dépôt à court terme. Quatre jours, si l'opération se déroulait comme prévue. Malheureusement, la mort de Broker avait faussé les cartes. Hamilton ne s'était finalement résolu à le faire assassiner que parce qu'il n'y avait nulle autre solution. Broker avait les moyens de le saigner. Un mot à Emily sur l'opération et Hamilton voyait s'écrouler le patient et minutieux échafaudage qu'il avait élaboré pour se débarrasser d'elle, conquérir son autonomie et mettre la main sur la Burger avant que Sarah ne pût faire valoir ses droits à la succession.

Il poussa un profond soupir et perçut la dérision de sa position. Dans quelques heures, John-John Newton allait lui demander des comptes. S'il ne pouvait pas lui fournir un nom, Newton renonçait et lui-même se trouvait acculé à la catastrophe. Son ultime chance d'aboutir dépendait désormais d'un petit employé miteux qui avait cru pouvoir le rouler en encaissant un chèque crédité par erreur !

Il regarda sa montre. Avant cinq minutes, le somnifère ingurgité par Emily à son insu aurait fait son effet. Il pourrait alors rendre visite à Alan Pope.

« Vous avez été magnifique, Alan !

— Allons donc, je n'ai pas bougé.

— Vous avez eu une moto !

— Je me suis contenté de tirer la nappe quand il est passé sur la table. Il a glissé. J'avais peur de recevoir un coup de barre de fer.

— A votre place, mon beau-père se serait servi de ma mère comme bouclier ! »

Dès l'arrivée des forces de police, Sarah l'avait entraîné hors du Palm Beach à travers un désordre de fin du monde. Dédaignant sa voiture et son chauffeur, elle lui avait pris le bras. Ils avaient marché le long de la Croisette dans un vacarme de voitures de pompiers et de sirènes d'ambulance.

« Pourquoi le détestez-vous autant ?

— Il est mesquin, médiocre, faux jeton.

— Ce n'est peut-être pas l'avis de votre mère ?

— Il lui sert de carpette. Il la hait ! »

Ils passaient devant chez Félix. La nuit était douce. Sur la terrasse désertée, où l'on se battait le jour pour avoir sa table, deux filles et un garçon, à cheval sur les chaises, rythmaient un blues sur un tambourin. Alan pensa avec amertume que cette jeune femme qui se pendait à son bras avec un peu trop d'abandon était l'héritière d'une des plus grosses banques privées de la planète. Par surcroît, la sienne, par laquelle tous ses malheurs arrivaient.

« Vous avez déjà été mariée, Sarah ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Je n'ai jamais trouvé mon maître. »

Du coin de l'œil, elle vit le sourire d'Alan.

« C'est drôle ?

— Vous parlez du mariage comme d'un rapport de forces.

— Ce n'en est pas un ?

— Pas quand on a confiance l'un en l'autre.

— Vous faites confiance aux gens, vous ?

— Oui.

— Et vous ne le regrettez pas ?

— Si. Presque toujours.

— Et vous recommencez ?

— Il faut croire que c'est dans ma nature. »

Ham Burger allait-il le faire coffrer le soir même ou le lendemain ? Il bénit l'équipée sauvage des loubards qui l'avaient sauvé d'une situation grotesque — une de plus ! — à l'issue de laquelle il aurait dû payer, avec un argent qu'il ne possédait plus, un tableau qu'il n'avait pas acheté. L'arrivée de Marina au bras de Hadad l'avait sidéré ! Quelques heures plus tôt, l'événement lui aurait coupé les jambes. Mais entre-temps, il avait rencontré Terry. Comment, en quelques minutes, l'intrusion dans une vie de deux yeux gris et d'une cascade de cheveux blond cendré pouvait-elle balayer tout ce qui l'avait précédée ? Et comment Marina pouvait-elle participer à Cannes à un gala de charité alors que huit jours plus tôt, elle n'avait jamais mis les pieds hors de Greenwich Village et ne savait même pas que la France existait ?

« Flagrant délit, Alan, Où êtes-vous ?

— Là. »

L'espace d'une seconde, il fut tenté de tout lui déballer, de lui demander protection. Il ne savait plus où il en était, ne comprenait rien à ce qui se passait ni dans quoi il s'était embarqué. Il vit glisser dans la rade sombre les feux d'un navire de croisière illuminé qui partait vers le large. A New York, Bannister avait dû chausser ses pantoufles avant de se mettre à table. Il regretta de l'avoir rudoyé. Sammy n'avait été coupable que de rêver pour un ami ce qu'il n'avait pas été capable de vivre lui-même. Sarah lui serra le bras.

« Vous m'offrez un dernier verre ? »

Larsen et Price-Lynch étaient peut-être déjà devant sa porte ?

« Je suis crevé, Sarah. Je vais mourir si je ne dors pas quelques heures.

— Vous mourrez de toute façon. »

Ils pénétrèrent dans la cour du Majestic où se succédaient les voitures rentrant du Beach avec leur cargaison de millionnaires gorgés d'émotions fortes. En les entendant parler, chacun avait été un héros. Certains arboraient avec orgueil les coquards récoltés au cours de la bagarre qu'ils racontaient en l'enjolivant aux concierges médusés et admiratifs.

« Alan ?…

— Non, Sarah, non… Désolé. Je ne tiens plus debout. »

— Vous m'en voulez ? »

Elle lui adressa un sourire ironique.

« N'oubliez pas ! Demain, déjeuner aux îles ! Rendez-vous dans le hall à onze heures ! »

Elle partit vers les ascenseurs sans se retourner. Alan songea que s'il déjeunait le lendemain, le repas aurait lieu à la maison d'arrêt de Grasse.

Il était huit heures du soir, ils allaient passer à table. Samuel avait profité de ce que Christel était dans la cuisine pour se rendre dans la chambre, ouvrir son armoire et réfléchir sur les vêtements qu'il allait emporter. Difficile… Il n'était jamais allé sur la Côte d'Azur. Il prêta l'oreille. Lui parvint de nouveau un bruit rassurant et familier d'assiettes et de casseroles s'entrechoquant. Depuis la soirée où il lui avait avoué qu'il était licencié, Christel ne lui avait fait aucun reproche. Il avait continué à coucher dans la chambre des enfants, elle s'était comportée comme à l'ordinaire. Pourtant, il y avait eu cet instant de vérité où s'était débloqué un silence qui durait entre eux depuis vingt-cinq ans. Ils s'étaient dit peu de choses mais elles avaient suffi à provoquer une bienfaisante déchirure dans la morne convention de leurs relations conjugales. Comment allait-elle prendre l'annonce de son départ ?

« Samuel…

— Christel ?

— C'est prêt.

— J'arrive ! »

Il vérifia une dernière fois la fermeture de sa valise, referma la porte de l'armoire et passa dans la cuisine.

« Tu peux te mettre à table, c'est servi.

— Ça sent bon… »

Il attaqua sa cuisse de poulet rôti encadrée par un épi de maïs et une touffe de brocoli.

Elle s'assit en face de lui, décapsula une bouteille de bière et une boîte de Coca-Cola.

Ils mangèrent, ne trouvant strictement rien à dire ni l'un ni l'autre. Plus le silence durait, plus Samuel se demandait comment lui parler de son voyage. Il se racla la gorge.

« Christel…

— Oui ? dit-elle sans le regarder tout en égrenant son épi entre les dents.

— J'ai eu Alan Pope au téléphone cet après-midi. Il va mal… Très mal ! »

Aucune réaction. Il vida dans son verre la moitié de la bouteille de bière.

« Je me sens un peu responsable, tu comprends.

— De quoi ?

— Il est plus jeune que moi. J'étais un peu son parrain à la Hackett. »

Elle désossa délicatement l'aile de son poulet.

« Je crois qu'il a terriblement besoin d'aide.

— L'hôpital qui vole au secours de la charité… » marmonna-t-elle en desserrant à peine les dents. Le pacte était rompu ! Autant s'engouffrer dans la brèche.

« Je vais m'absenter quelques jours.

— Au moment où on te licencie toi-même ?

— J'ai droit à une semaine de vacances. »

Elle rejeta à travers la pièce son épi de maïs à demi consommé et rugit :

« Que tu veux passer où ? Avec qui ? Avec moi ? Pope ! Pope ! Toujours Pope ! Tu es marié avec Pope ?

— Christel, il s'agit seulement…

— Tu vas te retrouver chômeur à cinquante ans, ta propre femme est sans ressources et tu pars en vacances avec Pope ! Et moi, j'en ai eu des vacances ? »

Samuel posa sa serviette sur la table et rentra les épaules. Après son coup de fil à Alan qui l'avait envoyé paître, il avait fait prendre un billet pour Nice par Patsy. La lettre de la Burger créditant Alan de deux millions de dollars l'avait affolé plus que tout le reste. Quoi que pût lui dire Christel, il partirait le lendemain.

« Écoute-moi bien, Samuel ! Si tu n'es pas ici demain soir pour le dîner, inutile de revenir ! Je ne serai plus là ! »

Il se prit à espérer qu'elle tienne parole.

Alan avait depuis longtemps dépassé ce stade ultime de la fatigue au-delà duquel il n'est plus possible de dormir.

Il était affalé dans un fauteuil, un whisky à la main. Il arrivait maintenant au bout du voyage. Ham Burger allait sonner l'hallali. On frappa. Larsen ? Il ouvrit : Price-Lynch.

« Je ne serai pas long, monsieur Pope. Puis-je m'asseoir ? »

Il n'était plus en smoking, mais en veste de cachemire noir enfilée sur une chemise sans cravate.

« Vous ne me connaissez pas, mais je vous connais très bien. Vous avez trente ans, vous venez d'être licencié à la Hackett et vous avez l'intention de payer votre séjour à Cannes avec de l'argent qui vous a été versé par erreur par ma propre banque, la Burger. Très exactement 1 174 000 dollars. Je me trompe ? »

Alan ne fit pas un geste, ne dit pas un mot.

La tension avait été si forte au cours des derniers jours qu'il était presque soulagé d'en finir. Dans quelques heures, il serait en prison. Il ne reverrait plus Terry.

« Avez-vous pensé que j'allais me laisser dépouiller pour vous offrir des vacances de millionnaire sur la Côte d'Azur ? »

Alan fit tourner son verre entre ses doigts. Il n'y eut plus soudain que le bruit des cubes de glace tintant contre les parois.

« C'est tout ce que vous avez à me dire, monsieur Pope ? »

Alan haussa les épaules avec fatigue.

« Vous savez que je peux vous faire coffrer. Vous passerez directement de votre suite dans une cellule. » Nouveau silence.

« J'ai dit « je peux ». Je n'ai pas dit que « j'allais ». Voyez-vous, je trouve stupide qu'un garçon de votre âge moisisse de longues années en prison. Il y a peut-être mieux à faire… »

Alan leva la tête et rencontra son regard. Il avait des yeux gris-vert légèrement globuleux. Des yeux glacés sous un sourire faux.

« J'ai essayé de comprendre le sens de votre geste, de me mettre dans votre peau. Je me suis demandé comment un homme intelligent pouvait commettre une action aussi imbécile. Imbécile parce que vouée inéluctablement à l'échec. Simple question de jours. Je n'ai trouvé qu'une réponse, monsieur Pope : le dépit et la rancœur. On vous a injustement mis à pied, vous avez voulu vous venger. C'est ça ? »

Alan eut une expression que Price-Lynch feignit de prendre pour un assentiment.

« Malheureusement, en cherchant à atteindre Hackett, c'est moi que vous avez grugé. Au cas où vous l'ignoreriez, l'erreur dont vous avez profité vient de ma banque. Avant ce soir, connaissiez-vous Arnold Hackett ?

— Non.

— C'est un homme dur, qui ne tient aucun compte des réalités humaines. Seuls, les bilans de fin d'année comptent pour lui. Je comprends très bien qu'on puisse le détester. Je ne cherche pas à justifier votre geste indélicat, j'essaie simplement d'en dégager vos motivations. Maintenant, une question : avez-vous toujours envie de vous venger de lui ?

— Je n'ai plus envie de rien.

— Malgré ce que Hackett vous a fait ?

— Il ne sait même pas que j'existe.

— Et si je vous donnais l'occasion de lui rendre la monnaie de sa pièce ?

— Je m'en fiche.

— Un type qui vous a privé de travail ? Qui vous a poussé à devenir malhonnête ?

— Tout m'est égal. Vous pouvez appeler les flics.

— Voyons, monsieur Pope… »

Il chercha quelque chose des yeux et répondit à l'interrogation muette d'Alan.

« Je prendrais bien un verre. Dans votre position, c'est bien la moindre des choses que vous m'offriez à boire ! »

Alan le dévisagea, prit dans le bar une bouteille de scotch et de la glace.

« A votre santé, monsieur Pope. »

Il but une longue gorgée, fit claquer ses lèvres.

« Et si je vous disais que je suis venu en ami ? »

Alan se figea. Ham Burger croisa les mains et se concentra, écœuré d'avoir à se commettre avec un médiocre sans envergure.

« Aimeriez-vous ruiner l'homme qui vous a coulé, monsieur Pope ? »

Il but une seconde gorgée pour laisser le temps à Alan de digérer ses paroles.

« Ma proposition est très sérieuse. Je vous donne l'occasion de prendre votre revanche et je passe l'éponge sur ce que vous avez fait. Évidemment, avant de m'avancer plus loin, j'ai besoin de votre accord total. Vous le comprenez ?

— Oui, dit Alan, déchiré entre l'envie d'en finir et la minuscule lueur d'espoir qu'il voyait poindre.

— C'est oui ? »

Alan se mordilla les lèvres avec embarras.

« Parfait, monsieur Pope. Cartes sur table. Ce matin, j'ai fait virer à votre compte, deux millions de dollars. »

Bannister avait dit vrai !

« Vous conviendrez, je l'espère, que je ne vous tends aucun piège.

— Pourqu


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oi cet argent ? bredouilla Alan.

— Vous êtes dans une sale passe, monsieur Pope. Je veux vous aider. En outre, je ne peux traiter officiellement une affaire qu'avec un homme ayant une certaine surface bancaire.

— Quelle affaire ?

— Une affaire qui devrait vous amuser.

— Qu'attendez-vous de moi ?

— Je veux que vous rachetiez la Hackett. »

Alan se dressa d'un bond.

« Hein ?

— Vous allez racheter la Hackett Chemical Investment, répéta Price-Lynch d'une voix calme.

— Vous êtes fou ?

— A vous d'en juger.

— La Hackett vaut au bas mot 200 millions de dollars !

— Vous disposerez de la somme.

— Personne ne croira qu'ayant été employé de la firme, je puisse la racheter quelques jours après en avoir été vidé ! »

Le rire sans joie de Ham Burger eut la même sonorité que le grincement d'une crécelle rouillée.

« A partir de l'instant où vous pouvez payer, ce que l'on peut croire ou ne pas croire est sans importance, monsieur Pope. On se moque autant de votre passé que de l'origine de vos fonds.

— Et Arnold Hackett, qu'est-ce que vous en faites ? Vous l'escamotez ?

— Hackett n'est pas votre problème.

— Votre opération est irréalisable !

— Pas « mon » opération, monsieur Pope. La vôtre. Elle est toute simple. Je suppose que vous savez ce qu'est une O.P.A. ? Dès demain, en votre nom, vous allez lancer contre la Hackett une offre publique d'achat.

— Mais, monsieur Price-Lynch, même si tous les petits porteurs étaient prêts à céder leurs titres, vous n'arriveriez à rien ! Arnold Hackett est majoritaire ! Il détient 60 p. 100 du capital des titres en circulation ! Tout le monde le sait !

— Monsieur Pope, dit sèchement Ham Burger, si vous saviez aussi bien que moi ce que valent les choses et qui possède quoi, vous seriez aujourd'hui P.D.G. de la Burger à ma place. Quant à moi, je serais à la vôtre, qui n'est pas brillante, il faut bien l'avouer. Contentez-vous donc pour l'instant de faire ce que je vous dis et de grâce, ne pensez pas pour moi ! Pour prix de votre aide, vous recevrez 20 000 dollars à la fin de l'opération. Vous les prélèverez vous-même sur les 1 170 400 dollars que vous allez me restituer. »

Alan changea de couleur.

« Un seul ennui, monsieur Price-Lynch. Cet argent, je ne l'ai plus.

— Pardon ?

— Avec quoi croyez-vous que j'ai joué contre vous hier soir ?

— Vous avez gagné ! s'indigna Ham Burger.

— Contre vous, oui. Pas contre le prince Hadad.

— Vous avez joué contre Hadad ?

— Pas moi. Ma partenaire, Nadia Fischler. Elle a tout perdu.

— Vous croyez que je vais avaler ça ?

— C'est la vérité. Tout le monde est au courant au casino. Renseignez-vous.

— Voleur ! Salaud ! Vous mentez ! Je veux mon argent ! Vous me prenez pour un pitre ? »

Il était debout, poings serrés. Les yeux lui sortaient de la tête.

« Je vous livre aux flics ! Je vais vous en faire coller pour dix ans ! Je vous laisse jusqu'à ce matin dix heures pour me restituer les sommes que vous m'avez escroquées ! Dix heures, vous m'entendez ? Démerdez-vous comme vous voulez avec votre putain ! Et un conseil… N'essayez pas de filer ! Vous êtes déjà sous surveillance ! »

Il balaya d'un revers de main le verre dans lequel il avait bu et sortit au pas de charge. Pétrifié, Alan attendit que se calment les battements de son cœur. Il essaya de réfléchir, de mettre de l'ordre dans ses idées. Price-Lynch lui en avait trop dit. Il était désormais au courant d'un secret dont il ne pouvait rien faire — à quoi bon aller prévenir Hackett ? — mais dont la détention était dangereuse. Les mots de Ham Burger lui revinrent : « Vous êtes déjà sous surveillance. » La meilleure façon de savoir était encore de mettre la menace à l'épreuve. Il jeta dans un sac un jean, quelques chemises et des objets de toilette. Il était trois heures et demie. Dans un peu moins de sept heures, il frapperait à la porte de Terry. La seule chose qui lui importait avant de se retrouver derrière cinq barreaux était son rendez-vous, et ce temps à passer avec elle, que personne ne pourrait lui voler lorsqu'il l'aurait pris. Au cas où il aurait une chance de sortir libre de l'hôtel, il fallait qu'il trouve un endroit pour terminer la nuit. Il se souvint alors de son bateau ! Qui songerait à venir le chercher sur un yacht ? Il se dirigea vers la porte, posa sa main sur la poignée. Derrière le vantail, quelqu'un frappa trois coups secs.

La duchesse l'avait habitué à ses escapades, mais Hubert de Saran était anxieux. Mandy se trouvait à ses côtés au cœur de la bagarre quand il avait brandi un magnum de champagne vide pour le jeter sur une moto. Le temps de le lancer — il avait d'ailleurs raté sa cible — elle n'était plus là. Dans la cohue qui avait suivi l'arrivée de police-secours, la disparition de la duchesse était passée inaperçue. Chacun recensait ses plaies et ses bosses, faisait l'inventaire des bijoux disparus, des vestes déchirées. Pensant qu'elle avait eu une aventure furtive, le duc était retourné discrètement au Majestic. Il avait pris une douche et enfilé sur son pyjama une robe de chambre en soie frappée à ses armoiries. Maintenant, assis devant son téléphone, il se demandait s'il allait appeler la police. Il entendit grincer la clef dans la serrure. Le temps de se retourner, la duchesse était dans le salon.

« Mandy ! Que vous est-il arrivé ? J'étais mort d'inquiétude ! »

Il vit avec stupeur que sa robe de mousseline noire était en lambeaux, qu'un talon manquait à l'une de ses chaussures, que ses cheveux décoiffés étaient maculés de taches.

« Mandy ! »

D'un geste de la main, elle lui fit signe de se taire. Elle s'appuya contre le mur, ferma les yeux et respira doucement par le nez avec une espèce de sifflement. Sa poitrine se soulevait avec des saccades convulsives. Il s'approcha d'elle.

Elle dégageait une odeur d'huile et de cambouis.

« Mandy, que vous ont-ils fait ?

— Laissez-moi souffler, Hubert… »

Il l'examina de plus près. Elle avait des marques suspectes sur le cou ressemblant à des traces de strangulation. Elle surprit son regard.

« Ce n'est rien, dit-elle d'une voix qui n'était plus la sienne. Regardez… »

Elle souleva les pans de sa robe du soir ravagée. Le duc blêmit en voyant les zébrures rouges qui marquaient sa peau.

« Ils m'ont fouettée, Hubert. »

Les yeux exorbités, il ne pouvait s'arracher à la vision de ces longues cuisses de nacre rayées de stries où perlaient des gouttes de sang.

« Ils vous ont violée ? » demanda-t-il en tremblant.

Elle confirma de la tête.

« Sur leurs motos.

— Combien étaient-ils ?

— Je ne sais plus.

— J'appelle la police !

— N'en faites rien, Hubert », protesta-t-elle faiblement.

Elle fixa intensément un point situé derrière le dos du duc et ajouta dans un râle extasié :

« C'était formidable, Hubert… Formidable ! »

Honor Larsen s'encadra dans l'embrasure de la porte qu'il bouchait presque totalement de sa carrure colossale. Il vit le sac que Alan tenait à la main.

« Vous alliez partir ?

— Pas du tout ! »

Larsen était toujours en smoking. Alan l'avait vu faire le coup de poing contre les motards qui avaient envahi le Beach. Pourtant, il était frais et impeccable.

« Je sais que c'est une heure un peu bizarre, mais les affaires n'attendent pas. »

Il loucha d'un air gourmand sur la bouteille de whisky.

« Avec ou sans glace ? s'enquit Alan.

— Sans ! La glace gâche l'alcool ! »

Alan trépignait intérieurement. Chaque minute écoulée lui faisait perdre une chance de s'enfuir. Il regarda Larsen d'un air interrogateur.

« Monsieur Pope, dit le géant, j'ai une proposition à vous faire. Avant de vous la soumettre, m'autorisez-vous à vous poser quelques questions ? Vous êtes citoyen américain ?

— Oui.

— Votre lieu de résidence ?

— New York.

— Vous avez une société ?

— Non. »

Honor Larsen eut une moue étonnée.

« Je croyais avoir compris que vous étiez dans les affaires ?

— Je suis sans profession depuis trois jours, avoua Alan qui en avait par-dessus la tête des coups fourrés.

— Excellent ! »

Alan le dévisagea avec perplexité : il ne le dérangeait pourtant pas au milieu de la nuit pour se foutre de lui !

« De quoi s'agit-il, monsieur Larsen ? »

Le géant eut un instant d'hésitation.

« Aimeriez-vous servir d'intermédiaire, monsieur Pope ? »

Il prit son ahurissement pour une désapprobation.

« Vous toucheriez une importante commission…

— Soyez plus clair. Une commission sur quoi ?

— Sur une commande de matériel.

— Quel matériel ?

— Vous savez parfaitement ce que je vends, monsieur Pope.

— Des avions ?

— Exact.

— Vous voulez que je vous achète des avions ? » bredouilla Alan en ouvrant des yeux ronds.

Honor confirma de la tête.

« Que voulez-vous que j'en fasse ?

— Il ne s'agit que de couvrir la vente de votre nom. »

En trente minutes, c'était la deuxième fois qu'on lui demandait d'être un homme de paille !

« Pourquoi vous adressez-vous à moi, monsieur Larsen ?

— Parce que mon intermédiaire habituel a eu un empêchement. L'affaire doit être conclue avant quarante-huit heures. Je n'ai personne sous la main. Etes-vous intéressé ?

— Combien d'avions ?

— Cent. »

Peut-être la fatigue ? Alan sentit nettement ses jambes fléchir. Il dut s'asseoir.

« Vous n'aurez rien d'autre à faire que signer le bon de commande, monsieur Pope. Les appareils vous seront livrés dans un certain pays où l'acheteur les fera prendre. Vous n'aurez à vous occuper de rien. Pour votre peine, si je puis dire, vous toucherez 0,5 p. 100 du montant de la transaction.

— Qui s'élève ? demanda Alan d'une voix éteinte.

— A 800 millions de dollars. »

Larsen eut un petit rire nerveux.

« Vous pourrez vérifier le chiffre. Il doit obligatoirement figurer sur le bordereau de vente. »

Il n'allait pas lui expliquer qu'en cas de marchandage, il aurait été prêt à lui accorder 2 p. 100. Bien entendu, la différence irait dans sa poche. Soit 12 millions de dollars. De quoi prolonger aimablement ses vacances sur la Côte et offrir quelques menues babioles à Betty.

« Intéressant », souffla Alan en essayant de garder un ton neutre.

Un volcan venait d'exploser dans sa tête : 4 millions de dollars ! De quoi repartir de zéro, rendre l'argent à la Burger, effacer l'ardoise, mettre fin au cauchemar ! Ham Burger lui laisserait-il le temps de rembourser ? Se contenterait-il d'une promesse alors qu'il avait fixé son ultimatum à dix heures du matin ?

« Quand comptez-vous réaliser votre opération, monsieur Larsen ?

— Le plus tôt possible. Aujourd'hui.

— Soit, monsieur Larsen. Pouvons-nous arrêter notre accord par une somme que vous déposeriez en compte bloqué à mon nom sur une banque de New York ? »

Le Suédois craignit un instant qu'il eût l'intention de lui faire augmenter son pourcentage.

« Certainement ! Est-ce que la moitié de votre commission vous conviendrait ? »

Et pour qu'il n'y ait pas d'équivoque, il en précisa le chiffre : « 2 millions de dollars. »

« Il serait bon, s'enhardit Alan, que les fonds soient déposés au moment de la signature de l'acte. Envoyez un télex un peu avant. Quand pourrai-je disposer de l'autre moitié ?

— Dès que la livraison sera prise en charge par l'acheteur. Disons une quinzaine de jours. Vous en serez le premier informé puisque la vente ne saurait se faire sans votre seconde signature.

— A quelle heure signons-nous le contrat d'achat ?

— A huit heures ce matin ?

— Dans quatre heures, donc. Parfait. Hors du Majestic, si vous n'y voyez pas d'inconvénient. »

Larsen tiqua.

« Que proposez-vous ?

— Pourquoi pas à bord de mon yacht, dit Alan. Il est ancré juste en face, sur le vieux port. Il s'appelle le Victory II. »

CHAPITRE 23

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« Et l'Empire State Building, vous pourriez l'acheter ? gloussa Marina.

— Il est déjà à moi, rétorqua Hadad avec sérieux.

— Vrai ?

— Faux. Que voudriez-vous que j'en fasse ?

— Vous alors !… »

Marina pouffa. Elle planait sur cette frontière incertaine où l'alcool change la vision de toute chose sans pour autant vous faire tomber ivre mort. Il y avait longtemps qu'elle n'avait pas vécu une soirée aussi exceptionnelle dont le bouquet final avait été le saccage du Beach par les hordes de motards. Sa robe moulante en crêpe de chine blanc n'y avait pas résisté. Elle gisait au pied d'un divan, souillée de vin rouge, pleine d'accrocs, à côté de ses chaussures à talons hauts dont elle s'était débarrassée en entrant dans la suite du prince.

« Je croyais que les Arabes ne buvaient pas d'alcool ? »

Hadad leva sa coupe.

« Jamais en public. »

Il la lorgnait avec une admiration sincère. Elle était en petite culotte et soutien-gorge de dentelle blancs, totalement libre de son corps dont elle semblait oublier l'existence et le pouvoir. Hadad avait été ahuri quand elle lui avait rendu les bijoux achetés l'après-midi.

« Je n'en veux pas ! Je ne veux rien sur ma peau. Reprenez-les ! »

Un désintéressement pareil bouleversait le prince. Il en était si fasciné qu'il n'avait pas encore songé à récolter les fruits de sa mise de fonds. A aucun moment, il n'avait essayé de l'approcher ou de la caresser. Il la vit emplir son verre de champagne, en lécher les bords d'un petit coup de sa langue rose, le reposer sur la table et y tremper ses doigts.

« C'est frais… dit-elle. On aimerait plonger dedans. »

Hadad décrocha son téléphone.

« Service ? Montez immédiatement dix caisses de Dom Pérignon dans mon appartement. »

Il masqua de sa main le bas du combiné et glissa à Marina :

« Vous avez une préférence pour l'année ?

— Année ou pas, le champagne a toujours le même goût…

— Comme il vous plaira. »

Et au maître d'hôtel du service d'étage :

« Choisissez vous-même le millésime. J'attends.

— Qu'est-ce que vous êtes marrant ! dit Marina. Oh ! Le jour se lève ! Ma gym ! Vous m'attendez ?

— Où allez-vous ?

— Je remonte tout de suite. Dans ma chambre. Mes affaires de gym. »

Hadad eut un réflexe de méfiance.

« J'envoie mon secrétaire vous les chercher !

— Mais non ! protesta Marina en se mettant debout avec peine et en se dirigeant vers la porte d'une démarche chaloupée.

— Marina ! Vous ne pouvez pas sortir dans cette tenue ! Passez au moins votre robe !

— C'est l'étage au-dessus, lança-t-elle. Quelle importance ? »

Elle sortit en sifflotant. Vingt secondes plus tard, arrivée d'une escouade de garçons d'étage chargés des caisses de champagne.

« Videz-les dans la baignoire », ordonna le prince.

Sans broncher, les garçons s'exécutèrent dans une pétarade de bouchons qui sautaient. Quand ils eurent terminé de transvaser le contenu des bouteilles, la baignoire était aux trois quarts pleine. Hadad, comme d'habitude, leur glissa un énorme pourboire. Au moment où ils se retiraient, Marina réapparut, pieds nus, enveloppée dans l'un des peignoirs blancs de l'hôtel. Elle passa devant Hadad, le visage concentré, s'assit sur le lit, tira de sa poche un vieux chapeau de paille fripé orné de cerises et se l'enfonça sur la tête.

« Il va falloir que vous fassiez tout ce que je fais, dit-elle en enfilant une paire de gants en chevreau noir. D'accord ?

— D'accord », dit Hadad avec un sourire amusé.

Elle retira son peignoir. Sa gorge se serra quand il vit qu'elle était nue.

