Book title in original: Efremov Ivan. Aux confins de l'Oecumène

A- A A+ White background Book background Black background

To main » Efremov Ivan » Aux confins de l'Oecumène.





Читать онлайн Aux confins de l'Oecumène. Efremov Ivan.

Ivan Efremov

Aux confins de l’Œcumène

 Сделать закладку на этом месте книги










ÉDITIONS EN LANGUES ÉTRANGÈRES

Moscou

1959

PROLOGUE

 Сделать закладку на этом месте книги



Un vent frais d’automne ridait le large cours de la Néva. Dans la clarté du soleil, l’aiguille de la forteresse de Pierre-et-Paul semblait un rayon d’or pointé vers le grand ciel bleu. Au-dessous d’elle, le pont du Palais cambrait harmonieusement son dos puissant. Les vagues scintillantes léchaient en cadence les gradins clairs du quai.

Un jeune marin, assis sur un banc, regarda l’heure, se leva en hâte et suivit le quai rapidement, le long de l’Amirauté dont les murs jaunes dressaient dans l’air limpide leur couronnement de colonnes blanches.

Les automobiles filaient sur l’asphalte lisse, renvoyant l’éclat du soleil en étincelles qui se démenaient sur les glaces nettes et le vernis multicolore des carrosseries.

Le jeune homme avançait vite, sans faire attention au tumulte joyeux du jour férié. Il marchait d’un pas ferme et alerte. Échauffé par le mouvement, il avait ramené sa casquette en arrière. Les tramways tintaient en descendant le pont. Le marin traversa un square planté d’arbres au feuillage rougi par l’automne, longea un terre-plein et s’arrêta un instant à l’entrée d’un édifice, où des géants de granit poli soutenaient un balcon massif au-dessus du trottoir exhaussé en forme de rampe. Les corps des colosses en pierre portaient encore les cicatrices des blessures causées par les bombes fascistes. Le jeune homme franchit la porte d’honneur, ôta sa capote noire et se dirigea vers l’escalier monumental en marbre blanc qui montait de la pénombre du vestibule vers une colonnade claire bordée de statues.

Une jeune fille svelte vint au-devant de lui en souriant. Ses yeux gris attentifs avaient pris une expression affectueuse qui les faisait paraître plus foncés. Il lui jeta un regard un peu confus. Elle enfermait dans son sac à main la fiche du vestiaire, preuve qu’il n’était pas en retard. Rassuré, il lui proposa de commencer la visite par les antiquités situées au rez-de-chaussée.

Après s’être dégagés de la foule, le gars et la jeune fille passèrent entre les colonnes qui étayaient le plafond enluminé. Ils traversèrent plusieurs vastes salles. Les débris de vases et de dalles aux inscriptions mystérieuses, les sculptures noires de l’Égypte ancienne, les sarcophages, les momies et les autres attributs funéraires qui semblaient encore plus lugubres sous les voûtes sombres, leur donnèrent l’envie des couleurs vives et du soleil. Les jeunes gens eurent hâte de gagner le premier étage. Ils traversèrent rapidement deux autres pièces, pour prendre un escalier latéral qui partait d’un cabinet dont les fenêtres étroites laissaient filtrer la lumière du ciel pâle. Des vitrines octogonales, placées entre les colonnes blanches, contenaient de petites œuvres d’art antique qui n’éveillèrent pas l’intérêt des visiteurs.

Soudain, l’œil de la jeune fille fut attiré par une tache d’une couleur glauque si intense, qu’elle paraissait phosphorescente. La jeune fille entraîna son compagnon vers la troisième vitrine. Une pierre plate, aux bords arrondis, y reposait obliquement sur du velours argenté. Elle était d’une transparence extraordinaire ; sa teinte bleu-vert, radieuse, claire et profonde, avait la nuance chaude d’un vin du meilleur crû. Sur la face antérieure, sans doute polie par la main de l’homme, on distinguait des figures humaines pas plus hautes que le petit doigt.

Le ton, l’éclat et la luminosité de cet objet contrastaient avec le décor sévère de la salle et la pâleur du ciel d’automne.

La jeune fille entendit le marin pousser un grand soupir et vit son regard voilé de réminiscences.

— La mer est comme ça dans le Sud, à midi, quand il fait beau, dit-il lentement. Ses paroles avaient l’accent assuré d’un témoin oculaire.

— Je ne l’ai jamais vue, répliqua la jeune fille, mais je sens dans cette pierre une profondeur, une clarté ou une joie, je ne sais au juste … D’où vient-elle ?

Ni le grand écriteau commun aux quatre vitrines : « Sépultures d’Antes du VIIe siècle, rivière de Ros, cours moyen du Dniepr », ni la petite étiquette de la troisième vitrine : « Kourgane Grébénetski, sanctuaire familial » n’expliquaient rien aux jeunes gens. Les objets qui entouraient la belle pierre, fragments de couteaux et de lances défigurés par la rouille, coupes plates, pendentifs trapézoïdaux en bronze et argent noircis, ne les renseignaient pas davantage.

— Cela provient de fouilles de la région de Kiev, remarqua le jeune homme, perplexe, mais je n’ai jamais entendu dire qu’il y eut des pierres pareilles en Ukraine … À qui pourrait-on s’adresser ? Le marin parcourut la pièce du regard.

Comme par un fait exprès, il n’y avait pas de guide dans le voisinage ; seule, une gardienne était assise dans l’encoignure de l’escalier.

Des pas se firent entendre : un homme de grande taille, vêtu d’un complet noir impeccable, descendait du premier étage. Comme la gardienne s’était levée pour un salut respectueux, la jeune fille conclut que c’était quelqu’un de l’administration. Elle poussa doucement son compagnon qui s’avançait déjà vers le nouveau venu. Figé au garde à vous, le marin demanda :

— Une question, vous permettez ?

— Certainement. Que désirez-vous ? répondit le savant d’un ton calme, en clignant ses yeux myopes pour examiner les jeunes visiteurs.

Le gars s’expliqua. Le savant sourit.

— Vous avez de l’intuition, jeune homme ? s’écria-t-il. Cet objet est l’un des plus curieux du musée ? Avez-vous bien regardé les figures de la pierre ? … Non ? … C’est trop menu ? Et ce dispositif, à quoi sert-il donc ? Tenez ?

Le savant saisit un cadre en bois fixé à la partie supérieure de la vitrine et l’abaissa. Une grande lentille se trouva juste en face de la pierre. Le déclic d’un interrupteur inonda l’objet d’une vive lumière électrique. Encore plus intrigués, les deux jeunes gens regardèrent à travers la lentille. Le grossissement prêtait aux figures taillées dans la pierre une vie étonnante. Sur un bord de la plaque bleu-vert, était indiquée en lignes fines et sobres l’effigie d’une jeune fille nue, debout, la main droite levée à la hauteur du visage. Les boucles de son abondante chevelure retombaient sur la rondeur de l’épaule.

Le reste de la surface était occupé par trois figures masculines, exécutées avec un art encore plus accompli.

Les corps sveltes et musclés étaient fixés en plein mouvement. Leurs attitudes alliaient la vigueur à la modération. Au centre, un athlète plus haut que ses voisins avait étendu ses bras sur leurs épaules. Les deux autres, armés de lances, penchaient la tête d’un air attentif. Ils respiraient la vigilance de guerriers puissants, prêts à parer les attaques de l’ennemi.

Les trois figurines témoignaient de la maîtrise de leur auteur. L’idée d’amitié, de fraternité, d’alliance dans la lutte, y était rendue avec une force extraordinaire.

La profondeur du minéral diaphane et lumineux, qui servait à la fois de fond et de matière, rehaussait la beauté de l’œuvre. Le reflet chaud et humide qui semblait en émaner, prêtait aux corps des trois hommes enlacés la gaieté d’or de la lumière solaire.

Au-dessous des figures et sur la tranche lisse du bord inférieur, on distinguait des signes gravés à la hâte.

— Vous êtes rassasiés ? Ça vous captive, hein ? La voix du savant fit tressaillir les jeunes gens. Voulez-vous que je vous dise quelques mots de cette pierre ? Il s’agit d’une de ces énigmes que l’on rencontre parfois dans les documents de l’Antiquité. Je vais vous raconter la chose. C’est un béryl[1], un minéral pas très rare. Mais les béryls glauques, d’une eau aussi pure, sont exceptionnels. On n’en trouve que dans le sud de l’Afrique. Et d’un. D’autre part, la pierre est taillée en camée, dans le goût attique. Or, le béryl est une pierre très dure. Il ne se travaille qu’à l’aide du diamant, que les artistes grecs n’avaient cependant pas à leur disposition. Et de deux. Ensuite, la figure masculine centrale représente certainement un Noir, celle de droite un Grec et celle de gauche le représentant d’un autre peuple méditerranéen, un Crétois, peut-être, ou un Étrusque. Enfin, d’après sa facture, le camée devrait appartenir à l’époque de l’épanouissement de l’Hellade ; mais certaines particularités le font remonter à un âge bien plus reculé. Sans parler de ces lances qui sont d’une forme très spéciale, étrangère à la Grèce comme à l’Égypte … Une quantité d’indications contradictoires, inconciliables … Néanmoins le camée existe, le voici …

Après un silence, le savant reprit son exposé saccadé :

— Il y a beaucoup d’autres énigmes historiques. Et toutes confirment la pauvreté de nos connaissances ? Nous n’avons qu’une idée vague de l’Antiquité. Ainsi, nous possédons à la section d’orfèvrerie une boucle scythique en or, vieille de deux mille six cents ans, qui représente en détail un machairodus[2]. Parfaitement. Or, les paléontologistes vous diront que ces animaux ont disparu depuis trois cent mille ans … Ha ?.. Dans les tombes égyptiennes, vous verrez des fresques qui reproduisent fidèlement toute la faune de l’Égypte, entre autres un animal de taille colossale, qui ressemble à une hyène géante et qu’on ne rencontre ni en Égypte ni dans le reste de l’Afrique. Au musée du Caire, il y a une statue de jeune fille, découverte en Égypte, dans les ruines de la ville d’Akhetaton, bâtie au XIVe siècle avant notre ère ; mais ni le modèle ni la sculpture ne sont égyptiens, on croirait une œuvre venue d’un autre monde. Mes collègues vous diront brièvement : sty-li-sa-tion — le savant étira le mot avec ironie. Quant à moi, cela me rappelle toujours une histoire. Ces mêmes peintures murales égyptiennes offrent souvent l’image d’un petit poisson fort banal, mais toujours renversé sur le dos. Comment se fait-il que des artistes aussi consciencieux aient produit ce dessin bizarre ? Les explications n’ont certes pas manqué : stylisation, hiératisme, influence du culte d’Amon. Et l’on se l’est tenu pour dit. Mais quinze ans plus tard, on a observé dans le Nil un poisson qui nageait effectivement sur le dos. C’est édifiant ?.. Au fait, je suis là à bavarder ? Au revoir, jeunes gens, intéressez-vous aux énigmes du passé …

— Un moment … professeur ? s’écria la jeune fille. Vous ne pouvez vraiment pas nous expliquer cette … chose ? Votre point de vue, au moins. Dites-le-nous … Elle se tut, embarrassée.

Le savant sourit :

— Ma foi, puisque vous insistez ? Ce que je vais vous dire n’est qu’une simple hypothèse. Il n’y a qu’un fait de certain, c’est que l’art authentique reflète la vie, qu’il est doué d’une vie propre et ne progresse que dans la lutte contre l’ancien. L’époque reculée où cette œuvre d’art fut conçue, était assombrie par l’injustice et l’esclavage. Des multitudes d’hommes végétaient dans le malheur. Mais les opprimés s’insurgeaient contre l’asservissement implacable. Aussi la vue de ces trois guerriers me porte-t-elle à croire que leur amitié naquit dans la lutte pour la liberté … Peut-être se sont-ils évadés ensemble pour regagner leur pays natal … Ce camée me semble un témoignage de plus des combats anciens, dissimulés à nos yeux par la nuit des temps. Il se peut que l’artiste anonyme y ait pris une part active … C’est même certain … D’où la perfection de son œuvre. C’est en quelque sorte une victoire isolée du nouveau sur l’ancien, remportée au tréfonds des siècles. De tels témoignages, parvenus jusqu’à nous, attirent particulièrement l’attention de nos compatriotes en lutte contre tout ce qui entrave le progrès, dans tous les domaines : vie, arts, science. Ainsi, vous deux avez tout de suite remarqué un camée parmi tant d’autres.

Les jeunes gens se collèrent de nouveau à la vitrine, étourdis par ce flux d’informations. La pierre leur paraissait mystérieuse, fascinante.

La teinte profonde, pure et limpide de la mer … Et au milieu, trois hommes unis dans une étreinte fraternelle. A l’intérieur de cette salle austère et sombre, une pierre scintillante qui semble communiquer sa clarté aux corps superbes … Une jeune fille délicieuse et palpitante de vie, que l’on croirait debout sur la grève.

Le marin redressa avec un soupir son dos fatigué. Sa compagne regardait toujours. Le piétinement d’un groupe de touristes ébranla au loin les couloirs sonores. Elle s’arracha alors à sa contemplation. La lumière s’éteignit, le châssis fut relevé et le cristal glauque scintilla comme auparavant sur le velours.

— Nous reviendrons, n’est-ce pas ? demanda le marin.

— Bien sûr ? répondit la jeune fille.

Il la prit tendrement par le bras, et tous deux montèrent, pensifs, les marches blanches de l’escalier.

L’ÉLÈVE DU SCULPTEUR

 Сделать закладку на этом месте книги



Une roche plate s’avançait loin dans la mer qui clapotait doucement en contrebas, invisible dans l’obscurité nocturne. La pierre conservait encore sa tiédeur du jour, et le jeune homme n’était pas importuné par la brise fraîche qui passait entre les rochers.

Le jeune homme fixait rêveusement l’espace où la Voie Lactée plongeait dans les ténèbres le bout de son ruban d’argent. Il observait les étoiles filantes qui s’allumaient un peu partout, rayaient le ciel de leurs aiguilles claires et disparaissaient à l’horizon en s’éteignant comme des flèches incandescentes tombées dans l’eau. Encore et encore, les dards enflammés s’éparpillaient dans le firmament et s’envolaient vers les pays légendaires, aux confins de l’Œcumène[3].

« Je vais demander à grand-père où elles aboutissent », se dit le jeune homme qui souhaita aussitôt de voler ainsi dans le ciel à destination inconnue.

Au fait, ce n’est plus un adolescent ; d’ici quelques jours il aura atteint l’âge du guerrier. Mais les armes ne le tentent pas, il préfère devenir un artiste, un sculpteur renommé. Il se distingue de la plupart des gens par la capacité de voir les formes de la nature, de les sentir et de les garder dans sa mémoire … C’est ce que lui a dit son maître, le sculpteur Agénor. En effet, là où d’autres passaient indifférents, il s’arrêtait, ébranlé jusqu’au fond de son être par ce qu’il percevait, sans pouvoir l’analyser encore. Les multiples visages de la nature l’attiraient par leurs métamorphoses continuelles. Par la suite, sa vue s’aiguisa. Il sut choisir et retenir pour longtemps les traits qui le charmaient. La beauté insaisissable se dissimulait partout : dans la crête cintrée d’une vague impétueuse et dans les cheveux de Thessa — la fille de son maître — déroulés par le vent, dans les fûts élancés des pins et les falaises rudes qui surplombaient orgueilleusement la mer. Son plus grand désir était désormais de créer de belles formes, de montrer la beauté à ceux qui ne réussissaient pas à la saisir. Que peut-il y avoir de plus beau que le corps humain ? Mais c’est précisément ce qui est le plus difficile à rendre …

Voilà pourquoi ces traits vivants, captés par la mémoire, ressemblent si peu aux images de divinités et de héros, qu’il voit autour de lui et qu’il a appris à faire lui-même … Les œuvres des plus célèbres maîtres de l’Œniadée[4] ne pouvaient donner une image convaincante de l’être humain.

Le jeune homme sentait confusément qu’ils se bornaient à évoquer, en les outrant, certains traits caractéristiques de la joie, de l’énergie, de la colère ou de l’affection, sans plus. Le sculpteur sacrifiait tout à l’effet. Eh bien non, il doit savoir rendre la beauté ? Il deviendra le plus grand sculpteur de son pays, et on le glorifiera en admirant ses œuvres qui perpétueront dans le bronze ou dans la pierre la beauté vivante ?

Comme il s’adonnait à ses rêves ambitieux, une forte vague s’abattit bruyamment sur la côte. Quelques gouttes éclaboussèrent les rochers et le visage du jeune homme. Il tressaillit, ramené à la réalité, et sourit avec embarras, dans la nuit. Grands dieux ? Le moment n’était pas venu, il s’en fallait … En attendant, Agénor le grondait souvent pour sa maladresse et se trouvait toujours avoir raison … Et son aïeul ? Il se désintéressait de ses succès artistiques et ne songeait qu’à faire de lui un fameux lutteur. Comme si un artiste avait besoin d’être vigoureux ? Son grand-père avait pourtant bien fait de l’élever de la sorte … Le jeune homme était d’une force et d’une endurance exceptionnelles, il le savait. Quel plaisir de montrer sa vigueur et son adresse aux compétitions, le soir, devant Thessa, en observant avec joie l’éclat approbateur de ses yeux ?

Le jeune homme sauta sur ses pieds, les joues en feu, tous les muscles tendus. Il exposa sa poitrine au vent, d’un air de défi, leva son visage vers les étoiles et soudain eut un rire silencieux.

Il s’approcha lentement du bord de la roche, scruta les ténèbres qui semblaient abyssales, et plongea avec un cri sonore. Aussitôt, la nuit s’anima. La mer lui fit un doux accueil, rafraîchissant sa peau brûlante et cernant de feux microscopiques ses bras et ses épaules.

Les vagues espiègles tâchaient de l’expulser, de le refouler en arrière. Il nageait, devinant dans l’obscurité les oscillations de l’eau, et gravissait d’un élan assuré les hautes lames surgies devant lui. Son cœur défaillait un peu en face de cette mer qui paraissait sans fond ni limites, confondue avec le ciel. Il était en tête à tête avec les astres.

Une vague puissante le projeta ; il vit sur la côte un feu rouge lointain. Un léger mouvement, et l’onde docile le ramena vers une plage qui faisait dans l’obscurité une tache grisâtre, à peine perceptible.

Frissonnant un peu, il remonta sur la dalle rocheuse, prit son manteau de grosse laine, le roula et partit au pas de course en direction de la lumière.

La fumée odorante d’un feu de branches sèches se répandait alentour.

La lueur pâle de la flamme éclairait le mur d’une cabane en pierres brutes et l’avancée du toit de roseaux. La ramure étalée d’un platane solitaire abritait le logis contre l’intempérie. Un vieillard en manteau gris se tenait assis devant le feu, la mine pensive. Au bruit des pas, il tourna en souriant vers le jeune homme son visage ridé, dont le hâle était accentué par la blancheur d’une barbe frisée.

— Quelle longue absence, Pandion ? dit-il sur un ton de reproche. Il y a longtemps que je suis de retour et que je désire te parler.

— Je ne croyais pas que tu reviendrais si vite, répliqua le jeune homme pour se justifier. Alors je me suis baigné. Mais je suis prêt à t’écouter toute la nuit.

Le vieillard secoua la tête :

— Non, l’entretien sera long, et tu dois te lever de bonne heure. J’ai une épreuve à te faire subir demain, aussi faut-il que tu sois en pleine force. Voici des galettes fraîches dont j’ai renouvelé la réserve, et du miel. Nous avons un souper de fête : mange comme il sied à un guerrier, sobrement et sans gloutonnerie.

Le jeune homme rompit volontiers une galette et plongea la mie blanche et tendre dans le petit pot de miel. Il mangeait sans quitter des yeux son aïeul qui le regardait avec une affection muette. Leurs prunelles se ressemblaient singulièrement, rayonnantes et dorées comme du soleil concentré. Selon la tradition populaire, ceux qui avaient des yeux pareils descendraient d’amantes terrestres d’Hypérion[5], le « fils des hauteurs ».

— J’ai pensé à toi après ton départ, dit le jeune homme. Pourquoi les autres aèdes[6] habitent-ils de belles maisons et font-ils bonne chère, uniquement préoccupés de leur art ? Et toi, grand-père, qui sais tant de choses et qui excelles à composer des chansons, tu dois peiner à la mer. La barque est trop lourde pour toi, et tu n’as que moi pour t’aider. C’est que nous n’avons pas d’esclaves ?

Le vieillard sourit et posa sa main noueuse sur la tête bouclée de Pandion :

— Je voulais également t’en parler demain. Ce soir, je te dirai seulement que les chansons sur les dieux et les hommes peuvent être de diverse nature. Si tu es loyal envers toi-même et si tes yeux sont ouverts, elles ne plairont ni aux seigneurs terriens ni aux grands capitaines. Tu n’obtiendras donc ni cadeaux précieux, ni esclaves, ni renommée ; on ne t’invitera jamais dans les demeures princières et ton art ne te nourrira pas … Mais il est temps de dormir, s’interrompit le vieillard. Vois, le Char de la Nuit[7] se tourne déjà vers l’autre côté du ciel. Ses coursiers noirs sont lestes, et pour être fort l’homme a besoin de repos. Viens. À ces mots, l’aïeul se dirigea vers la porte étroite de son humble logis.

Il réveilla Pandion de bon matin.

Les froids de l’automne approchaient : le ciel était chargé de nuages, une aigre bise froissait les roseaux secs, le platane transi agitait ses feuilles dentelées.

Pandion se livra aux exercices de gymnastique sous la surveillance sévère de l’aïeul. Il les avait faits des myriades de fois, les répétant tous les jours, depuis son enfance, au lever et au coucher du soleil ; mais aujourd’hui le vieillard choisissait les plus difficiles et multipliait sans cesse leur nombre.

Le jeune homme lançait un lourd javelot, jetait des pierres, sautait des obstacles, un sac de sable sur le dos. Enfin, son grand-père lui attacha à la main gauche une grosse loupe de noyer, mit dans sa main droite un gourdin et fixa à sa tête un fragment de vase en pierre. Se retenant de rire pour ne pas perdre haleine, Pandion partit en vitesse, à un signal du grand-père, vers le nord où le chemin côtier contournait un promontoire abrupt. Il suivit le chemin à toute allure, escalada le premier gradin de la falaise, redescendit et revint encore plus vite sur ses pas. Le vieillard l’accueillit près de la cabane, le débarrassa de son équipement et appliqua sa joue contre le visage du jeune homme, afin d’évaluer sa lassitude d’après la respiration.

Pandion dit au bout d’un moment :

— Je pourrais recommencer un grand nombre de fois, sans demander de repos.

— En effet, déclara son grand-père en se redressant avec une lenteur empreinte de fierté. Tu pourrais être un guerrier capable de combattre sans trêve, sous le poids des armes en bronze ? Mon fils, ton père t’a légué vigueur et santé ; moi, je les ai consolidées en y ajoutant le courage et l’endurance. L’aïeul embrassa du regard la taille du jeune homme, contempla d’un air approbateur le torse bombé, les muscles fermes sous la peau nette et saine. Tu n’as plus de famille à part moi, faible vieillard, reprit-il, tu n’as ni richesses ni serviteurs, et toute notre phratrie[8] consiste en trois petits villages perchés sur la côte rocheuse … Le monde est vaste et plein de dangers qui menacent l’homme isolé. Le plus terrible est la perte de la liberté, l’esclavage. C’est pourquoi je me suis tant appliqué à faire de toi un vaillant guerrier. Te voici libre et en état de servir ton peuple. Viens sacrifier à Hypérion, notre protecteur, à l’occasion de ta maturité.

L’aïeul et son petit-fils se dirigèrent le long des broussailles de laiches et de roseaux brunis, vers un cap mince qui s’avançait loin dans la mer, telle une longue muraille.

Deux gros chênes aux branches étalées poussaient à son extrémité. Un autel en pierre calcaire s’élevait entre leurs troncs, devant un poteau de bois noirci, taillé en forme de corps humain. C’était un temple ancien, consacré à la divinité locale : la rivière Achéloos qui se jetait dans la mer à cet endroit.

L’embouchure se perdait dans les fourrés peuplés d’oiseaux migrateurs.

La mer brumeuse apparaissait à l’arrière-plan. Les vagues venues du large se brisaient contre la pointe aiguë du cap, qui ressemblait au cou d’un animal géant dont la tête serait immergée.

Le grondement solennel du ressac, les cris perçants des oiseaux, le sifflement du vent dans les roseaux et le bruissement des branches de chêne se confondaient en une symphonie violente et inquiète.

Le vieillard alluma un feu sur l’autel en pierres brutes. Il jeta sur le bûcher un morceau de viande et une galette. Le sacrifice terminé, il conduisit Pandion vers une grande dalle au bord de la falaise moussue et lui ordonna de la déloger. Le jeune homme s’acquitta sans peine de cette tâche et, sur l’indication de l’aïeul, introduisit la main dans une large fissure qui séparait deux couches de calcaire. Du métal tinta, et Pandion sortit une à une des armes de bronze verdi par l’oxydation, un glaive, un casque et une large ceinture en plaques carrées, que l’on mettait en guise de cuirasse pour protéger le bas du torse.

— Ce sont les armes de ton père qui a péri dans la fleur de l’âge, dit l’aïeul à voix basse. Le bouclier et l’arc, tu devras te les procurer toi-même.

Le jeune homme bouleversé se pencha sur les reliques et nettoya la couche d’oxyde avec précaution.

Le vieillard s’était assis, le dos au rocher, et observait son petit-fils en silence, s’efforçant de lui cacher sa tristesse, Pandion abandonna les armes pour courir l’embrasser. Le vieillard lui entoura la taille de son bras et sentit le relief des muscles puissants. Il avait l’impression que lui et son fils, mort depuis des années, renaissaient dans ce jeune corps fait pour la lutte.

L’aïeul tourna vers lui le visage de son petit-fils et le regarda longuement dans ses yeux d’or grands ouverts.

— À présent décide, Pandion, ce que tu vas faire : t’engager comme guerrier chez le chef de notre phratrie ou rester l’élève d’Agénor ?

— Je reste chez Agénor, répondit Pandion sans hésiter. Si je me rends au village, auprès du chef, je serai obligé d’y demeurer et de manger avec l’assemblée des hommes, en te laissant seul. Or, je ne veux pas te quitter, je t’aiderai toujours.

— Non, il est temps de nous séparer, Pandion, dit le vieillard d’un ton ferme, quoique non sans effort.

Le jeune homme recula, surpris, mais l’aïeul le retint.

— J’ai tenu la promesse faite à ton père, reprit l’aïeul. Te voilà mûr pour la vie. Le début de ta carrière doit être libre, et non pas accablé par le souci d’un vieil impotent. Je m’en irai de l’Œniadée dans la fertile Elidé[9], où vivent mes filles mariées. Quand tu seras un artiste renommé, tu me retrouveras …

Il ne répondit aux ardentes protestations du jeune homme que par des signes de tête négatifs. Pandion se dépensa en paroles tendres, suppliantes, indignées, jusqu’à ce qu’il eût compris que cette décision irrévocable était prise depuis des années et renforcée par l’expérience.

Le cœur lourd, le jeune homme ne quitta pas son aïeul de la journée, l’aidant aux préparatifs de départ.

Le soir, ils s’assirent ensemble près de la barque renversée et calfatée à neuf, et le vieillard prit sa lyre éprouvée par un long usage. Sa voix encore jeune survola la côte pour aller mourir dans le lointain.

La triste mélodie rappelait le clapotis rythmé de la mer.

À la demande de Pandion, il lui chantait des poèmes sur l’origine de leur peuple, sur les terres et les pays voisins.

Sachant qu’il l’écoutait pour la dernière fois, le jeune homme captait avidement chaque mot et tâchait de retenir ces airs qui s’associaient pour lui, dès l’enfance, à l’image de l’aïeul. Il croyait voir, en chair et en os, les héros antiques qui unifiaient les tribus.

Le vieil aède célébrait la beauté austère de sa patrie, dont la nature elle-même incarnait les dieux ; il chantait la grandeur des hommes qui savaient aimer la vie et vaincre la nature sans se cacher d’elle dans les temples, sans se détourner du réel.

Et le cœur du jeune homme battait d’émotion devant les chemins inexplorés qui découvraient, à chaque tournant, du nouveau et de l’imprévu.

Au matin, les chaleurs de l’été semblaient revenues. L’azur du ciel flamboyait, l’air immobile s’emplissait du chant des cigales, la blancheur des rochers et des cailloux réverbérait la lumière éblouissante du soleil. La mer, devenue limpide, ondoyait paresseusement près des rives, tel un vieux vin remué dans un calice géant.

Lorsque la barque du vieillard eut disparu à l’horizon, Pandion fut pénétré d’angoisse. Il tomba, le front sur ses bras croisés. Il se sentait tout petit, seul et abandonné, le cœur fendu par le départ de l’aïeul bien-a


убрать рекламу






imé. Les larmes coulaient sur ses bras, mais ce n’étaient plus des larmes d’enfant : elles jaillissaient en gouttes rares et lourdes, sans lénifier son chagrin.

Qu’ils étaient loin, les rêves ambitieux ? Rien ne pouvait le consoler de la cruelle séparation.

La conscience de la perte irréparable se précisa lentement, inexorablement, et le jeune homme finit par se dominer. Honteux de ses larmes, les lèvres pincées, il releva la tête et considéra longuement les lointains, jusqu’à ce que ses pensées eussent repris leur cours normal. Pandion se mit debout, embrassa du regard le rivage embrasé, la maisonnette sous le platane, et son désespoir redevint poignant. Il comprit que l’adolescence était révolue, que la vie insouciante, pleine de rêves naïfs ne reviendrait plus jamais.

Pandion chemina vers le logis. Il y ceignit le glaive et enveloppa ses effets dans son manteau. Ayant soigneusement calé la porte, pour que la tempête ne s’engouffrât pas à l’intérieur, il enfila le sentier pierreux, balayé par les vents marins. L’herbe sèche bruissait mélancoliquement sous ses pieds. Il était parvenu à une colline hérissée de buissons vert sombre, dont les petites feuilles chauffées au soleil dégageaient une odeur de tourteaux d’olives. Là, le chemin bifurquait : une branche conduisait à droite, vers un hameau de pêcheurs bâti sur la grève, l’autre longeait le bord de la rivière jusqu’au village. Pandion prit à gauche ; la colline franchie, ses pieds s’enfoncèrent dans une chaude poussière blanche, et le crissement des cigales couvrit la rumeur de la mer. Le pied de la montagne disparaissait sous les arbres. Les feuilles minces des lauriers-roses, la lourde verdure des figuiers alternaient avec les cimes opulentes des noyers géants, et le tout formait une masse touffue qui semblait presque noire au bord des falaises blanches. Le sentier plongea dans l’ombre fraîche et aboutit, après quelques détours, à une clairière où des maisonnettes se massaient au bas de coteaux plantés de vignes.

Le jeune homme pressa le pas et se dirigea vers un bâtiment trapu, dont les murs blancs se dissimulaient derrière les troncs noueux des oliviers. Comme il pénétrait sous l’auvent, un homme assez âgé, de taille moyenne, avec une barbe noire, se leva pour l’accueillir : c’était le sculpteur Agénor.

— Te voici, Pandion ? s’exclama-t-il, tout joyeux. Moi qui voulais déjà te faire chercher … Par exemple ? Agénor avait remarqué les armes du jeune homme. Viens que je t’embrasse, mon garçon … Thessa, Thessa ? Vois donc le beau guerrier qui nous arrive ?

Pandion se retourna prestement. Une jeune fille en himation[10]rouge sombre, jetée sur un chiton[11] bleu déteint, apparut dans l’encadrement de la porte intérieure. Un sourire radieux découvrit des dents de perle ; mais l’instant d’après elle fronça les sourcils et toisa froidement Pandion.

— Tu vois, Thessa est fâchée : tu es resté absent deux grands jours sans nous prévenir, intervint le sculpteur sur un ton de reproche.

Le jeune homme se taisait, la tête basse, jetant des regards en-dessous, tantôt à la jeune fille, tantôt à son maître.

— Qu’as-tu, mon garçon … ou plutôt, mon guerrier ? insistait Agénor. Tu es si triste ? Et qu’est-ce que ce paquet ?

Pandion s’expliqua à bâtons rompus, d’une voix entrecoupée, revivant à nouveau sa peine.

Survint la femme du sculpteur, mère de Thessa.

Agénor posa les mains sur les épaules du jeune homme :

— Nous t’aimons depuis longtemps, Pandion, et nous sommes heureux de t’avoir parmi nous. Moi, je suis ravi que tu aies préféré l’art à la vie du guerrier. Tu n’y échapperas point par la suite, mais pour le moment, il te faut parvenir à des résultats que l’on n’atteint qu’au prix d’un labeur assidu et de longues méditations.

Pandion s’inclina, selon la coutume, devant l’épouse d’Agénor ; elle lui couvrit la tête du pan de son manteau et le serra tendrement sur son cœur.

La jeune fille poussa un cri de joie, puis, confuse, rentra vivement dans la maison, suivie du sourire de son père.

Agénor s’assit au seuil de l’atelier pour se reposer. De vieux oliviers poussaient devant la maison. Leurs troncs énormes et noueux s’enchevêtraient capricieusement, et le regard pensif du sculpteur y découvrait des formes d’hommes et d’animaux. Un des arbres rappelait un titan à genoux, ouvrant les bras au-dessus de son échine ployée. Un autre évoquait un corps difforme, tordu par la douleur. Et tous semblaient soutenir avec effort la lourde masse de leurs branches innombrables, garnies de petites feuilles argentées.

De l’autre côté de la maison, Agénor entrevit une silhouette vêtue d’une belle himation bleue, pailletée d’or. Il reconnut sa fille au moment où elle disparaissait derrière la crête de la colline. La femme du sculpteur, foulant sans bruit le sol de ses pieds nus, vint s’asseoir à côté de lui.

— Thessa est de nouveau allée rejoindre Pandion dans la pineraie, dit Agénor, et il ajouta : Ces enfants s’imaginent que nous ignorons leur petit secret ?

La femme éclata de rire, puis elle reprit son sérieux et demanda :

— Que penses-tu de Pandion, maintenant que nous le connaissons depuis plus d’un an ?

— Je l’aime plus que jamais, répondit l’homme, et son épouse approuva de la tête. Cependant … Il se tut, pesant ses mots.

— Il vise trop haut, conclut sa femme.

— Oui, et les dieux lui ont prodigué leurs dons. Mais il lui manque un guide, car je ne suis pas en mesure de lui offrir ce qu’il cherche, dit le sculpteur avec une nuance de mélancolie.

— J’ai l’impression qu’il se démène à la recherche de son « moi » … Il ne ressemble point aux jeunes gens de son âge, dit à mi-voix la femme. Je ne sais ce qu’il veut et parfois il me fait pitié.

— Tu as raison, chérie : il ne trouvera pas le bonheur dans le désir de réussir là où les autres ont toujours échoué. Quant à ton inquiétude … J’en devine la cause : tu as peur pour Thessa ?

— Non, ma fille est fière et hardie. Mais je sens que son amour pour Pandion risque de la rendre malheureuse. Celui qui cherche souffre d’une nostalgie que l’amour ne saurait guérir …

— Il m’a bien guéri, moi, fit observer le sculpteur avec un doux sourire. Or, je devais ressembler jadis à Pandion …

— Non, non, tu étais plus calme et plus solide, dit-elle en caressant la tête grisonnante de son mari.

Agénor regardait au-delà des arbres, où sa fille avait disparu.

Elle s’en allait en hâte vers la mer, jetant des regards autour d’elle, bien qu’elle sût qu’un jour de fête personne n’aurait songé à se rendre dans le bois sacré de si bon matin.

Une chaleur torride émanait des falaises blanches. Comme le chemin traversait une plaine tapissée de ronces, Thessa marchait prudemment, pour ne pas déchirer le bas de son superbe chiton en étoffe mince et presque transparente, rapportée d’outre-mer. Puis le terrain monta, couvert de fleurs écarlates. La colline flamboyait au grand soleil, comme un brasier. Il n’y avait plus de ronces, et la jeune fille se mit à courir, son chiton relevé à mi-jambe.

Ayant dépassé quelques arbres isolés, elle se trouva dans le bois. Les fûts sveltes des pins avaient des reflets de cire mauve, leurs cimes larges bruissaient au vent et leurs branches aux longues aiguilles soyeuses transformaient la clarté du soleil en poudre d’or.

Le parfum de résine chauffée se mêlait à l’haleine fraîche de la mer et se répandait dans la pineraie.

La jeune fille ralentit, subissant d’instinct l’influence de cette paix solennelle.

À sa droite, une roche grise, jonchée d’aiguilles, s’érigeait entre les troncs.

Un faisceau de rayons tombait dans la clairière, et les pins environnants semblaient coulés en cuivre. On y entendait mieux le bruit de la mer invisible, qui manifestait toujours sa présence par des accents graves et rythmés.

Pandion, accouru de derrière le rocher, attira Thessa contre lui, puis la repoussa légèrement et l’examina d’un œil attentif, comme s’il voulait se pénétrer de son image.

Elle avait des cheveux noirs lustrés, dont les boucles palpitaient autour d’un front pur ; les sourcils fins se relevaient vers les tempes en une courbe très peu prononcée, ce qui prêtait aux grands yeux bleus une insaisissable expression d’orgueilleuse ironie.

Thessa se dégagea d’un mouvement souple.

— Dépêchons-nous, il viendra bientôt du monde ? dit-elle en le regardant avec tendresse.

— Je suis prêt. À ces mots, Pandion s’approcha de la roche où s’ouvrait une grotte étroite, tout en hauteur.

Sur un bloc de calcaire, se dressait une statue inachevée en terre glaise, demi-grandeur nature. Les outils en bois du modeleur étaient disposés autour d’elle.

La jeune fille quitta son himation bleue et leva lentement les mains vers les agrafes qui retenaient les plis du chiton fendu le long des épaules.

Pandion l’observait, le sourire aux lèvres, en triant ses outils, mais lorsqu’il se tourna vers la statue, son sourire d’extase s’effaça peu à peu. Cette ébauche grossière était bien loin de la ravissante Thessa. Pourtant l’argile reproduisait déjà les proportions de son corps. Ce jour devait être décisif : le travail préliminaire était achevé. Il s’agissait de reporter sur la matière inerte le charme des lignes vivantes.

Pandion fit volte-face, la mine sombre et résolue. Thessa lui lança un regard à la dérobée et acquiesça de la tête. Puis, baissant les yeux, elle s’appuya à un tronc d’arbre, une main derrière la nuque. Le jeune homme s’absorba silencieusement dans sa besogne. Ses yeux, devenus perçants, allaient du modèle à la statue, enregistrant, mesurant, comparant.

Elle durait depuis des jours, cette lutte entre les mains de l’artiste et la glaise inerte, d’une docilité indifférente, qu’il fallait contraindre à épouser les belles formes de la vie.

Le temps fuyait. L’oreille sensible du jeune homme avait capté plus d’une fois les soupirs de lassitude que Thessa tâchait de réprimer.

Il interrompit le travail, s’éloigna de la statue, et Thessa tressaillit en l’entendant gémir de déception. La statue était moins ressemblante que jamais. En affinant et précisant son œuvre, Pandion avait tué le germe de vie qu’elle recelait. Ce n’était plus qu’une imitation maladroite de ce corps de jeune fille adossé à l’énorme tronc de pin.

Les lèvres pincées, le jeune homme comparait Thessa à la statue, cherchant fébrilement l’erreur. Mais il n’y en avait pas, le sculpteur n’avait simplement pas su rendre la vie, fixer le mouvement fugitif du corps humain. Il espérait que la force de son amour, son admiration pour la beauté de Thessa lui permettraient d’accomplir un exploit insigne, de donner un chef-d’œuvre au monde … C’était ainsi hier, tout à l’heure même ? Eh bien non, il ne le pouvait pas … il était incapable … Il n’en avait pas la force … Même pour Thessa qu’il aimait passionnément ? Que faire ? Il voyait tout en noir, ses outils étaient tombés à terre, le sang lui montait à la tête. Désespéré, conscient de son impuissance, il s’élança vers la jeune fille et tomba devant elle, embrassant ses genoux.

Thessa confuse et perplexe, appliqua ses mains sur le visage brûlant de Pandion, levé vers elle.

Soudain son intuition féminine lui révéla l’état d’âme du sculpteur. Elle se pencha sur lui avec une sollicitude maternelle, lui parla doucement, pressa sa tête contre son sein, effleurant des doigts les boucles de ses cheveux courts.

L’accès de désespoir de Pandion s’apaisa.

Des voix se firent entendre dans le lointain. Il promena autour de lui un regard circulaire, son élan était passé, entraînant à sa suite l’espoir orgueilleux. L’artiste ne croyait plus à la réalisation de son rêve de jeunesse. Il revint à sa statue et s’arrêta songeur. La petite main de Thessa se posa sur son bras.

— Ne fais pas cela, jeune insensé, chuchota-t-elle.

— Non, non, Thessa, je n’en aurais pas le courage, avoua Pandion sans détacher les yeux de son œuvre. Si cette … il hésita … cette chose n’était pas faite d’après toi, je l’aurais détruite sur-le-champ. Elle est si grossière, si laide qu’elle ne doit pas exister ni rappeler en quoi que ce soit ton image … Là-dessus, le jeune homme repoussa aisément la pierre et la statue au fond de la grotte. Il camoufla avec soin la fente étroite par des cailloux et des poignées d’aiguilles de pin sèches …

Les deux jeunes gens se dirigèrent vers le bruit du ressac. Après avoir marché longtemps en silence, Pandion essaya d’expliquer à sa bien-aimée la nostalgie et la détresse qui le tourmentaient. Elle le persuadait de ne pas renoncer à ses tentatives, se déclarait sûre de lui, de son aptitude à exécuter son dessein. Mais il resta inébranlable. Il avait enfin compris qu’il était loin de la véritable maîtrise et que le chemin de l’art passait par des années de travail persévérant.

— Non, Thessa, je suis incapable de modeler ton portrait, je le sais maintenant ? disait-il avec feu. Je suis trop pauvre là et là — il indiqua son cœur et ses yeux — pour rendre ta beauté …

— N’est-elle pas à toi, Pandion ? La jeune fille noua impétueusement ses bras au cou de son ami.

— Elle l’est, Thessa, mais comme elle me fait parfois souffrir ? Je ne me lasserai jamais de t’admirer, et cependant … je ne puis l’exprimer … Chaque instant me paraît le dernier, comme si ta beauté allait s’évanouir, tels les accents envolés d’une chanson … Tu es partie, et je ne puis évoquer tes traits, me les raconter à moi-même ? Or, il faut que je te représente en argile, en bois, en pierre. Je dois savoir pourquoi il est si difficile de rendre la beauté, sinon comment pourrai-je insuffler la vie dans mes œuvres ?

Thessa l’écoutait, attentive, et sentant que Pandion lui avait ouvert toute son âme, elle se rendait compte avec amertume de son impuissance. La nostalgie de l’artiste se communiquait à elle, une vague inquiétude lui étreignait le cœur.

Soudain, le jeune homme sourit, et avant qu’elle n’eût compris ce qui lui arrivait, des bras vigoureux l’enlevèrent du sol. Pandion courut vers la grève, déposa Thessa sur le sable humide et disparut derrière un mamelon.

L’instant d’après, elle vit sa tête à la cime d’une vague qui approchait. Il ne tarda pas à revenir. Plus trace de sa récente mélancolie. Aussi l’événement du bois sacré parut-il moins grave à la jeune fille. Elle rit doucement au souvenir de la médiocre effigie en terre glaise et de la mine contrite de son auteur.

Pandion riait aussi de sa déconvenue, comme un gamin, et faisait valoir aux yeux de la jeune fille sa force et son adresse. Ils s’en retournèrent ainsi à la maison, sans se presser, avec des haltes fréquentes. Mais l’inquiétude persistait au tréfonds de l’âme de Thessa …

Agénor toucha le genou de Pandion :

— Notre peuple est encore jeune et pauvre, mon fils. Il faut des siècles de prospérité pour que des centaines d’hommes puissent se consacrer aux arts, étudier les beautés de l’homme et du monde. Nous, nous figurions tout récemment nos dieux par des poteaux en pierre ou en bois à peine dégrossis … Or, voici que tu cherches à connaître les lois de la beauté, et je puis prédire que notre peuple ira loin dans ce domaine. En attendant, les pays anciens et opulents ont des artistes beaucoup plus habiles.

Le sculpteur alla prendre dans un coin de la pièce un grand coffret de bois jaune et en sortit un paquet d’étoffe rouge. Il le défit avec précaution et posa devant Pandion une statuette haute d’une coudée, en ivoire et or. L’ivoire avait rosi de vieillesse et sa surface polie s’était couverte de fines craquelures.

La figurine représentait une femme tenant à bout de bras deux serpents enroulés jusqu’aux coudes. Une ceinture à bourrelets enserrait la taille excessivement mince et y retenait une longue jupe évasée, à cinq rayures d’or transversales. Le dos, les épaules, les flancs et le haut des bras étaient drapés dans un châle léger qui laissait nus la poitrine et le haut du ventre.

La lourde chevelure ondulée se relevait en chignon au sommet de la tête et non pas sur la nuque, comme chez les femmes helléniques. De grosses mèches s’en détachaient, retombant sur le cou et dans le dos.

Pandion n’avait jamais rien vu de pareil. On y sentait la main d’un grand maître. Ce qui attirait surtout l’attention, c’était le visage étrangement impassible, large et plat, aux pommettes massives, aux lèvres épaisses et au menton légèrement saillant.

Les sourcils, larges et droits, accentuaient l’expression d’indifférence, mais les seins plantureux semblaient soulevés d’un soupir impatient.

Pandion était abasourdi. Si seulement il avait le talent de cet artiste inconnu ? Si son ciseau pouvait rendre avec autant de précision et de grâce ces formes qui revivaient sous la patine rosée du vieil ivoire ?

Agénor, satisfait de l’impression produite, observait son élève et se caressait lentement la joue du bout des doigts.

S’arrachant à sa muette contemplation, Pandion plaça plus loin la précieuse sculpture. Les yeux rivés sur le chef-d’œuvre qui luisait d’un faible éclat, il demanda à son maître d’une voix basse et mélancolique :

— Cela provient des villes anciennes de l’Orient ?[12]

— Oh, non ? répondit Agénor. Elle est bien plus ancienne, plus ancienne que Mycènes, Tirynthe et Orchomène[13] aux trésors incalculables. Je l’ai empruntée à Chrysaor pour te la montrer. Son père s’était rendu autrefois en Crète avec un détachement et l’avait découverte parmi les débris d’un temple, à vingt stades[14] des ruines de la cité des rois pélagiques[15], détruite par de violents tremblements de terre.

— Père, fit le jeune homme, et, dominant son émotion, il effleura la barbe de son maître d’un geste suppliant[16]. Tu sais tant de choses. Ne pourrais-tu pas t’assimiler l’art des anciens et nous l’enseigner, nous conduire là où se sont conservées ces œuvres splendides ? N’as-tu donc jamais vu ces palais célébrés dans les légendes ? Que de fois j’en ai rêvé en écoutant mon aïeul ?

Agénor baissa les yeux. Son visage calme et avenant s’était assombri.

— Je ne puis te l’expliquer, répondit-il après une courte méditation, mais bientôt tu sentiras toi-même l’impossibilité de régénérer ce qui est mort. Cet art est étranger à notre monde, à notre âme … il est beau, mais condamné … il ensorcelle, mais ne vit plus.

— Je vois, père ? s’écria passionnément Pandion. Nous ne serons jamais que les esclaves de la froide sagesse, si parfaites que soient nos imitations. Mais il nous faut égaler les artistes anciens ou les surpasser, et alors … oh, alors ?.. Le jeune homme se tut, à court de paroles.

Agénor regarda son élève avec des yeux brillants ; sa petite main dure pressa le coude du jeune homme, en signe d’approbation.

— Tu as si bien dit ce que je ne pouvais exprimer ? En effet, prenons l’art ancien pour mesure, comme contrôle, et suivons notre propre voie. Et pour en réduire la longueur, apprenons à l’école de la sagesse antique. Tu es avisé, Pandion …

Subitement, le jeune homme s’affaissa sur le sol d’argile et entoura de ses bras les jambes du sculpteur.

— Père et maître, permets que j’aille visiter les villes anciennes … C’est plus fort que moi, j’en atteste les dieux … il faut que je voie tout cela. Je me sens la force d’accomplir de grandes choses … Il me tarde de connaître la patrie des merveilles que l’on rencontre parfois chez nous et qui font l’objet de notre admiration. Peut-être que je … Il se tut, le visage pourpre, mais son regard loyal cherchait toujours celui d’Agénor.

Ce dernier détournait les yeux et fronçait les sourcils en silence.

— Relève-toi, Pandion, dit-il enfin. Je m’y attendais depuis longtemps. Tu n’es plus un enfant et je ne puis te retenir, alors même que je le voudrais. Libre à toi d’aller où bon te semble, mais je te préviens comme mon fils, mon élève … bien plus, comme mon égal et mon ami … Je te préviens que ton désir est funeste. Il t’expose à de terribles calamités.

— Je ne crains rien, père ? Pandion redressa la tête, les narines dilatées.

— Je me trompais : tu es encore un enfant, répliqua tranquillement Agénor. Si tu m’aimes, écoute-moi, le cœur sur la main.

Et il lui raconte que dans les villes orientales où les vieilles coutumes ont survécu, il reste beaucoup d’œuvres d’art ancien. Les femmes y portent, comme il y a mille ans, de longues jupes raides et bariolées, et se couvrent le dos et les épaules en laissant leurs seins nus. Les hommes ont de courtes tuniques sans manches, des cheveux longs et de petits glaives massifs en bronze.

La ville de Tirynthe est ceinte de murailles cyclopéennes de cinquante coudées de haut, en gros blocs taillés, ornés de rosaces d’or et de bronze qui scintillent au soleil, tels des feux éparpillés sur la paroi.

Mycènes semble encore plus majestueuse. Bâtie au sommet d’une haute colline, elle a des portes en pierres énormes, fermées de grilles en cuivre. Ses grands édifices se voient de loin, quand on traverse la plaine environnante.

Si fraîches que soient les couleurs des fresques dans les palais de Mycènes, de Tirynthe et d’Orchumène, si unies les routes dallées de pierre blanche où passent encore parfois les chars des riches propriétaires, l’herbe de l’oubli envahit peu à peu ces routes, les cours des maisons vides et jusqu’aux puissantes murailles.

Ils sont révolus, les temps de l’opulence et des voyages lointains dans l’Aiguptos[17] fabuleux. À présent, les alentours des cités sont peuplés de phratries aux troupes nombreuses. Leurs chefs ont accaparé de vastes territoires, englobé les villes dans leurs téménos[18], assujetti tes tribus faibles et se sont déclarés maîtres du pays et de ses habitants.

Jusqu’ici, l’Œniadée, elle, n’a pas plus de chefs puissants que de cités et de temples somptueux. En revanche, les pays voisins comptent davantage d’esclaves, hommes et femmes misérables, privés de liberté. Et ce ne sont pas seulement des captifs amenés de l’étranger, mais aussi des autochtones d’origine pauvre.

Inutile de parler des voyageurs : s’ils n’appartiennent pas à une phratrie ou tribu influente que les grands chefs eux-mêmes craignent d’offenser, et s’ils ne sont pas escortés d’une troupe nombreuse, le destin ne leur réserve que la mort ou l’esclavage.

Le sculpteur avait saisi les deux mains du jeune homme :

— Souviens-toi, Pandion, que nous vivons à une époque rude et périlleuse ? Tribus et phratries sont à couteaux tirés, aucune loi commune ne les régit, la peur de l’esclavage hante sans cesse le pèlerin. Ce beau pays n’est pas à visiter. Rappelle-toi qu’en nous quittant tu seras là-bas un homme sans feu ni lieu, que chacun pourra humilier ou même tuer, sans craindre l’amende ni la vengeance[19]. Tu es pauvre et solitaire, je ne puis rien pour toi, te voilà donc dans l’impossibilité d’avoir la moindre escorte. Or, seul, tu périras bientôt, à moins que les dieux ne te rendent invisible. Tu vois, Pandion, si simple qu’il paraisse de franchir le golfe d’un millier de stades qui sépare notre camp d’Achéloos de Corinthe, située à une demi-journée de voyage de Mycènes, à une journée de Tirynthe et à trois jours d’Orchomène, cela équivaudrait pour toi à t’aventurer au-delà de l’Œcumène ? Agénor s’était levé et marchait vers la porte, entraînant à sa suite le jeune homme. Nous t’aimons comme notre enfant, ma femme et moi, mais ce n’est pas de nous qu’il s’agit … Imagine la douleur de ma Thessa, si tu es voué à la triste existence d’un esclave à l’étranger ?

Pandion se taisait, le visage cramoisi.

Agénor sentait qu’il ne l’avait pas convaincu, tandis que le jeune homme hésitait, partagé entre deux grands désirs : celui de rester au pays et celui de partir au loin, malgré l’inéluctable péril.

Quant à Thessa qui ne savait quelle était la meilleure solution, elle s’opposait à son voyage, puis, sous l’empire d’une fierté généreuse, l’exhortait à partir …

Plusieurs mois s’écoulèrent, et lorsque les vents printaniers apportèrent à travers le golfe[20] le faible parfum des collines et des monts fleuris du Péloponnèse, Pandion prit une résolution définitive.

Il allait affronter seul un monde inconnu et lointain. Le semestre qu’il comptait passer à l’étranger, lui semblait une éternité. Par moments, il avait l’angoissante sensation de quitter à jamais sa patrie … Sur le conseil d’Agénor et d’autres sages, Pandion se rendait en Crète, habitat des descendants des Pélasges et foyer d’une civilisation antique. Bien que cette vaste île se trouvât en pleine mer, beaucoup plus loin que les villes anciennes de Béotie et d’Argolide[21], le voyage paraissait moins dangereux pour un homme seul.

L’île, située au carrefour des voies maritimes, était habitée maintenant par diverses peuplades. Sur ses côtes on rencontrait constamment des étrangers, marchands, marins, débardeurs. La population polyglotte de Crète se livrait au commerce, vivait en meilleure entente que celle de l’Hellade et se montrait plus hospitalière. À l’intérieur du pays seulement, derrière les cols de montagne, demeuraient encore les rejetons des tribus anciennes, hostiles aux nouveaux venus.

Pandion devait gagner par le golfe de Calydon un cap aigu, situé en face de la basse Achaïe, et s’y embaucher comme rameur à bord d’un vaisseau partant en Crète avec une cargaison de laine, après la morte saison : pendant les tempêtes hivernales, les frêles esquifs évitaient les voyages au long cours.

Le jour de pleine lune, la jeunesse du village se rassemblait pour danser dans la grande clairière du bois sacré.

Pandion restait accablé dans la courette d’Agénor. Demain, s’accomplirait l’inévitable : il arracherait de son cœur tout ce qu’il aimait pour subir les vicissitudes du sort. La tristesse de la séparation, le regret d’avoir abandonné sa bien-aimée, l’avenir incertain — tel était le calice empoisonné de son voyage, de ses investigations solitaires.

Dans la maison, muette et sombre, on entendait le frou-frou des vêtements de Thessa, puis elle parut dans l’encadrement noir de la porte, arrangeant les plis du voile jeté sur ses épaules. La jeune fille interpella doucement Pandion qui bondit aussitôt et s’élança au-devant d’elle. Les cheveux noirs de Thessa étaient roulés sur la nuque en un lourd chignon, sous lequel se rejoignaient trois rubans disposés sur la tête en bandeaux.

— Tu es coiffée aujourd’hui à la mode attique ? s’écria Pandion. C’est beau ?

Elle sourit et demanda tristement :

— Ne viendras-tu pas danser une dernière fois ?

— Tu veux y aller ?

— Moi, je danserai pour Aphrodite, dit-elle d’un ton ferme. Et aussi le pas du héron.

— Le pas du héron, une danse attique ? Voilà donc pourquoi tu t’es coiffée de la sorte. Je crois qu’on ne l’a jamais vu danser par ici.

— Mais aujourd’hui tout le monde le dansera, en ton honneur, Pandion ?

— Pourquoi ?

— Tu as donc oublié que dans l’Attique on exécute le pas du héron — la voix de Thessa trembla — en souvenir du retour triomphant de Thésée après son expédition en Crète … Viens, chéri ? Elle lui tendit ses deux mains, et les jeunes gens étroitement enlacés s’engagèrent sous les arbres, à l’orée du village.

La mer bruissait, déployant l’immensité fascinante de son horizon. Sous les rayons du soleil levant, la nappe d’eau se bombait, tel un pont gigantesque. C’était bien un pont, d’ailleurs, qui donnait accès aux pays lointains et reliait entre eux les peuples.

Les vagues indolentes, colorées en rose par l’aurore, apportaient du large, peut-être même du fabuleux Aiguptos, des flocons d’écume dorée. Et les rayons de soleil qui dansaient morcelés et oscillants sur Tonde mouvante, saturaient l’air d’un scintillement pâle.

Le sentier d’où l’on apercevait le village et la famille d’Agénor qui envoyait ses derniers saluts, avait disparu derrière une butte.

La grève était déserte. Pandion se trouvait seul avec Thessa, devant la mer et le ciel. Sur la plage, non loin d’eux, gisait la petite barque qu’il allait prendre pour contourner le cap à l’embouchure de l’Achéloos et traverser le golfe de Calydon.

Les deux jeunes gens marchaient en silence. Leurs pas étaient lents et mal assurés : Thessa regardait fixement Pandion qui ne pouvait détacher les yeux de sa bien-aimée.

Ils parvinrent à la barque beaucoup plus vite qu’ils ne l’auraient souhaité. Pandion se redressa, dilatant d’un grand soupir sa poitrine oppressée. L’instant était venu, dont la perspective l’avait tourmenté nuit et jour. Il avait tant de choses à dire à Thessa, mais les paroles lui faisaient défaut.

Il était là, confus, la tête traversée de bribes de pensées incohérentes.

Subitement, Thessa se jeta à son cou et murmura en hâte, d’une voix entrecoupée, comme si elle craignait d’être entendue par une oreille indiscrète :

— Jure-moi, Pandion, jure par Hypérion … par la sinistre Hécate … non, plutôt par notre amour, que tu n’iras pas au-delà de Crète, dans l’Aiguptos lointain … où on te réduira en esclavage et on te fera disparaître de ma vie … Jure-moi de revenir bientôt … Un sanglot étouffé interrompit son chuchotement.

Pandion la pressa sur son cœur et fit le serment demandé, tandis que son esprit lui peignait l’étendue de la mer, les falaises, les bois e


убрать рекламу






t les ruines des cités inconnues, tout ce qui le séparerait de Thessa pour six longs mois, durant lesquels ils ne sauraient rien l’un de l’autre.

Il ferma les yeux, sentant battre contre lui le cœur de Thessa.

Les minutes fuyaient, l’instant fatal approchait, l’attente devenait intolérable.

— En route, Pandion, vite … Adieu … chuchota la jeune fille.

Il tressaillit, lâcha Thessa et courut à la barque.

Docile à ses bras vigoureux, le bateau glissa sur le sable, dans un crissement. Pandion entra jusqu’aux genoux dans l’eau froide, clapotante, et se retourna. Le bord de la barque ballottée lui heurtait légèrement la jambe.

Thessa, immobile comme une statue, fixait le cap qui allait tout à l’heure lui cacher l’embarcation.

Quelque chose se brisa dans l’âme du jeune homme. Il décolla la barque du fond sablonneux, sauta dedans et prit les avirons. Thessa tourna brusquement la tête, une rafale d’Ouest agita ses cheveux dénoués en signe de tristesse.

La barque s’éloignait rapidement, poussée à coups d’avirons énergiques, mais le voyageur regardait toujours la jeune fille immobile, dont le visage restait fièrement levé, juste au-dessus de son épaule nue.