« Qu'est-ce que vous attendez ? demanda Marina.

— Dites-moi d'abord ce qu'on va faire ?

— Des pompes. Déshabillez-vous ! »

Il ignorait ce qu'étaient des « pompes », mais ne se le fit pas dire deux fois pour se déshabiller. Elle cala ses pieds sur le montant du lit et plongea la tête en avant en équilibre sur les avant-bras.

« A vous ! »

Le prince voulut l'imiter. Il roula sur la moquette : il n'avait pas pris d'exercice depuis des années. Marina éclata de rire et commença ses flexions. A quarante-sept, elle s'écroula.

« A la douche ! » dit Hadad. Il ne pouvait cacher l'émoi dans lequel l'avait plongé l'exhibition. Il lui prit la main, l'entraîna dans la salle de bain, se pencha au-dessus de la baignoire et but longuement le liquide ambré qui l'emplissait.

« Goûtez ! »

Avec réticence, elle trempa la langue dans le bain.

« Du champagne », cria-t-elle en battant des mains.

Elle enjamba la baignoire, s'immergea dans le champagne et se mit à le laper.

« Quelle heure est-il ? »

Ce furent les premiers mots que prononça Alan en s'éveillant, avant même d'avoir ouvert les yeux. Une délicieuse odeur de café lui caressait les narines.

« Sept heures et demie, monsieur. »

Il vit devant lui un jeune garçon en uniforme bleu clair.

« Qui êtes-vous ?

— Costa, monsieur. Votre maître d'hôtel. »

Alan s'assit sur le lit, se frotta les yeux, fit du regard le tour de l'immense et luxueuse cabine. Tout lui revint : il était à bord du Victory II et s'il n'avait pas rêvé, Honor Larsen arriverait à huit heures pour lui faire signer le contrat. En arrivant à bord du yacht en pleine nuit, il avait eu du mal à convaincre le marin de garde qu'il était le maître après Dieu. Réveillé par le matelot, Le Guern s'était confondu en excuses et l'avait conduit lui-même à son appartement où il avait instantanément sombré dans un sommeil sans rêve.

« A tout hasard, je me suis permis de commander au chef des œufs au bacon. Les voulez-vous ?

— Parfait », dit Alan.

Il vit sur le vaste plateau d'argent le jus d'orange frais, les toasts, les croissants, les brioches, les confitures. Il n'avait même pas dormi quatre heures mais se sentait curieusement débordant d'énergie, empli d'un appétit de combattre. Il s'attaqua au petit déjeuner comme s'il n'avait pas mangé depuis huit jours, pénétra dans la salle de bain dont les parois étaient recouvertes dé marbre et se doucha longuement au jet. Par le hublot, il apercevait les flancs d'un voilier noir et plus loin, les eaux calmes du vieux port clapotant contre le quai Saint-Pierre inondé de soleil. Il revint dans la chambre située sur le pont supérieur, tira les rideaux, ouvrit les fenêtres de la large baie vitrée, s'étira et emplit ses poumons de l'air frais du matin. A 7 h 55, il était dans le salon. A huit heures très précises, Honor Larsen précédé par un homme d'équipage, faisait son entrée.

« Vous avez là un très beau bateau ! monsieur Pope. Il vous appartient ?

— Vous avez les papiers ? » dit Alan.

Larsen déposa sur la table une lourde serviette dont il tira des dossiers.

« Si vous voulez bien les examiner… Vous n'avez plus qu'à signer. »

Alan se plongea dans leur lecture. Il apparaissait qu'il allait devenir propriétaire de 100 avions de guerre Cobra, 40 Vikings, 25 « 105 », 35 Victor.

La livraison serait acheminée par cargo au large de Dakar, hors des eaux territoriales.

« Et ensuite ? demanda-t-il à Larsen.

— Vos représentants vérifieront la cargaison qui sera alors acheminée jusqu'à son lieu de destination.

— Qui est ? »

Larsen hennit avec bonne humeur.

« Cela ne vous regarde pas, monsieur Pope. Votre rôle se borne à acheter le matériel et à le revendre.

— J'ai besoin de le savoir.

— Puis-je vous demander pourquoi ? dit Larsen dont le visage s'assombrit brusquement.

— Je dois toucher deux millions de dollars à la livraison définitive.

— Vous les toucherez.

— Qui me le garantit puisque j'ignore quand et où aura lieu la livraison ?

— Vous avez ma parole, monsieur Pope. Après tout, je dois bien me contenter de la vôtre. N'en demandez pas trop. »

Alan relut les documents, s'empara du stylo que lui tendait Honor.

« Monsieur Larsen, nous sommes convenus la nuit dernière que je toucherais deux millions de dollars à la signature. Je suis sur le point de signer. Avez-vous les deux millions de dollars ? »

De nouveau, le hennissement de Larsen.

« J'avais prévu votre question, monsieur Pope. »

Il prit dans sa poche une feuille de papier froissé et la lui tendit.

« Voici le télex de la First National de New York. Je viens de le recevoir à l'instant. »

Alan lut et fut sur le point de craquer devant cette nouvelle énormité : il était désormais titulaire d'un compte créditeur de deux millions de dollars à la First National !

« J'aurais pu vous les faire virer en Suisse, ou aux Bahamas, mais puisque vous avez préféré les États-Unis… Je vous ferai remarquer également que vous m'aviez demandé un compte bloqué. Pourquoi bloqué, monsieur Pope ? J'ai une entière confiance en vous. Vous pouvez disposer des fonds dès à présent si vous le souhaitez. »

Alan se racla la gorge et posa la question qui lui brûlait les lèvres :

« Pourquoi me faites-vous confiance, monsieur Larsen ? »

Le Suédois eut un sourire d'une exquise aménité.

« Je ne suis certainement pas capable de chiffrer le coût d'une vie humaine, monsieur Pope. Je sais en revanche qu'aucune vie, fût-elle la vôtre, ne vaut 800 millions de dollars. »

Alan baissa la tête et signa.

Impossible de dormir. Hamilton se leva doucement et contempla Emily : elle était aussi immobile qu'une souche. Peut-être avait-il forcé sur le somnifère ? Il passa dans le salon, revêtit un pantalon de toile et noua une cravate‘sur sa chemise, angoissé à l'idée d'affronter Newton après son fiasco de la nuit. Il avait été stupide de s'emporter contre Pope. Maintenant, il était coincé. Newton n'accepterait pas plus longtemps de lui laisser les fonds destinés à l’O.P.A. Il se regarda avec dégoût dans une glace ancienne au tain patiné : il avait une sale gueule, sa colère idiote allait lui coûter sa situation, son mariage, 70 millions de dollars. Il était trop tard pour trouver une solution de rechange. Il fallait absolument recontacter Pope et le persuader de collaborer, peu importait le prix qu'il devrait y mettre. D'ailleurs, l'employé de la Hackett n'avait pas le choix. Puisqu'il avait perdu au jeu l'argent de la banque, il était évident qu'il ne pourrait plus le rendre. Par conséquent, il était à sa merci. Un flot de bile lui emplit soudain la bouche : Pope le tenait également ! Il suffisait qu'il fasse part de ce qu'il lui avait confié au cours de la nuit pour que lui-même, Hamilton Price-Lynch, se retrouvât dans une position impossible. Erwin Broker n'était mort que parce qu'il avait voulu le faire chanter. Désormais, Pope pouvait aussi le faire chanter ! Il enfila sa veste, sortit dans le hall du sixième en prenant bien soin de ne pas claquer la porte et descendit deux étages. Il ne croisa dans le couloir du quatrième qu'un garçon chargé des restes d'un petit déjeuner.

Il était huit heures. Il frappa à l'appartement de John-John Newton. Malgré sa panique, il tenta de se composer le masque serein de l'homme porteur de bonnes nouvelles. Newton l'accueillit avec un grand sourire.

« Comment va ? Tout est réglé ?

— Tout ! dit Ham Burger. J'ai besoin d'un jour ou deux pour fignoler certains détails… »

Le regard glacial de Newton le figea.

« Monsieur Price-Lynch, j'ai toujours fort bien vécu sans être majoritaire de la Hackett. Vous semblez éprouver des difficultés. Si c'est le cas, je vous prie de m'en faire part et je retire immédiatement mes billes !

— Mais cher ami, il n'y a aucun problème !

— Vous auriez déjà dû me donner le nom de notre intermédiaire depuis une semaine. Dois-je vous rappeler le montant des fonds que je vous ai versés sans intérêt ? »

Ham Burger eut un sourire apaisant.

« Je comprends que vous soyez nerveux, mais mettez-vous à ma place. Je me trouve ici même à Cannes avec Arnold Hackett. Je suis son banquier. Ma position est délicate, je ne peux pas me permettre d'échouer. J'ai besoin de peser le moindre détail avant le coup d'envoi. Vous le comprenez ?

— Ce retard n'était pas prévu dans nos conventions. Je me vois obligé de vous demander un intérêt aussi longtemps que les fonds ne seront pas utilisés à leur destination véritable.

— Vous n'allez tout de même pas imaginer que je travaille à si court terme avec votre dépôt !

— Je n'aime pas les choses qui traînent. Si je ne vois pas trace de l'O.P.A. dans les journaux financiers avant quarante-huit heures, je renonce.

— John-John… reprocha Ham Burger avec un sourire mielleux. Vous savez bien que tout sera définitivement joué avant ce délai !

— Je nous le souhaite », dit Newton avec froideur.

Hamilton sortit de l'entrevue blanc comme un linge.

Toujours à pied, il remonta au septième par l'escalier de service et sonna à plusieurs reprises au 751 : Alan Pope n'était pas là.

Pimpant, rasé de frais, la casquette posée coquettement sur l'œil, Serge fit deux pas vers Arnold Hackett :

« Votre voiture, monsieur Hackett ?

— Non, non, merci. Je vais seulement sur la terrasse.

— Chasseur ! cria Serge. Une table en terrasse pour M. Hackett ! »

La journée était superbe. Des enfants s'ébattaient déjà dans la piscine sous le regard vigilant de leurs nurses et de leurs gardes du corps. Hackett s'installa entre deux tables occupées par des dames anglaises qui buvaient le premier thé du matin. Il était vêtu d'une veste-chemise d'un vert criard dont les pans battaient sur son short à carreaux mauves. Depuis toujours, il avait l'habitude de se lever à six heures du matin, même si, comme c'était le cas, il s'était couché à quatre heures. Il déplia le Herald Tribune qui sentait l'encre fraîche, attarda son regard sur une grande fille nordique qui se rendait à la piscine en peignoir de bain, les yeux masqués par d'énormes lunettes noires. Victoria s'était endormie avec la migraine. Elle ne se réveillerait pas avant midi. Il tourna la tête sur la gauche, vers la façade ouest, compta les étages, repéra la fenêtre de Marina et constata qu'elle était grande ouverte. Plus encore que la bagarre, la voir arriver au bras de cet Arabe lui avait flanqué un choc.

Avait-elle fini la nuit avec lui ? Dans ces conditions, pourquoi ne payait-il pas lui-même sa note d'hôtel ? Il se prit à penser à Poppie, seule et triste à New York. Elle mourait d'ennui dès qu'il n'était pas là, elle le lui avait répété cent fois. Marina, au contraire, ne faisait aucun cas de sa présence. Il commanda un jus de tomate, et comme Victoria n'était pas à ses côtés, ajouta « avec un soupçon de vodka ».

L'une des dames anglaises désigna son journal et demanda :

« Comment sont les nouvelles aujourd'hui ? »

Les femmes de plus de trente ans n'intéressaient pas Arnold. Celle-ci devait bien en avoir soixante-quinze.

« Mauvaises, dit-il… Mauvaises. »

Dès que Larsen eut quitté le bateau, Alan fut aveuglé par une évidence : il était riche, ses ennuis étaient terminés ! Non seulement il pouvait rendre l'argent à la Burger, mais son compte était créditeur de plus de 800 000 dollars à la First National ! Sans parler des deux autres millions qu'il toucherait dans une quinzaine comme le lui avait promis Honor Larsen.

Sous l'œil médusé de ses propres marins, il sprinta sur l'échelle de coupée, bondit sur le quai et se mit à courir. Du moment qu'il pouvait rembourser, plus de raison de se cacher, rien ne l'empêchait d'aller régler ses comptes au Majestic.

« Vous avez un télex dans l'hôtel ? demanda-t-il au concierge.

— Certainement, monsieur. »

Hors d'haleine, il s'y rendit et griffonna le texte qu'il tendit à l'employée. Il était adressé à la First National : « VIREZ A LA BURGER TRUST LIMITED 1 170 400 DOLLARS. ALAN POPE. MAJESTIC HOTEL. CANNES. FRANCE. »

Il se sentit des ailes. Négligeant l'ascenseur, il gravit quatre à quatre le grand escalier, pénétra en coup de vent dans son salon et composa sur le combiné le numéro de l'appartement de Hamilton Price-Lynch. Il l'eut immédiatement en ligne.

« Alan Pope à l'appareil.

— Où êtes-vous ? Il faut que je vous parle !

— Moi aussi. Pouvez-vous venir au 751 ?

— J'arrive. »

Trente secondes plus tard, Ham Burger entrait. Avant que Alan put ouvrir la bouche, il lui serra vigoureusement la main.

« Je suis désolé pour cette nuit, désolé ! La fatigue, l'agression de ces voyous… Je me suis énervé, je regrette. »

Un peu ahuri, Alan lui rendit sa poignée de main.

« J'ai une bonne nouvelle, monsieur Price-Lynch. Je viens de vous rembourser à l'instant même l'argent que vous m'aviez versé par erreur.

— Pardon ?

— Je ne vous dois plus rien. La First National vous fait à l'instant même un virement de 1 170 400 dollars. »

Ham Burger changea de couleur.

« Mais c'est impossible ! Vous m'avez dit que vous aviez perdu la somme au jeu !

— Exact. J'ai trouvé d'autres débouchés. Nous sommes quittes. Il est neuf heures trente, je tenais à ce que vous le sachiez. Sans rancune.

— Une seconde, monsieur Pope. Je suis ravi de ce que vous m'annoncez. Rien ne nous empêche plus désormais de traiter l'affaire que je vous ai proposée.

— Hackett ?

— Hackett.

— Navré, monsieur Price-Lynch. Cela ne m'intéresse pas.

— Allons, allons… protesta Ham Burger avec un beau sourire. J'ai eu des mots un peu durs cette nuit, des mots qui ont


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dépassé ma pensée… Ce n'est pas une raison… Ma proposition tient toujours, 20 000 dollars. »

A dix heures précises, Alan devait se trouver à Juan-les-Pins pour son rendez-vous avec Terry. Une bouffée de chaleur lui monta au visage.

« Non, vraiment, je vous assure, non. C'est non.

— Monsieur Pope… La situation a changé. Hier, vous me deviez plus d'un million. Vous me dites que vous l'avez restitué…

— Vérifiez. »

Ham Burger leva la main en signe de protestation.

« Je vous crois ! Je suis certain que vous l'avez fait ! C'est d'ailleurs pour cette raison que je vous propose non plus 20 000, mais 30 000 dollars ! »

Alan consulta furtivement sa montre. Pour peu qu'il y ait des embouteillages, il risquait d'être en retard…

« Je vous remercie, monsieur Price-Lynch, mais même pour 100 000, je ne le ferais pas !

— Je vous les offre », dit tranquillement Hamilton, terrifié de voir que Alan ne bluffait pas.

Il savait que sa relance était maladroite, mais il n'avait plus le choix des moyens. Il lui en avait trop dit.

« 100 000 dollars dans la poche et votre revanche sur Hackett ! »

Il s'aperçut que Alan l'observait avec une attention aiguë. Il s'efforça de rire.

« Vous m'avez dit cette nuit que vous étiez d'accord, vous vous souvenez ?

— Écoutez, monsieur Price-Lynch, on m'attend.

— Vous comprenez qu'il m'est difficile de me passer de vos services après les confidences que je vous ai faites. Ce genre d'affaire exige la plus rigoureuse discrétion.

— Vous avez ma parole… commença Alan.

— Vous l'avez déjà trahie en me disant oui hier soir et non maintenant, remarqua doucement Ham Burger. Dans ces conditions, pourquoi vous croirais-je ?

— Je me moque de Hackett et de toutes les O.P.A. que vous pouvez bien lancer contre lui ! s'énerva Alan. J'ai tiré un trait sur ce qui nous opposait, je vous prie de m'excuser, je dois partir. »

Le visage de Price-Lynch devint un masque de pierre.

« Votre prix ? »

Alan le regarda avec stupéfaction.

« Je vous répète…

— Votre prix ! Tout homme a un prix, je veux savoir le vôtre !

— Je vous dis que je refuse !

— Il est trop tard pour vous retirer, monsieur Pope !

— Trop tard ? Que voulez-vous dire ?

— Je ne vais pas risquer l'existence de ma banque sur les caprices d'un homme qui reprend sa parole comme il la donne !

— Votre banque me sort autant par les trous de nez que la Hackett ! J'ai déjà oublié vos tripatouillages ! Sortez !

— Pour la dernière fois, combien ? »

Alan le bouscula, se précipita dans la salle de bain, prit son maillot et sortit en le laissant planté dans le salon.

« Monsieur Pope ! » hurla Price-Lynch.

Il se rendit sur le palier pour voir en un éclair la silhouette d'Alan s'engouffrer dans les escaliers. Pendant quelques secondes, il ne bougea pas davantage que s'il eût été paralysé : non seulement, l'affaire ratait, mais ce petit con venait de signer son arrêt de mort !

Las de rester les yeux grands ouverts dans l'obscurité, Bannister alluma la lampe de chevet. Il se sentait coupable envers tout le monde, à commencer par Christel et Alan. Pourtant, il n'agissait que pour leur bonheur. Il s'agita dans son lit, déplora qu'il ne fût que trois heures du matin et décida qu'il ne dormirait plus. Son avion était à sept heures. Il se leva, se rendit dans la cuisine pieds nus et but un grand verre d'eau. Il retourna à pas de loup dans sa chambre pour ne pas réveiller Christel, sortit sa valise de l'armoire et se mit à y ranger quelques vêtements. Quand il en eut terminé, il resta assis sur le bord de son lit, les bras ballants. Il aurait bien voulu ne pas quitter sa femme sur la querelle de la veille, lui faire admettre qu'il ne pouvait pas laisser tomber Alan. Il supportait difficilement la présence de Christel mais sentit son cœur se serrer à la pensée qu'il allait en être séparé pendant quelques jours. Vingt-cinq ans de mariage avaient créé des habitudes déplorables. Il se demanda une fois de plus si le nouveau virement de la Burger à Alan était dû lui aussi à une erreur d'ordinateur. Si oui, pendant combien de temps allait continuer la manne ? Il écarta pensivement les rideaux de la fenêtre. La nuit était noire et étouffante. Il se sentit oppressé. Il passa dans la salle de bain, se rasa, prit une douche, s'habilla, vérifia que son passeport et son billet pour Nice étaient bien dans sa poche. Alors, incapable d'attendre plus longtemps dans ce silence pesant, il empoigna sa valise, sortit sur le palier et referma la porte du palier avec précaution. Plus tard, il appellerait Christel de l'aéroport pour un dernier adieu. Il appuya sur le bouton de l'ascenseur, bourrelé de remords dont il ignorait l'origine.

« Pouvez-vous accélérer ? Je suis très en retard. »

Le chauffeur lui coula un regard indulgent par-dessus son épaule.

« Aussi vrai que je m'appelle Albert, ça sert à quoi de vous presser ? Ou elle se fiche de vous et elle est déjà partie, ou elle tient à vous et vous pouvez revenir dans un an, elle vous attend ! »

Avec ses jeans et son tee-shirt qui accentuaient son côté juvénile, il prenait Alan pour ce qu'il avait l'air d'être, un étudiant amoureux qui va à son premier rendez-vous. Avec un soupir, Alan laissa errer son regard sur la Croisette où aux petites heures du matin, il avait déambulé à pied avec Sarah. Il avait préféré prendre un taxi plutôt qu'utiliser sa voiture et son chauffeur. D'instinct il savait que cela eût été une faute aux yeux de Terry. Il se souvint avec malaise du regard chargé de haine et de menace que lui avait jeté Hamilton Price-Lynch et bénit le ciel d'être sorti du cauchemar dans lequel il s'était débattu jusqu'à présent en aveugle. L'insistance du banquier l'avait troublé. Il n'avait aucune estime particulière pour Arnold Hackett mais jugeait choquant que son propre banquier s'apprête à le trahir.

Si tel était le prix de la richesse, mieux valait mille fois rester pauvre.

« A quel endroit, dans Juan ?

— Vous suivez la route qui longe la mer, je vous arrêterai. Vous pourrez m'attendre cinq minutes ?

— Pour aller où ensuite ? »

La question déconcerta Alan.

« Je ne sais pas encore. On verra… »

Depuis des heures, il ne pensait en filigrane qu'à son rendez-vous avec Terry, à la journée qu'ils allaient passer ensemble, une journée parfaite au soleil. Où allait-il l'emmener ?

Cesare di Sogno ouvrit les yeux et vit avec épouvante la femme allongée dans son lit à ses côtés. Il ne la connaissait pas. Il constata qu'elle était blonde et rabattit doucement les draps pour vérifier autrement que par la couleur de ses cheveux si elle l'était réellement. Elle l'était. Par lambeaux cotonneux, des bribes de souvenirs lui revinrent. Il avait profité de l'invasion du Beach pour filer en douceur avant que ne revienne le calme, et la présentation des additions.

Il avait fait des tas de boîtes, toutes bourrées d'amis à lui, et bu des masses de mélanges.

Apparemment, il avait dû rencontrer une foule de gens pour ne même pas se rappeler le nom, le visage ou le corps de la femme avec qui il avait fini la nuit. Où l'avait-il draguée ? Il la secoua doucement.

« Hé !… »

Elle émit un borborygme, lui tourna le dos et enfouit sa tête sous les draps. Cesare lui tapota les fesses.

« C'est l'heure ! » dit-il gentiment.

La voix qui lui parvint de dessous les draps n'était pas désagréable et s'exprimait en français avec des intonations voilées de sommeil.

« L'heure de quoi ?

— Je m'appelle Cesare.

— Que voulez-vous que ça me fasse ? »

Il en resta interloqué.

« Je veux du café, un jus d'orange, des œufs au bacon bien grillé, poursuivit la voix.

— C'est quoi, votre nom ?

— Marion.

— On se connaît ?

— Je ne sais pas. Je ne vous ai pas encore vu.

— Je vous ferai remarquer que vous êtes dans mon lit.

— Soyez gentil, commandez mon café.

— Écoutez, s'impatienta Cesare, si vous le preniez au bar ? Je suis pressé, j'ai des rendez-vous… la salle de bain est à côté…

— Après le café, je veux encore dormir. J'ai sommeil. »

Il se dirigea vers la baie, ouvrit en grand les stores. Le soleil entra à flots dans la chambre.

« Marion, vraiment, j'ai besoin de ma chambre. J'attends des gens. Marion !… »

Il tira sur les draps d'un coup sec. A la vue de son corps, il estima qu'il n'avait pas dû s'ennuyer si toutefois il en avait profité.

« Dites, Marion… Vous et moi ?… »

Il lui saisit le menton entre les doigts et la força à le regarder. Non, vraiment, il ne l'avait jamais vue, il ne se souvenait de rien.

« Laissez-moi dormir. Je suis crevée.

— Une question : on a fait l'amour ? »

Le grelot du téléphone le fit sursauter.

« Oui ?

— Cesare ?

— Oui.

— Vous me reconnaissez ?

— Hamilton Price-Lynch !

— Oui.

— J'ai un service à vous demander.

— J'écoute.

— Comme la dernière fois. Vous vous souvenez ? » Cesare respira doucement, marqua un temps d'arrêt.

« Oui.

— Il était à notre table hier soir. L'amateur de peinture. Vous voyez ?

— Très bien. Quand ?

— Immédiatement ! J'insiste !

— Je m'en occupe. Comptez sur moi. Je vais faire le maximum. »

Cesare raccrocha. Il allait composer un autre numéro quand Marion se blottit dans un coin du lit : ce qui venait de se décider était si important qu'en vingt secondes il avait totalement oublié sa présence. Il ramassa une robe du soir en mousseline noire, des chaussures dorées à talons hauts, un soutien-gorge et un slip noirs minuscules et transparents. Il roula le tout en une boule qu'il jeta sur elle.

« Prenez vos affaires et filez !

— Café… » gémit Marion en s'étirant.

Cesare l'empoigna rudement par un bras et la jeta au sol.

« Du balai ! J'ai à faire ! »

Abasourdie, elle ouvrit les yeux, se frotta le coude qui avait cogné sur le montant du lit et le dévisagea avec un regard effrayé.

« Vous êtes fou ?

— Dehors ! J'ai essayé de te le dire gentiment, tu n'as pas compris.

— Salaud ! »

Elle se releva, enfila sa robe. Sans le quitter des yeux, elle s'assit sur une chaise pour mettre ses chaussures.

« Tu finiras de t'habiller dans le couloir… » dit Cesare. Il lui saisit la main, l'entraîna dans le vestibule, ouvrit la porte et la poussa dehors.

Il revint dans la chambre, reprit le téléphone.

« Marco ?… Cesare. J'ai un client pour toi au Majestic… Alan Pope… Oui… Aujourd'hui ! Tout de suite ! J'attends. »

Il reposa l'appareil et entra dans la salle de bain. En actionnant la manette de la douche, il se dit qu'il ignorerait sans doute éternellement si oui ou non, il avait fait l'amour à cette Marion.

CHAPITRE 24

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Dans le compotier de porcelaine, il y avait toujours un pamplemousse, trois pommes et deux oranges. On apercevait par la fenêtre, entre les toits ocrés, le même petit bout de mer scintillante à demi masqué par les pétales écarlates des géraniums en pot. Et devant lui, debout au centre de la pièce, Terry, en pantalons de toile blanche et chemisier flottant. Elle avait un bouquin à la main.

« Eh bien, entrez !… Attention à la tête ! »

Alan se décida à faire un pas. Il repoussa la porte derrière lui, étreint à la gorge comme lorsqu'on retrouve un paysage familier de son enfance, ou le visage de quelqu'un qu'on a beaucoup aimé et qu'on croyait perdu.

« Vous êtes à l'heure. Je me demandais si vous alliez oublier ? »

Un flot de protestations se pressa sur ses lèvres, où elles moururent sans qu'il pût articuler un son.

« Qu'est-ce que vous lisez ? réussit-il à dire.

— Anaïs Nin. Le Journal. Vous connaissez ?

— Non. »

Elle jeta le livre sur le lit recouvert de patchwork.

« Un café ?

— Non, merci.

— Vous avez réussi à dormir ?

— Un peu. Pas beaucoup.

— Vous avez des vacances épuisantes ! »

Il eut une moue dépitée.

« J'ai une proposition à vous faire, dit Terry. J'ai un bateau. Enfin, il n'est pas à moi ; mais les amis de Lucy ne s'en servent pas aujourd'hui. Ça vous tente ?

— Formidable !

— Vous avez un maillot ?

— Sur moi. »

Elle fourra quelques affaires dans un cabas de paille.

« Le bateau, est à Cannes, au port Canto.

— J'ai un taxi en bas.

— Allons-y ! »

Ils dévalèrent les escaliers. En voyant apparaître Terry, le chauffeur fit un clin d'œil triomphal à Alan :

« Qu'est-ce que je vous avais dit ?

— On retourne à Cannes, dit Alan avec froideur. Au port Canto.

— Qu'est-ce qu'il veut dire ? demanda Terry à Alan pendant que la voiture démarrait.

— A l'aller, il m'a exposé ses théories sur le thème des femmes et de la patience.

— Et alors ?

— Je lui expliquais, intervint le chauffeur qui n'en avait pas perdu une miette, que si elles ne s'en vont pas immédiatement, elles sont capables d'attendre dix ans ! Mademoiselle, j'ai raison ou pas ?

— Tout à fait, décréta Terry.

— Vous le pensez vraiment ? s'étonna Alan.

— Non. Lucy est restée chez les Mac Dermott. Une maison sensationnelle. On a envie de s'y installer et de ne plus bouger. Ça ne vous fatigue pas, New York ?

— Si.

— Ça vous sert à quoi d'être millionnaire ? Qu'est-ce qui vous y retient ? »

Alan se remémora l'éblouissant miracle : il était désormais à flot et possédait plus de 800 000 dollars à la First National !

« Rien, dit-il avec un sourire. Plus rien !

— Le Canto… annonça le chauffeur.

— Comment fait-on pour retrouver un bateau ? demanda Terry.

— Il s'appelle comment ?

— Je ne sais pas.

— Vous avez le nom du propriétaire ?

— Mac Dermott.

— OK ! On va demander à la capitainerie… »

Il engagea la voiture sur les quais où s'accrochaient les coques profilées qui depuis toujours, faisaient rêver les hommes.

« Vous m'attendez une seconde ? »

Il entra sans se presser dans un bâtiment. Alan observa en profil perdu le visage de Terry qui regardait les yachts. Il n'avait pas osé lui dire qu'il en avait un. Il craignait de faire une gaffe, comme avec la Rolls, sentant obscurément que l'étalage de la richesse risquait de la choquer.

« Vous savez comment il s'appelle ? clama le chauffeur. La Fête ! Tout un programme ! »

Il démarra pour s'arrêter deux cents mètres plus loin devant un gros hors-bord peint en blanc avec de larges bandes rouges. Un marin s'affairait sur le cockpit. En les voyant, il sauta sur le quai à leur rencontre.

« Nous sommes des amis de Ronald Mac Dermott, dit Terry.

— Je suis prévenu. Mon nom est Gwen. Je vous attendais. »

De la tête, il salua Alan qui réglait le taxi. Le chauffeur eut un sifflement de joie en empochant le pourboire.

« Merci ! Si vous avez besoin de moi… Je suis toujours devant le Majestic. Vous n'avez qu'à demander Albert ! »

D'un bond, Alan rejoignit Terry sur le plat-bord de La Fête. En un tournemain, elle s'était déjà débarrassée de ses vêtements. Gwen dénouait les cordages retenant le Baglietto à quai.

« Où souhaitez-vous aller, mademoiselle ?

— Au large ! » jeta Terry.

Gwen eut un sourire, s'installa aux commandes et lança le moteur.

« Ton petit mari est allé faire son jogging ? »

Sarah avait prononcé la phrase sur un ton négligent. Elle répandit du poivre en grains sur ses œufs frits accompagnés de toasts beurrés. Il n'était pas loin de midi, le petit déjeuner était servi sur la terrasse, sur une table ornée d'une nappe bleu ciel protégée par un parasol aux larges rayures outremer. Le visage en partie caché par de lourdes lunettes noires, Emily Price-Lynch se servit une tasse de thé. Les attaques incessantes de sa fille contre son mari l'exaspéraient.

Non qu'elle eût tort de les lancer — elles ne reflétaient que la vérité — mais parce qu'elles étaient devenues le centre des propos de Sarah.

« Je nage en mer aujourd'hui, je prends le bateau. Tu vas au Beach ?

— J'ai la migraine, dit Emily. Cette soirée m'a tuée.

— J'ai trouvé ça plutôt marrant. Un commando de punks à motos dans un gala de charité, quelle autre ville en dehors de Cannes aurait pu nous offrir le spectacle ?

— Il y a des voyous partout.

— Oui, mais les galas de charité se font rares. Je me suis fait raccompagner par Alan Pope.

— Qui ? » demanda distraitement Emily. Elle jouait avec une bouteille de ketchup dont elle versait des coulées rouges dans la tasse de thé à demi pleine qu'elle avait repoussée.

« Pope. Le jeune homme qui était en face de toi. Tu aurais dû le remarquer, c'était la seule personne de notre table qui ne fût pas sénile.

— Ah ! oui, je vois… répondit Emily en fouillant du regard le pourtour de la piscine six étages plus bas : où pouvait bien être Hamilton ?

— Tu m'écoutes, maman ?

— Oui, oui…

— Tu as l'air agacée que je te parle ?

— J'ai très bien entendu ! Pope… Alan Pope. Et alors ? Qu'est-ce qu'il a de spécial ? »

Sarah déchiqueta pensivement une rose, regarda sa mère avec une expression qui ressemblait à du défi et laissa tomber d'une voix neutre :

« Je vais l'épouser. »

Tous deux étaient couchés à l'arrière à plat ventre. Le vent leur fouettait le corps. Ils étaient déjà si loin de la côte qu'ils pouvaient embrasser en un seul regard le paysage s'étendant de Cannes à Nice dans une brume bleutée. Le bateau piquait toujours plus au large à grande vitesse, traçant un formidable sillage de neige dans Peau d'un indigo profond. Ils avaient dépassé des voiliers tournant autour des îles, doublé d'autres hors-bords.

« On nage ? hurla Terry pour couvrir le grondement du moteur.

— Oui ! » cria Alan.

Elle rampa sur la couche de matelas et frappa sur les épaules de Gwen. Le bateau sembla s'enfoncer sous Peau quand il coupa les gaz. Il fila quelques secondes sur son erre et s'immobilisa dans un balancement ponctué de clapotis. Le rivage n'était plus qu'une bande grise se distinguant à peine de la ligne d'horizon. Ils eurent l'impression d'être seuls au monde, loin de tout. Gwen leur tourna le dos et alluma paisiblement une cigarette. Terry plongea la première. Alan la regarda s'éloigner en quelques brasses souples. Il se sentit idiot d'être aussi peu bronzé. Il plongea à son tour. L'eau était tiède. Il se laissa couler, ouvrit les yeux, aperçut le corps orange de Terry nimbé d'une frange d'écume que rejoignaient les bulles d'air s'échappant de ses propres cheveux. Il remonta en surface et creva Peau tout près d'elle. Ils éclatèrent de rire.

« Et si Gwen démarrait sans nous ? dit-elle.

— J'espère que vous me traîneriez jusqu'au rivage ! »

Elle bascula tête en avant. L'espace d'une seconde, alors qu'elle s'enfonçait, ses deux jambes jointes formèrent une flèche parfaite. Là où elle était, il n'y eut plus rien. L'espace d'une seconde, Alan sut ce qu'était le vide. Il sentit deux mains s'accrocher à ses chevilles, eut à peine le temps de prendre une brève inspiration et s'enfonça. Ils jouèrent ainsi comme deux animaux heureux libres de leur corps, se chevauchant au centre de gerbes argentées, nageant doucement côte à côte, se frôlant, peau contre peau. A un moment, ils furent face à face, le visage ruisselant. Nul n'eut la sensation d'avoir fait un mouvement vers l'autre, mais aucun ne baissa les yeux quand leurs lèvres s'effleurèrent sur un goût de sel. Terry prit la main d'Alan et la serra doucement. Puis, elle nagea vers le bateau. Refusant l'aide de Gwen, elle s'y hissa d'un bond.

« J'ai faim », dit-elle.

Gwen eut une mimique désolée.

« M. Mac Dermott ne m'avait laissé aucune instruction.

— N'y a-t-il pas un restaurant dans l'île, demanda Alan.

— Il y en a bien un, mais il est pris d'assaut. On se croirait chez la mère Besson !

— Tant pis, dit Terry. On mangera en rentrant. »

Et elle ajouta en regardant Alan :

« Je n'ai pas envie de voir des gens.

— Si j'osais… hasarda Gwen. J'avais préparé quelques sandwiches… Si vous voulez les partager ?… J'ai aussi deux bouteilles de vin rouge. »

Terry et Alan se consultèrent du coin de l'œil et éclatèrent de rire.

« D'accord », dit Gwen en faisant chorus.

Il ouvrit un compartiment à l'avant du bateau et en tira une bouteille.

« Voulez-vous qu'on aille entre les îles ? »

Quand il voulut les servir, il s'aperçut que tous deux tendaient leur verre dans une rigidité de momie, mais sans voir les gestes qu'il accomplissait : ils étaient pétrifiés, un vague sourire sur les lèvres, leur regard rivé l'un dans l'autre.

Marco sortit du hall du Majestic. Son client n'était pas à l'hôtel. Songeur, il observa le va-et-vient des limousines tournant autour du perron pour charger leur cargaison précieuse de richards. Cesare di Sogno lui avait donné jusqu'au soir pour exécuter le travail. Comment faire si la victime restait invisible ? Il s'approcha de Serge.

« Je cherche un de mes amis, M. Alan Pope. Il n'est pas dans son appartement.

— Il est parti tout à l'heure », répondit Serge en se précipitant pour séparer les chiens de deux dames mûres qui s'étaient sauté à la gorge. Il revint vers Marco.

« Je lui ai demandé un taxi.

— Savez-vous où il est allé ?

— Demandez donc à la station, juste en face. C'est Albert qui l'a chargé.

— Merci.

— A votre service, monsieur. »

Les chiens se battaient de nouveau dans un concert d'aboiements et de vociférations de leurs propriétaires. Marco tourna les talons, sortit de la cour d'honneur, traversa la Croisette et s'adressa au premier taxi de la file.

« Je cherche M. Albert.

— C'est moi », dit Albert.

Marco lui adressa un grand sourire.

« Ce doit être mon jour de chance. »

Il tira de sa poche un billet de 50 francs et le lui glissa dans la main.

« Le voiturier me dit que vous avez chargé un de mes amis, Alan Pope.

— Ah ! oui. C'est le seul que j'ai pris au Majestic. Je viens juste de les déposer au port Canto. Ils sont partis en bateau. Un gros hors-bord blanc à bandes rouges, un Baglietto. Avec un nom marrant… La Fête !

— Merci mille fois. L'ennui, c'est que pour retrouver le bateau en mer…

— Où voulez-vous qu'on aille à Cannes ? Ils sont probablement aux îles ! Tout le monde y va ! »

Marco remercia et s'éloigna. Cent mètres plus loin, Salicetti l'attendait au volant de la Dodge décapotable couleur crème.

« File à Théoule. On va au hangar. Grouille ! »

La Dodge s'arracha dans un crissement de pneus maltraités. Il n'y avait pas trop de circulation. A cette heure, la population des estivants se faisait dorer sur les plages. La voiture prit de la vitesse, contourna le bassin du Vieux Port et longea la mer en direction de La Napoule. Marco alluma une cigarette.

« On va à la pêche ? s'enquit Salicetti.

— Oui, marmonna Marco. Un très beau poisson.

— En plein jour, c'est dangereux, la pêche, dit Salicetti en s'absorbant dans la conduite.

— Bof… En saison, tellement d'accidents se produisent en mer… Avec tous ces dingues qui pilotent des bateaux n'importe comment…

— Ça, c'est bien vrai », approuva Salicetti.

Il étouffa un rire.

« C'est ce que je dis toujours ! La mer et les feux d'artifice, quoi de plus dangereux ? »

Marco exhala lentement la fumée de sa cigarette par les narines.

« On tâchera d'être plus discrets que pour le feu d'artifice. »

Dix minutes plus tard, la Dodge s'arrêtait devant une grille en fer forgé protégeant l'accès d'une propriété taillée dans le roc en contrebas. Nul ne pouvait la voir de la route. Marco ouvrit la grille qu'il referma après le passage de la Dodge. Sous la maison, creusé dans la masse de la roche, un hangar à bateau dont Marco fit coulisser la porte fermée au cadenas. Salicetti s'approcha.

« Jamais vu un monstre pareil ! »

Le hors-bord, un Riva effilé comme une lame, avait été bricolé pour la contrebande en mer. Aucune vedette de la police n'était assez rapide pour le suivre. Sa coque, entièrement dépourvue d'ornements métalliques, était peinte en bleu sombre pour les flancs, en vert foncé pour la surface comprise entre les plats-bords. Même en plein jour, il était impossible de le distinguer des flots à plus de cent mètres. A l'avant, des techniciens avaient recouvert l'étrave d'un blindage d'acier capable de pulvériser un tronc d'arbre à 120 à l'heure. A pleine puissance, ses moteurs le propulsaient à près de 150 à l'heure.

« Monte », dit Marco.

Il s'installa aux commandes, mit le contact. Un halètement rauque emplit le hangar souterrain.

« Détache l'amarre… »

Salicetti décrocha la corde de son anneau.

« On va où, exactement ?

— Faire une petite ballade aux îles. »

Marco donna légèrement les gaz. Le mufle menaçant du Riva émergea de sa grotte.

Le soleil jouait sur le corps de Terry. Elle était étendue à l'arrière du bateau, bras en croix, offerte à la lumière, une expression de bonheur tranquille sur le visage. Alan ne se lassait pas de la regarder. Allongé près d'elle, il hésitait à renouveler le geste furtif qui avait fait se frôler leurs lèvres au large. La main de Terry reposait à dix centimètres de la sienne, inerte. Il n'osait les franchir pour s'en emparer. En compagnie de Gwen qui lisait maintenant un journal illustré, ils avaient dévoré les sandwiches au pâté arrosé de vin rouge, plongeant entre deux bouchées, se séchant au soleil. L'étroit bras de mer compris entre les îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat était aussi encombré de bateaux de tous tonnages qu'un boulevard de voitures aux heures de pointe.

L'eau était d'une transparence absolue. Huit mètres plus bas, on distinguait sur le sable doré de minuscules coquilles nacrées autour desquelles nageaient inlassablement de petits poissons argentés au vol rapide et imprévu. L'heure sacrée de la sieste. Des bateaux voisins s'envolaient des airs diffusés par des transistors. La paix, la chaleur, la lumière… La main d'Alan se rapprocha insensiblement de celle de Terry. Quand elle n'en fut plus qu'à un millimètre, elle marqua un temps d'arrêt, hésitante. L'instant était parfait. Alan craignit de le détruire. Sa pulsion fut la plus forte. Du bout des doigts, il s'empara doucement de ses doigts qui répondirent à sa pression. Leurs mains se cherchèrent, s'enlacèrent, s'étreignirent, soudées brusquement l'une à l'autre pour un baiser de peau à peau qui n'en finissait pas. Ni l'un ni l'autre ne virent le hors-bord vert et bleu passer près d'eux, moteur au ralenti, à moins de cinq mètres.

« Gwen, demanda Terry sans lâcher la main d'Alan, emmenez-nous nous baigner de l'autre côté de l'île. »

Le marin lâcha l'illustré sur lequel il somnolait et mit le contact. Au pas, il louvoya entre la multitude de yachts qui se balançaient sur la surface moirée et limpide de l'eau calme. Quand il eut franchi la passe, il vira sur la gauche dans un soudain jaillissement d'écume et mit les gaz.

A bord du Riva dont les couleurs se confondaient avec celles de la mer, Marco posa sa main sur le bras de Salicetti.

« Attends encore cinq secondes et suis-les en douceur. »

A une heure, Alan n'était toujours pas dans le hall. Sarah téléphona à son appartement et laissa sonner longuement. Pas de réponse. Elle se dirigea vers Serge qui arborait un gros pansement à la main.

« Serge, avez-vous vu le chauffeur de M. Pope ?

— Norbert ? Oui, mademoiselle. Le voilà.

— Qu'est-ce que vous avez à la main ?

— On m'a mordu, mademoiselle.

— Une femme ?

— Un chien.

— C'est moins grave. »

Elle leva la tête pour s'adresser à l'homme corpulent.

« Vous êtes le chauffeur de M. Pope ?

— Oui, madame.

— Mademoiselle. Vous l'avez vu ce matin ?

— Non, mademoiselle. J'attends les ordres.

— Rien de prévu ?

— Non, mademoiselle.

— Très bien, merci. »

Elle passa sur la terrasse encombrée de clients s'abritant du soleil sous des parasols dans un infernal ballet de garçons prenant les commandes. Pas d'Alan. Elle fit le tour de la piscine. A gauche, camouflées par les massifs de buis, des filles, poitrines nues, bravaient les interdits. Sarah salua quelques connaissances de la tête, refusa dix invitations à déjeuner, traversa le bar, descendit les marches en haut desquelles régnait Fernande, la dame du téléphone. Elle entra dans l'ascenseur et appuya sur le bouton du septième. Elle n'avait jamais agi de la sorte. En général, elle contrait sèchement les hommes qui lui faisaient la cour. Derrière chaque déclaration énamourée, son regard soupçonneux n'enregistrait que le désir d'accaparer sa fortune. Elle avait peu de besoins physiques. Tout se passait dans sa tête. Parfois, elle utilisait un amant de passage pour se calmer les nerfs. Il était rare qu'elle le revît deux fois. Trois, jamais. Entre elle et eux, toujours, s'interposait l'écran de ses millions de dollars.

Elle sortit à l'étage et alla frapper au 751. Peut-être dormait-il encore ? Elle frappa plus fort.

« Il n'y a personne, madame. J'ai fait la chambre très tôt ce matin, Monsieur était déjà parti. »

Elle adressa un sourire froid à la femme de chambre et rebroussa chemin. Alan ne lui avait rien promis quand elle lui avait proposé de faire du bateau. Son cœur se serra à la pensée de la longue promenade de la veille


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sur la Croisette. Elle lui tenait le bras, la nuit était tiède. Elle se souvenait du moment exact où elle avait reçu le coup de poignard. Ils venaient d'arriver devant l'hôtel. Elle lui avait suggéré de prendre un dernier verre. Il avait répondu : « Je suis crevé, Sarah. Je vais mourir si je ne dors pas quelques heures. »

A cet instant, il avait eu l'air d'un enfant perdu. Elle avait su que ce serait lui, et pas un autre. Il était si différent ! Un peu plus tôt, sa mère l'avait traitée de folle quand elle avait su qu'elle ne plaisantait pas.

« Mais tu ne le connais même pas !

— Ce sera lui, maman.

— Encore un gigolo qui en veut à ton argent !

— Tout le monde n'est pas aussi pourri que ton con de mari !

— Sarah !

— Je lui demande sa main aujourd'hui même ! Essaie donc de m'en empêcher ! »

Elle redescendit dans le hall et décida d'aller jeter un coup d'œil au Palm Beach. Alan y était peut-être. Elle fit demander son chauffeur.

« A quoi pensez-vous ? » demanda Alan.

Terry nicha sa tête dans le creux de ses épaules.

« J'étais justement en train de penser que je ne pensais à rien. Je regardais le ciel.

— Qu'y voyez-vous ?

— Pas de nuage. »

Alan roula doucement sur elle et lui effleura la bouche.

« Et là ?

— Rien. J'ai les yeux fermés. »

Du bout de sa langue, elle chercha ses lèvres. Ils étaient étendus dans une minuscule crique sablonneuse qu'un rempart de roches acérées protégeait des regards venus de la mer. A trois cents mètres de là, La Fête se balançait imperceptiblement sous la houle légère. Gwen devait sans doute dormir.

« C'est marrant que nous soyons ici tous les deux… soupira Terry.

— Marrant ? »

Elle lui prit le visage à deux mains et le dévora des yeux.

« Vous représentez tout ce que je déteste.

— C'est-à-dire ?

— L'establishment… Le système… Les signes extérieurs… Rien n'y manque… La Rolls, le Majestic, les galas, le Palm Beach, le fric…

— Qu'est-ce que vous en savez ? »

Il brûlait de lui dire la vérité mais eut peur de quitter son masque.

« Qu'avez-vous contre ? ajouta-t-il.

— En soi, rien. Je ne suis pas du genre à jeter des bombes. Et je sais trop bien à quel point les gens sont paumés sous leurs dehors triomphants. Vous le premier. C'est parce que je l'ai senti instinctivement que j'ai accepté de monter dans votre foutue bagnole. Et que je suis là. Quel âge avez-vous ?

— Trente ans.

— Curieux, vous n'avez pourtant pas l'air totalement desséché. L'argent dessèche.

— Surtout quand on n'en a pas, dit Alan.

— Vous en parlez comme un homme qui en a trop, qui possède trop. On ne jouit pas de ce que l'on possède.

— De quoi, alors ? »

Elle lui couvrit de baisers légers le pourtour des lèvres.

« De ça… Ça, c'est pour pas un rond ! Vous avez dû être bien pauvre pour avoir tellement envie d'être riche ! »

Une fois de plus, Alan faillit parler, mais quelque chose d'obscur l'en retint.

« Et vous, quel âge avez-vous ?

— Vingt-deux.

— Qu'est-ce que vous voulez faire plus tard ?

— Ce que je fais en ce moment. Etre bien.

— Vous êtes vraiment bien ?

— Oui.

— Moi aussi.

— Alan…

— Quoi ? murmura-t-il en enfouissant sa tête dans le flot de ses cheveux mouillés à l'odeur de sel.

— Rien. »

Elle passa ses bras autour de son cou, le serra contre elle et, les yeux clos, répéta son nom à plusieurs reprises.

« Alan… Alan… Alan… »

Une vague chaude l'inonda, où se mêlaient l'envie féroce qu'il avait d'elle, et un flot de tendresse qui ne ressemblait à rien de ce qu'il avait éprouvé auparavant. Dans un lent mouvement, il fit aller et venir sa main le long de sa cuisse, gagnant chaque fois quelques millimètres vers l'intérieur. Elle s'abandonna un instant, se dégagea, le regarda bien en face.

« J'ai envie de toi, Alan, autant que toi de moi. Pas ici. Pas comme ça. Tu m'auras, ne crains rien. Je te veux aussi.

— Quand ? haleta-t-il.

— Cette nuit. Tu veux ?

— Oui… » dit-il d'une voix rauque.

Elle se leva brusquement et en trois bonds nerveux se lança dans l'eau tiède qui se fendit sous son corps. Il la vit s'éloigner à grandes brasses vers le bateau. Il plongea à son tour, resta longtemps sous l'eau pour se calmer, remonta doucement et fit la planche, s'efforçant de contrôler sa respiration, ébloui par elle, par l'instant, électrisé de bonheur.

Il se remit sur le ventre et la vit se hisser d'un coup de reins sur le plat-bord de La Fête. Il se mit à nager dans sa direction, attentif aux hauts-fonds qui affleuraient la surface de l'eau, la parsemant d'îlots minuscules. La mer était peuplée de voiles, flocons blancs dansant sur l'azur du ciel. Il était à vingt mètres à peine du bateau lorsque le grondement retentit. Il enregistra dans sa rétine la silhouette cambrée de Terry debout lissant ses cheveux, celle de Gwen qui remontait l'ancre, le gros rocher escarpé sur sa gauche, dont la crête dépassait de cinquante centimètres le miroir bleuté de la mer.

Il vit aussi l'énorme hors-bord dont la couleur se confondait avec celle des vagues foncer vers lui avec un formidable rugissement de ses moteurs poussés à leur maximum, taillant sa route dans un immense geyser de poussière d'eau argentée.

Sur La Fête, il entendit le hurlement de Terry, et aperçut Gwen qui bondissait en agitant les bras et criant des choses qu'il ne pouvait entendre. Une fraction de seconde, il resta paralysé, par le bruit, par la peur : le pilote du hors-bord ne l'avait pas aperçu ! Il leva frénétiquement les bras pour qu'on le repère. Le hors-bord ne dévia pas sa trajectoire d'un centimètre. Alan jeta un coup d'œil désespéré vers le rocher protecteur, ne prit pas le temps d'inspirer, bascula d'un coup de reins et nagea sous l'eau dans sa direction, ses poumons le brûlant comme s'ils allaient éclater. Ces types étaient fous ! Le tonnerre s'amplifia dans un vacarme d'apocalypse. Alan étouffait. Mais s'il remontait, il était coupé en deux. Il serra les dents, suffoqua, s'accrocha à une seule pensée : survivre ! A travers la masse glauque des eaux, il distingua la paroi sombre du rocher, s'y accrocha dans un élan hystérique et jaillit hors de l'eau, la bouche ouverte pour un appel d'air qui venait déjà trop tard. Il resta plusieurs secondes au bord de l'étouffement, tourna la tête vers le large : le hors-bord n'était plus qu'une trace d'écume disparaissant à l'horizon. Gwen, bras tendu, vomissait des imprécations. Quand Alan heurta la coque du Baglietto, Gwen le tira à bord d'un seul élan. Il s'effondra sur les matelas comme un paquet d'algues mortes. Terry était livide.

Marina ouvrit péniblement les yeux. Elle ne reconnaissait ni ce lit ni cette chambre. Elle constata avec stupeur qu'elle était enveloppée dans un peignoir-éponge blanc. Or, elle dormait toujours nue. Elle fronça les narines, flaira le dos de sa main avec méfiance : elle puait l'alcool ! Elle attrapa son pied droit et le porta à la hauteur de son nez, même odeur épouvantable. Elle se leva d'un bond, vit au pied du lit sa robe blanche toute froissée, marcha dessus au passage et se rendit dans la salle de bain. La baignoire était pleine d'un liquide louche d'une couleur jaunâtre, aux effluves de vinasse.

Elle y trempa le doigt. Pas de doute, c'est de là que venait l'odeur de son corps. Elle suça le bout de son doigt en fronçant les sourcils. Du champagne ! Elle ôta la bonde et regarda sans le voir le champagne éventé baisser de niveau, se posant des questions sur ce qu'elle avait bien pu faire de sa nuit. La réponse lui vint sous forme d'un petit paquet qu'elle aperçut au fond de la baignoire. Il était enveloppé de caoutchouc qu'elle arracha pour découvrir un écrin. A l'intérieur, un magnifique bracelet de pierreries. Sous le bracelet, un mot manuscrit : « A Marina, en souvenir d'une merveilleuse nuit d'amour. » Signé, « Hadad ».

Perplexe, elle s'assit sur le rebord de la baignoire : elle ne se souvenait de rien !

« Non, mais vous avez vu ces salauds ! Chaque année, il y a des accidents ! Je vais les signaler ! Cinglés ! Dingues !… Criminels ! »

Depuis dix minutes, Gwen n'arrêtait pas de maudire. Il avait eu une peur atroce quand il avait vu le hors-bord foncer sur Alan.

« C'est un scandale que des fumiers pareils puissent piloter un bateau !

— Ils ne m'ont pas vu », dit Alan.

Il était installé à côté de Gwen sur la banquette avant, une serviette sur les épaules. Lovée contre lui, Terry entourait son corps de ses bras.

« C'est justement ce que je leur reproche ! Mais monsieur, savez-vous qu'il y a une limitation de vitesse en bordure des plages ? J'ai cru qu'ils allaient vous couper en deux !

— D'accord, Gwen, c'est fini, oublions.

— Jamais ! jeta le marin d'une voix vibrante d'indignation. Sitôt à terre, je porte plainte à la police maritime ! »

Alan poussa Terry du coude et lui sourit. Elle était encore toute blanche.

« Tu sais en faire ? »

Il lui désigna les skis nautiques dont l'extrémité dépassait sous ses pieds.

« Oui, mais pas maintenant.

— Tu n'en as pas envie ?

— Je serais incapable de tenir sur mes jambes.

— Gwen !

— Monsieur ?

— Je peux faire du ski ? »

Gwen coupa instantanément les gaz.

« A votre place, je serais trop secoué !

— Au contraire, ça va me remettre ! »

Ils étaient à trois cents mètres de la côte, à la hauteur du Carlton. Alan se jeta à Peau, fit surface. Gwen lui tendit les skis. Il les chaussa, cligna de l'œil à Terry.

« Quand vous voudrez ! »

Le marin déplia la corde et la lui lança. Alan empoigna le morceau de bois qui en marquait l'extrémité. Moteur au ralenti, il amorça une courbe lente dont Alan était le centre, redressa le museau du bateau jusqu'à ce que la corde formât une droite rectiligne. Il questionna Alan d'un signe de tête.

« Go ! » cria Alan.

Il se sentit brutalement soulevé, chercha sa position d'équilibre et s'abandonna avec jouissance à la formidable force qui le tractait au-dessus des eaux, le visage fouetté par le vent et les embruns, ébloui par la lumière, la vitesse et le bruit. Ses skis sifflaient sur la mer dont la surface semblait onduler sous son poids, au rythme de ses coups de hanches qui l'éloignaient en diagonale du sillage d'écume avec la rapidité d'une flèche.

Il avait commencé le ski très jeune, quand sa mère l'emmenait à la plage. Il constata avec un plaisir profond que son corps n'avait rien oublié malgré des années d'interruption. A l'arrière, ne le lâchant pas du regard, Terry, le visage à contre-jour nimbé dans un halo doré et lumineux, éclaboussé de poussière de vagues. Il exécuta quelques figures, heureux de la mémoire de ses muscles qui agissaient avant même qu'il leur en donne Tordre. Quand il fut fatigué, il ébaucha un signe. C'est alors que Terry poussa un hurlement en désignant quelque chose derrière lui.

Glacé de terreur, Alan se retourna : à trente mètres de lui, jaillie de nulle part, l'étrave puissante d'un monstrueux hors-bord lancé à sa poursuite. Il sut instantanément que c'était le même qui avait failli le décapiter ! Alerté par le cri, Gwen vit le danger et piqua à gauche vers le large en donnant tous les gaz. Le Riva vert et bleu exécuta la même manœuvre, accéléra, obliqua légèrement sur la droite et les dépassa avec une facilité dérisoire. Alan serra les dents et se cramponna à son morceau de bois. S'il stoppait, il était à leur merci. S'il continuait, ses jambes allaient le trahir. Il volait maintenant sur l'eau à une vitesse folle. Gwen fit virer le bateau à gauche dans un angle impossible. Leur dernière chance était d'atteindre les plages. Les autres n'attendaient que cette manœuvre. Après une large courbe, ils revinrent comme la foudre sur le Baglietto pour le prendre par le travers et couper la route à Alan. En deux secondes, le Riva fut sur lui. D'un coup de reins désespéré, Alan se projeta sur la droite.

Labourant la mer de ses hélices, le Riva passa à un mètre de lui dans un fantastique sillon d'écume qui le déséquilibra. Terry hurlait comme une folle. Gwen fonçait vers la terre. Le Riva revint à l'attaque de toute la puissance de ses moteurs. Cette fois, Alan comprit qu'il ne pourrait l'éviter. Il se ramassa sur lui-même, tendu comme une bête, attendit l'ultime instant où il allait être déchiqueté, et gicla dans le ciel au-dessus du hors-bord dans un saut inhumain. Il n'était plus qu'à une centaine de mètres du rivage. Le Riva mit cap au large et disparut. Gwen vira sec. Alan lâcha le manche, fusa comme une torpille et continua sur sa lancée le long du ponton de la Plage Sportive, évitant de justesse de fracasser la tête des baigneurs qui barbotaient. Hors d'haleine, il s'accrocha à un pilotis, essayant de reprendre son souffle, une douleur aiguë lui poignardant la poitrine.

Il leva la tête. La Fête s'était immobilisée à trois mètres de lui, moteur coupé. Terry sanglotait convulsivement. Le visage curieusement blême sous son hâle, Gwen lui dit d'une voix tremblante :

« On a voulu vous tuer, monsieur. »

CHAPITRE 25

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Bannister sauta du taxi, régla la course, demanda qu'on lui rentre ses bagages, pénétra dans le hall et avisa le concierge.

« M. Alan Pope ?

— Sa clef est au tableau, monsieur. Il n'est pas encore rentré.

— Je m'appelle Bannister. Samuel Bannister. Je débarque de New York, je suis son ami, il m'attend. Pouvez-vous me donner sa clef ? »

Le concierge eut un bref conciliabule avec ses deux collègues.

« Je ne crois pas que cela soit possible, monsieur. M. Pope ne nous a laissé aucune consigne.

— Il aura oublié. Je suis fatigué. Vous me donnez cette clef ?

— Réellement, monsieur, je suis tout à fait désolé…

— Je vous dis que je suis son meilleur ami !… Bon, d'accord… Avez-vous une chambre ?

— Je suis navré, monsieur. Tout est complet jusqu'à la fin août. Voulez-vous attendre au bar le retour de M. Pope ?

— J'ai besoin de prendre une douche ! » s'exclama Bannister.

Il crevait de chaleur dans sa veste de tweed.

Il avait lu quelque part que l'arrogance distinguait du commun des mortels le client de palace.

« Alors, oui ou non ?