Le vent avait caché le visage de Thessa derrière ses cheveux noirs, mais elle n’essayait pas de les remettre en place. A travers les mèches, Pandion voyait l’éclat de ses yeux, les narines frémissantes de son petit nez droit et le carmin de ses lèvres entrouvertes. Cependant les cheveux, tiraillés par la brise, enveloppaient le cou d’un flot abondant. Leurs extrémités s’enroulaient en boucles innombrables sur la joue, la tempe et la poitrine arrondie. Elle demeura sans mouvement, jusqu’à ce que la barque eût gagné le large et pris la direction du Sud-Est.

Il semblait à Thessa que c’était le cap, noir et sinistre à contre-jour, qui s’avançait dans la mer, se rapprochant peu à peu de l’embarcation. Le voici qui effleurait la petite tache sombre dans l’eau étincelante et l’engloutissait …

Éperdue, elle s’affala sur le sable humide et compact.

La barque de Pandion se perdait dans la multitude des vagues. Le cap d’Achéloos avait disparu depuis longtemps, mais le voyageur continuait à ramer de toutes ses forces, comme s’il craignait que la nostalgie ne lui fit rebrousser chemin. Il ne songeait à rien, tâchant de s’étourdir de fatigue sous le soleil torride …

Quand le soleil eut passé à l’arrière du bateau, les vagues lentes prirent une couleur de miel sombre. Pandion jeta les avirons, prit son élan avec prudence, pour ne pas faire chavirer la barque étroite, et plongea dans la mer. Rafraîchi, il nagea en poussant la barque, puis remonta et se dressa de toute sa hauteur.

Devant lui, apparaissait un cap aigu, et à sa gauche, se découpait en noir la silhouette d’une île oblongue, qui limitait au Sud la rade de Calydon, terme de sa traversée. Pandion se remit à ramer, l’île grandit lentement, s’élevant de la mer. Son sommet se découpa en cimes d’arbres effilées. Bientôt, une rangée de cyprès élégants, pareils à des pointes de javelots immenses, s’offrit aux regards du jeune homme. Abrités des vents par un promontoire crochu, ils s’élançaient vers l’azur du ciel. Le voyageur louvoya entre les rochers frangés d’algues rousses et visqueuses. Le fond de sable uni se voyait distinctement à travers la transparence de l’onde verte, nuancée d’or. Pandion accosta, découvrit non loin d’un vieil autel moussu un tapis d’herbe tendre et but les restes de sa provision d’eau. Il n’avait pas faim. La distance jusqu’au port situé de l’autre côté de l’île ne dépassait pas une vingtaine de stades.

Désireux de se présenter frais et dispos à l’armateur, le jeune homme s’allongea sous la dentelle des branches.

La fête de la veille surgit en scènes précises devant ses yeux fermés …

Lui et les autres jeunes gens étaient couchés sur le gazon, attendant que les jeunes filles terminent leur danse en l’honneur d’Aphrodite. Les danseuses en jupes de tissu léger, maintenues à la taille par des rubans multicolores, évoluaient par couples, dos à dos. Leurs mains entrelacées, elles regardaient par-dessus l’épaule, comme si chacune admirait la beauté de sa compagne.

Les plis des jupes blanches ondulaient au clair de lune, tels des flots d’argent ; les corps bruns ployaient comme des roseaux, au rythme des accents tendres et langoureux, tristes et gais de la flûte.

Puis les jeunes gens se mêlèrent à elles pour le pas du héron, se haussant sur la pointe des pieds et ouvrant les bras ainsi que des ailes d’oiseaux. Pandion était auprès de Thessa, qui ne détachait pas de lui ses yeux alarmés.

Toute la jeunesse du village accordait à Pandion ce soir-là une attention particulière. Seul le visage d’Eurymaque, amoureux de Thessa, rayonnait, attestant la joie que lui procurait le prochain départ de son rival. Pandion s’apercevait que les autres ne plaisantaient plus avec lui, s’abstenaient de lancer des boutades à son adresse, comme si quelque chose les séparait déjà. L’attitude de ces amis révélait à la fois l’envie et la pitié qu’inspire un homme menacé d’un grand danger et différent du commun des mortels.

La lune se couchait lentement derrière les arbres. Une large nappe d’ombre noire s’étendait sur la pelouse.

Après la danse, Thessa et ses compagnes entonnèrent la chanson préférée de Pandion, sur l’hirondelle et le printemps. Enfin l’on s’engagea deux par deux sur le chemin du village. Pandion et Thessa fermaient la marche, ralentissant le pas à dessein. À peine avaient-ils gravi la crête de la colline, que Thessa tressaillit et s’arrêta, blottie contre Pandion.

Les parois à pic des falaises calcaires, qui dominaient les vignobles, reflétaient la clarté de la lune comme un gigantesque miroir. Le village, la plaine côtière et la mer sombre paraissaient voilés d’un rideau de lumière argentée, pleine de charme fatidique et de muette désolation.

— J’ai peur, Pandion, chuchota la jeune fille. Grand est le pouvoir d’Hécate, déesse du clair de lune, et toi, tu t’en vas dans son royaume …

L’émotion de Thessa s’était communiquée à Pandion.

— Voyons, Thessa, c’est en Carie[22] et non en Crète que règne Hécate, ce n’est pas là que je me rends ? s’écria-t-il en entraînant sa compagne à la maison …

Pandion sortit de sa rêverie. Il fallait manger un morceau et poursuivre son chemin. Ayant fait un sacrifice au dieu de la mer, il revint sur le rivage et mesura son ombre[23] en mettant bout à bout la plante des pieds sur sa longueur repérée. Dix-neuf pieds — pas de temps à perdre, car il devait s’embaucher à bord du vaisseau avant la nuit.

Pandion doubla le cap dans sa barque, aperçut la colonne de pierre blanche qui indiquait l’entrée du port, et souqua sur les rames.

LE PAYS DE L’ÉCUME

 Сделать закладку на этом месте книги



Le vent gémissait dans les broussailles, en soulevant le gros sable. Une chaîne de montagnes s’en allait vers l’Est, telle une route aménagée par des géants fantastiques. Sa courbe encadrait la verdure d’une large vallée, ses flancs s’abaissaient en pente douce vers la mer. Les talus, émaillés de fleurs jaunes, semblaient de loin un énorme bloc d’or encadrant l’eau bleue étincelante.

Pandion pressa le pas. Il était plus que jamais en proie au mal du pays. On lui avait déconseillé de s’aventurer aussi loin, dans cette région de Crète environnée de montagnes, où les descendants des Pélasges étaient inhospitaliers.

Il se dépêchait. En cinq mois, il avait visité différents points de la vaste île qui s’allongeait au milieu de la mer en une longue bande montueuse. Le jeune sculpteur avait vu des choses splendides et bizarres, laissées par le peuple ancien dans les temples abandonnés et les villes presque désertes.

Pandion avait passé de nombreux jours à Cnossos, dans les ruines de l’immense Palais de la Hache, dont les origines remontaient aux temps immémoriaux. En parcourant les innombrables escaliers de l’édifice, le jeune homme avait aperçu de grandes salles aux colonnes rouges, effilées vers le bas, d’admirables corniches décorées de rectangles noirs et blancs ou de volutes noires et bleues qui rappelaient une succession de vagues alertes.

Des fresques magnifiques s’étaient conservées sur les murs. Pandion avait le souffle coupé à la vue de ces images de taurocathapsie, de processions de femmes porteuses d’amphores, de danses de jeunes filles dans des enclos, autour desquels se massaient les hommes, d’animaux inconnus, aux membres souples, parmi des montagnes et des plantes étranges. Les silhouettes humaines lui semblaient factices, avec leurs tailles pincées, leurs hanches larges et leurs gestes maniérés. Les plantes s’étiraient en hauteur sur des tiges grêles, presque sans feuilles. Pandion se rendait compte que les artistes d’autrefois altéraient intentionnellement les proportions naturelles, pour exprimer une idée ; mais elle était incompréhensible à ce jeune homme qui avait grandi en liberté, au sein d’une nature superbe et austère.

À Cnossos, Tylissos, Elyrus et dans les ruines mystérieuses d’un port antique[24] dont toutes les maisons étaient bâties en dalles de schiste gris, il avait vu quantité de statuettes féminines en ivoire et en faïence, des plats et des coupes en asem finement gravés, des vases de faïence ornés d’arabesques bariolées ou d’animaux marins.

Mais cet art étonnant restait indéchiffrable comme les inscriptions mystérieuses qu’il rencontrait dans les ruines. La maîtrise dénotée par les moindres détails de chaque œuvre ne le satisfaisait pas : il visait plus haut, il aspirait à incarner la beauté vivante du corps humain, objet de son culte.

Et à sa surprise, il vit la reproduction fidèle d’hommes et d’animaux dans les œuvres d’art importées du lointain Aiguptos.

Les habitants de Cnossos, de Tylissos et d’Elyrus, qui les lui avaient montrées, disaient que beaucoup de choses analogues s’étaient conservées aux environs de Phæstos, où demeuraient les descendants de Pélasges. Et en dépit des mises en garde, Pandion se décida à pénétrer dans le cirque de montagnes de la côte méridionale.

D’ici quelques jours, il s’en retournerait auprès de Thessa, après avoir vu tout ce qu’il était possible de voir. Il ne doutait plus de ses forces. Si grand que fût son désir d’apprendre à l’école des artistes d’Aiguptos, son amour de la patrie et de Thessa était le plus fort, le serment prêté à la jeune fille le subjuguait.

Quelle allégresse de revenir au pays avec les derniers vaisseaux d’automne, de plonger son regard dans les yeux bleus de sa bien-aimée, d’observer la joie contenue d’Agénor, son maître, qui lui tenait lieu de père et d’aïeul ?

Pandion contempla, les yeux clignés, l’étendue infinie de la mer. Non, c’était là le chemin des pays étrangers, de l’Aiguptos, tandis que sa mer à lui se trouvait là-bas, derrière la haute chaîne de montagnes. Il continuait à s’en éloigner, pour visiter à Phæstos les temples dont on lui avait tant parlé sur le littoral. Pandion soupira et pressa l’allure. Un contrefort de la chaîne descendait en une large pente semée d’excroissances rocheuses, entre lesquelles des buissons faisaient des taches sombres. Au bas de la pente, parmi les arbres, apparaissaient indistinctement les vestiges d’un grand édifice, des murs à demi écroulés, des restes de voûtes et une entrée intacte, flanquée de colonnes noires et blanches.

Les ruines se dressaient, muettes, ouvrant devant Pandion les courbes de leurs murs, comme des bras monstrueux, prêts à saisir leur proie. De grandes fissures, traces d’un récent tremblement de terre, sillonnaient les murailles.

Impressionné par le silence de ces lieux, le jeune sculpteur entra doucement, scrutant les coins obscurs entre les colonnes restées debout.

Quand il eut tourné un angle saillant, Pandion se trouva dans une salle carrée, sans toiture, et dont les parois étaient peintes de fresques éclatantes, d’un style déjà familier. En examinant l’alternance des silhouettes masculines brunes et noires, armées de boucliers, de glaives et d’arcs, parmi des animaux et des navires étranges, Pandion se rappela les récits de son aïeul et devina que cela représentait une expédition militaire au pays des Noirs, situé, selon la légende, aux confins de l’Œcumène.

Stupéfait par ce rappel des grands voyages des anciens Crétois, Pandion contempla longuement les peintures ; puis il se tourna à gauche et aperçut au milieu de la salle un cube de marbre décoré de rosaces et de volutes en verre bleu. Au pied de ce bloc, s’entassaient des gerbes de fleurs fraîches.

Il y avait donc quelqu’un par ici, les ruines étaient habitées ? Le souffle en suspens, le jeune homme se précipita vers la sortie, sous un portique envahi d’herbes folles.

Ce portique comprenant deux piliers blancs et deux colonnes rouges, se trouvait au bord d’un talus à peine plus haut que l’épaisse frondaison des arbres. Un sentier poudreux y serpentait. Pandion descendit dans la vallée et déboucha sur une belle route pavée. Il s’en alla vers l’Est, tâchant de fouler sans bruit les pierres chaudes. À sa droite, les larges feuilles des platanes, qui frémissaient imperceptiblement dans l’air torride, projetaient un ruban d’ombre. Le voyageur s’y réfugia en soupirant d’aise. Il avait très soif, mais son pays aride l’avait accoutumé à l’abstinence. Au bout de deux stades à peu près, il aperçut non loin d’une butte où le chemin obliquait vers le Nord, un bâtiment long et bas. C’étaient plusieurs locaux d’égale dimension pareils à une rangée de casiers, ouverts sur la route et absolument vides. Pandion reconnut une vieille maison de repos à l’usage des voyageurs : il en avait souvent vu sur les chemins du littoral nord et se hâta de pénétrer dans la partie centrale enluminée et soutenue par une seule colonne. Un faible gargouillement attira le jeune homme exténué par la marche et la chaleur. Il entra dans le compartiment des bains, où une source jaillie d’un réservoir dallé s’écoulait par un grand tuyau dans un vaste entonnoir, ménagé dans l’épaisseur du mur, et alimentait trois bassins.

Pandion quitta ses habits et ses sandales, se lava dans l’eau fraîche et limpide, but à volonté et s’étendit sur un large banc de pierre. Bercé par le murmure de l’eau et du feuillage, il ferma ses yeux endoloris par le soleil et le vent des altitudes …

Son sommeil fut court : l’ombre de la colonne, qui traversait le dallage ensoleillé, s’était à peine déplacée. Le sculpteur réconforté se releva d’un bond et mit en un tour de main ses vêtements rudimentaires. Après avoir mangé du fromage sec et encore bu, il allait partir, lorsqu’une rumeur lointaine l’immobilisa. Il sortit sur la route et regarda alentour. Mais oui, un peu à l’écart, derrière les fourrés épais, on entendait des rires, des bribes de paroles incompréhensibles et parfois les sons saccadés d’un instrument à cordes.

Pandion, partagé entre la joie et la crainte, tendait ses muscles et palpait machinalement la poignée de son glaive, héritage paternel. Ayant adressé tout bas une courte prière à Hypérion, son ancêtre et protecteur, il marcha droit à travers les fourrés, en direction du bruit. L’air étouffant du hallier, saturé de parfums capiteux, oppressait davantage encore son souffle retenu.

Il contourna prudemment de grands buissons épineux, se faufila entre des troncs d’arbousiers à l’écorce fine et claire, et s’arrêta en face d’un bouquet de myrtes qui lui barrait le chemin.

Des grappes de fleurs neigeuses pendaient parmi l’épaisse frondaison. Le jeune homme évoqua un instant l’image de Thessa, le myrte étant, dans son pays, l’incarnation de la jeunesse virginale. La rumeur était devenue toute proche, mais les gens parlaient à mi-voix, ce qui révéla au jeune homme qu’il avait mal calculé la distance. Le moment décisif était arrivé. Pandion plié en deux, se glissa sous les branches basses et les écarta avec précaution : un spectacle inusité s’offrit à ses yeux.

Au centre d’une pelouse fraîche, reposait un énorme taureau blanc, aux longues cornes. Des mouchetures noires étaient disséminées sur sa robe lustrée de bête bien nourrie.

Au second plan, dans l’ombre, se tenait un groupe de jeunes gens et de personnes plus âgées. Un homme svelte, à barbe frisée, couronné d’un cercle d’or et vêtu d’une courte tunique serrée à la taille par une ceinture de bronze, s’avança et fit un signe de la main. Aussitôt, une jeune fille drapée dans un lourd manteau se détacha du groupe. Elle leva les bras dans un geste large, qui fit tomber le vêtement. La jeune fille n’avait plus qu’un pagne retenu par une large ceinture blanche, bordée d’un cordon noir duveté. Ses cheveux, d’un noir tirant sur le bleu, étaient dénoués ; de minces bracelets luisaient sur ses deux bras.

Elle marcha vers le taureau d’un pas dansant et s’arrêta soudain avec un cri guttural. Les yeux somnolents du taureau s’allumèrent, il replia ses pattes de devant et souleva sa tête massive. La jeune fille se jeta contre l’énorme bête. Ils restèrent un moment figés. Un frisson parcourut le dos du sculpteur.

Le taureau redressa les pattes de devant, tandis que celles de derrière restaient sur le sol, et leva haut la tête. On aurait dit une pyramide de muscles formidables. Le corps brun de la jeune fille, blotti contre le dos en pente raide de l’animal, ressortait sur la blancheur du pelage. Elle avait un bras autour des cornes de la bête et enlacé de l’autre son cou énorme. L’une des jambes nerveuses de la jeune fille longeait le dos du taureau, son torse s’arquait en avant. Le contraste entre la souplesse du corps humain et les formes animales, splendides dans leur puissance et leur lourdeur, sidéra Pandion.

Il entrevit le visage austère de la jeune fille, ses lèvres serrées. Le taureau se releva avec un mugissement sourd et bondit avec une légèreté étonnante pour le volume de son corps. La jeune fille projetée en l’air, s’appuya des mains au garrot, dressa les jambes et culbuta entre les hautes cornes. Debout à trois pas du mufle, les bras tendus, elle frappa des mains et répéta son cri guttural. Le taureau exaspéré fonça sur elle, tête baissée. Pandion frémit : la mort de la belle fille téméraire semblait inévitable. Oubliant toute prudence, il saisit son glaive, prêt à déboucher dans la clairière, mais la jeune fille revint à la charge avec une agilité inouïe, évita les cornes agressives et enfourcha le taureau. L’animal partit à fond de train, labourant la terre de ses sabots et mugissant de rage. La jeune dompteuse restait tranquillement sur la bête en furie, pressant des genoux ses flancs bombés, qu’animait un souffle précipité. Le taureau galopa vers le groupe de spectateurs qui l’accueillirent par des cris de joie. Un claquement de mains sonore, la jeune fille se renversa sur le dos et sauta sur le sol, derrière la bête. Puis, haletante, elle rejoignit ses compagnons.

Emporté par son élan, le taureau fila jusqu’au bout de la clairière, fit volte-face et se précipita sur les Crétois. Cinq personnes s’avancèrent aussitôt, trois jeunes gens et deux jeunes filles ; le jeu reprit à un rythme accéléré. La bête renâclante poursuivait les gens, qui détournaient son attention par des claquements de mains et des cris, puis sautaient par-dessus, l’enfourchaient, se serraient un instant contre son flanc, évitant avec adresse les cornes meurtrières. Une jeune fille réussit à bondir sur son échine, en avant du garrot saillant. Le taureau écuma, les yeux exorbités. La tête penchée à effleurer le sol, il tenta de se débarrasser de l’intrépide cavalière. Elle se renversait sur le dos, cramponnée au garrot des deux mains et arc-boutée des pieds à la naissance des oreilles de la bête. Après s’être maintenue un moment dans cette position, elle sauta à terre.

Jeunes gens et jeunes filles se mirent en file, à quelque distance les uns des autres, et bondirent à tour de rôle par-dessus l’animal qui les assaillait. Le jeu dura longtemps ; le taureau se démenait avec des mugissements terribles, faisant peser une menace de mort sur les souples athlètes qui le bravaient.

Les mugissements de l’animal se changèrent en râle, sa robe s’assombrit, trempée de sueur, un souffle saccadé s’échappait de sa gueule avec des flocons d’écume. Encore un peu, et le taureau s’arrêta, la tête basse, l’œil hagard. Les cris des spectateurs retentirent, assourdissants. À un signe de l’homme couronné d’or, les joueurs laissèrent en paix la bête vaincue. Ceux qui s’étaient tenus debout et assis par terre se réunirent, et avant que Pandion fût revenu de sa surprise, ils disparurent parmi les taillis.

Dans la clairière déserte, il ne restait plus que le taureau fourbu ; seules, son haleine rauque et l’herbe piétinée attestaient le récent combat.

Pandion, bouleversé, comprenait enfin la chance qu’il avait eue : il venait de voir une taurocathapsie, jeu répandu jadis en Crète, à Mycènes et dans les autres villes anciennes de Grèce.

L’homme souple et agile, vainquait sans effusion de sang le taureau, animal sacré, incarnation de la puissance guerrière, de la force pesante et redoutable. À la promptitude de l’animal s’opposait une promptitude supérieure. La précision des mouvements sauvait la vie à l’homme. Pandion qui développait depuis l’enfance sa force et son adresse, se rendait bien compte des efforts et du temps qu’exigeait la préparation à ce divertissement périlleux.

Au lieu de suivre les joueurs, il regagna la route, jugeant préférable de demander l’hospitalité aux gens lorsqu’ils étaient chez eux.

La route alla en ligne droite sur une distance de plusieurs stades, puis elle tourna brusquement au Sud, vers la mer. Les arbres qui la bordaient avaient cédé la place à des buissons poudreux. L’ombre de Pandion s’était sensiblement allongée, quand il arriva au tournant.

Un frôlement parvint des fourrés. Le jeune homme s’arrêta, l’oreille tendue. Un oiseau, méconnaissable à contre-jour, s’envola bruyamment et disparut dans les buissons. Rassuré, le sculpteur reprit sa marche, sans plus faire attention aux bruits. Le doux roucoulement du pigeon de roche se fit entendre au loin. Deux autres oiseaux répondirent à l’appel et le silence se rétablit. Comme Pandion se trouvait au milieu de la boucle, le roucoulement devint tout proche. Il s’arrêta pour voir l’oiseau. Soudain, il entendit derrière lui un battement d’ailes : deux rolliers passaient au-dessus de sa tête. Pandion se retourna et aperçut trois hommes armés de gourdins.

Les inconnus se jetèrent sur lui avec des cris sauvages. Il dégaina aussitôt son glaive, mais reçut un coup à la tête. Il vit trouble et vacilla sous le poids des assaillants : quatre autres individus, surgis des fourrés, l’avaient attaqué par derrière. L’esprit de Pandion se brouilla ; il se sentit perdu et continua néanmoins d’opposer à l’ennemi une résistance acharnée. Un coup violent au bras lui fit lâcher son glaive. Le jeune homme se laissa choir à genoux, jetant bas un des adversaires qui lui avait sauté sur le dos ; puis il renversa un autre d’un coup de poing et repoussa du pied un troisième, qui alla rouler au loin avec un gémissement.

Les assaillants ne semblaient pas vouloir le tuer. Ils abandonnèrent leurs bâtons et revinrent à la charge, en poussant des clameurs belliqueuses pour s’encourager. Sous le poids de cinq corps, il s’abattit, le visage dans la poussière qui lui remplit la bouche et le nez et l’aveugla. Haletant, dans un effort surhumain, Pandion se releva à quatre pattes et tâcha de se dégager. Mais les ennemis se jetaient dans ses jambes, lui serraient le cou. La grappe humaine retomba sur le sol dans un nuage de poussière rougie par le soleil couchant. Impressionnés par la force et l’endurance exceptionnelles de Pandion, ses adversaires ne criaient plus : sur la route déserte, on ne percevait que le bruit de la lutte, les gémissements et les soupirs rauques des combattants.

La poussière recouvrait les corps, les vêtements n’étaient plus que des loques sales, mais la bataille se poursuivait toujours.

Pandion se redressa à plusieurs reprises, débarrassé des ennemis, mais ils reprenaient chaque fois le dessus en le saisissant aux jambes. Subitement, des cris de triomphe résonnèrent : quatre nouveaux assaillants étaient arrivés en renfort. Le jeune homme fut ligoté avec de solides courroies. A moitié mort de fatigue et de désespoir, il ferma les yeux. Ses vainqueurs, qui échangeaient des propos animés, dans un langage inconnu, s’étaient allongés près de lui, à l’ombre, pour se reposer.

Après s’être relevés, ils lui firent signe d’avancer. Comprenant l’inutilité de la résistance, Pandion décida de ménager ses forces pour la prochaine occasion et acquiesça de la tête. Les hommes lui délièrent les pieds. Étroitement encadré par ses ennemis, il suivit la route en chancelant.

Le sculpteur aperçut bientôt des masures en pierres brutes. Des habitants sortirent de leurs logis : un vieillard coiffé d’un cercle en bronze, des femmes, des enfants. Le vieux s’approcha du prisonnier, l’examina d’un air approbateur, palpa ses muscles et parla gaiement à l’escorte. On conduisit le jeune homme vers une maisonnette.

La porte s’ouvrit en grinçant ; à l’intérieur, il y avait un foyer bas, une enclume, des outils épars et un tas de charbon. Deux grandes roues légères étaient accrochées aux murs. Un vieillard assez petit, au visage méchant et aux bras longs, ordonna à l’un de ceux qui accompagnaient Pandion d’attiser le feu ; ensuite il prit à un clou un cercle métallique et vint au prisonnier. Lui relevant le menton d’un geste brutal, le forgeron déplia le cercle, l’essaya au cou de Pandion, grommela quelque chose et s’en alla au fond de l’atelier ; il en ramena une chaîne cliquetante, exposa le dernier maillon à la flamme et battit le cercle sur l’enclume à coups de marteau précipités, pour lui donner la dimension voulue.

Le jeune homme réalisait maintenant seulement toute l’étendue de son malheur. De chères visions se succédaient dans son esprit. Là-bas, sur le rivage du pays natal, Thessa l’attendait, sûre de lui, de sa tendresse, de son retour. On lui mettrait tout à l’heure le collier de bronze de l’esclave et on l’attacherait par une chaîne, sans espoir d’être délivré de sitôt. Et lui qui s’était cru à la fin de son séjour en Crète … Il aurait pu être en route pour la baie de Calydon, point de départ de son excursion fatale.

— Ô Hypérion, mon ancêtre, et toi, Aphrodite, en-voyez-moi la mort ou le salut ? murmura-t-il.

Cependant le forgeron continuait tranquillement sa besogne ; il essaya encore une fois le collier, en aplatit les extrémités, les replia et y perça des trous. Restait à river la chaîne. Le vieux marmonna. Les autres empoignèrent Pandion et lui firent signe de se coucher à terre, près de l’enclume. Le jeune homme fit un effort suprême pour se libérer. Le sang jaillit sous les courroies qui lui serraient les coudes, mais il ne se souciait pas de la douleur, sentant céder les liens. L’instant d’après, ils étaient rompus. Pandion envoya un coup de tête dans la mâchoire du premier assaillant, qui s’écroula. Il en renversa deux autres et s’enfuit par la route. Les ennemis s’élancèrent à sa poursuite avec des cris de rage. Attirés par les clameurs, des hommes sortaient en hâte, armés de lances, de coutelas et de glaives ; leur nombre augmentait sans cesse.

Pandion quitta la route et fila vers la mer en sautant par-dessus les taillis. Les Crétois le poursuivaient en hurlant de fureur.

Les buissons devenaient plus clairsemés, le terrain montait légèrement. Pandion s’arrêta : tout en bas, au pied des falaises abruptes, la mer étincelait au soleil. On distinguait nettement un vaisseau rouge qui voguait à une dizaine de stades de la côte.

Le jeune homme se démenait au bord du précipice, en quête d’un sentier, mais les parois à pic se poursuivaient au loin, des deux côtés. Pas d’issue : les ennemis débouchaient déjà des fourrés, s’échelonnant suivant une courbe pour cerner le fugitif.

Il se retourna vers eux, puis regarda en bas. « Ici, la mort, là l’esclavage, songea-t-il. Tu me pardonneras, Thessa, si jamais tu apprends … » Il n’y avait plus de temps à perdre.

Le bloc de rocher où se tenait Pandion surplombait l’escarpement. Vingt coudées en contrebas, il y avait un autre ressaut. Un pin trapu y poussait.

Embrassant d’un regard d’adieu la mer bien-aimée, le jeune homme sauta en bas, dans la ramure épaisse de l’arbre solitaire. Les vociférations de ses ennemis parvinrent à ses oreilles. Il tomba en cassant les rameaux et s’écorchant jusqu’aux grosses branches inférieures, évita de justesse une arête saillante du rocher et atterrit sur l’éboulis moelleux du talus. Il dévala la pente sur une vingtaine de coudées et se retint à l’extrémité du roc humide d’embruns. Abasourdi, inconscient encore de sa délivrance, il se releva sur les genoux. Ses persécuteurs lui jetaient d’en haut des pierres et des lances. La mer clapotait à ses pieds.

Le vaisseau s’était approché, comme si les marins voulaient savoir ce qui se passait sur le rivage.

Les oreilles de Pandion tintaient, une douleur aiguë lui tenaillait le corps, les larmes voilaient ses yeux. Il se rendait vaguement compte que si les ennemis apportaient leurs arcs, sa mort serait certaine. La mer le fasc


убрать рекламу






inait, le vaisseau proche semblait envoyé par les dieux.

Pandion oubliait que le bâtiment pouvait être étranger ou appartenir aux Crétois : il avait confiance dans la fidélité de sa mer hellénique.

Il se mit debout et, s’étant assuré du bon état de ses bras, plongea dans les flots et nagea vers le navire. Les vagues le submergeaient, son corps fourbu obéissait mal à sa volonté, ses blessures le faisaient souffrir, sa gorge était sèche.

Le vaisseau se dirigeait à sa rencontre, des cris encourageants retentissaient. Il entendit un violent grincement de rames, le bâtiment se dressa juste au-dessus de lui, des bras vigoureux le saisirent, le hissèrent à bord … Pandion s’affala sur les planches tièdes du pont et perdit connaissance. On le ranima et lui offrit de l’eau qu’il but avidement. Le jeune homme sentit qu’on le tramait à l’écart et le couvrait. Il sombra dans le sommeil.

Les montagnes de Crète se voyaient à peine à l’horizon. Pandion remua et s’éveilla avec un gémissement involontaire. Le vaisseau où il se trouvait ne ressemblait pas à ceux de son pays qui étaient bas, les flancs protégés de claies en branchages, les rames sorties au-dessus de la cale. Celui-ci était haut, ses rameurs étaient assis sous les planches du pont, de part et d’autre d’une trémie qui s’enfonçait dans la cale. La voile, montée sur un mât au centre du bâtiment, était plus haute et plus étroite que celles des bateaux grecs.

Des peaux entassées sur le pont dégageaient une odeur écœurante. Pandion était couché sur la plateforme triangulaire de la proue effilée. Un homme vêtu de grosse laine, qui avait une barbe et un nez aquilin, tendit au rescapé une écuelle d’eau tiède additionnée de vin et lui parla dans une langue étrangère, aux intonations métalliques … Pandion secoua la tête. L’homme lui toucha l’épaule et montra la poupe d’un geste impérieux. Pandion roula autour des hanches ses guenilles ensanglantées et longea le bord en direction d’une tente installée à l’arrière du vaisseau.

Un homme y était assis, maigre, avec un nez aquilin comme celui de l’autre. Il distendit en un sourire ses lèvres encadrées d’une barbiche saillante, aux poils rudes. Son visage de rapace, sec et tanné, qui semblait coulé en bronze, avait une expression cruelle.

Pandion devina qu’il était sur un navire de commerce phénicien, qu’on l’avait mené devant le capitaine ou l’armateur.

Il ne comprit pas les deux premières questions que celui-ci lui posa. Alors le marchand parla en dialecte ionien familier à Pandion, quoique déformé et mêlé de mots caricus et étrusques. L’ayant interrogé sur son aventure, sur son origine, il dit en approchant de lui sa figure anguleuse, aux yeux perçants et fixes :

— J’ai vu ton évasion, c’est un exploit digne d’un héros de l’antiquité. Il me faut justement des guerriers vigoureux et intrépides, car ces mers sont infestées de pirates et leurs rivages de brigands. Si tu me sers fidèlement, ta vie sera facile et je te récompenserai.

Pandion fit un signe de tête négatif, raconta à bâtons rompus qu’il lui tardait de revenir au pays et supplia le chef de le débarquer dans l’île la plus proche.

Les yeux du Phénicien brillèrent d’une flamme mauvaise.

— Nous cinglons droit vers Tyr, il n’y a que la mer sur notre route. Je suis roi à bord de mon vaisseau et tu es à ma merci. Au besoin je puis te faire exécuter séance tenante. Choisis donc : ou bien tu seras un esclave enchaîné ici — il indiqua l’entrepont où les rames allaient en cadence, au son d’une mélopée — ou bien tu recevras des armes et rejoindras ceux-là ? Le doigt du marchand se tourna en arrière, sous la tente où cinq énormes gaillards à face de brute étaient vautrés, le torse nu. Dépêche-toi de décider, j’attends ?

Pandion promena autour de lui un regard de détresse. Le vaisseau s’éloignait rapidement de la Crète. La distance qui le séparait de son pays, grandissait toujours. Pas de secours possible.

Il se dit que dans le rôle de guerrier il aurait moins de peine à s’enfuir. Mais le Phénicien, qui connaissait bien les coutumes helléniques, lui fit prêter trois terribles serments de fidélité.

Puis il étendit un baume sur ses blessures et le conduisit vers les guerriers, qu’il chargea de lui donner à manger.

— Mais ayez l’œil sur lui ? ordonna-t-il en se retirant. N’oubliez pas que vous êtes responsables de chacun d’entre vous ?

Le chef des guerriers tapa sur l’épaule de Pandion avec un sourire approbateur, palpa ses muscles et dit quelques mots à ses compagnons, qui éclatèrent de rire. Le jeune homme leva sur eux des yeux étonnés ; une immense tristesse l’isolait maintenant de tous les humains.

Il ne restait pas plus de deux jours de voyage jusqu’à Tyr. En quatre jours passés à bord du vaisseau, Pandion s’était un peu acclimaté. Ses meurtrissures et ses plaies, pas trop graves étaient guéries.

Satisfait de l’intelligence et du savoir du jeune homme, le capitaine avait causé plusieurs fois avec lui. Pandion apprit qu’ils suivaient une route maritime ancienne, tracée par les Crétois en direction du pays méridional des Noirs. Elle passait près de l’Aiguptos puissant et hostile, longeait un vaste désert et franchissait la Porte des Brumes[25].

Au-delà de la Porte des Brumes où les rochers du Sud et du Nord se rapprochaient, formant un détroit étranglé, se trouvait la limite de la Terre, l’immense mer des Brumes[26]. Là, les vaisseaux mettaient le cap au Sud et atteignaient bientôt le rivage du pays torride des Noirs, riche en ivoire, en or, en huiles, en peaux. C’est cette route qu’avaient prise les expéditions lointaines de Crétois, dont Pandion avait vu l’évocation en peinture, le jour fatal. Les Pélasges avaient gagné les pays méridionaux par l’Ouest, où les émissaires d’Aiguptos n’étaient jamais venus.

À présent, les vaisseaux phéniciens fréquentaient les rivages sud et nord, en quête de marchandises avantageuses et d’esclaves robustes, mais ils ne s’aventuraient que rarement par-delà la Porte des Brumes.

Le capitaine, qui se doutait des capacités insignes de Pandion, voulait le garder auprès de lui. Il le tentait par les charmes des voyages, lui promettait de l’avancement, certifiait qu’au bout de dix à quinze ans de service exemplaire le Grec pourrait devenir lui-même marchand ou commandant de vaisseau.

Le jeune homme l’écoutait avec intérêt, mais il savait qu’il n’était pas fait pour le commerce et qu’il n’échangerait pas sa patrie, Thessa et la vie libre de l’artiste contre l’opulence à l’étranger.

Le désir de revoir Thessa, ne fût-ce qu’un instant, d’entendre de nouveau le murmure solennel du bois sacré où il avait été si heureux, devenait de jour en jour plus douloureux. La nuit, lorsque ses compagnons ronflaient, il restait longtemps éveillé et, le cœur battant, retenait un sanglot de désespoir.

Le capitaine exigeait qu’il apprît l’art de la navigation. Le temps lui semblait interminable, quand il se tenait au gouvernail, dirigeant le vaisseau d’après la position du soleil ou s’orientant sur les étoiles, selon les indications du timonier.

C’était le cas cette nuit. Pandion, appuyé de la hanche au bord du navire et cramponné à la barre du gouvernail, surmontait la résistance croissante du vent. Le timonier et un guerrier se trouvaient à l’autre bord[27] Les étoiles scintillaient dans les éclaircies et disparaissaient dans les ténèbres du ciel nuageux, tandis que la voix du vent, de plus en plus grave, se transformait en rugissement.

Le vaisseau tanguait, les rames s’entrechoquaient, on entendait les cris du guerrier qui stimulait les esclaves à coups de gueule et de fouet.

Le capitaine sortit de la tente où il avait sommeillé, scruta la mer et s’approcha du timonier, la mine anxieuse. Ils conférèrent longuement. Puis le capitaine réveilla les autres guerriers, les envoya aux gouvernails et vint se placer auprès de Pandion.

Le vent tourna subitement et assaillit le vaisseau avec une fureur redoublée ; les vagues grossissaient toujours, inondant le pont. Il fallut enlever le mât : posé sur les tas de peaux, il dépassait la proue et heurtait sourdement la haute étrave.

La lutte contre les éléments déchaînés s’intensifiait. Le capitaine, tout en marmonnant des prières ou des imprécations, fit mettre le cap au Sud. Chassé par le vent debout, le vaisseau fila prestement dans l’obscurité. Le pénible labeur au gouvernail avait abrégé la nuit. L’aube pointait. La danse échevelée des flots se voyait plus nettement dans le crépuscule blafard. La tempête ne s’apaisait point. Le vent assaillait le vaisseau de plus belle.

Des cris alarmés retentirent sur le pont : tous montraient au capitaine, à tribord, une immense bande d’écume qui rayait la mer dans la clarté morne du jour naissant. Les vagues ralentissaient leur toile allure aux approches de ce ruban gris-bleu.

L’équipage tout entier s’était massé autour du capitaine, y compris le timonier qui avait confié le gouvernail à un guerrier. Aux cris d’alarme succédèrent des propos surexcités. Pandion se vit l’objet de l’attention générale : on le montrait du doigt, on le menaçait du poing. Interdit, le Grec observait le capitaine qui taisait de violents gestes de protestation. Le vieux timonier saisit son chef par la main et lui parla longuement à l’oreille. L’autre secoua la tête en lançant des mots isolés, puis il parut céder. Aussitôt, les matelots se précipitèrent sur le jeune homme abasourdi et lui tordirent les bras.

— Ils prétendent que tu nous as porté malheur, dit le capitaine à Pandion avec un geste circulaire plein de mépris. Ta présence funeste nous aurait déportés vers les côtes du Kemit, que vous appelez Aiguptos. Pour apaiser les dieux, il faut te tuer et te jeter à la mer ; ce sont mes hommes qui l’exigent et je ne puis te protéger.

Pandion, qui ne comprenait toujours pas, regardait fixement le Phénicien.

— Tu ne sais donc pas que le Kemit, c’est pour nous la mort ou l’esclavage, grommela le capitaine. Le Kemit était jadis en guerre avec les peuples de la Mer. Depuis lors, ceux qui accostent dans ce pays en dehors des trois ports ouverts aux étrangers, sont faits prisonniers ou exécutés et leurs biens vont grossir le trésor royal … Tu as compris maintenant ? Le Phénicien s’interrompit et se détourna de Pandion pour contempler l’écume.

Le danger de mort menaçait de nouveau le jeune Grec. Prêt à défendre sa vie jusqu’au dernier soupir, il enveloppa la foule hostile d’un regard de haine et de détresse.

L’imminence du péril lui fit prendre une audacieuse résolution.

— Chef ? s’écria-t-il. Ordonne à tes hommes de me lâcher. Je me jetterai à la mer tout seul ?

— Je m’y attendais, répondit le Phénicien. Cela servira de leçon à ces couards ?

Obéissant au geste autoritaire du capitaine, les guerriers lâchèrent Pandion. Le jeune homme marcha droit vers le bord du vaisseau. On s’écartait en silence sur son passage, comme devant un mourant. Les yeux rivés sur la bande d’écume qui dissimulait le rivage plat, il comparait instinctivement ses forces à l’impétuosité des vagues furieuses. Des bribes de pensées traversaient sa tête : « C’est le pays de l’écume … L’Afrique. »

Le voilà donc, ce redoutable Aiguptos ?.. Et lui qui avait juré à Thessa, par son amour, par tous les dieux, de ne pas songer à s’y rendre ?.. Grands dieux, comme le destin se riait de lui … Mais il allait sûrement périr, ce qui serait pour le mieux …

Pandion sauta la tête la première dans les remous écumants et s’éloigna du vaisseau par vigoureuses brassées. Les vagues s’emparèrent de lui. Comme ravies de son supplice, elles le projetaient à leur sommet, puis le descendaient dans des creux profonds, l’accablaient, l’écrasaient, le noyaient, emplissant d’eau son nez et sa bouche, cinglant ses yeux à coups d’écume et d’embruns. Pandion ne pensait plus à rien ; il luttait désespérément pour sa vie, pour chaque gorgée d’air, tous les muscles en action. Ce Grec né sur la mer était un excellent nageur.

Le temps passait, les vagues entraînaient toujours Pandion vers le rivage. Il ne se retournait pas pour regarder le vaisseau, dont il avait oublié l’existence devant l’inéluctabilité de la mort. Cependant les vagues espaçaient leurs bonds. Elles déferlaient plus lentement, par longues rangées, soulevant et écroulant la masse grondante de leurs crêtes écumeuses. Chaque lame transportait le jeune homme à cent coudées en avant. Parfois il glissait en bas, et alors le poids formidable de l’eau se renversait sur lui, l’immergeait dans les profondeurs sombres où son cœur surmené était sur le point d’éclater.

Pandion couvrit ainsi plusieurs stades et lutta longuement jusqu’à ce que ses forces se fussent épuisées dans l’étreinte des géants marins. Sa volonté de vivre s’était effondrée, ses muscles affaiblis s’engourdissaient, la lutte ne le passionnait plus. D’un élan presque machinal, il gravit la cime d’une vague et, le visage tourné vers la patrie lointaine, il cria :

— Thessa, Thessa ?..

Le nom de sa bien-aimée, jeté à deux reprises à la face du destin, de la puissance monstrueuse et impassible de la mer, fut aussitôt couvert par le rugissement des flots. La vague submergea le corps inerte de Pandion, se brisa sur lui à grand fracas, et le jeune homme heurta le fond dans un tourbillon de sable remué.

Deux patrouilleurs dont les courtes jupes vert d’eau attestaient l’appartenance à la garde côtière de la Grande Verte, inspectaient l’horizon, appuyés sur leurs lances longues et fines.

— Séneb, notre chef, a eu tort de nous alerter, proféra indolemment le plus âgé.

— Le vaisseau phénicien était pourtant tout près du rivage, répliqua l’autre. Si la tempête avait persisté, nous aurions pris un butin facile, aux abords mêmes de la forteresse …

— Vois donc, interrompit l’aîné, le bras tendu vers la côte. Que les dieux me privent de sépulture, si ce n’est pas un naufragé ?

Les deux guerriers examinèrent longuement la tache sur le sable.

— Allons-nous-en, proposa enfin le plus jeune. Nous avons bien assez rôdé sur la grève. Qu’avons-nous besoin du cadavre d’un vil étranger, à la place des précieuses marchandises et des esclaves repartis avec le vaisseau …

— Tu parles sans réfléchir, interrompit l’aîné. Ces marchands ont parfois de riches vêtements et des bijoux. Un anneau d’or ne serait pas de trop pour toi, nous n’avons pas à rendre compte à Séneb de chaque noyé …

Ils suivirent la bande de sable humide et tassé par la tempête.

— Eh bien, où sont-ils, tes bijoux ? railla le second guerrier. Il est nu comme un ver ?

L’aîné grommela une malédiction.

En effet, l’homme qui gisait devant eux était complètement nu, les bras inertes, repliés sous le torse, les cheveux courts et bouclés, souillés de sable marin.

— Tiens, il n’est pas phénicien ? s’écria le guerrier plus âgé. La belle stature ? Dommage qu’il soit mort : c’eût été un magnifique esclave que Séneb nous aurait bien payé.

— Qui est-ce ? demanda le plus jeune.

— Je l’ignore, peut-être un Tourscha[28] ou un Kefti[29] ou quelque autre représentant des tribus Haou-He-bou[30]. Ils se rencontrent rarement sur notre terre bénie et sont estimés pour leur endurance, leur esprit et leur vigueur. Il y a trois ans … Tiens, mais il est vivant ? Amon soit loué ?

Un léger spasme avait agité le corps étendu.

Jetant leurs lances, les guerriers retournèrent le corps inerte, lui massèrent le ventre, firent aller et venir ses jambes. Leurs efforts se couronnèrent de succès. Le noyé — c’était Pandion — ouvrit les yeux et fut secoué d’une toux violente.

Son organisme robuste triompha de la rude épreuve. Moins d’une heure après, les deux patrouilleurs le conduisaient à la forteresse, en le soutenant par les bras.

Ils firent de nombreuses haltes, mais le jeune Grec fut amené avant les chaleurs de midi dans un petit fort qui s’élevait sur l’un des multiples bras du Nil, à l’ouest d’un grand lac.

Les guerriers lui donnèrent de l’eau, des morceaux de galette trempés dans la bière, et l’étendirent sur le sol d’une remise fraîche en pisé.

Les suites du terrible combat avec la mer se faisaient sentir : une douleur cuisante lui tenaillait la poitrine, son cœur était affaibli. Des vagues innombrables ondulaient devant ses yeux. À travers sa lourde torpeur, il entendit s’ouvrir la porte délabrée, faite en planches de bordage. Le commandant du fort, un jeune homme au visage maladif et antipathique, se pencha sur lui. Il ôta le manteau qui recouvrait les jambes de Pandion et regarda longuement le captif. Celui-ci ne se doutait pas que la résolution prise par l’officier allait lui valoir de nouvelles épreuves inouïes.

L’Égyptien ramena le manteau sur le prisonnier et partit satisfait.

— Deux anneaux de cuivre et une cruche de bière à chacun, dit-il d’un ton sec.

Les soldats de la garde côtière s’inclinèrent bien bas devant leur chef, puis ils le suivirent d’un regard coléreux.

— Sokhmit toute-puissante, quelle prime pour un esclave pareil ?.. chuchota le plus jeune, dès que l’officier se fut éloigné. Je parie qu’il va l’expédier en ville et qu’il touchera au moins dix anneaux d’or …

L’officier se retourna brusquement.

— À moi, Senni ? cria-t-il.

L’aîné des guerriers s’empressa.

— Surveille-le bien, je te le confie. Dis à mon cuisinier de le nourrir comme il faut, mais sois prudent, car le captif a l’air solide. Demain tu apprêteras une barque légère : je compte offrir le prisonnier à la Grande Maison. Pour éviter les ennuis, nous lui ferons boire de la bière avec un soporifique.

 … Pandion ouvrit lentement ses paupières pesantes. Au sortir de son long sommeil, il avait perdu toute notion du temps et ne savait plus où il était. Il se rappelait vaguement, par bribes, qu’après sa lutte contre la mer en furie, on l’avait conduit dans un lieu sombre et silencieux. Le jeune homme remua et se sentit le corps ( perclus. Il tourna la tête avec effort et vit une verte muraille de joncs à panaches étoilés. Un ciel diaphane s’étendait au-dessus de sa tête, l’eau gargouillait faiblement, tout près de son oreille. Pandion réalisa peu à peu qu’il était au fond d’une barque étroite, pieds et poings liés. Soulevant la tête, il distingua les pieds nus de ceux qui faisaient avancer le bateau à coups de gaules. Ils étaient bien bâtis, bronzés et vêtus de pagnes blancs.

— Qui êtes-vous ? Où est-ce que vous m’emmenez ? cria Pandion en s’efforçant de voir les hommes debout à l’arrière.

L’un d’eux, à la figure glabre, se pencha sur lui et parla précipitamment. Ce langage bizarre, aux accents mélodieux et aux voyelles nettes, était absolument inconnu au jeune Grec. Il tendait les muscles pour rompre ses liens et répétait sans cesse la même question. Le malheureux se rendit bientôt compte qu’on ne le comprenait ni ne pouvait le comprendre. Pandion réussit à imprimer un fort balancement à la barque instable, mais un des gardiens approcha de son œil la pointe d’un poignard en bronze. Dégoûté de soi-même et du monde entier, le captif renonça à toute résistance et ne broncha plus pendant l’interminable voyage à travers le labyrinthe des joncs. Le soleil était couché depuis longtemps et la lune brillait au zénith, lorsque le bateau accosta à un large quai de pierre.

On délia les pieds à Pandion et les lui frictionna adroitement, pour rétablir la circulation du sang. Les guerriers allumèrent deux torches et s’en furent vers une haute muraille en pisé où apparaissait une porte massive, bardée de cuivre.

Après une longue altercation avec la garde, ceux qui avaient amené Pandion remirent un petit rouleau à un homme barbu et ensommeillé, sorti on ne savait d’où, et reçurent en échange un morceau de cuir noir.

Les lourds battants crièrent sur leurs gonds. On délia les mains au captif et on le poussa à l’intérieur. Des gardiens armés de lances et d’arcs repoussèrent l’énorme verrou de bois. Pandion se retrouva dans un cachot rempli de corps humains allongés pêle-mêle. Ces gens respiraient péniblement et gémissaient dans un sommeil agité. Suffoqué par la puanteur qui semblait émaner des murs eux-mêmes, le jeune homme trouva une place par terre et s’assit avec précaution. Mais il ne put dormir, le cœur meurtri par la réminiscence des événements des derniers jours. Les heures de méditation nocturne se prolongeaient indéfiniment.

Pandion ne songeait qu’à l’évasion, mais il n’en voyait pas le moyen. Il était au milieu d’un pays complètement inconnu. Captif solitaire et désarmé, ignorant la langue du peuple hostile qui l’entourait, il ne pouvait rien entreprendre. Il comprenait qu’on n’allait pas le tuer et résolut d’attendre. Plus tard, quand il se serait quelque peu acclimaté … mais que lui réservait ce « plus tard » ? Le jeune Grec sentait plus que jamais le besoin d’un compagnon qui l’eût aidé à supporter cette affreuse solitude. Il se disait que la pire des conditions humaines était de rester seul parmi des étrangers malveillants, dans un pays mystérieux, esclave isolé du monde par la muraille impénétrable de son état. La solitude est beaucoup moins pénible au sein de la nature : elle trempe l’âme au lieu de la rabaisser.

Résigné à son destin, le captif sombra dans une torpeur étrange. À l’aube, il examina d’un œil indifférent ses compagnons d’infortune, prisonniers appartenant à diverses peuplades asiatiques qu’il ne connaissait pas. Ils avaient sur lui l’avantage de pouvoir parler entre eux, se confier leur peine, évoquer le passé, discuter ensemble de l’avenir. Leurs regards chargés de curiosité indiscrète allaient au jeune Grec qui se tenait à l’écart, silencieux, nu et misérable.

Les gardiens jetèrent à Pandion un lambeau de grosse toile, en guise de pagne ; quatre hommes noirs apportèrent ensuite une jarre d’eau, des galettes d’orge et des tiges de plantes.

Pandion considérait avec surprise ces visages couleur de nuit, où ressortaient nettement les dents, le blanc des yeux et les lèvres brunâtres. Il devina que c’étaient des esclaves et s’étonna de leur bonne humeur. Les Noirs riaient de toutes leurs dents blanches, plaisantaient les captifs, échangeaient des boutades. Serait-il, lui aussi, capable de s’égayer un jour, en dépit de son triste rôle d’homme privé de liberté ? Sa dévorante nostalgie cesserait-elle jamais ? Et Thessa ? Grands dieux, si elle savait où il était ?.. Non, il valait mieux qu’elle l’ignorât ; son ami reviendrait auprès d’elle ou mourrait, il n’y avait pas d’autre solution …

Un cri de commandement prolongé interrompit ses réflexions. La porte s’ouvrit. Un large fleuve scintilla devant Pandion. La prison était proche de la rive. Un gros détachement de guerriers entoura les captifs d’une haie de lances. Tous furent bientôt parqués dans la cale d’un navire. Le vaisseau remonta le courant avant que les prisonniers aient pu examiner les lieux. Il faisait très chaud dans la cale. Sous le pont surchauffé, l’air saturé de lourdes émanations était irrespirable.

Le soir apporta un peu de fraîcheur ; les captifs exténués commencèrent à reprendre leurs esprits, à causer entre eux. Le vaisseau vogua toute la nuit, fit au matin une courte escale, pendant laquelle on donna à manger aux prisonniers, et se remit en route. Plusieurs jours passèrent, sans que Pandion, hébété, indolent, se souciât de les compter.

Enfin les voix des rameurs et des guerriers s’animèrent, un tumulte envahit le pont : le voyage était terminé. On laissa les captifs toute la nuit dans la cale, et à l’aube Pandion entendit de nouveau des commandements prolongés.

Sur un terrain poussiéreux, brûlé de soleil, l’escorte s’était rangée en hémicycle, lances en avant. Les prisonniers sortaient un par un et tombaient aussitôt entre les mains des deux guerriers de taille gigantesque, plantés devant un amas de cordes. Les Égyptiens ramenaient brutalement en arrière les bras des malheureux, au point que leurs épaules pliaient et leurs coudes se touchaient dans le dos. Ni les cris ni les gémissements ne touchaient ces géants qui savouraient leur force et l’impuissance des victimes.

Vint le tour de Pandion. L’un des guerriers le saisit par le bras, dès que le jeune homme, ébloui par le grand jour, fut descendu à terre. La douleur dissipa son apathie. Initié aux procédés du pugilat, il se dégagea sans peine et asséna au guerrier un formidable coup de poing à l’oreille. Le géant tomba aux pieds de Pandion, la face dans la poussière, l’autre se jeta de côté, désemparé.

Trente ennemis entourèrent le jeune homme, leurs lances pointées.

Fou de rage, il bondit en avant pour périr au combat : la mort lui semblait une délivrance … Mais il ne connaissait pas les Égyptiens, que des milliers d’années de pratique avaient rendus experts à mater les esclaves. Les guerriers ouvrirent aussitôt les rangs et se jetèrent sur Pandion par derrière. Le jeune héros fut renversé, écrasé sous le poids des ennemis. Un manche de lance le frappa violemment entre les côtes, au bas de la poitrine. Une brume rouge voila ses yeux, il perdit le souffle. Alors un Égyptien rapprocha les mains de Pandion, abandonnées au-dessus de la tête, et enferma ses poignets dans un objet en bois, qui ressemblait à un bateau en miniature.

Aussitôt on le laissa tranquille.

Les captifs garrottés furent emmenés par un chemin étroit, compris entre le fleuve et les champs. Le jeune sculpteur souffrait horriblement : ses mains levées étaient prises dans une cangue dont les coins aigus lui broyaient les poignets. Ce dispositif l’empêchait de plier les bras aux coudes pour poser les mains sur la tête.

Un autre groupe de prisonniers, arrivé par un chemin latéral, s’était joint à eux, puis un troisième, portant leur nombre total à deux centaines.

Tous étaient ligotés d’une façon barbare ; quelques-uns avaient les mains encanguées comme celles de Pandion. Les visages crispés par la douleur étaient pâles et moites. Le jeune Grec marchait comme dans le brouillard, sans presque rien voir autour de lui.

Cependant l’Égypte étalait devant eux ses richesses. L’air était merveilleusement pur et frais, le silence régnait sur les sentiers, l’immense fleuve roulait ses flots lents vers la Grande Verte. Les palmiers agitaient à peine leurs cimes sous le faible vent du Nord, les blés mûrissants alternaient avec des vignobles et des vergers.

Tout le pays était un vaste jardin cultivé depuis des millénaires.

Pandion ne pouvait regarder alentour. Il cheminait, les dents serrées de douleur, près des hautes clôtures qui entouraient les maisons des richards. C’étaient des constructions légères, à un étage, avec d’étroites fenêtres au-dessus des porches flanqués de colonnes en bois. Les murs blancs, décorés de peintures aux tons vifs, resplendissaient dans la clarté éblouissante du soleil.

Devant les captifs, surgit un édifice monumental dont les énormes murailles à glacis étaient bâties en gros blocs de pierre admirablement taillés et appareillés. Sombre et mystérieux, il semblait écraser le sol de sa masse monstrueuse. Pandion longea une file de colonnes épaisses, dont le gris lugubre tranchait sur le vert éclatant du jardin aménagé dans la plaine. Palmiers, figuiers et autres arbres fruitiers se succédaient en lignes qui paraissaient infinies ; des vignobles recouvraient les coteaux.

Dans le jardin, sur la berge, se dressait un pavillon léger et enluminé comme les autres maisons de la ville. Entre la façade orientée vers le fleuve et la clôture percée d’une large porte, s’élevaient de grands mâts enrubannés. Au-dessus de l’entrée, il y avait une loge blanche flanquée de deux colonnes et couverte en terrasse. Une frise bleu et or suivait la corniche. Des chevrons de couleurs identiques agrémentaient les chapiteaux des colonnes blanches.

Au fond de la loge, dans l’ombre des tapis et des rideaux, on apercevait des gens en longues robes blanches, finement plissées. Un homme assis au centre pencha sur la rampe sa tête chargée d’une haute coiffure blanche et rouge[31].

L’escorte des prisonniers et son chef qui ouvrait la marche, grave et solennel, se prosternèrent aussitôt. À un signe de Pharaon — c’était lui, le roi-dieu, maître suprême du Kemit — on mit les captifs à la queue leu leu et les fit défiler sous le balcon. Les courtisans attroupés échangeaient des remarques à voix basse et riaient gaiement. La beauté du palais, la splendeur des vêtements du Pharaon et de son entourage, leurs attitudes désinvoltes juraient tellement avec les visages exténués des prisonniers, que l’âme de Pandion se révolta. Les poignets meurtris, il ne se sentait plus de douleur, grelottait comme s’il avait la fièvre, mordait ses lèvres sèches et gercées ; mais il se redressa avec un grand soupir et tourna vers le balcon un visage courroucé.

Le Pharaon s’adressa aux courtisans qui approuvèrent de la tête à l’unanimité. La file des prisonniers passait lentement. Pandion se trouva bientôt derrière la maison, à l’ombre du grand mur. Tout le détachement s’y rassembla peu à peu, toujours encadré de guerriers muets. Un homme gras, au nez busqué, apparut au coin, muni d’un long bâton d’ébène incrusté d’or ; un scribe l’accompagnait, portant une tablette et un rouleau de papyrus.

L’homme dit quelques mots d’un ton arrogant au chef de l’escorte, qui se courba en un salut obséquieux et donna un ordre aux guerriers. Obéissant aux gestes du dignitaire, ils bousculaient les captifs pour conduire à l’écart ceux que l


убрать рекламу






’autre avait montrés du doigt. Pandion fut choisi parmi les premiers. On sépara ainsi une trentaine de prisonniers, les plus vigoureux et les plus vaillants qui furent ramenés aussitôt par le même chemin jusqu’à la limite du jardin. Puis les guerriers les poussèrent le long d’un mur bas. Le sentier, de plus en plus raide, aboutit à un vaste carré de murs orbes, situé dans un ravin, au milieu des blés. Au sommet de ces murailles de dix coudées de haut, en briques crues, circulaient des archers. Des tentes en nattes étaient dressées aux angles.

Une entrée s’ouvrait dans le mur qui donnait sur le fleuve ; il n’y avait pas d’autres baies ; les parois pleines, d’un gris verdâtre, respiraient la chaleur.

On introduisit les captifs dans l’enceinte, l’escorte se retira promptement et Pandion se vit dans une cour étroite, entre deux murs. Le mur intérieur était plus bas et n’avait qu’une seule porte, à droite. Dans l’espace libre, il y avait des bancs grossiers ; une partie de la cour était occupée par une bâtisse trapue, avec un trou béant. Les guerriers qui entouraient maintenant les captifs, avaient le teint plus clair. Ils étaient tous de haute taille, souples et musclés ; beaucoup d’entre eux avaient les yeux bleus et les cheveux roussâtres. Pandion qui n’avait jamais vu de gens de cette race, ni d’aborigènes d’Aiguptos, ignorait que c’étaient des Libyens.