— Je vous répète, monsieur…

— Parfait ! »

D'un pas décidé, il alla s'installer dans l'un des vastes fauteuils du hall d'honneur, délaça l'une après l'autre ses chaussures, les quitta, enleva sa cravate, déboutonna sa chemise, ôta ses chaussettes, dégrafa son pantalon et entreprit de le laisser glisser le long de ses cuisses. Tous ceux qui traversaient le hall s'arrêtèrent, bouche bée, pour observer la scène.

« Va chercher M. Gohelan, vite ! ordonna le concierge à un chasseur qui partit au galop.

— Qui est-ce ? » demanda Mandy de Saran avec une feinte négligence.

Le duc était au golf. Elle arrivait d'acheter des parfums. Ses muscles, douloureux encore de la raclée de la veille, lui faisaient délicieusement mal.

« Cette personne prétend être l'ami de M. Pope, madame la duchesse. Malheureusement, il nous est impossible de lui donner sa clef. »

La vision des grosses cuisses velues de Bannister émoustilla curieusement la duchesse. Cet homme était si laid, si commun, et si hardi à la fois dans son indifférence à braver le « qu'en dira-t-on », qu'elle sentit monter en elle le désir impérieux d'être possédée par lui dans les plus brefs délais. En outre, il avait un visage chevalin. Or, depuis toujours, se faire saillir par un cheval avait été l'un de ses plus obsédants fantasmes. Elle allait intervenir quand Gohelan apparut, suivi par un chasseur porteur d'un peignoir-éponge. Le chasseur recouvrit Bannister du peignoir sous la tempête de rires des clients qui s'étaient attroupés. Gêné, Gohelan parlementa quelques instants et céda. Le chasseur ramassa les vêtements épars de Samuel, prit la clef d'Alan chez le concierge et précéda Bannister, drapé et digne comme un empereur romain, jusqu'à l'ascenseur où tous deux s'engouffrèrent. Mandy se passa machinalement la langue sur les lèvres.

« Quel est le numéro de l'appartement de M. Pope ?

— 751, madame la duchesse. »

Elle prit l'autre ascenseur, monta jusqu'au septième et croisa sur le palier le chasseur qui redescendait. La porte du 751 était entrouverte. Elle la poussa.

« Hello… »

Terrifié par son coup d'éclat, Samuel la dévisagea avec ahurissement.

« Hello… » bredouilla-t-il par automatisme.

Elle ne lui laissa pas le temps de reprendre ses esprits. Elle s'approcha de lui, le plaqua debout contre le mur, enfonça sa langue dans sa bouche, glissa la main dans son caleçon sous le peignoir et lui dit :

« Prends-moi ! »

« Madame, jurez-le-moi !

— Oui, idiote, oui ! Je te le jure ! »

Alice porta les mains à son front :

« Dieu du ciel ! Nous avons gagné trois millions de dollars !

— Et je vais te jurer autre chose… Cette fois, ils ne me les reprendront pas ! Je viens d'acheter La Volière.

— Au cap d'Antibes ?

— Tu te souviens ? Je t'avais dit que je l'aurais un jour. C'est fait ! Deux millions de dollars !

— Oh ! madame… C'est magnifique ! Magnifique !… Ce que nous allons être tranquilles, là-bas !

— Tu y pars tout de suite ! dit Nadia. Je veux que tout le monde le sache !… Ma revanche ! Ce soir, je donne une fête à tout casser ! J'invite toute la Côte ! Betty Grone va en crever !

— Mais, madame, il est trop tard !

— Qu'est-ce que tu racontes ? J'ai déjà tout arrangé ! Dix chasseurs de l'hôtel distribuent en ce moment même mille invitations ! Thème de la nuit, les oiseaux ! De minuit à midi ! On servira un petit déjeuner aux survivants demain matin au bord de la mer, dans mon port privé ! Dix orchestres ! Allez, file, le chauffeur t'attend ! »

Alice s'éloigna au trot. Nadia la rappela.

« Tu ne me demandes même pas à qui j'ai gagné tout cet argent ?

— A qui, madame ?

— Hadad.

— Bien fait ! J'espère que vous ne l'avez pas invité ?

— Bien sûr que si. Mais je doute qu'il vienne. Tu ne me demandes pas non plus ce que tu vas faire à La Volière ?

— Qu'est-ce que je vais y faire ? s'enquit placidement Alice.

— Tu vas diriger les opérations de débarquement. On doit apporter des studios de la Victorine des tonnes de plumes, d'ergots, de becs et de strass. Idem de Paris à neuf heures et demie, à l'aéroport. J'ai dévalisé trois costumiers. Tous les déguisements seront dans le grand hall. Aucun de mes invités ne franchira mon seuil sans s'être fait au préalable une tête d'oiseau !

— Mais, madame, qui va coiffer tous ces gens ?

— Alexandre. Il arrivera à Nice par le dernier avion. Avec les plumes et quinze de ses assistants ! »

La Plage Sportive était bourrée d'éphèbes gracieux qui le dévisageaient avec intérêt. Alan prit Terry par la main et l'entraîna dans un coin plus tranquille, derrière le buffet.

« Écoute-moi bien, Terry… Tu vas rentrer chez toi… Je t'appelle un taxi, tu t'enfermes dans ta chambre et tu n'en bouges plus jusqu'à ce que je vienne te chercher ! »

Ses grands yeux gris reflétaient encore la panique des instants qu'elle venait de vivre.

« Tu m'entends, Terry ?

— Et toi ?

— Je crois savoir d'où vient le coup… J'ai besoin d'une certitude… Je règle l'affaire et je reviens !

— Quand ?

— Le plus vite possible, dans une heure ou deux. »

Il avait peur pour elle. Il ne fallait pas qu'on les voie davantage ensemble. Il avait songé à la cacher sur son bateau, mais les tueurs en connaissaient déjà peut-être l'existence. Il n'avait pas eu à réfléchir longtemps pour savoir qui les avait guidés : Hamilton Price-Lynch. Il se rappela ses menaces voilées lorsqu'il avait refusé d'entrer dans son jeu et fut submergé par le désir de lui serrer le cou, de lui taper la tête contre un mur jusqu'à ce qu'elle éclate !

« Ne bouge pas… »

Il se rendit au bar, demanda un taxi et revint la prendre dans ses bras. Elle tremblait.

« Ne t'inquiète pas. »

Elle s'accrocha à lui, ignorant les regards goguenards d'un groupe de jolis garçons fascinés par ce si bel homme qui perdait son temps avec une femme…

« Je t'aime, Terry… Je t'aime… » murmura-t-il dans ses cheveux.

Il fut abasourdi d'avoir prononcé ces mots malgré lui : il ne les avait jamais dits à personne.

« Alan… Alan… répondit-elle en écho… Je t'aime !…

— Hé, Monsieur ! Votre taxi !

— Va ! » dit Alan.

Une dernière pression de la main, un long regard craintif, étonné… Elle s'engagea sur l'escalier de bois conduisant de la plage à la Croisette.

Alan attendit quelques secondes, escalada les marches à son tour et partit au pas de charge vers le Majestic, les lèvres serrées sur sa rage contenue, le visage blême, les poings crispés.

« Ma clef ! aboya-t-il en direction du concierge.

— Un de vos amis vient de la prendre, monsieur.

— Comment ?

— M. Bannister, de New York. Nous avons tout fait pour l'en empêcher, mais il s'est mis en caleçon dans le hall.

— Bannister ! »

Les événements allaient si vite depuis quelques heures qu'il l'avait complètement oublié !

« Alan, où étiez-vous passé ? »

Sarah se collait contre lui, lui pétrissait le bras.

« Je vous cherche partout ! Je vous attends depuis une heure de l'après-midi. Vous m'avez posé un lapin ! »

Il dut se maîtriser pour ne pas hurler, se dégager avec douceur.

« Excusez-moi, Sarah, j'ai eu un empêchement… Désolé, il faut que je monte…

— Je vais avec vous !

— C'est impossible ! Un ami m'attend.

— Qu'il attende ! J'ai à vous parler !

— Sarah, vraiment, je ne peux pas !

— Alan, c'est très important !

— Plus tard, Sarah, tâchez de comprendre ! »

Il tourna les talons et se précipita vers les ascenseurs. Elle courut derrière lui. La cabine vomit trois énormes chiens tenus en laisse par une petite fille.

« C'est urgent, Alan ! Il s'agit de ma vie, de la vôtre !… »

Il se retrouva empêtré par la laisse, pris en sandwich par les chiens, Sarah et la petite fille. Au même instant, Marina, qui arrivait du Palm Beach, fit son entrée dans le hall. Abasourdie, elle reconnut Alan se débattant dans un tourbillon de molosses et de jupes. Sans même prendre le temps de se demander par quel miracle il se trouvait là, elle fonça vers lui, repérée elle-même par Arnold Hackett qui sortait du bar où il s'était morfondu pendant des heures à surveiller sa fenêtre. Oubliant son âge, sa dignité, sa position sociale et sa qualité d'homme marié respectable, il se rua à ses trousses.

Entre-temps, les chiens traînaient joyeusement la petite fille allongée de tout son long sur le dallage de marbre, tandis que Marina et Hackett se cassaient le nez sur les portes d'acier qui se refermaient sur Alan et Sarah.

« Alan ! M'accorderez-vous au moins une seconde ?

— Non !

— Alan !

— Non, non, et non ! Fichez-moi la paix !

— Mufle ! Je parlerai quand même ! »

La petite fille avait joué avec tous les boutons d'étage. L'ascenseur s'arrêtait à chaque palier. Alan la maudit.

« Je vais vous épouser, vous m'entendez ? »

Alan s'appuya contre la cloison.

« Qu'est-ce que vous dites ?

— Vous et moi, on se marie ! »

Et comme il restait pétrifié, elle ajouta :

« Maman est au courant. »

Cinquième étage.

« Sarah, vous êtes complètement folle !

— Oui, de vous ! Vous n'aurez à vous occuper de rien ! Mes avocats établiront les contrats ! Nous passerons notre lune de miel où vous voudrez ! »

Sixième étage…

« Alan… Je sais que je suis impulsive… C'est la première fois que j'ai envie de me marier…

— Je refuse !

— Ce sera merveilleux…

— Jamais ! »

Septième étage. Les portes coulissèrent. Celles du deuxième ascenseur aussi, d'où jaillirent Arnold et Marina.

« Marina ! J'ai droit à des explications !

— Oh ! la barbe. Il faut toujours tout vous expliquer ! »

Elle se figea :

« Alan ! »

Les deux ascenseurs repartirent vers le rez-de-chaussée, les abandonnant tous quatre sur le palier.

« Marina ! s'écria Alan.

— Comment allez-vous, Sarah… lança courtoisement Arnold.

— Alan, qui est cette femme ? jeta Sarah.

— C'est Marina, s'affola Alan qui ne savait plus où donner de la tête.

— Bonjour, monsieur », dit avec froideur Arnold à Alan.

Marina se jeta au cou d'Alan et l'étreignit, oubliant dans sa surprise de le revoir à Cannes, qu'elle l'avait abandonné quelques jours plus tôt à New York.

« Mais qu'est-ce que tu fais là ? C'est incroyable ! Tu sais, avec Harry, c'est fini !

— Alan, je vous prie de me présenter, articula Sarah sur un ton glacial.

— Marina, voici Sarah… Sarah, Marina…

— D'où la connaissez-vous ? s'enquit Arnold Hackett avec méfiance.

— Tu l'entends, Alan ? » dit Marina.

Elle se retourna vers Hackett avec colère :

« Puisque vous voulez le savoir, on vivait ensemble !

— Alan, c'est vrai ? demanda Sarah.

— Écoutez !… dit Alan à la cantonade. Ecoutez-moi bien !… »

Il prit son souffle pour prononcer des paroles définitives. Elles lui firent défaut : c'était trop compliqué. Il gicla soudain dans le couloir et tambourina fébrilement à la porte de son appartement.

« Alan ! crièrent ensemble Marina et Sarah en s'élançant à sa poursuite.

— Samuel ! Ouvre-moi ! Ouvre ! cria Alan. C'est moi !

— On ne m'a jamais traitée comme ça, Alan ! glapit Sarah.

— Laissez-le tranquille, espèce de cinglée ! intervint Marina en tirant Sarah par la manche.

— Vous, fermez-la ! ne touchez pas à mon fiancé !

— Marina, tonna Hackett dont les nerfs craquaient, je vous somme de me dire…

— Foutez-moi la paix, vieux schnock ! »

La tête hébétée de Samuel Bannister se découpa dans l'encadrement de la porte. Il avait pour tout vêtement son caleçon et une chaussette, et ressemblait à un boxeur sonné à sa descente du ring. Alan le bouscula, suivi par tous les autres qui s'insultaient en essayant de l'agripper. Il reçut un choc : allongée et béate sur la moquette, entièrement nue, la duchesse de Saran, les cheveux en désordre, le corps bleui d'hématomes, les saluait de la tête avec la même infinie distinction que si elle eût été installée sur le trône de France pour donner audience à ses vassaux.

« Samuel ! » s'étrangla Alan.

Bannister écarta piteusement les bras en signe d'impuissance :

« Je te le jure sur la vie de Christel, Alan… »

Il désigna la duchesse d'un menton accusateur et laissa tomber en détournant les yeux :

« Elle m'a violé ! »

Une expression hagarde sur le visage, Alan se tordit les mains.

« Je suppose que vous connaissez mon excellent ami Samuel Bannister… Sammy, Marina, que tu as déjà rencontrée. M. Arnold Hackett… Mlle Sarah Burger… »

Bannister, mâchoire décrochée, encaissait chacun des noms cités comme autant de coups de poing à l'estomac. Alan lui désigna là duchesse qui remettait paisiblement sa robe.

« La duchesse de Saran…

— Comment allez-vous ?… » bredouilla Samuel.

Arnold Hackett se cassa immédiatement en deux.

« Mes hommages, madame la duchesse ! Je suis impardonnable ! Je ne vous avais pas vue ! »

Mandy lui tendit distraitement sa main à baiser.

« Alan, j'attends votre réponse ! exigea Sarah.

— Qu'est-ce qu'elle t'a demandé ? ironisa Marina.

— Alan, je vous parle !

— J'ai le droit de savoir ce que vous faisiez avec cet Arabe ! intervint Hackett en fustigeant Marina du regard.

— J'ai pris un bain de champagne !

— Alan, implora Bannister, est-ce que je peux avoir quelque chose à boire ? Quelque chose de fort… »

On gratta à la porte restée entrebâillée.

« Alan… »

Apparut Nadia Fischler, radieuse. Ignorant la-présence des autres, elle embrassa fougueusement Alan à pleine bouche.

« J'ai tout regagné, chéri ! Voilà ton argent ! »

Elle brandit sous son nez une enveloppe. Alan voulut s'en emparer. Elle la retira vivement.

« A une condition !… Donne-moi ta parole que tu assisteras ce soir à ma fête… Je pends la crémaillère de ma nouvelle propriété… La Volière… Vous êtes tous mes invités ! lança-t-elle avec un geste large. Promis ?

— Je ne peux pas, Nadia !

— Il y a combien dans l'enveloppe ? souffla Bannister à Alan.

— 800 000 dollars ! répondit triomphalement Nadia.

— Il viendra ! cria Samuel.

— Je veux que ce soit gai, que ce soit fou ! enchaîna Nadia en glissant l'enveloppe dans la ceinture d'Alan. La nuit des oiseaux ! On va planer ! Ce soir… Minuit ! La Volière… Cap d'Antibes ! »

« Sortez tous ! hurla Alan. Sortez ! »

Il repoussa fermement Sarah qui s'accrochait à lui.

« Moi aussi ? demanda Bannister en retenant son caleçon d'une main.

— Qu'est-ce que tu es nerveux ! reprocha Marina.

— A tout à l'heure, chéri… dit Sarah en prenant la porte d'elle-même. Je vais faire publier les bans. »

Hackett s'effaça pour laisser passer Mandy de Saran, impériale, et courut de toute la vitesse de ses petites jambes à la poursuite de Marina.

Alan referma la porte, poussa le verrou et s'adossa contre le battant, bouche ouverte, haletant. L'air égaré, il dévisagea longuement Samuel en silence.

« Alan !… Ça ne va pas ?… Alan ! Où vas-tu ?

— Tuer un homme », jeta


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Alan en l'écartant.

Bannister le plaqua contre le mur.

« Tu vas d'abord me dire ce qui se passe dans cette maison de fous !

— Et toi, ce que tu fichais en caleçon dans le hall !

— Écoute… »

Alan se cacha le visage dans les mains.

« Le bar est là… Il y a du scotch… Sers-moi à boire… »

Samuel s'exécuta. Verre en main, Alan se laissa choir sur la moquette. L'œil dans le vague, il se mit à raconter son histoire d'une voix saccadée.

« Tu es toute blanche ! Tu n'es pas malade ?

— Je vais très bien, Lucy.

— On ne dirait pas. Tu l'as vu ?

— On a passé la journée ensemble dans le bateau des Mac Dermott.

— Raconte ! C'était bien ?

— Une journée parfaite, dit Terry en détournant les yeux.

— J'ai vu des types de la bande. Il paraît qu'ils ont passé une soirée formidable ! Ils ont fait une virée à Cannes et à Monte-Carlo. Ils ont tout cassé dans les casinos. Epique ! Ce soir, on va tous à la Siesta. Tu viendras ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Alan doit venir me prendre.

— Dis donc, ça devient sérieux ! Tu es amoureuse ? »

Terry s'absorba dans la lecture du Journal d'Anaïs Nin couvrant la période 1947–1955.

« Tu es mordue ? » insista Lucy.

Sans lâcher son livre, Terry laissa tomber un sucre dans la tasse de Nescafé qu'elle s'était préparée. Elle se mit à tourner la cuiller pour écraser le sucre. A côté de la tasse. Sur la toile cirée de la table.

« Qu'est-ce qui te fait penser ça ? » dit-elle.

Bannister en était à son sixième whisky. Alan à son second. Avec ce qui l'attendait, il avait besoin de garder les idées claires.

« Donne-m'en un autre, dit Samuel.

— Tu as envie de te soûler ? demanda Alan.

— Non. Mais je suis déconcerté. Je ne te reconnais plus. J'ai l'impression que tu es devenu quelqu'un d'autre.

— Crois-tu qu'on puisse vivre trois jours dans ce milieu et rester innocent ? A New York, j'étais enfermé dans mon petit boulot, je rêvais, je ne savais pas. Je croyais que le travail était un moyen de mieux vivre. J'étais un mouton parmi les moutons, je les trouvais honnêtes, gentils. Pauvres et gentils… Je n'avais jamais vu de près les loups à l'œuvre ! La curée ! C'est à qui arrachera un morceau de viande à l'autre !

— Tu imagines qu'ils sont plus heureux ?

— Tu as passé vingt-cinq ans à te faire botter le cul pour finir vidé comme un malpropre et tu viens me parler de bonheur ! On n'a qu'une vie, Sammy ! Personne ne la vit à ta place ! Ce matin encore, je voulais tout laisser tomber, rentrer dans le rang, mendier une autre petite place bien peinarde à New York, à 1 500 dollars par mois… Ce qui prouve que j'étais aussi bête que toi ! Puis, il y a eu ce type, Larsen. Je te jure, Sammy, que je n'y croyais pas ! Quand j'ai vu que ça marchait, j'ai su que tout était possible !

— Peut-être, mais moi, je dors tranquille.

— Parce que tu es déjà mort ! Socialement, financièrement, sexuellement ! Tu prends ta résignation pour de la vertu ! Cette femme que tu as baisée dans mon propre lit, depuis quand avais-tu sauté la pareille ?

— Christel me suffit.

— Menteur ! Simplement, tu n'avais jamais osé ! »

Bannister secoua la tête avec embarras, retira ses lunettes et en essuya la buée.

« C'est vrai. Mais de là à agir comme tu vas le faire !…

— On a essayé de m'assassiner, bourrique ! Tout le monde a voulu m'avoir ! Tu espères que je vais passer l'éponge ?

— Enfin ! s'indigna Samuel, mets-toi à ma place ! Je vois partir un type cassé qu'on vient de mettre à la porte, et cinq jours plus tard, je retrouve un intermédiaire en trafic d'armes qui joue les nababs dans un palace de la Côte d'Azur, qui fait la fine bouche devant l'héritière de la plus grosse banque privée des États-Unis, qui veut avaler les soixante mille salariés de la firme qui l'employait et mettre la Burger sur la paille ! Comment veux-tu que je n'aie pas le vertige ?

— C'est toi qui m'as poussé ! Tout ce que tu me reproches, c'est toi qui m'as demandé de le faire ! Tu as oublié ?

— C'étaient des mots.

— « Chômeur », c'est un mot ? Et ma dépouille dans du formol à la morgue de Cannes, un mot ? Tu aurais peut-être préféré organiser la collecte pour ma couronne mortuaire auprès des chers collègues de bureau ! Je vois la scène d'ici ! Cinq minutes de larmes de crocodile sur ce pauvre Alan Pope et une cuite monstre au Romano's !

— Tu me flanques la trouille, Alan.

— Il ne fallait pas me coller tes propres idées dans la tête ! Ham Burger est un salaud ! Hackett en est un autre ! Tu voudrais que je les ménage après ce qu'ils nous ont fait ? C'est raté, Sammy ! Plus de cadeaux ! J'ai été à bonne école ! »

Samuel allait répondre, il le coupa.

« Assez de mots ! Des actes ! »

D'un doigt nerveux, il forma trois chiffres sur le cadran du téléphone.

« Hamilton Price-Lynch ?… Alan Pope. Je veux vous voir immédiatement dans le hall… Entendu, j'arrive. »

Il se tourna vers Bannister.

« Arrête la picole et ne bouge pas d'ici. Je reviens ! »

Ham Burger crispa ses doigts sur le combiné.

« Comment, qu'est-ce que vous dites ?

— L'affaire n'a pas réussi », répéta Cesare di Sogno. Hamilton jeta un regard anxieux sur la porte : plus que jamais, il était à la merci de Pope. A moins d'être stupide, il devait déjà avoir compris d'où venait le coup. « Il faut réussir !

— Mes collaborateurs sont en train de mettre au point une deuxième tentative.

— Si elle a autant de succès que la première !

— Je fais ce que je peux.

— Tâchez de faire davantage ! Je veux que tout soit liquidé avant ce soir ! »

Sa voix s'était chargée de menace. Il tenait di Sogno, et cette ordure savait qu'il le tenait. Mais engagé comme il l'était, qui tenait qui ?

« Je m'en occupe, dit Cesare. Ça va marcher.

— Je vous le souhaite ! »

Hamilton raccrocha, hors de lui.

« A qui téléphonais-tu ? »

Il sursauta et aperçut Emily qui était entrée dans le salon sans qu'il l'entende.

« Une erreur… »

Elle le fixa de ses yeux soupçonneux.

« Où as-tu passé la journée ?

— Je t'ai cherchée. Je suis allé au Palm Beach, à la plage du Carlton, à la Sportive, au Canto… Je suis rentré.

— Tu as l'air inquiet ?

— Pas du tout, tout va très bien ! »

Elle eut le petit sourire sournois qu'elle arborait pour annoncer les catastrophes.

« J'ai des ennuis avec Sarah. De très gros ennuis ! »

Tous les déboires provenant de Sarah ne pouvaient que réjouir Hamilton. Néanmoins, il fronça le sourcil et afficha une mine préoccupée.

« Ne fais pas semblant d'être attristé, dit Emily avec un soupçon de mépris, je sais que tu es ravi ! Malheureusement, tu es concerné aussi. Figure-toi qu'elle s'est mis en tête d'épouser Alan Pope ! »

Hamilton sentit le sang se retirer de son visage. Le téléphone sonna. Il ne fit pas un mouvement.

« Qu'est-ce que tu attends ? Décroche ! » ordonna Emily.

Il s'empara du récepteur avec la même hésitation que s'il eût été brûlant.

« J'écoute… Oui, c'est moi. »

Son visage s'affaissa. Emily l'interrogea des yeux.

Il lui renvoya un signe agacé.

« Quand ?… Où ?… Parfait. Je descends. »

Il reposa l'appareil et lâcha, sans oser la regarder :

« Alan Pope. Il veut me voir tout de suite en bas.

— J'y vais !

— Emily, tu n'y penses pas !

— Je saurai mieux parler que toi à un gigolo ! Après tout, Sarah est ma fille ! »

Comme si Pope avait voulu lui parler de sa fille alors qu'il ne cherchait qu'à avoir sa peau ! Il réprima son envie de lui taper dessus, lui sourit et prononça d'une voix calme :

« Voyons Emily… Un peu de classe. Laisse-moi encaisser le premier choc. Quand je l'aurai entendu, nous aviserons et tu pourras agir. D'accord ?

— Ne sois pas long », dit-elle d'une voix sèche.

La moitié du hall du Majestic était louée par des joailliers qui présentaient les plus belles pièces de leurs collections dans des vitrines blindées. Avec soulagement, Ham Burger compta une douzaine de gaillards athlétiques facilement repérables à la bosse qui gonflait leur veston et à leur souci de ne dévisager personne en particulier. On les engageait le temps de la saison pour veiller sur ces merveilles.

Alan Pope était déjà là, installé dans un fauteuil bleu canard sous un palmier en pot. S'il voulait le tuer sur place, les gorilles ne lui en laisseraient peut-être pas lei temps.

« Asseyez-vous, monsieur Price-Lynch. »

Ham Burger s'exécuta du bout des fesses, prêt à plonger si Alan sortait une arme.

« Est-ce que votre proposition tient toujours ?

— Vous avez changé d'avis ? questionna Price-Lynch avec méfiance.

— J'ai réfléchi. Je me demande si je ne vais pas vous rendre le service que vous avez sollicité. Mais pas à vos conditions. »

Hamilton se détendit légèrement : il ne faisait pas allusion à Sarah, pas davantage à l'attentat.

« Je vous écoute.

— Vous m'avez offert 100 000 dollars. J'en veux 200 000. »

Le cœur de Ham Burger bondit d'espoir.

« C'est beaucoup d'argent, monsieur Pope.

— Il ne m'appartient pas d'en juger, monsieur Price-Lynch. »

La paie de la Hackett avait lieu le lendemain, 28 juillet. Les minutes étaient comptées. Il se jeta à l'eau.

« Supposons que j'accepte.

— Je ne traite pas une affaire avec des suppositions, monsieur Price-Lynch. Dites-moi oui ou non. »

Hamilton feignit d'être en proie à un grand trouble intérieur.

« Vous me mettez le couteau sur la gorge… lâcha-t-il dans un soupir.

— Quand me verserez-vous cet argent ?

— La moitié dès que nous nous serons mis d'accord. L'autre moitié à la fin de l'exécution. Il va d'abord falloir que je vous fasse verser de nouveau les 2 millions de dollars que je vous avais transférés. Bien entendu, après votre refus de ce matin, j'avais donné des instructions pour qu'on les retire de votre compte.

— Bien entendu. A quelle banque avez-vous l'intention de me virer mes 200 000 dollars ? »

Ham Burger le regarda, une expression choquée sur le visage.

« Mais à la mienne. A la Burger ! »

Alan secoua fermement la tête de droite à gauche.

« Non, non, non, monsieur Price-Lynch. Je n'ai aucune confiance dans une banque dont l'ordinateur n'est pas fiable. Pas davantage d'ailleurs en un banquier qui trahit son meilleur client. Par conséquent, je liquide mon compte chez vous. Vous voudrez bien m'adresser la somme à la First National. Maintenant, vous allez m'expliquer de A à Z le mécanisme de l'opération. Après quoi, vous me direz exactement ce que vous attendez de moi en contrepartie de vos 200 000 dollars. Je vous écoute. »

L'œil rond de stupéfaction, Ham Burger observa un long silence. Puis, il croisa ses mains sur ses genoux et commença à parler.

CHAPITRE 26

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« Alors, Murray, où en sommes-nous ?

— Tout va parfaitement bien, monsieur Hackett !

— Les licenciements, pas trop de remous ?

— Très salutaires, monsieur Hackett. Malgré les vacances, le rendement n'a jamais été aussi élevé !

— Bien, bien… dit Hackett. Nous sommes le 28 demain. Tout est prêt pour l'échéance ?

— J'ai rendez-vous à neuf heures avec Abel Fischmayer, monsieur Hackett. Comme d'habitude. A ce propos, je dois vous signaler qu'il m'a appelé hier. Il voulait des renseignements sur un de nos employés mis à pied…

— Nous ne sommes pas une officine de police ! » s'emporta Hackett.

L'attitude ingrate de Marina lui restait en travers de la gorge. Pas une privauté, pas un mot gentil, pas un remerciement, rien ! Si Poppie avait été à Cannes, elle aurait passé ses journées agenouillée devant lui, à l'écouter, à le boire des yeux. Elle ne se serait pas affichée avec un Arabe !

« Vous n'avez pas à répondre aux questions concernant l'entreprise !

— Justement, monsieur Hackett, je…

— Taisez-vous ! Vous avez bien dit Fischmayer ? Je vais immédiatement en référer à Ham Burger !

— Bien, monsieur Hackett.

— Et n'approuvez pas comme un perroquet tout ce que je vous dis ! J'aime les collaborateurs qui ont leur franc-parler ! J'aime qu'on me résiste, pour le plus grand bénéfice de la Hackett !

— Monsieur Hackett…

— Il suffit que je parte huit jours pour que tout dégénère ! Méfiez-vous, Murray ! Ne prenez pas le risque de gâcher mes vacances ! »

Il raccrocha brutalement. Il était en peignoir, sur la terrasse, attablé devant un club sandwich qu'il n'avait pas touché et dont la mayonnaise commençait, sous l'effet de la chaleur, à filtrer sournoisement d'entre les tranches de pain. Victoria était chez le coiffeur. Il aurait pu prendre du bon temps avec Marina. Il observa ses fenêtres pour la centième fois. Elles étaient grandes ouvertes. Il n'y avait personne dans la chambre. Peut-être la verrait-il ce soir, à la fête que donnait cette femme aux yeux violets, Nadia Fischler.

Ils se regardaient comme deux idiots, n'arrivant pas à décrocher leur regard l'un de l'autre, incapables de bouger, de parler. Par la fenêtre ouverte, leur parvenaient les piaillements suraigus des hirondelles, des bribes de conversations tenues par des commères dans la rue, une odeur de safran et de beignets s'échappant du restaurant.