Deux hommes sortirent de la bâtisse ; l’un tenait un objet en bois poli, l’autre un vase de faïence grise. Les Libyens saisirent Pandion et présentèrent son dos aux nouveaux venus. Le jeune Grec sentit une légère piqûre : on avait appliqué contre son omoplate gauche une planchette garnie de courtes plaques tranchantes. Puis le Libyen donna un coup sec sur la planchette, le sang jaillit et Pandion poussa un cri involontaire. L’homme essuya le sang et frotta la blessure avec un chiffon imprégné du liquide contenu dans le vase de faïence ; le sang s’arrêta aussitôt, mais le Libyen retrempa le chiffon à plusieurs reprises et recommença l’opération. C’est alors seulement que Pandion aperçut un signe rouge dans un ovale[32], sur l’omoplate gauche des autres Libyens, et il comprit qu’on l’avait marqué.

Quand on eut ôté la cangue de ses mains, la terrible douleur de ses jointures gourdes lui arracha des gémissements. C’est à grand-peine qu’il réussit à mouvoir les bras. Puis il franchit, en se courbant, la porte basse du mur intérieur. Arrivé dans une cour poussiéreuse, il s’affala sur le sol.

Un peu reposé, il but l’eau trouble d’une énorme jarre placée à l’entrée et inspecta le lieu dont les maîtres de céans croyaient avoir fait sa demeure perpétuelle.

Un vaste carré d’environ deux stades de côté était fermé de murailles inabordables, gardées par les archers qui veillaient à leur sommet. La moitié droite du terrain était couverte de cases en pisé, collées les unes aux autres et séparées par des couloirs longitudinaux. Des cabanes analogues se trouvaient au fond à gauche ; en avant d’elles, il y avait un espace clos d’un mur bas, d’où s’échappait une forte odeur d’ammoniaque. Des vases remplis d’eau étaient disposés près de la porte sur un sol enduit d’argile et soigneusement balayé. Pandion apprit par la suite que c’était l’endroit réservé aux repas.

La partie libre du carré était unie, piétinée ; pas un brin d’herbe ne verdissait sa surface grise et poudreuse. On étouffait littéralement dans ce puits de maçonnerie, où le jour torride semblait déverser toute sa chaleur. Tel était le chéné,  l’une des centaines de maisons de travail éparses dans le pays de Kemit. C’est là que languissaient les esclaves de diverses races, main-d’œuvre et source de richesse et de splendeur de l’Aiguptos. Le chéné était vide et silencieux : les esclaves étaient au travail ; seuls, quelques malades gisaient à l’ombre du mur. La maison était destinée aux captifs nouvellement débarqués, qui n’avaient pas encore pris femme au pays de la servitude, pour multiplier la main-d’œuvre de la Terre noire.

Pandion, devenu méré,  esclave héréditaire du Pharaon, faisait désormais partie des huit mille hommes qui desservaient les jardins, les canaux et les bâtiments du domaine royal.

Les autres captifs, triés en même temps que lui et restés au pied du palais, avaient été répartis entre les seigneurs en qualité de sahou :  esclaves qui leur appartenaient à vie et qui passaient au chéné du Pharaon après la mort du propriétaire.

Dans l’air étouffant régnait un morne silence, rompu de loin en loin par les soupirs et les gémissements des esclaves amenés avec Pandion. La marque lui brûlait le dos comme un charbon ardent. Le jeune homme était au comble du désespoir. Au lieu de la vaste mer, des bois ombreux sur les rivages du sol natal, baignés par les vagues inlassables, il y avait ce lopin de terre poudreuse, cernée de murailles. Au lieu de la vie libre aux côtés de sa bien-aimée — l’esclavage à l’étranger, infiniment loin de la patrie et des êtres chers.

Seul l’espoir de la délivrance l’empêchait de se briser la tête contre ce mur qui l’isolait des beautés du vaste monde.

L’ESCLAVE DE PHARAON

 Сделать закладку на этом месте книги



Comme l’année dernière, les buissons en fleurs revêtaient les collines de tapis diaprés. Le printemps était revenu sur les rivages de l’Œniadée. La brillante constellation de la Flèche[33] se couchait plus tôt, le souffle régulier du vent d’Ouest annonçait la reprise de la navigation. Cinq vaisseaux partis en Crète au début du printemps, avaient regagné le port de Calydon, et deux navires crétois étaient venus. Mais toujours pas de Pandion.

Agénor gardait souvent un silence pensif, en proie à une inquiétude qu’il tâchait de dissimuler aux siens.

Le voyageur solitaire s’était perdu en Crète, il avait disparu quelque part dans les montagnes de la vaste île, parmi les peuplades diverses et les multiples cités.

Le sculpteur décida de se rendre au port de Calydon et, si l’occasion se présentait, de s’embarquer à destination de la Crète pour avoir des nouvelles.

Thessa fuyait le monde. Même la compassion muette de ses parents lui pesait.

Elle se tenait, envahie de tristesse, devant la mer impassible et toujours en mouvement. La jeune fille y était parfois accourue dans l’espoir que Pandion reviendrait à l’endroit même où ils s’étaient quittés.

Mais ces jours d’espérance étaient passés depuis longtemps. Elle savait maintenant que là-bas, au-delà du trait qui séparait le ciel de la mer, il était arrivé un malheur. Seules la captivité ou la mort pouvaient empêcher Pandion de la rejoindre.

Thessa interrogeait, suppliante, les vagues venues de loin, peut-être du pays où se trouvait aujourd’hui son bien-aimé. Elle avait alors l’impression que les flots allaient lui donner effectivement un signe qui la renseignerait.

Cependant la mer jetait à ses pieds des vagues d’écume pareilles les unes aux autres, et dont le murmure équivalait au silence. Les nuages passaient dans les hauteurs, sans remarquer en bas la jeune fille, si petite, si faible, si impuissante.

Elle laissa tomber sa tête aux cheveux noirs, comme brisée par le poids de ses pensées.

Comment savoir ce qu’était devenu son ami ? Comment franchirait-elle l’espace qui les séparait, elle, la femme destinée à être la ménagère et la gardienne du foyer de l’homme, sa compagne de route, sa consolatrice en cas d’échecs ? Tandis que celle qui oserait lui désobéir, fût-il son père, son frère ou son mari, n’avait pas d’autre voie que la prostitution en ville ou dans le port. Étant femme, elle ne pouvait donc pas aller à l’étranger, ni même tenter de retrouver Pandion.

Il ne lui restait qu’à errer comme une âme en peine sur le rivage. Rien à faire ? Aucune issue ?

Si même Pandion était mort, elle ne connaîtrait jamais le lieu de son trépas, et personne ne lui transmettrait ses paroles, ses pensées suprêmes.

La jeune fille s’abattit sur le sable, secouée de sanglots, indifférente au coucher du soleil qui faisait ressortir en rose son chiton sur le gris crépusculaire de la grève. Quand l’obscurité l’enveloppa, il lui sembla que le contact frais de la nuit étendait sur elle un voile noir pour la cacher à l’univers hostile. Dans les ténèbres, elle se crut moins loin de son bien-aimé et leva involontairement vers le ciel ses yeux éplorés.

La partie méridionale du firmament s’avançait, tel un promontoire cendré. C’était la pleine lune qui diffusait sa clarté.

Son disque radieux était un miroir d’argent qui recueillait toute la lumière de la terre endormie. Un miroir qui reflétait les aspirations des humains, leurs espoirs tournés vers le ciel avec angoisse, comme ceux de Thessa à cet instant. Elle se figurait que la lune les convertissait en lueur mélancolique, qui calmait par enchantement les âmes tourmentées …

Les charmes d’Hécate apaisèrent la jeune fille, sans toutefois éteindre l’appel passionné qu’elle lançait dans l’espace. Fixant le disque brillant de ses yeux immobiles, elle songeait que Pandion aussi le contemplait peut-être, de l’inconnu obscur. Dans ce cas, l’amour de la jeune fille et son appel l’atteindraient et le réconforteraient, en évoquant l’image de sa Thessa ?

Comme elle restait là sans bouger, levant dans un vain espoir son visage éclairé par la lune, la certitude mystérieuse que Pandion était en vie remplit son âme d’un joyeux frémissement …

Le même miroir lumineux, encore plus brillant peut-être, était suspendu sur l’immense fleuve du pays où l’on ignorait la déesse Hécate, appelant la lune du nom étranger d’« Aâh ».

Le flot bleuâtre de sa clarté inondait la vallée. Cerné d’ombres noires dans les ravins abrupts des berges, il ruisselait sur le fleuve, du sud au nord, dans le sens du courant.

L’obscurité régnait dans le puits carré de la maison de travail, près d’Ouasît, la superbe capitale d’Aiguptos.

La surface rugueuse d’un pan de mur vivement éclairé dégageait une faible réverbération.

Pandion, couché par terre sur une brassée d’herbe rude, dans une des cases étroites, ne dormait pas. Il sortit prudemment la tête par l’ouverture, basse comme l’entrée d’une tanière. Au risque d’attirer l’attention des gardiens, il se mit à genoux pour admirer la lune qui surplombait la sombre muraille. Il souffrait à l’idée que cette même lune brillait en ce moment dans la lointaine Œniadée. Peut-être que Thessa, sa Thessa, était en train de questionner Hécate à son sujet, sans se douter que ses yeux à lui fixaient le disque d’argent du fond de ce trou abject. Pandion rentra sa tête dans l’ombre que l’argile surchauffée imprégnait de son odeur poussiéreuse, et se tourna vers le mur.

Le violent désespoir des premiers jours, les furieux accès de nostalgie étaient passés depuis longtemps.

Pandion avait bien changé. Ses sourcils noirs, au dessin net, étaient constamment froncés, les yeux dorés du descendant d’Hypérion étaient assombris par un feu de colère qui couvait sans cesse au fond des prunelles ; ses lèvres restaient serrées.

Mais le corps robuste était toujours plein d’énergie, l’esprit gardait son acuité. Le jeune homme ne se laissait pas décourager, obsédé par l’idée de l’évasion.

Il se transformait peu à peu en combattant, redoutable non seulement par sa bravoure et sa force, mais aussi par une persévérance extraordinaire, par le désir de sauvegarder son âme dans l’enfer environnant, de conserver en dépit des épreuves ses rêves, ses aspirations et son amour. S’il était impossible à un homme seul, ignorant la langue et le pays, de résister à l’oppression séculaire d’un immense État, cette tâche devenait réalisable maintenant que Pandion avait des camarades. Camarade ? Celui-là seul peut comprendre toute la portée de ce mot, qui a dû affronter au combat singulier une puissance terrible, qui a vécu à l’étranger, loin du sol natal. Camarade ? C’est le secours amical, la compréhension, la protection, la communauté de pensées et de vœux, le bon conseil, le blâme utile, le soutien, la consolation. En sept mois de travail aux environs de la capitale, Pandion s’était initié au langage bizarre d’Aiguptos et avait appris à s’entendre avec ses compagnons de diverses races.

Parmi les cinq cents esclaves parqués au chéné et conduits chaque jour au travail, le jeune homme distinguait de plus en plus d’individualités marquantes.

Graduellement mis en confiance les uns avec les autres, les esclaves avaient fini par se rapprocher de Pandion.

Ils étaient unis par les conditions pénibles de leur vie et le désir commun de se libérer, de porter un coup à la force aveugle et brutale de l’Empire de la Terre noire et de retrouver la patrie perdue. La patrie était pour tous une notion claire, bien que pour les uns elle fût située au-delà des marais mystérieux du Sud, pour d’autres — derrière les sables de l’Est ou de l’Ouest, pour d’autres encore, tels que Pandion, dans le Nord, de l’autre côté de la mer.

Mais une minorité seulement se sentait la force de préparer la lutte. La plupart, épuisés par le labeur et la disette, dépérissaient lentement, sans murmurer. C’étaient surtout des hommes âgés. Rien ne les intéressait. La résolution ne brillait pas dans leurs yeux ternes, ils n’avaient aucune envie d’entretenir des relations secrètes avec leurs camarades. Ils travaillaient, mangeaient lentement et dormaient d’un lourd sommeil, pour se réveiller en sursaut le matin, au cri du surveillant, et marcher de nouveau en colonne, d’un pas indolent.

Pandion avait compris pourquoi on avait fait tant de cases séparées en chéné : c’était pour dissocier les hommes. Après le souper, il était défendu de frayer ensemble ; les gardiens veillaient rigoureusement, du haut des murs, à l’exécution de cet ordre : la flèche ou le bâton châtiaient les fautifs le lendemain. Tous n’avaient pas l’audace de se glisser dans les cases voisines, sous le couvert de la nuit. Peu nombreux étaient ceux qui s’y risquaient.

Une amitié intime lia Pandion à trois hommes.

Le premier était Kidogo, un Noir d’une taille colossale — près de quatre coudées — originaire d’une contrée lointaine de l’Afrique, au sud-ouest d’Aiguptos. Gai, cordial, enthousiaste, il était également un peintre et un sculpteur de talent. Son visage expressif, au nez large et aux lèvres épaisses, révélait une intelligence et une énergie qui avaient tout de suite intéressé le Grec.

Celui-ci connaissait déjà la belle stature des Noirs, mais ce géant avait aussitôt séduit l’œil du sculpteur par l’harmonie de ses proportions. La puissance étonnante des muscles qui semblaient forgés en fer, s’alliait à la légèreté et à la souplesse. Les yeux immenses, sous le grand front bombé, étaient attentifs et d’une vivacité extraordinaire.

Au début, Pandion et Kidogo avaient conversé à l’aide de dessins griffonnés par terre ou sur le mur avec une baguette pointue. Puis ils se comprirent à merveille en usant d’un mélange de la langue d’Aiguptos et du dialecte de Kidogo, facile à retenir.

Dans les ténèbres des nuits sans lune, les deux amis se rendaient mutuellement visite à la dérobée et puisaient des forces nouvelles en discutant à voix basse des projets d’évasion.

Un mois après l’arrivée de Pandion au chéné, on y amena vers le soir plusieurs autres captifs.

Assis et couchés à l’entrée, ils regardaient alentour, portant sur leurs visages hâves l’empreinte du découragement et de la douleur, familière à tout prisonnier. Pandion, qui revenait du travail, s’approcha d’une jarre pour prendre de l’eau, mais soudain il faillit lâcher son écuelle d’argile. Deux des arrivants parlaient entre eux la langue étrusque qu’il connaissait. Les Étrusques, ce peuple ancien, énigmatique et austère, fréquentaient les rivages de l’Œniadée et passaient pour des magiciens initiés aux mystères de la nature.

Palpitant au souvenir du pays natal, le jeune Grec leur adressa la parole et ils le comprirent.

Quand il leur demanda comment ils avaient été pris, les deux nouveaux venus gardèrent un morne silence et ne manifestèrent nulle joie de l’avoir rencontré.

C’étaient des hommes de taille moyenne, très musclés et larges d’épaules. Leurs cheveux foncés, collés par la boue, pendaient autour de la figure en mèches inégales. L’aîné devait avoir une quarantaine d’années, l’autre semblait du même âge que Pandion.

On était frappé tout d’abord par leur ressemblance : joues creuses soulignant la saillie des pommettes, regard sévère des yeux bruns où brillait une ferme volonté.

Vexé par la froideur de leur accueil, Pandion se hâta de regagner sa case. Pendant plusieurs jours, il affecta de ne pas les remarquer, bien qu’il se sentît observé par eux.

Dix jours environ après l’arrivée des Étrusques, Pandion et Kidogo soupaient ensemble de tiges de papyrus. Ils mangèrent vite leur portion et, comme toujours, disposèrent de quelques instants pour causer, tandis que les autres achevaient le repas. Pandion avait pour voisin l’aîné des Étrusques. Subitement, celui-ci lui posa sur l’épaule une main pesante et le regarda au fond des yeux d’un air narquois, lorsqu’il se fut retourné.

— Un mauvais camarade n’obtiendra pas la délivrance, articula l’Étrusque sur un ton de défi, sans crainte d’être entendu des gardiens : les habitants du Kemit ignoraient les langues de leurs captifs, par mépris des étrangers.

Pandion qui ne savait pas ce qu’il voulait dire, secoua son épaule d’un geste impatient, mais les doigts de l’Étrusque s’étaient cramponnés à ses muscles comme des serres d’airain.

— Tu as tort de les mépriser … L’Étrusque fit un signe en direction des autres esclaves, occupés à manger. Ils te valent bien et rêvent, eux aussi, à la liberté …

— Non, ils ne valent pas grand-chose ? interrompit le jeune Grec avec arrogance. Ils sont ici depuis longtemps et je n’ai jamais entendu parler d’évasion ?

L’Étrusque eut un sourire dédaigneux :

— Si les jeunes manquent de sagesse, qu’ils écoutent leurs aînés. Tu es robuste et fort comme un jeune coursier, ton corps garde de la vigueur après une journée de pénibles travaux, l’insuffisance de nourriture ne t’a pas encore fauché. Quant à eux, ils sont à bout de forces, et c’est là ton seul avantage. Mais sache qu’il est impossible de fuir isolément : nous devons connaître le chemin et agir par la force ; or, notre force c’est l’union. Lorsque tu seras le camarade de tout le monde, tes souhaits seront près de se réaliser …

Stupéfait par la perspicacité de cet homme qui avait deviné ses pensées intimes, Pandion ne sut que répondre et baissa la tête en silence.

— Que dit-il, que dit-il ? s’informa Kidogo.

Pandion allait le lui expliquer, mais le surveillant frappa sur la table ; leur repas terminé, les esclaves cédèrent la place au groupe suivant et allèrent se coucher.

La nuit, Kidogo et Pandion s’entretinrent longuement sur les propos de l’Étrusque. Ils furent obligés de reconnaître que ce dernier comprenait mieux qu’eux la situation des esclaves. En effet, pour réussir à s’évader, il fallait que ces gens, marqués à l’omoplate du sceau du Pharaon, connussent exactement les voies menant hors du pays. Bien plus, ils auraient à se frayer un passage à travers une population hostile, qui estimait que le sort des « sauvages » consistait à peiner au profit du peuple élu des dieux.

Les deux amis étaient abattus, mais le sage Étrusque leur en imposait.

Au bout de quelques jours, il y eut au chéné quatre amis dont le prestige alla en grandissant parmi les autres esclaves.

L’aîné des Étrusques, qui portait le nom redoutable de Cavi, dieu de la mort, fut bientôt considéré comme chef par un grand nombre de captifs. Les trois autres : le deuxième Étrusque, du nom de Remdus, Kidogo et Pandion, jeunes, forts et hardis, étaient devenus ses fidèles auxiliaires.

Parmi les cinq cents prisonniers, on trouvait toujours plus de lutteurs prêts à risquer leur vie pour la moindre chance de retourner au pays natal. Lentement, cette masse d’êtres terrorisés, exténués, hébétés reprenait confiance dans sa force et voyait s’affirmer l’espoir de résister ensemble à la puissance organisée du vaste État.

Les jours se succédaient, vides et stériles, jours amers de captivité, pleins d’un labeur pénible, odieux par ce fait déjà qu’il contribuait à la prospérité des maîtres cruels de milliers d’esclaves. Chaque jour, à l’aube, les détachements d’hommes exténués quittaient le chéné sous l’escorte de guerriers, pour exécuter de différents travaux.

Comme les habitants d’Aiguptos ne daignaient pas connaître les langues des captifs, on les employait tout d’abord aux tâches les plus rudimentaires. Par la suite, ayant assimilé la langue du Kemit, ils pouvaient comprendre des ordres plus détaillés et apprenaient des métiers. Les surveillants ne se souciaient point des noms des esclaves et leur donnaient celui du peuple auquel ils appartenaient. Ainsi, Pandion s’appelait Akaouash[34], les Étrusques — Toursha, Kidogo et les autres Noirs — Nehesi, Nègre.

Durant les deux premiers mois de leur séjour au chéné, Pandion et quarante autres esclaves réparaient les canaux d’irrigation des jardins d’Amon[35], refaisaient les digues endommagées par la crue de l’année dernière, ameublissaient la terre autour des arbres fruitiers, pompaient l’eau et arrosaient les parterres de fleurs.

Peu à peu, les surveillants qui avaient constaté la force et l’intelligence des nouveaux venus, formèrent un groupe de bâtisseurs. Les quatre amis et trente autres esclaves — meneurs de la masse d’esclaves du chéné — s’y trouvèrent réunis. Cette mutation interrompit leur contact permanent avec le reste des captifs, car l’équipe de Pandion passa la nuit ailleurs pendant des semaines.

La première tâche du jeune Grec, hors des jardins du Pharaon, fut de démolir un temple et un tombeau anciens sur la rive occidentale du fleuve, à une cinquantaine de stades du chéné. Sous la conduite d’un surveillant et de cinq guerriers, les prisonniers traversèrent l’eau en chaloupe. Puis on les emmena vers le Nord, le long du fleuve, jusqu’à de hautes falaises qui constituaient là une énorme saillie. Le sentier, après avoir traversé des champs, devint une route pavée ; Pandion vit soudain un tableau qui resta gravé à jamais dans sa mémoire. On fit s’arrêter les esclaves sur une large place qui descendait vers le fleuve. Le surveillant partit en donnant l’ordre de l’attendre.

Pandion eut enfin la possibilité d’examiner les lieux à son aise.

Juste en face de lui, s’élevait à pic une paroi cuivrée, de trois cents coudées de haut, tachetée d’ombres bleu-noir. Au pied de ces rocs, un temple déployait sa colonnade blanche sur trois larges terrasses. De la plaine riveraine, montait une voie de pierre grise, bordée d’un double rang de sculptures étranges, monstres à corps de lion et à tête humaine, tranquillement couchés. Un escalier blanc monumental, flanqué de glacis où étaient sculptés des serpents jaunes, conduisait à la seconde terrasse, soutenue par des colonnes trapues, deux fois plus hautes qu’un homme, en calcaire d’une blancheur éblouissante. Une rangée de colonnes pareilles se voyait dans la partie centrale du temple. Chacune d’elles portait l’image d’une figure humaine, à couronne royale, les mains croisées sur la poitrine.

La colonnade de la terrasse moyenne était un portique encadrant une esplanade avec une autre allée de monstres couchés. Trente coudées au-dessus, se trouvait la terrasse supérieure, entourée de colonnes de toutes parts et enfoncée en hémicycle dans une cavité naturelle du rocher.

La terrasse inférieure mesurait près d’un stade et demi de large ; sur les côtés, se dressaient de simples colonnes cylindriques ; au centre, il y avait des piliers carrés, surmontés de fûts à six et seize faces. Les supports centraux, les chapiteaux des colonnes latérales, les corniches des portiques et les figures humaines étaient ornés de motifs rouges et bleus qui rehaussaient la blancheur éclatante de la pierre.

Le temple, vivement éclairé par le soleil, différait nettement des édifices sombres et déprimants que Pandion avait vus naguère. Le jeune homme ne pouvait rien imaginer de plus beau que ces files de colonnes neigeuses, agrémentées d’un décor polychrome. Et sur ces larges terrasses, poussaient des arbres inconnus, aux troncs courts, à la ramure compacte, aux feuilles menues et rapprochées. Ils dégageaient un parfum capiteux ; l’or vert de leur frondaison, le blanc des colonnes et le rouge des falaises offraient un ensemble somptueux.

Kidogo, saisi d’admiration, poussait du coude Pandion, claquait des lèvres, exprimait son enthousiasme par des sons inarticulés.

Aucun des esclaves ne savait que ce temple, construit il y avait près de cinq cents ans par l’architecte Senmout pour Hatshepsout[36], sa reine adorée, s’appelait Zésher-Zeshérou [37] : la Splendeur des Splendeurs. Les arbres singuliers de son territoire provenaient du Poûnt lointain, où la reine Hatshepsout avait envoyé une importante expédition maritime. On adopta par la suite la coutume de ramener des arbres pour le temple à chaque incursion dans le Poûnt et de renouveler ainsi les anciennes plantations, qui semblaient rester intactes depuis les temps reculés.

L’appel du surveillant parvint de loin. Les esclaves s’éloignèrent en hâte du Temple et, contournant le terre-plein par la gauche, se trouvèrent devant un sanctuaire de dimensions modestes, également construit sur une terrasse et présentant l’aspect d’une colonnade serrée, à toiture pyramidale[38].

En amont, il y avait deux autres édifices, de dimensions assez réduites, en pierre grise polie. Le surveillant conduisit les captifs vers le plus proche, où le groupe de Pandion fut incorporé dans un détachement de deux cents esclaves qui avaient déjà commencé la démolition[39]. L’enduit blanc des parois intérieures était peint de belles fresques. Mais les fonctionnaires du bâtiment et les architectes qui dirigeaient les travaux, ne se souciaient que de conserver les blocs de granit poli du revêtement extérieur. Quant aux murs intérieurs, on les démolissait sans pitié.

Pandion, consterné par la destruction de ces œuvres d’art ancien, avait réussi à faire partie d’une équipe qui installait les blocs de pierre sur des traîneaux en bois, pour les tirer au moyen de cordes vers la rive et les charger ensuite sur un chaland massif.

Il ignorait qu’on démolissait depuis longtemps les superbes temples de l’antiquité : les Pharaons n’appréciaient guère les monuments du passé et avaient hâte de perpétuer leur nom dans l’histoire, en construisant des temples et des tombeaux en matériaux tout prêts.

Ni les Hyksôs, ces sauvages nomades qui avaient conquis le Kemit des siècles auparavant, ni les esclaves insurgés qui avaient soumis le pays pour quelque temps, deux siècles avant la naissance de Pandion, n’avaient touché aux édifices magnifiques. Tandis qu’aujourd’hui, sur un ordre secret des Pharaons, on détruisait même les sépultures royales, et le trésor des souverains actuels de l’Aiguptos s’enrichissait de l’or des caveaux ménagés dans les pyramides ensablées de l’Ancien empire[40], des jolies tombes du Moyen empire et des vastes souterrains des premières dynasties du Nouvel empire[41].

Pandion ne participa que trois mois à la démolition du temple. Lui et Kidogo travaillaient avec zèle, afin d’alléger le labeur des camarades. Cela faisait l’affaire des surveillants : le travail au Kemit était organisé de façon à ce que les faibles prennent exemple sur les forts. La vigueur et l’intelligence insignes du Noir et du Grec furent remarquées, et on les envoya en apprentissage dans un atelier de tailleurs de pierres, dirigé par un sculpteur du Pharaon. Tout contact avec les camarades du chéné se trouvait ainsi rompu.

Pandion et Kidogo logèrent dans une longue bâtisse inaccueillante, où habitaient d’autres esclaves, déjà initiés à leur art peu compliqué. Les artisans libres, aborigènes de l’Aiguptos, occupaient des cabanes dans un coin de la vaste cour de l’atelier, encombrée de pierres brutes et de blocailles. Les Égyptiens se tenaient démonstrativement à distance, comme si les relations avec les esclaves pouvaient leur valoir un châtiment.

Le sculpteur royal, chef de l’atelier, qui ne soupçonnait pas que Pandion et Kidogo étaient des artistes professionnels, s’émerveillait de leurs succès. Assoiffés de travail créateur, ils s’étaient mis à l’œuvre avec passion, oubliant pour l’instant qu’ils peinaient au profit du Pharaon abhorré.

Kidogo modelait des figurines d’hippopotames, de crocodiles, d’antilopes et d’autres animaux que le Grec n’avait jamais vus ; d’autres esclaves les reproduisaient en faïence. L’Égyptien constata le goût de Pandion pour la sculpture des formes humaines et entreprit d’enseigner lui-même cet Akaouash doué ; il exigeait de lui un soin particulier dans l’exécution des commandes. Le sculpteur égyptien ne se lassait pas de répéter le précepte des maîtres anciens de la Terre noire : « La moindre négligence compromet la perfection. »


убрать рекламу






Pandion s’appliquait, et parfois sa nostalgie diminuait de violence. Il progressait rapidement dans l’art de travailler les statues et les bas-reliefs en pierre dure, ainsi que dans celui de l’orfèvrerie.

Le jeune Grec accompagna le sculpteur royal au palais du Pharaon. Les dallages des appartements somptueux s’ornaient de panneaux polychromes, encadrés de lignes ondulées ou de volutes multicolores, où des vues du Grand Fleuve, sa faune et sa flore étaient rendues avec une fidélité étonnante. Sous les carreaux de faïence bleue translucide, qui revêtaient les murs, scintillaient d’admirables dessins en or.

Parmi toute cette magnificence, le captif remarquait les odieux courtisans figés dans des attitudes hautaines.

Il examinait leurs robes blanches finement plissées, leurs bijoux massifs, colliers, bagues et pectoraux d’or moulé, les perruques dont les mèches frisées leur tombaient sur les épaules, les chaussures brodées, aux bouts relevés.

Glissant, telle une ombre muette, derrière son maître pressé, il regardait les coupes précieuses, aux parois extrêmement fines, taillées dans du cristal de roche et dans des pierres dures, les vases en verre, les pots de faïence grise à décor bleu pâle, fruits d’un travail habile et patient.

Le jeune homme fut particulièrement impressionné par un temple immense, proche des jardins d’Amon, où il avait commencé sa vie d’esclave entre les grands murs du chéné.

Ce temple consacré à plusieurs divinités s’édifiait depuis plus d’un millénaire. Chaque roi du Kemit y apportait son concours, agrandissant par de nouvelles constructions le territoire déjà vaste de ce sanctuaire dont la longueur mesurait plus de huit cents coudées.

Sur la rive droite du fleuve, dans les limites de la ville d’Ouasît ou simplement Niout — « la Ville » — comme disaient les habitants, s’étendait un superbe jardin aux allées de palmiers régulières. Des ensembles de temples, dressés à chaque extrémité, étaient reliés par des esplanades, bordées d’animaux étranges, à la rive et à un lac sacré qui s’étendait devant le temple de la mystérieuse déesse Moût.

Les monstres en granit, à corps de lion, à tête humaine ou de bélier, trois fois plus hauts qu’un homme, produisaient une impression accablante. Immobiles, énigmatiques, ils se pressaient les uns contre les autres sur leurs piédestaux, dominant les passants des deux côtés de l’esplanade inondée de soleil.

Les aiguilles des obélisques de cinquante coudées de haut, revêtues d’asem, flamboyaient à travers la verdure sombre des palmiers.

Dans la journée, le dallage des allées, recouvert de plaques d’argent, était aveuglant ; et la nuit, à la clarté de la lune et des étoiles, il semblait un fleuve lumineux, surnaturel.

Les gigantesques pylônes qui défendaient l’accès du temple, s’élevaient de cinquante coudées au-dessus de l’esplanade. Leurs faces trapézoïdales étaient ornées d’inscriptions mystérieuses du Kemit et de grands bas-reliefs représentant des dieux et des Pharaons. Une porte formidable, garnie de plaques en bronze à figures d’asem, tournait sur des gonds de bronze moulé, qui avaient le poids de plusieurs taureaux.

À l’intérieur du temple, se pressaient de grosses colonnes de cinquante coudées de haut, avec des chapiteaux volumineux.

Les énormes pierres des murs, des travées et des colonnes étaient polies et appareillées avec une précision extraordinaire.

Des dessins et des bas-reliefs aux couleurs vives bariolaient les parois, les colonnes et les corniches. Les disques solaires, les éperviers, les divinités à têtes d’animaux, disposés sur plusieurs étages, se succédaient lugubrement dans la pénombre du sanctuaire.

Au-dehors, c’était la même splendeur de teintes éclatantes et de métaux précieux, parmi les sculptures et les édifices écrasants, éblouissants, étourdissants.

Pandion voyait partout les souverains divinisés du Kemit, impassibles et altiers, en granit rose ou noir, en grès rouge, en calcaire jaune. C’étaient parfois des colosses de quarante coudées, grossièrement taillés dans le roc, ou des statues lugubres, peintes et fouillées, à peine plus grandes que nature.

Le jeune Grec qui avait passé ses années dans un simple village, parmi les bois et les champs, fut d’abord stupéfait, anéanti par les impressions de ce vaste et riche pays.

Les constructions gigantesques, réalisées par des procédés inconnus et qui semblaient surhumains, les divinités effrayantes dans les temples obscurs, la religion singulière, aux rites compliqués, l’empreinte d’une haute antiquité sur les vestiges recouverts de sable — tout cela le déprimait au début. Pandion s’imagina que les habitants orgueilleux et impénétrables de l’Aiguptos connaissaient les vérités les plus profondes, des sciences spéciales, très puissantes, recelées dans les inscriptions mystérieuses de la Terre noire, absolument inaccessibles aux étrangers.

Tout ce pays, resserré entre les déserts maléfiques, dans l’étroite vallée du grand fleuve issu des lointains inexplorés du Sud, lui semblait un monde à part, isolé du reste de l’Œcumène.

Mais peu à peu, le bon sens du jeune Grec, avide de vérités simples et naturelles, vint à bout de son désarroi.

Il avait maintenant le temps de réfléchir, et dans son âme portée vers le beau, naquit la protestation, d’abord instinctive, contre la vie et l’art de l’Aiguptos.

Dans cette contrée fertile, au climat sans rigueur, au ciel bleu, presque toujours pur, à l’atmosphère limpide et réconfortante, tout devait, semblait-il, contribuer à une existence heureuse et saine. Mais si peu qu’il connût le pays, le jeune Grec ne pouvait pas ne pas voir l’affreuse misère des nemhou, qui constituaient la majorité de la population. La grandeur des temples et des statues, la beauté des jardins n’étaient pas en mesure de cacher les taudis des dizaines de milliers d’artisans qui desservaient les palais et les sanctuaires de la capitale. Quant aux esclaves parqués dans les centaines de chénés, Pandion était bien placé pour connaître leur sort.

Il comprenait de mieux en mieux que l’art égyptien, assujetti aux maîtres du pays, Pharaons et prêtres, était contraire à ses aspirations, à ses recherches des lois esthétiques.

La seule œuvre qui lui inspirât une joie sincère, était le temple de Zésher-Zéshérou, tout ouvert et en harmonie avec le paysage.

Quant aux autres temples et tombeaux, ils étaient clos de hautes murailles, derrière lesquelles les artistes, sur l’ordre des prêtres, s’efforçaient par tous les moyens d’éloigner l’homme de la vie, de l’humilier, de l’écraser, de lui faire sentir sa nullité devant la grandeur des dieux et des Pharaons.

Les dimensions exagérées des édifices, la quantité fantastique de travail et de matériaux dépensés, déprimaient tout de suite le spectateur. La répétition continuelle des mêmes formes donnait l’impression de l’infini. Sphinx, colonnes, murs, pylônes identiques sobrement décorés, rectilignes, immobiles. En bordure des couloirs sombres des temples, des statues géantes, sinistres et mornes.

Les maîtres de l’Aiguptos, qui régissaient les arts, craignaient l’espace : retranchés de la nature, ils encombraient l’intérieur des sanctuaires par le volume des colonnes, des murs, des travées de pierre souvent plus larges que les intervalles. Au fond, les colonnes se resserraient encore, les salles insuffisamment éclairées plongeaient peu à peu dans l’obscurité complète. Une profusion de portes étroites prêtait au temple une mystérieuse inaccessibilité, les ténèbres renforçaient la terreur sacrée.

Pandion déchiffra le caractère de cet effet voulu, résulté de siècles d’expérience architecturale.

Mais s’il avait pu voir les pyramides monstrueuses, dont les formes rigides contrastaient avec les ondulations molles des sables du désert, le jeune sculpteur aurait mieux senti l’opposition hautaine de l’homme à la nature, cette nature hostile et redoutée des souverains du Kemit, comme l’attestait la religion inquiétante des Égyptiens.

Les artistes célébraient les dieux et les Pharaons, en s’efforçant de rendre leur force par des statues colossales, par l’immobilité symétrique de leurs corps massifs.

Sur les murs, les Pharaons étaient représentés par de grandes figures, aux pieds desquelles grouillaient des nains : les autres habitants de la Terre noire. C’est ainsi que les rois d’Aiguptos profitaient de la moindre occasion pour souligner leur grandeur. Ils pensaient accroître leur prestige en rabaissant le peuple.

Pandion était encore mal renseigné sur l’art authentique et original du peuple égyptien, sur les œuvres des simples gens, libres des canons imposés par les courtisans et les prêtres. Le jeune Grec rêvait de créations qui exaltent l’homme au lieu de le déprimer. Il sentait que l’art véritable était la fusion simple et sereine avec la vie. Cet art devait différer de celui de l’Aiguptos, de même que sa patrie aux sites variés et aux saisons distinctes, différait de ce pays dont les rochers suivaient d’une ligne monotone l’unique vallée fluviale, pleine de jardins et limitée par les ondulations sablonneuses du désert. Il y avait des millénaires, les habitants d’Aiguptos avaient cherché dans leur vallée un refuge contre le monde hostile. Aujourd’hui, leurs descendants se détournaient de la vie au fond des temples et des palais.

Selon Pandion, l’art égyptien devait une bonne part de sa grandeur aux aptitudes innées d’esclaves de toutes races, choisis parmi des millions et qui employaient malgré eux leur talent à glorifier le pays de leurs oppresseurs. Délivré à jamais du culte de la puissance de l’Aiguptos, le jeune homme résolut de s’évader au plus vite et de convaincre son ami Kidogo de le suivre …

C’est dans cet état d’esprit que Pandion entreprit avec son chef, Kidogo et dix autres esclaves un long voyage jusqu’aux ruines d’Akhetaton[42]. Le jeune Grec fendait à coup de rames la surface unie du fleuve, réjoui par la course rapide de la barque au fil de l’eau. Il y avait près de trois mille stades à couvrir, environ la distance qui séparait sa patrie de la Crète et qui avait paru naguère infinie. Durant le trajet, Pandion apprit que la Grande Verte, — c’est ainsi que les Égyptiens appelaient la mer, au nord de laquelle l’attendait sa Thessa, — était deux fois plus éloignée d’Akhetaton.

Sa bonne humeur ne tarda pas à disparaître : il venait de se rendre compte comme il était loin à l’intérieur de l’Afrique, le « pays de l’écume », et quelle distance le séparait du littoral où il aurait pu espérer le retour au pays.

Il se penchait sur les rames, la mine sombre, tandis que la barque filait toujours sur le fleuve scintillant, parmi les végétations aquatiques, les champs cultivés, les fourrés de joncs et les roches surchauffées.

À l’arrière, sous une tente bariolée, le sculpteur royal reposait, éventé par un esclave obséquieux. Et le long des rives s’échelonnaient des cabanes : la terre fertile nourrissait une multitude de gens ; des milliers de travailleurs fourmillaient dans les champs, les jardins et les papyrus, pour gagner leur maigre pitance. Des milliers d’hommes se coudoyaient dans les rues poussiéreuses et torrides des villages, près desquels s’élevaient orgueilleusement les temples énormes, fermés à l’éclat du soleil.

Pandion songea soudain que le travail d’esclave n’était pas échu seulement à lui et à ses compagnons d’infortune, que tous les habitants de ces masures vivaient aussi dans les chaînes d’un labeur sans joie et qu’ils étaient également les esclaves des Pharaons et des seigneurs, malgré leur mépris pour lui, vil sauvage marqué comme du bétail …

Dans sa rêverie, Pandion heurta de son aviron celui d’un autre rameur.

— Eh bien, Akaouash, tu dors ? Prends garde ? cria le timonier.

La nuit, on enfermait les captifs dans des prisons situées près des temples ou des gros villages.

Le sculpteur royal, accueilli avec pompe par les fonctionnaires locaux, s’en allait dormir escorté de deux hommes de confiance.

Au cinquième jour de voyage, la barque doubla un promontoire de rochers sombres, usés par le fleuve. Au-delà, s’allongeait une vaste plaine cachée de la rive par un rideau de palmiers et de sycomores. Le bateau s’approcha d’un quai de pierre, avec deux larges escaliers qui descendaient dans l’eau. Sur la berge, une tour cubique dominait un mur crénelé. Un lourd portail était entrouvert sur un jardin agrémenté d’étangs et de pelouses fleuries ; tout au fond, il y avait un édifice blanc, au décor bariolé.

C’était la demeure du grand prêtre de la région.

Le sculpteur royal, salué avec empressement par la garde, pénétra par le portail, laissant les esclaves sous la surveillance de deux guerriers. Il revint peu après en compagnie d’un homme qui tenait un rouleau de papyrus, et conduisit les captifs le long de temples et de maisons, vers un terrain hérissé de murs en ruine, d’une forêt de portiques aux toitures effondrées. Parmi cette ville morte, on rencontrait de petits bâtiments mieux conservés. Des souches espacées indiquaient l’emplacement d’anciens jardins. Le sable avait rempli les bassins, les étangs et les canaux ; il recouvrait d’une couche épaisse le dallage des chemins et s’entassait contre les murs rongés par le temps. On n’apercevait alentour aucun être vivant, un silence de mort régnait dans l’air torride.

Le sculpteur égyptien raconta brièvement à Pandion que ces vestiges avaient été jadis la superbe capitale d’un roi hérétique[43], maudit par les dieux. Un vrai fils de la Terre noire ne devait jamais prononcer son nom.

Le jeune homme ne sut pas ce qu’avait fait ce Pharaon dont le règne remontait à quatre siècles, ni pourquoi il avait bâti là une nouvelle capitale.

Le sculpteur royal défit le rouleau et, à l’aide d’un plan tracé sur le papyrus, les deux Égyptiens retrouvèrent les restes d’un édifice oblong, au portique écroulé. Les parois intérieures étaient revêtues de pierre d’azur veinée d’or.

Pandion et ses compagnons devaient ôter avec précaution les minces plaques polies, solidement fixées au mur. Le travail prit plusieurs jours. Les captifs couchaient sur place, dans les ruines ; on faisait venir pour eux, du village voisin, l’eau et la nourriture.

Leur tâche terminée, Pandion, Kidogo et quatre autres esclaves reçurent l’ordre d’explorer à tout hasard certains édifices, en quête de beaux objets à transporter au palais du Pharaon. Le Noir et le Grec s’en allèrent à deux, pour la première fois sans garde ni surveillance.

Ils grimpèrent sur la tour d’entrée d’un vaste bâtiment, pour s’orienter. À l’Est, le désert s’étendait à perte de vue, dunes basses et amas de gravier.

Pandion se retourna vers les ruines muettes et chuchota en pressant fiévreusement la main de Kidogo :

— Fuyons ? On ne s’en apercevra pas de sitôt, personne n’est là pour nous voir ?

La bonne figure du Noir s’épanouit dans un sourire.

— Tu ne sais donc pas ce que c’est que le désert ? demanda-t-il, étonné. Demain, à cette heure, les guerriers retrouveront nos cadavres desséchés par le soleil. Ils savent ce qu’ils font, va. La seule route praticable de l’Est, celle qui passe près des puits, est gardée. Tandis qu’ici, le désert nous tient mieux que les chaînes …

Le Grec acquiesça, la mine sombre, son élan était passé. Les deux amis redescendirent en silence et s’en furent chacun de son côté, inspectant les brèches des murs ou pénétrant dans l’ombre des galeries.

À l’intérieur d’un palais à un étage, bien conservé, avec des restes de grilles en bois aux fenêtres, Kidogo eut la chance de découvrir une statuette de jeune fille en calcaire jaunâtre. Il appela Pandion pour admirer ensemble cette œuvre d’un artiste anonyme. Le beau visage était typiquement égyptien. Pandion connaissait déjà l’aspect des femmes d’Aiguptos : front bas, yeux en amande, relevés vers les tempes, fortes pommettes et lèvres charnues, marquées de fossettes aux commissures.

Tandis que Kidogo allait porter sa trouvaille au chef d’atelier, Pandion s’enfonça parmi les ruines. Il marchait au hasard, enjambant machinalement les décombres, gravissant les tas de pierres, et atteignit bientôt l’ombre fraîche d’un mur resté debout. À l’arrière-plan, juste devant lui, se voyait la porte close d’un souterrain. Le jeune homme poussa une des plaques de cuivre qui la garnissaient. Les planches pourries cédèrent et Pandion pénétra dans un local faiblement éclairé par une fente au plafond.

C’était un petit caveau ménagé dans l’épaisseur du mur à l’appareil soigné. Une épaisse couche de poussière couvrait deux fauteuils légers en ébène incrusté d’ivoire. Dans un coin, le jeune sculpteur aperçut un coffret délabré. Près du mur opposé, il vit sur un bloc de granit rose une statue de femme en pierre grise, grandeur nature. Seul, le haut de la sculpture était fouillé.

Deux panthères au dos cambré, en pierre noire, semblaient la garder. Pandion essuya délicatement la poussière de la statue et recula émerveillé.

L’artiste avait su rendre la transparence du tissu qui drapait le jeune corps. De la main gauche, la jeune fille serrait un lotus sur sa poitrine. L’abondante chevelure, partagée d’une raie au milieu, encadrait le visage de longues boucles fines et tombait en une lourde masse, plus bas que les épaules. La ravissante créature ne ressemblait pas à une Égyptienne. Elle avait un visage rond, un petit nez droit, un front large et des yeux immenses.

Pandion la regarda de profil et nota avec surprise son expression étrangement malicieuse. Il n’avait jamais rien vu de pareil en sculpture : les artistes d’Aiguptos préféraient l’impassibilité solennelle.

La jeune fille rappelait les femmes de l’Œniadée, ou plutôt les belles habitantes des îles égéennes.

Son visage serein et intelligent, si différent de la sombre beauté des œuvres égyptiennes, était travaillé avec tant de perfection que la douloureuse nostalgie s’empara de nouveau du captif. Les mains crispées, il s’efforçait d’imaginer le modèle du sculpteur, cette jeune fille qui lui paraissait familière et qui était venue en Égypte on ne savait comment, il y avait quatre siècles. Etait-elle captive comme lui ou venue de son plein gré, d’un pays inconnu ?

Un rayon de soleil entré par la fente du plafond éclaira la statue d’une lueur poudreuse. L’expression du visage changea : les yeux semblaient briller et les lèvres frémir, comme si un souffle de vie mystérieuse animait la surface de la pierre.

Voilà comment il fallait sculpter … voilà chez qui on aurait dû apprendre à évoquer la beauté vivante … chez ce maître mort depuis des siècles ?

Pandion posa les doigts avec une douceur respectueuse sur la figure de la statue, palpant les détails infimes, presque imperceptibles, qui rendaient si bien la vie.

Le Grec resta longtemps à contempler la belle jeune fille qui le gratifiait d’un sourire amical et narquois. Il croyait avoir trouvé un nouvel ami, qui réchauffait de son affection la triste monotonie des jours.

Les pensées de Pandion se portèrent vers Thessa. Son image, ternie dans la rudesse de sa vie actuelle, redevenait fascinante …

Les yeux rêveurs du jeune homme erraient sur les fresques du plafond et des murs, entrelacs d’étoiles, de gerbes de lotus, de lys contournés, de têtes de taureaux. Subitement, il tressaillit : le fantôme de Thessa avait disparu, cédant la place, sur la paroi sombre, à l’image de captifs liés dos à dos, qu’on traînait aux pieds du Pharaon. Pandion s’avisa qu’il se faisait tard. Il fallait revenir au plus vite et justifier sa longue absence. Mais un autre regard à la statue lui fit comprendre qu’il n’aurait pas le courage de la livrer au sculpteur, son maître. Cela lui apparaissait comme une trahison, une seconde captivité de la jeune inconnue dans l’Aiguptos inhospitalier. Pandion jeta autour de lui un coup d’œil pressé. Il s’était ressouvenu du coffret dans le coin, s’agenouilla devant lui et en sortit quatre coupes en forme de lotus, revêtues d’émail bleu vif. Cela suffirait. Il contempla une dernière fois la statue, en s’efforçant de retenir tous les détails, et sortit avec un grand soupir, les bras chargés de coupes. Quand il se fut assuré qu’il était bien seul, le jeune sculpteur se hâta de cacher l’entrée derrière de grosses pierres, dont il combla les interstices avec des gravats, pour donner au barrage l’aspect d’un éboulis ancien. Puis il noua soigneusement les coupes dans son pagne, fit un geste d’adieu en direction de la sculpture, restée dans son abri, et s’éloigna en hâte. Les cris des esclaves qui le cherchaient sans doute, le guidaient. Parmi leurs appels, il distinguait la voix sonore de Kidogo.

Le sculpteur royal accueillit Pandion par des menaces, mais la vue de la précieuse trouvaille l’adoucit aussitôt.

Le voyage de retour dura trois jours de plus, car les rameurs devaient lutter contre le courant. Pandion raconta à Kidogo l’histoire de la statue, et le Noir l’approuva, en ajoutant que cette jeune fille était peut-être de la race des Moshaouash, qui vivaient au nord du grand désert occidental.

Le Grec exhortait son ami à fuir, mais l’autre se bornait à secouer la tête.

En sept jours de navigation, le jeune sculpteur ne réussit pas à le persuader, mais lui-même ne pouvait plus demeurer passif ; encore un peu, lui semblait-il, le désespoir le tuerait. Il s’ennuyait des camarades restés au chéné et sur le chantier ; il sentait en eux la force capable de conquérir la liberté … Tandis qu’ici, Pandion étouffait de rage impuissante.

Au surlendemain du retour à l’atelier, le sculpteur du Pharaon conduisit Pandion au palais de l’architecte en chef, où l’on préparait une fête. Le Grec devait modeler des statuettes en argile et faire d’après elles des formes à gâteaux.

Sa besogne achevée, le jeune captif devait rester au palais jusqu’à la fin du banquet, pour aider les autres esclaves à remporter chez lui le sculpteur royal. Il se retira dans les jardins, sans faire attention aux nombreux serviteurs affairés.

La nuit était venue, les étoiles scintillaient dans le ciel sans lune, mais le festin se poursuivait toujours. Les faisceaux de lumière jaune qui jaillissaient des larges baies, arrachaient à l’obscurité des troncs d’arbres, des rideaux de feuillage, des buissons en fleurs, et allumaient des étincelles rouges sur le miroir des bassins. Les convives s’étaient réunis dans la vaste salle du rez-de-chaussée soutenue par des colonnes en cèdre poli. La musique se mit à jouer. Pandion qui depuis longtemps n’avait entendu que des mélopées étrangères, se glissa jusqu’à une fenêtre basse et observa, caché dans des buissons.

Une lourde odeur d’encens émanait de la salle populeuse. Les murs, les colonnes et les encadrements des baies s’ornaient de guirlandes de fleurs, où dominaient les lotus. Des aiguières multicolores, des corbeilles et des vases de fruits étaient placés sur des supports bas, devant les sièges. Échauffés par les vins, les invités oints de pommade odorante se pressaient contre les murs, tandis qu’au milieu, entre les colonnes, des jeunes filles en longues robes évoluaient dans une danse langoureuse. Leurs cheveux noirs, tressés en une multitude de nattes fines, ondulaient sur leurs épaules, de larges bracelets en verroterie emprisonnaient leurs poignets, des ceintures en perles chatoyaient à travers le tissu transparent. Pandion ne pouvait pas ne pas remarquer les formes un peu anguleuses des sveltes Égyptiennes, qui différaient des robustes filles de son pays. De jeunes musiciennes jouaient de divers instruments : deux flûtes, une harpe et deux longs instruments inconnus, à deux cordes, qui émettaient des sons durs et vibrants.

Les danseuses tenaient des feuilles de bronze dont elles tiraient de temps à autre, en les frappant, des accents brefs et sonores. La musique, inusitée pour Pandion, se composait d’une brusque alternance de notes aiguës et graves, tantôt lentes, tantôt précipitées. Enfin, les danseuses fatiguées cédèrent la place aux chanteurs. Le Grec s’efforçait de distinguer les paroles. Il y parvenait, lorsque l’air ralentissait et devenait plus bas.

Le premier chant célébrait un voyage dans le sud du Kemit. « Tu y rencontres une belle fille qui t’offre la fleur de son sein », entendit Pandion.

Un autre air, aux exclamations belliqueuses, glorifiait la vaillance des fils du Kemit, en termes ampoulés qui parurent à Pandion dénués de sens. Agacé, le jeune Grec s’éloigna de la fenêtre.

« Le nom du brave ne périra jamais sur terre », c’était la phrase finale du chant. Des rires fusèrent, l’animation grandit. Pandion revint à son poste d’observation.

Des esclaves avaient poussé au milieu de la salle une femme au teint clair, aux cheveux courts et ondulés. Elle était là, confuse, effarée, parmi les fleurs piétinées sur le dallage. Un des convives sortit de la foule pour lui dire quelques mots secs. Elle prit docilement un luth en ivoire et ses petites mains coururent sur les cordes. La voix pure et grave de la jeune fille résonna dans la salle, les convives se turent. Ce n’était pas une mélodie égyptienne saccadée, avec ses brusques variations, mais quelque chose d’harmonieux et de triste. D’abord lents, comme des gouttes espacées, les sons se confondirent bientôt dans une oscillation rythmée, murmurants, chuchotants comme les flots et s’envolèrent, pénétrés d’une nostalgie si poignante que Pandion en eut le souffle coupé. Dans les accents de cette voix splendide, il croyait entendre la houle du large, le chant de la mer, étrangère et hostile aux gens d’Aiguptos, douce et radieuse pour lui, le Grec captif. Il resta d’abord étourdi par le flux de sentiments jaillis du tréfonds de son âme. La soif de la liberté, si familière à Pandion, vibrait devant lui en notes impérieuses, tragiques, passionnées. Les mains aux oreilles, les dents serrées pour ne pas crier, il se sauva au fond du jardin et s’abattit par terre, secoué de terribles sanglots …

— Akaouash ? À moi, Akaouash ? appela la voix de son maître.

Le festin s’était terminé sans que le jeune homme s’en fût aperçu.

Le sculpteur royal était visiblement ivre. Appuyé au bras de Pandion et soutenu de l’autre côté par un esclave né en captivité, il refusa de se coucher dans sa litière et voulut rentrer à pied.

À mi-chemin, trébuchant sur les aspérités de la route, il se répandit soudain en éloges à l’adresse de Pandion et lui prédit un bel avenir. Le captif, encore sous le charme de la mélodie, l’écoutait à peine. Ils atteignirent ainsi le portique polychrome de la demeure de l’Égyptien. Sa femme parut, escortée de deux porteuses de lampes. Le maître gravit les marches en vacillant et tapota l’épaule de Pandion. Celui-ci redescendit, l’accès du logis étant interdit aux esclaves de l’atelier.

— Un moment, Akaouash ? dit gaiement le sculpteur en tâchant d’arborer un sourire malin. Donne ? Il arracha plutôt qu’il ne prit une lampe des mains de la domestique et lui parla à voix basse. Elle disparut dans l’obscurité.

L’Égyptien poussa Pandion dans la salle de réception. A gauche, entre deux baies, il y avait un beau vase au dessin noir et rouge. Le Grec, qui en avait vu de pareils en Crète, sentit de nouveau son cœur se serrer.

— Sa Majesté, Vie, Santé, Force, prononça solennellement le sculpteur du Pharaon, m’a chargé de faire sept vases à l’instar de celui-ci, qui provient de tes contrées ? Seulement, nous remplacerons ces couleurs barbares par les tons bleus, qui sont en faveur au Kemit … Si tu te distingues dans ce travail, je parlerai de toi à la Grande Maison … À présent … Le maître éleva la voix, tourné vers deux silhouettes qui arrivaient en hâte.

C’était la domestique qui revenait avec une jeune fille enveloppée d’un long manteau bariolé.

— Ici ? ordonna l’Égyptien impatient, et il approcha la lampe du visage de la jeune fille.

De grands yeux noirs à fleur de tête jetèrent à Pandion un regard craintif, des lèvres poupines s’ouvrirent dans un soupir d’angoisse. Le jeune Grec vit des cheveux ondulés, échappés du voile, un nez fin aux narines palpitantes : l’esclave était assurément de race asiatique.

— Tiens, Akaouash ? dit l’Égyptien, en arrachant le manteau de la jeune fille d’un geste gauche mais violent.

Elle poussa un faible cri, et toute nue se cacha le visage dans les mains.

— Prends-la pour femme ? Le sculpteur royal poussa vers Pandion la captive qui se blottit, tremblante, contre sa poitrine.

Il recula un peu et caressa les cheveux emmêlés de l’infortunée, éprouvant à la fois de la pitié et de la tendresse pour cet être charmant et apeuré.

Le maître souriant fit claquer ses doigts d’un air approbateur.

— Elle sera ta femme, Akaouash, et vous aurez de beaux enfants que je laisserai en héritage aux miens …

C’en était trop pour Pandion. Le désarroi qui couvait depuis longtemps dans son âme, attisé par le chant de tout à l’heure, se transforma en colère bouillonnante. Il vit rouge.

S’écartant de la jeune fille, il regarda autour de lui et leva le poing. L’Égyptien, dégrisé, s’enfuit dans les appartements en appelant à l’aide. Le captif n’accorda pas un regard au poltron ; il éclata d’un rire méprisant et donna un coup de pied au vase crétois, dont les tessons s’éparpillèrent sur le dallage avec un tintement sourd.

La maison s’emplit de cris et de piétinements. Quelques instants plus tard, Pandion gisait aux pieds du chef d’atelier qui crachait sur lui en éructant injures et menaces :

— Le scélérat mériterait la mort ? Le vase brisé vaut plus que sa vile existence, mais il est adroit de ses mains … et je ne


убрать рекламу






veux pas perdre un bon travailleur, disait une heure après, à sa femme, l’Égyptien calmé. Je lui fais grâce de la vie et ne l’enverrai pas en prison, car de là il s’en irait mourir dans les mines d’or. Je vais le faire réintégrer au chéné, cela lui servira de leçon, et aux semailles prochaines je le reprendrai …

C’est ainsi que Pandion, roué de coups, mais indompté, eut la grande joie de retrouver au chéné ses amis étrusques : après la démolition du temple, tout le détachement travaillait à l’arrosage des jardins d’Amon.

Le lendemain soir, la porte intérieure du chéné s’ouvrit avec son grincement habituel et Kidogo entra, souriant, acclamé par les autres esclaves. Son dos zébré de coups de fouet était enflé, mais ses dents brillaient dans un sourire et ses yeux pétillaient de gaieté.

— Quand j’ai su qu’on t’avait renvoyé, expliqua-t-il à Pandion stupéfait, je me suis roulé par terre dans l’atelier en hurlant et cassant tout sur mon passage. On m’a battu et me voici, c’est ce qu’il me faut ?

— Ne voulais-tu pas devenir un grand artiste ? railla Pandion.

Le Noir répondit par un geste d’insouciance et, les yeux exorbités, cracha en direction de la glorieuse capitale de l’Aiguptos.

LA LUTTE POUR LA VICTOIRE

 Сделать закладку на этом месте книги



Les pierres surchauffées brûlaient les épaules et les mains des hommes. La brise n’apportait aucune fraîcheur, mais soulevait de la surface des rochers une fine poussière qui mangeait les yeux.

Trente esclaves cramponnés à des câbles rudes s’exténuaient à hisser au sommet d’un mur une dalle pesante avec un bas-relief compliqué. Il fallait la loger dans un nid préparé à une hauteur de huit coudées. Quatre hommes expérimentés et judicieux dirigeaient la dalle d’en bas. Parmi eux, se trouvaient Pandion et un esclave égyptien, le seul aborigène gardé au chéné avec les captifs étrangers. Condamné à l’esclavage perpétuel pour un crime inconnu, il occupait la dernière case du coin sud-est, réservé aux privilégiés. Deux marques violettes, en forme de larges croix, lui tachaient la poitrine et le dos, un serpent rouge maculait sa joue. Toujours sombre, il ne frayait avec personne et, malgré la dureté de sa condition, méprisait les esclaves étrangers autant que le faisaient ses compatriotes libres.

À ce moment il baissait sa tête rase, sans faire attention aux voisins, les mains appuyées au bord de la dalle massive, pour l’empêcher d’osciller.

La peau noire de Kidogo, luisante de sueur, contrastait avec la blancheur du calcaire poli.

Pandion remarqua soudain que les fibres de la corde se rompaient, et poussa un cri d’alarme. Deux autres esclaves s’écartèrent d’un bond, mais l’Égyptien inattentif demeura tranquillement sous la dalle.

Le jeune Grec allongea le bras droit et, d’une brusque poussée, envoya rouler l’homme au loin. Au même instant, la dalle tomba, frôlant Pandion et lui écorchant le bras. Une pâleur livide avait envahi le visage de l’Égyptien. La dalle heurta le soubassement du mur, un angle du bas-relief se détacha.

Le surveillant se précipita sur le Grec avec une clameur indignée et lui donna un coup de fouet. La lanière carrée en cuir d’hippopotame, de deux doigts d’épaisseur, lui fendit la peau en bas des reins. Pandion en eut un éblouissement.

— Canaille, pourquoi as-tu sauvé cette charogne ? hurla le surveillant en relevant son fouet pour frapper encore. Tombée sur un corps mou, la dalle serait restée intacte ? Cette image est plus précieuse que des centaines de créatures de votre espèce ? continua-t-il en assénant un deuxième coup.

Le Grec allait lui sauter dessus, mais des guerriers accourus le saisirent et le fustigèrent sans pitié.

La nuit, Pandion était couché à plat ventre dans sa case. Il avait la fièvre, les déchirures profondes qui lui sillonnaient le dos, les épaules et les jambes s’étaient enflammées. Kidogo, arrivé rampant, le faisait boire et lui bassinait de temps à autre la tête.

Un frôlement se fit entendre à la porte, suivi d’un chuchotement :

— Tu es là, Akaouash ?

Pandion répondit et sentit le contact d’une main.

C’était l’Égyptien. Il avait sorti une petite boite de sous sa ceinture, tritura longuement quelque chose sur sa paume, puis se mit à étendre doucement sur les plaies de Pandion un onguent fluide, à l’odeur âcre et désagréable. Le Grec tressaillait de douleur, mais la main experte poursuivait sa besogne. Quand l’homme d’Aiguptos massa les jambes de Pandion, le dos ne lui faisait plus mal, et au bout de quelques instants il s’endormit.

— Que lui as-tu fait ? chuchota Kidogo, invisible dans son coin.

L’Égyptien répondit après un silence :

— C’est du kyphi, le meilleur des remèdes, dont nos prêtres ont le secret. Je le tiens de ma mère, qui me l’a fait parvenir en soudoyant un guerrier.

— Mais tu es un brave homme ? Pardonne-moi de t’avoir pris pour une ordure ? s’écria le Noir.

L’autre grommela entre ses dents et disparut silencieusement dans l’obscurité.

À partir de ce jour, il se lia d’amitié avec le jeune Grec, toujours sans faire attention à ses amis. Pandion entendait souvent, la nuit, un frôlement près de sa case. S’il était seul, le corps osseux de l’Égyptien se glissait vite à l’intérieur. Aigri et solitaire, le fils du Kemit était franc et loquace en tête à tête avec le jeune Grec compréhensif. Pandion connut bientôt son histoire.

Ahmès — « Fils de la lune » — descendait d’une lignée de nadjès, serviteurs fidèles des anciens Pharaons, mais tombés en disgrâce et appauvris sous la nouvelle dynastie. Ahmès reçut de l’instruction et fut engagé comme scribe par le chef du nom de Lièvre. La fatalité voulut qu’il s’éprît de la fille d’un architecte qui exigeait une grosse compensation. Amoureux à la folie et désespérant de faire rapidement fortune, il décida de se procurer coûte que coûte la somme requise et se livra au pillage des sépultures royales. La connaissance de l’écriture le favorisait dans cette entreprise impie, qui risquait de lui attirer un terrible châtiment. Ahmès eut bientôt beaucoup d’or, mais sa fiancée entre-temps avait été donnée en mariage à un fonctionnaire de l’extrême-sud.

Le malheureux chercha l’oubli dans de joyeux festins, dans l’achat de concubines, et ses ressources fondirent rapidement. Il fallait les renouveler. Les voies ténébreuses de la richesse lui étant connues, il reprit son activité criminelle, mais finit par se faire prendre et subit des tortures atroces ; ses complices furent exécutés ou moururent des suites de leurs tourments. Ahmès était condamné à la déportation dans les mines d’or. On y expédiait un contingent chaque année, lors de la crue ; en attendant, le coupable fut envoyé au chéné, parce qu’on manquait de main-d’œuvre pour rebâtir un mur du temple de Ptah.

Pandion écoutait l’Égyptien avec intérêt, étonné de l’audace inouïe de cet homme qui ne semblait pourtant pas belliqueux.

Ahmès parlait de ses incursions dans les sinistres caveaux où une mort affreuse guettait à chaque pas les téméraires, grâce à l’ingéniosité des architectes.

Dans les tombeaux les plus anciens, dissimulés sous les énormes pyramides, les trésors et les sarcophages étaient protégés par de grosses dalles qui fermaient des boyaux en pente. Plus tard, on recourut à des labyrinthes de culs-de-sac coupés de puits profonds, aux parois lisses. Des blocs pesants tombaient d’en haut, lorsque les pillards tentaient d’écarter les pierres obstruant le passage ; des amas de sable se déversaient de réservoirs spéciaux, pour boucher l’entrée des sépulcres. Si les profanateurs s’obstinaient à poursuivre leur chemin, des masses de terre s’abattaient derrière eux et les emprisonnaient dans un espace étroit, entre le sable et la terre fraîche. Dans les sépultures plus récentes, des mâchoires de pierre se fermaient sans bruit dans les ténèbres des galeries basses, des herses à pointes aiguës tombaient des colonnes, dès qu’on posait le pied sur une dalle. Ahmès savait combien d’horreurs étaient à l’affût, dans l’ombre et le silence. Son expérience s’acquérait aux prix de la mort de nombreux collègues. L’Égyptien avait souvent buté contre les dépouilles d’inconnus pris au piège, on ne savait à quelle époque.

Il passa bien des nuits avec ses complices aux confins du désert occidental, où les nécropoles s’allongeaient sur des centaines de milliers de coudées. Aux clameurs des chacals, au hurlement des hyènes ou au rugissement du lion, les pillards cachés dans l’ombre, n’osant ni parler ni allumer une torche, fouillaient à tâtons les galeries étouffantes ou perçaient toute une falaise, en quête d’un sépulcre ménagé à une grande profondeur.

Horrible métier, digne de ce peuple qui se souciait plus de la mort que de la vie et qui s’efforçait de perpétuer la gloire des défunts au lieu de l’œuvre vivante ?

Pandion écoutait, perplexe, les aventures de cet homme maigre, de piètre mine, qui avait risqué tant de fois sa vie pour des plaisirs éphémères.

— Pourquoi as-tu continué ? lui demanda-t-il un jour, tu ne pouvais donc pas partir ?

L’Égyptien eut un rire silencieux, sans gaieté.

— Le Kemit est un pays à part. Un étranger comme toi ne peut le comprendre. Nous sommes tous prisonniers ici, les esclaves aussi bien que les fils libres de la Terre noire. Jadis, aux temps immémoriaux, les déserts nous protégeaient. Actuellement, le Kemit cerné de déserts est une vaste « geôle pour tous ceux qui ne peuvent se mettre en campagne avec une nombreuse armée et couvrir ainsi une longue distance.

À l’Ouest, c’est le désert, le royaume de la mort. Le désert de l’Est n’est franchissable que pour de grandes caravanes approvisionnées en eau. Le Sud est peuplé de sauvages qui nous sont hostiles. Tous les voisins, du reste, abhorrent notre pays qui a construit son bien-être sur la misère des tribus faibles.

Toi qui n’est pas fils du Kemit, tu ne peux te rendre compte de la peur que nous avons de mourir en exil. Nous devons finir nos jours dans cette vallée uniforme de Hâpî, où nos ancêtres ont vécu durant des millénaires, ameublissant le sol, le sillonnant de canaux, le fertilisant. Le Kemit est fermé, c’est là sa malédiction. Quand les habitants sont trop nombreux, leurs vies sont dépréciées, et nous n’avons pas où émigrer, car le peuple élu des dieux est haï des autres …

— Mais maintenant, ne vaut-il pas mieux pour toi de fuir ? insistait Pandion.

— Fuir, seul et marqué ? s’étonna l’Égyptien. Je suis désormais pire qu’un étranger … On ne s’évade pas d’ici, souviens-t’en, Akaouash ? À moins de révolutionner par la force tout le pays de la Terre noire. Mais qui le pourrait ? Il y a bien eu de ces choses autrefois … Ahmès soupira tristement.

Pandion, mis en éveil, questionna l’Égyptien et apprit les grandes révoltes d’esclaves qui avaient bouleversé le pays. Les couches les plus pauvres de la population, dont l’existence ne différait guère de celle des captifs, s’étaient, paraît-il, jointes aux insurgés.

Le jeune Grec sut qu’il était interdit aux simples gens de frayer avec les esclaves, car « le pauvre laissera éclater la colère des foules livrées aux maisons de travail », comme l’écrivaient les Pharaons dans les recommandations à leurs fils.

Le monde des fils pauvres du Kemit était restreint : le cultivateur et l’artisan ne connaissaient que la rue de leur village. Ils tâchaient d’avoir le moins de relations possible, s’humiliaient devant les messagers qui leur transmettaient les ordres des fonctionnaires. Le Pharaon exigeait la docilité et un dur labeur, l’homme du peuple était roué de coups pour la moindre faute. Une multitude de fonctionnaires suçait le sang du pays ; seuls, les prêtres et les seigneurs avaient le droit de se rendre à l’étranger.

A la demande de Pandion, Ahmès traça par terre, au clair de lune, la carte schématique du Kemit, et le jeune Grec frémit. Il se trouvait au milieu de la vallée du Grand Fleuve qui s’allongeait sur des milliers de stades. Au nord et au sud il y avait de l’eau et de la vie, mais il était impossible de parvenir aux frontières de l’État à travers les régions populeuses et jalonnées de fortifications. Et de part et d’autre, tout près, s’étendaient les déserts, sans garde, mais n’offrant aucune possibilité d’existence.

Les quelques routes pourvues de puits pour les caravanes étaient très surveillées.

Après le départ de l’Égyptien, Pandion passa la nuit à méditer son évasion. Il comprenait d’instinct qu’à l’avenir les chances de fuites seraient d’autant moindres qu’il perdrait plus de forces au pénible labeur. Seuls, les hommes particulièrement endurants pouvaient réussir.

La nuit suivante, le jeune Grec se glissa chez l’Étrusque Cavi pour lui communiquer ce qu’il avait appris de l’Égyptien et l’exhorter à soulever les esclaves. Cavi se taisait, tiraillant sa barbe d’un air pensif. Pandion savait qu’on préparait de longue date l’insurrection et que les groupes de diverses races avaient désigné leurs chefs.

— Je n’en peux plus ? s’écria-t-il avec feu, et Cavi lui ferma précipitamment la bouche. Mieux vaut mourir, ajouta le Grec calmé. A quoi bon attendre ? Qu’y aura-t-il de changé ? S’il y a du nouveau dans dix ans, nous ne serons plus en état de combattre ni de nous évader. Craindrais-tu la mort ?

Cavi leva la main.

— Non, tu le sais bien, trancha-t-il, mais nous répondons de cinq cents vies. Tu voudrais peut-être les sacrifier ? Ce serait un prix trop élevé pour ta mort ?

Pandion se leva en sursaut et heurta de la tête le plafond bas.

— Je réfléchirai, je parlerai aux gens, s’empressa de dire Cavi, mais il n’y a, hélas, que deux autres chénés dans le voisinage. Il est regrettable que nous n’ayons pas d’hommes à nous ailleurs. On va tenir conseil la nuit prochaine, je t’informerai. Préviens Kidogo …

Pandion sortit de la case de l’Étrusque, rampa le long du mur et se hâta de rejoindre Ahmès avant le lever de la lune. L’Égyptien ne dormait pas.

— Je suis allé chez toi, chuchota-t-il, ému. Je voulais te dire … Il hésita. On m’a dit que demain je m’en irais d’ici : trois cents hommes vont partir dans les mines d’or du désert. Alors voilà, c’est un lieu d’où personne ne revient …

— Pourquoi ? fit Pandion.

— Les esclaves y vivent rarement plus d’une année. Rien n’est plus atroce que ce travail dans le sein torride du roc, sans air. Et l’eau est rationnée, parce qu’on en manque. Il faut entamer de la pierre extrêmement résistante et monter le minerai dans des paniers, sur son dos. Les plus robustes tombent de fatigue à la fin de la journée, le sang leur coule des oreilles et de la gorge … Adieu, Akaouash, tu es un homme pur et je t’aime bien que tu m’aies sauvé en vain. Aussi n’est-ce pas pour le sauvetage que je te suis reconnaissant, mais pour ta sympathie … Il y a longtemps que la misère de la vie a incité un de nos anciens chanteurs à célébrer la mort. Voici ses paroles … « La mort m’apparaît comme la guérison d’une maladie, scanda l’Égyptien à voix basse, comme la navigation à la voile sous une brise fraîche, comme le parfum du lotus, comme une route lavée par la pluie, comme le retour d’un long voyage … » La voix d’Ahmès s’étouffa dans un gémissement.

Pénétré de pitié, le jeune Grec se rapprocha de lui.

— Tu pourrais toi-même … Pandion n’acheva pas.

Ahmès eut un haut-le-corps.

— Que dis-tu là, étranger ? Comment pourrais-je contraindre mon ka[44] à infliger à mon ba[45] des tourments éternels …

Pandion n’y comprit rien. Il était persuadé que la mort mettait fin aux tourments, mais se tut par respect de la foi de l’Égyptien.

Celui-ci creusa rapidement le sol dans le coin de sa case, après avoir écarté sa couche de paille.

— Tiens, prends ce poignard, pour le cas où tu oserais … et garde cela en souvenir de moi, si par miracle tu devenais libre … Ahmès mit dans la main de Pandion un objet lisse et froid.

— Qu’est-ce que c’est, pour quoi faire ? s’étonna le jeune homme.

— C’est une pierre que j’ai trouvée dans la cave d’un temple caché dans le roc.

Heureux de se distraire par les réminiscences, il parla du temple ancien, mystérieux, qu’il avait découvert en cherchant des sépulcres riches près d’un méandre du Grand Fleuve, à des milliers de coudées en aval d’Ouasât.

Il avait remarqué les vestiges d’un sentier conduisant de la rive d’une anse, envahie par les roseaux, vers des falaises à pic. L’endroit était isolé et peu fréquenté, ces roches stériles n’offrant aucun intérêt pour l’agriculteur ou le pâtre.

Ahmès pouvait donc agir en sécurité ; il se dirigea, sans perdre de temps, au fond d’une gorge étroite, encombrée de blocs de rochers. Ces blocs recouvraient le sentier, s’étant sûrement éboulés bien après qu’il eut servi de voie de communication avec la rive. L’Égyptien chemina longuement parmi les roches, les fondrières et les buissons épineux. La gorge abondait en araignées, dont les toiles, tendues en travers du passage, se collaient à la figure moite du profanateur.

Enfin, les parois du défilé s’écartèrent, découvrant une vallée close de hautes collines. Au milieu, s’élevait un mamelon bordé de canaux d’irrigation : sans doute y avait-il eu là une source utilisée pour le jardin. Le silence régnait dans l’air trouble et ondoyant de la vallée torride. Des rocs noirs luisaient alentour, ne laissant qu’une issue du côté opposé : une gorge pareille à celle qu’Ahmès avait suivie pour venir en ce lieu abandonné.

Le profanateur escalada le mamelon et aperçut une ouverture taillée dans le rocher, que le sommet de la butte lui avait dissimulée. Elle était obstruée, de sorte que l’Égyptien eut fort à faire avant de pouvoir pénétrer à l’intérieur. Il se trouva dans une fraîche obscurité. Ayant pris un peu de repos, il alluma la lampe qu’il emportait toujours avec lui, et s’engagea dans une haute galerie en examinant d’un œil attentif les statues placées des deux côtés. Il craignait les pièges qui l’auraient voué à une mort atroce. Mais ses appréhensions étaient vaines : les bâtisseurs de jadis n’avaient pas dressé d’embûches, croyant le sanctuaire suffisamment caché, ou peut-être que les millénaires avaient mis ces dispositifs hors d’usage. Ahmès atteignit sans encombre un vaste caveau circulaire, au centre duquel la statue du dieu Thot penchait son long bec du haut de son piédestal. Dans les murs, l’Égyptien vit une dizaine d’entrées en fente, situées à égale distance. Elles conduisaient à des salles encombrées de vieilleries : paquets, rouleaux de papyrus, planchettes couvertes de dessins et d’inscriptions. Un local était rempli de touffes d’herbes sèches qui tombaient en poussière au moindre contact, un autre renfermait des amas de pierres. Ahmès traversa huit pièces carrées sans rien découvrir de précieux. La neuvième entrée donnait dans un caveau oblong, où des dalles en diabase noire, gravées de caractères en langue ancienne, étaient fixées entre des colonnes de granit. Au milieu du caveau, il y avait une autre statue de Thot, et sur le piédestal, dans une coupe en cuivre, une pierre fine scintilla à la lueur de la lampe. L’homme s’en saisit, l’approcha de la lumière et ne put retenir un cri de déception. La pierre n’était pas de celles qu’on estimait au Kemit. L’œil expert du pillard détermina aussitôt qu’elle n’avait pas de valeur marchande. Mais, chose étrange, plus il la regardait, plus elle lui semblait belle. C’était un fragment de cristal glauque, de la grandeur d’une pointe de lance, aplati, poli et d’une transparence étonnante. L’Égyptien intrigué résolut de lire les inscriptions murales, dans l’espoir de connaître l’origine de cette pierre. Il n’avait pas oublié la langue ancienne du pays, apprise à l’école supérieure des scribes, et se mit à déchiffrer les hiéroglyphes admirablement conservés à la surface de la diabase.

Il ne restait presque plus d’huile dans la lampe et le souterrain manquait d’air, car les trous de ventilation étaient bouchés depuis longtemps par les décombres, mais Ahmès s’obstinait à lire. Signe par signe, l’histoire d’un exploit accompli aux temps immémoriaux, peu après la construction de la pyramide de Chéops, se révélait au criminel. Le Pharaon Djédéfrê avait envoyé son trésorier Baourdjed loin dans le Sud, au Pays des Esprits, pour connaître les confins de la terre et le Grand Arc : l’océan. Baourdjed partit du port de Myos Hormos, sur les Eaux d’Azur, avec sept des meilleurs vaisseaux de l’Empire. Les fils de la Terre noire voyagèrent sept ans. Ils parvinrent au Grand Arc et voguèrent loin vers le Sud, le long des côtes inexplorées. Quatre vaisseaux et la moitié des équipages périrent dans les terribles tempêtes du Grand Arc, les autres atteignirent le pays légendaire de Poûnt. Mais la volonté du Pharaon les poussait outre : ils devaient explorer les confins de la terre. Abandonnant leurs vaisseaux, les fils du Kemit se mirent en route à pied.

Ils errèrent plus de deux ans à travers des forêts vierges, des savanes immenses, de terribles montagnes où résident les foudres, et atteignirent, à bout de forces, un grand fleuve où habitait un peuple puissant, qui savait bâtir des temples en pierre. Les confins de la terre, leur dit-on, étaient encore infiniment loin, au-delà des savanes bleues et des forêts au feuillage d’argent. Encore plus loin, c’était le Grand Arc dont aucun mortel ne connaissait les limites. Les voyageurs avaient compris leur impuissance à exécuter l’ordre du Pharaon ; revenus au Poûnt, ils équipèrent des vaisseaux neufs à la place des anciens, vermoulus et endommagés dans la lutte contre les flots du Grand Arc. Mais les survivants étaient à peine assez nombreux pour constituer un équipage. Comblés de présents du Poûnt, ces hommes audacieux décidèrent de refaire en sens inverse le parcours semé de dangers mortels. Le désir de retourner au pays leur prêtait des forces : victorieux des vents et des lames, des tempêtes de sable, des écueils perfides, de la soif et de la faim, ils frayèrent passage jusqu’aux Eaux d’Azur et regagnèrent le port de Myos Hormos après sept ans d’absence.

De grands changements s’étaient produits en Terre noire : le nouveau Pharaon, l’implacable Chéphren, avait contraint le pays à tout oublier pour la construction d’une seconde pyramide géante, destinée à perpétuer sa gloire à travers les millénaires. Le retour des explorateurs surprit tout le monde ; quant au Pharaon, il fut déçu d’apprendre que la terre et l’océan étaient incommensurables et les peuples de l’extrême-sud très nombreux. À lui qui s’était cru le souverain de l’univers, Baourdjed prouva que le Kemit n’était qu’un petit coin de la Terre immense, riche en fleuves et en forêts, en fruits et en animaux de toute sorte et peuplée de diverses tribus habiles au travail et à la chasse.

Le Pharaon accabla les voyageurs de sa colère. Les compagnons de Baourdjed furent exilés dans les provinces lointaines. Il était interdit, sous peine de mort, de parler de l’expédition ; on effaça de la chronique de Djédéfrê les passages relatifs à l’envoi des vaisseaux dans le Sud, au Pays des Esprits. Baourdjed lui-même aurait été mis à mort et son voyage aurait disparu du souvenir des hommes, sans l’intercession d’un sage vieillard, prêtre de Thot, le dieu des sciences, des arts et de l’écriture. C’était lui qui avait incité le Pharaon défunt à connaître les confins de la Terre, à chercher des richesses nouvelles pour le Kemit appauvri par la construction de la gigantesque pyramide. Éloigné de la cour de Chéphren par les prêtres de Rê, il vint en aide au voyageur et le cacha dans le temple de Thot qui renfermait des livres et des plans secrets, des échantillons de plantes et de pierres des contrées lointaines. Sur son ordre, le récit de l’expédition de Baourdjed fut gravé sur des dalles qui devaient rester dans l’inaccessible souterrain jusqu’à ce que le Kémit eût besoin d’en prendre connaissance. Du pays situé au terme de son voyage, derrière le grand fleuve méridional, Baourdjed avait rapporté une pierre translucide, inconnue aux habitants d’Aiguptos. Elle provenait du Pays des savanes bleues, qui se trouvait à trois mois de marche au sud du grand fleuve. Baourdjed avait offert ce signe de la limite du monde au dieu Thot, et c’était précisément la pierre qu’Ahmès prit sur le piédestal de la statue.

L’Égyptien ne put lire jusqu’au bout l’histoire du voyage. Comme il en était à la description de jardins sous-marins féeriques, rencontrés pendant la traversée des Eaux d’Azur, la lampe s’éteignit et le profanateur sortit à grand-peine des caveaux, n’emportant que la curieuse pierre.

À la lumière du jour, elle s’avéra plus belle encore, et Ahmès la garda, mais elle ne lui porta pas bonheur.

Pandion s’apprêtait à franchir la distance formidable qui le séparait du sol natal, et l’Égyptien espérait que cette pierre qui avait peut-être favorisé le retour de Baourdjed du bout du monde, aiderait aussi Pandion.

— Tu ne savais donc rien de ce voyage auparavant ? demanda celui-ci.

— Non, il était resté caché aux fils du Kemit, répondit Ahmès. Nous connaissons de longue date le Poûnt, visité à maintes reprises par nos vaisseaux, mais les terres de l’extrême-sud restent pour nous le mystérieux Pays des Esprits.

— N’y a-t-il jamais eu d’autres tentatives de les atteindre ? Se peut-il que personne n’ait lu, comme toi, ces inscriptions et n’ait renseigné les autres ? insista le Grec.

Ahmès devint rêveur, ne sachant que répondre.

— Les maîtres du Sud, nomarques des provinces méridionales du Kémit, ont pénétré plus d’une fois à l’intérieur de ces pays. Mais les chroniques ne mentionnent que le butin : ivoire, or, esclaves livrés au Pharaon.

Et les chemins restent inconnus. Quant à nos voies maritimes, elles n’ont jamais dépassé le Poûnt. Les périls sont très grands et il n’y a plus de gens aussi téméraires que ceux d’autrefois.

— Mais pourquoi est-ce que personne n’a lu ces textes ? reprit Pandion.

— Je l’ignore … je ne saurais te le dire, avoua l’Égyptien.

Il ne pouvait effectivement savoir que les prêtres, qui passaient aux yeux des habitants de la Terre noire pour de grands savants initiés aux mystères de l’Antiquité, ne l’étaient plus depuis longtemps. La science avait dégénéré en cérémonial religieux et en formules de magie ; les papyrus qui renfermaient la sagesse des siècles passés, avaient pourri dans les sépulcres. Les temples se ruinaient, voués à l’abandon, et personne ne s’intéressait plus aux hiéroglyphes tracés sur la pierre résistante et qui disaient l’histoire du pays. Ahmès ignorait que c’était là le sort de toute science détachée des forces vivifiantes du peuple et confinée dans un cercle restreint de privilégiés …

L’aube était proche. Pandion prit tristement congé du malheureux Égyptien qui avait perdu tout espoir de salut.

Le jeune Grec voulait ne prendre que le poignard et lui laisser la pierre.

— Ne comprends-tu pas que je n’ai plus besoin de rien ? dit Ahmès. Pourquoi voudrais-tu jeter cette pierre superbe dans le trou sordide qu’est le chéné ?

Pandion prit le poignard entre ses dents, serra la pierre dans sa main et se retira en hâte vers sa case, rampant au pied du mur pour éviter le clair de lune.

Il ne put fermer l’œil de la nuit. Les joues en feu, le corps parcouru de frissons, il songeait au tournant décisif qui allait intervenir dans sa destinée, à la fin prochaine de cette existence de misère et de désolation.

L’entrée de la case faisait tache grise, l’humble mobilier s’entrevoyait dans l’ombre. Le jeune Grec approcha le poignard de la lumière. Sa lame large de bronze noir[46], munie d’une arête en son milieu, était acérée. Le manche massif, incrusté d’asem, figurait une lionne couchée, image de la cruelle déesse Sokhmit. Pandion creusa une petite fosse dans le coin et y déposa le cadeau, mais aussitôt il se ressouvint de la pierre. L’ayant retrouvée à tâtons sur la paille, il revint près de l’entrée pour mieux voir le cristal.

L’éclat de roche plat, aux bords arrondis, avait bien la dimension d’une pointe de lance. Il était dur, extrêmement limpide et paraissait gris bleu dans le triste crépuscule du jour naissant.

Au moment où Pandion l’exposait sur sa paume devant l’ouverture de la case, le soleil jaillit à l’horizon. La pierre scintilla, méconnaissable, sa couleur glauque devint radieuse, claire et profonde, avec la nuance chaude du vin doré. Sa surface miroitante était sans doute polie par la main de l’homme.

La teinte de la pierre sembla familière à Pandion, son reflet ranima l’âme endolorie du captif. La mer … oui, c’était le ton de la haute mer, lorsque le soleil brillait au zénith d’un ciel pur. Noutour Aé, la pierre divine : c’est ainsi que l’avait appelée l’infortuné Ahmès.

Le magnifique rayonnement du cristal, en ce matin sans joie, sembla au jeune Grec un bon présage.

Certes, il était beau, le présent d’adieu de l’Égyptien. Un poignard et cette pierre merveilleuse ? Pandion crut voir en elle la garantie de son retour à la mer.

À la mer qui ne le tromperait pas et lui rendrait liberté et patrie. Il plongea son regard dans la profondeur transparente de la gemme, d’où surgissaient les vagues de son rivage natal …

Le grondement menaçant d’un tambour survola les cases du chéné : c’était le signal du lever.

Le


убрать рекламу






Grec résolut aussitôt de garder sur lui la pierre, de ne pas laisser ce symbole de la mer libre dans la terre poussiéreuse du chéné. Qu’elle ne le quitte jamais ?

Après quelques essais infructueux, il trouva le moyen de la dissimuler dans son pagne, se dépêcha d’ensevelir le poignard et faillit, malgré tout, arriver en retard au repas du matin.

En cours de route et pendant le travail au jardin, Pandion observa Cavi et s’aperçut qu’il échangeait de courtes phrases avec l’un ou l’autre des meneurs du chéné. Ceux-ci s’éloignaient de lui en hâte pour aller parler à leurs camarades.

Pandion profita d’une occasion pour se rapprocher de Cavi. Sans lever la tête du bloc qu’il état en train de tailler, l’Étrusque prononça d’une haleine :

— Cette nuit, avant le lever de la lune, dans le dernier passage du mur nord …

Le jeune homme retourna à son travail. En rentrant au chéné, il rapporta les paroles de Cavi à Kidogo.

Il passa la soirée dans l’attente, éprouvant une exaltation et un désir de lutter qu’il n’avait pas ressentis depuis longtemps.

Dès que la maison de travail retomba dans le silence et que les gardes se furent assoupis au sommet des murailles, Kidogo parut dans la case obscure de Pandion.

Les deux amis rampèrent aussitôt vers le mur et se glissèrent dans le boyau ménagé entre les cases. Ils atteignirent au pied du mur nord une ruelle étroite, pleine de ténèbres encore plus denses.

Les guerriers patrouillaient rarement sur ce mur, la surveillance étant plus commode de l’ouest et de l’est, le long des passages entre les cases. Aussi n’avait-on pas à craindre qu’un entretien à voix basse fût entendu de la garde.

Soixante esclaves au moins étaient couchés dans la ruelle, les pieds contre les murs et les têtes jointes. Cavi et Remdus se trouvaient au milieu. L’aîné des Étrusques appela doucement Pandion et Kidogo.

Le jeune Grec trouva à tâtons la main de Cavi et lui tendit le poignard qu’il avait emporté. L’Étrusque, stupéfait, sentit le froid du métal, se coupa légèrement et saisit l’arme en remerciant tout bas.

Le vieux guerrier était enchanté : il comprenait qu’en lui remettant le poignard, le Grec reconnaissait sa priorité et le choisissait pour chef.

Sans lui demander d’où il avait cette arme précieuse, Cavi prit la parole, en faisant de longues pauses, pour laisser à ses voisins le temps de transmettre ses propos à ceux qui étaient trop loin pour l’entendre. La conférence des meneurs avait commencé : il s’agissait de la vie et de la liberté de cinq cents hommes enfermés au chéné.

Cavi disait que l’insurrection ne pouvait plus attendre, parce que l’avenir ne promettait rien de meilleur ; la situation ne ferait que s’aggraver, si on les répartissait dans des chénés différents.

— Nos forces qui, seules, assurent la victoire au combat, déclinent dans un dur labeur au profit de l’ennemi ; chaque mois de captivité réduit la robustesse et la santé de nos corps. La mort au combat est glorieuse et légère, il vaut mille fois mieux mourir sur le champ de bataille que sous le fouet ?

Une rumeur approbative parcourut l’invisible auditoire.

— Non, l’insurrection ne peut être retardée, poursuivit l’Étrusque ; mais à une condition : que nous trouvions le moyen de sortir de ce pays maudit. Si même nous ouvrions deux ou trois autres chénés et que nous nous procurions des armes, nous ne sommes pas assez nombreux pour tenir longtemps. Depuis la grande révolte des esclaves, les rois du Kemit s’efforcent d’isoler les chénés ; faute de contacts, nous ne réussirons pas à soulever beaucoup d’hommes à la fois. Nous sommes en plein dans la capitale, où les troupes abondent, et nous ne pouvons traverser le pays en combattant. Les archers d’Aiguptos sont redoutables, tandis que nous n’aurons guère d’arcs et ne sommes d’ailleurs pas tous capables de nous en servir. Voyons un peu s’il est possible de franchir le désert à l’Est ou à l’Ouest. Le désert nous guette à peu de distance du chéné. Si l’on ne peut le traverser, je pense qu’il faudra renoncer à l’insurrection, car nous gaspillerions nos forces pour mourir dans les tourments. Laissons fuir alors ceux qui consentent à braver une mort presque certaine pour une chance minime de recouvrer la liberté. Moi, par exemple, je risquerai coûte que coûte.

Un chuchotement ému s’éleva autour de l’Étrusque.

Ses paroles, transmises d’un bout à l’autre des rangs, avaient d’abord remonté le moral des hardis meneurs, et voici qu’elles semaient le doute dans leur âme. Elles leur ôtaient l’espoir d’une issue heureuse, même d’un semblant de succès, et les plus braves hésitaient. Un murmure polyglotte circulait dans les ténèbres opaques du passage.

Un Amou à la barbe fournie, Sémite d’au-delà des Eaux d’Azur, rampa vers le centre du groupe, où étaient les quatre amis. Ses compatriotes constituaient une grande partie de la population du chéné.

— J’insiste sur l’insurrection. Que la mort nous engloutisse, mais nous nous vengerons des habitants maudits de ce pays maudit ? Donnons l’exemple aux autres ? Il y a trop longtemps que le Kémit vit en paix, l’art féroce de l’oppression a éteint la combativité de millions d’esclaves. Nous la rallumerons …

— Ta pensée est celle d’un brave, c’est très bien, interrompit Cavi. Mais que vas-tu dire à ceux que tu mèneras au combat ?

— La même chose ? répliqua le Sémite impétueux.

— Et tu es sûr d’être suivi ? chuchota l’Étrusque. La vérité est trop dure … et le mensonge serait inutile, car les gens savent bien où est la vérité. Leur vérité à eux, c’est ce qui est dans le cœur de chacun.

Le Sémite s’abstint de répondre. À ce moment, le Libyen Akhmi inséra son corps souple entre les interlocuteurs. Pandion savait que ce jeune esclave, capturé à la bataille des Cornes de la Terre, était de noble lignée. Le Libyen affirmait que non loin des tombeaux des rois les plus anciens du Kemit, près des villes de Thinis et d’Abydos, une route allait en direction du Sud-Ouest, vers la grande oasis d’Ouhat-Ouer. La piste, jalonnée de puits pleins d’eau, n’était pas gardée par les troupes. Il fallait s’engager dans le désert, sitôt passé le temple de Zésher-Zéshérou, marcher vers le Nord-Ouest et traverser une route à cent vingt mille coudées du fleuve. Le Libyen se chargeait de guider ses camarades jusqu’à la piste et au-delà. Il y avait peu de guerriers dans l’oasis, les insurgés pourraient donc s’en emparer. A vingt-cinq mille coudées plus loin, se trouvait une autre grande oasis, du nom de Pacht, qui s’allongeait vers l’Ouest. Puis ce serait l’oasis de Moût, d’où une piste pourvue de puits conduisait aux collines du Serpent Mort, et de là dans le Sud, au pays des Noirs, inconnu du Libyen.

— Je connais cette route, intervint Kidogo, je l’ai suivie dans l’année funeste de ma capture.

— Les oasis ont d’abondantes réserves de dattes, nous nous y reposerons. Elles ne sont pas fortifiées, et nous pourrons emmener des bêtes de somme qui nous faciliteront l’étape du Serpent Mort. Ensuite, au-delà du lac Salé, l’eau est plus fréquente.

Le plan du Libyen fut approuvé à l’unanimité. Il semblait parfaitement réalisable.

Néanmoins, le prudent Cavi lui demanda :

— Tu es sûr qu’il y a cent vingt mille coudées de la rive du fleuve aux puits ? C’est un long trajet.

— Peut-être même un peu plus, répondit tranquillement le Libyen. Mais un homme robuste peut couvrir cette distance sans eau, à condition de partir au milieu de la nuit et de marcher d’une traite. On ne tiendrait pas plus d’un jour et d’une nuit sans boire dans le désert, et il est aussi impossible de marcher après midi.

Un des Asiatiques proposa d’attaquer la forteresse sur la route de Myos Hormos, mais si séduisante que pût être la tentative pour les esclaves dont la plupart étaient Asiatiques ou Amous, de percer droit vers l’Est, le projet fut reconnu aléatoire.

Celui du Libyen était bien plus sûr, mais des divergences de vues surgirent entre Noirs et Asiatiques : le chemin du Sud-Ouest, qui éloignait encore les Asiatiques de leur pays, était avantageux aux Noirs et aux Libyens. Ces derniers espéraient s’en aller au nord de l’oasis de Moût et atteindre les régions de leur pays qui n’étaient pas soumises aux troupes du Kemit. Pandion et les Étrusques avaient l’intention de les suivre.

Le compromis émana d’un Nubien assez âgé, qui déclara connaître une route du Sud contournant les forteresses de la Terre noire par les savanes de la Nubie et aboutissant aux Eaux d’Azur.

Le mince croissant de lune s’était levé au-dessus des collines désertes, mais les conjurés étudiaient toujours leur plan d’évasion. Ils fixaient maintenant les détails du soulèvement et distribuaient les rôles parmi les groupes commandés par tel ou tel meneur.

L’insurrection devait éclater la nuit du surlendemain, dès que l’obscurité serait complète.

Soixante hommes rampèrent sans bruit dans toutes les directions, regagnant leurs cases, tandis qu’en haut, sur le fond du ciel éclairé par la lune, ressortaient les silhouettes des gardes qui ne soupçonnaient rien et méprisaient de toute leur âme les esclaves endormis dans la grande fosse, à leurs pieds.

Le lendemain, la nuit suivante et le surlendemain furent consacrés aux préparatifs de la révolte, prudents et imperceptibles. Par crainte des traîtres, les meneurs ne s’entendaient qu’avec ceux qu’ils connaissaient bien, comptant que les autres se joindraient aux : insurgés après le massacre de la garde.

Vint la nuit décisive. Des groupes se formèrent en silence dans l’obscurité, un près de chaque mur, sauf celui d’Est où il s’en rassembla deux.

L’opération fut menée si rapidement, qu’au moment où Cavi donna le signal de l’attaque en frappant une cruche vide avec un caillou, les esclaves étaient déjà disposés en pyramides. Soixante-dix corps humains constituaient un plan incliné, accolé à la muraille verticale. Il y en avait cinq de ces hommes vivants, que des hommes escaladaient de toutes parts, enivrés par la perspective du combat.

Cavi, Pandion, Remdus et Kidogo montèrent parmi les premiers sur le mur intérieur. Le jeune Grec sauta sans hésiter dans la fosse noire, suivi de dizaines d’hommes.

Pandion terrassa un guerrier sorti du poste de garde, s’assit sur son dos et lui ramena la tête en arrière. Les vertèbres de l’Égyptien craquèrent, son corps s’affaissa. Une sourde rumeur régnait alentour : les esclaves faisaient la chasse à leurs ennemis abhorrés. Dans leur fureur, ils se jetaient sur eux, les mains nues. Avant qu’un guerrier n’eût engagé le combat contre un adversaire, d’autres l’attaquaient de flanc et par derrière ; désarmés, mais forts de leur rage, ils mordaient les mains qui tenaient les armes et enfonçaient leurs doigts dans les yeux des gardes. Des armes, des armes à tout prix — c’était l’unique pensée des assaillants. Ceux qui avaient réussi à s’emparer d’une lance ou d’un coutelas, se battaient avec un redoublement d’énergie. Pandion frappait à droite et à gauche avec un glaive pris à un ennemi mort. Kidogo maniait un gros bâton utilisé pour porter l’eau.

Cavi, monté par l’escalier vivant, avait bondi sur quatre guerriers en faction, à la porte intérieure. Les Égyptiens abasourdis n’opposèrent qu’une faible résistance, littéralement écrasés sous l’avalanche humaine qui s’était précipitée sur eux dans le silence de la nuit.

Cavi tira avec un cri de triomphe le verrou pesant ; la foule d’esclaves libérés envahit bientôt l’espace entre les murs et s’engouffra dans la maison du chef du chéné, tuant les guerriers au repos.

Sur les murailles, la lutte était encore plus acharnée. Les neuf archers du chemin de ronde n’avaient pas tardé à remarquer les assaillants. Les flèches sifflèrent, le silence nocturne s’emplit de gémissements, de bruits mats de corps tombés de haut.

Mais neuf hommes ne pouvaient résister longtemps à une centaine d’esclaves en furie, qui se jetaient sur les lances, s’affalaient sur les guerriers et les entraînaient dans leur chute mortelle.

Pendant ce temps, dans l’espace compris entre les murs, on avait réglé leur compte à la garde et aux fonctionnaires. On trouva sur le cadavre du commandant du poste les clefs de la porte extérieure. Le grincement des gonds rouillés monta dans la nuit comme une clameur de victoire.

Lances, boucliers, coutelas, arcs, tout, jusqu’à la dernière flèche, fut enlevé aux morts. Les esclaves armés prirent la tête de la colonne des fugitifs, et l’on partit vers le fleuve d’un pas alerte et silencieux. En cours de route, on pilla les maisons et l’on tua des dizaines d’habitants. Les insurgés cherchaient des armes et des vivres. Seul, l’ordre sévère des meneurs les empêcha de mettre le feu aux logis : Cavi craignait fort d’attirer l’attention des troupes de la capitale.

On traversa le fleuve en barques, en chalands, sur des radeaux. Plusieurs hommes périrent happés par les crocodiles, gardiens du Grand Fleuve.

Moins de deux heures après le début du soulèvement, l’avant-garde atteignait la porte du chéné situé sur l’autre rive, sur la route du temple de Zésher-Zéshérou. Cavi, Pandion et deux Libyens s’approchèrent d’e la porte sans se cacher et frappèrent, pendant qu’une centaine d’esclaves se pressaient contre le mur, au voisinage de l’entrée.

Du haut du mur, parvint la voix d’un guerrier qui interrogeait les arrivants sur le motif de leur visite. Un Libyen qui parlait couramment la langue du Kemit, réclama le chef en se référant à une lettre du directeur des travaux du roi. Plusieurs voix se firent entendre derrière l’enceinte, on alluma une torche, et la porte ouverte fit apparaître aux yeux des insurgés une cour encadrée de murs, absolument pareille à celle qu’ils venaient de quitter. Le commandant du poste s’avança pour demander la lettre.

Cavi fonça sur lui avec un cri de rage et lui planta le poignard d’Ahmès dans le cœur, tandis que Pandion et les Libyens se chargeaient des guerriers. Profitant de la surprise des gardes, les esclaves embusqués firent irruption avec des clameurs assourdissantes. Les torches s’étaient éteintes, on entendait dans les ténèbres des gémissements, des hurlements, des cris de guerre. Pandion se débarrassa rapidement de deux adversaires et ouvrit la porte intérieure. L’appel à l’insurrection retentit dans le chéné réveillé par le bruit de la bataille ; des esclaves de toutes races s’agitèrent dans la cour, rassemblant leurs compatriotes sidérés. La maison de travail bourdonnait comme une ruche en effervescence ; la rumeur grandit, se changea en rugissement. Les guerriers du chemin de ronde couraient de-ci, de-là, craignant de descendre, proférant des menaces et tirant quelques flèches au hasard, dans l’obscurité. Mais le combat entre les murs était achevé, des flèches et des lances envoyées d’en bas vinrent frapper les gardes qui se voyaient nettement du sommet de la muraille, et le second chéné fut libéré.

La foule en délire débouchait par les portes, se répandait en tous sens, sourde aux exhortations de ses libérateurs. Des cris horribles s’élevèrent bientôt du côté du village voisin, des incendies rougeoyèrent dans la nuit. Cavi recommanda aux autres meneurs de vite regrouper leurs compagnons initiés à la discipline. L’Étrusque tiraillait pensivement sa barbe. La lueur des incendies allumait des étincelles écarlates dans ses yeux tournés vers l’Ouest.

Il se disait que la libération du second chéné, entreprise sans y avoir préparé les esclaves, était une erreur. Loin de contribuer au succès, la fusion avec cette masse anarchique, assoiffée de vengeance et ivre de liberté, ne ferait que nuire à l’affaire.

C’était bien le cas. Une grande partie des esclaves du premier chéné se livra également au pillage et à la dévastation. En outre, on perdait un temps dont chaque minute comptait. La colonne diminuée se rendit vers le troisième chéné, qui se trouvait à huit mille coudées du second, tout près du temple de Zésher-Zéshérou.

Il était trop tard pour changer le plan de l’insurrection et Cavi prévoyait de sérieuses difficultés. L’Étrusque aperçut en effet les silhouettes des guerriers alignés sur les murailles du troisième chéné, il entendit les cris de « aatou, aatou ? »[47] et le sifflement des flèches que les Égyptiens tiraient sur eux de loin.

Les insurgés s’arrêtèrent pour tenir conseil. Le chéné, prêt à la défense, était une puissante forteresse dont l’assaut serait long. Ils firent un vacarme infernal pour que les esclaves enfermés se réveillent et attaquent la garde du dedans. Mais les captifs tardaient, sans doute effrayés ou ne sachant comment prendre à revers les guerriers installés au sommet des murs.

Forçant sa voix enrouée, Cavi appelait les meneurs pour les faire renoncer à l’attaque. Mais ceux-ci s’obstinaient : exaltés par la victoire facile, ils espéraient libérer tous les esclaves du Kemit et conquérir le pays.

Soudain, le Libyen Akhmi poussa une clameur stridente et des centaines de têtes se tournèrent vers lui. Il faisait de grands gestes en direction du fleuve. De la berge qui montait en pente vers les falaises, on voyait une vaste portion du cours d’eau qui baignait de nombreux embarcadères de la capitale. D’innombrables torches brillaient dans la nuit, confondues en une bande luminescente ; des points lumineux piquetaient aussi le milieu du fleuve et s’accumulaient en deux endroits de la rive où étaient les insurgés.

Plus de doute : de nombreux détachements de guerriers traversaient l’eau pour cerner le terrain où flambaient les incendies et sévissaient les esclaves révoltés.

Or, les insurgés se démenaient toujours, en quête d’un moyen d’attaque ; quelques-uns tentaient d’approcher l’ennemi par le fond d’un canal d’irrigation, d’autres gaspillaient leurs flèches.

Cavi embrassa du regard la masse confuse des hommes. Selon lui, le groupe apte au combat ne comptait pas plus de trois cents hommes, dont moins de la moitié avaient des coutelas et des lances ; quant aux arcs, on ne s’en était procuré qu’une trentaine.

D’ici peu, des centaines de redoutables archers de la Terre noire feraient pleuvoir sur eux des nuées de longues flèches, des milliers de guerriers entraînés encercleraient la foule à peine libérée.

Akhmi, les yeux étincelants de colère, criait qu’on était au milieu de la nuit et que si on ne partait pas sur-le-champ, il serait trop tard.

Le Libyen, Cavi et Pandion durent perdre de précieux instants à expliquer aux hommes surexcités et mis en humeur batailleuse, qu’il était inutile de vouloir résister aux troupes de la capitale. Les meneurs insistaient sur le départ immédiat dans le désert et se déclaraient prêts à partir, abandonnant au besoin les autres, retenus par la recherche des armes, par la vengeance et le pillage. Une partie des indociles se sépara de la colonne et descendit le long du fleuve vers un domaine seigneurial, où s’élevait une rumeur et couraient des torches. Les autres — un peu plus de deux cents hommes — se soumirent.

Bientôt la foule sombre serpenta dans une gorge étroite, entre des falaises encore chaudes de soleil, et déboucha sur un plateau. Une vaste étendue de sable et de gravier se déployait devant les fugitifs. Pandion se retourna une dernière fois vers le fleuve qui luisait faiblement en contrebas. Que de jours d’angoisse, de désolation, d’espérance et de colère il avait passés en face de son paisible ruissellement ? Le cœur du jeune homme débordait de joie, de gratitude envers ses fidèles compagnons. Il tourna triomphalement le dos au pays de la servitude et accéléra son pas déjà rapide.

Les insurgés s’étaient éloignés de vingt mille coudées du bord de la vallée, lorsque le Libyen les arrêta. Derrière eux, à l’Est, le ciel s’éclaircissait.

Dans la pénombre grise, s’ébauchaient vaguement les contours arrondis des dunes qui atteignaient cent cinquante coudées de haut et se poursuivaient, en ondulations floues, jusqu’à la ligne brumeuse de l’horizon. Le désert était muet, l’air immobile, les chacals et les hyènes ne hurlaient plus.

— Que veux-tu, toi, qui nous a tout le temps pressés, pourquoi est-ce que tu t’attardes ? demandèrent au Libyen ceux de l’arrière-garde.

Il expliqua que l’étape la plus dure commençait : des files interminables de dunes à franchir. Elles deviendraient toujours plus hautes, allant jusqu’à trois cents coudées. Il fallait se mettre en colonne par deux et marcher sans arrêt, en dépit de la fatigue. Les traînards seraient perdus. Le Libyen marcherait en tête, choisissant le chemin parmi les dunes.

Il se trouva que la plupart n’avaient pas eu le temps de boire et souffraient de la soif après l’ardeur du combat. Tous n’avaient pas emporté des manteaux ou des pièces d’étoffe pour se protéger la tête et les épaules du soleil. Mais il n’y avait plus rien à faire.

Les insurgés repartirent en colonne de deux cents coudées de long, regardant en silence leurs pieds qui enfonçaient dans le sable mou. Les premiers rangs tournaient tantôt à droite, tantôt à gauche, pour contourner les talus sablonneux.

Une large bande de pourpre s’étalait à l’Orient.

Les crêtes des dunes, aiguës ou en croissant de lune, se teintaient d’or. Le désert illuminé semblait à Pandion une mer dont les hautes vagues immobiles portaient des reflets orangés. La surexcitation de la nuit s’apaisait lentement. Une quiétude extraordinaire pénétrait l’âme des esclaves. Le silence et l’infini du désert dans la clarté d’or du jour levant épuraient ces hommes de la haine, de la peur, de la nostalgie et du désespoir amassés au cours d’une longue captivité.

La lumière s’intensifiait, l’azur du ciel devenait plus profond. Le soleil montait ; ses rayons, d’abord caressants, commençaient à brûler. L’avance, ralentie dans le labyrinthe des gorges étouffantes, entre les énormes dunes, se faisait de plus en plus pénible. Les ombres des collines se raccourcissaient, on avait déjà mal aux pieds de marcher sur le sable réchauffé, mais les fugitifs avançaient toujours, sans s’arrêter ni se retourner. Les buttes de sable se succédaient, absolument identiques, empêchant de rien voir.

Le temps s’écoulait ; l’air, le soleil et le sable n’étaient plus qu’un océan de flamme aveuglante, suffocante et brûlante comme du métal en fusion.

Les hommes originaires des pays maritimes du Nord, y compris Pandion et les Étrusques, souffraient plus que les autres.

Le sang battait furieusement aux tempes du jeune Grec, lui causant une douleur atroce, comme s’il avait la tête prise dans un étau.

Ses yeux éblouis n’y voyaient presque plus : des taches et des raies bariolées voguaient, ruisselaient et virevoltaient devant lui en gammes capricieuses et changeantes. La violence du soleil avait transformé le sable en poudre d’or imprégnée de lumière.

Pandion avait le délire. Des visions hantaient son cerveau égaré. Les statues colossales d’Aiguptos évoluaient dans des fournaises pourpres et s’immergeaient dans les flots d’une mer violette. Celle-ci refluait à son tour, des troupeaux de monstres, demi-bêtes, demi-oiseaux, filaient on ne savait où, précipités du haut de falaises vertigineuses. Et les Pharaons de granit reformaient les rangs pour marcher sur Pandion.

Le jeune homme vacillait, se frottait les yeux et se donnait des soufflets, tâchant de voir la réalité : la perspective des talus embrasés dans l’aveuglante lumière d’or grisâtre. Mais les tourbillons multicolores revenaient à la charge, le délire s’emparait de lui à nouveau. Seul, le désir passionné d’être libre, déplaçait ses pieds au rythme des pieds noirs de Kidogo, et des milliers de dunes s’en allaient dans le sens opposé, vers l’Aiguptos. D’autres montagnes de sables s’érigeaient, coupées d’énormes entonnoirs, au fond desquels apparaissaient des fragments de soi d’un noir de charbon.

Des gémissements rauques parcouraient la longue file d’esclaves ; çà et là, des hommes exténués tombaient à genoux ou la figure dans le sable brûlant, demandant aux camarades de les achever.

Les marcheurs se détournaient, la mine sombre, et poursuivaient leur chemin ; les supplications mouraient derrière eux parmi les dunes aux formes molles. Le sable, le sable embrasé, formidable par sa masse, silencieux et sinistre, paraissait avoir submergé l’univers d’une nappe de flamme poudreuse.

Une éclaircie argentée parut au loin, dans le feu d’or du soleil. Le Libyen poussa un faible cri d’encouragement. Des taches d’un bleu intense se précisaient à l’horizon. C’étaient des terrains salifères.

Les dunes diminuaient, s’abaissaient et devinrent bientôt de petits monticules compacts que les pieds foulaient sans peine, délivrés de l’étreinte tenace des sables mouvants. L’argile jaune et ferme, sillonnée de crevasses, semblait un dallage d’esplanade.

Le soleil était encore à une largeur de main du zénith, lorsque les insurgés atteignirent une falaise basse, en schiste brun, et tournèrent à angle droit vers le Sud-Ouest. Dans une courte entaille du rocher, qui ressemblait de loin à l’entrée d’une grotte, il y avait une vieille citerne alimentée par une source fraîche et limpide.

Pour éviter la cohue des gens affolés de soif, Cavi posta les plus vigoureux à l’entrée de la gorge. On désaltéra d’abord les plus faibles.

Le soleil avait dépassé midi depuis longtemps, mais les hommes buvaient toujours, se traînaient à l’ombre de la falaise, le ventre gonflé, puis retournaient vers l’eau. Ils se ranimaient peu à peu, on entendit le langage vif des Noirs endurants, des rires saccadés, des chamailleries … Mais la gaieté ne revenait pas, car trop nombreux étaient les camarades restés à jamais dans le labyrinthe des dunes, ces camarades fidèles, à peine engagés sur le chemin de la liberté, qui avaient lutté vaillamment et joint leurs efforts avec abnégation aux efforts des rescapés.

Pandion contemplait d’un œil étonné la transfiguration des esclaves dont il avait si longtemps partagé la vie. Il ne voyait plus l’apathie qui avait marqué du même sceau les visages hâves, émaciés.

Les yeux, jadis ternes et indifférents, regardaient alentour avec une attention éveillée, les traits des visages austères paraissaient plus accentués. C’étaient déjà des hommes et non des esclaves, et Pandion donna raison au sage Cavi de lui avoir reproché son mépris des camarades. L’inexpérience du jeune Grec l’avait empêché de les comprendre. Il avait pris pour un trait de caractère l’abattement dû à une longue captivité.

Les gens s’étaient massés au pied de la falaise, dans les maigres taches d’ombre. Ils s’endormirent bientôt d’un sommeil de plomb ; pas de poursuite à craindre : qui, à part ces hommes résolus à mourir pour la liberté, aurait traversé en plein jour l’enfer de l’océan de sable ?

Les fugitifs se reposèrent jusqu’au couchant, et leurs jambes lasses redevinrent alertes. Le peu de nourriture que les plus robustes avaient réussi à emporter à travers le désert, fut méticuleusement réparti entre tous.

L’étape jusqu’à la source suivante allait être longue : le Libyen disait qu’on marcherait toute la nuit, mais qu’en revanche on serait arrivés avant la venue des chaleurs. Au-delà de ces puits, on franchirait une autre zone de dunes, la dernière avant la grande oasis.

Cette zone n’était heureusement pas plus large que la précédente ; en repartant sur le soir, lorsque le soleil serait au Sud-Ouest, les insurgés atteindraient de nuit l’oasis et s’y approvisionneraient en vivres. Ils n’avaient donc qu’un jour et une nuit à passer sans nourriture..

Ce n’était pas pour effrayer ceux qui avaient déjà subi tant d’épreuves. L’essentiel, qui leur prêtait force et courage, c’est qu’ils s’éloignaient de plus en plus du Kemit maudit et que les chances d’être rattrapés allaient en diminuant.

Le couchant s’éteignait ; la cendre grise estompait la flamme des charbons ardents. Après avoir bien bu encore, les fugitifs se remirent en route.

La chaleur accablante avait disparu, chassée par l’aile noire de la nuit. L’obscurité enveloppait d’une douce étreinte les hommes brûlés par le feu du désert.

Ils suivirent un plateau bas et uni, jonché de cailloux anguleux qui coupaient les pieds des marcheurs imprudents.

Vers minuit, les évadés descendirent dans une large vallée semée de pierres rondes. Ces blocs étranges, mesurant d’une à trois coudées de diamètre, gisaient partout, comme des balles éparpillées par des dieux inconnus. Les hommes qui avançaient maintenant en désordre, traversaient la vallée en biais, se dirigeant vers une côte apparue au loin.

Après la journée étourdissante qui avait décelé implacablement la faiblesse humaine, la paix nocturne était profonde et rêveuse. Pandion eut l’impression que le désert infini avait rejoint la voûte céleste et que les étoiles étaient toutes proches dans l’air diaphane, imprégné d’un sombre rayonnement. Le désert faisait partie du ciel, se confondait avec lui, élevant l’homme au-dessus des souffrances, le laissant seul devant l’éternité de l’espace. La lune surgit, étalant une nappe de lumière argentée sur le sol noir.

Les esclaves avaient atteint la montée. Des dalles de calcaire solide recouvraient le terrain déclive. Polies par les tourbillons de sables, elles reflétaient le clair de lune et semblaient un escalier de verre bleu conduisant au ciel.

Au contact de leur surface lisse et fraîche, Pandion crut monter d’étincelantes marches célestes. Encore un peu, il parviendrait au firmament, passerait le pont d’argent de la Voie Lactée et se promènerait dans le jardin étoilé, exempt de tous soucis.

Mais une fois la côte gravie, l’escalier disparut, une longue descente commença vers une plai


убрать рекламу






ne qui s’entrevoyait en bas, étendue noirâtre de gros sable. Elle aboutissait à une chaîne de rocs dentelés et inclinés, telles des bûches géantes plantées de biais dans le sol. Le détachement les atteignit à l’aube et chemina longuement dans un labyrinthe de crevasses jusqu’à ce que le Libyen eût découvert la source. Du haut des rochers, on apercevait une multitude d’autres dunes qui cernaient, hostiles, le refuge des évadés. Des ombres violettes séparaient leurs flancs roses. Mais tant qu’on était au voisinage de l’eau, la mer de sable n’effrayait personne.

Kidogo découvrit un endroit abrité du soleil, où un énorme cube de pierre dominait les murs de grès schisteux, coupés au Nord d’un ravin profond. Entre les falaises, il y avait assez d’ombre pour abriter tout le monde jusqu’au coucher du soleil.

Les hommes fourbus s’endormirent aussitôt : il ne restait plus qu’à attendre que l’astre féroce s’adoucît en descendant vers l’horizon. Le ciel, si proche pendant la nuit, était remonté à une hauteur inaccessible, d’où il aveuglait et brûlait les hommes, comme pour leur faire payer la trêve nocturne. Le temps s’écoulait, l’océan de feu meurtrier environnait les hommes paisiblement endormis.

Cavi, dont le sommeil était léger, fut réveillé par des plaintes. Intrigué, il souleva sa tête alourdie et prêta l’oreille. On entendait parfois un fort craquement suivi de gémissements désespérés. Le bruit s’amplifiait ; beaucoup de fugitifs s’éveillaient et jetaient alentour des regards apeurés. Pas un mouvement parmi les rocs surchauffés, tous les camarades étaient à leurs places, endormis ou aux aguets. Cavi secoua Akhmi qui dormait tranquillement. Le Libyen s’assit, bâilla à se décrocher la mâchoire et rit au nez de l’Étrusque surpris et alarmé.

— C’est le soleil qui fait crier les pierres, expliqua le Libyen, la chaleur va baisser.

La voix désolée des pierres dans le silence menaçant du désert angoissa les fugitifs. Akhmi escalada un rocher, regarda par la fente de ses mains jointes et déclara qu’on pourrait affronter bientôt la dernière étape jusqu’à l’oasis : il fallait se désaltérer dûment avant la marche.

Bien que le soleil eût sensiblement décliné vers l’Ouest, les dunes continuaient à flamboyer. Il semblait absolument impossible de quitter l’ombre pour s’aventurer dans cette mer de feu et de clarté. Mais tous se mirent en colonne par deux, sans murmurer, et emboîtèrent le pas au Libyen, si impérieux était l’appel de la liberté.

Pandion marchait au troisième rang, toujours à côté de Kidogo.