« J'avais peur que tu ne reviennes plus », dit Terry.

Alan fit les deux pas qui la séparaient d'elle, la prit doucement dans ses bras, enfouit la tête dans ses cheveux, en respira profondément le parfum.

Ils demeurèrent collés l'un à l'autre, debout, deux naufragés se retrouvant dans l'île intime d'une chambre close. Il sentait contre sa poitrine le relief troublant de ses seins et, sous sa main, la courbure douce et ferme de sa hanche.

« J'ai eu si peur… murmura-t-elle.

— C'est fini, Terry. »

Il eut envie de lui dire des choses dingues, définitives, des mots qu'il avait toujours cru débiles quand d'autres que lui les avaient prononcés. Elle le sentit.

« Dis-moi, Alan… Parle-moi… J'ai besoin de t'entendre. Je veux savoir si tu ressens la même chose que moi…

— Oui.

— Aussi fort ?

— Oui.

— Raconte-moi… Dis-moi… »

La boule qui lui mangeait la gorge l'empêcha de répondre. Il la serra plus fort contre lui.

« Dis-moi, Alan…

— Je ne suis pas préparé à ce qui m'arrive.

— Moi non plus. Ça me flanque la frousse.

— Je n'aurais pas cru que les choses se passeraient comme ça… J'imaginais que j'allais te sauter dessus et te dévorer toute crue… C'est autre chose. »

Elle le fixa d'un regard qu'il ne lui avait jamais vu, fit passer sa blouse par-dessus sa tête et entreprit de lui déboutonner sa chemise. Contre sa peau, il sentit la tiédeur de la pointe de ses seins. Il les caressa du bout des doigts, le corps hérissé de brefs frissons glacés, submergé d'un désir qui lui coupait le souffle, d'une envie éperdue de la garder, de la protéger, de boire son odeur sur chaque centimètre carré de sa peau. Il la souleva dans ses bras, la porta jusqu'au lit recouvert de patchwork. Les pupilles agrandies, comme droguée, elle ne le quittait pas des yeux. Ils furent allongés l'un contre l'autre.

« Je veux que tu me regardes, dit-elle. Que tu me regardes tout le temps. »

Leurs langues se touchèrent. Dans ses yeux démesurément dilatés, il fut bouleversé de voir le reflet de l'onde monstrueuse de plaisir qui les faisait basculer à des millions d'années-lumière, sur une planète inconnue, sans dimension et sans durée.

Que faire ? Lancer l'O.P.A. sans avoir la certitude que Pope survivrait relevait du suicide. Or, di Sogno n'avait pas été capable jusque-là de retrouver les hommes de main lancés à sa poursuite. Par ailleurs, attendre une heure de plus pour agir condamnait irrémédiablement l'opération. Dans cette course contre la montre, Hamilton décida de jouer sur la seule petite lueur d'espoir qui subsistait : Pope était toujours vivant, aussi introuvable que les tueurs qui le traquaient. Il appela Fischmayer pour mettre la machine en route.

« Abel ? Price-Lynch à l'appareil. »

Il se racla la gorge pour chasser de sa voix les doutes qui auraient pu la faire chevroter et prit son ton hargneux et sec de banquier autoritaire.

« Je suis très pressé, Abel. Je vous serai reconnaissant de m'épargner vos questions. Vous allez simplement exécuter point par point ce que je vous demande. D'accord ?

— Je vous écoute, lâcha Fischmayer avec réticence.

— Parfait, prenez note. La Burger lance une O.P.A.

— Contre qui, monsieur ?

— La Hackett. »

Long silence…

« Vous m'entendez, Abel ?

— Pourriez-vous répéter, monsieur Price-Lynch ?

— Nous lançons une O.P.A. contre la Hackett ! Vous êtes sourd ?

— Mais c'est notre meilleur client !

— Fischmayer, s'étrangla Hamilton, vous avez fait une très belle carrière chez nous ! Ma femme et moi avons même envisagé de vous promouvoir à la direction générale. Si le poste ne vous intéresse pas, dites-le tout de suite !

— Monsieur Price-Lynch, vous savez très bien que je ne pense qu'aux intérêts supérieurs de la Burger…

— La Burger, c'est moi ! Tâchez de ne plus l'oublier, Fischmayer !

— Bien, monsieur.

— A combien se monte le découvert de la Hackett ?

— Comme d'habitude… Une quarantaine de millions de dollars…

— Qui se décomposent ?

— Diverses créances, des factures de fournisseurs, des échéances à long terme… La Hackett a fait d'énormes investissements ces temps derniers…

— Et la paie que nous devons assurer demain ?

— Quarante millions.

— Ce qui revient à dire que demain soir, la Hackett sera débitrice envers nous de 80 millions ?

— Exactement. Permettez-moi d'ajouter que cette position est tout à fait normale.

— Merci de me le préciser, Fischmayer ! grinça Hamilton. Dans les créances encore impayées, en avez-vous une dans les 500 000 dollars ?

— Très probablement.

— Rachetez-la immédiatement pour le compte d'Alan Pope.

— Avec quel argent, monsieur Price-Lynch ? s'enquit Abel d'une voix pincée et réprobatrice.

— Le client pour lequel j'opère a déposé 130 millions à la Chase Manhattan. Faites-les virer chez nous. La somme est destinée à racheter 6 500 000 titres sur les 10 millions en circulation. Les titres Hackett cotent actuellement 20 dollars. Vous avez de quoi payer comptant tous les porteurs qui se présenteront. Vous êtes toujours là ?

— Oui, oui…

— Quelque chose qui ne va pas, Abel ?

— Monsieur Price-Lynch, se révolta Fischmayer, cette O.P.A. est impossible ! Arnold Hackett possède à lui seul 60 p. 100 des parts de sa propre firme ! Même si tous les actionnaires se présentaient à nos guichets, ce qui est loin d'être sûr, en aucun cas votre client ne deviendrait majoritaire !

— Vous me prenez pour un imbécile, Abel ?

— Croyez-vous que Hackett soit assez fou pour se dessaisir de ses propres actions et perdre le contrôle de son affaire ?

— Fishmayer, je ne tolérerai pas qu'un de mes collaborateurs me mette des bâtons dans les roues ! Vous n'avez pas assez d'éléments d'appréciation pour vous mettre dans la peau de Hackett et penser à sa place ! Moi, je les ai ! Allez-vous, oui ou non, exécuter mes ordres ?

— Pardon, monsieur Price-Lynch.

— Je vais vous dicter le texte-annonce de l'O.P.A. Sitôt que j'aurai raccroché, vous en inonderez la presse, les quotidiens, les feuilles financières, la radio, la télé ! Tout doit se mettre en branle demain matin à la première heure ! Vous prenez ?

— Je vous écoute. »

Hamilton lut ce qu'il avait griffonné sur un bloc quelques instants auparavant.

— « La banque BURGER TRUST LIMITED offre de racheter toutes les actions en circulation de HACKETT CHEMICAL INVESTMENT au prix de 20 dollars l'action. Cette offre n'est valable que si le nombre des titres déposés à la BURGER TRUST LIMITED à la date clôture du 3 août atteint le nombre de 6 500 000 titres. »

A plus de cinq mille kilomètres, Hamilton perçut le soupir résigné de Fischmayer.

« Que dois-je dire aux membres du conseil d'administration, monsieur Price-Lynch ?

— Rien ! Laissez-les dormir ! Quand ils se réveilleront, nous en aurons terminé depuis longtemps ! A qui avez-vous affaire, demain, pour la paie ?

— Olivier Murray.

— Alors, écoutez bien ce que vous allez lui dire… »

Il l'expliqua longuement, malgré l'indignation croissante manifestée par Fischmayer à mesure qu'il comprenait le secret de l'opération. Quand il reposa enfin le combiné, il était en nage. Il s'épongea le front avec un foulard d'Emily abandonné sur un fauteuil. Les dés étaient jetés !

D'ordinaire, après l'amour, il avait besoin d'un temps mort, d'un temps de solitude. Il lui était même arrivé d'avoir envie de jeter au bas du lit une partenaire de rencontre, pour qu'elle s'en aille plus vite. Il apprit avec Terry ce qu'il ignorait encore : on pouvait désirer une femme avant, pendant, après, sans interruption aucune, même s'il n'y avait aucun contact physique, avoir simplement envie qu'elle soit là pour la respirer, la sentir, l'écouter, entendre son silence. La nuit avait succédé au jour dans la petite chambre, les heures avaient passé, les bruits et les odeurs avaient changé de nature et Alan, enlacé contre elle, ne s'était jamais senti aussi libre, aussi léger. Une espèce d'accord total entre ses sens et les choses, l'harmonie parfaite de chaque seconde, qu'elle eût été consacrée à la découverte émerveillée du corps de Terry, à la frénésie qui les avait jetés l'un sur l'autre en une roulade éperdue, ou aux temps de respiration lui permettant d'embrasser l'intensité qui venait d'être, d'imaginer la frénésie qui allait venir.

« Terry…

— Oui…

— Tu vas enfiler une robe et venir avec moi.

— Où ?

— Une soirée dans une propriété. Nous en aurons pour une heure à peine. J'ai promis. »

En quelques heures, il avait renvoyé Mabel, Marina et tant d'autres dans les limbes de l'oubli. Avant elle, aucune autre n'avait existé. Il eut peur de s'avouer qu'après elle, ou sans elle, il n'y en aurait point d'autre, le vide froid d'un espace sans vie. La concentration qu'elle avait mise à être à lui, toute, entière, sans aucun creux qu'il ne pût atteindre, qu'elle ne lui offrît avant même qu'il en devinât l'existence, l'avait presque effrayé. Un plongeon infini dans une spirale dorée parsemée de pointes de lumière chatoyante, avec, comme repère dans ce naufrage bienheureux qui les projetait hors d'eux-mêmes, la balise de leurs yeux grands ouverts rivés l'un à l'autre.

« Je suis si bien, Alan.

— Quelle heure est-il ?

— Je ne sais pas.

— Je dois y faire un saut avant le départ du dernier invité. Viens !

— Non, je t'attendrai. Je ne veux même pas voir les autres en train de te regarder.

— Moi, j'ai envie qu'on te voie. Je veux te montrer.

Nous reviendrons très vite. C'est une joueuse, Nadia Fischler. Elle vient d'avoir un geste formidable pour moi. Je lui ai donné ma parole. Tu rencontreras des dingues. Ils seront habillés en oiseaux. Ne les juge pas, ils n'ont pas la chance de te connaître. Que veux-tu qu'ils fassent d'autre ? »

Il devina son sourire dans l'obscurité, repartit à la charge.

« Une race que tu ne connais pas, le Gotha de la Côte. J'en ai même rencontré qui n'étaient pas tout à fait pourris. »

Du bout des doigts, elle suivit le contour de ses lèvres.

« Je t'attendrai, Alan.

— Je t'assure que tu t'amuseras ! Tu n'as aucune idée de ce que c'est !

— Pars… Pars vite… Plus vite tu t'en iras, plus vite tu reviendras.

— Tu m'en veux ?

— J'ai envie que tout le monde soit heureux.

— Tu me jures de ne pas bouger ?

— Où veux-tu que j'aille ?

— Tu ne descendras même pas de ton lit ?

— J'en serais incapable ! »

Il se mit debout, alla regarder la nuit par les fentes des volets, eut envie de lui confier ses projets. Il ne voulait plus la quitter. Jamais. Il le lui dirait à son retour. Au regard de l'éternité, que représentait une heure de plus ou de moins ?

On entrait par un vaste portail de chêne grand ouvert. Les quatre gardes se contentaient de dévisager les invités dont les chauffeurs arrêtaient un instant les voitures. De place en place, des torches de résineux balisaient l'allée conduisant au corps de bâtiment qu'on ne pouvait apercevoir qu'après cinq cents mètres de trajet entre des serres, des massifs de fleurs, des arbres exotiques aux essences rares qui embaumaient la nuit de leur parfum entêtant. Armés de torches, des employés dirigeaient les nouveaux venus vers les rares terre-pleins où un véhicule pouvait encore se garer. Partout, dans les allées s'enfonçant dans l'obscurité, luisait sourdement l'éclat des chromes des carrosseries.

Hadad descendit de sa Cadillac.

« Restez devant le perron, je ne serai pas long », lança-t-il à son chauffeur.

Il fut enveloppé par la musique de dix orchestres venant d'endroits et de distances différents, une rumeur d'éclats de voix, de rires haut perchés. Il vit passer devant lui un dindon de deux mètres poursuivi par une poule faisane et songea que les invités de Nadia Fischler s'amusaient bien avec son argent.

Trois hôtesses le saisirent par le bras pour le tirer dans le hall d'entrée transformé en vestiaire.

« Quel genre d'oiseau aimeriez-vous être ?

— Un faucon », fit une voix.

Hadad se retourna et aperçut un mirifique oiseau de paradis paré de mille plumes rutilantes : Nadia ! Il s'empara de la main qu'elle lui tendait avec réticence, la baisa galamment.

« Je vous félicite pour la façon exquise dont vous gérez mes capitaux.

— Ce ne sont plus les vôtres, dit Nadia avec froideur, mais les miens.

— Pour combien de temps, chère Nadia ?

— Aussi longtemps que j'aurai en face de moi des adversaires dont les nerfs craquent.

— Me détestez-vous autant parce que vous êtes juive et que je suis arabe ? »

Des mains expertes accrochaient à son crâne une tête de faucon.

« Ça vous flatterait, rétorqua Nadia avec un sourire éblouissant. Il s'agit d'une simple raison épidermique : je ne vous aime pas. »

Hadad lui rendit son sourire.

« J'ai horreur qu'on m'aime. Je ne sais pas recevoir. J'aime prendre.

— Venez donc prendre un verre.

— Du moment que vous ne me l'offrez pas, avec plaisir. »

Il franchit le seuil sur ses talons et plongea dans un univers baroque de volière en folie, dans un vacarme de caquetages, de gloussements, de piaillements. A sa vue, une grosse blonde en tourterelle feignit de prendre la fuite avec des roucoulades effrayées :

« Ciel ! Un faucon ! »

Il était deux heures du matin. Tout le monde était ivre. Des échassiers, verre en main, dansaient avec des pondeuses Leghorn décoiffées, un vautour embrassait à pleine bouche une faisane, un pélican, entouré de poussins de Brahmapoutra, racontait une histoire salace, une perruche gisait sur un divan dans les bras velus d'un cacatoès, une perdrix poursuivait en hurlant de rire un cygne noir :

« Je suis ta Léda ! Ne t'en va pas ! »

Des dizaines de serveurs au crâne de moineau se faufilaient parmi les invités. Ils avaient reçu l'ordre de leur servir à boire sans qu'ils eussent à se rendre aux buffets qui parsemaient l'immense salon de réception. Toute une paroi de la façade opposée à l'entrée n'était qu'une baie vitrée de huit mètres de long s'ouvrant sur des pelouses illuminées à giorno par des projecteurs camouflés dans les arbres. Elles descendaient en pente douce jusqu'à la mer entre deux allées de pins séculaires dont les frondaisons les plus hautes se perdaient dans le ciel et la nuit. Des orchestres de mouettes et de perroquets étaient encerclés par des volatiles de toutes sortes virevoltant dans des farandoles où voisinaient au coude à coude, au plume à plume, des canards, des manchots, des pigeons, des oiseaux-mouches, des merles ou des geais. Un peu à l'écart derrière un bouquet de lauriers-roses, un paon se défendait contre les attaques d'un corbeau :

« Où voulez-vous que je les retrouve ? J'ai tout essayé ! Ils sont lâchés dans la nature !

— Si jamais ils touchent à un seul cheveu de Pope !

— Mais monsieur Price-Lynch, s'indigna le paon, c'est vous-même qui m'avez donné l'ordre !

— Rattrapez-les, Cesare ! menaça le corbeau. Débrouillez-vous ! Vous répondez de lui sur votre tête ! »

Le paon fit volte-face et courut de nouveau vers les téléphones. Depuis des heures, il appelait tous les numéros où Marco et Salicetti pouvaient être contactés. En vain.

« Quel tableau, dit Nadia. On a envie de faire feu !

— Je ne chasse que le gros gibier, précisa Hadad avec une moue.

— Les filles de Madame Claude ?

— Dans mon pays, on ne tire pas sur des vaches.

— Ce n'est pas la réputation qu'on vous a faite à Cannes.

— Vous savez bien que tout est faux sur la Côte. »

Nadia éclata de rire et désigna le parc.

« Ça aussi, peut-être ?

— Ça comme le reste, dit Hadad. Cette maison, ces arbres, ces statues, ces oiseaux… Illusion ! Tout s'évanouira bientôt comme la nuit.

— Vous m'en voulez tellement d'avoir pris votre argent ? persifla Nadia.

— Illusion. Qui vous dit que vous me l'avez réellement pris ? Quand vous avez abattu votre cinq et que j'ai jeté mes cartes sans les retourner, pourriez-vous jurer que je n'avais pas un


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neuf ?

— Salaud ! cracha Nadia.

— J'ai simplement voulu vous laisser une chance de continuer à croire à votre chance. »

Il s'inclina et ajouta avec ironie :

« Comme je crois à la mienne. J'y retourne. Bonsoir. »

« Allons… Allons… protesta gentiment la grue en retirant la main que le gallinacé avait glissé dans l’échancrure de son corsage. Vous êtes terriblement séduisant, mais vous allez trop vite !

— C'était pour voir », dit Bannister.

Une crête molle de coq oscillait sur sa tête empanachée d'un plumage qui lui tombait sur les épaules.

Voyant sa mine déconfite, la grue lui replaça la main sur son sein.

« Vous aimez jouer ?

— A quoi, Karina ?

— Un truc marrant… Une spécialité à moi… J'avale les billets de banque !

— Non ?

— Si !

— Je voudrais bien voir ça !

— Vous avez des billets ? »

Il tressaillit des ergots jusqu'à la crête.

« Pas sur moi ! Tout ce que je pourrais vous faire absorber, c'est ma carte de l'American Express. »

Elle appuya le casque de ses longs cheveux blonds contre sa poitrine, lui caressa les plumes d'un air rêveur.

« J'en ai mangé d'autres ! On pourrait peut-être essayer en rentrant à l'hôtel ?

— Oui… Oui… C'est une idée…

— Hello, Samuel ! jeta un hibou avec jovialité.

— Arnold ! Je vous avais perdu ! Où étiez-vous passé ?

— Victoria voulait voir la mer sous la lune. Lubie de femme…

— Vous connaissez Karina ? »

Sans lâcher son verre, Arnold baisa cérémonieusement la main de la grue.

« Hackett », dit-il.

Bannister sursauta : dans le vestiaire, Alan, aidé par les hôtesses, se coiffait d'une tête de pigeon.

« Karina, dit-il en se levant précipitamment, racontez donc votre jeu à Arnold ! Je reviens ! »

Il fonça sur Alan. Il en était à dix mètres à peine que Sarah, venue de nulle part, jaillissait et l'interceptait. Elle était habillée en toucan, tunique noire luisante, immense bec jaune menaçant.

« Alan ! Je vous ai cherché partout ! dit-elle en lui saisissant le bras. Venez ! Il faut que je vous présente ! »

Alan lança un appel de détresse à Samuel tout en réprimant son envie de rire : la crête pendante de Bannister et ses ergots de coq de combat rivés à ses mollets poilus par des supports-chaussettes étaient irrésistibles.

« Sammy, s'il te plaît, fais-moi un cocorico !

— Quand le jour se lèvera, dit Sarah. Pas avant, ça porte malheur !

— Monsieur Pope ! »

Tout essoufflé, le corbeau s'emparait de la main d'Alan et la serrait comme s'il eût été son plus vieil ami.

« Un pigeon ! Comme c'est amusant !…

— Samuel, puis-je te présenter Hamilton Price-Lynch… Samuel Bannister. »

Le coq miteux eut un soubresaut, mais serra la main de Ham Burger. Trop de chocs violents en trop peu de temps l'avaient rendu amorphe. Il était prêt à tout croire. Se fût-il éveillé aux côtés de Christel qu'il n'en aurait pas été autrement surpris.

« Enchanté, monsieur Burger… » dit-il distraitement.

La bévue fit pouffer Sarah.

« Vous avez dit Burger ? C'est cocasse ! Burger, c'est moi ! Mais vous pouvez m'appeler Sarah ! »

Hamilton lui jeta un regard noir.

« Venez, Alan, répéta-t-elle. Ma mère se morfond en chouette. Elle voudrait bavarder avec vous !

— J'arrive à peine, Sarah. Je voudrais présenter mes compliments à la maîtresse de maison et je vous rejoins !

— Je vais avec vous ! » trancha Price-Lynch. Il était prêt à faire un rempart de son corps pour protéger Alan des tueurs qu'il avait lâchés à ses trousses. L'opération était lancée, elle ne tenait qu'à sa tête, il ne le quitterait pas d'une semelle. Le danger pouvait venir de n'importe où, de n'importe qui. Agité de tics, il observa avec méfiance un groupe de perroquets se passant un magnum de champagne qu'ils buvaient au goulot.

« Hamilton, glapit Sarah, cessez de vous cramponner à son bras ! »

Elle parlait d'Alan comme s'il eût déjà été sa propriété. Bannister profita de l'incident pour lui chuchoter :

« Devine avec qui je suis devenu copain ! Hackett ! Et si on cessait de jouer au con ? Je lui dis la vérité, il nous reprend avec lui ! »

Alan lui envoya dans les tibias un coup de pied sauvage. Il y eut une espèce de cavalcade, un piétinement forcené. Des boules blanches s'écrasèrent autour d'eux en éclatant avec des flocs : une basse-cour déchaînée poursuivait avec des hurlements de joie des aigrettes et des pingouins fuyant sous un bombardement d'œufs frais.

Alan profita immédiatement de la panique. En trois bonds, il fut à couvert derrière une futaie. Il se courba en deux, suivit en courant la ligne d'une zone d'ombre. Il voulait rencontrer Nadia pour tenir sa parole et filer retrouver Terry. Il se retourna à plusieurs reprises pour voir s'il avait semé le corbeau et le toucan. Il buta sur un couple d'aigles royaux qui faisaient l'amour, bredouilla des excuses et poursuivit sa marche. La lune jouait entre les branches des pins que faisait balancer doucement la brise du large. Partout, des couples enlacés, vautrés sur l'herbe des pelouses. Dès que s'arrêtait un orchestre, le bruit subtil de la mer lui parvenait. Il vit se profiler devant lui un fabuleux oiseau de paradis solitaire. Il s'arrêta.

« Nadia ?

— Alan !

— Je suis venu. »

Elle lui plaça le visage sous la lune, le contempla, lui saisit les mains et les pressa affectueusement.

« Je suis heureuse.

— Et moi ! Tu as réellement acheté cette propriété ?

— Réellement.

— Elle est… extraordinaire ! Je n'ai jamais rien vu de pareil !

— Tu reviendras. »

Il fut frappé par le calme de sa voix. Habituellement, elle ne s'exprimait que sur un ton excité, volubile, comme si les paroles eussent toujours été en retard sur le nombre d'histoires qu'elle avait à raconter, les projets qu'elle déployait, les actions qu'elle avait faites.

« Elle a dû te coûter une fortune !

— La moitié de sa valeur seulement. Deux millions de dollars. J'ai payé comptant.

— Quelle merveille !

— Je voulais me protéger du jeu, posséder quelque chose qui ne s'évanouisse plus sur le tapis, au moins une nuit, une nuit entière. C'est raté. »

Alan se figea.

« Qu'est-ce que tu veux dire ?

— Je viens de la revendre. »

Il sentit une boule lui bloquer la gorge. Elle reprit sa marche lente et l'entraîna, pendue à son bras.

« Je suis retournée au casino. Pour la première fois, j'avais oublié mon fétiche. »

Des couples d'oiseaux passaient, enlacés. C'était une nuit magique, douce et tendre, où la planète sembla rassurante et chaude. Il passa son bras autour de ses épaules.

« Hadad m'a piégée, j'ai tout perdu. Il est venu ici, il m'a défiée. Il ne me reste rien. Ni bijoux, ni fourrures, ni voitures, ni maison. Je ne pourrais même pas m'acheter une boîte d'allumettes. J'ai réveillé les gens de l'agence en pleine nuit. Je voulais du liquide tout de suite pour continuer à flamber. Ils m'ont racheté 500 000 dollars ce qu'ils m'avaient fait payer deux millions un peu plus tôt. Je les ai reperdus en un seul banco. Dans ces moments-là, on devient dingue, tu comprends ?… Hadad avait l'air de se foutre de ma gueule. Je suis revenue ici. Mille connards sur mes pelouses, qui buvaient mon vin et bâfraient ma nourriture. Pas un ne m'a tendu la main ni prêté un sou. Ils ont fait semblant de croire que je plaisantais. Goldman m'a ri au nez. Je l'avais pourtant dépanné cent fois, il m'en doit encore. Les salauds !… »

Alan l'attira à lui.

« Nadia… Combien te faut-il ? »

Au bout de la pelouse, une cascade jaillissante se jetait dans la mer où on accédait par un escalier taillé dans la roche. En bas, le long du quai de béton, sur le miroitement des éclats de lune, dansaient des bateaux.

« Combien, Nadia ? Combien ? »

Elle lui saisit le menton entre les doigts, baisa doucement ses lèvres.

« Rien, Alan. Merci. Tu es le seul. »

Elle se dégagea, lui sourit des yeux avec une expression d'amertume qui le bouleversa, déploya ses ailes immenses et se mit à courir vers la falaise.

« Nadia ! » hurla-t-il.

Elle accéléra, emportée par la déclivité de la pente herbeuse, oiseau fantastique dont les pieds ne touchaient déjà plus terre. Avec horreur, Alan la vit s'envoler dans le vide en un ultime friselis de plumes. L'écho lui renvoya le choc affreux et sourd de son corps qui s'écrasait.

CHAPITRE 27

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Tous les 28 de chaque mois, Oliver Murray accomplissait la même corvée. A neuf heures du matin, il se rendait au siège social de la Burger pour y signer les documents permettant à la Hackett de faire la paie de ses soixante mille salariés. Rituellement, il était reçu par Abel Fischmayer dont il vomissait les costumes avantageux, la taille gigantesque, les manières faussement joviales, le teint fleuri, la familiarité paternelle et affectée. L'entrevue ne durait qu'une dizaine de minutes au cours desquelles chacun devait feindre d'être ravi de voir l'autre. Murray eût préféré s'en tenir à des rapports strictement professionnels, mais Fischmayer semblait prendre plaisir à lui demander des nouvelles de son foie, à lui parler de sa mine, à s'informer sur la santé de sa femme. Avec des airs protecteurs de P.D.G. s'adressant à un subalterne !

« M. Fischmayer vous attend, monsieur Murray… dit la secrétaire avec un sourire bienveillant. Si vous voulez bien me suivre… »

Murray resta de glace et pénétra dans le bureau où tout était conçu pour en impressionner d'autres que lui : la distance à parcourir pour se rapprocher du fondé de pouvoir, l'épaisseur des moquettes, le luxe du mobilier, les eaux-fortes accrochées aux parois d'acier bruni formant cimaise sur tout un pan du mur, le bar surchargé de flacons précieux, les boiseries, la chaîne stéréo, comme si un banquier sérieux pouvait avoir le temps d'écouter de la musique !

« Charmé de vous voir, Oliver ! Comment allez-vous ? »

Il avait déplié ses deux mètres sanglés dans un prince de galles léger et tapageur. Un parfum d'eau de toilette émanait de sa personne satisfaite. Avec répugnance, Oliver se laissa secouer la main. Il profita de ce que Fischmayer la libérait pour sortir les papiers de sa serviette. Redressant sa petite taille, il les posa sur le bureau.

« Et ce foie, Oliver ?

— Je n'ai pas mal au foie, monsieur Fischmayer.

— Non ? Vous devriez prendre des vacances. Je vous trouve une petite mine. Il faudra que je vous invite à faire un parcours avec moi ! Vous jouez au golf ?

— Non.

— Dommage… Dommage… Mme Murray va bien ?

— Très bien, merci. »

Il désigna sèchement les documents étalés sur le bureau.

« J'ai très peu de temps. Si vous pouviez les signer ? »

Fischmayer fit le tour de son bureau et s'y installa.

« Asseyez-vous, Oliver. »

Murray se laissa choir dans un fauteuil si profond que sa chétive personne s'y engloutit entièrement.

« J'ai une mauvaise nouvelle, Oliver. La Burger est dans l'impossibilité d'assurer votre échéance de fin de mois. »

Murray se jeta hors du fauteuil.

« Pardon ? »

Fischmayer eut un geste apaisant bien que tout sourire se fût gommé de son visage.

« La Hackett doit déjà à la banque 42 millions de dollars. Le conseil d'administration a jugé que votre découvert était trop important pour aller plus loin sans garantie solide. Je suis désolé.

— C'est une plaisanterie ? siffla Murray en tentant de contrôler sa respiration. Nous marchons comme ça depuis des années ! Nous sommes votre meilleur client !

— Croyez bien que nous regrettons. Vous comprendrez qu'avec un débit de 42 millions, il nous soit difficile de vous en avancer 40 autres.

— Mais, monsieur Fischmayer, ce n'est pas possible ! Nous n'avons jamais eu le moindre différend ! C'est ridicule ! Les avoirs de la Hackett se montent à des centaines de millions de dollars !

— Certes. Peut-être avez-vous trop investi ? Votre politique d'expansion est sans doute remarquable, mais cette fois, notre conseil d'administration n'a pas suivi.

— Guet-apens ! glapit Murray en pointant un doigt accusateur. Si telle était votre intention, il ne fallait pas attendre la dernière minute pour nous prévenir ! Vous nous mettez dans une situation impossible !

— La Hackett est une entreprise saine, Oliver.

— Cessez de m'appeler Oliver !

— Sur votre réputation, il vous sera facile de trouver de quoi faire face à votre échéance.

— 82 millions de dollars en trois jours alors que n'importe quel petit employé ou créancier de seconde zone peut nous mettre en faillite pour cessation de paiement ? Je suis révolté ! Avez-vous bien réfléchi aux conséquences de votre refus ?