L’endurance à toute épreuve et la bonne humeur du Noir réconfortaient le jeune Grec qui se sentait intimidé par la terrible puissance du site.

L’haleine embrasée du désert contraignait de nouveau les hommes à pencher la tête. Ils avaient parcouru au moins quinze mille coudées, lorsque Pandion remarqua une légère inquiétude de leur guide libyen. Akhmi arrêta à deux reprisés la colonne, pour gravir, enfoncé dans le sable jusqu’aux genoux, le sommet des dunes et considérer l’horizon. Il ne répondait pas aux questions qu’on lui posait.

Comme la hauteur des dunes diminuait, Pandion, tout heureux, demanda à Akhmi si les sables n’allaient pas cesser bientôt.

— Oh, non ? trancha le guide rembruni, en tournant la tête au Nord-Ouest.

Pandion et Kidogo l’imitèrent et virent que le ciel incandescent se frangeait d’une brume plombée. Un rideau de brouillard montait, victorieux de l’éclat du soleil et du ciel.

Subitement, on perçut des sons clairs et mélodieux, comme si, derrière les dunes, des trompettes d’argent attaquaient une fanfare étrange.

Les sons se répétaient et s’intensifiaient, de plus en plus fréquents, et les cœurs des hommes battirent à coups précipités, sous l’effet d’une peur inconsciente, produite par ces accents argentins, mystérieux, comme venus de l’autre monde.

Le Libyen tomba à genoux avec un cri plaintif. Les bras au ciel, il implora la protection des dieux contre une horrible calamité. Ses compagnons effrayés se massèrent dans un espace resserré entre trois dunes. Pandion interrogea Kidogo du regard et fut saisi d’étonnement : la peau noire de son ami était devenue grise. Le jeune Grec ne l’avait jamais vu effrayé et ne savait pas que les Noirs pâlissaient de la sorte. Cavi prit le guide par l’épaule et le releva en demandant d’un ton irrité ce qui était arrivé.

Akhmi tourna vers lui son visage décomposé, où perlaient de grosses gouttes de sueur.

— Le désert chante, le vent clame, précédant la mort, articula-t-il d’une voix rauque. C’est la tempête de sable …

Un morne silence s’établit dans la troupe, rompu seulement par le chant du désert.

Cavi perplexe, ne savait que faire ; quant à ceux qui étaient renseignés, ils connaissaient la gravité du danger et se taisaient.

Akhmi se ressaisit enfin :

— En avant, vite, dépêchons-nous ? J’ai entrevu plus loin une plate-forme rocheuse dégagée du sable, il faut y parvenir. Ici, c’est la mort certaine, nous serions ensevelis, tandis que là-bas … peut-être y aura-t-il des survivants …

Les hommes épouvantés s’élancèrent derrière lui.

La brume plombée s’était transformée en un nuage sanglant qui couvrait tout le ciel. Le haut des dunes poudroya sinistrement, le vent souffleta d’un essaim de poussière cinglante les visages enflammés. L’air devint irrespirable, comme saturé d’un âcre poison. Mais voici que les dunes s’écartèrent, donnant accès à un peu de sol pierreux, noirci et tassé. Le fracas du vent croissait, la nuée sanglante s’était obscurcie dans le bas, comme si un voile noir cachait le ciel. Dans le haut, elle resta pourpre et engloutit le disque pâle du soleil. À l’instar des hommes expérimentés, les gens arrachaient leurs pagnes, les chiffons qui leur couvraient la tête et les épaules, s’enveloppaient le visage et se jetaient à plat ventre, les uns contre les autres, sur les aspérités du rocher brûlant.

Pandion s’attarda un peu. La dernière chose qu’il vit le terrifia. Tout s’était mis en mouvement. Des cailloux gros comme le poing roulaient sur le sol noir, telles des feuilles mortes charriées par le vent d’automne. Les dunes allongeaient vers les fugitifs des tentacules monstrueux, le sable ruisselait alentour, comme l’eau jetée sur le rivage par la tempête. Une masse tourbillonnante assaillit le jeune homme, qui tomba et ne vit plus rien. Chaque battement de son cœur résonnait dans sa tête. Un souffle accéléré sortait péniblement de sa gorge et de sa bouche, qui semblaient revêtues d’une croûte dure.

Le vent sifflait sur un ton aigu, couvert par le bruit sourd du sable emporté ; le désert tout entier hurlait, tonitruait. La tête brouillée, Pandion luttait contre l’évanouissement où le plongeait la tempête suffocante, desséchante. Le jeune Grec toussait violemment pour débarrasser son gosier de la poussière et haletait de nouveau. Ces réactions s’espaçaient de plus en plus. Il finit par perdre connaissance.

Cependant le tonnerre de l’ouragan devenait toujours plus terrible, ses roulements déferlaient dans le désert, telles de gigantesques roues de cuivre. Le sol pierreux vibrait comme une feuille de métal, sous les nuages de sable qui le balayaient. Les grains chargés d’électricité lâchaient des étincelles bleues et toute la masse de sable mouvant s’emplissait d’éclairs. D’un moment à l’autre, semblait-il, une pluie bienfaisante viendrait sauver ces hommes évanouis, desséchés par l’air torride. Mais il ne pleuvait pas, et la tempête continuait à faire rage. L’amas de corps humains se couvrait d’une couche de sable toujours plus épaisse, qui dissimulait les faibles mouvements, étouffait les rares plaintes …

Pandion ouvrit les yeux et aperçut la tête de Kidogo sur le fond du ciel étoilé. Comme il l’apprit par la suite, le Noir s’était longuement affairé auprès des corps inanimés du jeune Grec et des deux Étrusques.

Les hommes remuaient dans les ténèbres, dégageant leurs camarades ensevelis, prêtant l’oreille à l’imperceptible palpitation de vie dans leur poitrine, tirant à l’écart des morts.

Le Libyen Akhmi, ses compatriotes accoutumés au désert et plusieurs Noirs rebroussèrent chemin vers la source. Kidogo resta avec Pandion, qui respirait à peine.

Enfin, cinquante-cinq malheureux à demi morts partirent sur les traces d’Akhmi et de ses compagnons, sans voir le chemin, en se tenant les uns aux autres, Kidogo en tête. Personne ne songeait qu’en retournant sur leurs pas ils allaient peut-être au-devant des Égyptiens lancés à leur poursuite : chacun ne rêvait que de l’eau. L’eau qui avait évincé leur combativité et éteint toutes leurs aspirations, était le seul phare dans le délire de leur cerveau troublé.

Pandion avait perdu toute notion du temps ; il ne savait plus qu’ils s’étaient éloignés des sources de vingt mille coudées à peine, il avait tout oublié sauf la nécessité de se tenir aux épaules de celui qui le précédait, et de cheminer mollement à la cadence de ses camarades. À mi-chemin il entendit des voix qui lui parurent très fortes : Akhmi et les vingt-sept hommes qu’il conduisait revenaient en hâte à leur rencontre, portant avec précaution des chiffons imbibés d’eau et deux vieilles calebasses trouvées près de la source.

Les gens eurent le courage de refuser l’eau en faveur des infortunés restés sur les lieux de la catastrophe.

Il fallait des efforts surhumains pour retourner jusqu’au puits, les forces diminuaient à chaque pas ; néanmoins les hommes laissèrent passer en silence les porteurs d’eau et reprirent leur marche épuisante.

Un brouillard sombre ondulait devant leurs yeux ; ils trébuchaient, tombaient, se relevaient et continuaient leur route, encouragés et soutenus par des camarades plus vigoureux. Les cinquante-cinq hommes ne pouvaient se rappeler la dernière heure du trajet, ils avançaient presque machinalement, d’un pas lent et mal assuré. Malgré tout, ils parvinrent au but ; l’eau ranima leurs esprits, alimenta leurs corps, permit au sang d’assouplir à nouveau les muscles racornis.

Sitôt revenus à eux, ils se ressouvinrent de leurs devoirs de camaraderie. À l’exemple de leurs prédécesseurs, ils s’en retournèrent pour porter à ceux qui se traînaient quelque part dans le désert, la source de vie, l’eau qui s’égouttait des lambeaux d’étoffe trempés. Et cette aide s’avéra inestimable, car elle venait juste à temps. Le soleil se levait. L’eau fournie par les Libyens avait réconforté le dernier groupe de survivants. Les hommes épuisés s’arrêtèrent au milieu des sables, en dépit des exhortations, des commandements, voire des menaces. Les chiffons mouillés leur accordèrent une heure de délai, le temps d’aller jusqu’au puits.

Trente et un hommes de plus purent ainsi retourner à l’eau ; il restait en tout cent quatorze rescapés, moins de la moitié de ceux qui avaient pénétré dans le désert deux jours auparavant. Les plus faibles avaient péri dès la première étape, et l’horrible catastrophe venait de tuer un grand nombre d’excellents combattants. L’avenir paraissait beaucoup plus indéterminé. Les gens étaient déprimés par l’inaction forcée, mais ils n’avaient pas recouvré assez de forces pour continuer le chemin prévu ; ils avaient abandonné leurs armes là où la tempête de sable les avait surpris. S’ils avaient eu de la nourriture, ils se seraient plus vite rétablis, mais les dernières provisions avaient été partagées au début de la nuit passée.

Le soleil flamboyait dans un ciel pur, achevant les moribonds restés sur les lieux de la catastrophe.

Les survivants se réfugiaient dans les anfractuosités des rochers, où ils s’étaient couchés la veille avec ceux qui n’étaient plus. Comme la veille, ils attendaient le soir, pas seulement la baisse de la chaleur du jour, mais la tombée de la nuit dont la fraîcheur, espéraient-ils, permettrait aux affaiblis de poursuivre la lutte contre le désert qui leur barrait le chemin du pays natal.

Mais cette espérance ne devait pas se réaliser.

Le soir venu, comme les fugitifs se sentaient en état de marcher doucement, ils entendirent au loin braire un âne et aboyer des chiens. Ils nourrirent quelque temps l’espoir que c’était une caravane marchande ou un détachement de percepteurs, mais des cavaliers apparurent bientôt dans la plaine assombrie. Les cris bien connus de « aatou ? » retentirent dans le désert. Impossible de fuir, pas d’armes pour se battre, inutile de se cacher, car les chiens féroces, aux oreilles pointues, auraient découvert les fuyards. Plusieurs insurgés s’affalèrent sur le sol, à bout de forces, d’autres se démenaient parmi les rochers. Il y en avait qui s’arrachaient les cheveux. Un Libyen tout jeune poussa un gémissement, de grosses larmes jaillirent de ses yeux épouvantés. Des Asiatiques avaient baissé la tête et grinçaient des dents. Quelques-uns tentèrent de fuir, mais les chiens eurent vite fait de les rattraper.

Ceux qui avaient le plus de sang-froid, demeuraient sur place, comme figés, se creusant la tête à la recherche du salut. Décidément, la chance favorisait les guerriers de la Terre noire : ils avaient rejoint les fugitifs alors que ceux-ci étaient épuisés. S’il leur était resté ne fût-ce que la moitié de leur énergie, la plupart auraient préféré à une nouvelle captivité la mort dans un combat inégal. Mais ils n’avaient plus de forces et n’opposèrent aucune résistance aux cavaliers qui s’avançaient, l’arc en position de tir. La lutte pour la liberté était terminée : mille fois plus heureux étaient ceux qui dormaient là-bas du sommeil éternel, parmi les armes éparses.

Harassés, découragés, les esclaves étaient devenus dociles et apathiques.

Les cent quatorze hommes s’en allèrent vers l’Est sous les coups de fouet, les mains liées derrière le dos et attachés par groupes de dix, la chaîne au cou. Plusieurs guerriers se rendirent sur l’emplacement de la catastrophe pour s’assurer que les autres étaient morts.

Les chasseurs d’hommes comptaient sur une récompense pour chaque fugitif ramené. C’est ce qui sauva les malheureux d’une mort atroce. Pas un seul ne périt pendant l’horrible parcours, où ils marchèrent nus, enchaînés, flagellés, sans recevoir de nourriture. La caravane progressait lentement, contournant les sables.

Pandion cheminait sans oser regarder ses camarades. Il était insensible à tout. Même les coups de fouet ne pouvaient l’arracher-à sa torpeur. Le seul souvenir que lui laissa ce retour à l’esclavage, fut l’instant où ils atteignirent la vallée du Nil, non loin d’Abydos. Le commandant de la troupe arrêta le convoi pour chercher l’embarcadère où un chaland devait les attendre. Les prisonniers s’attroupèrent au bord de la descente dans la vallée, quelques-uns s’affaissèrent sur le sol. La brise matinale leur apportait l’odeur de l’eau.

Le jeune Grec aperçut tout à coup, à l’orée du désert, de jolies fleurs bleu tendre. Balancées sur leurs hautes tiges, elles répandaient un parfum délicat, et Pandion songea que la liberté perdue lui envoyait son dernier présent.

Il remua ses lèvres gercées et sanglantes, des sons faibles et confus s’exhalèrent de son gosier. Kidogo qui l’avait surveillé aux haltes d’un œil inquiet — le Noir se trouvait dans un autre groupe — prêta l’oreille.

— Bleues … il n’entendit que ce mot, et Pandion retomba dans sa torpeur.

On délia les fugitifs et les poussa dans un chaland qui les amena aux environs de la capitale. Ils y furent jetés en prison, comme rebelles dangereux et endurcis, en attendant l’inévitable déportation dans les mines d’or.

La prison était une vaste fosse creusée dans le sol compact et sec, revêtue de briques et couverte de plusieurs voûtes surhaussées. En guise de fenêtres, il y avait quatre meurtrières dans le haut, et au lieu de porte une trappe inclinée, par laquelle on descendait l’eau et la nourriture.

La pénombre qui régnait là en permanence, s’avéra bienfaisante aux captifs : la lumière violente du désert avait enflammé les yeux d’un grand nombre d’entre eux, et en restant au soleil ils seraient certainement devenus aveugles.

Quant au supplice que représentait le séjour dans ce trou fétide après quelques jours de liberté, les prisonniers seuls auraient pu le dépeindre.

Mais ils étaient isolés du monde, personne n’avait cure de leurs sentiments et de leurs souffrances.

Néanmoins, à peine remis des suites du pénible trajet, ils recommencèrent à espérer, si précaire que fût leur situation.

Cavi se remit à exposer, avec sa rudesse habituelle, des pensées accessibles à chacun. On entendit de nouveau le rire de Kidogo, les éclats de voix d’Akhmi. Pandion, abattu par l’écroulement de ses espérances, revenait à lui plus lentement.

Il avait palpé maintes fois dans son pagne la pierre splendide offerte par Ahmès, mais il tenait pour un sacrilège de l’extraire ici, dans cette fosse ignoble. D’ailleurs, la pierre l’avait trompé : elle n’était pas magique et ne l’avait pas aidé à devenir libre, à gagner la mer.

Pandion sortit quand même un jour, à la dérobée, le cristal glauque et l’approcha du pâle rayon qui pénétrait par une des meurtrières, sans atteindre le sol. Au premier coup d’œil jeté sur la gemme transparente et radieuse, le désir de vivre et de lutter ressuscita en lui. Il avait tout perdu, il n’osait même plus songer à Thessa ni évoquer les images de sa patrie. Tout ce qui lui restait, c’était cette pierre, symbole de la mer, de la vie d’antan, véritable, si différente de celle-ci. ( Et Pandion l’admira fréquemment, trouvant dans sa profondeur diaphane cette parcelle de joie indispensable à tout être humain.

Les esclaves ne passèrent pas plus de dix jours dans le souterrain. Les puissants de ce monde avaient décidé de leur sort sans enquête ni jugement. La trappe s’ouvrit soudain, une échelle de bois tomba à l’intérieur. On fit sortir les captifs, on leur lia les mains et les enchaîna par six, aveuglés par le grand jour. Puis ils furent conduits vers le Nil et embarqués à bord d’un gros chaland qui ne tarda pas à démarrer et remonta le fleuve. On expédiait les insurgés à la frontière méridionale de la Terre noire, vers la Porte du Sud[48], d’où ils prendraient le chemin sans retour des terribles mines d’or de Nubie.

Deux semaines après que les détenus eurent troqué leur geôle souterraine contre la prison flottante, voici ce qui se passait à cinq cent mille coudées en amont, au sud de la capitale du Kemit, dans le palais somptueux du gouverneur de la Porte du Sud, bâti dans l’île d’Éléphantine.

Le cruel et tyrannique Kabouefta, gouverneur de la Porte du Sud et du nome d’Éléphantine, qui se considérait comme le plus haut personnage de la Terre noire après le Pharaon, manda le chef des soldats, l’intendant des chasses et le premier conducteur des caravanes du Sud.

Il les reçut à un balcon de son palais, devant une abondante collation et en présence du premier scribe. Grand et musclé, assis à l’instar du Pharaon sur un trône d’ébène et d’ivoire, il dominait orgueilleusement ses interlocuteurs.

Kabouefta avait intercepté à plusieurs reprises les regards interrogateurs échangés par ses dignitaires, et riait dans sa barbe.

Du balcon du palais construit sur une partie élevée de l’île, on apercevait les larges bras du fleuve qui baignaient un groupe de temples en calcaire blanc et granit rouge. Les rives étaient couvertes de palmiers élancés dont le feuillage sombre longeait d’un ruban penné le pied des falaises. Au sud, s’élevait le flanc vertical d’un plateau granitique, à l’est duquel se trouvait la première cataracte du Nil. La vallée s’y rétrécissait brusquement, l’étendue calme de la plaine[49] cultivée s’arrêtait net devant l’immensité aride de la Nubie, le pays de l’or. Les tombes d’ancêtres notoires, gouverneurs de la Porte du Sud, explorateurs intrépides du pays des Noirs, à commencer par le grand Herkhouf, regardaient le palais du haut des terrasses rocheuses. Une inscription en caractères énormes était gravée à côté, sur une paroi de roc soigneusement taillée. Vue du balcon, elle semblait une série de lignes grises parallèles, mais le gouverneur du Sud n’avait pas besoin de lire le texte hautain de son ancêtre Hénou. Il le savait par cœur, mot à mot, et pouvait se l’attribuer intégralement.

« En l’an huit … le garde du sceau, chef de tout ce qui est et de ce qui n’est pas, directeur des temples, des magasins et de la chambre blanche, gardien de la Porte du Sud … »

Les lointains s’estompaient dans une brume de chaleur, mais l’île était fraîche : le vent du nord y luttait contre l’haleine brûlante du Sud et la refoulait dans les plaines désertiques.

Le gouverneur considéra longuement les tombeaux de ses ancêtres, puis il ordonna du geste à un esclave de verser aux convives une dernière coupe de vin. La collation terminée, les invités se levèrent et suivirent leur hôte dans les appartements. Les voici dans une salle carrée, pas très haute, décorée avec l’élégance et le goût du temps de Menkhéperrê[50]. Les murs tout blancs étaient ornés d’une large plinthe bleu clair, à entrelacs blancs rectilignes ; sous le plafond, se déroulait une mince frise de lotus-et de figures allégoriques peintes en bleu, vert, noir et blanc sur un champ d’or mat.

Quatre poutres parallèles en bois cerise traversaient le plafond encadré d’une fine bordure de carreaux noir et or. Les intervalles étaient remplis d’un dessin polychrome, où des spirales dorées et des rosaces blanches ressortaient sur un damier rouge et bleu pâle.

Les larges chambranles de portes en cèdre poli s’entouraient de fines bandes noires, interrompues de nombreuses coches bleues jumelées.

Un tapis, quelques sièges pliants en ivoire, recouverts de peau de léopard, deux fauteuils d’ébène incrusté d’or et plusieurs coffres à pieds, qui servaient aussi de tables, constituaient tout le mobilier de cette salle vaste, claire et bien aérée.

Kabouefta s’assit sans hâte dans un fauteuil et son profil anguleux se détacha nettement sur le mur immaculé. Les dignitaires rapprochèrent leurs sièges, le scribe se plaça près d’une haute table en ébène incrusté d’or et d’ivoire.

Sur le dessus luisant de la table, il y avait un rouleau de papyrus à cachet rouge et blanc. À un signe du gouverneur, le scribe le déroula et s’immobilisa dans un silence respectueux.

Le chef des soldats, maigre et chauve, sans perruque, cligna de l’œil au conducteur de caravanes, petit et râblé, pour lui laisser entendre que l’entretien allait commencer.

En effet, Kabouefta inclina la tête et parla en s’adressant à toute l’assistance :

— Sa Majesté, le maître du Double Pays, Vie, Santé, Force, m’a envoyé une lettre urgente. Sa Majesté m’ordonne d’accomplir une chose inouïe : faire parvenir vivant à la capitale un des rhinocéros qui habitent au-delà du pays de Ouaouat et se distinguent par leur puissance et leur férocité. Jadis, on livrait à la Grande Maison beaucoup d’animaux des contrées lointaines du Sud. Les habitants de la Ville et ceux de Tâ-meriheb ont vu de grands singes, des girafes, des bêtes de Seth et des cochons de terre [51] ; des lions et des léopards féroces escortaient le grand Ouasimarê Setpenrê [52] et combattirent même les ennemis du Kemit[53], mais on n’a jamais capturé un seul rhinocéros … Depuis les temps immémoriaux, les gouverneurs du Sud ont fourni au Kémit tout ce que les pays des Noirs ont d’utile ; rien ne leur semblait impossible. Je veux continuer cette belle tradition : il faut que le Kémit voie un rhinocéros vivant. Je vous ai mandés pour vous consulter sur la meilleure façon de prendre ne serait-ce qu’un seul de ces terribles animaux … Qu’en penses-tu, Nési, toi qui as vu tant de chasses glorieuses ? Le gouverneur s’adressait à l’intendant des chasses, gros homme morose, dont les cheveux frisés, le teint brun et le nez aquilin révélait l’origine hyksôs.

— Cet animal des plaines du Sud est d’une férocité indescriptible, sa peau est à l’épreuve des lances, sa force égale celle de l’éléphant, proféra gravement Nési. Il attaque le premier, renversant, écrasant tout sur son passage. Si on essaie de le prendre dans une trappe, il ne manquera pas de s’estropier, en raison de sa lourdeur. Mais en faisant une grande battue, on pourrait trouver une femelle avec son petit, la tuer et capturer le jeune pour le livrer au Kemit …

Kabouefta frappa coléreusement le bras de son fauteuil.

— Je me prosterne sept et sept fois aux pieds de la Grande Maison, de mon souverain ? Que la honte t’écrase, — le gouverneur pointa son doigt vers l’intendant des chasses désemparé, — toi qui pèches contre sa Majesté ? Nous devons livrer un animal parfait dans la fleur de l’âge, qui inspire la terreur, et non un nourrisson à demi mort. Pas le temps d’attendre qu’il grandisse chez nous en captivité … L’ordre doit être exécuté sans retard, d’autant plus que l’animal habite loin de la Porte du Sud.

Péhéni, le conducteur de caravanes, suggéra d’envoyer trois cents valeureux guerriers sans armes, mais pourvus de cordes et de filets, qui s’empareraient du monstre.

Snofrou, le chef des soldats, fit la grimace ; Kabouefta fronça les sourcils.

Alors, Péhéni s’empressa d’ajouter qu’on pourrait confier la tâche aux Nubiens.

Kabouefta secoua la tête, la bouche tordue d’un sourire méprisant.

— Les temps de Menkhêperrê et de Setpenrê sont révolus : les vils aborigènes de la Nubie ne courbent plus l’échine. Snofrou est bien placé pour savoir au prix de quels efforts et de quelles ruses nous contenons l’appétit de leurs bouches affamées … Non, c’est exclu, nous devons exécuter l’ordre nous-mêmes.

— Si au lieu de guerriers on sacrifiait des esclaves … hasarda Snofrou.

Kabouefta réfléchit, puis s’anima :

— Par Maât, tu as raison, sage chef ? je prendrai ces émeutiers, ces anciens évadés, qui sont plus hardis que les autres. Ils captureront le monstre.

L’intendant des chasses eut un sourire incrédule :

— Tu es sage, Grand chef du Sud, mais permets-moi de demander par quel moyen tu les forceras à courir à une mort certaine ? Les menaces seront sans effet, car à la mort, tu ne pourras opposer que la mort. Que leur importe ?

— Tu connais mieux les bêtes que les hommes, Nési, laisse-moi donc faire. Je leur promettrai la liberté. Ceux qui ont bravé la mort pour elle, la braveront encore une fois. Voilà pourquoi je compte sur les émeutiers.

— Et tu tiendras ta promesse ? insista Nési.

Kabouefta repartit avec une moue arrogante :

— Les maîtres du Sud ne s’abaissent pas jusqu’à mentir aux esclaves. Mais ils ne reviendront pas … Laissons cela … Dis-moi plutôt combien d’hommes il faut pour attraper l’animal et si son habitat est loin d’ici.

— Il faut deux cents hommes. La bête en écrasera la moitié, les autres la terrasseront par leur masse et la garrotteront. Dans deux lunes, ce sera la saison des crues, les pluies ranimeront les herbages de la Nubie. Les animaux viendront pâturer dans le Nord, et on pourra les trouver sur la rive, près de la sixième cataracte. L’essentiel est de capturer la bête au voisinage du fleuve, sans quoi les guerriers ne pourront pas amener à destination ce monstre qui a le poids de sept taureaux. Tandis que par le fleuve on l’acheminera dans une cage jusqu’à la Ville …

Le gouverneur calculait en remuant les lèvres.

— Het ? [54] dit-il enfin. Cent cinquante esclaves suffiront, s’ils se battent bien. Cent guerriers, vingt chasseurs et guides. Tu prendras le commandement, Nési ? Mets-toi à l’œuvre séance tenante. Snofrou choisira des guerriers sûrs et des Nègres pacifiques[55].

L’intendant des chasses s’inclina.

Les dignitaires sortirent de la salle, en riant sous cape de la nouvelle mission de Nési.

Kabouefta fit asseoir le scribe et lui dicta une lettre au directeur des prisons d’Abou et de Souânit.

LA SAVANE D’OR

 Сделать закладку на этом месте книги



Au bas de l’escalier qui descendait à flanc de coteau vers la pointe sud de l’île d’Éléphantine, se tenait une foule d’esclaves enchaînés à des poteaux de granit rouge. Il y avait là les cent quatorze insurgés ramenés du désert et quarante Noirs et Nubiens aux visages féroces, aux corps zébrés de cicatrices. Ils restèrent longtemps exposés à l’ardeur du soleil, attendant leur sort.

Enfin, un homme de grande taille, en robe blanche, le front et la poitrine parés, d’or qui luisait également sur son bâton d’ébène, se montra sur le palier supérieur. Il marchait lentement, à l’ombre de deux éventails portés par des guerriers nubiens. Plusieurs personnages — de hauts fonctionnaires, à en juger d’après leurs habits — entouraient le potentat. C’était Kabouefta, le gouverneur de la Porte du Sud.

Les guerriers encadrèrent aussitôt les captifs ; le scribe de prison qui accompagnait les esclaves, fit un pas en avant et salua jusqu’à terre.

Kabouefta, imperturbable, vint tout près et promena sur l’assistance un regard dédaigneux. Il dit quelques mots à un fonctionnaire, la mine détachée. Son ton était approbateur. Le gouverneur frappa le sol de son bâton, dont l’embout de cuivre sonna contre le dallage.

— Regardez-moi tous et écoutez ? Que ceux


убрать рекламу






qui ne comprennent pas la langue du Kémit, soient emmenés à gauche ; on leur expliquera après.

Les guerriers se dépêchèrent de conduire à l’écart une quinzaine de Noirs qui ne savaient pas l’égyptien.

Kabouefta parla d’une voix lente et forte, en dialecte populaire, choisissant ses expressions. On voyait que le maître du Sud avait souvent l’occasion de rencontrer des étrangers.

Il exposa l’affaire aux esclaves, sans leur cacher qu’un grand nombre d’entre eux périrait, mais promit la liberté aux survivants. La plupart, des insurgés signifièrent leur consentement par des exclamations approbatives, les autres gardèrent un silence obstiné. Personne ne refusa.

— Het ? poursuivit Kabouefta et son regard effleura de nouveau les corps maigres et sales. Je vais donner l’ordre qu’on vous fasse manger et vous laver. Le chemin à travers cinq cataractes du Hâpî est dur, vous irez plus vite en canots légers. Je vous ferai délier, si vous jurez de ne pas vous évader … Des clameurs joyeuses l’interrompirent. Quand elles se furent apaisées, il continua : Mais à part ce serment, je vous préviens que pour chaque fugitif, dix de ses meilleurs camarades seront écorchés, saupoudrés de sel et jetés, pieds et poings liés, sur les rives sablonneuses de la Nubie. Les poltrons qui prendront la fuite pendant la capture de l’animal, seront soumis aux plus atroces tortures, car les Nubiens sont tenus, sous peine de châtiment, de les dépister et de s’en saisir.

Un morne silence accueillit la fin de ce discours. Toujours impassible, Kabouefta se remit à examiner les esclaves. Une longue expérience guida infailliblement son choix.

— Viens ici, toi ? Le gouverneur désignait Cavi. Tu commanderas l’équipe et serviras d’intermédiaire entre les chasseurs et tes compagnons.

Cavi s’inclina sans hâte. Un sombre sourire apparut un instant dans sa barbe.

— Tu nous vends cher la liberté, seigneur, mais nous l’achetons, dit l’Étrusque et il se tourna vers ses camarades : Un animal féroce n’est pas plus redoutable que les mines d’or, et il y a davantage d’espoir …

Kabouefta s’éloigna. Les captifs furent réintégrés en prison. Le gouverneur du Sud tint parole : on donna aux esclaves une nourriture abondante, on leur ôta colliers et chaînes, et les mena deux fois par jour se laver dans une anse du Nil protégée des crocodiles par une clôture. Deux jours après, cent cinquante-quatre esclaves se joignirent à un détachement de guerriers et de chasseurs pour remonter le fleuve avec trente canots en jonc.

La route était longue. Les habitants de la Terre noire estimaient à quatre millions de coudées la distance de la Porte du Sud à la sixième cataracte. Le fleuve qui coulait presque en ligne droite à travers les pays de Ouaouat et d’Irtet, formait au pays de Koush[56], situé plus haut, deux grands méandres, l’un à l’Ouest, l’autre à l’Est.

L’intendant des chasses était fort pressé : le voyage devait durer deux mois, et la crue commencerait dans neuf semaines. L’avance serait ralentie par la lutte contre le courant accéléré. Et la lourde barque avec le monstre capturé ne pourrait descendre le fleuve par les cataractes que pendant la crue. On avait donc peu de temps pour le retour.

Les esclaves, toujours bien nourris, se sentaient frais et dispos, malgré le dur labeur quotidien. Ils conduisaient les canots chargés à l’encontre du courant, particulièrement rapide aux ressauts des cataractes.

La perspective de la chasse ne les inquiétait pas encore, chacun avait la certitude de s’en tirer et d’obtenir la liberté. Le contraste entre les étendues sauvages du pays inconnu et l’attente d’un châtiment cruel dans le cul de basse-fosse, était trop frappant. Les hommes travaillaient donc de leur mieux, réconfortés de corps et d’esprit. L’intendant des chasses, satisfait, ne lésinait pas sur les vivres, fournis par toutes les localités rencontrées en chemin.

Au sortir d’Abou, Pandion et ses camarades aperçurent la première cataracte. Le courant impétueux, resserré entre les rocs, se divisait en plusieurs torrents d’eau bouillonnante, blanche d’écume, qui déferlait en rugissant parmi les labyrinthes de rocs noirs. Des siècles auparavant, dix mille esclaves, dirigés par d’habiles ingénieurs du Kemit avaient creusé des canaux en plein granit, par lesquels les navires de guerre même franchissaient aisément les cataractes. Quant aux canots de l’expédition de chasse, ni la première cataracte ni les suivantes n’étaient pour eux des obstacles sérieux. Les esclaves se mettaient en file, dans l’eau jusqu’à la ceinture, et poussaient les embarcations d’un îlot à l’autre. Ils étaient parfois obligés de les transporter sur leurs épaules, en suivant des saillies de la rive découpée par les crues. Chaque jour les rapprochait du but.

Ils dépassèrent un temple rupestre [57] de la rive gauche. L’œil de Pandion fut attiré par quatre colosses de trente coudées, debout dans les niches. Ces statues géantes du Pharaon conquérant Setpenrê semblaient garder l’entrée du sanctuaire.

Les navigateurs mirent une journée à franchir la deuxième cataracte.

Plus loin, se trouvaient l’île Ouronartou et une énorme forteresse bâtie sur la rive accidentée du rapide de Semneh.

Cette forteresse, appelée « Refoulement des Sauvages » existait depuis neuf siècles, étant l’œuvre du Pharaon qui avait conquis la Nubie[58].

Les grosses murailles de vingt coudées de haut, en briques crues, étaient intactes ; on les réparait tous les trente ans. Sur les rochers, il y avait des écriteaux de pierre qui interdisaient aux Noirs l’accès du Kemit.

La lugubre construction grise, avec ses tours carrées aux angles et plusieurs autres orientées vers le fleuve, avec son escalier étroit qui montait de la rive parmi les rochers, se dressait là, incarnation de la puissance hautaine de l’Aiguptos. Mais aucun des esclaves ne soupçonnait que les temps de son apogée étaient révolus, que ce pays, édifié sur le labeur d’une multitude d’opprimés, était ébranlé à sa base par de fréquentes insurrections et menacé par la force accrue des peuples nouveaux.

On vit en cours de route quatre autres forteresses érigées sur des îles rocheuses ou sur des falaises. Les canots passèrent un méandre accentué, au milieu duquel se trouvait la petite ville de Het Iten. Fondée par ce Pharaon maudit, dont la capitale en ruine avait révélé à Pandion la statue de la jeune fille mystérieuse, elle était peuplée d’Égyptiens réfugiés ou expulsés jadis de la Terre noire. Au bout du méandre, le fleuve heurtait des rocs de grès sombre et tournait à angle droit. C’était là que commençait la troisième cataracte, qui mesurait près de cent mille coudées de long et dont la traversée prit quatre jours.

La quatrième cataracte, en amont de la grande ville de Napata, capitale des rois de Nubie, était plus longue encore et retint les voyageurs pour cinq jours. Les canots stationnèrent deux autres jours, tandis que l’intendant des chasses menait des pourparlers avec les dirigeants de Koush.

À la quatrième cataracte, l’expédition fut dépassée par trois barques de Nubiens envoyés en avant-garde pour rechercher l’animal.

Les villages d’ici étaient beaucoup plus espacés qu’au Kemit. La vallée elle-même s’était sensiblement rétrécie, les rochers des plateaux désertiques coupés par le fleuve se voyaient bien à travers la légère brume de chaleur. Des centaines de crocodiles, dont certains de taille géante, se dissimulaient dans les joncs ou gisaient, immobiles, sur les bancs de sable, exposant au soleil leurs dos crêtés, d’un vert noirâtre. Plusieurs esclaves et guerriers imprudents tombèrent victimes de l’attaque sournoise de ces reptiles muets, sous les yeux de leurs camarades.

Les hippopotames se rencontraient en grand nombre. Pandion, les Étrusques et d’autres captifs originaires du Nord connaissaient déjà ces disgracieux habitants du fleuve, qui portaient chez les Égyptiens le nom de « hté ». Les pachydermes ne craignaient pas les hommes, mais ne les assaillaient pas non plus sans cause, aussi ne manquait-on pas de les approcher. De larges taches bleues s’apercevaient au loin, devant le mur verdoyant des joncs, indiquant le lieu de repos des hippopotames là où le Nil s’étalait en lacs unis et scintillants. La peau humide des animaux était bleu clair. Gras et lourds, ils sortaient de l’eau leurs énormes têtes tronquées pour observer les canots. Quand ils immergeaient leurs mufles carrés, on ne voyait plus, au-dessus des flots jaunes et troubles, que les silhouettes des fronts surmontés de deux petites oreilles rondes. Leurs yeux logés dans des excroissances du crâne, ce qui leur prêtait une expression féroce, fixaient les voyageurs d’un regard obtus.

Aux endroits où les falaises s’élevaient du fond du fleuve, constituant des écueils et des rapides, il y avait entre les rochers des creux profonds, remplis d’eau calme et claire. Un jour qu’ils traînaient leur canot au bord d’un bloc de granit, des esclaves virent au fond d’un de ces trous un hippopotame énorme qui marchait lentement sur ses courtes pattes. Sous l’eau, il paraissait bleu foncé. Des Noirs expliquèrent à leurs compagnons que les hté cheminaient souvent ainsi, en quête de racines de plantes aquatiques.

La vallée décrivit encore un brusque tournant, le dernier. À partir d’une grande île fertile et peuplée, elle s’en alla droit au Sud : le terme du voyage n’était plus très loin.

Les bords rocheux de la vallée s’abaissaient, coupés de ravins à sec, où croissaient des fourrés d’arbres épineux. Deux canots chavirèrent au passage de la cinquième cataracte ; onze hommes se noyèrent, étant mauvais nageurs.

En amont de la cinquième cataracte, on vit enfin, à droite, le premier affluent du Grand Fleuve. La vaste embouchure de ce cours d’eau appelé rivière des Aromates [59] se confondait avec le cours principal dans une forêt de joncs et de papyrus. Une impénétrable muraille verte, de douze coudées de haut, entamée par les zigzags des anses et des bras, fermait l’accès de l’embouchure. Sur les rives partagées en chaînes de collines distinctes, les bosquets devenaient plus fréquents ; les troncs épineux des arbres s’élevaient de plus en plus, les broussailles s’enfonçaient en longs rubans sombres à l’intérieur du pays mystérieux et désert. Des bouquets d’herbes sèches bruissaient à flanc de coteau. Le moment de payer ce voyage de liberté, sans chaînes ni prison, approchait ; une sourde angoisse étreignait le cœur des esclaves.

« La terrible épreuve va commencer : les uns seront sauvés au prix du sang et des souffrances de leurs camarades, les autres resteront à jamais dans cette contrée inconnue, immolés comme victimes expiatoires. La destinée humaine est obscure, la mort seule vous dévoile à l’instant suprême le mystère dont on n’a plus besoin, méditait Cavi en examinant ses compagnons, dont il s’efforçait de prévoir l’avenir.

À mesure qu’on remontait le courant, le pays s’aplanissait davantage. Les rives marécageuses hérissées de hautes herbes à perte de vue frangeaient la nappe étincelante du fleuve. Les panaches étoilés des papyrus se courbaient sur l’eau, rompant la monotonie du site.

Des îles herbues divisaient le courant en labyrinthes étroits, où l’eau profonde était noire et mystérieuse. Là où le sol était plus ferme, les voyageurs apercevaient des étendues d’argile sèche et craquelée, que marquaient d’innombrables empreintes d’animaux. Des oiseaux qui ressemblaient à des cigognes, mais atteignaient presque la taille d’un homme, étonnaient les hommes par leurs becs monstrueux. On aurait dit que leur tête se terminait par un coffre massif en os, dont le couvercle se recourbait au bout, en un crochet rapace. Leurs yeux jaunes regardaient méchamment du fond des orbites aux arcades proéminentes.

Passé le confluent du Nil et de la rivière des Aromates, à la fin du second jour de voyage, la vallée, jusque-là droite comme une flèche, obliqua vers l’Est et l’on vit, sur une saillie de la rive, les fumées claires de deux feux. C’était un signal : les chasseurs et les guides nubiens envoyés en avant-garde annonçaient que l’animal était repéré. La nuit, cent quarante esclaves escortés de quatre-vingt-dix guerriers s’en allèrent à pied à l’ouest du fleuve. Une averse tiède s’abattit sur la terre surchauffée. Les émanations humides étourdissaient les captifs qui avaient oublié les pluies sous le ciel toujours pur du Kemit.

Les chasseurs marchaient dans une herbe rude qui leur arrivait à la poitrine ; devant eux, surgissaient parfois des silhouettes d’arbres solitaires. Des hyènes et des chacals hurlaient alentour, des chats sauvages miaulaient d’une voix stridente, des oiseaux nocturnes échangeaient des appels lugubres, au son métallique. La contrée nouvelle, mystérieuse et vague dans les ténèbres, s’ouvrait aux gens de l’Asie et des rivages septentrionaux, pleine de vie indomptée.

Un arbre géant apparut, cachant la moitié du ciel. Les hommes s’installèrent autour de son tronc, plus épais que les obélisques géants de la Terre noire, afin d’y passer la nuit qui devait être la dernière pour beaucoup d’entre eux. Pandion resta longtemps sans pouvoir s’endormir. Énervé par la perspective du combat, il prêtait l’oreille aux rumeurs de la savane.

Cavi s’entendit avec les chasseurs, assis autour du feu, sur le plan d’action du lendemain ; puis il se coucha, soupirant à la vue des camarades plongés dans un sommeil agité ou atteints d’insomnie. Il s’étonna de l’insouciance de Kidogo qui dormait paisiblement entre Pandion et Remdus : les quatre amis ne s’étaient pas quittés durant le voyage. L’attitude du Noir lui semblait l’expression d’un courage supérieur, inaccessible même à un guerrier comme lui, qui avait plus d’une fois vu la mort en face.

Le matin venu, les esclaves furent partagés en trois groupes sous la conduite de cinq chasseurs et de trois guides indigènes. Chacun reçut une longue corde ou une courroie terminée aux deux bouts par un nœud coulant. Quatre hommes par groupe portaient un grand filet très solide, aux mailles larges d’une coudée. Il fallait prendre le monstre au lasso, l’empêtrer dans les filets, le terrasser et le garrotter.

Les groupes avançaient en silence dans la plaine, laissant un certain intervalle entre eux. Les guerriers méfiants suivaient en ligne de bataille, l’arc en position de tir. La savane d’herbes hautes comme la moitié d’un homme se déployait devant Pandion et ses camarades. Des arbres aux cimes empanachées[60] se dressaient çà et là sur le terrain uni. Leurs fûts gris se ramifiaient presque au ras du sol en grosses branches qui s’écartaient graduellement, de sorte que l’arbre rappelait un cône renversé, d’une verdure pâle et transparente.

Les arbres alternaient avec des bouquets d’arbustes à feuilles menues, qui s’alignaient dans une ravine peu prononcée, lit d’un torrent éphémère, ou se groupaient au loin en massifs irréguliers. De temps à autre, apparaissaient des arbres au tronc court, d’une épaisseur extraordinaire, qui se partageaient en une multitude de branches noueuses, couvertes de petites feuilles récentes et de touffes de fleurs blanches[61]. Ils dominaient la plaine de leur cime massive, qui projetait sur le sol des ombres allongées. Leur écorce fibreuse avait les reflets métalliques du plomb, les branches paraissaient forgées en cuivre rouge, les fleurs exhalaient un doux parfum d’amande.

Le soleil dorait l’herbe rude qui ondulait à peine ; les cimes des arbres semblaient flotter au-dessus, tels de vaporeux nuages verts.

Une rangée de lances noires émergea de la savane : plusieurs oryx[62] montrèrent leurs longues cornes et disparurent derrière un rideau de buissons. L’herbe était encore clairsemée ; entre ses touffes, on apercevait la terre nue, craquelée : la saison des pluies ne faisait que débuter. À gauche, il y avait un bosquet d’arbres qui s’apparentaient aux palmiers par leur feuillage penné, mais dont les fûts bifurquaient en haut, comme deux doigts écartés, et se ramifiaient ensuite plusieurs fois.

C’est là que, la veille, les chasseurs avaient découvert des rhinocéros ; faisant signe aux esclaves de rester sur place, ils se glissèrent avec précaution jusqu’à la lisière, pour jeter un coup d’œil dans le bois, qui paraissait sombre après la savane ensoleillée. Comme les bêtes n’y étaient pas, ils conduisirent les esclaves vers un lit de torrent desséché, rempli de broussailles. Il y avait là une source transformée par les rhinocéros en un trou boueux, où ils se vautraient aux heures torrides. Les chasseurs atteignirent un endroit dégagé, que trois acacias ombelliformes bordaient à l’Est. À deux milliers de coudées avant d’arriver au lit du torrent, le Nubien qui marchait en tête s’immobilisa soudain, les bras écartés, pour commander l’arrêt. Dans le silence, on entendit le faible bourdonnement des insectes. Kidogo toucha l’épaule de Pandion et montra quelque chose à une certaine distance de leur chemin. Le jeune Grec vit auprès d’un bouquet d’arbustes épineux, deux formes qui avaient l’air de rochers arrondis. C’étaient les terribles animaux des savanes. Ils n’avaient pas remarqué les hommes auxquels ils tournaient le dos, et demeuraient tranquillement couchés. Pandion ne les trouva pas énormes, l’un était beaucoup plus petit que l’autre. Aucun des esclaves ne soupçonnait que les chasseurs, désireux d’obtenir une bonne récompense, avaient choisi un très grand mâle de la race des rhinocéros blancs[63], qui se distinguaient de leurs congénères noirs du Sud par leurs dimensions, la hauteur de l’encolure, un mufle large et carré, une peau grise. Le second animal, plus petit, était une femelle. Les chasseurs résolurent de modifier le plan d’attaque, pour éviter que l’intervention de la femelle ne compromît l’affaire.

L’intendant des chasses et le chef des guerriers grimpèrent lestement à un arbre, maudissant tout bas les longues épines disséminées sur le tronc. Les guerriers s’étaient cachés derrière les broussailles. Les esclaves et les chasseurs rassemblés s’alignèrent sur plusieurs rangs et se précipitèrent avec des cris assourdissants vers la clairière, en brandissant leurs cordes. Les deux bêtes sautèrent sur leurs pattes avec une promptitude étonnante. Le mâle énorme s’attarda un moment, l’œil rivé sur les hommes qui accouraient ; la femelle, plus craintive, prit la fuite. C’était ce que voulaient les chasseurs : ils s’élancèrent à droite pour séparer le couple.

L’intendant des chasses vit d’en haut le corps gigantesque du rhinocéros figé, la courbe noire des oreilles pointées en avant, de part et d’autre d’une large portion de sinciput en forme de bourrelet. Derrière les oreilles, s’élevait le garrot massif, et en avant luisait la pointe aiguë d’une corne. Les petits yeux regardaient en bas d’un air stupide et même outragé, sembla-t-il à l’Égyptien.

L’instant d’après, le rhinocéros se tourna de profil, présentant à Nési sa longue tête difforme, la courbe raide de son échine, les vertèbres apparentes de sa croupe, ses pattes pareilles à des troncs d’arbres et sa petite queue en bataille.

Une corne formidable, qui mesurait au moins trois coudées de long, se dressait sur le nez ; luisante, très grosse à la base, elle s’effilait brusquement. Derrière elle, se voyait une autre, plus courte et très pointue, avec une large base ronde.

Le cœur des assaillants battit à coups redoublés : vu de près, l’animal était un monstre effrayant. Son corps avait huit coudées de long, son garrot s’élevait à quatre coudées au-dessus du sol. Il renifla si fort, que tous l’entendirent nettement, et fonça sur les hommes. Avec une célérité inconcevable pour une telle masse, il pénétra au milieu de la foule. Personne n’avait eu le temps de lever sa corde. Pandion, qui se trouva à l’écart de la bête, n’aperçut que les naseaux dilatés, entourés de plis annulaires, l’oreille droite fendue et la peau verruqueuse du flanc. Puis tout se brouilla dans sa tête. Une clameur stridente retentit, à travers la savane, une forme humaine bizarrement désarticulée vola en l’air. Le rhinocéros traça un large sillon dans la troupe d’esclaves, fonça plus loin, laissant derrière lui des corps étendus, fit volte-face et chargea de nouveau les malheureux. Cette fois, des grappes humaines se pendirent au bolide. Mais le monstre était un paquet de muscles et de gros os revêtus d’une peau dure comme une cuirasse. Les hommes s’éparpillaient, projetés en tous sens, et de nouveau le rhinocéros piétina, écrasa, éventra de sa corne les esclaves à terre. Pandion qui s’était jeté en avant avec les autres, fut étourdi par un coup terrible et tomba sur les genoux et les mains. Des plaintes et des cris montaient de la clairière, la poussière tourbillonnait. L’intendant des chasses, qui s’était égosillé sur son arbre pour encourager les combattants, se taisait maintenant, décontenancé. Pas une seule corde ne s’était enroulée autour du géant, cependant que le nombre de tués et de blessés s’élevait au moins à une trentaine. Les guerriers, pâles et tremblants derrière les arbres, imploraient le salut des dieux du Kemit. Le monstre se retourna une troisième fois, et bien que les hommes se fussent instinctivement écartés sur son passage, il réussit à transpercer de sa corne Remdus, le plus jeune des Étrusques. L’animal se démenait parmi les esclaves avec des reniflements violents, piétinant et cornant dans le tas. Ses naseaux crachaient l’écume, ses petits yeux brillaient de fureur.

Cavi se précipita sur lui avec un cri de fureur, mais sa corde glissa sur la corne ; il alla rouler à plusieurs pas, inondé de sang : la peau rugueuse de la bête lui avait écorché le bras et la poitrine.

L’Étrusque se releva avec effort, pleurant de rage impuissante. Démoralisés par la force du rhinocéros, les hommes reculaient ; les moins braves se cachaient derrière le dos des camarades.

Encore un peu, semblait-il, tous se débanderaient, terrifiés, renonçant à la liberté.

Nouvelle charge du rhinocéros, nouveaux hurlements. Alors Kidogo s’avança, les narines palpitantes, animé de l’ardeur belliqueuse qui naît devant le danger mortel, lorsque l’on ne pense plus qu’à détendre sa vie. Évitant la corne meurtrière, il courut après le monstre et se cramponna éperdument à sa queue. Pandion, revenu à lui, ramassa un filet qui traînait à terre. Il sentit à ce moment qu’il devait être à la tête des camarades qui l’avaient protégé de leurs corps pendant son étourdissement. Une vague réminiscence lui traversa l’esprit : la clairière en Crète, la taurocathapsie périlleuse. Le rhinocéros ne ressemblait guère à un taureau, mais Pandion résolut d’utiliser le procédé crétois. Son filet roulé sur l’épaule, il s’élança vers l’animal. Celui-ci venait de s’arrêter, soulevant d’une ruade une nuée de poussière et projetant au loin Kidogo. Deux Libyens qui avaient deviné le plan de Pandion, détournèrent l’attention de la bête, le jeune Grec le rejoignit d’un bond et se colla à son flanc. Le rhinocéros virevolta aussitôt, l’éraflant de sa peau râpeuse. Malgré l’horrible douleur, Pandion saisit l’oreille du monstre. Comme jadis la jeune Crétoise, il enfourcha d’un bond l’animal. Le rhinocéros se démena. L’homme se cramponna de toutes ses forces. « Pourvu que je me maintienne », se répétait-il sans cesse.

Et il se maintint juste assez pour jeter le bord du filet sur le mufle du pachyderme. Les cornes passèrent à travers les mailles, une joie délirante envahit Pandion ; mais aussitôt sa vue se troubla, il perdit connaissance. Il y eut un craquement, une terrible pesanteur l’accabla, la nuit emplit ses yeux.

Tout à son combat, il n’avait pas vu que Kidogo, rugissant comme un lion, s’était de nouveau accroché à la queue du rhinocéros, que dix Libyens et six Amous avaient saisi le filet qui enveloppait la tête de l’animal. En voulant se dégager, la bête était tombée sur le flanc, cassant le bras et la clavicule du jeune Grec. Les esclaves profitèrent aussitôt de la chute du monstre : ils lui sautèrent dessus avec des cris, un second filet lui emprisonna la tête, deux nœuds coulants lui serrèrent une patte de derrière, un autre — une patte de devant. Le reniflement du rhinocéros se changea en rugissement sourd, il se renversa sur le côté gauche, puis sur le dos, broyant sous son poids les os des hommes. Sa force s’avérait illimitée. Il se releva et retomba six fois, empêtré dans les cordes, et massacra ainsi plus de cinquante hommes.

Mais les cordes et les courroies l’entravaient de plus en plus, les hommes le nouaient solidement. Trois filets l’enveloppèrent, en haut et en bas. Une poignée d’hommes ensanglantés, couverts de sueur et de crasse, s’appesantit sur le monstre qui se débattait furieusement. La peau de l’animal, trempée de sang humain, était devenue visqueuse, les doigts crispés glissaient dessus, mais les nœuds se resserraient toujours. Ceux-là même sur qui la lourde carcasse s’était effondrée une dernière fois, se cramponnaient aux liens dans un effort suprême.

Les chasseurs munis d’écheveaux de courroies s’approchèrent du rhinocéros terrassé, lui attachèrent en croix les quatre pattes et fixèrent par la corne la tête aux pattes de devant.

Le terrible combat était terminé.

Les hommes reprenaient lentement leurs esprits, les muscles des corps meurtris frissonnaient comme sous l’effet de la fièvre, des taches noires flottaient devant les yeux aveuglés.

Enfin, les battements précipités des cœurs ralentirent, on entendit des soupirs de soulagement ; les gens commençaient à se rendre compte que la mort les avait épargnés. Cavi se leva, couvert de boue sanglante ; Kidogo alla à lui, grelottant, mais radieux. Le sourire quitta cependant son visage pâli, dès qu’il s’aperçut que son ami Pandion n’était point parmi les survivants.

Il y avait soixante-treize hommes hors de danger, les autres étaient morts ou mortellement blessés. L’Étrusque et Kidogo découvrirent le jeune Grec parmi les cadavres, dans l’herbe piétinée, et le transportèrent à l’ombre. Cavi l’examina et ne lui trouva aucune lésion grave. Remdus avait péri, ainsi que l’impétueux meneur amou ; Akhmi, le brave Libyen, agonisait, la poitrine défoncée.

Tandis que les esclaves dénombraient leurs pertes et emportaient les mourants sous les arbres, les guerriers amenèrent du fleuve une immense plate-forme en bois, — le fond de la cage préparée pour le rhinocéros, — mirent dessus le monstre garrotté et la traînèrent vers le Nil sur des rondins.

Cavi aborda l’intendant des chasses.

— Ordonne-leur, il montra les guerriers, de nous aider au transport des blessés.

— Que veux-tu en faire ? demanda l’intendant, impressionné malgré lui par la stature puissante de l’Étrusque souillé de sang et de poussière, et par la noble tristesse de son visage.

— Nous les ramènerons : quelques-uns tiendront peut-être jusqu’au Kemit dont les médecins sont si habiles … répondit Cavi, la mine sombre.

— Qui t’a dit que vous alliez revenir au Kemit ? interrompit l’Égyptien.

L’Étrusque tressaillit et recula d’un pas.

— Le gouverneur du Sud aurait-il menti ? Ne sommes-nous pas libres ? ? cria-t-il.

— Non, le Grand chef ne t’a pas menti, misérable, vous êtes libres ? À ces mots, l’intendant des chasses tendit à l’Étrusque un petit rouleau de papyrus. Voici son ordonnance.

Cavi prit délicatement le feuillet précieux qui leur rendait la liberté.

— Mais alors, pourquoi … commença-t-il.

— Tais-toi, reprit aussitôt l’Égyptien arrogant. Écoute ce que je vais te dire. Vous êtes libres ici — il appuya sur le dernier mot — et vous pouvez aller où bon vous semble : par là ou par là — de la main, il indiqua l’Ouest, le Sud et l’Est — mais ni au Kemit ni dans la Nubie qui lui est soumise. Si vous désobéissez, vous redeviendrez esclaves. Je suppose, conclut-il d’une voix dure, qu’après avoir réfléchi à votre aise, vous retournerez aux pieds du Maître pour servir le peuple élu de la Terre noire, comme il est écrit dans votre destinée.

Cavi fit deux pas en avant, le regard exalté. Il allongea le bras vers un des guerriers et lui arracha hardiment son glaive, tandis que l’autre adressait à l’intendant des chasses un coup d’œil désemparé. L’Étrusque leva de champ la lame luisante, y apposa ses lèvres et prononça rapidement dans sa langue que personne ne connaissait :

— Par le dieu suprême de la foudre et de la mort, dont je porte le nom, je jure de retourner vivant dans mon pays, en dépit des méfaits du peuple maudit ? Je jure que désormais je n’aurai de trêve avant d’avoir débarqué au Kemit, à la tête d’une forte armée, pour lui faire expier tout cela ?

Cavi embrassa du geste la clairière jonchée de cadavres et jeta violemment le glaive à ses pieds. L’arme se planta dans le sol. L’Étrusque vira sur ses talons et s’en fut vers ses camarades, mais subitement il rebroussa chemin.

— Je ne te demande plus rien, dit-il à l’intendant des chasses qui s’éloignait avec le dernier groupe de guerriers, laisse-nous seulement quelques lances, des coutelas et des arcs. Nous devons protéger nos blessés contre les fauves.

L’Égyptien acquiesça de la tête et disparut derrière les fourrés, suivant le large sillage tracé dans l’herbe par la plate-forme au rhinocéros.

Cavi raconta l’entretien aux autres affranchis. Des cris de colère, de sourdes malédictions et de vaines menaces se mêlèrent aux plaintes des moribonds.

— Nous aviserons plus tard ? cria Cavi. Pour le moment, songeons aux blessés. Le


убрать рекламу






Hâpî est loin et nous sommes trop fatigués pour y transporter nos camarades. Après avoir pris un peu de repos, cinquante hommes iront jusqu’au fleuve et vingt resteront ici à monter la garde, car le pays est infesté de carnassiers.

Cavi montra les dos obliques et tachetés des hyènes qui rôdaient à distance, alléchées par l’odeur de sang frais. De grands oiseaux aux cous déplumés planaient au-dessus de la clairière, descendaient, puis remontaient.

La terre sèche flambait au soleil, un réseau de taches lumineuses palpitait imperceptiblement sous les arbres, le roucoulement mélancolique d’un pigeon des roches montait dans l’air silencieux et torride. L’excitation des hommes était passée, leurs blessures les faisaient souffrir.

La mort de Remdus désolait Cavi : le jeune homme avait été le seul fil qui le reliât à sa patrie lointaine. Et voici que ce fil était rompu.

Kidogo, oubliant ses écorchures, veillait Pandion. Le Grec, qui avait sans doute des lésions internes, ne reprenait pas connaissance. Une respiration faible et sifflante s’échappait de ses lèvres racornies. Le Noir considéra à plusieurs reprises ses compagnons muets, allongés dans l’ombre, puis il sauta sur ses pieds, invitant les autres à aller chercher de l’eau pour les blessés.

Les hommes se levaient avec des gémissements. La soif les tortura aussitôt, piquant et rongeant leur gosier.

Si les gens plus ou moins valides souffraient à ce point, que devaient ressentir les blessés que l’épuisement empêchait de parler. Or, jusqu’au fleuve il y avait au moins deux heures de marche en ligne droite.

Des voix montèrent soudain des fourrés : une cinquantaine de guerriers chargés de cruches d’eau et de vivres déboucha dans la clairière. Il n’y avait pas d’Égyptiens parmi eux, mais seulement des Nubiens et des Noirs conduits par deux guides.

Les guerriers se turent aussitôt, à la vue du champ de bataille. Parvenus à l’arbre sous lequel se tenait Cavi, ils déposèrent à ses pieds, sans proférer un mot, les récipients d’argile et de bois et y ajoutèrent une dizaine de lances, six arcs et autant de carquois pleins, quatre lourds coutelas et quatre petits boucliers en cuir d’hippopotame garnis de plaquettes de cuivre. Les hommes se jetèrent avidement sur les cruches. Kidogo saisit un coutelas et, roulant des yeux terribles, déclara qu’il tuerait le premier qui oserait boire l’eau. On versa vite le contenu de deux cruches dans les bouches ouvertes et sèches des blessés ; les autres se désaltérèrent ensuite. Les guerriers s’en allèrent sans avoir dit un mot.

Deux des affranchis savaient guérir les plaies ; aidés de Cavi, ils pansèrent leurs camarades. Les os fracturés de Pandion furent maintenus entre des éclisses d’écorce dure qu’on emmaillota de bandes d’étoffe arrachées à son pagne. Pendant l’opération, Kidogo aperçut une pierre glauque scintillante, qui avait été nouée dans la toile. Il la cacha soigneusement, estimant que c’était une amulette de son ami.

On dut mettre des éclisses à deux autres blessés : un Libyen au bras cassé et un Noir sec et musclé qui gisait, inerte, avec une fracture du tibia. L’état des autres semblait désespéré : la corne terrible du monstre leur avait endommagé les entrailles. Quelques-uns avaient été broyés sous le poids de l’énorme corps et des pattes, grosses comme des colonnes.

Avant que Cavi eût prodigué des soins à tous ses compagnons blessés, la silhouette d’un homme qui accourait surgit dans l’herbe jaune. C’était un indigène ; il avait amené tout à l’heure les guerriers qui apportèrent l’eau, et revenait maintenant sur ses pas.

Le Nubien essoufflé s’approcha de Cavi et lui tendit les mains, la paume tournée vers le haut. L’Étrusque comprit ce geste d’amitié et fit de même. Alors le guide s’accroupit à l’ombre d’un arbre, appuyé sur sa lance, et parla rapidement, indiquant la direction du Sud et du fleuve. Il y eut un instant de confusion : le Nubien ne savait pas plus de dix mots en langue du Kemit, et Cavi ne comprenait pas du tout le nubien ; mais parmi les affranchis on trouva des interprètes.

Le guide avait, paraît-il, quitté les guerriers pour venir en aide aux anciens captifs. Il affirmait qu’on les avait expulsés de la région soumise au Kemit et que de ce fait, en retournant vers le fleuve, ils risquaient de retomber en esclavage. Le Nubien conseilla à Cavi d’aller à l’Ouest, où ils atteindraient bientôt une grande vallée. Ils la suivraient en direction du Sud et rencontreraient, au bout de quatre jours, de paisibles éleveurs nomades.

— Donne-leur ceci, — le Nubien sortit de la pièce d’étoffe jetée sur son épaule, un signe en ramilles rouges entrelacées d’une manière spéciale, — ils sauront alors à quoi s’en tenir et vous donneront des ânes pour transporter les blessés. Encore plus au Sud, commencent les terres d’un peuple riche et pacifique, qui déteste le Kemit. Les blessés pourront y guérir. À mesure que vous avancerez vers le Sud, il y aura davantage d’eau et les pluies seront plus fréquentes. Dans le lit à sec que vous longerez au début, vous obtiendrez toujours de l’eau en creusant un trou de deux coudées de profondeur …

Le Nubien s’était levé, pressé de partir ; Cavi s’apprêtait à le remercier, lorsque l’un des affranchis asiatiques, qui avait une longue barbe sale et des cheveux hirsutes, bondit vers le guide.

— Pourquoi nous conseilles-tu d’aller à l’Ouest et au Sud ? Notre maison est là-bas ? L’homme montra l’Est, où était le Nil.

Le Nubien le toisa et répondit lentement :

— Si tu franchis le fleuve, tu verras à l’Est un désert pierreux. Passé le désert et au-delà de hautes montagnes, tu arriveras au bord d’une mer où le Kemit est maître. Si tu parviens à traverser la mer, les déserts qui t’attendent sont encore plus terribles, à ce qu’on dit. Et les montagnes et la vallée de la rivière des Aromates sont peuplées de tribus qui fournissent au Kemit des esclaves en échange d’armes. Pense un peu ?

— N’y aurait-il pas de chemin au Nord ? insinua un Libyen.

— Au Nord, à deux jours de marche, il y a un désert immense : des pierres et de l’argile, puis du sable. Pourquoi y aller ? Peut-être qu’il y a des routes et des sources, mais je l’ignore. Je vous indique le trajet le plus facile et que je connais bien … Et signifiant du geste que l’entretien était terminé, le guide sortit de sous l’arbre.

Cavi le rejoignit, lui entoura les épaules de son bras et le remercia dans un jargon fait de mots égyptiens et étrusques ; puis il appela un interprète.

— Je n’ai rien à t’offrir, voilà tout ce quel je possède … il toucha son pagne crasseux. Mais je te garderai dans mon cœur.

— Ce n’est pas pour me faire payer que je vous aide, c’est pour obéir à mon cœur, répondit le Nubien souriant. Lequel d’entre nous qui avons tâté du joug de la Terre noire, refuserait de secourir des braves qui se sont libérés au prix d’une si cruelle épreuve ? Suis bien mon conseil et ne perds pas le signe que je t’ai donné … Encore une chose : la source est à votre droite, à deux mille coudées, là où se baignaient les rhinocéros, mais il vaut mieux partir aujourd’hui même, avant la nuit. Adieu, vaillant étranger ? Salut à tes braves compagnons ? Je suis pressé.

Le guide disparut, tandis que Cavi le suivait d’un regard pensif.

Non, ils ne pouvaient s’en aller aujourd’hui, livrant leurs moribonds à la merci des hyènes. Puisque l’eau n’était pas loin, raison de plus pour rester sur place.

Cavi retourna auprès de ses camarades qui tenaient conseil. Désaltérés et rassasiés, les hommes étaient devenus plus raisonnables et pesaient dûment leur plan d’action.

Tout le monde comprenait l’impossibilité d’aller au Nord : il fallait s’éloigner au plus vite du fleuve, mais on n’avait pas encore décidé si on irait au Sud ou à l’Est.

Les Asiatiques qui représentaient près de la moitié des survivants, ne voulaient pas pénétrer dans le pays des Noirs et insistaient sur la marche vers l’Est. A en croire les Nubiens, on atteindrait en trois semaines le rivage de la mer étroite qui séparait la Nubie de l’Asie, et les habitants de ce pays consentaient à risquer de nouveau la traversée du désert pour être plus vite chez eux.

Cavi avait été emmené en esclavage pendant une campagne militaire. Il avait laissé sa famille au pays natal et la possibilité d’un prompt retour le séduisait. L’expulsion du Kemit lui avait porté un coup douloureux, car le plus simple eût été de revenir par le Grand Fleuve en bateau, jusqu’à la mer. Mais ce guerrier éprouvé se rendait compte qu’une poignée d’hommes perdus au cœur d’un pays hostile, surtout dans le désert où les puits étaient rares, ne pourrait subsister que par miracle. Or, les miracles ne s’étant jamais produits dans sa vie, il n’y croyait guère.

Kidogo qui avait quitté son ami pour participer à la discussion, intervint.

Il raconta pour la première fois son histoire. Fils d’un potier, il appartenait à un peuple riche et nombreux qui habitait sur la côte occidentale du pays des Noirs. Un golfe appelé la Corne du Sud[64] y entamait profondément le continent. Kidogo ne savait comment regagner sa patrie, ayant été capturé à la limite d’un vaste désert, alors qu’il se rendait au Kemit pour voir ses merveilles d’art. Il supposait cependant que ce n’était pas loin, au sud-ouest du champ de bataille. Selon lui, le peuple auquel les envoyait le guide nubien, les renseignerait. Il promettait l’hospitalité à tous ses compagnons, si seulement ils parvenaient à la région peuplée de sa tribu, et il déclara à l’Étrusque que d’après les récits entendus dans son enfance, des vaisseaux d’hommes pareils à lui et à Pandion seraient venus chez eux de la mer septentrionale. Après avoir tout pesé, Cavi recommanda aux autres d’écouter le guide et de partir vers le Sud. Depuis les explications de Kidogo, le pays des Noirs ne lui paraissait plus hostile. La mer libre, non soumise à l’odieux Kemit, lui permettrait d’atteindre son pays natal. L’Étrusque se fiait davantage à la mer qu’au désert.

Les Asiatiques protestaient, refusaient, les Libyens soutenaient l’Étrusque ; quant aux Noirs, inutile d’en parler : ils étaient tous prêts à aller au Sud et à l’Ouest, puisque c’était le chemin de leurs patries.

Les Asiatiques affirmaient qu’on ne pouvait prévoir l’accueil que leur feraient les nomades, surtout ce peu-pie riche et nombreux dont avait parlé le Nubien ; le signe qu’il avait remis à l’Étrusque était peut-être un guet-apens qui les rejetterait dans la captivité.

Alors le Noir à la jambe cassée attira l’attention générale par ses cris et ses gestes. Il lâcha un flux de paroles précipitées, en s’efforçant de sourire et frappant sa poitrine du poing. Dans ce torrent de mots inconnus, Cavi comprit seulement qu’il faisait partie du peuple que le guide avait conseillé de rejoindre avec l’aide des nomades, et qu’il se portait garant de l’humeur pacifique de ses compatriotes. L’Étrusque, décidé, se rangea à l’avis des Noirs et des Libyens contre les Asiatiques qui s’obstinaient à défendre leur plan. Mais comme le soleil déclinait, il fallait songer à l’eau et à la manière de passer la nuit. Cavi proposa d’attendre jusqu’au matin. Si forte que fût leur envie de quitter ce lieu sinistre, jonché de cadavres, ils durent rester là, pour ne pas causer aux moribonds, un surcroît de souffrance en les transportant. Dix hommes se rendirent vers la source indiquée par le Nubien et rapportèrent des cruches pleines d’eau tiède et trouble qui sentait la terre glaise. Sur le conseil des Noirs, on éleva entre les arbres un rempart de ronces, en prévision d’attaques des hyènes. Trois feux flambèrent du côté tourné vers la clairière. Trois hommes furent chargés de veiller les blessés, dix autres, armés de lances, s’assirent autour des feux. La nuit venait vite dans cette contrée. Les nuages étaient encore éclairés à l’Ouest, tandis que le rideau des ténèbres arrivait déjà du Nord et de l’Est, voilant les cimes des arbres et allumant au-dessus d’elles les feux multiples des étoiles. Cavi ne tarda pas à comprendre pourquoi le guide leur avait recommandé de partir au plus vite. Les clameurs des chacals montèrent au ciel, accompagnées du rire atroce des hyènes. Les animaux étaient accourus par centaines, semblait-il, pour dévorer les cadavres aussi bien que les survivants. Un remue-ménage, des grognements, des craquements, des bruits de mâchoires parvenaient de la clairière. L’odeur fade des cadavres rapidement décomposés à la chaleur, se répandait alentour.

Les hommes criaient, jetaient des cailloux et des mottes de terre, s’avançaient avec des tisons enflammés, mais c’était peine perdue : le nombre des fauves allait en croissant.

Soudain, un râle sourd se fit entendre derrière la clôture épineuse, suivi d’un rugissement qui ébranla le sol. Les bêtes qui se chamaillaient dans la clairière, s’étaient tues ; les hommes se dressaient, réveillés en sursaut ; les plaintes des blessés résonnèrent plus fort dans le silence. Le rugissement approchait ; ce son grave, d’une puissance extraordinaire, semblait sortir d’une gigantesque trompette. Une forme vague, à grosse tête, surgit près de l’arbre le plus éloigné : un grand lion à la crinière épaisse s’amenait, précédant sa lionne souple et mince, au pas feutré. Les lances se tournèrent dans la direction des fauves, leurs pointes de cuivre luisaient faiblement à la clarté réduite des bûchers. Les hommes criaient, jetaient aux bêtes des tisons, au risque de mettre le feu aux herbes. Les fauves s’arrêtèrent, abasourdis, et partirent vers la clairière. Les hommes restèrent longtemps aux aguets, serrant leurs lances à en avoir mal aux doigts, mais il n’y eut pas d’attaque.

À peine se furent-ils assoupis, que le tonnerre du rugissement léonin gronda de nouveau, se répéta encore et encore. Trois lions au moins rôdaient dans le voisinage, sans compter la lionne entrevue la première fois. Les hommes reconnurent l’impardonnable négligence qu’ils avaient commise en érigeant un rempart aussi bas et aussi peu solide. Quatre hommes tenaient leurs lances en position de combat pour parer à une attaque éventuelle par derrière, les six autres restaient près des feux. Personne ne dormait : les gens, armés de tout ce qu’ils avaient sous la main, scrutaient les ténèbres. Un nouveau rugissement s’éleva, un lion énorme, à crinière blonde, apparut devant le premier bûcher. La flamme oscillante agrandissait les dimensions du fauve, ses yeux fixés sur les hommes dégageaient une lueur verte. Par malheur, un Asiatique du Nord, inexpérimenté à la chasse, s’était emparé d’un arc. Terrifié par le rugissement, il envoya une flèche en plein dans la gueule de la bête qui gémit, toussa d’une voix rauque et se tut.

— Prends garde ? cria l’un des Nubiens.

Le fauve franchit d’un bond la ligne des feux, pour atterrir parmi les hommes. Mais les vainqueurs du rhinocéros n’étaient pas faciles à intimider : les lances arrêtèrent le lion, lui perçant les flancs et la poitrine, quatre flèches se plantèrent dans son corps souple. Deux lances furent brisées sous les coups de sa lourde patte ; et au même instant, trois Noirs de taille colossale, couverts de leurs boucliers, lui plongèrent leurs coutelas dans le poitrail … Le lion poussa un rugissement plaintif ; les hommes bondirent en arrière, inondés de sang, et le silence se fit aussitôt.

Une grande clameur de triomphe déferla dans la savane. Le cadavre du lion fut jeté devant les feux, et les vainqueurs s’occupèrent à panser deux nouveaux blessés, qui tremblaient encore d’excitation.

Les fauves rôdèrent alentour jusqu’à l’aube, émettant de loin en loin un rugissement terrible. Mais aucun n’osa revenir à la charge.

À la naissance du jour qui se levait dans un rayonnement splendide, cinq blessés graves rendirent leur dernier soupir. Sept autres étaient morts la nuit, sans que personne ne s’en fût aperçu dans le tumulte. Akhmi respirait encore, remuant parfois ses lèvres blêmes.

Pandion était couché, les yeux ouverts, la poitrine soulevée d’un souffle régulier et calme. Kidogo, penché sur lui, constata avec épouvante que son ami ne le voyait pas. Mais le jeune Grec but tout de suite l’eau qu’on lui avait apportée et ferma lentement les paupières.

Après avoir déjeuné des vivres restés de la veille, Cavi proposa de se mettre en route. Les Asiatiques qui s’étaient entendus dans la nuit, se révoltèrent. Ils criaient que dans ce pays infesté d’animaux féroces ils couraient à leur perte, qu’il fallait s’échapper de cette savane fatale, que le désert était plus familier et moins dangereux. Cavi et les Noirs avaient beau les persuader, ils n’en voulaient point démordre.

— Soit, dit finalement l’Étrusque. Je m’en vais au Sud avec Kidogo. Que ceux qui nous suivent se rangent à droite, les autres — à gauche.

Autour de Cavi, se rallièrent les Noirs, les Nubiens et les Libyens : trente-sept hommes, sans compter Pandion et le Noir à la jambe cassée, qui s’était soulevé sur le coude et observait la scène d’un œil anxieux.

Trente-deux hommes passèrent à gauche, la tête baissée d’un air obstiné.

On partagea loyalement entre les deux groupes les cruches à eau et les armes, pour que les Asiatiques n’attribuent pas leur échec possible à un abus de pouvoir des camarades.

Leur chef à longue barbe les emmena à l’Est, vers le fleuve, sitôt le partage terminé, comme s’il craignait que le sentiment de solidarité n’ébranlât leur résolution. Les restants suivirent d’un long regard ces amis intrépides qui s’étaient séparés d’eux au seuil de la liberté ; puis ils retournèrent à leurs affaires avec des soupirs de tristesse. Ils ne sauraient jamais ce que deviendraient leurs compagnons, de même que les vaillants Asiatiques ignoreraient les vicissitudes de leur destin à eux.

« Jamais » : l’affreux mot, cependant inévitable pour les peuples éloignés les uns des autres par l’espace.

L’Étrusque et Kidogo, après avoir examiné Pandion et le Noir blessé, les transportèrent sous un arbre à la ramure grêle. Quand on essaya de soulever Akhmi, un cri horrible jaillit de sa gorge et la vie abandonna le courageux champion de la liberté.

Cavi conseilla aux Libyens de hisser le mort sur un arbre et de l’y attacher avec des cordes. C’est ce que l’on fit immédiatement ; le cadavre serait déchiqueté par les oiseaux rapaces, mais cela paraissait moins odieux que de le jeter en pâture aux hyènes puantes. D’un accord tacite, Cavi et Kidogo coupèrent plusieurs branches.

Que fais-tu ? demanda l’un des grands Noirs à l’Étrusque.

— Une civière. Kidogo et moi, nous porterons celui-ci. Cavi désigna Pandion — et vous, celui-là — l’Étrusque montra de la tête le Noir au tibia fracturé. Le Libyen marchera sans notre aide, le bras en écharpe …

Nous porterons tous celui qui a sauté le premier sur le rhinocéros, répondit le Noir. Ce brave a sauvé tout le monde. Peut-on l’oublier ? Attends, nous savons mieux nous y prendre pour fabriquer une civière.

Quatre Noirs se mirent lestement à l’œuvre. Les civières furent bientôt prêtes : de longues perches entrelacées de cordes, qui étaient restées en abondance sur le champ de bataille. Entre les perches on avait fixé des traverses doubles et des coussins ronds en écorce, enveloppés de morceaux de la peau de lion. Le Noir à la jambe cassée observait le travail avec un sourire joyeux ; ses yeux d’ébène exprimaient une profonde gratitude.

On coucha les blessés sur les civières. Tout était prêt. Les Noirs se mirent deux par deux aux brancards et les levèrent d’un coup, après avoir soigneusement calé les coussins. Puis ils partirent d’un pas léger et cadencé..

C’est ainsi que Pandion s’engagea sur le chemin de l’inconnu, sans avoir repris connaissance.

Deux Nubiens et un Noir armés de lances et d’un arc ouvraient la marche en qualité de guides, les trente autres suivaient en file les civières. Trois hommes, à l’arrière-garde, portaient également deux lances et un arc. Les voyageurs se dirigeaient à l’Ouest, le long de la clairière, tâchant de ne pas regarder les dépouilles de leurs compagnons, en proie au cruel remords de n’avoir pas su les préserver des charognards nocturnes.

Après la halte de midi, le groupe parvint bientôt à un large lit de rivière à sec, visible de loin, dans la savane jaune, grâce aux deux bandes de taillis qui marquaient ses bords.

On tourna droit au Sud par cette ravine et on marcha d’une traite jusqu’au coucher du soleil. Ce jour-là, on n’eut pas à creuser la terre pour avoir de l’eau, car une petite source jaillissait à la surface, entre deux dalles de pierre friable, à gros grain ; mais les gens durent se donner beaucoup de mal pour installer le campement de nuit, clos de remparts de ronces. Tout le monde dormit tranquille, sans craindre les rugissements lointains d’un lion ni les hyènes qui rôdaient dans l’obscurité.

Le second jour de voyage et le troisième se passèrent sans incident. On ne vit qu’une fois, de loin, la masse sombre d’un rhinocéros qui cheminait dans la savane, la tête inclinée. Les hommes s’arrêtèrent, saisis au souvenir de l’atroce bataille, et s’aplatirent au sol. L’animal releva la tête ; comme naguère, l’on vit une paire d’oreilles courbes, largement écartées, et la pointe de la corne dressée entre elles. Les plis de la peau épaisse encadraient les épaules et formaient des bourrelets à la naissance des pattes de devant dont le bas disparaissait dans l’herbe. Le monstre resta quelque temps immobile, puis se détourna et reprit sa marche.

On rencontrait souvent de petits troupeaux d’antilopes gris-jaune ; tuées à coups de flèches, elles constituaient une succulente nourriture.

Au quatrième jour, la ravine s’effaça, la glaise jaune céda la place à une terre étrange, d’un rouge éclatant[65] qui recouvrait d’une couche mince un massif de granit morcelé. Des mamelons granitiques ressortaient en taches foncées dans la morne plaine rouge. Au lieu d’herbe, il y avait des feuilles dures, pareilles à des faisceaux de glaives plantés dans le sol[66]. Les guides évitaient avec soin ces végétaux aux bords tranchants comme des rasoirs.

La plaine rouge s’étalait sous des tourbillons de poussière qui tamisaient l’éclat du soleil. Malgré la chaleur accablante, les voyageurs marchaient toujours, inquiets à l’idée que ce désert pouvait être très vaste. La ravine et son torrent souterrain étaient dépassés Savait-on quand on trouverait l’eau indispensable à l’homme dans ce pays torride ?

Du haut d’une colline granitique, on aperçut à l’horizon une ligne dorée qui marquait sans doute la fin des terres rouges et le début d’une nouvelle savane. En effet, les ombres ne s’étaient allongées que d’une moitié par rapport à celles de midi, lorsque les hommes marchèrent dans de l’herbe bruissante, plus basse, mais plus drue qu’auparavant. À quelque distance, un grand nuage vert semblait flotter au-dessus de sa propre ombre bleu-noir : le puissant « arbre des hôtes » invitait les passants sous son abri. Les guides obliquèrent vers lui. Les marcheurs fatigués pressèrent le pas, et bientôt les civières des blessés étaient dans l’ombre, au pied du tronc partagé en arêtes arrondies par de profondes rainures longitudinales.

Plusieurs Noirs montèrent les uns sur les autres pour grimper dans la ramure. Des cris de joie parvinrent d’en haut ; les Africains ne s’étaient pas trompés dans leurs calculs : un creux du fût qui mesurait au moins quinze coudées de diamètre, contenait de l’eau de pluie, fraîche et sombre. On en remplit les récipients. Les Noirs jetèrent ensuite à leurs camarades de longs fruits effilés aux deux bouts. De la grosseur d’une tête d’homme, ils renfermaient, sous leur peau mince et résistante, une substance farineuse jaunâtre, aigre-douce, qui rafraîchit délicieusement la bouche sèche des voyageurs. Kidogo fendit deux de ces fruits, sortit les nombreux pépins, tritura la pulpe avec un peu d’eau et fit manger Pandion.

À la joie du Noir, le jeune Grec mangea de bon appétit et souleva enfin la tête pour regarder autour de lui ( pendant la marche, on lui recouvrait généralement la figure avec de grandes feuilles arrachées près des sources ). Ses mains se tendirent avec effort vers Kidogo, ses doigts faibles pressèrent le poignet de l’Africain. Les yeux grands ouverts du blessé avaient perdu leur acuité, ils étaient troubles et faisaient peine à voir.

Kidogo lui demanda d’un ton ému comment il se sentait, mais n’obtint pas de réponse. Les yeux de Pandion s’étaient refermés, comme si cette faible manifestation de vie renaissante l’avait épuisé. Le Noir laissa son ami tranquille et se hâta de communiquer la bonne nouvelle à Cavi. L’Étrusque, devenu encore plus morose depuis le jour fatal du combat, s’approcha de la civière et y demeura longuement à dévisager son compagnon. La main posée sur la poitrine du jeune homme, il vérifiait les battements de son cœur.

À ce moment on entendit la voix d’un Nubien qui avait grimpé à la cime de l’arbre pour s’orienter. Il criait que dans le lointain, presque à l’horizon, s’apercevaient des clôtures épineuses, telles qu’en font les éleveurs nomades pour protéger leur bétail contre les carnassiers.

On décida de passer la nuit sous l’arbre et de se remettre en route à l’aube, afin d’atteindre au plus vite le campement des nomades. Au coucher du soleil, de gros nuages s’amassèrent ; la nuit sans étoiles était extraordinairement sombre et silencieuse, les ténèbres veloutées empêchaient de voir les choses à un pas.

Des éclairs sinueux ceignirent bientôt le ciel, un tonnerre lointain gronda sans cesse. Les éclairs s’intensifiaient, des centaines de feux serpentaient çà et là, pareils à d’immenses branches mortes. Le tonnerre ébranlait la savane, la flamme bleue aveuglait les hommes qui voulaient quitter leur abri. On perçut au loin un bruit qui s’amplifia rapidement et se changea en rugissement. C’était une pluie torrentielle qui approchait. L’arbre vacilla sous l’avalanche d’eau. Des cascades fraîches s’abattaient à grand fracas, une mare profonde se forma autour de l’arbre, submergeant les saillies des grosses racines. Dans l’alternance précipitée des ténèbres et de la lumière violente, il semblait que le pays tout entier allait être noyé sous ce déluge. Mais l’orage fut de courte durée, la pluie cessa et le ciel constellé se déploya sur la savane désaltérée ; une brise légère apporta le parfum des herbes et des fleurs invisibles. Le Libyen et l’Étrusque demeuraient étourdis par l’intempérie, qui leur paraissait catastrophique, mais les Noirs déclarèrent en riant que c’était là un phénomène normal de la saison des pluies. Cavi hocha la tête, songeant que si cette averse passait pour normale dans la contrée, des aventures extraordinaires devaient les attendre au pays des Noirs. Ses pressentiments ne le trompaient pas.

Le lendemain, pendant l’étape, des aboiements retentirent subitement. De la brume qui estompait les lointains, se dégagèrent les longues clôtures épineuses qui dissimulaient les huttes basses des nomades.

Une foule d’hommes à tabliers de cuir entoura les voyageurs. Les visages aux pommettes saillantes étaient impénétrables, les yeux bridés et sombres regardaient avec malveillance l’armement égyptien des anciens esclaves. Cependant, le signe émis par le Nubien produisit un bon effet. Cinq indigènes s’avancèrent, ornés de plumes noires et blanches qui surmontaient de hautes coiffures maintenues par des tresses en queues de feuilles.

Les Nubiens comprenaient leur langage, et peu après, les voyageurs buvaient du lait caillé au milieu d’un cercle d’auditeurs. Les affranchis racontaient leur histoire. Dans leur excitation, ils sautaient sur leurs pieds et se coupaient mutuellement la parole, accompagnés d’un chœur d’exclamations étonnées. Les chefs empanachés se battaient les flancs de surprise. Grande est la solidarité de ceux qui subissent les mêmes malheurs, et l’aide amicale fait des miracles.

Les nomades détachèrent six âniers avec dix bêtes pour faciliter le voyage des étrangers. Ils devaient les conduire jusqu’à un bourg habité par un peuple sédentaire, qui se trouvait à sept jours de marche, dans le Sud-Ouest, au bord d’une rivière.

Les civières furent transformées et attachées à quatre ânes, les autres bêtes portèrent de ; l’eau, du lait caillé et du fromage dur emballés dans des sacs en peau. Ainsi délestés, les hommes pouvaient faire de plus longues étapes et parcourir au moins cent vingt mille coudées par jour.

Les journées se succédaient. Un soleil brûlant éclairait la savane infinie, tantôt immobile dans la chaleur, tantôt roulant ses larges ondes sous le vent. Les affranchis s’enfonçaient toujours plus dans les vastes contrées du Sud, où les bêtes pullulaient. Au début, l’œil inaccoutumé ne détaillait pas les troupeaux qui passaient en trombe ou se dissimulaient parmi les herbes : on entrevoyait des dos, des cornes, les unes courtes et incurvées, les autres longues et droites comme des lances ou tordues en spirale. Puis les voyageurs apprirent à distinguer les oryx aux longues cornes, les oréas rouges, grands et doux, les gnous velus, aux vilains museaux busqués, des antilopes singulières de la taille d’un veau, avec de larges oreilles, et qui dansaient autour des arbres sur leurs pattes de derrière[67].

Des herbes jaunes aux tiges dures, hautes comme un homme, bruissaient alentour, tel un immense champ de blé. Leur nappe d’or était tachetée de verdure fraîche, le long des ravines et des creux remplis d’eau de pluie. Au loin, surgissaient des contreforts de montagnes bleues et violettes.

Les arbres se mas


убрать рекламу






saient en îlots sombres qui dominaient la savane, ou s’éparpillaient en tous sens, ainsi qu’une troupe d’oiseaux effarouchés. C’étaient le plus souvent les acacias ombelliformes qui avaient étonné Cavi à son premier contact avec la savane d’or : leurs troncs épineux s’évasaient vers le haut comme des cônes renversés. Parfois, lorsque les fûts étaient plus trapus, mais toujours couronnés d’une ramure abondante, les cimes épaisses et sombres ressemblaient à de larges dômes ronds. Les palmiers attiraient l’œil par leurs branches fourchues, coiffées de panaches de feuilles en lames de couteaux.

Cavi constatait que les Noirs et les Nubiens, gauches et embarrassés au Kémit ou sur l’eau du Grand Fleuve, devenaient de jour en jour plus vigoureux, plus résolus et plus assurés. L’Étrusque austère s’apercevait que lui-même, si inébranlable que fût son prestige de chef, perdait pied dans ce pays inconnu, dont il ignorait les lois naturelles.

Les Libyens qui avaient fait bonne contenance dans le désert, semblaient ici désemparés. La savane peuplée de milliers d’animaux les terrifiait, ils croyaient que de multiples dangers les guettaient dans l’herbe, que des menaces mystérieuses escortaient chacun de leurs pas.

Le chemin était effectivement malaisé. On rencontrait des herbes drues, hérissées de pointes[68] qui causaient des démangeaisons intolérables et la suppuration. Quantité de fauves s’abritaient sous les arbres pendant les heures torrides. Parfois, dans l’ombre qui avait l’air d’une caverne béante, entre les touffes d’herbe vivement éclairées, surgissait la silhouette souple et bigarrée d’une panthère.

Les Noirs excellaient à surprendre les oréas, aussi ne manquait-on jamais de viande nourrissante qui restaurait les forces des voyageurs. À la vue d’un troupeau de bœufs géants[69], gris foncé, avec de larges cornes tournées vers le bas, les Africains donnaient l’alarme, et tout le monde se retirait vers les arbres les plus proches, pour échapper à ces terribles habitants de la savane.

Les guides avaient sans doute mal calculé la distance : on marchait depuis neuf jours déjà, sans rencontrer la moindre trace d’habitation humaine. Le bras du Libyen était guéri ; le Noir à la jambe cassée se tenait assis sur la civière, et le soir, durant la halte, il sautillait et clopinait drôlement autour du feu, réjouissant les autres par sa convalescence. Seul, Pandion restait inerte et muet, bien que Kidogo et Cavi le fissent manger davantage.

Quant à la vie exubérante de la savane, elle prospérait plus que jamais, grâce aux pluies.

Des myriades d’insectes bourdonnaient au-dessus de l’herbe, des oiseaux au plumage éclatant voletaient, visions bleues, jaunes, vert émeraude ou noir de velours dans le lacis grisâtre des branches noueuses. Les cris sonores des petites outardes : « mak — har ? mak-har » résonnaient dans l’air surchauffé.

Cavi apprenait à mieux connaître les titans de l’Afrique.

Les éléphants, masses grises et silencieuses, passaient de temps à autre, ouvrant leurs oreilles énormes en direction des hommes ; la blancheur des défenses contrastait avec la couleur sombre dés trompes mobiles. Ces puissantes bêtes plaisaient à l’Étrusque par leur sage comportement, si différent de l’agitation des antilopes, de la fureur des rhinocéros, de la perfidie des fauves. Les voyageurs avaient parfois l’occasion de voir la sieste de ces géants majestueux : le troupeau se tassait, immobile, à l’ombre des arbres. Les vieux mâles penchaient leurs têtes au front bombé, alourdies par les défenses courbes ; les femelles, aux fronts plus aplatis, tenaient la tête plus haute. Un jour, l’avant-garde des affranchis rencontra un vieil éléphant solitaire qui dormait en plein soleil. Il s’était sans doute endormi à l’ombre et le soleil avait tourné sans qu’il eût senti le retour de la chaleur. Cavi admira longuement le superbe colosse.

Il gardait l’immobilité d’une statue, avec sa trompe roulée en bas, ses petits yeux fermés, sa queue mince qui pendait derrière la croupe déclive, entre les pattes de derrière légèrement écartées. Les grosses défenses saillaient, menaçantes, leurs bouts largement écartés.

Là où les arbres étaient clairsemés, on voyait souvent des animaux singuliers, dont les longues pattes supportaient un corps ramassé, au dos en pente raide. Les pattes de devant étaient beaucoup plus longues que celles de derrière. Des épaules massives et un large poitrail soutenaient un cou démesuré, incliné en avant et terminé par une petite tête à cornes courtes et à grandes oreilles en cornet. C’étaient des girafes. Elles circulaient par groupes de cinq à cent spécimens. Un nombreux troupeau de girafes sur un terrain découvert offrait un spectacle inoubliable : il semblait qu’une forêt penchée par le vent se déplaçait dans une vive clarté, en projetant des ombres bizarres. Les bêtes se déplaçaient au trot ou par bonds, repliant les pattes de devant et tendant celles de derrière. Leur robe bariolée — réseau de lignes claires, séparées par de grandes plaques brunes — ressemblait étonnamment à l’ombre des arbres qui les masquait. Elles arrachaient du bout des lèvres les feuilles des branches hautes et se rassasiaient sans avidité ; leurs grandes oreilles sensibles se tournaient en tous sens.

Au-dessus de la savane ondoyante, on apercevait fréquemment une succession de cous de girafes, qui avançaient sans hâte, portant à dix coudées du sol leurs têtes fières, aux yeux noirs luisants.

Leurs mouvements sobres étaient beaux, et ces bêtes inoffensives inspiraient la sympathie.

Plus d’une fois, les voyageurs entendirent à travers la muraille d’herbe le reniflement hargneux du rhinocéros ; mais ils avaient appris à éviter ces monstres à la vue faible, et la possibilité d’une rencontre ne les terrorisait plus.

Ils marchaient à la queue leu leu dans les couloirs tracés parmi les herbes hautes ; seules, les lances et les têtes enveloppées de chiffons et de feuilles oscillaient au-dessus des tiges froissées. Une paroi monotone ondulait indéfiniment de part et d’autre de la troupe. L’herbe et le ciel embrasé poursuivaient les anciens esclaves pendant le jour ; ils voyaient des murailles d’herbe en rêve, la nuit, et se croyaient perdus à jamais dans cette touffeur bruissante, dont on né prévoyait pas la fin. Ce n’est qu’au dixième jour que le détachement aperçut une chaîne de rochers bas, voilés de brume bleuâtre. Après les avoir escaladés, les hommes se trouvèrent sur un plateau pierreux, couvert de buissons et d’arbres nus qui dressaient vers le ciel leurs branches pareilles à des bras levés dans un geste de désolation[70]. Le tronc bas et la ramure étaient du même vert vénéneux ; on aurait dit des brosses rondes, taillées régulièrement et emmanchées de bâtons courts. Ces plantes dégageaient une odeur forte et âcre, leurs branches fragiles se brisaient au souffle du vent et les cassures secrétaient en abondance un suc laiteux qui se figeait en longues gouttes grises. Les guides se hâtaient de franchir cette forêt bizarre, affirmant que si le vent s’intensifiait, les arbres risquaient de tomber et d’écraser les hommes.

Puis, ce fut de nouveau la plaine, montueuse et tapissée d’herbe fraîche. Du haut d’une colline, l’on vit subitement des champs cultivés, confinant à une zone boisée. À travers le rideau des grands fûts serrés, apparaissait une éclaircie, où des huttes coniques s’érigeaient en grand nombre sur une éminence. Une enceinte de pieux massifs entourait le village. La lourde porte en poutres non dégrossies se présentait de face, ornée d’une guirlande de crânes de lions blanchis par le soleil.

Des guerriers de grande taille, à la mine austère, sortirent au-devant des affranchis qui montaient lentement la côte. Ils ressemblaient à des Nubiens, mais leur peau bronzée était d’un ton plus clair.

Les indigènes tenaient de longs javelots dont les pointes énormes ressemblaient à des glaives. Ils s’appuyaient sur de grands boucliers au décor blanc et noir. Des massues en ébène pendaient à leurs ceintures en peau de girafe.

Du flanc de la colline, on apercevait un paysage pittoresque. Parmi l’herbe d’or de la savane, ressortait nettement l’émeraude des rives qui encadraient le ruban bleuté d’un cours d’eau. Les buissons palpitaient à peine, couronnés de houppes de duvet rose. Des grappes de fleurs jaunes et blanches pendaient aux arbres.

Les négociations tramèrent en longueur. Le rôle d’interprète était assumé par le Noir à la jambe cassée, qui disait appartenir à leur race. Appuyé sur un bâton, il sauta sur un pied vers les guerriers, en faisant signe à ses compagnons de s’arrêter.

Lui-même, Cavi, Kidogo, un Nubien et l’un des nomades furent introduits par la porte et emmenés dans la hutte du chef.

Les autres attendirent, tourmentés par l’incertitude. Seul, Pandion gisait immobile et passif, sur la civière qu’on avait détachée des ânes. Un laps de temps s’écoula, qui parut interminable. Enfin, l’Étrusque reparut, escorté d’une foule d’hommes, de femmes et d’enfants. Les villageois souriaient gentiment, agitaient de larges feuilles et prononçaient dans leur langue des paroles amicales, à en juger d’après l’accent.

La porte s’ouvrit aux anciens esclaves, qui passèrent entre de grandes huttes rondes en pisé, couvertes de toitures coniques en tiges d’herbes sèches.

Dans une petite clairière, sous deux arbres, il y avait une vaste case, avec un auvent au-dessus de l’entrée. C’est là que les chefs s’étaient réunis pour examiner les arrivants. Presque toute la population du village se pressait alentour, intéressée par cet événement extraordinaire. À la demande du grand chef, le Noir à la jambe cassée répéta le récit de la terrible chasse au rhinocéros, en montrant à plusieurs reprises Pandion étendu sur sa civière.

Les villageois réagissaient par des cris d’admiration, de surprise et d’horreur à cet exploit fantastique, accompli sur l’ordre du cruel Pharaon du Kemit.

Le grand chef se leva et adressa à son peuple une courte harangue que les affranchis ne pouvaient comprendre. Des cris d’approbation lui répondirent. Alors le chef s’approcha des étrangers qui restaient dans l’expectative, et indiqua le village d’un geste large, en inclinant la tête.

Cavi remercia, par l’intermédiaire de l’interprète, le chef et son peuple hospitalier. Les voyageurs étaient invités à un festin qu’on organiserait le soir en l’honneur de leur venue.

La foule avait entouré la civière de Pandion. Les hommes le regardaient avec respect, les femmes avec compassion. Une jeune fille en manteau bleu s’avança hardiment et se pencha sur le blessé. Le jeune Grec, bronzé par le soleil de la Terre noire et de la Nubie, ne se distinguait, semblait-il, des indigènes que par un teint plus clair. Mais à le voir de plus près, les boucles emmêlées de ses cheveux devenus longs et les traits réguliers de son visage amaigri dénotaient une origine lointaine.

Pénétrée de pitié pour le beau héros allongé sans mouvement, la jeune fille tendit doucement la main pour écarter d’une caresse une mèche tombée sur le front du jeune homme.

Les paupières alourdies se levèrent lentement sur de grands yeux d’une merveilleuse couleur d’or, et la jeune fille tressaillit. Mais l’étranger ne la voyait pas : son regard impassible fixait les branches qui se balançaient au-dessus de lui.

— Irouma ? crièrent à la jeune fille ses compagnes.

Kidogo et Cavi emportèrent leur ami, tandis que la jeune fille resta sur place, les yeux baissés, devenue subitement immobile et insensible comme le jeune Grec qui avait attiré son attention.

LE CHEMIN TÉNÉBREUX

 Сделать закладку на этом месте книги



Les soins de Kidogo et de Cavi portèrent leurs fruits : les os fracturés de Pandion s’étaient ressoudés. Mais il n’avait pas recouvré ses forces. Apathique et veule, il reposait tout le jour dans la pénombre de la hutte, répondait brièvement et sans entrain aux questions de ses amis, mangeait à contrecœur et n’essayait pas de se lever. Il avait beaucoup maigri, son visage aux yeux caves, généralement fermés, s’était couvert d’une barbe floconneuse.

Il était temps d’entreprendre le long voyage jusqu’à la mer, jusqu’au pays natal. Kidogo s’était renseigné en détail, auprès des indigènes, sur le chemin conduisant à la Corne du Sud.

Douze des trente-neuf affranchis hébergés au bourg, étaient partis dans différentes directions : ils avaient vécu autrefois dans le pays et comptaient rentrer chez eux sans trop de difficultés ni de risques.

Les autres pressaient Kidogo de se mettre en route. Maintenant qu’ils étaient libres et forts, l’impatience de revoir la patrie lointaine allait en croissant ; chaque jour d’inaction leur semblait un crime. Et comme leur retour dépendait de Kidogo, ils le harcelaient de sollicitations et de rappels.

Le Noir répondait par de vagues promesses, car il ne pouvait pas abandonner Pandion. Après ces entretiens, il demeurait des heures au chevet de son ami, en proie aux doutes et se posant toujours la même question : quand viendrait enfin la crise décisive dans l’état du malade ? Sur le conseil de Cavi, on sortait Pandion de la hutte et le mettait devant l’entrée, aux heures où la chaleur baissait. Mais cela n’amenait pas d’amélioration sensible. Le Grec ne s’animait que pendant la pluie : le fracas du tonnerre et le rugissement des torrents le faisaient se soulever sur le coude et prêter l’oreille, comme s’il percevait dans ces bruits des appels connus de lui seul. Cavi trouva deux sorciers au village, qui traitèrent le malade par une âcre fumée d’herbes et enterrèrent un pot rempli de racines, sans obtenir le résultat voulu.

Un jour que le jeune Grec était couché au seuil de la hutte et que Cavi, armé d’un rameau, chassait indolemment loin de lui les mouches bourdonnantes, une jeune fille en manteau bleu s’approcha d’eux. C’était Irouma, la fille du plus habile chasseur du village, celle-là même qui avait contemplé Pandion le jour de l’arrivée des voyageurs.

Sortant de sous son manteau un bras mince où cliquetaient des bracelets, elle remit à Cavi un sachet tressé et lui expliqua — l’Étrusque savait déjà quelques mots de leur langue — que c’étaient des noix magiques des forêts occidentales, qui devaient guérir le malade. Irouma tenta de lui donner la recette du médicament, mais il ne comprit rien. Confuse, elle baissa la tête, mais se ressaisit aussitôt et réclama à Cavi une pierre plate pour moudre le grain et une coupe d’eau. L’Étrusque passa dans la hutte en marmonnant. La jeune fille regarda autour d’elle, s’agenouilla près de Pandion et le dévisagea. Sa petite main se posa sur le front du Grec. Au bruit des pas lourds de Cavi, elle la retira prestement.

Irouma versa hors du sachet les noix qui ressemblaient à des châtaignes, les cassa, broya les amandes sur la pierre et en fit une pâte qu’elle mélangea avec du lait que Kidogo venait d’apporter. Dès qu’il eut aperçu les noix, Kidogo poussa une clameur joyeuse et se mit à gambader autour de Cavi, toujours grave.

Il expliqua à l’Étrusque interdit que dans les forêts de l’Ouest et celles de son pays il existait un arbre pas très grand, au fût élancé. Ses branches, de plus en plus courtes vers le sommet, lui donnaient une forme pointue[71]. Il produisait quantité de noix qui avaient la vertu miraculeuse de guérir les malades, de rétablir les forces des gens exténués, de faire disparaître la fatigue et de procurer la gaieté aux personnes bien portantes.

La jeune fille donna à Pandion la pâte de noix magiques, puis ils s’assirent tous les trois à son chevet et attendirent patiemment. Au bout de quelque temps, la respiration du jeune homme devint forte et régulière, la peau des joues creuses se colora. L’Étrusque se départit de son austérité. Il observait, comme ensorcelé, l’effet du remède mystérieux. Le Grec poussa un grand soupir, ouvrit les yeux et se mit sur son séant.

Ses yeux ensoleillés glissèrent sur l’Étrusque, sur Kidogo, et s’arrêtèrent net sur la jeune fille. Il regardait d’un air étonné ce visage couleur de bronze, dont la peau satinée semblait d’une élasticité peu commune.

Elle avait des yeux en amande, marqués de petits plis malicieux à la racine du nez. Le blanc pur brillait entre les paupières mi-closes, les narines du nez large et droit palpitaient nerveusement, les lèvres pleines et rouges découvraient dans un sourire franc et timide une rangée de dents de perle. Toute sa figure ronde était si empreinte de tendre espièglerie, que Pandion sourit malgré lui. Aussitôt les yeux d’or du jeune homme, jusque-là ternes et indifférents, rayonnèrent. Irouma, confuse, baissa les cils et se détourna.

Les amis de Pandion n’en revenaient pas : c’était la première fois qu’il souriait depuis la bataille avec le rhinocéros. La vertu des noix était incontestable. Assis sur sa couche, il se renseignait avidement sur ce qui s’était passé depuis le jour du combat, interrompant ses compagnons par des questions précipitées ; il avait l’air d’un homme ivre.

Irouma se retira en hâte, après avoir promis de revenir le soir. Pandion mangea de bel appétit, sans cesser de poser des questions. Vers le soir, cependant, le remède n’agit plus et le malade retomba dans sa somnolence.

Il était étendu dans la hutte. L’Étrusque et le Noir qui se demandaient s’il fallait lui redonner des noix magiques, décidèrent de consulter Irouma.

Elle vint en compagnie de son père, un athlète dont les épaules et la poitrine portaient les traces de griffes de lions. Ils conférèrent longuement ; le chasseur fit à plusieurs reprises un geste dédaigneux en secouant la tête avec colère, puis il éclata de rire et donna à sa fille une légère tape dans le dos. Elle haussa les épaules, la mine dépitée, et s’approcha des camarades de Pandion.

— Mon père dit qu’il est mauvais de donner trop de noix, déclara-t-elle au Noir qu’elle considérait sans doute comme l’ami le plus intime de Pandion. Il faut le faire une fois par jour, à midi, pour qu’il mange bien …

Kidogo répondit qu’il connaissait le remède et se conformerait aux prescriptions.

A ce moment, le père d’Irouma regarda le malade, hocha la tête et adressa quelques mots à  sa fille. Elle prit soudain l’aspect d’une grande chatte irritée : ses yeux flamboyaient, sa lèvre supérieure s’était retroussée sur les dents. Le chasseur eut un sourire débonnaire et sortit de la hutte avec un geste conciliant. La jeune fille se pencha sur le Grec et observa longuement son visage, puis elle parut se raviser et s’en alla à son tour.

— Demain soir, je le soignerai moi-même selon la coutume de notre peuple, déclara-t-elle résolument avant de partir. C’est ainsi que font nos femmes de tous temps. L’âme de la joie a quitté ton ami, sans laquelle aucun homme n’éprouve le désir de vivre. Il faut la lui rendre ?

Réflexion faite, Kidogo donna raison à Irouma. Les chocs subis par Pandion lui avaient effectivement fait perdre le goût de la vie. Quelque chose s’était brisé en lui. Mais c’est en vain que le Noir se creusa la tête pour imaginer la méthode de traitement dont parlait la jeune fille. Il se coucha sans rien avoir deviné.

Le lendemain Kidogo fit de nouveau prendre de la pâte de noix à son ami. Pandion se remit sur son séant, parla et mangea très volontiers, à la joie de ses compagnons. Il jetait sans cesse des regards alentour et finit par s’informer de la jeune fille de la veille. Kidogo fit une grimace joviale, cligna de l’œil à l’Étrusque et prévint Pandion que ce soir la jeune fille le soignerait d’une façon mystérieuse. Le malade sembla d’abord intéressé, puis, sans doute lorsque l’action du remède eut passé, il retomba dans son apathie. Cavi et Kidogo trouvèrent néanmoins qu’il avait bien meilleure mine depuis deux jours. Il remuait davantage et respirait plus fort.

À peine le soleil eut-il décliné vers l’Occident, que le village se remplit, comme à l’ordinaire, de l’âcre fumée des feux de branches et du bruit mat des grands mortiers où les femmes pilaient les grains d’une plante cultivée dans le pays[72].

Une purée de ces grains, additionnée de lait et d’huile, servait de nourriture à la population.

Le crépuscule se changea rapidement en obscurité. Le grondement sourd du tam-tam parcourut soudain le bourg silencieux. Une troupe bruyante de jeunes gens s’approcha de la hutte des trois amis. À leur tête, quatre jeunes porteuses de torches encadraient deux vieilles femmes voûtées, enveloppées de grands manteaux sombres. Les garçons saisirent le malade et l’emportèrent, sous les clameurs de la foule, à l’autre bout du village qui confinait à la lisière défrichée de la forêt.

Cavi et Kidogo suivirent les indigènes. L’Étrusque promenait autour de lui des coups d’œil mécontents et sceptiques.

On apporta Pandion dans une case inhabitée qui mesurait au moins trente coudées de diamètre, et on l’étendit près du poteau central, le dos tourné à la porte. Des torches en bois poreux, imprégné d’huile de palmier, étaient fixées à ce poteau, éclairant vivement le centre de la hutte. Les murs, sous la basse retombée du toit, disparaissaient dans l’ombre. Le local était plein de femmes de tout âge, qui causaient avec animation, assises le long des murs. Une vieille donna à Pandion un breuvage de couleur foncée, qui le réconforta.

Un son vibrant s’échappa d’une défense d’éléphant creuse, le silence s’établit dans la hutte et tous les hommes sortirent en hâte. L’Étrusque et Kidogo, qui voulaient rester, furent expulsés dans les ténèbres sans autre forme de procès. Des vieilles femmes hideuses se massaient à l’entrée, cachant aux curieux ce qui se passait à l’intérieur. Cavi s’assit non loin de la hutte, décidé à ne pas s’en aller avant la fin de cette affaire énigmatique. Kidogo le rejoignit, montrant les dents dans un sourire : il croyait, lui, aux méthodes de traitement des peuples méridionaux.

Deux jeunes filles soulevèrent avec précaution le malade et l’adossèrent au poteau. Pandion voyait avec étonnement luire dans la pénombre les yeux et les dents des femmes. La case était garnie de touffes d’herbes sèches[73] : une large guirlande faisait le tour de la corniche intérieure et de fines ramilles de cette même plante s’enroulaient autour du poteau auquel Pandion était appuyé. Leur odeur vivifiante l’excitait en évoquant des choses chères et séduisantes, oubliées à jamais.

Juste en face de lui, plusieurs femmes avaient pris place. Deux longues trompettes en défenses d’éléphants faisaient tache blanche, éclairées par les torches ; des tam-tams sombres — gros billots de bois évidés — offraient aux yeux leurs flancs renflés.

Le son de trompe vibrant se répéta. Les vieilles placèrent devant le malade une statuette de femme en bois noirci, aux formes puissantes, grossièrement taillées.

Des voix grêles entonnèrent une mélodie, alternance lente et douce de sons gutturaux et de soupirs désolés, qui allait en s’accélérant et s’amplifiant, toujours plus large et plus aiguë, plus saccadée et plus impétueuse. Un coup de tam-tam subit fit tressaillir Pandion. La chanson se tut, la jeune fille en manteau bleu, qu’il connaissait déjà, surgit à la limite de l’ombre et de la lumière. Elle pénétra dans le cercle éclairé par les torches et s’arrêta, comme indécise. Nouveau son de trompe, suivi de clameurs frénétiques de vieilles femmes. La jeune fille rejeta son manteau en arrière et se montra vêtue seulement d’une ceinture tressée en rameaux odorants.

La lueur des flambeaux se reflétait en taches brumeuses sur la peau bronzée d’Irouma. Elle avait les yeux violemment cernés de peinture bleu-noir, des anneaux de cuivre astiqué étincelaient à ses poignets et à ses chevilles, ses cheveux noirs frisés retombaient en désordre sur ses épaules soyeuses.

Les tam-tams résonnèrent en cadence. Au rythme lent de leurs coups, la jeune fille marcha sans bruit sur ses pieds nus vers Pandion et s’inclina avec une souplesse féline devant la statuette de la déesse inconnue, les bras tendus dans une attente passionnée. Le Grec observait d’un œil émerveillé ses moindres gestes. Le visage de la jeune fille ne gardait nulle ombre de malice : grave, sévère, les sourcils froncés, elle semblait écouter la voix de son cœur. Les muscles de ses bras ondulaient. Ces vagues, descendues des épaules, aboutissaient aux doigts agités devant le visage de Pandion, comme si tout son être s’élançait vers lui. Le jeune homme n’avait jamais rien vu de pareil : la vie mystérieuse des bras d’Irouma se confondait avec l’expression d’extase de sa figure levée.

Les trompes d’ivoire mugirent sauvagement. Un son formidable fit sursauter Pandion : des cymbales couvraient de leur joyeux vacarme le bruit des tam-tams.

La jeune fille se cambra en un arc brillant. Puis ses petits pieds avancèrent lentement sur le sol battu : elle marchait en rond, d’un pas timide, mal assuré, avec une pudeur charmante.

À la vive clarté des torches, elle semblait moulée en métal brun. Dans la pénombre, elle évoluait comme une vision vaporeuse, presque invisible.

Le grondement inquiet des tam-tams s’intensifiait, les plaques de cuivre tintaient furieusement, et la danse, soumise à cette musique, s’accélérait au fur et à mesure.

Les jambes fines et alertes, animées par les vibrations du cuivre, voltigeaient, s’entrelaçaient, s’arrêtaient et reprenaient leur course aérienne.

Les épaules et le buste droit demeuraient immobiles, tandis que les bras, tendus vers la déesse dans une attitude implorante, remuaient souplement.

Le bruit obsédant des tam-tams s’arrêta net, la voix éclatante du cuivre se tut ; seuls, les mornes appels des trompes coupaient de temps à autre le grand silence, où on entendait cliqueter les bracelets de la danseuse.

L’étrange mouvement des muscles sous la peau satinée étonna Pandion. Sans jamais saillir nettement, ils ondoyaient et ruisselaient comme une eau courante, et les lignes du corps subissaient sous les yeux du jeune sculpteur d’inimitables métamorphoses qui incarnaient l’harmonie de la houle marine et les rafales du vent dans la savane d’or.

La supplication reflétée par chaque geste d’Irouma au début de sa danse, avait cédé la place à un impérieux élan. Pandion croyait percevoir dans les reflets bronzés de la lumière et le tonnerre de la musique, la flamme de la vie elle-même, la puissance éternelle de la beauté féminine.

Dans l’âme du jeune Grec, la soif de vivre se ralluma, les rêves ressuscitèrent, un monde vaste et mystérieux s’ouvrit à lui.

Les trompes s’étaient tues. Le roulement bas et menaçant des tam-tams se confondait avec les cris aigus des femmes, les plaques de cuivre grondaient comme le tonnerre, et soudain ce fut le silence complet. Pandion entendit même battre son cœur.

La jeune fille tournoya follement et s’immobilisa, raidissant son corps souple qui frémissait comme une corde de harpe. Tout à coup, elle laissa pendre ses bras le long des flancs, tremblante et lasse. Ses genoux fléchissaient, l’éclat de ses yeux s’était éteint. Elle s’abattit aux pieds de l’idole avec un cri douloureux et ne bougea plus ; seule, sa poitrine se soulevait, agitée de soupirs.

Pandion tressaillit, sidéré. La danse fougueuse s’était achevée par un cri de détresse.

Une rumeur enthousiaste emplit la hutte.

Quatre femmes qui murmuraient des paroles inintelligibles emportèrent Irouma au fond du local. La statue de bois fut enlevée en un tour de main. Les spectatrices se levaient, surexcitées, les yeux brillants. Elles parlaient haut en montrant l’étranger. Les vieilles attroupées à la porte s’étaient effacées devant Kidogo et Cavi qui se précipitèrent vers leur ami et l’assaillirent de questions. Mais il ne pouvait ni ne voulait leur répondre. Ses compagnons le remportèrent chez lui, où il resta longtemps éveillé, sous l’impression de la danse extraordinaire.

Vertu guérisseuse des noix ou magie de la danse hiératique, le fait est que Pandion commença à se rétablir.

Délivré du choc reçu dans la lutte contre le rhinocéros, son jeune organisme ne présentait plus de lésions graves et il recouvrait très vite ses forces. Il se contraignit à faire des exercices de gymnastique, pour égaler comme autrefois ses camarades.

Trois jours plus tard, il parvenait tout seul jusqu’à la maison du chasseur, afin de revoir Irouma.

Elle était absente, mais son père lui fit bon accueil, le régala de bonne bière et s’efforça de lui expliquer quelque chose en gesticulant et lui tapotant les épaules et la poitrine. Le Grec n’y comprit rien et quitta la hutte avec un vague sentiment de dépit.

Rassurés sur le compte de Pandion, Kidogo et Cavi partirent à la chasse aux girafes avec les autres affranchis et la plupart des villageois, dans l’espoir de reconnaître tant soit peu le futur itinéraire et de se procurer le plus de viande possible pour leurs hôtes bienveillants.

Pandion, soucieux de renforcer ses muscles affaiblis, aidait à écraser les grains pour la préparation de la bière, malgré les rires et les boutades des hommes qui le voyaient occupé à cette besogne féminine. Il prit bientôt l’habitude de sortir du village, armé d’une fine lance égyptienne. Là, en pleine


убрать рекламу






savane, il s’entraînait au lancement du javelot et à la course, sentant avec joie se raffermir ses biceps et croître la vigueur de ses jambes redevenues inlassables.

En même temps, comme il n’oubliait jamais Irouma, Pandion se mit à étudier la langue des indigènes. Il répétait sans cesse les mots étrangers, à l’accent chantant. Au bout d’une semaine, grâce à sa bonne mémoire, il pouvait déjà comprendre ce qu’on lui disait.

Il resta quatorze jours sans revoir la jeune fille et n’osa pas se rendre auprès d’elle en l’absence de son père, car il ignorait encore les usages du pays. Une fois, en revenant de la savane, il aperçut une silhouette en manteau bleu, qui fit battre son cœur à coups redoublés. Il pressa le pas, rattrapa la jeune fille et s’arrêta, radieux. C’était bien elle. Au premier coup d’œil qu’il lui jeta, Pandion se sentit ému. Prononçant avec effort les mots inaccoutumés, il remercia Irouma qui baissait les yeux, confuse. Bientôt à court de paroles étrangères, il poursuivit dans sa langue natale, puis il se ressaisit et se tut, regardant d’un air désemparé le fichu de tête bariolé qui lui arrivait au niveau des clavicules. Irouma le lorgnait en biais, et soudain elle éclata de rire. Il sourit à son tour et prononça avec prudence cette phrase apprise de longue date :

— Puis-je venir chez toi ?

— Mais oui, répondit-elle simplement. Viens demain à la lisière, lorsque le soleil sera en face du bois.

Pandion, ravi et ne sachant que dire, lui tendit les deux mains. Le manteau bleu s’ouvrit, deux petites mains fermes se posèrent, confiantes, dans celles du jeune homme. Celui-ci les serra tendrement. Il ne songeait plus à la lointaine Thessa. Les mains d’Irouma tressaillirent, ses larges narines se dilatèrent ; elle se dégagea d’un mouvement délicat mais énergique, se couvrit le visage de son manteau et monta rapidement le coteau. Pandion jugea préférable de ne pas la suivre et la regarda s’éloigner jusqu’à ce qu’elle eût disparu derrière les huttes. Il longeait la rue en balançant sa lance, le sourire aux lèvres.

Pandion remarquait pour la première fois le site pittoresque où se trouvait le bourg. Les huttes étaient jolies et confortables, les rues spacieuses. Il constata que ce peuple différait nettement des Nubiens et des habitants pauvres du Kemit « élu », dont les figures étaient mornes et passives et les corps, émaciés par la famine et le dur labeur, respiraient l’humilité. Les gens d’ici marchaient d’une allure légère, aisée ; les vieillards eux-mêmes gardaient une belle prestance.

Ses pensées furent interrompues par un jeune homme musclé, large de poitrine, coiffé d’un petit bonnet en peau de panthère. Planté devant le Grec, il lui lança un coup d’œil hostile, avança impérieusement le bras et toucha la poitrine de Pandion. Le Grec s’arrêta, perplexe, tandis que l’autre avait ramené la main au coutelas passé à sa ceinture et le toisait d’un regard de défi.

— J’ai vu que tu étais rapide à la course, proféra-t-il enfin. Veux-tu rivaliser avec moi ? Je suis Foulbo, surnommé le Léopard, ajouta-t-il, comme si ce nom devait tout expliquer à l’étranger.