— Notre conseil d'administration…

— Qu'il aille au diable ! Je vais immédiatement prévenir M. Hackett de votre lâchage ! Nous verrons bien ce qu'en pense Hamilton Price-Lynch ! Ils sont justement ensemble en France ! Au revoir monsieur ! »

Il se dirigea vers la sortie, rouge d'indignation. Fischmayer ne fit pas un geste pour le retenir. Avant de s'engouffrer dans la voiture qui l'attendait, Murray eut le regard accroché par un encadré à la une du Herald Tribune brandi par un vendeur qui en criait les titres :

« BURGER LANCE UNE O.P.A. SUR LES TITRES HACKETT. »

De rouge violacé, son teint vira au blême cireux. Il s'empara du journal, ne songeant même pas à se faire rendre la monnaie sur le billet d'un dollar qu'il avait donné au vendeur.

« A la Hackett, vite ! » lança-t-il au chauffeur d'une voix oppressée.

L'estomac tordu, il prit connaissance du texte annonçant l'O.P.A. Il comprit alors l'articulation de l'abominable traquenard que venait de leur tendre la Burger.

Alan ouvrit un œil, regarda autour de lui sans rien reconnaître et s'aperçut qu'il était complètement enroulé autour de Terry. Elle était assise sur le lit, des lunettes sur le nez, lisant son livre favori. Il referma les yeux, resserra son étreinte.

« Quelle heure est-il ?

— Quatre.

— Du matin ?

— De l'après-midi. »

Elle était nue et tiède.

« Je suis réveillée depuis des heures, murmura-t-elle. Je n'ai pas osé bouger de peur de te réveiller. Tu me serrais comme si tu allais te noyer.

— Je ne te crois pas !

— Tu me parlais en dormant, tu m'embrassais… Une ou deux fois, j'ai voulu me lever, tu as failli m'étouffer.

— Terry…

— Oui ?

— Je suis bien… »

Elle se pencha, lui effleura la bouche de ses lèvres, caressa ses épaules.

« Tu veux du café ?

— Je veux toi.

— Je le prépare et je reviens.

— On dit ça !… »

Après le suicide de Nadia, il avait dû rester deux heures à La Volière. La police était arrivée, avait interrogé les nombreux témoins du drame. Il était revenu chez Terry, décomposé. Elle l'avait écouté, réconforté. Il s'était accroché à elle comme à une bouée de sauvetage. Il lui avait fait l'amour comme jamais encore il ne l'avait fait avec personne, quelque chose de profond, d'ininterrompu, de violent et de tendre à la fois. Le sommeil l'avait terrassé dans ses bras, corps à corps, bouche à bouche.

« Je me suis vraiment endormi contre toi ?

— Je ne pouvais plus respirer.

— Je n'ai jamais fait ça.

— Moi non plus, dit-elle en riant.

— Terry…

— Oui ? »

Il roula sur elle, chercha sa langue, reprit son souffle.

« Tu es patiente, Terry ?

— Comme un ange.

— Ça prend du temps, pour faire un enfant… Je veux dire, pour qu'il naisse… Neuf mois, non ? »

Il la sentit se cabrer involontairement.

« A qui veux-tu faire un enfant ? »

Il changea de position, posa sa tête contre la fourche émouvante de ses cuisses.

« Je veux vivre avec toi.

— Trois jours ?

— Toujours. »

Elle lui saisit le visage entre les mains, le regarda avec gravité.

« Ne me dis pas des choses comme ça.

— Pourquoi ?

— Je pourrais y croire.

— Tu voudrais ? »

Elle haussa les épaules.

« Terry, tu voudrais ? »

Nouveau regard : une interrogation intense. Tous deux furent parcourus par le même courant électrique.

« Oui… souffla-t-elle.

— C'est dingue, ce qui m'arrive…

— Dingue… répéta-t-elle en écho. Pourquoi souris-tu ?

— Une fraction de seconde, je suis devenu mon propre spectateur… Je nous suis vus, collés comme deux bonbons, la vraie carte postale !

— Tu te moques de moi !

— Pour la première fois de ma vie, je n'ai pas envie d'être ailleurs, de faire autre chose… Si on me demandait ce que je souhaite, où je veux être, avec qui, je répondrais ici… avec toi… Je n'ai besoin de rien, je suis parfaitement en accord. Tu comprends ? »

Il frissonna sous le contact de ses ongles qui lui labouraient lentement la nuque.

« Oui.

— On a eu si peu de temps… On ne s'est même pas parlé… Écoute, Terry… Je vais être très occupé dans les heures qui suivent. J'en ai pour deux jours au plus… Tu attendras ?

— Si tu me promets de ne plus faire de ski nautique.

— Non, non… Je t'expliquerai tout plus tard. Il se passe quelque chose d'extravagant dans ma vie, Terry ! Un coup formidable, un seul… Tu bascules de l'autre côté… La fortune !

— Pour quoi faire ?

— J'en ai bavé, tu ne me connais pas, j'étais à côté de mes pompes…

— Pour quoi faire ? » répéta-t-elle.

Il éclata de rire, pris de court.

« Ce serait trop long. Tu ne peux pas comprendre… »

Elle se jeta contre lui avec violence.

« Alan, murmura-t-elle… Il n'y a rien à comprendre. »

« Je suis dans la cabine du hall. Il faut que je vous voie. »

Ham Burger bondit en reconnaissant la voix de Cesare di Sogno.

« Vous les avez retrouvés ? haleta-t-il en serrant l'appareil à le broyer.

— Oui.

— Dieux du ciel, merci ! »

La chance tournait !… Pope était vivant, resterait en vie, et lui, Hamilton Price-Lynch, prendrait le contrôle de la Burger, se débarrasserait à jamais de sa femme, cracherait sur le visage de Sarah, sa garce de belle-fille, viderait Abel Fischmayer, prendrait du bon temps enfin, ne recevrait plus d'ordres, contemplerait ses magazines seulement pour se faire plaisir et non pour honorer une épouse hystérique qu'il vomissait depuis des années ! La grande vie !

« Il faut que je vous voie ! » répéta di Sogno.

Hamilton se sentit blessé par le ton autoritaire et pressant du petit voyou. Il avait rempli son office, qu'il disparaisse !

« C'est impossible ici. Je vous recontacterai. Au revoir.

— Monsieur Price-Lynch ! Ne raccrochez pas ! Cinq minutes chez vous, mais tout de suite !

— Non ! Ma femme est dans la pièce à côté.

— Faux ! Je viens de la croiser. Elle partait en voiture. Je vous conseille de me recevoir. Je monte ! »

Fou de rage, Hamilton contempla le combiné : Cesare s'était permis de couper ! Il alluma sa cinquantième Muratti de la journée, balança un coup de talon dans le pied d'une console, se fit mal, poussa un cri de colère, arpenta le salon à cloche-pied. On frappa.

« Vous voulez que tout le monde soit au courant de nos relations ? attaqua Hamilton d'une voix sèche.

— Il y a un tel va-et-vient dans l'hôtel… Personne ne m'a remarqué.

— Vous les avez joints ?

— Oui.

— Plus de danger ?

— Aucun.

— Qu'est-ce que vous voulez ?

— Il faut les payer.

— C'est déjà fait.

— De quoi parlez-vous ?

— De notre premier accord.

— Je fais allusion au second. »

Price-Lynch leva un sourcil hautain.

« Que je sache, le contrat n'a pas été exécuté ?

— Comment ?

— Pope est toujours en vie. Vos associés ont raté leur coup. Je ne vous dois rien ! »

Une ombre fugace passa sur la belle gueule de Romain de Cesare di Sogno.

« Monsieur Price-Lynch, vous vous foutez de moi ?

— Parlez-moi sur un autre ton ! éclata Hamilton.

— Vous leur devez trente mille dollars !

— Pas un sou ! Cette affaire ne me concerne plus. »

Cesare lui jeta un regard méprisant et dur.

« Vous feriez mieux de tenir votre parole…

— Sortez ! Vous n'avez plus rien à faire ici !

— C'est votre dernier mot ?

— Ne revenez plus jamais !

— Je vais les prévenir ! Vous vous débrouillerez avec eux !

— Levez le petit doigt et je vous fais coffrer ! » Cesare tourna les talons, s'arrêta sur le seuil et lança avant de claquer la porte :

« Je ne donne pas cher de votre peau ! »

A peine Alan eut-il franchi le seuil de sa suite que Bannister lui sauta dessus.

« Je te cherche depuis hier soir ! Tout le monde te cherche ! Price-Lynch n'arrête pas de téléphoner ! Sarah a dû venir dix fois ! J'ai cru qu'il t'était arrivé quelque chose ! J'ai failli téléphoner aux flics !… J'ai… »

Alan passait devant lui sans l'entendre, un étrange sourire béat sur les lèvres, les yeux dans le vague : un illuminé en état d'hypnose !

« Alan !

— Hello, Sammy… »

Il se dirigea vers le bar, se servit du whisky sans lui en proposer, sortit sur la terrasse. Sidéré, Samuel se lança à ses trousses.

« Tu m'écoutes ? Alan ! Où étais-tu ?

— Je vais me marier », dit Alan.

Comme s'il s'agissait d'une chose tout à fait ordinaire. La bouille équestre de Bannister se fendit d'un sourire radieux.

« Vrai ?

— Bien sûr.

— Je savais que tu y viendrais ! Formidable ! La fin de nos ennuis. Le plus riche parti d'Amérique !

— Riche ?… Terry ?

— Qui ?

— Terry.

— Terry ? Qui est Terry, Alan ? Parle ! »

Alan alla s'accouder au parapet de la terrasse orné de fleurs. Il flottait dans un vertige heureux. Tout prenait un sens. Le temps, qui lui avait déjà octroyé un passé et un présent, le dotait désormais d'une dimension nouvelle, l'avenir. Il ne laisserait à personne la possibilité de le lui voler.

« Attends de la voir !… Elle est… »

Il chercha les mots qui auraient pu la décrire. Mais Terry échappait à toute description. Il haussa les épaules, but une gorgée de scotch.

« Qu'est-ce qu'elle fait ? demanda Bannister avec une expression soucieuse.

— Etudiante. Psychologie, ou lettres, ou quelque chose comme ça…

— Où l'as-tu connue ?

— Ici, à Juan. Elle écrivait des horreurs à la bombe sur la carrosserie de ma voiture. Elle a des cheveux superbes, elle est un peu bohème… enfin, tu vois le genre.

— Elle s'appelle comment ?

— Terry.

— Son nom de famille ?

— Je ne sais pas. Ses yeux sont gris.

— Tu veux épouser une hippie dont tu ne connais même pas le nom ! » explosa Bannister.

Il fit claquer sur son crâne la paume de sa main, prit le Ciel à témoin.

« Il est fou ! La plus célèbre héritière des États-Unis se traîne à ses pieds et il s'amourache d'une anonyme pauvre ! Je t'en empêcherai ! Je le jure ! Je te protégerai de toi-même ! Figure-toi que Sarah m'a fait des confidences ! Elle est dingue de toi, elle veut savoir tout ce qui te concerne ! Elle m'a mis au courant de vos projets !

— Quels projets ?

Votre maison, votre avion, votre bateau, vos chevaux ! Tu commenceras comme fondé de pouvoir principal de la banque ! Je suis nommé chef du service d'escompte !

— Toutes mes félicitations.

— Je n'ai pas encore abordé la question de mes émoluments.

— Il ne devrait pas y avoir de problème.

— Je ne pense pas. Vous passerez Noël à Cape Cod, dans votre propriété.

— Ah ?…

— Pâques aux Bahamas. Traditionnellement, les Burger fêtent Pâques aux Bahamas. Sarah t'a parlé de sa grand-mère ?

— Je n'en ai pas souvenir.

— Margaret ? Une femme épatante ! Quatre-vingt-onze ans ! L'autorité morale du clan, en quelque sorte… »

Des coups rapides et secs furent frappés à la porte.

« Samuel !

— Sarah ! » dit Samuel. Il amorça un crochet pour se ruer vers l'entrée. Alan le retint par les hanches.

« Écoute-moi bien, Sammy ! Je vais aller me planquer dans la salle de bain… Si jamais tu dis à cette folle que je suis là, parole, tu ne me reverras plus !

— Tu ne peux pas lui faire ça ! Elle t'aime, elle te veut, elle se fait du souci pour toi !

— Tu m'as bien compris, Samuel ? J'ai encore besoin de quarante-huit heures pour me tirer du bourbier où tu m'as fourré ! Je veux qu'on me foute la paix !

— La plus grosse fortune des États-Unis… implora Bannister.

— N'oublie pas ou tu le regretterais ! »

Sur un dernier regard menaçant, Alan se faufila dans la salle de bain et tira le verrou derrière lui.

« J'arrive ! » cria Bannister.

Il se jeta un bref regard dans le miroir, réajusta les pans de sa chemise et alla ouvrir.

Arnold Hackett se précipita sur une boîte de pilules pour le cœur et en avala deux. Il revint dans sa chambre, s'abattit sur le lit, le visage livide, cherchant désespérément son souffle comme un poisson suffoquant sur une grève. Victoria était sortie pour acheter une tapisserie à tisser soi-même, il allait mourir seul… La bouche grande ouverte, il attendit que se calment les battements de son cœur qui cognait avec un grondement de soufflet dans sa poitrine. Ce que venait de lui apprendre Murray était énorme : la Burger refusait de payer son échéance de fin de mois alors qu'il était le meilleur client de la banque depuis quinze ans ! La Burger lançait une O.P.A. sur les titres Hackett !… Ses titres ! Ce n'était pas possible ! Il voulut se lever, prendre un objet lourd pouvant lui servir d'arme, aller au bout du couloir, défoncer le crâne de Price-Lynch ! Ce petit banquier de merde s'imaginait peut-être qu'il allait se laisser déposséder ? Et dire qu'il passait des vacances avec ce faux jeton !

Si Murray avait dit la vérité, Ham Burger n'aurait pas assez de toute sa vie pour payer l'affront ! Arnold le ruinerait, le ferait jeter à la rue, rachèterait sa banque s'il le fallait, mais il le verrait crever ! Il eut l'impression que sa respiration devenait plus normale. Il se força à rester immobile quelques minutes encore, bouillonnant de haine. Puis, il n'y tint plus, se leva, sortit de l'appartement, franchit les quelques mètres qui le séparaient de celui de Price-Lynch et s'apprêtait à donner des coups de pied dans la porte quand elle s'ouvrit sur le traître.

« Arnold, comment va ?

— Laissez-moi passer, salaud ! »

D'un mouvement vif, Hamilton tira la poignée. Le pêne claqua dans la serrure.

« Sarah vient de rentrer… Vous n'êtes pas bien ? »

Dressé sur ses ergots, Arnold l'accrocha durement par les revers de sa veste.

« L’O.P.A. !… mon échéance ! Parlez ! »

Price-Lynch essaya vainement de se dégager. Hackett, comme beaucoup de vieillards, avait une poigne de fer.

« Calmez-vous, Arnold… Allons plutôt au bar discuter de tout ça…

— Alors, c'est vrai ! » tonna Hackett.

Des clients, qui traversaient le couloir, baissèrent pudiquement les yeux et continuèrent leur chemin.

« Je vous en prie, Arnold, un peu de classe ! Nous sommes entre gentlemen…

— Crapule !

— Arnold ! On nous voit, on nous écoute !… Nous sommes des gens en vue… Evitez le scandale ! »

Le tenant toujours par les revers, il l'entraîna au bout du couloir et le fit disparaître dans le double vantail de la porte de service donnant sur le monte-charge.

« Dites-moi ce qui s'est passé ou je vous casse la tête !

— Je n'y suis pour rien, Arnold ! mon conseil d'administration a simplement refusé de se découvrir de 40 millions de dollars alors que vous en devez déjà 42 à la banque !

— Et l'O.P.A., Judas, pour le compte de qui ?… Vous espérez quoi ? Que je vais vous céder mes propres titres ? »

Un garçon d'étage les dévisagea, bouche bée, faillit retourner d'où il venait, hésita et s'approcha du monte-charge comme si rien d'anormal ne se passait.

« Pardon, messieurs… »

Hackett, qui tenait Price-Lynch plaqué contre le mur, se figea le temps que le garçon ait sorti du monte-charge des plats de tomates à la provençale qu'il déposa sur une table roulante.

« Excusez-moi, messieurs… »

Regardant droit devant lui, il démarra à toute vitesse en poussant sa table. Immobilisée quelques instants, l'action reprit comme un film interrompu par une panne de courant.

« A quoi rime tout ce micmac ? Je veux savoir, Price-Lynch !

— Arnold, vous m'étranglez… Vous n'allez pas m'obliger à me battre ! »

Hackett relâcha sa prise, le gifla en un aller-retour sauvage et lui écrasa de nouveau la tête contre la paroi.

« Tu en es bien incapable, salopard ! Petit gigolo minable ! Maquereau de ta femme ! Tu n'as pas plus de couilles qu'un lézard ! Je vais te détruire, ruiner ta banque, te renvoyer d'où tu viens ! Dans la merde ! »

Il s'empara d'un plat de tomates et l'en frappa à la tête. Une bouillie écarlate aveugla Price-Lynch, se répandit sur son costume blanc immaculé inondé brusquement de graisse, de chapelure et de jaune d'œuf. Il leva les bras pour se protéger. A pleines mains, Hackett rafla ce qui restait de tomates, les lui broya sur le visage et s'engouffra dans le couloir, l'abandonnant comme une paquet de linge sale.

Alan passa prudemment la tête dans l'entrebâillement de la porte de communication.

« Elle est partie ?

— A moins qu'elle soit sous le lit, répondit Bannister avec aigreur. Je ne te comprends pas, Alan ! Le climat a dû te rendre fou ! Il y a huit jour à peine, tu étais près du suicide


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parce que tu avais perdu ton travail ! Aujourd'hui, tu peux devenir propriétaire d'une banque et tu craches dessus ! »

Alan empila quelques affaires dans un sac.

« Pas sur la banque. Sur Sarah. Nuance.

— Qu'est-ce que tu lui reproches ? Elle est ravissante !

— Elle ressemble déjà à sa mère. Je ne veux pas devenir un autre Ham Burger !

— Où vas-tu ?

— Sur mon yacht ?

— Un yacht ? Quel yacht ?

— Celui que tu m'as fait louer, crétin ! J'ai besoin de ne pas me sentir traqué ! J'ai des comptes à régler, des choses à faire, je veux qu'on me fiche la paix !

— C'est un beau yacht ?

— Splendide !

— Et moi, qu'est-ce que je fais ? Où je vais ?

— Tu restes ici.

— Pourquoi tu ne m'emmènes pas sur le bateau ?

— Tu es trop voyant. Tu me ferais repérer !

— Je n'ai pas les moyens d'habiter le Majestic ! Tu as vu les prix ? C'est exorbitant !

— Je paierai. Je t'ouvre un crédit illimité. A une condition… Tu restes ici en couverture, tu me protèges, tu m'informes, tu me préviens. Vu ?

— Comment il s'appelle, ton yacht ?

— Le Victory II.

— Il est où ?

— A quai, dans le vieux port. Je t'avertis que si tu commets la moindre indiscrétion, j'appareille pour les Antilles ! Il est indispensable que j'aie les mains libres pendant quarante-huit heures encore.

— Qu'est-ce que je dis si on te demande ?

— Tu ne m'as pas vu, tu ne sais rien, je suis en voyage. »

Samuel se servit un verre, s'assit sur le bras du fauteuil et contempla Alan à la dérobée d'un air songeur. Une pareille métamorphose en si peu de temps le dépassait.

« Alan…

— Quoi ?

— Cette histoire de mariage avec l'étudiante… C'est une blague ?… Tu as voulu me faire peur ?

— Tu seras mon témoin.

— Dommage… Je me voyais déjà fondé de pouvoir principal de la Burger. C'est comme si on me mettait à la porte une deuxième fois. »

Alan bouclait son sac.

« Alan…

— Oui ?

— Si par hasard tu réussissais ton coup…

— Eh bien ?

— Tu pourrais peut-être m'engager comme secrétaire ? »

Alan feignit une expression choquée.

« Toi ? Tu n'es même pas foutu de prendre une lettre en sténo ! »

Oliver Murray raccrocha, découragé. L'annonce publique de l'O.P.A. avait suffi pour jeter un vent de panique dans les milieux boursiers de New York. Les rumeurs les plus alarmistes couraient sur la santé du géant qui chancelait : on ne faisait plus confiance à la Hackett.

« M. Hackett est en vacances… » répondait-il invariablement aux gros actionnaires qui venaient aux nouvelles. Le téléphone ne cessait de sonner de haut en bas dans les huit étages du Rilford Building consacrés aux services administratifs de la firme. Des appels angoissés parvenaient de toutes les succursales éparses sur le territoire des États-Unis. Les directeurs, les ingénieurs, les chimistes, les services médicaux, chacun voulait savoir à quelle sauce il allait être mangé.

En quelques heures, le rapport des forces avait changé. Les grandes banques, qui suppliaient habituellement la Hackett d'accepter des capitaux frais, avaient fait la sourde oreille quand Murray leur avait lancé un discret S.O.S. : aucune ne voulait faire l'échéance. Les requins attendaient les résultats de la curée.

Murray avait supplié Arnold Hackett de ne pas revenir à New York comme il en avait manifesté l'intention quand il l'avait informé de la trahison de la Burger. Il restait encore deux jours pleins pour trouver des fonds, reprendre la barre. Mais Murray n'y croyait plus. A son avis, le seul moyen de sauver les meubles était de faire fléchir Hamilton Price-Lynch. Il était la cause du désastre. Il pouvait encore l'arrêter si Hackett rusait, parlementait, acceptait de perdre la face en apparence. Malheureusement, dès que son orgueil entrait en jeu, il était têtu comme un âne. S'il ne s'abaissait pas pour vaincre, l'entreprise serait déclarée en faillite pour cessation de paiements dans les quarante-huit heures qui allaient suivre.

Alors, Oliver Murray pourrait faire sa valise. D'un geste las, il décrocha le téléphone pour la centième fois depuis le début de cette matinée funeste.

CHAPITRE 28

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« Alors, ils ne se sont toujours pas réconciliés ?

— Le mien ne m'a fait aucun commentaire. Pas la moindre allusion. Rien. Et toi ?

— Je nage… Deux types qui étaient si copains ! »

On était le 30 juillet. Colportée par le garçon d'étage, la bagarre qui avait opposé deux jours plus tôt Arnold Hackett à Hamilton Price-Lynch avait fait le tour du Majestic, du Palm Beach et du casino comme une traînée de poudre. Le Tout-Cannes s'était interrogé pendant quelques heures sur ses causes. Les journaux de la veille avaient apporté la réponse : sur tous, en première page, s'étalait l'annonce de l'O.P.A.

« Ce que ton patron a fait au mien est quand même dégueulasse », reprit Richard à l'intention d'Angelo La Stresa.

Les quatre chauffeurs étaient installés devant la grande entrée de l'hôtel et discutaient depuis dix minutes à l'ombre du massif de mimosas planté au pied des marches conduisant à la piscine. Les avis étaient partagés : pour Léon Trotski, qui portait la vareuse de Lou Goldman, il n'y avait pas coup fourré.

« Si vous saviez ce qui se passe dans les milieux du cinéma ! Goldman écrabouillerait ses propres enfants pour produire un film !

— Tu trouves ça normal ? s'indigna Richard. Hackett est dur, emmerdeur, c'est vrai ! Mais au moins, il est régulier !

— Qu'est-ce que tu en sais ? jeta La Stresa. Ham Burger aussi a la réputation d'être correct ! Pourtant, c'est le pire des faux jetons ! Le numéro qu'il me fait quand il se doute que je vais lui demander une augmentation ! C'est la loi, Richard ! En affaires, peu importe comment tu t'y prends, il faut bouffer l'autre ! »

La journée était sublime. Une animation fiévreuse emplissait le hall du Majestic de sa rumeur. La première vague des vacanciers de juillet pliait bagage pour laisser la place aux visages pâles du début d'août. A tous les étages, les femmes de chambre et les valets couraient d'un appartement à l'autre, les bras chargés de fleurs.

« Je ne vois pas ce qui vous surprend dans cette agression, dit Norbert. Elle est la base même du système capitaliste ! Hackett et Price-Lynch sont aussi pourris l'un que l'autre.

— Alors on est tous pourris, intervint Serge.

— Pourquoi, nous ? s'étonna Norbert.

— Parce qu'en tout petit, poursuivit Serge avec véhémence, on se tire la bourre de la même façon ! Essaie d'avoir une place de balayeur à la municipalité ! Tu feras tout ce que tu peux pour éliminer les copains !

— Il y a manière et manière… » rumina Richard.

Serge leur tourna précipitamment le dos pour aller saluer d'un jovial coup de casquette le duc et la duchesse de Saran qui se rendaient au bar.

« Et ton patron, où il est ? s'enquit Richard auprès de Norbert.

— Pas vu depuis quarante-huit heures.

— Veinard, tu te les roules ! C'est pas moi qui aurais le pot de travailler pour un Pope ! »

Norbert prit une expression contrariée.

« Tu aurais mieux fait de la fermer… glissa-t-il, entre ses dents. Voilà son copain ! »

Il fit quelques pas en direction de l'homme roux à la tête de cheval.

« La voiture, monsieur Bannister ?

— Oui, dit Samuel. On va au Beach. »

Depuis qu'il était au courant de la menace, Arnold Hackett avait remué ciel et terre pour trouver des fonds : en vain ! Comme mus par un mystérieux mot d'ordre, les banquiers qu'il avait traqués à coups de téléphone jusqu'au bout de la planète s'étaient récusés. Les mêmes, une semaine plus tôt, lui auraient léché les pieds pour qu'il accepte leur argent !

Le gouvernement américain avait fait la sourde oreille. Le secrétaire d’État contacté — vieille relation de famille — ne s'était pas laissé ébranler par l'argument massue d'Arnold : « Si je saute, c'est soixante mille employés qui seront au chômage ! »

En quelques heures, Hackett semblait avoir acquis le don de faire le vide autour de lui. Pendant ce temps, à New York, les petits génies bardés de diplômes qu'il entretenait à prix d'or à la tête de ses services administratifs n'étaient même pas foutus d'avoir une idée !

« Et vos conférences, Murray, ça donne quoi ?

— On cherche, monsieur Hackett…

— Vous êtes tous des crétins, Murray ! Je vous paie pour trouver !

— Monsieur Hackett, je vous supplie de m'écouter une seconde ! Si le salut ne vient pas de vous dans les quatre heures, nous coulons ! »

Cinq mille kilomètres les séparaient, mais chacun pouvait entendre au bout du fil le souffle angoissé de l'autre.

« Il paraît que les petits porteurs font la queue aux guichets de la Burger, monsieur Hackett ! Ici, c'est la panique ! Nous sommes assiégés par les créanciers !

— Dites à ces salauds d'attendre ! Ils ont toujours été payés rubis sur l'ongle depuis trente ans !

— Ils ont peur ! Il y a des rumeurs alarmistes ! A 20 dollars le titre, ils se battent pour vendre !

— Qui est majoritaire ? rugit Hackett. Je détiens 60 p. 100 de mes actions ! Qu'avons-nous à craindre ? »

Il le savait très bien mais voulait se l'entendre dire une fois de plus, pour mieux s'imprégner de l'issue implacable : il était coincé !

« Monsieur Hackett, si nous ne trouvons pas immédiatement 42 millions de dollars pour régler les créanciers et 40 autres pour faire la paie, la firme est en faillite !

— Où voulez-vous que je trouve 82 millions en quelques heures, et un dimanche !

— Et si vous vous sépariez momentanément d'un petit paquet de vos actions ?

— Jamais !

— Les titres vont se déprécier de minute en minute ! Faites quelque chose, monsieur Hackett !

— Vous êtes tous des incapables ! Si j'étais retourné à New York !…

— Notre seule chance est à Cannes !

— Murray ! Si vous prononcez le nom de Price-Lynch, je vous fous dehors ! Même ruiné, je préférerais crever la bouche ouverte !

— S'il le veut vraiment, il peut encore arrêter l'O.P.A. ! Je vous en supplie, monsieur Hackett, dans l'intérêt général de la Hackett, allez le voir !

— Je vous avais prévenu, Murray ! Je vous flanque à la porte !

— J'y suis déjà, monsieur. Vous m'avez licencié six fois depuis ce matin !

— Ce sera la septième ! Vous avez fait assez de dégâts ! Désormais, je prends les choses en main ! Que chacun reste à son poste, j'arrive ! »

Il raccrocha.

« Ton cœur, Arnold… Ton cœur !… reprocha Victoria.

— Ferme-la ! »

Depuis qu'il avait écrasé le plat de tomates sur la sale gueule de Ham Burger, il se nourrissait de pilules et avait à peine fermé l'œil. Victoria l'exaspérait : elle ne l'avait pas lâché d'une semelle, ravie secrètement du rôle que lui octroyait la catastrophe. Son premier : elle en faisait trop.

« Appelle le concierge ! Fais le 163 !… Pas le 162 ! C'est la caisse ! Donne-moi ça ! »

Il lui arracha l'appareil des mains, forma son numéro.

« Concierge ?… Arnold Hackett ! Je veux qu'un jet soit mis à ma disposition à l'aéroport de Nice ! Immédiatement !… Un Boeing si vous voulez, je m'en fous !… Oui, New York !

— Je suis malade de te voir dans un état pareil pour des questions d'argent… dit Victoria.

— On veut me saigner ! Tu veux que je dise merci ?

— Prends… »

Il avala les deux pilules qu'elle lui tendait. Elles n'apaiseraient pas pour autant les débuts d'étouffement qui lui incendiaient la poitrine.

« Préviens Richard ! Qu'il sorte la voiture ! »

Pour la première fois depuis des lustres, elle osa un contact physique : elle appuya sa main sur ses épaules.

« Arnold, j'étais en train de penser…

— Tu penses, maintenant ?