Pandion répondit avec un sourire avenant qu’il avait mieux couru autrefois et n’avait pas encore recouvré son ancienne agilité. Alors Foulbo l’accabla de sarcasmes qui firent bouillir le sang du jeune Grec. Il accepta dédaigneusement, sans deviner la cause de la haine qu’il inspirait à l’inconnu. Les deux adversaires résolurent de concourir le soir même, quand il ferait plus frais.

Au pied de la butte où était le village, la jeunesse et plusieurs gens d’âge mûr se réunirent pour voir la compétition de Foulbo et de Pandion.

Foulbo indiqua dans la plaine un arbre solitaire, situé à dix mille coudées au moins. Serait reconnu vainqueur celui qui reviendrait le premier à la ligne de départ, avec un rameau de cet arbre.

Un claquement de mains fut le signal. Pandion et Foulbo partirent. L’indigène, frémissant d’impatience, galopait à grandes enjambées. On aurait dit qu’il survolait le sol. Les jeunes spectateurs lui prodiguaient des cris d’approbation.

Le Grec, qui n’était pas complètement rétabli, sentit la menace de la défaite. Mais décidé à tenir, il usa du procédé enseigné par son aïeul aux heures froides de l’aube, sur la bande mince de la grève. Il courait avec un léger balancement, d’une allure régulière, en surveillant sa respiration. Foulbo était loin en avant, mais le jeune Grec filait d’un trot rapide et régulier, sans essayer de le rejoindre. Sa poitrine se dilatait peu à peu, absorbant toujours plus d’air, ses jambes remuaient de plus en plus vite, et les spectateurs qui l’avaient d’abord considéré avec pitié, virent diminuer la distance entre les rivaux. L’Africain se retourna, poussa un cri de rage et courut encore plus vite. Il atteignit l’arbre à quatre cents coudées en avant de Pandion, sauta, arracha une branche et rebroussa chemin aussitôt. Le Grec le croisa non loin de l’arbre et remarqua son souffle haletant. Bien que son propre cœur battît bien plus fort qu’il n’aurait fallu, il envisagea la possibilité de vaincre ce concurrent trop vif et ignorant les règles de la course. Pandion, lui, continuait à se modérer et n’accéléra qu’à trois mille coudées du but. Il rattrapa bientôt Foulbo, mais ce dernier allongea le pas, happant l’air de sa bouche grande ouverte, et distança de nouveau l’étranger. Celui-ci ne se rendait toujours pas. La vue trouble, le cœur bondissant, il rejoignit de nouveau Foulbo. L’indigène fonçait droit devant lui, sans plus voir le chemin ; tout à coup il trébucha et tomba. Pandion qui l’avait dépassé de plusieurs coudées, revint en hâte pour l’aider à se relever. Foulbo le repoussa d’un geste furieux, se leva en chancelant et haleta, les yeux rivés sur ceux du Grec :

— Tu as … vaincu … mais prends garde ? Irouma …

Pandion comprit immédiatement de quoi il en retournait, et au triomphe de la victoire se mêla une sensation désagréable, une sorte de remords, comme s’il avait empiété sur un domaine dont l’accès lui était interdit.

Foulbo s’en alla, tête basse, d’un pas lourd, sans plus essayer de courir. Pandion gagna tranquillement la ligne de départ, acclamé par le public. Mais il ne s’était point départi de son sentiment de culpabilité.

À peine rentré dans sa hutte vide, il s’ennuya d’Irouma. Le rendez-vous fixé pour demain lui semblait si lointain ?

Le soir, les chasseurs étaient de retour. Les camarades de Pandion revenaient las, chargés de butin et d’impressions. L’Étrusque et le Noir jubilèrent à la vue de Pandion frais et dispos. Kidogo lui proposa, pour rire, une partie de lutte, et l’instant d’après ils roulaient tous les deux dans la poussière, étroitement enlacés, tandis que Cavi les poussait du pied et les grondait, en tâchant de les séparer.

Les trois amis participèrent au festin donné en l’honneur des chasseurs qui, enivrés de bière, se vantaient de leurs succès. Le jeune Grec, assis à l’écart, observait à la dérobée la clairière où dansaient les jeunes et tâchait d’apercevoir parmi eux Irouma.

L’un des chefs se leva en titubant un peu et prononça une allocution accompagnée de beaux gestes. Pandion n’en saisit que le sens général : le chef faisait l’éloge des étrangers, déplorait leur prochain départ et leur offrait de rester, en promettant de les admettre dans la tribu.

Le festin s’acheva la nuit, lorsque les convives se furent rassasiés de viande tendre de jeunes girafes et eurent épuisé les réserves de bière. En rentrant à la hutte, Kidogo annonça que demain tous les affranchis — ils étaient maintenant vingt-sept — tiendraient conseil sur la suite du voyage. Il avait parlé à des chasseurs nomades rencontrés dans la forêt. Ces hommes connaissaient bien la région à l’ouest du bourg et lui avaient expliqué le chemin. La distance qui les séparait de la mer et de la patrie de Kidogo était très grande, mais il savait maintenant qu’ils y parviendraient en trois mois, si lente que pût être leur marche.

Trempés par la lutte, forts de leur amitié, ils ne reculeraient devant aucun obstacle. Chacun des vingt-sept valait à lui seul cinq guerriers ? Le Noir bomba fièrement le torse, leva aux étoiles son visage égayé par la boisson, entoura Pandion de son bras et s’écria, ému :

— À présent j’ai le cœur en paix ? Te voici guéri — en route donc ? En route, demain, s’il le faut ?

Pandion se taisait, sentant pour la première fois que ses désirs ne correspondaient pas à ceux de ses amis. Il était incapable d’hypocrisie.

Depuis l’entrevue de tantôt, il comprenait que l’angoisse qui le tourmentait sans trêve, provenait de son amour pour Irouma. Une jeune fille en plein épanouissement de ses charmes lui était apparue au seuil de la liberté, après l’atroce vie d’esclave ?

N’était-ce point assez pour lui, qui se cramponnait récemment au plus petit espoir, dans le cul de basse-fosse ? Qu’avait-il à chercher en somme, dans le monde et dans la vie, lorsque l’amour le pressait de demeurer là, dans la savane d’or ? Et l’envie secrète, inavouée, de rester pour toujours avec Irouma, s’affermit dans son âme. Sa jeunesse confiante l’entraînait insensiblement au pays du rêve où tout est simple et facile.

Il la verrait demain et lui dirait tout … Quant à elle, elle l’aimait aussi ?

Les anciens esclaves devaient se rencontrer à l’autre bout du village, où ils habitaient deux grandes cases. Cavi, Kidogo et Pandion occupaient une petite hutte à part, qu’on leur avait donnée en raison de la maladie du jeune Grec.

Pandion qui avait affûté sa lance dans un coin du logis, s’apprêtait à sortir.

— Où vas-tu ? demanda l’Étrusque étonné. Tu ne veux pas assister au conseil ?

— Je viendrai plus tard, répondit Pandion en détournant la tête, et il partit en hâte.

L’Étrusque le suivit des yeux et échangea un regard perplexe avec Kidogo qui travaillait un morceau de cuir épais, pour en faire un bouclier.

Le jeune Grec ne leur avait pas dit que Irouma l’attendait à l’orée du bois. Sentant que le retour de ses amis mettait en péril son amour à peine né, il n’avait pas eu le courage de renoncer au rendez-vous. Il tentait de se justifier en se disant qu’il saurait bien par les autres la décision du conseil.

Arrivé aux abords de la forêt, il chercha longuement des yeux la jeune fille, jusqu’à ce qu’elle se détachât soudain d’un tronc d’arbre et se présentât devant lui, souriante. Elle avait jeté sur ses épaules le manteau de chasse de son père, en écorce souple et grise, qui la rendait absolument invisible dans le paysage boisé. Elle fit signe à Pandion de la suivre et longea rapidement la lisière, en direction d’une partie de la forêt qui s’avançait en hémicycle dans la savane, à trois mille coudées du village. Elle y pénétra. Pandion regardait alentour avec curiosité : c’était la première fois qu’il se trouvait dans une forêt africaine. Il l’avait imaginée tout autre que cette longue bande mesurant à peine deux mille coudées de large et disposée dans la vallée de la rivière qui arrosait le bourg.

Les grands arbres formaient une voûte au-dessus du vallon plongé dans une pénombre éternelle. Ils devenaient plus hauts à mesure qu’on s’enfonçait dans la forêt, tandis que près de la berge ils se penchaient vers le sol, enchevêtrant leurs branches supérieures. Les fûts sveltes, à l’écorce blanchâtre, noire ou brune, s’élevaient à une bonne centaine de coudées, telle une colonnade monumentale. Les branches emmêlées constituaient un berceau continu, impénétrable au soleil. Une lueur blafarde filtrait au travers et s’éteignait dans les cavités profondes, entre les racines bizarres qui ressemblaient à des murets. Le silence troublé seulement par le murmure presque imperceptible de l’eau, la pénombre et les proportions formidables de la colonnade sylvestre déprimèrent Pandion. Il se fit l’impression d’un intrus qui profanait le cœur mystérieux, le tabou d’une nature étrangère.

Juste au-dessus de l’eau, il y avait de minces fentes dans le berceau de verdure, qui laissaient pénétrer une cataracte de feu doré. Cette lumière, qui revêtait les arbres d’une brume radieuse, se morcelait dans les intervalles des arbres, en bandes verticales qui s’estompaient graduellement au fond de la forêt. Pandion se ressouvint des temples obscurs d’Aiguptos. Leurs architectes n’avaient rien inventé de nouveau : le charme des portiques géants, le crépuscule et le silence recueilli existaient dans la nature. La forêt colossale était plus grandiose que n’importe quel temple, mais l’homme avait le privilège de bâtir ses édifices où bon lui semblait, même là où il n’y avait pas de forêts … Des lianes reliaient les troncs de leurs guirlandes festonnées ou retombaient en rideaux ondulés. Le sol jonché de feuilles, de fruits et de branches en décomposition, était moelleux et constellé çà et là de petites fleurs multicolores.

De longues lanières d’écorce pendaient aux arbres, comme des lambeaux de peau arrachée.

De grands papillons voletaient sans bruit ; leurs ailes palpitantes attiraient l’attention du jeune Grec par l’éclat du coloris : noir de velours, bleu métallique, rouge, or et argent.

Irouma descendait vers la rivière, marchant d’un pas assuré parmi les racines ; elle amena Pandion à une terrasse unie, proche du courant et tapissée de mousse tendre. Il y avait là un arbre foudroyé. La cassure de son bois jaune et dur imitait grossièrement des formes humaines. Il devait faire l’objet d’un culte, car des chiffons de couleur et des dents de carnassiers étaient suspendus autour de lui. Trois défenses d’éléphant noircies sortaient de terre.

Irouma s’approcha de l’arbre, la tête penchée avec vénération, et invita le jeune homme à venir auprès d’elle.

— C’est le chef de notre lignée, engendré par la foudre, dit-elle tout bas. Offre-lui quelque chose, pour que les ancêtres nous soient propices.

Pandion s’inspecta : il n’avait rien à donner à cette idole rudimentaire, à ce prétendu ancêtre d’Irouma. Il écarta les bras en souriant, mais la jeune fille était inexorable.

— Donne ceci ? Elle effleura la ceinture en queues de girafes, que Kidogo venait de tresser pour son ami, en souvenir de la chasse.

Le Grec la dénoua docilement et la remit à[74] Irouma. Elle enleva son manteau, et resta en tenue domestique, sans bracelets ni collier, avec un simple pagne de peau qui lui tombait en biais sur la hanche gauche.

Dressée sur la pointe des pieds, elle suspendit l’offrande de Pandion à une aspérité située près de la tête du dieu. Au-dessous, elle accrocha un bout de peau de léopard et un chapelet de grains pourpres. Puis elle répandit aux pieds de l’idole une poignée de millet et se recula, satisfaite.

À présent, adossée à un arbre peu élevé, dont le feuillage était parsemé de centaines de fleurs rouges[75], elle regardait fixement le jeune homme. On aurait dit des veilleuses allumées au-dessus de la tête d’Irouma et dont les reflets écarlates dansaient sur sa peau luisante.

Pandion l’admirait en silence. Sa beauté lui semblait sacrée dans la paix de cette forêt géante, sanctuaire de dieux inconnus, si différents des radieux habitants célestes de son enfance.

Une joie calme et pure emplit l’âme du jeune Grec, il redevenait artiste, ses anciennes aspirations s’étaient réveillées.

Mais voici qu’une vision très nette surgit des profondeurs de sa mémoire. Là-bas, dans la patrie infiniment lointaine, au murmure des pins et de la mer, Thessa s’était adossée, elle aussi, à un arbre, dans les temps révolus à jamais …

Irouma croisa les bras derrière la tête, cambra légèrement sa taille fine et soupira. Pandion, troublé, fit un pas en arrière : elle avait pris exactement l’attitude dans laquelle il voulait représenter Thessa.

Le passé était ressuscité, la nostalgie s’était rallumée, plus forte que jamais. Une lutte nouvelle l’appelait loin d’Irouma.

Il découvrit en son for intérieur une contradiction sans précédent, qui l’effraya.

Ici, la puissance de la vie l’appelait, chaude comme le soleil d’Afrique, jeune comme la savane florissante après la pluie, irrésistible comme un large torrent. Là-bas, résidaient ses plus beaux rêves d’artiste. Mais n’était-ce pas la beauté elle-même qui était devant lui, proche et joyeuse, incarnée par cette fille brune des savanes africaines ? Si dissemblables que fussent Irouma et Thessa, elles personnifiaient l’une et l’autre le beau dans toute son authenticité.

L’émoi de Pandion se communiqua à la jeune fille. Elle vint à lui, et les mots chantants de la langue étrangère rompirent le silence des bois.

— Tu es à nous, ami aux yeux d’or … J’ai exécuté la danse de la grande déesse … L’ancêtre a accepté les offrandes … La voix d’Irouma s’éteignit, ses cils s’abaissèrent sur les yeux. Elle noua ses bras au cou de Pandion et se pressa contre lui. Éperdu, il s’écarta d’un effort désespéré. Elle releva la tête, la bouche entrouverte comme celle d’un enfant.

— Tu ne veux pas demeurer ici ? Tu t’en iras avec tes compagnons ? demanda-t-elle, surprise, et Pandion eut honte.

Il l’attira tendrement et, choisissant ses mots parmi ce qu’il savait de la langue indigène, essaya de lui faire comprendre sa nostalgie, son désir de revoir Thessa … La tête contre la poitrine musclée du Grec, Irouma plongea ses yeux dans le rayonnement des prunelles d’or, un faible sourire découvrit ses dents. Elle parla d’un accent aussi tendre, aussi amoureux que celui dont Thessa avait enivré Pandion.

— Bien sûr, si tu ne peux vivre parmi nous, il faut partir … Elle hésita. Mais si mon peuple et moi, nous te plaisons, reste, ami aux yeux d’or ? Réfléchis, décide et viens, je t’attendrai ?

La jeune fille se redressa fièrement, aussi grave, aussi austère que pendant sa danse.

Pandion se tint quelque temps immobile et lui tendit les bras sous une impulsion subite. Mais elle avait disparu derrière les arbres, engloutie par l’ombre épaisse de la forêt …

Le jeune homme en souffrit comme d’une lourde perte. Il s’attarda longuement dans le site lugubre, puis s’en alla au hasard à travers la brume dorée d’une clairière, luttant contre l’envie de se jeter à la poursuite d’Irouma, de la retrouver pour lui dire qu’il l’aimait, qu’il restait avec elle.

Dès qu’elle se fut cachée aux yeux de Pandion, Irouma se sauva en sautant légèrement par-dessus les racines et glissant entre les lianes. Elle courait de plus en plus vite, tant qu’elle en avait la force. Enfin elle s’arrêta, haletante, au bord d’une anse tranquille de la rivière. Le grand jour l’éblouit, elle eut chaud après les ténèbres et la fraîcheur des bois.

À travers ses larmes, elle vit son image que la nappe d’eau lui renvoyait comme un vaste miroir … Certes, elle était belle ? Mais la beauté ne suffisait pas, sans doute, puisque l’étranger aux yeux d’or, intrépide et tendre, voulait la quitter. Il souhaitait donc autre chose … Mais quoi ?

Le soleil se couchait derrière la savane mamelonnée. Une ombre bleue s’allongeait obliquement au seuil de la hutte où Kidogo et Cavi étaient assis.

Pandion devina à leur mouvement qu’ils l’attendaient avec impatience. Il les aborda, les yeux à terre. Cavi se leva, austère et solennel, et posa la main sur l’épaule du jeune homme.

— Nous avons à te parler, moi et lui. L’Étrusque désigna de la tête Kidogo, debout à ses côtés. Tu n’es pas venu au conseil, mais la décision est prise : nous partons demain …

Pandion eut un sursaut. Les trois derniers jours avaient été surchargés d’événements. Néanmoins il ne croyait pas que ses compagnons seraient si pressés. Il l’aurait été autant qu’eux, sans … sans Irouma ?

Le jeune Grec lut un blâme dans les regards de ses amis. La nécessité de prendre une décision, qui le tracassait depuis des jours et qu’il éludait inconsciemment, dans l’espoir naïf que tout finirait par s’arranger, devenait imminente. Une muraille semblait lui fermer de nouveau l’accès du monde radieux de la liberté, de cette liberté qui, au fond, ne vivait que dans ses rêves.

Il devait décider s’il resterait avec Irouma ou la perdrait à jamais pour suivre ses camarades. Vivre sans la moindre chance de la revoir, lorsqu’une distance énorme les aura séparés … L’horrible « à jamais » lui brûlait le cœur comme une braise. Mais s’il restait ici, ce serait aussi à jamais : seules, les forces unies de vingt-sept hommes prêts à tout, même à braver la mort, pour regagner le pays natal, permettraient de franchir l’espace qui les emprisonnait. Donc, en restant, il perdait à jamais sa patrie, la mer, Thessa, tout ce qui l’avait soutenu et l’avait aidé à parvenir jusque dans cette contrée.

Pourrait-il habiter ici, s’intégrer à cette vie aimable et cependant étrangère, lorsqu’il n’aurait plus ses camarades éprouvés dans le malheur, sur l’amitié desquels il s’était toujours appuyé ? De tout son être, sans avoir à réfléchir, il sentit la réponse.

Ne serait-ce pas une trahison que d’abandonner ses amis, après avoir été sauvé et guéri par leurs soins ?

Certes, il devait les suivre, laissant ici la moitié de son cœur ?

La volonté du jeune Grec ne résista pas à l’épreuve. Il saisit les mains de ses compagnons qui observaient anxieusement la lutte intérieure reflétée sur son visage franc, et les supplia d’ajourner leur départ. Maintenant qu’ils étaient libres, pourquoi ne pas rester quelque temps encore, afin de mieux se reposer avant le voyage et de connaître plus à fond le pays ?

Kidogo hésita, car il aimait beaucoup le jeune homme. Mais l’Étrusque s’assombrit encore plus.

— Rentrons, des oreilles et des yeux étrangers nous épient. Cavi poussa Pandion dans la hutte obscure et alla chercher une braise pour allumer une petite torche. Il serait plus facile, croyait-il, de convaincre son ami à la lumière. À quoi bon nous attarder, demanda-t-il d’un ton âpre qui impressionna le jeune Grec, puisque de toute façon tu t’en iras ? Voudrais-tu l’emmener par hasard ?

Non, il ne lui était jamais venu à l’idée qu’elle pût l’accompagner dans ce voyage lointain et périlleux ; il secoua négativement la tête.

— Alors, je ne te comprends pas, dit rudement l’Étrusque. Nos autres camarades, n’ont-ils pas trouvé ici des jeunes filles à leur goût ? Or, personne au conseil n’a hésité à choisir entre la femme et la patrie, personne n’a songé à rester. Le père d’Irouma, le chasseur, pense que tu n’iras pas avec nous. Tu lui plais, ta bravoure est renommée dans le peuple. Il m’a dit qu’il était prêt à t’accueillir à son foyer. Se peut-il que tu nous abandonnes, oubliant le pays natal à cause d’une fille ? ?

Pandion baissa la tête. Il n’avait rien à répondre, il n’aurait pas su prouver à l’Étrusque en quoi il avait tort. Comment lui dire qu’il n’était pas simplement esclave de sa passion ? Comment exprimer ce qui l’avait séduit dans Irouma en tant qu’artiste ? Elle était devenue pour lui l’incarnation de la beauté, la puissance éternelle de la vie scintillait en elle, fascinant le jeune sculpteur dont le besoin de créer s’était réveillé en même temps que l’amour ? D’autre part, l’austère vérité des arguments de Cavi le brûlait : il avait oublié que ce peuple étranger avait ses propres us et coutumes. En demeurant ici, il devrait être chasseur et partager le destin de ses nouveaux compatriotes. Tel était le prix du bonheur de rester avec Irouma … Elle seule lui était chère dans ce pays. L’immensité calme et torride de la savane d’or ne ressemblait nullement à la mer tumultueuse. La jeune fille appartenait à ce monde où il se sentait constamment un hôte de passage … Et là-bas, au loin, sa patrie rayonnait comme un phare. Mais si ce phare s’éteignait, pourrait-il s’en passer ? …

Après avoir laissé à Pandion le temps de réfléchir, l’Étrusque reprit :

— Admettons que tu l’épouses pour la quitter ensuite. Crois-tu que nous puissions partir en paix et que les siens nous viennent en aide ? Tu auras abusé de leur hospitalité. Le châtiment qui te sera dû, retombera sur nous tous … Et puis, qu’est-ce qui te donne la certitude que les autres voudront attendre ? Ils refuseront, et moi de même ?

Après une pause, Cavi ajouta tristement, comme s’il regrettait la dureté de ses paroles :

— J’en ai le cœur meurtri, car lorsque je serai parvenu au rivage, je n’aurai pas d’ami expert dans l’art de la navigation. Mon Remdus est mort, je fondais tout mon espoir sur toi qui as piloté un navire sous la direction des Phéniciens … L’Étrusque baissa la tête et se tut.

Kidogo se jeta vers Pandion et lui passa au cou un sachet suspendu à une cordelette en cuir.

— Je l’avais gardée pendant ta maladie, dit-il. C’est ton amulette marine … Elle t’a aidé à vaincre le rhinocéros et nous aidera tous à gagner la mer, si tu es des nôtres …

Pandion se remémora la pierre que lui avait donnée Ahmès. Il avait complètement oublié ce symbole étincelant de la mer, comme il avait oublié tant d’autres choses depuis quelques jours. Il poussa un grand soupir. À ce moment, un homme de haute taille entra, muni d’une longue lance. C’était le père d’Irouma. Il s’assit par terre sans façons, les jambes repliées, sourit à Pandion et s’adressa à l’Étrusque :

— J’ai à te parler affaires, commença-t-il posément. Tu as dit que vous comptiez partir chez vous d’ici un soleil.

Cavi fit oui de la tête, silencieux, attendant la suite. Pandion considérait anxieusement l’indigène au maintien simple et digne.

— Le chemin sera long, beaucoup d’animaux guettent l’homme dans la savane et dans la forêt, continua le chasseur. Vous êtes mal armés. Rappelle-toi, étranger, que l’on ne combat point les bêtes comme les hommes. La lance est préférable au glaive et au coutelas. Elle seule peut tenir en respect le fauve, l’arrêter et l’atteindre au cœur de loin. Les vôtres ne conviennent pas à notre savane ? Le chasseur montra dédaigneusement un mince javelot égyptien, à petite pointe de cuivre, appuyé contre le mur de la hutte. Voici ce qu’il faut ?

Il posa sur les genoux de Cavi l’arme qu’il avait apportée et la débarrassa de son long fourreau de cuir.

La lourde lance avait plus de quatre coudées de long. Sa hampe de deux doigts d’épaisseur était en bois dur et luisant comme l’ivoire. Elle présentait en son milieu un renflement revêtu de peau d’hyène fine et rugueuse. Au lieu de pointe, il y avait une lame d’une coudée de long et de trois doigts de large, faite d’un métal clair, très résistant, qui était du fer, rare et précieux.

Cavi effleura pensivement la lame coupante, soupesa l’arme dans sa main et la rendit au père d’Irouma avec un soupir.

Le chasseur qui observait en souriant l’impression produite, insinua :

— Une telle lance est difficile à fabriquer … Son métal est extrait par une tribu voisine, qui nous le vend cher. En revanche, elle te sauvera plus d’une fois d’un danger mortel …

Cavi se taisait, ignorant où l’indigène voulait en venir.

— Vous avez apporté d’excellents arcs du Kemit, poursuivit ce dernier. Nous ne savons pas les faire et voudrions les échanger contre des lances. Les chefs vous en offrent deux pour chaque arc ; et ces lances, je vous l’ai dit, vous seront plus utiles.

Cavi interrogea du regard Kidogo, qui approuva d’un signe de tête les propos du chasseur.

— La savane est si giboyeuse que nous n’y aurons pas besoin de flèches, dit le Noir. Dans les forêts, ce sera moins commode. Mais elles sont loin, et six lances seront plus efficaces contre les fauves que trois arcs.

L’Étrusque réfléchit, accepta et se mit à marchander. Mais l’indigène, intraitable, faisait valoir l’arme proposée. Ils n’auraient jamais donné deux lances pour un arc, n’eût été le besoin de connaître la structure des arcs de la Terre noire.

— Soit, dit Cavi. Nous vous en aurions fait présent pour vous remercier de votre hospitalité, si notre voyage n’avait pas été aussi lointain. Nous acceptons vos conditions, tu auras les arcs demain.

Le chasseur s’épanouit, tapa dans la main de Cavi, leva la lance, examinant le reflet rouge de la torche sur le fer, et remit dessus le fourreau de cuir orné de bouts de peau de diverses couleurs.

L’Étrusque avança la main, mais l’indigène ne lui donna pas l’arme.

— Tu en auras une pareille demain. Quant à celle-ci … le père d’Irouma fit une pause … je l’offre à ton ami aux yeux d’or. C’est Irouma qui a cousu le fourreau ? Vois comme il est joli.

Le chasseur tendit la lance au jeune Grec qui la prit avec hésitation.

— Tu ne pars pas avec eux, — l’indigène montra l’Étrusque et le Noir, — mais une bonne lance est le plus bel avoir du chasseur, et je veux que tu honores notre lignée en devenant mon fils ?

Kidogo et Cavi mangeaient des yeux leur ami ; le Noir fit craquer les jointures de ses doigts. Le mouvement décisif était venu.

Pandion pâlit et rendit brusquement la lance au chasseur.

— Tu refuses ? Qu’est-ce à dire ? s’écria l’indigène stupéfait.

— Je m’en vais avec mes camarades, prononça le jeune Grec avec effort.

Le père d’Irouma le regarda, immobile, puis il jeta furieusement la lance aux pieds de Pandion.

— Bon, mais ne t’avise plus de lever les yeux sur ma fille ? Je la ferai partir ailleurs, dès aujourd’hui ?

Pandion restait là, les yeux hagards. Devant la douleur sincère qui altérait ses traits virils, une vague compassion adoucit le courroux du chasseur.

— Tu as eu le courage de te décider à temps. C’est bien, dit-il. Mais puisque tu veux partir, fais vite …

Le chasseur toisa une dernière fois Pandion d’un regard sombre et proféra un son inarticulé.

Au seuil de la hutte, il se retourna vers Cavi.

— Il


убрать рекламу






en sera comme je l’ai dit ? grommela-t-il en disparaissant dans l’obscurité.

Kidogo, mal à l’aise de voir les yeux du jeune Grec briller d’un éclat inusité, devina qu’il n’était pas d’humeur à s’entretenir avec ses compagnons. Pandion resta quelque temps debout, le regard fixe, comme s’il interrogeait les ténèbres sur le parti à prendre. Puis il se tourna lentement et s’abattit sur sa couche, le visage dans les mains.

Cavi alluma un autre flambeau : il craignait de laisser Pandion seul avec ses pensées, dans l’obscurité. Lui et Kidogo s’assirent à l’écart et veillèrent en silence. De loin en loin, ils jetaient un regard anxieux à leur ami, dont ils ne pouvaient soulager la peine.

Le temps traînait en longueur. La nuit venue, Pandion remua, sauta sur ses pieds, l’oreille tendue, et s’élança vers la sortie. Mais les larges épaules de l’Étrusque lui barrèrent le chemin. Le jeune Grec se heurta à ses bras croisés et s’arrêta, les sourcils froncés.

— Laisse-moi passer ? dit-il impatienté. Je n’en peux plus ? Il faut que je prenne congé d’Irouma, si on ne l’a pas fait partir déjà …

— Sois raisonnable ? répondit Cavi. Tu vas la perdre, et nous tous avec ?

Sans répondre, Pandion essaya de repousser l’Étrusque, mais l’autre tenait bon.

— Puisque ta résolution est prise, en voilà assez, inutile d’irriter son père ? insistait Cavi. Imagine un peu ce qui en résulterait …

Le jeune Grec le poussa encore plus fort, mais fut rejeté d’une bourrade en pleine poitrine. À la vue du conflit, Kidogo accourut, désemparé, ne sachant que faire. Pandion serra les dents, une flamme mauvaise dans les yeux. Les narines dilatées, il assaillit l’Étrusque. Celui-ci saisit son couteau et tendit le manche au jeune homme :

— Tiens, frappe ? cria-t-il, exaspéré.

Pandion perdit contenance. Cavi présenta sa poitrine, posa sur le cœur sa main gauche et continua d’offrir de la droite le couteau à Pandion.

— Frappe donc, là ? tu ne sortiras pas tant que je serai en vie ? Tue-moi, et tu seras libre ? criait-il rageusement.

C’était la première fois que Pandion voyait son ami sage et austère dans cet état. Il recula en gémissant, revint à son lit et s’y laissa de nouveau tomber, en tournant le dos à ses compagnons.

Cavi, haletant, s’épongea le front et remit son couteau à la ceinture.

— Il faut le surveiller toute la nuit et partir le plus tôt possible, dit-il à Kidogo effaré. À l’aube, tu diras aux camarades qu’ils se préparent.

Pandion avait entendu ces paroles qui signifiaient qu’il ne reverrait plus Irouma. Il suffoquait, hanté par la sensation presque physique d’être emmuré. Après un violent combat intérieur, son violent désespoir, proche de la démence, se changea en douce tristesse.

La savane africaine déployait de nouveau son étendue torride devant les vingt-sept hommes énergiques, résolus à retourner coûte que coûte au pays natal.

Après les pluies, l’herbe rude, aux grands épis brunâtres[76], s’élevait à une hauteur de douze coudées, dissimulant dans sa brousse étouffante jusqu’aux corps gigantesques des éléphants. Kidogo expliqua à Pandion pourquoi il fallait se hâter : la saison des pluies serait bientôt terminée et les incendies transformeraient la savane en une plaine morte, tapissée de cendre, où on aurait du mal à trouver sa nourriture.

Pandion acquiesçait en silence. Son chagrin était encore trop récent. Mais parmi les compagnons auxquels il devait tant, le jeune Grec sentait se resserrer les liens de l’amitié masculine, croître sa propre volonté d’aller de l’avant, sa soif de lutte, et s’aviver la flamme du phare de l’Œniadée.

Et si cuisant que fût le regret d’avoir quitté Irouma, il était redevenu le Pandion d’autrefois, qui suivait un chemin librement choisi. Il n’avait point perdu l’attention avide de l’artiste pour les formes et les couleurs, ni le désir de créer.

Vingt-sept hommes robustes étaient armés de lances, de dards, de coutelas, de boucliers.

Ces anciens esclaves, aguerris par les malheurs et les combats, étaient assez forts pour ne pas craindre les bêtes sauvages qui pullulaient alentour.

En chemin, parmi les hautes herbes, le danger était sérieux. On devait suivre à la queue leu leu les couloirs formés par les pistes d’animaux, sans rien voir devant soi, durant des heures, que le dos du camarade précédent. Et les grandes murailles qui bruissaient des deux côtés faisaient peser sur les voyageurs une menace continuelle : d’un moment à l’autre, les tiges pouvaient s’écarter, livrant passage à un lion survenu en tapinois, à un rhinocéros furieux ou à la masse énorme d’un éléphant solitaire, d’humeur féroce. L’herbe dissociait la troupe, et la situation la plus précaire était celle de l’arrière-garde, qui risquait de s’exposer à la colère de l’animal importuné par ceux qui marchaient devant. Au matin, une rosée froide imprégnait la savane, des gouttes étincelantes poudroyaient au-dessus des corps humains, trempés comme s’il avait plu. Aux heures torrides de la journée, la rosée disparaissait sans laisser de traces ; une poussière sèche, descendue du sommet des herbes, raclait la gorge ; on étouffait dans ces corridors étroits.

À la fin du troisième jour de voyage, le vaillant Libyen Takel, de l’arrière-garde, fut attaqué par un léopard, et seule la chance lui permit de s’en tirer avec quelques éraflures. Le lendemain, un gros lion à crinière sombre sauta sur Pandion et son voisin noir. La lance du père d’Irouma retint le fauve, tandis que le compagnon du Grec ramassait le bouclier que ce dernier avait lâché dans sa surprise, et prenait l’animal à revers. Le lion fit volte-face et tomba, transpercé de trois lances. Kidogo accourut, haletant d’émotion, alors que tout était fini et que les guerriers essoufflés essuyaient le sang qui avait rapidement bruni sur leurs lances. Le carnassier gisait, presque invisible dans l’herbe jaune foulée. Tous les voyageurs s’étaient rassemblés avec de grands cris. On assurait à Dhlomo et Mpafou, deux Noirs trapus qui conduisaient le détachement avec Kidogo, que les bêtes finiraient par tuer quelqu’un. Il fallait contourner cette prairie aux herbes hautes. Les guides n’avaient pas — d’objections à faire. On tourna donc carrément au Sud et on atteignit avant le soir une forêt qui s’allongeait précisément vers le Sud-Ouest, dans la direction voulue. Pandion connaissait déjà ces zones de verdure, en galerie voûtée au-dessus d’un petit cours d’eau tranquille. Elles sillonnaient la savane en tous sens, suivant les lits de rivières et de ruisseaux.

Sous le berceau de feuillage où s’étaient engagés les voyageurs, il n’y avait heureusement ni ronces ni rideaux impénétrables de lianes enchevêtrées : les hommes louvoyaient allègrement entre les racines géantes. Un silence profond et une fraîche pénombre avaient succédé au murmure de l’herbe dans la touffeur du jour éblouissant. La forêt s’étendait très loin : les hommes y cheminaient jour après jour, sortant parfois dans la savane pour chasser ou grimpant aux arbres bas de la lisière pour s’orienter.

Bien que l’avance fût plus facile et moins dangereuse, la pénombre et le silence du bois mystérieux déprimaient Pandion. Il évoquait les souvenirs de son entrevue avec Irouma dans un site identique. Sa peine lui semblait infinie, la détresse enveloppait à ses yeux le monde entier d’une brume grisâtre ; l’avenir lui paraissait aussi lugubre et aussi muet que cette forêt qu’ils traversaient.

Le jeune homme avait l’impression que le chemin ténébreux, bordé par la colonnade monotone des fûts gigantesques, strié d’ombre et de lumière, parsemé de creux et de bosses, était interminable.

Il conduisait à des horizons inconnus, en s’enfonçant toujours davantage au cœur du pays étranger et bizarre, plein d’imprévu, où seule la solidarité des camarades vigilants promettait d’échapper à une mort certaine. La mer qu’il avait tant hâte de revoir et qui lui avait semblé si accessible lorsqu’il était en captivité, s’éloignait indéfiniment, retranchée derrière des milliers d’obstacles, des mois de marche difficile … La mer l’avait arraché à Irouma, tout en restant hors de portée …

La forêt aboutit à un vaste marécage qui s’étalait à perte de vue, masqué au loin par des vapeurs verdâtres et couvert, dans la matinée, d’une nappe de brouillard blême. De petites troupes de hérons blancs survolaient une mer de joncs.

Cavi, Pandion et les Libyens, décontenancés par cet obstacle, regardaient d’un œil perplexe les fourrés vert vif des plantes aquatiques, percés de fenêtres où l’eau miroitait au soleil. Mais les guides souriants échangeaient des regards satisfaits : on était sur la bonne route, deux semaines de rudes étapes ne s’étaient pas passées en vain.

Le jour suivant, on fit des radeaux avec des joncs spéciaux, très légers et poreux[77], dont les tiges géniculées atteignaient dix coudées de haut. Les voyageurs voguèrent le long des taillis de papyrus empanachés, évitant les entassements rougeâtres de joncs morts et les îles d’herbes flottantes. Chaque radeau portait deux ou trois hommes qui maniaient prudemment des gaules enfoncées en cadence dans le fond vaseux.

L’eau sombre et fétide semblait une huile épaisse, des bulles de gaz palustre montaient à la surface, de sous les gaules ; une moisissure visqueuse écumait en franges couleur de rouille au bas des vertes murailles. Pas un endroit sec dans le champ visuel, une chaleur humide accablait les hommes trempés de sueur, un soleil de plomb les brûlait sans merci. Vers le soir, des myriades de moucherons agressifs les assaillirent. On s’estimait heureux de découvrir une éminence non submergée, pour y allumer un grand feu fumeux. Mais on bénissait surtout le vent qui chassait les nuées d’insectes et accordait aux gens un sommeil réparateur, après des jours et des nuits de fatigue. Son souffle penchait les joncs et faisait courir des ondes sur l’océan de verdure.

Une multitude de reptiles se cachait dans l’eau croupie et la végétation putrescente. D’énormes crocodiles s’attroupaient par centaines sur les bancs de vase ou sortaient leurs museaux des broussailles. La nuit, ces monstres poussaient des rugissements sourds qui inspiraient aux hommes une terreur superstitieuse. Ni furieux ni menaçants, ces cris saccadés qui déferlaient dans la nuit sur l’eau stagnante, semblaient froidement cruels.

Les voyageurs rencontrèrent une anse peu profonde, semée de monticules coniques en vase, à moitié détruits, d’une coudée et demie de haut. L’eau trouble dégageait une horrible puanteur, les buttes étaient recouvertes d’une croûte blanchâtre de fientes. Les Noirs expliquèrent que c’étaient des nids d’échassiers roses[78], qui auraient pullulé sur le marais à un autre moment de l’année. Plusieurs hommes, surtout des Libyens, tombèrent malades à cause de l’eau viciée et des émanations nocives. Une fièvre cruelle exténuait les malheureux affalés sur les radeaux, aux pieds de leurs camarades.

Au cinquième jour de navigation, les étendues d’eau libre se multiplièrent, hérissées çà et là de cimes d’arbres. Pandion surpris, demanda à Kidogo ce que cela signifiait. Souriant de toute la largeur de sa grande bouche, le Noir expliqua que la fin de leurs tourments approchait.

— Ici, dit-il en plantant sa gaule dans l’eau profonde, la terre brûle de chaleur durant la saison sèche. C’est la crue provoquée par les pluies.

— Quelle rivière est-ce donc ? s’informa Pandion.

— Il y en a deux[79], et une chaîne de marais s’allonge entre elles. Par temps sec, le courant est presque imperceptible.

Une fois de plus, Kidogo avait raison : les radeaux frôlèrent bientôt le fond vaseux ; le terrain montait graduellement, pour se changer en une plaine unie. Une herbe singulière y poussait, terminée par des épis d’un blanc argenté, de sorte que la savane qui brillait au soleil, semblait de loin la continuation de la nappe d’eau. C’est avec un grand soulagement que les voyageurs, pataugeant dans la boue jusqu’à la ceinture et dispersant les crocodiles par leurs cris, gagnèrent la terre ferme réchauffée. Un vent sec et frais les accueillit, chassant la lourde touffeur du marais. Le groupe atteignit une éminence où croissaient des arbustes couverts de larges feuilles bleuâtres et de fruits orangés, de la grosseur d’un œuf.

Les hommes découvrirent de l’eau potable et résolurent de faire halte. Ils érigèrent autour du campement une enceinte épineuse de six coudées de haut. Les Noirs cueillirent une quantité de fruits orangés, qui se révélèrent très tendres et savoureux, puis ils apportèrent des feuilles dont on tira le suc pour soigner ceux qui avaient la fièvre. Les gens bien portants dormaient tout leur soûl, les plaies résultées des piqûres de moucherons guérissaient rapidement. Il n’y eut pas de pluie pendant plusieurs jours. Le matin, il faisait très frais, ce qui incommodait fort les Africains noirs.

On se remit bientôt en route.

Les voyageurs cheminèrent vingt-cinq jours dans la savane. Ils étaient maintenant dix-neuf : les huit autres s’étaient détachés après la traversée du marais, pour se rendre vers le Nord, en direction de leur pays qui se trouvait tout au plus à dix journées de marche. Ils avaient beau exhorter leurs compagnons à les suivre, ceux-ci restaient obstinément fidèles à leur projet de pousser jusqu’à la mer.

Une brume grise voilait l’azur du ciel qui continuait à dégager un rayonnement intense. La nuit, il y avait souvent des nuages, un tonnerre effrayant roulait sans cesse sur la plaine, mais pas un éclair ne sillonnait le noir velouté de la nuit, pas une goutte de pluie ne tombait sur l’herbe desséchée et la terre crevassée par la chaleur.

La savane était parsemée de monticules en forme de cônes effilés ou de tours arrondies au sommet, mesurant jusqu’à dix coudées de haut. À l’intérieur de ces buttes en argile dure comme la pierre, habitaient des multitudes de gros insectes pareils à des fourmis et pourvus de fortes mandibules qui les rendaient dangereux. Pandion, habitué à bien des animaux étranges, ne s’étonnait plus des girafes ni des troupeaux d’éléphants comptant jusqu’à un millier de spécimens. À présent, il voyait des bêtes singulières, à la robe rayée de blanc et de noir. Elles ressemblaient aux chevaux de l’Œniadée, mais s’en distinguaient par certains caractères : assez petite taille, jambes grêles, croupe plus large, dos infléchi, lèvre supérieure galbée, queue et crinière courtes. Pandion observait curieusement leurs troupeaux innombrables, qui venaient boire. Il rêvait de les capturer pour les accoutumer à la selle. Mais lorsqu’il fit part de ses considérations à Kidogo et aux autres Noirs, ils se tinrent longuement les côtes. Ils expliquèrent ensuite au jeune Grec que ces animaux rayés étaient vigoureux, féroces et indomptables, qu’en admettant même qu’on en attrapât quelques-uns des plus paisibles, on ne rassemblerait pas en dix ans les deux dizaines dont ils avaient besoin.

Les buffles lui causèrent une autre déception. À la vue de ces bœufs massifs, d’un gris sombre, dont les cornes larges s’incurvaient au bout, il voulut ramper vers l’un d’eux pour l’abattre d’un coup de lance ; mais Kidogo se jeta sur le jeune homme et le pressa contre le sol. Le Noir remontra à son ami que ces bœufs étaient les plus dangereux du pays du Sud, ou peu s’en fallait, et qu’on ne pouvait leur faire la chasse qu’avec des arcs et des dards, sans quoi on courait à une mort certaine. Pandion, docile, se retira dans les fourrés comme les autres, mais il ne comprenait pas la terreur de Kidogo : le rhinocéros ou l’éléphant lui semblaient beaucoup plus redoutables.

La route était fréquemment traversée de rochers, de chaînes de collines ou de groupes de falaises érodées. On y rencontrait d’affreux singes cynocéphales. À l’approche des hommes, ils se massaient sur les rocs ou sous les arbres et régalaient les voyageurs de leurs grimaces impudentes. Pandion regardait avec dégoût leurs museaux de chiens pelés, aux grosses joues bleues, encadrés de poils raides, leurs derrières mobiles, où saillaient des callosités rouges. Ils étaient dangereux. Un jour Cavi, exaspéré par l’attitude insolente de trois cynocéphales qui lui barraient le chemin, frappa l’un d’eux de sa lance. Un véritable combat s’engagea au pied des falaises. Les voyageurs battirent en retraite précipitamment, heureux de s’en être tirés à si bon compte.

Au vingt-cinquième jour de marche, une raie foncée apparut à l’horizon du terrain déclive. Kidogo la montra avec un cri de joie : c’était une vaste forêt, le dernier obstacle à surmonter. Au-delà des montagnes boisées, s’étendait la mer tant désirée, le chemin sûr du pays natal.

Vers midi, le détachement parvint à une palmeraie dont l’aspect bizarre surprit Pandion. Jusque-là, on n’avait pas rencontré dans la savane ces hautes plantes élancées[80] qui ressemblaient aux dattiers d’Aiguptos. Leurs fûts s’élevaient exactement du centre de l’ombre étoilée, bleu-noir, projetée par la cime. Dans les intervalles, la terre sèche avait l’air d’un métal chauffé à blanc. Pandion vit à la disposition singulière de ces ombres que le soleil méridional brillait juste au-dessus de sa tête. Il le fit observer à Cavi. L’Étrusque haussa les épaules, la mine perplexe, mais Kidogo déclara que c’était bien ainsi. À mesure qu’on avançait vers le Sud, le soleil montait davantage, sans que l’on sût pourquoi. Les vieillards prétendaient qu’encore plus au Sud il redescendait.

Le jeune Grec n’eut pas l’occasion de méditer longuement sur cette énigme, car ses compagnons accablés par la chaleur avaient hâte de retrouver de l’eau. Durant la halte, Kidogo annonça qu’ils atteindraient la forêt vers le soir et que leur chemin passerait ensuite par des bois et des montagnes qui s’allongeaient jusqu’aux confins de la terre.

— Par ici — le Noir indiqua sa droite — et par là — le bras de Kidogo se tendit à gauche — il y a de grandes rivières, mais nous ne pouvons pas naviguer dessus. Celle de droite[81] tourne au Nord, vers une vaste mer d’eau douce située au bord des déserts septentrionaux. Celle de gauche[82] oblique au Sud et nous emmènerait loin de notre destination. En outre, leurs rives sont peuplées de tribus puissantes qui mangent la chair humaine et nous massacreraient tous. Il faut aller droit au Sud-Ouest, entre les deux cours d’eau. Les forêts d’ici sont dépeuplées, donc inoffensives, et les indigènes évitent d’habiter les montagnes par crainte des violents orages et des fourrés obscurs. Les animaux y sont rares, mais le gibier et les fruits suffiront à nourrir notre petite troupe.

Pandion, Cavi et les Libyens considéraient avec méfiance et une vague appréhension la sombre forêt dressée devant eux.

LA PUISSANCE DES FORÊTS

 Сделать закладку на этом месте книги



Des arbres extraordinaires dominaient la brousse. Leurs troncs minces et annelés se terminaient par de courtes branches en éventail, garnies de larges feuilles, et encore plus haut s’élevaient des pousses raides, de dix coudées de long, pareilles à des glaives géants[83].

Quatre de ces arbres, deux de chaque côté, gardaient comme des sentinelles l’accès de la forêt, pointant vers le ciel pâle leurs glaives menaçants. Les voyageurs passèrent entre eux, à travers les ronces. Un énorme sanglier[84] avec une vilaine tête verruqueuse, armée de défenses courbes, surgit des halliers, grogna d’un ton indigné et disparut …

Dès la première étape dans la forêt, Cavi perdit la baguette où il avait marqué par quarante-neuf coches la durée du voyage, et l’on ne compta plus les jours. L’immensité uniforme des bois se grava à jamais dans le souvenir de Pandion.

Les hommes marchaient en silence. Quand ils essayaient de parler, leurs voix résonnaient fortement sous la voûte de verdure impénétrable. Sur les vastes étendues de la savane d’or ils ne s’étaient jamais sentis aussi infimes, aussi perdus au fond du pays étranger. Les lianes dont l’épaisseur atteignait parfois celle du torse humain, enlaçaient en spirale les troncs d’arbres lisses, s’enchevêtraient plus haut en un vaste filet, retombaient en rideaux et en festons isolés. Leurs branches s’étalaient à une hauteur inaccessible, les fûts s’estompaient dans un crépuscule gris. Des flaques d’eau putride, couverte de moisissure, jalonnaient le chemin ; des ruisselets sombres coulaient sans bruit. Dans les rares clairières, le soleil éblouissait les yeux accoutumés à la pénombre sylvestre ; la densité excessive de la végétation obligeait les voyageurs à contourner certains endroits. Des fougères quatre fois plus grandes qu’un homme déployaient comme des ailes leurs immenses feuilles pennées, d’un vert pâle[85]. La frondaison ciselée des mimosas formait des dessins délicats dans les faisceaux de lumière solaire. Une profusion de fleurs écarlates, orangées, violettes, blanches, émaillaient de leurs tons éclatants la verdure claire des feuilles énormes, larges, longues, étroites, pleines, palmées ou dentelées. Les spirales des pousses s’emmêlaient en un lacis inextricable, d’où sortaient des épines meurtrières, d’un doigt de long. Les clairières s’emplissaient du ramage frénétique des oiseaux, comme si toute la vie de la forêt y était concentrée.

Les hommes consultaient le soleil pour vérifier leur route et rentraient dans l’ombre des bois, où ils s’orientaient d’après la direction des ravines, le cours des ruisseaux, les faisceaux obliques des rayons lumineux qui perçaient le feuillage. Les guides tâchaient de ne pas trop s’approcher des éclaircies, à cause des insectes dangereux — terribles guêpes noires et fourmis — qui y résidaient. De gros lichens, des excroissances grises saillaient sur les troncs d’arbres, une mousse verte revêtait le dos des hautes racines. Ces racines, comprimées verticalement, prolongeaient en biais, tels des contreforts de cinq à six coudées de haut, les arêtes des fûts énormes. Les dix-neuf voyageurs auraient pu tenir dans les creux que formaient leurs intervalles. Elles s’enchevêtraient, ce qui rendait l’avance très pénible, car on devait les enjamber ou les éviter en se faufilant par des couloirs étroits. Les pieds s’enfonçaient dans le mélange de branches pourries, de feuilles mortes et de rameaux secs qui tapissaient le sol d’une couche épaisse. Des colonies de champignons blêmes, à l’odeur cadavéreuse, poussaient par endroits. Seulement là où les arbres étaient moins hauts, les racines n’entravaient pas la marche et les pieds se reposaient sur un doux tapis de mousse. En revanche, il y avait des broussailles épineuses qui forçaient les gens à faire des détours ou à se tailler un passage au travers, perdant des forces et du temps. Des limaces tachetées tombaient des branches sur les épaules nues des voyageurs et les brûlaient de leur bave corrosive. De loin en loin, la silhouette d’un animal remuait dans la pénombre et disparaissait sans bruit, parfois même avant qu’on ait pu en reconnaître l’espèce. La nuit, le silence profond n’était rompu que par le hurlement plaintif d’un carnassier mystérieux ou les cris stridents d’un oiseau inconnu.

Les voyageurs avaient franchi de nombreuses chaînes de collines sans sortir de la forêt. Dans les dépressions, elle était encore plus épaisse ; l’air humide des ravins, qui sentait le moisi, oppressait la poitrine.

Après avoir traversé une vallée où un torrent roulait ses eaux fraîches parmi de grosses pierres, on fit une halte.

Puis commença une longue montée.

On grimpa deux jours de suite. La forêt devenait de plus en plus impénétrable. Plus de clairières où on pût trouver à manger ; de grands arbres renversés barraient plus souvent le passage. Évitant les rideaux épineux de lianes minces et flexibles, les fourrés de buissons et d’arbustes, on se frayait un chemin à quatre pattes, dans les ravines qui sillonnaient les flancs de la montagne.

La terre rude et sèche s’effritait sous les mains et les genoux. Les hommes rampaient dans ce labyrinthe, guidés seulement par les traces des eaux de pluie.

Il faisait toujours plus frais, comme si l’on s’était vraiment aventuré dans une cave humide et profonde.

La nuit était venue, lorsque les voyageurs atteignirent le sommet de la côte, qui semblait être un plateau. Comme il n’y avait plus de ravines pour s’orienter, on décida de bivouaquer à cet endroit. Pas une étoile ne brillait à travers la voûte de verdure. Le vent faisait rage dans les hauteurs. Pandion resta longtemps sans pouvoir s’endormir, prêtant l’oreille à la rumeur de la forêt, qui ressemblait au chant de la mer. Le bruissement, le frôlement et les chocs des branches sous les rafales se confondaient en une puissante harmonie pareille au grondement rythmé du ressac.

L’aube s’attarda sensiblement, un brouillard opaque ternissait la lumière du jour. Enfin, le soleil invisible triompha du crépuscule et découvrit aux yeux des hommes un paysage lugubre.

Des troncs monstrueux, de cent cinquante coudées de haut, à l’écorce lisse, noire ou blanche, s’en allaient dans une brume laiteuse qui dissimulait complètement la ramure. Des mousses et des lichens imbibés d’eau pendaient aux arbres, longues mèches sombres ou barbes chenues qui ondulaient parfois à une hauteur vertigineuse. L’eau clapotait sous les pieds, sortant du réseau spongieux de racines emmêlées d’herbes et de mousses. Des halliers feuillus se dressaient alentour. De grandes fleurs pâles, en forme de boules alvéolées, se balançaient doucement dans le brouillard, au bout de leurs longues tiges.

Les fûts noirs et blancs, de quatre coudées de diamètre, se pressaient en foule, environnés de brume grise, l’écorce suintante. Quelques-uns étaient vêtus d’un épais manteau de mousse humide. Dans cette sinistre forêt, on n’y voyait pas plus foin qu’à une quarantaine de coudées ; on ne pouvait y faire un pas sans se tailler un passage au pied des géants forestiers.

Les entassements de troncs renversés déprimaient les voyageurs qui avaient pourtant subi nombre d’épreuves. Le plus grave, c’est qu’on n’avait plus aucun repère pour s’orienter.

Les Noirs grelottaient dans la brume froide, intimidés par la puissance exceptionnelle de cette forêt ; les Libyens étaient complètement démoralisés. On se serait cru dans le sanctuaire des dieux sylvestres, interdit aux mortels et sans issue.

Cavi fit signe à Pandion ; tous deux, armés de coutelas, se mirent à trancher furieusement les branches mouillées. Les autres se ragaillardirent peu à peu ; ils se relayaient à la tâche, grimpaient par-dessus les entassements de troncs géants, s’empêtraient en cherchant leur chemin parmi les racines monstrueuses et retombaient dans la mer de verdure. Les heures se succédaient ; la brume blanche flottait toujours dans les hauteurs, l’eau continuait à s’égoutter lourdement des arbres, l’air ne se réchauffait pas, et seule la nuance rougeâtre du brouillard fit comprendre aux hommes que le soir venait …

— Aucune issue ? À ces mots, Kidogo s’assit sur une racine en se prenant la tête à deux mains.

Les deux autres guides étaient revenus avant lui avec la même nouvelle.

Une éclaircie étroite s’allongeait sur mille coudées, en travers de la voie taillée par les voyageurs. Derrière eux, c’était la forêt vierge qu’ils avaient franchie en trois jours d’efforts surhumains. En avant, il y avait un bois de bambous, dont les troncs luisants et géniculés s’élevaient à vingt coudées de haut, inclinant mollement leurs cimes vaporeuses. Ils poussaient si dru qu’on ne pouvait pénétrer dans cette herse de tuyaux, droits comme des lances. Une barrière impénétrable arrêtait les hommes. La surface polie des troncs cylindriques était si dure, que les couteaux de bronze s’y émoussaient du premier coup. Pour défoncer cette muraille, il aurait fallu des haches ou des glaives pesants. Impossible de la contourner car elle s’étendait des deux côtés à perte de vue, le long de l’éclaircie.

Exténués par le froid, la disette, la bataille contre la terrible forêt, les gens manquaient d’énergie : les dernières étapes avaient été trop rudes ? Mais ils ne pouvaient se résoudre à rebrousser chemin.

Pour franchir ces bois, il ne suffisait pas de s’en tenir à la direction du Sud-Ouest, de se tailler péniblement un passage dans la végétation puissante — il fallait encore savoir où passer. Seuls, les autochtones auraient pu renseigner les voyageurs, mais on n’en avait pas rencontré. Leur recherche, d’ailleurs, risquait d’aboutir à la mise en broche des étrangers sur les bûchers d’un festin.

« Nous voilà échoués, enfermés ? » cette pensée se lisait sur les dix-neuf visages, exprimée en plis austères, en grimaces de détresse, en masques de morne résignation.

Kidogo, revenu de son premier accès de désespoir, était debout et levait la tête vers les grosses branches étalées à cent coudées au-dessus de l’éclaircie. Pandion qui avait deviné son dessein, s’approcha vivement de lui.

— Pourrait-on y grimper ? demanda le jeune Grec en regardant les troncs absolument lisses, d’une hauteur démesurée.

— Il le faut, quitte à perdre une journée, répondit Kidogo, soucieux. Qu’on


убрать рекламу






aille en arrière ou en avant, on ne peut plus marcher au hasard, car il n’y a plus rien à manger.

— De cet arbre-là, on verra loin. Pandion montra un colosse sylvestre, à l’écorce blanche, qui s’avançait dans la clairière ; ses branches torses dessinaient une étoile sur le ciel.

Kidogo secoua la tête :

— Non, les arbres à écorce blanche ne conviennent pas plus que ceux à écorce noire[86]. Leur bois est dur comme le fer, on n’y planterait pas un couteau, sans parler de coins en bois. Si nous trouvons un arbre à écorce rouge et à grandes feuilles[87], nous monterons dessus.

Les gens partirent à la recherche de l’arbre, le long de l’éclaircie. On ne tarda pas à en découvrir un. Il était moins haut que les géants de fer, mais poussait près des bambous et les dominait d’une cinquantaine de coudées au moins. Les voyageurs coupèrent difficilement deux gros bambous et les partagèrent en éclats d’une coudée de long, qu’on effila à un bout. Kidogo et Mpafou les enfoncèrent l’un au-dessus de l’autre, à l’aide d’une lourde branche, dans le bois de l’arbre et finirent par atteindre une liane enroulée en spirale autour du tronc. Alors Kidogo et son compagnon, ceints de lianes minces, grimpèrent à une hauteur vertigineuse, en s’arc-boutant des pieds contre le fût et rejetant le corps en arrière. Bientôt leurs silhouettes devinrent toutes menues sur le fond des nuages plombés. Pandion les envia soudain. Eux, ils apercevaient le monde tandis que lui restait là, dans l’ombre, tel un de ces vers rouge et bleu qui gîtaient dans les ravines.

Animé d’une impulsion subite, le jeune Grec empoigna les piquets de bambou plantés dans l’arbre. Sans tenir compte de la mise en garde de l’Étrusque, il monta lestement à l’arbre, saisit la liane, coupa l’extrémité mince d’une autre plante grimpante et fit comme Kidogo. Ce n’était guère facile : la liane rude lui meurtrissait le dos. Dès qu’il diminuait la pression, ses pieds glissaient, il s’écorchait les genoux contre l’écorce. C’est à grand-peine qu’il parvint à mi-hauteur du tronc. Les cimes pennées des bambous se balançaient au-dessus de lui en un fouillis jaunissant, mais les énormes branches étaient encore loin. Kidogo l’appela d’en haut, une liane solide, pliée en boucle, effleura l’épaule de Pandion. Il la passa sous les bras, et la liane remontée avec précaution fut pour le jeune Grec un excellent soutien. Joyeux malgré sa fatigue et ses jambes égratignées, il atteignit bientôt les grosses branches inférieures, où Kidogo et son camarade étaient confortablement installés dans une fourche.

Pandion regarda en avant, d’une hauteur de quatre-vingts coudées ; un large horizon se découvrit à ses yeux, pour la première fois depuis de nombreux jours. La brousse des bambous encadrait la forêt sur un plateau élevé. Cette ceinture s’allongeait à perte de vue, mais n’avait pas plus de quatre à cinq mille coudées de large. Derrière elle, s’érigeait une chaîne de rochers noirs, pas très hauts, qui inclinaient vers l’Ouest leurs redents espacés. Au-delà, le terrain redescendait peu à peu. Des mamelons innombrables, couverts d’une épaisse forêt, ballonnaient, tels des nuages verts, coupés par des vallons remplis de brume floconneuse. Ils recelaient des journées et des journées de marche exténuante, presque sans nourriture et sans soleil, car c’était là l’itinéraire des voyageurs. Mais on n’apercevait pas une éclaircie dans ce massif continu de verdure, que survolaient lentement de larges nuées de brouillard : ni clairière, ni vallée dégagée. Les hommes n’auraient sans doute pas la force de percer à travers l’étendue visible actuellement. Et si plus loin, derrière l’horizon flou, c’était la même chose, la mort serait certaine.