— Sais-tu réellement ce que tu vas faire à New York ? »

Elle maintint sa pression malgré la rebuffade. Il chercha une grande bouffée d'air, se tassa et resta un long moment silencieux, les yeux dans le vague, réfléchissant. Ce qui lui arrivait, il l'avait fait subir dix fois à d'autres, qui avaient été contraints de s'incliner. Il n'était pas dupe de son baroud d'honneur. Sa présence à la tête de son état-major ne changerait rien au cours des événements, il était battu, c'était son tour. Il sentit le poids de son âge, la fatigue de ses réussites de vieux lutteur impitoyable.

Il haussa lourdement les épaules et lâcha, avec une résignation morne :

« Non, Victoria. Je ne le sais pas. »

« Cher ami, je n'ai que des bonnes nouvelles à vous annoncer. Tout se déroule à la perfection ! En deux jours, nous avons déjà pu racheter 30 p. 100 du capital ! »

John-John Newton eut une moue sceptique.

« Un peu juste pour être majoritaire, non ?

— Je vous avais promis que Hackett craquerait, dit Ham Burger, il va craquer ! Avant quatre heures, je vous garantis que vous contrôlerez la Hackett ! Il n'a plus le choix ! Ou il vend, ou il perd tout !

— J'aimerais partager votre optimisme.

— Je ne suis pas optimiste, cher ami, mais réaliste !

— Et s'il préférait se saborder ?

— Il est loin d'être fou !

— Peut-être trouvera-t-il un recours financier de dernière minute ?

— Je crains que non. Son seul recours, c'est moi. Je vous laisse. Il faut que je retourne à mon appartement pour régler les derniers détails de l'estocade. Vous restez chez vous ?

— Je ne bouge pas.

— A tout à l'heure ! J'espère vous communiquer le bulletin de victoire encore plus tôt que prévu ! »

En traversant le vestibule, il se demanda quel visage avait la femme qui l'avait imprégné de son parfum. Renonçant à attendre l'ascenseur sur le palier encombré par une famille entière en peignoir-éponge, il grimpa allègrement les trois étages qui le séparaient du septième. Dans le salon, le téléphone sonnait.

« J'écoute… »

Avec soulagement, il reconnut la voix de son pigeon.

« Feu vert, lança-t-il d'une voix brève.

— Bien, dit Alan Pope. J'y vais. »

Arnold était toujours prostré quand il vit Victoria surgir du vestibule. Il ne s'était même pas aperçu qu'elle l'avait quitté !

« Arnold, peux-tu recevoir M. Pope ?

— Qui ?

— Alan Pope. Il a dîné avec nous au Palm Beach. Il dit qu'il a une information très importante au sujet de tes affaires. Pourquoi ne pas le voir ?… Je le fais entrer ! »

Richard était au volant de la Rolls. L'avion attendait à Nice. A New York, c'était l'effervescence. Dix minutes après avoir pris sa décision, Arnold n'avait toujours pas bougé de son fauteuil. Par la fenêtre ouverte, lui parvenaient de la piscine des cris d'enfants qui se défiaient autour du plongeoir. La porte du salon grinça, Victoria s'effaça, Alan entra.

« Bonjour, monsieur Hackett… »

Sourcils froncés, Arnold toisa le gamin qui se tenait debout. Il devait avoir trente ans à peine. Le regret de n'avoir pas son âge le mordit. Sans se lever, il le salua de la tête.

« Je pars en voyage. Vous avez trente secondes. Je vous écoute. »

Alan sourit poliment.

« Je viens d'apprendre ce qui vous arrive, monsieur Hackett. »

Arnold secoua la tête avec impatience.

« Quelle est votre information ?

— Je peux vous dépanner sur l'heure », laissa tomber Alan.

Un immeuble de quarante étages lui dégringola sur le crâne : ou ce type était fou, ou c'était un provocateur !

« Qu'entendez-vous par « dépanner » ?

— Régler votre échéance de 42 millions de dollars, monsieur Hackett.

— Qui vous a communiqué ce chiffre ? aboya Arnold.

— Le dernier des agents de change est au courant. »

Hackett le toisa avec arrogance.

« Vous avez 42 millions de dollars ?

— Si je ne les avais pas, pensez-vous que je vous aurais dérangé ? »

Arnold s'abîma dans une rumination où se bousculaient la méfiance, l'espoir, la ruse.

« Qu'est-ce que vous voulez en échange ?

— Votre paquet majoritaire, annonça froidement Alan.

— Dès que je vous ai vu entrer, j'ai su que j'avais affaire à un cinglé !

— La suite nous le dira, monsieur Hackett. Je suis prêt à éponger vos 42 millions de dettes si vous me cédez vos six millions de titres.

— Vous avez 120 millions de plus ? ironisa Hackett.

— Dans la situation présente, qui serait assez idiot pour vous payer 20 dollars l'action ? Les titres Hackett brûlent les mains de ceux qui les détiennent. On se bat pour vendre, pas pour acheter.

— Vous me croyez assez stupide pour me saborder ?

— Non. Mais assez intelligent pour savoir que dans quatre heures à peine, vous ne pourrez plus rien vendre du tout. Vous serez déclaré en faillite, monsieur Hackett. Compte tenu de l'urgence, je vais vous faire une offre très raisonnable. Contre vos 6 millions de titres, je vous propose 70 millions de dollars. »

Mentalement, Hackett inversa les rôles : s'il avait été à la place de Pope, il aurait essayé de l'étrangler davantage en démarrant sur une base de 30 à 40 millions, quitte à monter jusqu'à 50.

« Proposition ridicule ! Inacceptable !

— A prendre ou à laisser », dit Alan.

Dans le ton de sa voix, Hackett sut qu'il ne se laisserait pas bluffer.

« Asseyez-vous, monsieur Pope… » dit-il.

En chapeau de paille et gants de chevreau noirs, Marina, nue comme à l'ordinaire, se lavait les dents au-dessus de la baignoire. Comment avait-elle pu croupir aussi longtemps à New York alors qu'existait sur la planète un endroit comme Cannes ? Elle se rinça la bouché, passa dans sa chambre et contempla les bouquets de roses qui s'y amoncelaient. Elle se demanda comment tous ses admirateurs se débrouillaient pour avoir son adresse. Elle eut envie de faire quelques pompes, hésita, décida qu'il faisait trop chaud. La technique était identique : il y avait d'abord les fleurs, puis les invitations par téléphone. Mais Khalil veillait. Il venait la prendre avant le dîner pour la conduire aux appartements du prince. Plusieurs fois pas jour, autant pour contrôler son emploi du temps que par caprice pur, Hadad lui envoyait des cadeaux, un petit diamant, un bracelet, un collier de perles. Marina le trouvait marrant. Elle se fichait de l'argent et des bijoux mais appréciait l'attention. Les hommes qu'elle avait connus jusqu'alors — mis à part Alan — ne lui avaient jamais manifesté autant de délicatesse. Poppie n'en reviendrait pas quand elle le lui raconterait ! Elle s'apprêtait à s'allonger sur le lit quand elle entendit gratter à la porte. Elle alla ouvrir et resta frappée de stupeur.

« Seigneur, dit-elle, qu'est-ce qui vous arrive ? »

« Monsieur Pope, je vous félicite ! »

Ham Burger alluma sa troisième cigarette en deux minutes. Il en tirait quelques bouffées et les écrasait nerveusement, tentant de maîtriser les tics d'excitation qui lui tiraillaient le visage. Jusqu'à la dernière seconde, il avait partagé en secret les craintes de Newton : Hackett refuserait de passer la main.

« Comment s'est déroulée l'entrevue, monsieur Pope ?

— Très simplement, dit Alan. Arnold Hackett a parfaitement compris où étaient ses intérêts.

— Vous a-t-il menacé ? Insulté ?

— Pas le moins du monde. Ne lui apportais-je pas la solution de ses problèmes ? »

Price-Lynch le regarda avec vivacité pour voir si la phrase était une flèche. Le visage d'Alan resta impénétrable.

« Vous êtes-vous servi, pour le contraindre, de la traite impayée que je vous avais rachetée ?

— Cela n'a pas été nécessaire.

— Avez-vous son accord écrit ?

— Certainement, monsieur Price-Lynch. »

Il le tira du sous-main placé sur la table. Hamilton s'en empara avec avidité. Ses mains tremblaient quand il le porta à ses yeux. Alan se rendit au bar, sortit des verres, de la glace, une bouteille.

« Vous en voulez ?

— Non, non, merci… Vous lui avez donné son chèque ?

— Croyez-vous que sans chèque, il m'aurait signé le document ? Il a d'abord téléphoné à New York pour s'assurer que les fonds étaient réellement bloqués à mon compte pour la conclusion de notre affaire. A propos, avez-vous le mien ?

— Pardon ?

— Mon chèque. Les 100 000 dollars ? »

Négligemment, il rafla au passage la feuille manuscrite où Hackett déclarait lui avoir cédé six millions de titres pour 70 millions de dollars.

« Le voici, dit Ham Burger. Je vous l'avais préparé. »

Alan prit son temps pour vérifier la date, le chiffre et la signature.

« Et le second ?

— Comme convenu. Dès votre retour de New York. Vous partez quand ?

— Immédiatement. Un Boeing m'attend à Nice pour l'aller-retour. Vous allez recevoir la facture d'un instant à l'autre.

— Comment ?

— Je me suis permis de la faire mettre à votre nom. Il n'y a aucune raison que je paie moi-même les frais. Arnold Hackett lui-même avait retenu l'appareil. Vous avez de la chance !

— Combien ? s'étrangla Price-Lynch.

— Comment voulez-vous que je le sache ? Vous verrez bien. Je suppose que vous avez déjà donné les instructions pour que soient honorées les échéances ?

— Mêlez-vous de vos affaires ! Contentez-vous de faire strictement ce que je vous demande ! Dans combien d'heures serez-vous de retour ?

— Dix-sept… Dix-huit… Le temps de me rendre à votre banque et de revenir. Je pense que tout est en règle. Si vous voulez bien m'excuser… Je dois préparer un sac de voyage… »

Price-Lynch lui vrilla un regard soupçonneux.

« Tâchez de ne pas commettre d'erreur, monsieur Pope.

— J'essaierai », dit Alan sur un ton neutre.

Quand Price-Lynch fut parti, il but son verre à petites gorgées, concentré à l'extrême. Il alla sur la terrasse. Sept étages plus bas, il aperçut Norbert au volant de la Rolls qui stationnait devant le perron. Il s'adressa une petite grimace dans le miroir du salon et murmura :

« C'est maintenant ou jamais, courage ! »

Il eut une pensée pour Bannister et descendit.

« Alan ! »

Sarah ! A croire qu'elle n'avait cessé de monter la garde dans le hall pour le coincer tôt ou tard. Il se maudit d'avoir fait sortir la voiture trop vite.

« Je suis désolé, Sarah. J'ai un avion à prendre. »

Elle écarquilla les yeux.

« Où allez-vous ?

— Je m'absente.

— Avec une femme ? Je ne dors pas depuis deux jours !

— Prenez des pilules.

— Alan, j'exige de savoir ! »

Il fit deux pas de côté, feinta et profita de l'entrée d'un groupe de gosses et de nurses pour sauter dans la Rolls.

« Filez, Norbert ! Filez ! »

La voiture démarra. Quand elle atteignit la Croisette, il jeta un regard derrière lui : Sarah courait à sa poursuite !

« Faites un crochet par Juan, Norbert. J'ai un truc à déposer…

— Bien, monsieur. J'ai peur qu'il y ait beaucoup d'encombrements.

— On verra. »

Il débloqua le crochet qui verrouillait une tablette d'acajou, prit un stylo et écrivit sur une feuille de bloc : « Je suis obligé de partir. Je te retrouve dans vingt heures. Attends-moi. Je t'aime. Alan. » Il glissa la feuille dans une enveloppe adressée à Terry, mit une cassette dans le combiné-stéréo, renversa la tête en arrière et se mit à penser à elle. A quoi d'autre aurait-il pu penser ? » Depuis qu'il l'avait rencontrée, les choses qui lui paraissaient importantes auparavant lui semblaient dérisoires. Quoi qu'il fasse, où qu'il fût, les yeux gris de Terry s'interposaient entre lui et le monde.

Elle était la réponse absolue à toutes les questions.

« Juan, monsieur… »

Il guida Norbert, le laissa dépasser le restaurant et le fit stopper sitôt tourné l'angle de la petite rue.

« Gare aux cornets de glace et à la pizza, Norbert ! Les gosses du quartier sont des terreurs !

— Je reste au volant, monsieur. »

Alan revint sur ses pas, pénétra sous le porche sombre et frais jouxtant Chez Tony, escalada trois étages. Il s'arrêta sur le palier, contempla la porte de Terry. Elle était quelque part avec Lucy chez des amis anglais. Il ne put néanmoins résister à son impulsion de frapper : personne. Il plaqua son mot sur la porte à l'aide d'une punaise fichée en permanence dans le bois, adressa un baiser léger à l'enveloppe et redescendit.

Hans, qui s'était caché à l'étage au-dessus en l'entendant monter, écouta décroître le bruit de ses pas. Quand il fut certain que Alan était parti, il dévala les marches, tomba en arrêt devant l'enveloppe, l'arracha de la porte, la décacheta. Il en lut le contenu et déchira la feuille en mille morceaux.

Arnold Hackett se tenait sur le pas de la porte, vieilli, méconnaissable.

« Vous êtes malade, Arnold ? »

Marina lut dans son regard une telle supplication qu'elle en fut remuée.

« Entrez, Arnold… »

Elle l'installa sur le lit où il s'assit lourdement, ne semblant pas s'apercevoir qu'elle était nue.

« Vous avez eu un accident ? »

Il secoua la tête, fit l'effort de grimacer un pauvre sourire.

« J'avais besoin de vous parler, Marina… Vous m'autorisez à rester un moment ?

— Mais bien sûr ! »

Elle lui tapota affectueusement le crâne. Après tout, si elle était là, c'est à lui qu'elle le devait.

« Racontez-moi… »

Il n'avait plus rien du fringant vieillard à qui elle avait dû fermer obstinément sa porte les jours précédents. Sa respiration était sifflante, irrégulière, saccadée.

« C'est votre femme ?

— Non, non…

— Quoi, alors ? Dites-moi ? »

Il chercha ses mots, se mordit les lèvres et lâcha d'une traite en baissant les yeux :

« Je viens de vendre la Hackett. »

Marina le dévisagea avec étonnement.

« C'est ça qui vous met dans cet état ?

— C'est comme si mon enfant venait de mourir. »

Elle lui entoura affectueusement les épaules de ses bras.

« Voyons, Arnold ! C'est plutôt bien… Vieux comme vous êtes… Il faut bien dételer un jour ou l'autre ! Vous avez passé votre vie à travailler, vous allez pouvoir prendre du bon temps !

— Non, pas de bon temps. Je viens de me faire baiser, vous comprenez ? Depuis toujours, c'est moi qui baisais les autres, j'étais le plus fort. On m'a forcé la main et j'ai dû plier. J'en suis malade.

— On vous a ruiné ?

— Oui.

— Il ne vous reste rien pour vivre ? demanda-t-elle sur un ton apitoyé.

— Très peu.

— Combien ?

— J'ai tout bradé pour 70 millions de dollars.

— Seigneur ! Mais c'est énorme !

— Énorme ? s'indigna-t-il en sortant de sa torpeur. La masse de mes titres en vaut 200 !

— 200 ou 70, ça change quoi ?

— J'ai perdu mon affaire ! Je suis seul ! Orphelin !

— Il vous reste votre femme.

— Nous ne nous sommes pratiquement pas adressé la parole depuis cinquante ans. Je n'ai plus de but.

— Qu'est-ce qui vous empêche de remonter d'autres usines ? Avec 70 millions de dollars, vous pouvez racheter la General Motors !

— Je suis cassé, Marina. Pire que si j'étais chômeur.

— On n'en meurt pas ! J'ai un ami qui s'est fait vider de la Hackett… »

Elle cessa de parler, interdite : pour la première fois, elle faisait le rapprochement entre la firme Hackett, dont Alan était l'employé, et Arnold Hackett, le pitoyable amoureux qui venait chercher réconfort chez elle. Hackett et Arnold Hackett, c'était la Hackett !

« Ça alors, c'est marrant ! C'est vous, Hackett ?

— Vous ne le saviez pas ?

— Mais non !

— Hackett, c'est moi ! affirma Arnold comme pour s'en convaincre. Enfin, c'était moi…

— Vous êtes un beau salaud ! Vous mettez les gens à la porte ! Vous connaissez Alan Pope ? »

Hackett tressaillit comme si on l'avait assis sur une plaque chauffée au rouge.

« Pope ?

— Qu'est-ce qu'il vous avait fait, Pope ? Il n'y a pas plus gentil ! Il était bien noté chez vous ! Il s'est retrouvé privé de travail, sans raison !

— Dans quel service était-il employé ? articula mécaniquement Hackett.

— Département comptabilité.

— A New York ?

— Oui, New York. C'était mon petit ami.

— Pourriez-vous me donner à boire, Marina ? De l'eau, juste un peu d'eau… »

Pendant qu'elle se rendait dans la salle de bain, il porta à sa bouche l'une de ses pilules et se mit à fixer intensément le ciel.

Elle revint, fit le tour du lit, posa le verre sur la table de nuit.

« On a vécu ensemble. Malheureusement, je suis partie avec Harry. Il était d'un égoïsme ! En dehors de sa peinture, il considérait les autres comme des chiens. Même moi ! »

Elle s'allongea sur le lit aux côtés d'Arnold, toujours assis dans la même position, lui tournant le dos. Elle eut un peu honte de le rudoyer alors qu'il étalait sa détresse. Elle lui gratta gentiment la nuque.

« Vous avez fait votre temps, Arnold… Pas de quoi en faire un drame… Vous n'êtes pas le premier à qui ça arrive. Place aux jeunes ! »

Elle accentua machinalement le va-et-vient de ses ongles sur le cuir tanné de sa boîte crânienne. Elle perçut très nettement le frisson qui le parcourait, craignit d'avoir franchi la frontière subtile délimitant la camaraderie affectueuse du désir sensuel. Elle retira sa main de peur qu'il ne lui saute dessus pour lui prouver que, malgré son âge… Il ne fit pas un mouvement.

« Achetez-vous un bateau… Jouez au golf… Pour ce qui vous reste à vivre, autant faire des choses qui vous plaisent. Non ?… Arnold ? »

Il garda le silence. Rassurée, elle lui étreignit l'épaule. « Arnold ?… »

Elle accentua sa pression. Il bascula lentement sur le côté.

« Non, Arno


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ld, non… Restez assis sagement. »

Elle voulut le repousser. Il s'abattit sur elle, les yeux grands ouverts, le visage figé. Mort. Elle hurla.

CHAPITRE 29

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Dès que sa voiture pénétra dans le centre, Alan reçut le choc de New York en plein visage. L'air, la chaleur, la brunie, la stridence de New York… Une ville qui lui était familière, mais qu'il ne reconnaissait plus. On était dans l'après-midi du 30 juillet. Il l'avait quittée le 25 au matin. Cinq jours avaient suffi pour que le temps, dans une accélération prodigieuse, se dilate jusqu'à contenir une multiplicité d'actions que cinquante ans de sa vie ordinaire n'auraient pu absorber. Ces cinq jours d'amour, de mort et de puissance, avaient métamorphosé la chenille en papillon. Un cours d'histoire naturelle pris sur le vif, à la source. Trop tard désormais pour être innocent.

« Vous m'attendez. Dès que j'arrive, nous repartons pour l'aéroport. »

Il considéra pensivement la façade de la banque. Cent ans plus tôt, le 23 juillet, suant de frousse, il avait encaissé derrière ces murs son premier chèque de 500 dollars. Il gravit les huit marches du perron, traversa le hall et se rendit directement au service bourse où se pressaient les petits porteurs venus vendre leurs titres Hackett 20 dollars l'un. Il avisa un huissier qui canalisait les visiteurs.

« M. Fischmayer m'attend. Je m'appelle Alan Pope. »

Trente secondes plus tard, il pénétrait dans le luxueux bureau du fondé de pouvoir principal de la Burger. Abel Fischmayer déplia ses deux mètres et s'avança, la main tendue.

« Fischmayer, enchanté.

— Pope, ravi. »

Ces préliminaires achevés, Alan se racla la gorge et sortit de sa serviette le document par lequel Arnold Hackett lui consentait la cession de ses 6 millions d'actions.

« Monsieur Fischmayer, voici 6 millions de titres Hackett. Je vous les verse pour souscrire à l'O.P.A. que vous avez lancée. »

Le fondé de pouvoir lut le papier, le tourna et le retourna entre ses mains.

« Fort bien, monsieur Pope… Fort bien.

— Ces titres représentent une somme de 120 millions de dollars. J'en dois 70 à votre établissement. Je vous prie donc de me verser la différence, soit 50 millions de dollars.

— Voulez-vous prendre un verre, monsieur Pope ?

— Désolé, mon avion m'attend. Je dois repartir.

— En France ?

— Puis-je avoir mon chèque, je vous prie ?

— Certainement », dit Fischmayer avec une moue pincée.

Il fit jouer la sécurité du tiroir central de son bureau et produisit le petit rectangle bleuté maison.

« Si vous voulez bien vérifier… »

Alan s'en empara avec calme. Le chèque était libellé à son nom et mentionnait, en chiffres et en toutes lettres, la somme extravagante de 50 millions de dollars que paraphait la signature de Fischmayer assortie de celles des deux autres fondés de pouvoir, illisibles.

Abel lui jeta un regard hautain et froid. Alan sut alors que, lui aussi, avait appris qui il était.

« Au revoir, monsieur, dit Alan.

— Au revoir, monsieur », répondit Fischmayer.

Ils ne se serrèrent pas la main.

Quand Alan fut installé dans son appareil, il boucla sa ceinture, se fit apporter une coupe de champagne par une hôtesse et tira deux bouffées d'une cigarette avant que n'éclate le vrombissement des réacteurs. L'idée qu'il était le seul passager d'un Boeing le fit sourire. L'avion prit la piste pour décoller. Alan cala sa tête sur le dossier, ferma les yeux et se laissa envahir par l'image de Terry.

Elle n'avait peut-être pas la classe de Mandy de Saran, mais elle lui plaisait. Ses formes rondes, son sourire jovial, les deux fossettes de son menton sous le casque de ses cheveux noirs étaient allés droit au cœur de Bannister.

« Où avez-vous appris à parler anglais, Clarisse ?

— A Londres. J'étais gouvernante chez un couple de marchands de tableaux.

— Beaucoup d'enfants ? »

Clarisse pouffa.

« C'était deux hommes ?

— Vous travaillez au Palm Beach depuis longtemps ?

— Un mois. Jusqu'à la fin de la saison. Plus pour passer le temps que pour autre chose. Je m'ennuie un peu chez moi. Mon mari est anglais. »

Elle parcourut la suite des yeux avec un regard appréciateur.

« Et vous, qu'est-ce que vous faites, monsieur Bannister ?

— Je dirige une entreprise de produits pharmaceutiques, répondit froidement Samuel. A New York. Vous voulez boire quelque chose ?

— Pas pour le moment. Vous restez longtemps à Cannes ? »

On n'en était pas encore aux serments, mais partie comme c'était, dans cette complicité naissante, l'affaire se présentait bien. Samuel l'avait repérée dans les lavabos du Palm Beach. Elle était assise sur une chaise, lisait Vogue et écoutait distraitement le tintement des pièces de monnaie que jetaient les clients dans la soucoupe. L'absence de bruit l'avait alertée quand Bannister était sorti du lieu dont elle était la gardienne. Elle lui jeta un regard sévère. Il y répondit en désignant le billet de dix francs qu'il avait déposé dans l'assiette. Ils se sourirent. Les grandes passions ne s'instaurent souvent que sur des détails aussi minuscules. Sans trop de chichis, elle avait accepté de prendre un verre chez lui.

« Mettez-vous à l'aise, Clarisse… »

Elle n'avait sur elle qu'une légère robe de cotonnade dont l'étoffe, tendue au niveau de la poitrine, laissait deviner l'aréole de ses seins. Samuel se racla la gorge, détourna les yeux. Mis à part la duchesse qui s'était jetée sur lui, il n'avait eu aucune aventure en vingt-cinq ans de mariage. Christel avait progressivement étouffé, par un lent travail de sape conjugal, ses velléités de séducteur. Néanmoins, par une espèce de pudeur obscure, il glissa dans un tiroir le portefeuille qu'il gardait sur son cœur et qui contenait, entre deux cartes de crédit, la photo de sa femme.

« C'est un joli nom, Clarisse…

— Vous trouvez ? »

Ils étaient assis, face à face, sur deux fauteuils. Désespérément, il essaya de retrouver dans les arcanes de sa mémoire les gestes qu'il avait accomplis jadis, ceux qui permettaient de franchir l'espace séparant la neutralité d'une chaise de la tiédeur affolante d'un lit. Sa main droite pesait dix tonnes. La gorge serrée, il la souleva et la rapprocha du bras de Clarisse. Quand elle n'en fut plus qu'à cinq centimètres, on frappa à la porte : le charme était rompu, tout était à refaire !

Il se leva, furieux, et alla ouvrir. Une jeune fille se tenait dans l'encadrement. Elle avait des cheveux blond cendré, des yeux gris, et était vêtue sans recherche d'un jeans délavé et d'un tee-shirt blanc trop large.

« J'ai dû faire une erreur… s'excusa-t-elle. On m'avait dit qu'un de mes amis résidait au 751…

— Quel ami ?

— Alan Pope.

— C'est bien son appartement… maugréa Samuel.

— Je m'appelle Terry. »

Ainsi, c'était d'elle que Alan était tombé amoureux !

« Il n'est pas là… dit Bannister d'un air hostile.

— Savez-vous quand il reviendra ?

— Il est en voyage. Je suis son ami. Bannister.

— Le reverrez-vous ?

— Il doit revenir mais je ne sais pas quand.

— Pouvez-vous lui remettre une lettre ? »

Elle la tendit. Samuel la prit avec méfiance entre le pouce et l'index.

« C'est très important… murmura-t-elle.

— Vous pouvez compter sur moi… dit Bannister. Je la lui donnerai dès que je le verrai.

— Dites-lui que j'ai été obligée de partir… Je lui explique tout là-dedans. Dites-lui aussi…

— Quoi ? Que voulez-vous que je lui dise encore ? »

Elle se mordilla les lèvres.

« Rien. C'est dans la lettre. Merci. »

Elle salua de la tête et s'éloigna dans le couloir. Bannister referma la porte, malade à l'idée qu'Alan pût jeter son dévolu sur une fille aussi insignifiante alors que Sarah Burger déroulait à ses pieds le tapis rouge de la fortune. Heureusement qu'il veillait ! Il déchira la lettre en morceaux, en jeta les débris dans la cuvette du cabinet et tira la chasse.

Après quoi, il retourna dans la chambre où Clarisse l'attendait.

La Rolls quitta la Croisette et vira à droite pour s'engager dans l'allée du Majestic. Dès le départ de New York, Alan s'était endormi pour ne se réveiller qu'à Nice après l'atterrissage.

« Vous avez encore besoin de moi ce soir ? demanda Norbert.

— Je ne pense pas. Si vous voulez votre soirée, prenez-la.

— Merci, monsieur, avec plaisir.

— Rendez-vous galant, Norbert ?

— Réunion de ma cellule, monsieur. »

Alan amorça un sourire qui se figea soudain.

« Accélérez ! Ne vous arrêtez pas devant le perron ! Faites le tour du rond-point ! »

Avec épouvante, il venait d'apercevoir Sarah, assise sur un pliant, en grande conversation avec Serge. Il se coucha sur la banquette.

« Norbert, est-ce que la fille en vert, avec Serge, m'a vu ? »

Norbert jeta un regard dans le rétroviseur.

« Je ne pense pas, monsieur. Mlle Burger parle toujours.

— Merci. Arrêtez-moi… »

Il sauta à terre devant la maison de la presse, contourna l'hôtel, enfila la petite rue parallèle à la Croisette et se glissa dans le Majestic par l'entrée de service. Avec des ruses de Sioux, il s'approcha du comptoir du concierge.

« 751, s'il vous plaît.

— Votre clef n'est pas au tableau, monsieur. M. Bannister doit être en haut… »

Il entra dans l'ascenseur et se trouva nez à nez avec Marina qui allait en descendre.

« Alan ! »

Il fut bouleversé de voir que son visage était ravagé de larmes.

« C'est affreux, Alan ! Il est mort dans mes bras !

— Hadad ?

— Hackett !

— Hackett est mort ? »

Ses sanglots redoublèrent.

« Définitivement. Dans ma chambre ! De quoi j'ai l'air ? » pleurnicha-t-elle.

Alan la prit par les épaules et la secoua.

« Marina ! Que lui as-tu fait ? Marina ! »

Par-dessus sa tête, il vit Sarah entrer dans le hall. Il tira vivement Marina dans la cabine et appuya sur le bouton du septième.

« Je veux descendre », dit la dame en rouge avec son caniche noir dans les bras.

Alan la découvrit au moment où elle parlait. Elle avait un air de réprobation outrée.

« J'étais allongée sur le lit, poursuivit Marina. Je lui caressais gentiment le crâne… Il venait de vendre ses usines, faut pas être vache… Et il faut que je te dise !… Hackett, c'était Hackett !

— Je sais… dit Alan, je sais !

— Ramenez-moi immédiatement au troisième ! ordonna la dame.

Dès que nous serons au septième… » s'excusa Alan.

Le caniche noir poussa un grognement menaçant.

« Le temps de lui donner un verre d'eau et de m'étendre à côté de lui, il était mort ! enchaîna Marina.

— Mais mort de quoi ?

— Arrêt du cœur. Quel dérangement ! Pour ne pas le balader dans les couloirs, on l'a laissé dans ma chambre… Ils m'ont déménagée au sixième… On m'a égaré ma jupe bleue !… Je ne m'y reconnais plus dans mes affaires ! »

La porte palière s'ouvrit à l'étage.

« Marina, voyons-nous plus tard, tu m'expliqueras tout en détail !

— C'est toi qui me dois des explications ! Qu'est-ce que tu fais à Cannes ?

— Voulez-vous descendre je vous prie ! » glapit la dame.

Avant que Alan ait pu sortir, les portes d'acier se refermèrent automatiquement. La dame voulut enfoncer la touche du troisième. Dans son mouvement, le caniche lui échappa et se mit à aboyer furieusement. La dame essaya de le reprendre dans ses bras.

« Je suis revenue chez toi à New York. J'ai quitté Harry. Pauvre Arnold ! Il n'y avait pas d'eau, je suis repartie…

— Où as-tu connu Arnold Hackett ?

— Attention à mon chien ! cria la dame, Jean-Paul, ici ! Saute ! »

Elle tendit en vain l'arceau de ses deux bras pour que Jean-Paul s'y niche.

« Chez Poppie, dit Marina. Tu connais Poppie ?

— Non. »

La cabine s'arrêta au rez-de-chaussée. Les portes s'ouvrirent. Le caniche s'échappa. La dame voulut se lancer à sa poursuite, elle se heurta à Marina.

« Alan ! cria Sarah. Alan ! »

Alan tapa sur le bouton du septième. L'ascenseur repartit.

« Je veux descendre ! hurla la dame. Jean-Paul !

— Hé ! vous, la rouge ! Vous pourriez faire attention ! s'indigna Marina. Vous m'avez écrasé le pied !

— Je suis une amie de M. Gohelan, s'étouffa la dame. Je vais protester ! Je viens ici depuis vingt ans ! S'il arrive malheur à mon chien !…

— Qui est Poppie, Marina ?

— L'amie de Peter.

— Qu'est-ce qu'elle avait à voir avec Arnold Hackett ?

— Je n'en sais rien. Je l'ai rencontré chez elle en partant de chez toi. Il m'a invitée ici. En tout bien tout honneur… »

Sourcils froncés, elle se tourna vers la dame pour achever sa phrase.

« …j'ai horreur des vieux ! »

Arrêt de la cabine.

« C'est pour moi que vous dites ça ? jeta la dame avec défi.

— Oui ! cracha Marina. Et je déteste aussi les chiens ! »

Alan se coula entre les portes avant que la querelle ne dégénère en pugilat. Il sonna à son appartement.

« Qu'est-ce que c'est ? tonna la voix de Bannister.

— Moi ! Ouvre !

— Alan ?

— Tu ouvres ou j'enfonce la porte ? »

Bruit du verrou qu'on débloque… La tête de Bannister… Alan la repoussa à l'intérieur et s'aperçut qu'il était en caleçon.

« Encore !

— Je ne suis pas seul… » confessa Samuel avec une expression contrite.

Alan lui jeta un regard mauvais.

« La duchesse ?

— La dame des lavabos du Palm Beach ! Je te supplie d'être discret, Alan ! Elle est mariée !

— Raccompagne-la à ses toilettes ! J'ai besoin du salon immédiatement !

— Alan, on venait juste de commencer…

— Dehors ! »

Alan entra dans la salle de bain.

« Quand je sortirai de la douché, je vous flanque tous les deux par la fenêtre si vous êtes encore là ! Quant à toi, reviens dans une heure, j'aurai des choses à te dire ! »

Il claqua la porte derrière lui, fit gicler l'eau froide et éclata d'un fou rire nerveux. Quand il revint dans le vestibule après s'être séché, la place était libre. Il enfila des vêtements, prit quelques notes sur un bloc et appela Hamilton Price-Lynch.

« Je débarque à l'instant. Je suis chez moi. Voulez-vous venir ? »

Il s'absorba dans les chiffres qu'il venait d'inscrire. Au coup de sonnette, il enfouit le morceau de papier dans sa poche.

« Bon voyage, monsieur Pope ? s'enquit Ham Burger en entrant dans le salon.

— Excellent, merci.

— Tout s'est bien passé ?

— Parfaitement bien.

— Je viens d'avoir un appel de Fischmayer. Voulez-vous me montrer son chèque ?

— Le voici, dit Alan. Avez-vous le mien ?

— Le voilà », répondit Price-Lynch.

Les deux chèques changèrent de main. Alan rangea le sien dans sa poche après en avoir vérifié le montant, 10 000 dollars.

« Correct, monsieur Pope ?

— Correct.

— Eh bien, parfait, dit Price-Lynch en lui rendant le chèque de 50 millions libellé au nom de Pope par Abel Fischmayer. Il ne vous reste plus qu'à l'endosser à une banque de Genève dont je vais vous indiquer le nom… »

Alan lui tourna le dos, tripota distraitement quelques bouteilles sur le bar. Le second chèque rejoignit le premier dans sa poche.

« Vous m'entendez, monsieur Pope ?

— Je vous entends.

— Vous allez donc l'endosser à…

— Je ne l'endosserai pas, le coupa Alan.

— Pardon ?

— Ce chèque est à mon nom. J'ai l'intention de l'encaisser pour mon propre compte. »

Price-Lynch eut un soubresaut.

« Je suppose que vous plaisantez ?

— Absolument pas, dit Alan d'une voix glaciale. Vous avez voulu me rouler. Vous vous êtes servi de moi pour dissimuler une faute professionnelle qui vous aurait rapporté 50 millions de dollars sur le dos d'un client que vous avez trahi.

— Vous vous croyez de taille à pouvoir me faire chanter ? cracha Ham Burger avec mépris.

— Hackett vous faisait confiance. Il en est mort.

— Tout le monde savait qu'il était cardiaque !

— Vous avez commis une action immorale, monsieur Price-Lynch. Je suis choqué.

— Votre prix ? grinça Hamilton.

— Je voudrais d'abord faire une brève mise au point pour que vous sachiez exactement où nous en sommes tous les deux.

— Au fait !

— Ce qui m'a frappé la première fois où vous m'avez parlé de votre O.P.A., c'est qu'elle était inéluctablement vouée à l'échec. Même si vous aviez réussi à ramasser la totalité des titres en circulation, vous n'en auriez possédé que 40 p. 100. Insuffisant pour prendre le contrôle de la Hackett. Pour réussir votre coup, il vous fallait remplir deux conditions. Un, trouver le moyen de contraindre Hackett à vendre. Vous êtes son banquier, il vous a suffi de lui couper son crédit pour le faire céder. Deux, intervention d'un tiers à la main innocente pour lui racheter son paquet majoritaire à un prix déprécié : moi ! Le pigeon idéal, monsieur Price-Lynch, surtout après ce qui venait de m'arriver !

— Je vous laisse une dernière chance, Pope ! Gardez vos 200 000 dollars, rendez-moi mes 50 millions et disparaissez ! »

Alan le considéra avec ironie.

« Il y a des mots malheureux, monsieur Price-Lynch. Le mot « disparition », par exemple. Si je n'ai pas disparu plus tôt, après mon premier refus, ce n'est effectivement pas de votre faute… »

Ham Burger se cabra.

« Que voulez-vous dire ?

— Rien, dit Alan sans le lâcher du regard. Absolument rien. Nous nous comprenons ?

— Pas du tout ! »

Alan enregistra qu'il avait baissé les yeux une fraction de seconde.

« Auriez-vous oublié ceci ? » demanda Price-Lynch en sortant de sa poche une feuille de papier.

Alan identifia la lettre qu'il lui avait signée quatre jours plus tôt lors de la conclusion de leur accord. Il y reconnaissait son rôle d'intermédiaire et de prête-nom pour le compte de Price-Lynch.

« Je n'ai qu'à la montrer à n'importe quel homme de loi pour dénoncer votre chantage ! » menaça Ham Burger.

Alan le regarda droit dans les yeux avec amusement.

« Chiche ?

— Ne me poussez pas !

— Ce document est la preuve de votre malhonnêteté, monsieur Price-Lynch. Nul banquier n'a le droit de lancer une O.P.A. pour son propre compte. C'est un délit !

— J'élève votre commission à 500 000 dollars.

— Ce n'est pas à vous de faire des offres. J'ai un autre projet en tête. Devenir majoritaire de la Hackett. »

Price-Lynch le dévisagea, suffoqué.

« Vous êtes fou à lier !

— Hackett me l'avait déjà dit quand j'avais émis la prétention de racheter ses titres. Maintenant, voulez-vous m'écouter ? J'ai une proposition à vous faire.

— A lier !… répéta machinalement Ham Burger.

— Si vous l'acceptez, et entre nous, je ne vois pas comment vous pourriez la refuser, c'est moi qui vous offre une commission. Pas de 500 000 dollars, mais de 5 millions.

— Qu'est-ce que vous me chantez ? se révolta Hamilton.

— Je suis prêt à passer l'éponge. Je vous rends votre chèque, vous me restituez les 6 millions de titres que j'ai remis entre les mains de Fischmayer.

— Qui va les payer ? rugit Price-Lynch.

— Vous. Bien entendu, pas de votre poche. Vous êtes directeur de la Burger. Je veux que votre banque m'accorde un prêt à long terme de 75 millions de dollars garantis sur les titres que vous allez me rendre. 70 pour racheter les actions Hackett, 5 pour la commission que je vais vous verser. »

Alan regarda sa montre avec nonchalance.

« Je vous laisse très exactement cinq minutes pour vous décider. »

Il se confectionna un whisky et sortit tranquillement sur la terrasse. Pendant quelques secondes, Ham Burger resta immobile. Puis, il s'empara de la bouteille abandonnée sur la desserte, s'en servit à ras bord un verre à dégustation et le but d'un trait. Cinq millions placés en Suisse à 12 p. 100 lui rapporteraient 600 000 dollars par an nets d'impôts… Peut-être pas de quoi faire des folies, mais retrouver la liberté, quitter Emily et voler de ses propres ailes valaient bien quelques petits sacrifices. Il acheva pensivement son whisky, hésita un instant et se dirigea vers la, terrasse.

Ce qui était épatant dans ce pays, c'était la lumière, ce bleu du ciel immuable. En bas, virevoltait toujours le carrousel permanent des filles dorées en mini-maillot, des garçons tournoyant entre les tables du bar, des clients du Majestic appelés par haut-parleur et fonçant vers les cabines téléphoniques.

Alan Pope était accoudé au parapet, le regard fixé droit devant lui. Ham Burger toussota.

« Monsieur Pope… »

Alan se retourna lentement, sembla le découvrir.

« J'ai réfléchi à votre proposition », dit Price-Lynch. Il alluma une Muratti d'une main tremblante.

« Je l'accepte. »

On avait enlevé le lit de la chambre de Marina. A sa place, une planche recouverte d'un drap noir, posée sur deux tréteaux. Au-dessus de la planche, la bière où gisait le cadavre d'Arnold Hackett. Après les constatations du médecin légiste, Victoria avait refusé que le corps de son mari fût conduit à la morgue.

Leur fille, Gertrud, en vacances dans la région et arrivée en hâte, avait émis la même exigence. Après les condoléances d'usage et l'assurance réitérée de la part qu'il prenait à leur chagrin, Marc Gohelan leur avait discrètement demandé quels étaient leurs projets. Un cadavre dans un palace pose certains problèmes d'évacuation incompatibles avec la bonne ambiance de l'établissement.

Victoria et Gertrud avaient décidé de rapatrier dans les plus brefs délais le corps du disparu aux États-Unis. Gohelan s'était chargé de toutes les démarches pour affréter un avion spécial, prévenir les pompes funèbres et régler les formalités officielles. Il avait vivement conseillé à la veuve et à l'héritière d'attendre la nuit pour sortir le cercueil de l'appartement. Il s'était vu opposer un net refus de la part de Victoria.

« Mais, madame, songez que nous sommes au cœur de la saison… L'hôtel grouille de monde… Il fait grand jour… Comprenez-moi…

— Mon mari est arrivé chez vous la tête haute, je ne vois pas pourquoi il en ressortirait en se cachant ! »

Seule concession qu'il avait pu lui arracher, les appariteurs ne seraient pas revêtus de leurs traditionnels vêtements noirs, le prêtre viendrait en civil, une petite valise à la main emplie de ses attributs sacerdotaux. Les stores de la chambre étaient tirés. Quelques bougies brûlaient çà et là. Par la fenêtre ouverte, pénétraient des bribes de la rumeur joyeuse des vacances.

« C'était un homme remarquable… » dit Hamilton Price-Lynch.

Il reçut de Sarah et d'Emily le même regard dépourvu d'aménité qui lui était dévolu chaque fois qu'il ouvrait la bouche devant elles. Il songea qu'il n'aurait plus à les supporter longtemps.

« Ton père passait dans le couloir… Il a entendu un hurlement… Une femme venait de s'ébouillanter accidentellement en prenant sa douche… Elle a ouvert la porte à la volée en demandant de l'aide… Ton père est entré… Son cœur à lâché… » glissa Victoria à Gertrud en répétant la version pieuse que lui avait fourni Gohelan pour justifier la présence d'Arnold Hackett dans la chambre de Marina. Gertrud eut un regard froid pour la créature blonde qui se tenait dans l'angle, mains derrière le dos, aux côtés de Lou Goldman qui entourait d'un bras protecteur les épaules de Julie, sa femme.

« Je crois que vous étiez une amie du disparu ?… chuchota le producteur à l'oreille de Marina. Vous rentrez en Amérique pour les obsèques ?

— Non, non… Je suis simplement revenue pour chercher une jupe bleue que les femmes de chambre m'ont égarée dans le déménagement…

— Vous l'avez retrouvée ?

— Non. C'est bête, j'y tenais…

— Je prépare un immense film sur la vie de Marilyn Monroe… Vous avez quelque chose dans le visage qui…

— Tout le monde me le dit.

— Avez-vous déjà fait du cinéma ? »

Dans un coin, Richard sanglotait. La mort de son patron lui conférait soudain la qualité de membre de la famille. Olivia, la femme de chambre de Victoria Hackett, reniflait dans un mouchoir. Un peu plus loin, la tête baissée, le duc de Saran étreignait la main de la duchesse. Il avait tenu à cette visite de courtoisie avant la levée du corps. Le garçon d'étage du septième s'était mêlé à l'affliction générale. Hackett l'avait toujours fasciné par son avarice. Jamais un sou de pourboire, un mot de remerciement.

« Vous perdez là un maître épatant… » chuchota-t-il à l'oreille de Richard qui s'étouffait dans ses larmes. Conduite par Gohelan, une délégation d'hommes en blouse blanche se faufila dans la pièce. Le prêtre, en pantalon de flanelle et chemise parme, passa rapidement sa soutane dans la salle de bain.

Pas de discours bien entendu, moins encore d'office. Une courte prière suivie d'une bénédiction. Les hommes en blanc refermèrent le couvercle de la bière. Victoria s'effondra dans les bras de sa fille. Gohelan se précipita dans le couloir, fit un signe discret à un maître d'hôtel en faction vingt mètres plus loin, revint dans la chambre et d'un geste impérieux, ordonna aux appariteurs de se hâter. Ils soulevèrent le cercueil et l'emportèrent. Retentit un bruit infernal de marteau-piqueur. Pour éviter qu'un de ses clients ne se trouve nez à nez avec le cortège, Gohelan avait imaginé de faire boucher l'extrémité du couloir à la hauteur de l'ascenseur par deux ouvriers censés faire un trou dans le parquet. Au pas de course, il ne fallait que vingt secondes pour atteindre le monte-charge de l'escalier de service. Les appariteurs s'y engouffrèrent. Dès qu'ils eurent disparu, le marteau-piqueur cessa miraculeusement de fonctionner. Avec un soupir de soulagement, Gohelan retourna dans la chambre pour réconforter la veuve et l'orpheline. Les appariteurs descendirent jusqu'au sous-sol, traversèrent le hall qui menait à la cantine des employés et déposèrent le cercueil dans la menuiserie. Tout était prêt pour le recevoir. On le plaça sur un établi. Deux menuisiers l'entourèrent rapidement d'un coffrage de planches. Les planches posées, rien ne pouvait laisser supposer ce qu'elles cachaient.

Cinq hommes en salopette bleue s'en emparèrent et prirent la sortie de service qui débouchait à l'arrière de l'hôtel dans la rue Saint-Honoré. On les chargea dans une fourgonnette blanche dont le chauffeur referma les portes.

Certes, la rumeur de la mort de Hackett s'était répandue dans Cannes. Mais la direction du Majestic pouvait mettre quiconque au défi d'avoir vu un cercueil se balader dans l'hôtel en période de grandes vacances.

Il n'est pas possible qu'elle ne vous ait rien laissé pour moi !

Tony acheva d'essuyer son verre tout en louchant sur la Rolls garée devant le restaurant.

« Je le saurais, dit-il sobrement.

— Et son amie ? insista Alan. Lucy ? Lucy comment ? Vous savez son nom ?

— Non. Elle va souvent chez des amis anglais, au-dessus de Vence, je crois…

— Comment s'appellent-ils ?

— Je l'ignore. Beaucoup de gens passent chez moi. Allez savoir…

— Donnez-moi un whisky, sec, sans glace. »

Terry avait disparu ! Aucune trace de son passage nulle part. Evanouie… Volatilisée… Au Majestic, Bannister n'avait vu personne.

« Je ne crois pas qu'elle revienne, dit Tony en poussant un verre vers Alan. Je l'ai vue partir avec toutes ses affaires. Pas grand-chose, mais un grand sac de marin.

— Partie comment ?

— En taxi.

— Vous vous souvenez de la voiture ?

— Non.

— Vous auriez pu connaître le chauffeur ? Peut-être est-ce un type qui travaille à Juan ?

— Je n'ai pas fait attention. »

Ils devaient se retrouver chez elle et partir immédiatement sur le Victory II qu'il n'avait pas encore utilisé, sinon pour y coucher deux nuits à quai. Une brève croisière en Corse…

« Je m'appelle Pope, dit Alan. Alan Pope. Si vous la revoyez, dites-lui que je l'attends… Je suis à Cannes, au Majestic… D'ailleurs, elle le sait… »

Tony lui coula un regard en biais. Ce n'était pas la première fois qu'il avait affaire à des amoureux en détresse. Son restaurant était un des hauts lieux du Tout Juan fauché. Entre deux pastis, il était informé de toutes les peines de cœur de ses clients. Sauf qu'ils venaient à pied, à vélo ou à mobylette, mais pas en Rolls.

« Qu'est-ce qui a pu se passer ? » rêva Alan à voix haute.

Il avait trouvé porte close. Pas un mot, rien. Il acheva son verre.

« Vous n'oublierez pas ?

— Pope, Majestic, c'est gravé ! » dit Tony en raflant le billet abandonné sur le comptoir.

Alan ressortit dans la rue, considéra la façade, repéra les fenêtres closes du studio où il avait connu avec elle ce qu'il ne retrouverait jamais.

« Où allons-nous, monsieur ? interrogea Norbert en lui tenant la portière.

— Où vous voudrez, dit Alan avec accablement. Cela n'a plus d'importance. »

LIVRE V

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CHAPITRE 30

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Le 6 août, deux jours après la clôture de l'O.P.A., Alan fit arrêter sa


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voiture dans la 42e Rue. New York était gluant de chaleur poisseuse. Il franchit le seuil du Rilford Building, traversa le hall et monta dans l'ascenseur qui s'arrêta au trentième étage. Il était dix heures du matin. Dans une heure, il devait se présenter devant le conseil d'administration de la Hackett Chemical Investment pour s'y faire élire président. Avec les 60 p. 100 des titres en sa possession, la cérémonie d'investiture n'était qu'une simple formalité. Dans le couloir, il retrouva les odeurs et les bruits familiers qui avaient marqué l'achèvement de sa première vie. Il croisa quelques collègues de travail qui le saluèrent d'une façon bizarre, presque furtive. Il en fut étonné. Tout le monde devait savoir pourtant qu'il avait pris le contrôle de la firme. Il poussa la porte du bureau 8021. Pendant quatre ans, il y avait rêvé d'autre chose. Bannister ôta précipitamment les pieds de sa table.

« Qu'est-ce qui te prend ? demanda Alan.

— J'étudiais le dossier du fluor… » débita Samuel sur un ton coupable.

Alan le considéra avec perplexité. Il se rendit à ce qui avait été son bureau avant qu'on ne le mette à la porte, en caressa pensivement la surface métallique du bout des doigts. Puis, il alla jusqu'à la baie vitrée et colla son nez au carreau comme Bannister le lui avait vu faire des centaines de fois. Il était rentré de Cannes deux jours plus tôt après avoir chargé une agence de détectives de se lancer sur les traces de Terry. Aucun résultat jusqu'à présent. Ils cherchaient… Alan avait pris un appartement au Pierre, mais sans ressentir la griserie qui l'avait saisi le 24 juillet, quand il y avait passé sa première nuit avec Anne, l'employée de l'American Express. Après le Majestic, le Palm Beach, le délire de Cannes au cœur de la saison, plus rien ne pouvait l'épater. Même pas sa victoire, qui lui laissait un goût d'amertume parce qu'il n'avait plus personne avec qui la partager. En dehors de Samuel… Il le regarda pardessus son épaule. Il avait étalé une pile de dossiers qu'il consultait fébrilement sans lever le nez.

« Sammy… »

Bannister leva la tête.

« Oui ?

— Des problèmes ?

— Excuse-moi, j'ai du travail…

— Tu te fous de moi ?

— Non, non… balbutia Samuel, je vous assure ! »

Alan le dévisagea avec stupéfaction.

« Tu me vouvoies, maintenant ?

— Je ne l'ai pas fait exprès… » dit Bannister en se replongeant dans ses dossiers.

Alan bondit jusqu'à sa table, balaya rageusement les dossiers qui s'y empilaient, le saisit par les revers de sa veste, le mit debout.

« Si tu ne me dis pas tout de suite pourquoi tu fais la gueule, je te casse les dents !

— Rien vraiment… Simplement un peu de travail en retard…

— Arrête tes conneries ! rugit Alan. Tu me regardes à peine, te ne m'adresses pas la parole, tu me traites comme un pestiféré ! Si tu as quelque chose sur le cœur, dis-le ! Après tout, je suis le taulier ! »

Bannister se dégagea lentement, hocha la tête et bredouilla :

« Justement…

— Justement, quoi ? » explosa Alan.

Bannister détourna les yeux.

« Ça m'impressionne.

— Connard… laissa tomber Alan avec un soupir de soulagement. Je croyais que tu ne m'aimais plus…

— Merde ! Tu ne te rends pas compte ! Hackett, c'est toi maintenant ! Dans la boîte, personne n'en est revenu ! Au Romano's, tout le monde est sidéré ! Les gars ont la trouille !

— Qu'est-ce que j'ai de changé ?

— Tu es le patron ! »

Il s'empara du téléphone qui grelottait, écouta, fit la grimace.

« Bien, monsieur… Certainement, monsieur…

— Qui est-ce ? » demanda Alan.

Samuel masqua le bas de l'appareil de sa paume.

« Murray.

— Passe-le-moi ! Murray ?… Venez immédiatement dans mon ancien bureau. Immédiatement ! »

Il raccrocha sous l'œil béat de Bannister.

« Il m'a sonné les cloches hier, à cause de mon voyage. Il prétend que j'ai commis une faute professionnelle… Il veut me sucrer mes indemnités…

— Vraiment ?

— Tu le connais…

— Il n'a pas tort, déclara Alan. Légalement, tu n'aurais pas dû t'absenter. »

Les épaules de Bannister se voûtèrent. Alan lui désigna un titre du Herald Tribune qu'il avait à la main en entrant dans le bureau.

« Les meurtriers de Hamilton Price-Lynch retrouvés. »

— Tu sais qui l'a écrasé ? Les deux types qui ont essayé de m'avoir quand je faisais du ski nautique. Sur son ordre. Ils avaient déjà fait exploser Erwin Broker en plein feu d'artifice. C'est Cesare di Sogno qui était le maître de ballet. Ils l'ont coffré aussi. D'après lui, Ham Burger aurait refusé de payer le travail à ses deux hommes de main. Il en est mort. »

Il s'aperçut qu'au lieu de l'écouter, Samuel fixait un point au-delà de sa tête. Il se retourna. Oliver Murray se tenait dans l'encadrement de la porte.

« Monsieur Pope, permettez-moi de vous adresser mes plus vives félicitations pour cette promotion très méritée ! »

Alan ne prit pas la main tendue. Il le dévisagea sans mot dire, glacial, et alla s'asseoir derrière son bureau.

« Dites-moi, Murray… Vous avez bu ? »

Mal à l'aise, Samuel s'absorba dans la contemplation du paysage qui déroulait son panorama à travers la baie.

« Monsieur Pope ! Je n'ai jamais avalé une goutte d'alcool de ma vie ! Qu'est-ce qui vous fait dire…

— Une impression, Murray. Rien qu'une impression… Vous faites partie de notre maison depuis combien de temps, Murray ?

— Quinze ans, monsieur.

— Considérable. Vous avez quel âge ?

— Cinquante-deux, monsieur. »

Alan observa un long silence. Murray, qu'il n'avait pas prié de s'asseoir, se tortillait d'angoisse.

« Vous gagnez combien ?

— 3 365 dollars par mois. Sans les retenues.

— C'est beaucoup, dit Alan d'un air soucieux. En cas de licenciement, à combien s'élèverait le montant de vos indemnités ?

— Vous voulez me licencier ? s'étouffa Murray.

— Cela ne dépend pas de moi. Je me contenterai de ratifier, quelles qu'elles soient, les décisions de notre nouveau directeur général, M. Samuel Bannister ici présent.

— Toutes mes félicitations, monsieur le directeur général… » bafouilla pitoyablement Murray en s'inclinant devant Bannister.

Le visage de Sammy se diapra des couleurs contrastées de l'arc-en-ciel, virant du vert à l'orange et du rouge brique au blanc crémeux à une vitesse inquiétante. La porte s'ouvrit. Un huissier passa la tête.

« Monsieur Pope… Mesdames Victoria et Gertrud Hackett, ainsi que les représentants de la Hackett, souhaiteraient vous rencontrer quelques instants avant la réunion du conseil d'administration. Ils sont dans le bureau de feu M. Hackett. Voudriez-vous avoir l'obligeance de les y rejoindre ?

— J'y vais, dit Alan. Murray, vous pouvez retourner à votre bureau. M. le directeur général vous convoquera après l'étude approfondie de votre dossier. »

Et à Samuel, écrasé par les événements :

« Tu as entendu, vieille bourrique ? Occupe-toi de Murray ! Ne sois pas trop vache avec lui, c'est une ordure. On en aura besoin pour flanquer la frousse aux autres ! Je veux que ça ronfle ! »

Electrisé soudain, Bannister aboya :

« Alors, Murray ! Qu'est-ce que vous attendez ? Je devrais déjà avoir votre dossier ! »

Alan grimpa à pied les deux étages qui séparaient l'Olympe de Dieu le Père de la fourmilière dépendant de ses caprices. Désormais, Dieu le Père, c'était lui ! Son ultime et attendrissant réflexe de subordonné le fit sourire : il venait de se surprendre à resserrer le nœud de sa cravate avant de pénétrer dans le saint des saints qui allait devenir son royaume personnel. Il frappa, attendit quelques secondes, poussa la porte. Ceux qui avaient eu le privilège de fouler la moquette d'Arnold Hackett prétendaient qu'il faisait des parcours de golf dans son bureau.

Pas étonnant ! En dehors de la hauteur du plafond, il avait les dimensions colossales d'une cathédrale. Au bout, tout au bout, une immense table d'acier donnant sur les gratte-ciel de New York noyé de brume chaude. Derrière la table, minuscule dans sa robe de jersey blanc, une jeune femme à grosses lunettes d'écaille : Terry !

Le sang se retira de son visage. Il lutta contre son impulsion sauvage de courir jusqu'à elle, de la soulever dans ses bras, de la faire valser à l'infini… Il parcourut lentement les trente mètres la séparant d'elle. Elle le regarda s'approcher, strictement immobile. Il arriva devant le bureau.

« Bonjour, mademoiselle Gertrud Hackett.

— Bonjour, monsieur Alan Pope.

— Vous avez demandé à me voir ?

— Je voulais vous connaître avant de vous laisser la place. Mon père m'avait nommée administrateur malgré moi. Je ne peux pas dire que j'ai administré grand-chose. J'avais un autre genre de vie.

— Quel genre ?

— Les études, les voyages. Je voulais être libre, vous comprenez ?

— Je comprends.

— Je ne m'entendais pas très bien avec mon père. Il ne respectait que l'argent, ses valeurs n'étaient pas les miennes. A dix-huit ans, j'ai quitté la maison pour me débrouiller seule. J'arrive de la Côte d'Azur.

— C'était bien ?

— J'y ai fait une rencontre passionnante.

— Moi aussi.

— Voyez-vous, j'ai peut-être été injuste envers mon père. J'aurais dû m'intéresser davantage à son entreprise. Au moment de vous abandonner le pouvoir, je regrette un peu de n'y avoir fait aucun passage.

— Cela vous plairait-il ?

— Je ne sais pas faire grand-chose.

— Etes-vous capable de taper ?

— Vaguement.

— Acceptez-vous de faire un essai ?

— Je veux bien.

— Mettez-vous à la machine. Je vais vous dicter une lettre. Si je suis content de vous, je pourrais envisager de vous prendre comme secrétaire stagiaire. »

Terry se leva, marcha jusqu'à une petite table où trônait une I.B.M. Elle s'installa, plaça une feuille de papier entre les mâchoires du cylindre.

« Je suis prête…

— Allons-y », dit Alan d'une voix neutre.

Il se mit à dicter :

« Mademoiselle, en réponse à votre honorée du 28 juillet, que je n'ai pas reçue, je vous prie de noter que je vous aime. »

Il s'arrêta et reprit :

« — Je vous aime… Je vous aime… »

— Combien de fois, « Je vous aime » ? demanda Terry sans lever la tête.

— Dix fois, cent fois, autant de fois que vous le voudrez… Prenez la suite…

— J'écoute.

— « En conséquence, pouvez-vous me fixer par un prochain courrier la date de notre mariage ? »

Le staccato de la machine s'interrompit. Terry ôta lentement ses lunettes. Les jambes flageolantes, Alan la regardait. Elle était toute pâle. Pendant dix interminables secondes, tout se figea. Puis, d'un mouvement simultané, ils bondirent l'un vers l'autre.

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Dans le langage des flambeurs, le casino.


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