Kidogo se détourna du vaste paysage et croisa le regard de Pandion. Le jeune homme lut dans les yeux de son ami une anxiété mêlée de lassitude : le bel entrain du Noir avait disparu, l’amertume crispait son visage.

— Regardons en arrière, dit Kidogo d’une voix morne. Il se redressa soudain et s’engagea sur une branche horizontale qui surplombait les bambous.

Pandion retint un cri de frayeur, mais l’autre marchait comme si de rien n’était, en oscillant légèrement à cette hauteur formidable, vers l’extrémité de la branche où les grandes feuilles ovales tremblaient sous ses pas. La branche ploya. Pandion se sentit glacé d’épouvante, mais Kidogo s’était déjà assis à califourchon, les jambes dans le vide, les mains appuyées aux rameaux, et scrutait l’espace au-delà du coin droit de l’éclaircie. Le jeune Grec n’osa pas le suivre. Lui et Mpafou attendaient les nouvelles, le souffle en suspens. A terre, les seize autres voyageurs, que l’on distinguait à peine, observaient ce qui se passait sur l’arbre.

Après s’être longuement balancé au bout de la branche souple, Kidogo revint sans un mot vers le tronc.

— C’est malheureux de ne pas connaître le chemin, dit-il d’un ton désolé. Nous aurions pu venir jusqu’ici avec beaucoup moins de peine … Par là — il indiqua le Nord-Ouest — la savane est toute proche. Il aurait fallu prendre plus à droite, sans pénétrer dans la forêt … Retournons dans la savane. Peut-être y trouverons-nous quelqu’un : la lisière est toujours plus peuplée que la savane ou que la forêt elle-même.

La descente de l’arbre s’avéra bien plus périlleuse que la montée. Sans l’aide de ses amis, Pandion ne serait jamais redescendu si vite, ou plus exactement, il aurait fait une chute mortelle. Dès qu’il toucha le sol, ses jambes affaiblies par la tension nerveuse fléchirent, et il s’étala dans l’herbe sous les rires de ses camarades. Kidogo raconta ce qu’il avait observé et proposa de s’écarter à angle droit de l’itinéraire prévu. À l’étonnement de Pandion, personne ne protesta, bien que tous fussent conscients de leur défaite dans la bataille contre la forêt et de la possibilité d’un très long retard. Même Cavi, l’Étrusque obstiné, se taisait, comprenant sans doute à quel point les gens étaient épuisés par la pénible lutte qui, de plus, s’était révélée inutile.

Pandion se rappelait les paroles de Kidogo au début du voyage et savait que le chemin en bordure des forêts était long et dangereux. Sur les cours d’eau et à la lisière des bois, habitaient des tribus féroces qui auraient vite fait d’anéantir dix-neuf étrangers …

La savane, où des arbres bas poussaient à intervalles réguliers, comme dans un verger, descendait vers une rivière impétueuse. Sur l’autre rive, s’élevait un amas de rochers, contre lequel le courant avait édifié un rempart de bûches, de branches, de joncs secs et blanchis.

Les anciens esclaves, après avoir passé une palmeraie abattue par les éléphants, s’arrêtèrent sous un arbre touffu[88]. Sa résine aromatique suintait, des loques d’écorce soyeuse, à moitié détachées du tronc et des branches, émettaient sous le vent un bruissement monotone qui berçait les hommes fatigués.

Subitement, Kidogo se releva sur les genoux ; les autres dressèrent l’oreille. Un éléphant gigantesque s’approchait de la rivière. Sa venue pouvait être de mauvais augure. Les hommes surveillaient le pachyderme qui marchait à grandes enjambées et paraissait rouler indolemment dans sa propre peau. Il cheminait en balançant sa trompe avec une insouciance qui démentait la circonspection habituelle de ces animaux. Des voix humaines se firent entendre, mais il ne daigna même pas remuer ses larges oreilles plaquées en arrière. Les voyageurs interdits échangèrent un coup d’œil, se mirent debout et se recouchèrent aussitôt, comme à un commandement : des silhouettes humaines étaient apparues à côté de l’éléphant. Les camarades de Pandion aperçurent un homme allongé sur le cou de la bête et s’appuyant de ses bras croisés à l’énorme nuque. L’éléphant pénétra dans l’eau qui s’était troublée sous ses pattes massives. Les oreilles immenses s’ouvrirent, triplant la dimension de la tête. Les petits yeux bruns fouillaient les profondeurs des flots. L’homme couché sur son échine s’assit et lui donna une tape sonore sur le crâne. Le cri de « héla ? » survola brusquement l’onde. L’animal balança sa trompe, en saisit un gros tronc du rempart amassé par le courant, l’éleva au-dessus de sa tête et le lança au milieu de la rivière. La lourde bûche tomba bruyamment, plongea sous l’eau et ressortit un peu plus tard, en aval. L’éléphant en jeta plusieurs autres, puis s’engagea prudemment au milieu de la rivière et se tourna contre le courant.

Alors les gens qui l’accompagnaient — huit jeunes hommes et jeunes filles noirs — se précipitèrent dans l’eau froide avec des éclats de rire. Ils se cramponnaient les uns aux autres, se faisaient mutuellement boire des tasses ; des rires et des claques sonores sur les corps mouillés se répercutaient au loin. Le conducteur de l’éléphant leur criait quelque chose d’un accent jovial, sans cesser de surveiller la rivière ; de temps en temps, il obligeait sa bête à y jeter de grosses pièces de bois.

Les voyageurs contemplaient la scène d’un œil surpris. L’amitié entre les hommes et l’animal géant semblait un miracle : le monstre gris se tenait là, docile, à trois cents coudées à peine de leur bivouac. Comment se faisait-il que l’éléphant qui n’avait pas son pareil pour la grandeur et la force et qui régnait en maître absolu dans la savane et la forêt, s’était incliné devant l’homme, si frêle, si insignifiant en comparaison de ce colosse qui mesurait six coudées du sol à l’encolure ? Qu’était-ce que ces gens qui avaient asservi les titans de l’Afrique ?

Cavi, les yeux brillants, poussa du coude Kidogo. Le Noir s’arracha à sa contemplation des ébats joyeux et chuchota à l’oreille de l’Étrusque :

— J’ai entendu dire, dans mon enfance, qu’il y avait quelque part, à la limite des bois et des savanes, des hommes surnommés les maîtres d’éléphants. Je vois que ce n’est pas un conte. Voici un éléphant qui protège les baigneurs contre les crocodiles … Il paraît que ces gens sont d’une tribu apparentée à la nôtre et que nos langues se ressemblent …

— Tu veux les aborder ? s’informa pensivement l’Étrusque, sans quitter des yeux l’homme assis sur l’éléphant.

— J’hésite … fit Kidogo. Si ma langue est la leur, ils nous comprendront et nous indiqueront le chemin. Mais s’ils parlent une autre langue, malheur ? Ils nous égorgeront comme des poulets.

— Ils mangent la chair humaine ? questionna de nouveau Cavi après un silence.

— On prétend que non. Ce peuple est riche et puissant, répondit le Noir en mâchonnant nerveusement un brin d’herbe.

— J’essayerai de reconnaître leur langue sur-le-champ, sans entrer dans le village, dit l’Étrusque. Il n’y a ici que des jeunes gens désarmés, et à supposer que le conducteur de l’éléphant nous attaque, nous nous cacherions dans l’herbe et les broussailles. Tandis qu’au village, si nous ne nous entendons pas avec eux, nous serons tous massacrés …

Ce conseil dissipa les doutes de Kidogo. Il se redressa de toute sa haute taille et s’en fut lentement vers la rivière. Un cri du conducteur de l’éléphant mit fin aux espiègleries des baigneurs, qui s’immobilisèrent, dans l’eau jusqu’à mi-corps, les yeux fixés sur la rive.

L’animal se tourna, menaçant, vers Kidogo, sa trompe se releva au-dessus des longues défenses blanches, ses oreilles se rouvrirent comme de larges ailes pendantes. Son cavalier observait l’arrivant ; de sa main droite, il brandissait un coutelas terminé en crochet.

Kidogo s’approcha de l’eau sans mot dire, posa sa lance à terre, mit le pied dessus et montra ses mains vides.

— Salut, ami, dit-il en articulant avec soin. Je suis ici avec des camarades. Nous sommes de réfugiés solitaires qui retournent au pays natal, et nous voudrions demander aide à ta tribu …

L’indigène se taisait. Les voyageurs tapis sous l’arbre attendaient, le cœur défaillant, pour savoir s’il comprenait le langage de Kidogo. Leur sort à tous en dépendait.

L’homme abaissa son coutelas. L’éléphant fit un pas dans l’eau qui gargouillait autour de ses pieds, et laissa pendre sa trompe. Soudain, l’indigène parla ; un soupir de soulagement s’échappa de la poitrine de Pandion, et Kidogo tressaillit de joie. Le dialecte du cornac se distinguait de la langue mélodieuse de Kidogo par des intonations dures et des sons sifflants, mais Pandion même y avait reconnu des mots familiers.

— D’où es-tu, étranger ? La question, lancée du haut de l’éléphant, avait un accent altier. Où sont tes camarades ?

Kidogo expliqua qu’ils avaient été captifs au Kemit et qu’ils s’en revenaient chez eux, au bord de la mer. Il appela du geste ses compagnons qui s’alignèrent tous sur la rive, amaigris, la mine sombre.

— Kemit … épela l’indigène. Qu’est-ce que ce pays, où se trouve-t-il ?

Kidogo décrivit le puissant empire du Nord-Est, situé le long d’un fleuve immense, et l’homme hocha la tête d’un air satisfait.

— J’en ai entendu parler, c’est au bout du monde. Comment avez-vous réussi à venir de là ? s’informa-t-il, incrédule.

— C’est une longue histoire, déclara Kidogo d’une voix lasse. Regarde-les. Il désigna Cavi, Pandion et les Libyens. As-tu jamais vu des hommes pareils ?

L’indigène les dévisageait curieusement. La méfiance qui se lisait dans son regard disparut peu à peu, il tapa sur la nuque de l’éléphant :

— Je suis jeune et ne puis rien décider sans les anciens. Passez sur notre rive pendant que l’éléphant est dans l’eau, et attendez. Que faut-il dire aux chefs de votre part ?

— Que des voyageurs fatigués demandent la permission de se reposer au village et de connaître le chemin de la mer. C’est tout ce que nous voulons, dit nettement Kidogo.

— Quelle aventure ? conclut l’indigène intéressé, puis il se tourna vers ses compatriotes : Prenez les devants ? leur cria-t-il, je vous rattraperai.

Les jeunes gens qui avaient considéré en silence les étrangers, obéirent aussitôt, en jetant des coups d’œil en arrière et causant avec animation. Le conducteur de l’éléphant plaça sa bête en travers du courant. Les voyageurs traversèrent à gué, dans l’eau jusqu’à la poitrine. Alors l’homme pressa sa monture et disparut parmi les arbres à la suite des baigneurs. Les anciens esclaves s’assirent sur les rochers, dans une attente fébrile. Les Libyens étaient particulièrement anxieux, mais Kidogo assurait que les indigènes ne leur feraient aucun mal.

Quatre éléphants parurent bientôt dans la savane. Ils avaient sur le dos des plates-formes en branches tressées, dont chacune portait six guerriers armés d’arcs et de javelots très larges. C’est sous cette escorte que les voyageurs atteignirent le village, situé tout près du lieu de leur rencontre, sur une boucle de la rivière, à quatre mille coudées en direction du Sud-Est.

Trois centaines de huttes noyées dans la verdure se dressaient sur le terrain montueux.

À gauche, il y avait un bois clairsemé ; à droite et un peu à l’écart, s’élevait une haute palissade de pieux étayés par des jambes de force. Un fossé profond l’entourait, doublé d’un parapet de rondins pointus. Pandion s’étonna des dimensions de l’ouvrage, et Kidogo émit l’hypothèse que c’était le parc aux éléphants.

Comme jadis, dans l’Est, les étrangers se présentèrent aux chefs et doyens d’un immense village, racontant l’épopée des esclaves insurgés, à laquelle s’était ajouté l’exploit de la grande marche à travers des contrées inconnues. Les chefs assaillaient de questions les voyageurs, examinaient leurs armes et le cartouche du Pharaon marqué sur leurs dos, interrogeaient Pandion et Cavi sur leurs pays situés au nord d’une mer lointaine. Le jeune Grec fut surpris par la largeur d’horizon de ces hommes qui avaient entendu parler de la Nubie et de beaucoup d’autres régions de l’Afrique.

Kidogo exultait : les maîtres d’éléphants allaient leur montrer le chemin du sol natal, et les exilés ne tarderaient pas à y parvenir, en suivant la bonne voie.

Une brève consultation des doyens décida de leur sort : ils furent autorisés à rester quelques jours au village, logés et nourris selon la loi sacrée de l’hospitalité.

On les installa dans une grande hutte à la limite du village, où ils pouvaient se reposer à l’aise. Mais ce que les réconfortait le mieux, c’était la perspective de voir finie prochainement leur pérégrination.

Pandion, Kidogo et Cavi flânaient dans le village, étudiant la vie de ce peuple qui leur en imposait par son pouvoir sur les animaux gigantesques. Le jeune Grec admirait les longues barrières en défenses d’éléphant[89] pour attacher le bétail. Il y voyait un dédain affecté à l’égard des redoutables monstres. Combien d’ivoire possédaient donc ces gens-là, pour gaspiller de la sorte cette matière précieuse ? Lorsqu’il s’en informa auprès d’un indigène, celui-ci lui conseilla gravement de demander aux chefs la permission de visiter le magasin au centre du village.

— Il y a un tas de défenses gros comme ça ? L’homme montra l’intervalle de deux huttes, long de cent cinquante Coudées, et leva ensuite son bâton au-dessus de la tête, pour indiquer la hauteur du stock.

— Comment faites-vous pour commander aux éléphants ? s’informa Pandion, intéressé.

Son interlocuteur fronça les sourcils et lui jeta un regard soupçonneux.

— C’est un secret que les étrangers ne doivent pas connaître, répondit-il lentement. Adresse-toi aux chefs, si tu veux. Ceux qui portent au cou une chaîne d’or avec une pierre rouge, sont les grands dompteurs …

Pandion se souvint qu’il était interdit de s’approcher de la palissade de pieux et se tut, regrettant son indiscrétion. A ce moment, Kidogo l’appela sous un auvent de joncs, où plusieurs hommes travaillaient. C’était un atelier de poterie, où les artisans façonnaient des jarres pour le grain et la bière.

Kidogo n’y put tenir. Prenant un morceau de glaise humide et bien pétrie, il s’accroupit, réfléchit, les yeux au plafond, et commença à modeler de ses grandes mains adroites, impatientes de revenir à leur occupation préférée. Pandion l’observait ; les potiers échangeaient des quolibets, sans interrompre leur tâche. Les mains noires rabotaient, lissaient, comprimaient lentement l’argile, ébauchant les contours d’un large dos en carène, des plis de peau retombant des épaules : on voyait apparaître déjà les traits caractéristiques de l’éléphant. Les potiers s’étaient tus et avaient abandonné leur travail pour former cercle autour de Kidogo, qui oubliait tout, absorbé par sa besogne.

Voici les pattes épaisses, solidement plantées sur le sol, la tête dressée, la trompe en avant. Kidogo fit une paire d’oreilles membraneuses, sur une carcasse de baguettes disposées en éventail. Des cris d’admiration s’élevèrent … et le silence se rétablit. L’un des potiers sortit en tapinois de sous l’auvent et disparut.

Le sculpteur noir travaillait les pattes de derrière de l’éléphant, sans remarquer la venue d’un chef, vieillard au cou grêle, au nez fort et crochu et à la barbiche grisonnante. Sur sa poitrine, Pandion vit une pierre rouge suspendue à une chaîne d’or : c’était l’un des grands dompteurs.

Le vieux suivait silencieusement la fin du modelage. Kidogo recula, essuyant ses mains tachées de glaise, tout en examinant avec un sourire critique la statue de l’éléphant, haute d’une coudée. Les potiers clamaient leur approbation. Le vieillard leur imposa silence d’un haussement de ses gros sourcils. Puis il effleura d’un air de connaisseur la glaise humide et fit signe à Kidogo d’approcher.

— Tu es un maître, à ce qu’il paraît, prononça-t-il d’un ton significatif, puisque tu as fait sans peine ce que personne d’entre nous ne peut faire. Dis-moi, saurais-tu façonner ainsi l’image d’un homme ? Et le chef toucha du doigt sa poitrine.

Kidogo secoua la tête. Le vieillard se rembrunit.

— Mais il y a parmi nous un maître meilleur que moi, originaire d’un pays du nord lointain, dit Kidogo. Lui, il pourrait faire ton image. Le Noir montra Pandion.

Le chef réitéra sa question en s’adressant au jeune Grec. Pandion vit les yeux suppliants de son ami et accepta.

— Mais sache, ô chef, dit-il, que dans mon pays on taille les figures dans la pierre tendre ou dans le bois. Or, faute d’outils et de pierre, je ne pourrai que te modeler avec cette argile. Comme ceci … — Pandion passa la tranche de sa main sur sa poitrine. — L’argile séchera bientôt et se fendra, ton image sera détruite au bout de quelques jours …

Le chef sourit.

— Je veux seulement voir ce dont est capable un maître étranger, dit-il. Et que les nôtres en profitent.

— Bon, je vais essayer. Mais tu devras rester assis devant moi, tant que je travaillerai.

— Tiens, pourquoi ? Ne peux-tu pas modeler comme lui ? Le vieillard montra Kidogo.

Pandion hésita, cherchant ses mots. Kidogo intervint :

— J’ai fait un éléphant quelconque. Toi qui es leur dompteur, tu dois pourtant savoir qu’ils ne se ressemblent pas. Seul, celui qui ne les a jamais approchés, les croit tous pareils.

— C’est vrai, reconnut le chef. Je vois leur âme du premier coup d’œil et je puis prédire le comportement de chacun.

— Eh bien, enchaîna Kidogo, pour faire un de ces éléphants il faut que je l’aie sous les yeux. Il en est de même pour mon camarade : il te fera, toi, et non un homme en général, c’est pourquoi il doit te voir pendant le travail.

— J’ai compris, dit le vieillard. Que ton camarade vienne me trouver à l’heure de la sieste, je resterai assis devant lui.

Le dompteur s’éloigna. Les potiers placèrent l’éléphant d’argile sur un banc. Les curieux affluaient sans cesse.

— Pandion, dit Kidogo, notre sort est entre tes mains. Si ta sculpture plaît au chef, les maîtres d’éléphants nous viendront an aide …

Le jeune Grec approuva de la tête, et les deux amis s’en retournèrent à leur hutte, suivis d’une foule d’enfants qui ne quittaient pas d’une semelle ces étranges visiteurs.

— Peux-tu parler ? demanda le chef renversé sur un siège haut et mal commode, tandis que Pandion amoncelait promptement autour d’un montant de bois l’argile apportée par un potier. Cela ne t’empêchera pas de travailler ?

— Non, mais je connais mal votre langue, répliqua Pandion. Je ne comprendrai pas tout et te répondrai en peu de mots.

— Appelle donc ton ami, l’habitant des forêts maritimes ; qu’il nous tienne compagnie. C’est ennuyeux de rester là, comme un singe sans langage ?

Kidogo parut et s’assit, les jambes repliées, entre le chef et Pandion. Avec son aide, ils purent converser assez facilement. Le dompteur d’éléphants questionnait le Grec sur son pays, et Pandion se sentit pénétré de confiance pour ce vieillard sage et expérimenté.

Il lui parla de sa vie, de Thessa, du voyage en Crète, de la servitude au Kemit et de son intention de retourner au pays natal. Tout en causant, il modelait, tandis que Kidogo lui servait d’interprète.

Le jeune homme travaillait avec une inspiration et un zèle extraordinaires. La statue du chef était à ses yeux le poteau indicateur des portes de sa patrie. Les souvenirs stimulaient son impatience, le séjour chez les indigènes lui était de nouveau un supplice.

Le vieillard poussa un soupir et bougea : il devait être fatigué.

— Dis-moi quelque chose dans ta langue, demanda-t-il, soudain.

— To ellenikon elephteron ? lança Pandion d’une voix forte.

Elles résonnaient étrangement ici, au cœur de l’Afrique, ces paroles qu’aimait à répéter son aïeul, en lui racontant la gloire des héros de son peuple.

— Qu’est-ce que c’est ? reprit le chef.

Pandion expliqua que ces paroles résumaient le rêve de tout habitant de son pays : « la Grèce est libre. »

Le vieux demeura pensif. Kidogo fit observer délicatement au sculpteur que son modèle était las et que la séance avait assez duré.

— Oui, c’est assez ? confirma le chef en relevant la tête. Tu reviendras demain. Combien de jours te faut-il encore ?

— Trois ? dit Pandion avec assurance, malgré les signes que lui faisait Kidogo.

— Trois jours, cela peut aller, je patienterai, déclara le vieux en quittant son siège.

Pandion et Kidogo enveloppèrent la glaise d’une étoffe mouillée et la mirent dans le garde-manger sombre, bâti auprès de la maison du chef.

Le lendemain, les deux amis entretinrent le vieillard sur le Kemit, sur sa puissance et ses édifices géants. L’indigène fronçait les sourcils, mais il écoutait avec intérêt. Lorsque Pandion parla de la monotonie du monde étriqué des Égyptiens, le chef s’anima.

— Il est temps que vous connaissiez mon peuple, dit-il gravement. Vous emporterez ces renseignements dans vos pays lointains.

Et il leur apprit que les maîtres d’éléphants profitaient de leur pouvoir pour réaliser de grandes expéditions. Le seul danger qui les menaçait, était la rencontre d’éléphants sauvages, car les bêtes domestiquées risquaient de s’en aller avec leurs congénères des bois. Mais il y avait des moyens pour l’éviter.

À l’est et au sud de leur bourg, disait-il, au-delà des montagnes et des marais, se trouvaient des mers d’eau douce[90]. Elles étaient si vastes, qu’on ne pouvait y naviguer que sur des bateaux spéciaux, et leur traversée prenait plusieurs jours. Ces mers se suivaient en direction du Sud, entourées de monts qui crachaient du feu, de la fumée et des rivières de flamme. Mais derrière elles, s’étendaient d’autres terres, de hauts plateaux à la faune nombreuse ; le véritable confin du monde, le rivage de la mer sans limites, était à l’Est, par-delà une zone de marécages.

Sur les plateaux, se dressaient, pas très loin l’une de l’autre, deux montagnes énormes, d’une blancheur éblouissante[91] dont on ne pouvait imaginer la beauté sans les avoir vues.

Des forêts vierges les ceignaient, peuplées d’hommes sauvages et d’animaux singuliers, d’une race ancienne, qu’on ne saurait décrire. Les maîtres d’éléphants avaient vu des défilés jonchés d’ossements gigantesques, mêlés de dépouilles humaines et de débris d’armes en pierre. Des sangliers de la taille d’un rhinocéros gîtaient dans les taillis proches de la montagne blanche du Nord, et une fois on y avait aperçu une bête pas moins grosse qu’un éléphant et plus lourde, avec deux cornes plantées côte à côte au bout du museau.

Sur les mers d’eau douce, il y avait des villages flottants[92] dont les habitants, invulnérables pour leurs ennemis, n’épargnaient personne.

Pandion demanda au chef jusqu’où allait vers le Sud la terre d’Afrique et si c’était vrai que le soleil y redescendait.

Le sujet enthousiasma le vieillard, il avait dirigé lui-même une grande expédition dans le Sud, alors qu’il n’avait pas quarante ans.

Ils allaient chercher, avec vingt éléphants de choix, l’or et les herbes précieuses des savanes méridionales, qui rendaient leurs forces aux vieillards et aux malades.

Derrière un fleuve[93] qui coulait de l’Ouest à l’Est, où des cataractes formidables grondaient, auréolées d’arc-en-ciel, s’étendait l’immense savane bleue[94]. Aux bords de cette savane, le long de la mer, à l’Est et à l’Ouest, croissaient des arbres puissants, dont les feuilles semblaient faites en métal poli et brillaient au soleil comme des millions de miroirs[95].

La couleur de l’herbe et des feuillages de l’extrême Sud était grisâtre ou bleutée, ce qui donnait aux sites un aspect froid, inaccueillant. En vérité, à mesure qu’on s’avançait vers le Sud, la température baissait. Les pluies qui tombaient là, pendant la saison sèche des régions centrales, semblaient emporter toute la chaleur.

Le vieillard parla à Pandion d’un arbre argenté qu’on rencontrait loin dans le Sud, au fond des gorges de montagne. Haut de trente coudées, il avait une écorce fine, plissée transversalement, une ramure dense, des feuilles brillantes comme l’argent et douces comme le duvet, qui lui prêtaient un charme ensorcelant.

Des monts rocheux et stériles s’érigeaient, tours et murailles mauves cyclopéennes, aux pieds desquelles se blottissaient des arbres tordus, parés de grandes touffes de fleurs écarlates.

Des buissons disgracieux et des arbres rabougris[96] poussaient dans les endroits arides de la savane et sur les éboulis de rochers. Leurs feuilles charnues, à la sève vénéneuse, couronnaient en éventail les branches fourchues, pointées vers le ciel. D’autres avaient des feuilles rougeâtres, recourbées en bas et formant un gros champignon à l’extrémité d’un tronc tors et nu, de quatre coudées de haut.

Près des rivières et à l’orée des bois, on voyait des ruines de constructions en pierres énormes, œuvres d’un peuple sans doute puissant et habile. Mais aujourd’hui personne n’habitait à proximité, sauf les terribles chiens sauvages qui hurlaient à la lune. Des éleveurs nomades et des chasseurs miséreux erraient à travers la savane. Encore plus au Sud, vivaient des peuplades au teint gris clair[97], qui possédaient de nombreux bestiaux, mais le groupe des maîtres d’éléphants n’était pas allé jusqu’à eux.

Pandion et Kidogo buvaient les paroles du chef. L’histoire de la savane australe semblait un conte inséré dans le monde réel, mais l’accent du narrateur était convaincant ; à le voir fixer au loin son regard brillant, Pandion avait l’impression que les scènes vécues défilaient à nouveau devant les yeux du vieillard.

Soudain l’indigène interrompit son récit.

— Tu ne travailles plus, dit-il,


убрать рекламу






railleur. Il me faudra donc rester là des jours et des jours ?

Pandion s’empressa de reprendre sa besogne, mais c’était apparemment inutile : le jeune sculpteur sentait que ce buste était la chose la plus réussie qu’il eût jamais faite. Son talent avait mûri imperceptiblement, graduellement, malgré les épreuves ; l’expérience et les observations amassées en Aiguptos n’avaient pas été vaines.

Au troisième jour, Pandion compara plusieurs fois la figure du chef à son modelage.

— Ça y est ? dit-il avec un profond soupir.

— Tu as terminé ? s’enquit l’indigène, et comme le sculpteur répondait d’un signe de tête affirmatif, il s’approcha de son effigie.

Kidogo contemplait la sculpture d’un air ravi, retenant à grand-peine les louanges.

La glaise monochrome rendait les traits caractéristiques du visage impérieux, intelligent et austère : l’avancée du menton ferme, le front large et fuyant, les lèvres pleines, le gros nez aux narines ouvertes.

Le vieux chef poussa un léger cri, en se tournant vers la case.

Une de ses femmes parut, jeune, coiffée d’une multitude de petites nattes taillées en frange au-dessus du front. Elle présenta au vieillard un miroir circulaire en argent poli, évidemment fabriqué dans le Nord et venu on ne savait comment à l’intérieur de l’Afrique.

L’homme le tendit à bout de bras vers le buste et confronta méticuleusement son image avec l’œuvre de Pandion.

Le Grec et son ami attendaient qu’il se prononçât. Après un long silence, le chef abaissa le miroir et dit à voix basse :

— Grande est la force de l’habileté humaine … Toi, étranger, tu la possèdes mieux que quiconque dans notre pays. Tu m’as fait meilleur que je ne suis, preuve que tu as bonne opinion de moi. Je te le revaudrai. Quelle récompense désires-tu ?

Kidogo poussa du coude Pandion, mais le jeune Grec répondit au sage vieillard en termes qui semblaient émaner du fond du cœur :

— Tu me vois tel que je suis. Je n’ai pour tout bien qu’une lance dont on m’a fait cadeau … Pandion hésita et conclut impétueusement : Je n’ai besoin de rien ici, dans ce pays qui m’est étranger … J’ai une patrie, et c’est là ma plus grande richesse, si loin qu’elle puisse être. Aide-moi à y revenir ?

Le dompteur d’éléphants lui posa la main sur l’épaule d’un geste paternel :

— J’ai encore à te parler, reviens demain avec ton ami. Pour l’instant, réglons notre affaire. Je vais donner l’ordre à nos potiers de sécher l’argile de façon à — ce qu’elle ne se fendille pas. Je tiens maintenant à conserver mon portrait. Ils l’évideront et le couvriront d’une résine spéciale : c’est une tâche à laquelle ils s’entendent. Mais je n’ai pas ces yeux aveugles. Ne pourrais-tu pas y mettre des pierres que je te donnerai ?

Pandion accepta. Le vieillard rappela sa femme, qui vint cette fois avec un coffret tendu de peau de léopard.

Le chef en sortit un sachet volumineux et versa sur sa paume une poignée de pierres ovales, à facettes, d’une limpidité d’eau. Leur scintillement attira l’attention du jeune sculpteur : chacune semblait concentrer l’intensité de la lumière solaire, en restant froide, transparente et pure[98].

— J’ai toujours souhaité d’avoir des yeux pareils, dit le vieillard, pour qu’ils recueillent la clarté de la vie sans changer eux-mêmes. Choisis les plus belles pierres et mets-les en place.

Le jeune homme obéit. Le buste prit un aspect surnaturel. Dans l’argile terne, les pierres lumineuses rayonnaient, imprégnant le visage d’une vie magique. Le contraste qui d’abord avait semblé à Pandion factice, finit par l’impressionner. Plus il regardait, plus il voyait d’harmonie dans l’association des yeux diaphanes et de la glaise sombre de la sculpture.

Le dompteur d’éléphants était enchanté.

— Prends de ces pierres en souvenir, ô maître étranger ? s’écria-t-il en versant dans la main du Grec plusieurs gemmes dont certaines dépassaient les dimensions d’un noyau de prune. Elles proviennent aussi des savanes méridionales, où on les trouve dans les lits des rivières. Rien au monde n’est plus dur ni plus limpide. Tu montreras dans ton pays ces merveilles du Sud, rapportées par les maîtres d’éléphants.

Pandion le remercia et s’en fut en cachant le cadeau dans le sachet qui renfermait la pierre d’Ahmès.

— N’oublie pas de revenir demain ? lui cria le vieillard.

Dans la case, les anciens esclaves discutaient avec animation sur ce qui pouvait résulter du succès du sculpteur. Leur espoir de se remettre en route prochainement allait en croissant. Il paraissait impossible que les indigènes refusent de les laisser partir et de leur indiquer le chemin.

Pandion et Kidogo se présentèrent devant la hutte du chef à l’heure convenue. Le vieillard les appela du geste. Ils s’assirent à ses pieds, en tâchant de dissimuler leur émotion.

Le dompteur d’éléphants demeura quelque temps silencieux, puis il leur dit :

— J’ai tenu conseil avec les autres chefs et nous sommes tombés d’accord. D’ici une demi-lune, après une grande chasse, nous expédions à l’Ouest un gros détachement pour avoir des noix guérisseuses et de l’or. Six éléphants iront à travers la forêt et plus loin, jusqu’aux sources d’une rivière située à sept journées de marche … Donne-moi un bâton ? ordonna le chef à Pandion.

Il dessina sur le sol le rivage d’un golfe qui pénétrait en coin dans la terre, et Kidogo poussa une faible exclamation. Le vieillard traça une ligne sinueuse qui figurait un cours d’eau dédoublé à son extrémité, et marqua d’une croix l’intérieur de la fourche.

— Les éléphants viendront jusque-là, vous les suivrez et franchirez la forêt sans peine. Puis il vous faudra marcher seuls, mais la mer ne sera plus qu’à cinq jours de voyage …

— Père et maître, nous te devons notre salut ? jubila Kidogo. Cette rivière coule dans mon pays et je connais le plateau aurifère … Il bondit sur ses pieds et s’agita devant le chef.

— Je le sais, reprit tranquillement ce dernier avec un sourire narquois. Je connais ton peuple, ton pays, et j’y ai connu dans le temps un chef insigne, du nom de Iorouméfa.

— Iorouméfa ? répéta Kidogo, étouffé par la joie. Mais c’est mon oncle maternel …

— Bon, interrompit le chef. Tu le salueras de ma part. As-tu tout compris ? Et sans attendre la réponse, il conclut : Je veux parler à ton ami. Il se tourna vers le Grec. Je pressens que tu seras un grand homme dans ton pays, si tu réussis à y revenir. Tu y parleras de nous. Les peuples doivent se connaître les uns les autres, au lieu de cheminer dans les ténèbres, à l’aveuglette, comme les animaux dans la savane ou dans la forêt. Les uns excellent à la chasse, d’autres dans les arts, l’extraction des métaux, la navigation … Il serait bon de nous initier mutuellement, de nous transmettre nos connaissances. Alors, le pouvoir des hommes augmenterait rapidement.

— Tu as raison, chef très sage, répondit le jeune sculpteur. Mais pourquoi donc tenez-vous secret le domptage des éléphants ? Pourquoi ne l’enseignez-vous point aux autres tribus, pour qu’elles vivent dans l’abondance après avoir soumis ces terribles géants ? …

— Le domptage n’est un secret que pour les sots, répondit en souriant le vieillard. Tout homme d’esprit aura vite fait de le connaître … Mais, à part le secret, il y a un labeur pénible et dangereux qui exige une patience infinie. L’esprit ne suffit pas, il faut travailler. Il n’est guère de tribus par ici qui possèdent les trois qualités propres à notre peuple : l’intelligence, l’amour du travail et un courage à toute épreuve. Sache, ô étranger, qu’il est impossible d’apprivoiser un éléphant adulte. Nous les capturons tout jeunes. Le dressage dure dix ans. Dix ans de labeur persévérant, pour obtenir que l’animal comprenne les ordres et fasse la besogne voulue.

— Dix ans ? s’écria Pandion, interdit.

— Pas moins, si tu as deviné le caractère de la bête. Mais si tu t’es trompé, tu n’y arriveras pas en quinze ans. Parmi eux, il y a des obstinés et des imbéciles. N’oublie pas non plus que la capture des jeunes est très périlleuse. Nous sommes obligés d’agir seuls, sans le concours des éléphants domestiques qui risqueraient d’aller rejoindre le troupeau sauvage. Ils nous viennent en aide plus tard, quand le troupeau a été mis en fuite et que les jeunes sont captifs. Chaque chasse coûte la vie à plusieurs de nos braves … Une nuance de tristesse se fit entendre dans la voix du chef. Dis-moi, as-tu vu les exercices de nos jeunes guerriers ? … Oui ? C’est aussi un art indispensable pour la capture des éléphants.

Pandion avait déjà vu à plusieurs reprises les jeux extraordinaires des indigènes. Ils plantaient dans un terrain uni deux longues perches où une traverse de bambou était attachée à cinq coudées du sol.

Prenant ensuite leur élan, ils sautaient par-dessus, d’une façon particulière, de côté. Le corps du sauteur se pliait en deux, ou presque, et s’envolait, le flanc droit en avant. Pandion n’avait jamais vu sauter si haut. Les plus lestes atteignaient même six coudées. Étonné par l’adresse de ces hommes, le jeune Grec ne comprenait pourtant pas à quoi elle pouvait leur servir. Les paroles du vieux chef venaient de lui expliquer en partie l’énigme.

Après une pause, le vieillard éleva la voix :

— Tu saisis maintenant à quel point cette tâche est ardue. La chasse à l’éléphant est aussi pratiquée par d’autres tribus. Ces hommes les tuent du haut des arbres avec de lourdes lances, les font tomber dans des pièges, les surprennent en plein sommeil dans la forêt. Écoute, le chef se tapa le genou, je dirai qu’on t’emmène à la chasse. Elle aura lieu bientôt, avant le départ pour la forêt de l’Ouest. Veux-tu voir la gloire et le tourment de mon peuple ?

— Oui, je te remercie, ô chef. Mes camarades pourront-ils m’accompagner ?

— Non, vous êtes trop nombreux. N’invite qu’un ou deux, sinon vous serez un embarras.

— Je choisis mes deux amis : celui-ci — il indiqua Kidogo, — et un autre …

— Qui donc, le barbu à la mine sombre ? s’enquit l’indigène qui sous-entendait Cavi, et le Grec confirma son hypothèse.

— Je voudrais aussi lui parler, qu’il vienne me trouver, dit le chef. Tu dois avoir hâte d’annoncer à tes compagnons que nous consentons à vous aider. Quand le jour de la chasse sera fixé, on te préviendra. Et le vieillard congédia les deux amis.

Les chasseurs se mirent en route au bruit fatidique des tam-tams. Quelques-uns montaient des éléphants chargés de cordes, de vivres et d’eau ; les autres marchaient à pied. Cavi, Pandion et Kidogo s’étaient joints à eux, armés de leurs fortes lances. Les deux cents hommes traversèrent le cours d’eau et prirent par la savane, en direction du Nord, vers une chaîne de rochers nus, à peine visibles à l’horizon, dans une brume bleutée. Les chasseurs avançaient si vite que les trois amis, pourtant entraînés, avaient de la peine à tenir le pas sur eux.

Au sud et à l’est des montagnes, la savane était absolument unie, avec de larges secteurs calcinés. La plaine jaune, balayée par le vent, se peuplait de tourbillons de poussière qui couraient autour de la verdure pâle des arbres et des buissons. Les falaises proches se voyaient bien, tandis que la brume voilait les hauteurs lointaines. Les sommets arrondis apparaissaient comme des crânes énormes d’éléphants spectraux ; d’autres, plus bas, ressemblaient à des dos de crocodiles.

Ayant passé la nuit à l’extrémité sud de la chaîne rocheuse, les chasseurs se mirent en route à l’aube, le long de la pente orientale. Devant eux, les silhouettes des arbres palpitaient et s’estompaient dans un brouillard rougeâtre. Un vaste marais s’étendait vers le Nord. Un jeune homme se détacha du groupe, ordonna aux étrangers de le suivre et entreprit l’escalade des rocs.

Cavi, Pandion et Kidogo gravissaient une saillie de deux cents coudées de haut. Le talus de pierre jaune brûlante, zébrée de crevasses noires, se dressait au-dessus de leurs têtes. Le guide les conduisit à un gradin qui dominait le marais, les fit se cacher derrière des touffes d’herbes rudes et des blocs de pierre, leur imposa silence du geste et disparut.

L’Étrusque, le Noir et le Grec restèrent longuement sous le soleil de plomb, sans oser parler. Pas un son ne leur parvenait de la plaine étalée en contrebas.

Subitement, à gauche, un vague bruit de succion s’éleva, de plus en plus fort. Pandion guetta prudemment de son abri, à travers les herbes qui remuaient à peine, et fut sidéré.

Une nuée d’éléphants avait recouvert le marécage. Les énormes bêtes venaient en ligne oblique par rapport à la chaîne de rochers et franchissaient la limite du marais et de la savane pour se diriger vers le Sud-Est.

Leurs corps gris sombre se détachaient nettement sur l’herbe jaunâtre. Ils marchaient par troupeaux de cent à cinq cents spécimens, qui se suivaient à courts intervalles. Les animaux de chaque groupe se pressaient les uns contre les autres, en masse compacte, aussi avait-on l’impression, à les voir d’en haut, que c’était une tache grise continue qui se mouvait, mamelonnée de centaines de dos et rayée de blanc par les défenses.

Aux endroits détrempés, ils se mettaient un file. Quelques-uns se jetaient à l’écart, les oreilles ouvertes et raidissant comiquement leurs pattes de derrière, puis ils réintégraient le flot général.

Certains, principalement des mâles gigantesques, cheminaient sans hâte, la tête et les oreilles basses ; d’autres évoluaient fièrement, le poitrail haut et croisant les membres postérieurs ; d’autres enfin se tournaient souvent de côté, la queue en bataille. Les défenses aux formes et dimensions les plus variées, courtes ou longues, touchant presque le sol, courbes ou droites, ressortaient en blanc dans la masse grise des corps.

Kidogo approcha ses lèvres de l’oreille de Pandion.

— Les éléphants gagnent les marécages et les rivières, c’est donc que la savane est sèche, murmura-t-il.

— Et les chasseurs, où sont-ils ? demanda le jeune Grec.

— Ils se sont embusqués et attendent un troupeau où il y a beaucoup de petits. Ce troupeau est à l’arrière-garde. Tu vois, il n’y a que des adultes pour le moment …

— Pourquoi les défenses sont-elles de différente longueur ?

— Elles sont brisées.

— Les éléphants se battent ?

— Rarement, à ce qu’on m’a dit. Le plus souvent, ils cassent leurs défenses en déracinant les arbres pour en manger les fruits, les feuilles et les rameaux. Chez les éléphants des bois, les défenses sont beaucoup plus solides que chez ceux des savanes, c’est pourquoi on va chercher dans les forêts l’ivoire dur, et dans les savanes l’ivoire tendre.

— Et d’où sont ces animaux-ci ?

— De la savane. Vois donc. Kidogo montra un vieil éléphant qui s’était attardé près de leur rocher.

Un géant gris, enfoncé dans l’herbe jusqu’aux genoux, se tourna, face aux hommes qui le regardaient. Ses oreilles s’étaient largement écartées, la peau tendue au milieu comme une voile et les bords inférieurs pendants, finement ridés. Il pencha la tête. Son front fuyant s’avança, des cavités profondes se creusèrent entre les yeux et le sinciput, toute la tête ressembla à une grosse colonne rétrécie à sa base et prolongée harmonieusement par la trompe pendante. Des plis transversaux, tels des anneaux sombres, striaient la trompe à intervalles réguliers. À sa naissance, deux tubes de peau s’en allaient en biais, emmanchant des défenses courtes et très épaisses.

— D’où sais-tu que c’est un éléphant des savanes ? chuchota Pandion après avoir examiné attentivement le vieux colosse tranquille.

— Regarde ses défenses. Elles sont usées et non brisées. Les défenses des vieux poussent moins bien que celles des spécimens dans la fleur de l’âge, et celui-ci les a usées parce qu’elles sont tendres. Un éléphant des bois n’en aura jamais de pareilles : les siennes sont minces et longues …

Les amis causaient à voix basse. Le temps s’écoulait. Les premiers éléphants avaient disparu à l’horizon, le troupeau n’était plus qu’une bande de couleur foncée.

Un autre, fort nombreux, avait surgi à gauche. Quatre mâles de dimensions formidables — près de huit coudées de haut — ouvraient la marche. Ils hochaient la tête, élevant et abaissant tour à tour leurs défenses légèrement courbes.

Le troupeau comprenait beaucoup de femelles qui se distinguaient par leurs dos plus droits et de grands plis de peau sur les flancs. Juste derrière elles, à toucher leurs pattes, de petits éléphanteaux trottaient gauchement, et à côté, un peu à l’écart, gambadaient les adolescents, qui différaient des adultes par leurs têtes oblongues et moins fortes, leurs défenses et leurs oreilles menues, leurs gros ventres et leurs pattes d’égale hauteur.

Les amis se rendaient compte que le moment décisif était venu. Les éléphanteaux ayant du mal à traverser le marais, le troupeau avait obliqué à droite et foulait le sol ferme, parmi des buissons et des arbres clairsemés.

— Pourquoi l’éléphant ne s’enlise-t-il pas dans le marécage, malgré son poids ? questionna de nouveau Pandion.

— Il a des pattes spéciales, commença Kidogo, il …

Un tintamarre assourdissant de tôles et de tam-tams, ainsi que des clameurs sauvages montèrent soudain de la savane. Les trois amis en eurent le souffle coupé.

Les éléphants épouvantés s’élancèrent vers le marais, mais une chaîne d’hommes munis de tam-tams et de trompes surgit devant eux. Les animaux des premiers rangs refluèrent, arrêtant la poussée des autres. Les barrissements affolés, le tonnerre des feuilles de métal, le craquement des branches cassées se confondaient en un vacarme infernal, où perçaient de loin en loin les plaintes ténues des éléphanteaux. Les bêtes se jetaient de côté et d’autre, tantôt massées, tantôt éparpillées. Dans ce chaos de géants en déroute, dans les remous de poussière dense, les hommes s’affairaient. Sans approcher le troupeau, ils se déplaçaient prestement, s’alignaient et frappaient de nouveau leurs tôles. Les trois amis comprenaient peu à peu ce que faisaient les chasseurs : ils séparaient les jeunes des adultes et les poussaient à droite, vers l’embouchure d’une vallée à sec, qui pénétrait dans le massif rocheux derrière un rideau d’arbres. Les colosses se précipitaient sur les chasseurs pour piétiner et anéantir ces ennemis survenus on ne savait d’où. Mais ceux-ci leur échappaient en bondissant et disparaissaient dans les broussailles ou le feuillage des arbres. Pendant que les bêtes furieuses les cherchaient, la trompe brandie, des rangs de guerriers surgissaient ailleurs, hurlant comme des forcenés au son des feuilles métalliques. Quand les éléphants leur couraient sus, les indigènes répétaient leur manœuvre pour isoler les jeunes.

Le troupeau s’en allait toujours plus loin dans la savane, les corps gris avaient disparu derrière les arbres ; seuls, le vacarme étourdissant et la haute colonne de poussière indiquaient l’emplacement de la chasse.

Stupéfaits par l’intrépidité et l’adresse de ces hommes qui bravaient la fureur des monstres et poursuivaient sans défaillance leur tâche dangereuse, les anciens esclaves contemplaient silencieusement la savane déserte, les buissons écrasés, les arbres mutilés. Kidogo prêtait l’oreille, la mine soucieuse.

— Ça ne va guère … finit-il par murmurer. La chasse est en train de mal tourner.

— D’où le sais-tu ? s’étonna Cavi.

— S’ils nous ont amenés ici, c’est qu’ils comptaient que le troupeau irait à l’Est, loin de nous. Or, le voilà qui est parti à droite. Je pense que cela ne promet rien de bon.

— Allons-y, proposa le Grec. Rebroussons chemin par la terrasse.

Kidogo accepta après une courte hésitation. Leur venue n’aurait aucune conséquence dans le tumulte de la bataille.

Courbés, masqués par l’herbe et les rochers, l’Étrusque, le Grec et le Noir retournèrent sur leurs pas d’un millier de coudées, le long de la chaîne, jusqu’à ce qu’ils fussent de nouveau au-dessus de la plaine découverte.

Ils virent la gorge où les chasseurs avaient réussi à pousser plus d’une dizaine de jeunes éléphants. Les hommes couraient entre les arbres, lançant des nœuds coulants sur les éléphanteaux et les attachant aux troncs.

Une rangée d’hommes armés de larges lances bloquait l’issue de la vallée. Le vacarme et les clameurs retentissaient à deux mille coudées en avant et à droite, où devait se trouver le gros du troupeau.

Des sons de trompe saccadés et violents résonnèrent en avant et à gauche. Kidogo tressaillit.

— Les éléphants attaquent, chuchota-t-il.

Un homme poussa un gémissement prolongé, un cri de colère suivit, lancé — sur un ton de commandement.

À l’autre bout de la clairière, où deux arbres rameux projetaient de larges taches d’ombre, les trois amis aperçurent du mouvement. L’instant, d’après, un éléphant énorme en déboucha, les oreilles au vent, la trompe pointée, rigide comme un fût. Deux autres géants l’accompagnaient : Pandion reconnut en eux les meneurs du troupeau. Un quatrième, escorté de plusieurs de ses congénères, suivait à quelque distance. Des chasseurs bondirent hors des fourrés pour leur barrer le chemin. Ils pénétrèrent dans le groupe, jetant leurs lances contre le dernier éléphant. L’animal barrit à tue-tête et fonça sur les hommes qui couraient en direction du marécage. Les autres pachydermes lui emboîtèrent le pas. Les trois meneurs, sans prendre garde au manège des indigènes qui les avaient coupés de leurs compagnons, galopaient toujours vers la gorge, attirés sans doute par les cris de leurs petits.

— Ça va mal, ça va mal … Les meneurs reviennent de l’autre côté … murmurait Kidogo tout ému, en broyant la main de Pandion dans la sienne.

— Vois donc ces braves ? s’écria Cavi, oubliant toute prudence.

Les guerriers qui défendaient l’accès de la vallée, n’avaient pas flanché à l’approche des monstres. Ils s’avançaient en ligne déployée. L’herbe basse et roussie ne pouvait dissimuler leur moindre geste.

Le premier éléphant fonçait au beau milieu de la chaîne des chasseurs. Deux hommes restèrent immobiles, tandis que leurs voisins, de part et d’autre, s’élançaient au-devant de l’assaillant. L’animal ralentit, sa lourde trompe dressée en l’air, et se précipita sur les gens avec un sifflement de rage. Une dizaine de coudées à peine le séparait des vaillants guerriers, lorsqu’ils bondirent de côté. À ce moment, quatre hommes apparurent derrière le monstre, deux près de chaque patte. Deux lui plantèrent leurs lances dans le ventre, les autres, prenant leur élan, le frappèrent aux jambes.

Un son aigu s’échappa de sa trompe levée. L’animal l’abaissa en se tournant vers l’homme le plus proche qui se trouvait à sa droite. Celui-ci n’eut pas le temps d’éluder le coup … Le sang jaillit, les trois amis virent distinctement les os de l’épaule et du flanc, mis à nu. Le blessé tomba sans une parole, mais l’énorme bête aussi s’affaissa lourdement sur son arrière-train et glissa lentement de côté. Les chasseurs le laissèrent là, pour prêter main forte à leurs camarades qui étaient aux prises avec les deux autres meneurs. Ces derniers se révélaient plus fins, à moins qu’ils n’eussent déjà l’expérience de la lutte contre l’homme : les colosses galopaient de-ci, de-là, sans permettre aux chasseurs de les surprendre par derrière, et ils en écrasèrent trois.

La poussière du champ de bataille rougeoyait à la lueur du couchant. Les géants de huit coudées ressemblaient à des tours noires, au pied desquelles guerroyaient les hommes sans peur. Ils évitaient par des bonds les longues défenses, présentaient aux trompes leurs lances appuyées sur le sol, et passaient derrière les bêtes avec de grands cris, pour les détourner des camarades dont la mort eût été inévitable.

Les animaux en furie barrissaient sans arrêt. Quand ils se tournaient vers le rocher où étaient les trois amis, ils semblaient d’une hauteur extraordinaire ; les larges oreilles écartées se balançaient au-dessus des hommes. Vu de profil et la tête inclinée, l’éléphant paraissait plus bas, ses défenses frôlaient la terre, prêtes à éventrer l’ennemi. Pandion, Kidogo et Cavi se rendaient compte qu’ils ne voyaient qu’une partie du combat. On se battait également au loin, derrière les arbres, où se trouvait le troupeau, et aussi à gauche, dans le marais, où les chasseurs avaient couru pour détourner le quatrième meneur et son escorte. Autant de mystères pour les trois amis, qui ne pouvaient y songer du reste, car l’accrochage sanglant dont ils étaient témoins retenait toute leur attention.

Des tam-tams grondèrent, de plus en plus proches, derrière les arbres : plusieurs dizaines de guerriers venaient à la rescousse. Les meneurs du troupeau d’éléphants s’étaient arrêtés, indécis ; les hommes poussèrent des cris terribles en brandissant leurs lances, et firent reculer les monstres. Ceux-ci se précipitèrent vers leur compagnon qui gisait sur le sol, plièrent les genoux de part et d’autre du blessé, introduisirent sous lui leurs défenses et le remirent debout. Puis, le coinçant entre leurs corps, ils l’entraînèrent par-delà le rideau de verdure, le laissèrent tomber, le relevèrent et disparurent. Quelques chasseurs leur coururent après, mais l’homme qui dirigeait les opérations les arrêta.

— Il ne filera pas … les autres ne tarderont pas à l’abandonner … inutile de les irriter, traduisit Kidogo.

À droite, le bruit s’éloignait et s’apaisait graduellement : la bataille était apparemment gagnée. Des chasseurs apparurent au Nord, venant du marais ; ils portaient deux corps inertes. Personne ne faisait attention aux trois amis. Le Noir, l’Étrusque et le Grec descendirent avec précaution dans la savane, pour voir le champ de bataille. Ils se dirigeaient vers l’endroit où était le gros du troupeau. Kidogo qui s’était frayé un passage à travers les taillis, recula, saisi d’effroi : un éléphant mourait, affalé sur un arbre qu’il avait brisé dans sa chute. Le bout de sa trompe remuait faiblement. Plus loin, les arbres s’espaçaient, et l’on voyait entre eux une masse grise : un autre colosse, étendu sur le ventre, les pattes repliées, le dos saillant. À l’approche des hommes, l’animal souleva la tête. Des rides profondes entouraient ses yeux éteints et caves, lui prêtant une expression de lassitude sénile. Le géant laissa retomber la tête, ses longues défenses appuyées contre le sol, et s’écroula sur le flanc avec un bruit mat.

Les chasseurs s’interpellaient alentour. Kidogo fit un signe de la main et battit en retraite : un nouveau troupeau d’éléphants arrivait du Sud. Les trois amis se hâtèrent de rejoindre les rochers, mais c’était une fausse alerte : il s’agissait d’animaux domestiques. Les éléphanteaux attachés aux arbres levaient la queue, se ruaient vers les hommes et s’efforçaient de les atteindre de leur trompe. Les conducteurs d’éléphants les encadraient de leurs montures qui serraient le captif entre leurs flancs et l’emmenaient ainsi au village. À tout hasard, on avait attaché au cou et aux pattes de derrière de chaque animal capturé des cordes dont quinze chasseurs tenaient les extrémités.

Les visages, fatigués et amaigris par l’effort surhumain, étaient sombres. On avait déjà étendu onze corps immobiles sur des claies fixées au dos des éléphants ; et l’on fouillait toujours les halliers, à la recherche de deux camarades disparus.

Les éléphants étaient partis ; les chasseurs, assis ou allongés par terre, se reposaient après le combat. Les anciens esclaves abordèrent leur chef, et Kidogo lui demanda s’ils ne pouvaient pas se rendre utiles. L’homme leur jeta un regard courroucé et répondit brutalement :

— Vous rendre utiles ? Et de quelle manière, étrangers ? La chasse a été rude, nous avons perdu beaucoup de braves … Restez là où on vous a conduits, ne nous importunez pas ?

Les trois amis retournèrent vers les rochers, par crainte de se brouiller avec ces gens dont dépendait leur avenir.

Ils s’étaient couchés et conversaient à mi-voix, en attendant qu’on les appelle. Le soleil déclinait ; les ombres noires des rocs dentelés envahissaient la savane.

— Je ne vois tout de même pas ce qui empêche les énormes éléphants de massacrer tous les chasseurs, prononça pensivement Cavi. S’ils se battaient mieux, ils réduiraient les hommes en poussière …

— Tu as raison, répondit Kidogo. C’est une chance pour les hommes que les éléphants aient le cœur faible …

— Est-ce possible ? s’étonna l’Étrusque.

— Mais oui, l’éléphant est inaccoutumé à combattre. Il est si grand et si fort, que personne ne l’attaque, aucun danger ne le menace ; seul, l’homme ose s’en prendre à lui. Aussi manque-t-il d’endurance, sa volonté est facile à briser ; il ne peut supporter une longue lutte, s’il ne réussit pas à écraser l’ennemi du premier coup … Le buffle, c’est autre chose. S’il avait l’intelligence et la taille de l’éléphant, tous les chasseurs périraient …

Cavi, incrédule, marmonna entre ses dents, puis il se rappela la mollesse des pachydermes au moment le plus critique de la bataille, et s’abstint de répliquer.

— Les indigènes ont des lances absolument différentes des nôtres : les pointes ont huit doigts de large, intervint Pandion. Quelle force faut-il donc avoir pour asséner un coup avec ? ?

Kidogo s’était brusquement relevé, l’oreille tendue. Pas un bruit ne parvenait du côté des chasseurs. L’or du ciel vespéral ternissait rapidement.

— Ils sont partis et nous ont oubliés ? s’écria le Noir, dépassant au pas de course le roc qui leur cachait la vue.

Pas âme qui vive dans la savane. Des voix à peine perceptibles mouraient dans le lointain : les chasseurs rentraient, sans se soucier des


убрать рекламу






trois amis.

— Suivons-les vite, le chemin est long ? fit Pandion pressé.

Mais le Noir l’arrêta.

— Il est trop tard, la nuit vient, nous risquons de nous égarer, objecta-t-il. Attendons plutôt que la lune se lève. Elle ne va pas tarder.

Cavi et Pandion acquiescèrent, et l’on décida de se reposer un peu.

LES FILS DU VENT

 Сделать закладку на этом месте книги



Les hyènes hurlèrent, les chacals glapirent dans les ténèbres. Kidogo s’énervait, les yeux tournés vers l’Est, où une clarté cendrée, au-dessus des cimes des arbres, annonçait le lever de la lune.

— Je ne sais s’il y a des loups peints par ici, marmottait Kidogo. S’ils s’amènent, malheur ? Ils attaquent en meute et ont raison des buffles même …

Le ciel continuait à blanchir ; enfin, les rocs sombres s’argentèrent, les arbres de la savane se découpèrent en silhouettes. La lune se leva.

Les mains crispées sur leurs lances, l’œil et l’oreille aux aguets, l’Étrusque, le Noir et le Grec partirent vers le Sud, le long de la chaîne rocheuse. Ils avaient hâte de quitter le sinistre lieu du combat, où les cadavres d’éléphants gisaient parmi les arbres et les buissons, où les charognards faisaient ripaille. Les hurlements s’étaient tus. Seuls, les pas des marcheurs troublaient la paix nocturne de la steppe.

Kidogo évitait avec soin les bosquets épais et les broussailles qui se dressaient çà et là en monticules mystérieux. Il choisissait son chemin au milieu des clairières dégagées, — qui faisaient tache blanche entre les fourrés, tels des lacs dans un labyrinthe d’îles noires.

Le rempart de rochers obliquait vers l’Ouest, un bois étiré en ruban acculait les hommes aux falaises. Kidogo tourna à droite et suivit une longue terrasse pierreuse qui descendait en direction du Sud. Soudain il s’arrêta, et, virant sur ses talons, prêta l’oreille. Pandion et Cavi écoutaient de leur mieux, mais ils n’entendaient aucun bruit. Le silence régnait toujours dans la savane.

Kidogo reprit son avance d’un pas indécis et pressa l’allure, sans répondre aux questions chuchotées par ses amis. Quand ils eurent parcouru encore un millier de coudées, le Noir s’arrêta de nouveau. Ses yeux alarmés brillaient au clair de lune.

— Quelqu’un nous dépiste, murmura-t-il en appliquant son oreille contre la terre.

Pandion suivit son exemple, l’Étrusque resta debout, les yeux clignés, tâchant de percer le voile d’argent de la clarté lunaire qui dissimulait l’horizon.

L’oreille collée aux pierres chaudes, Pandion n’entendit que son propre souffle. Le danger caché l’angoissait. Tout à coup, le sol ferme transmit un bruit très léger. C’étaient des sons nets qui se répétaient régulièrement en accélérant : clic, clic ? Dès que Pandion releva la tête, il n’entendit plus rien. Kidogo resta quelque temps encore à appliquer au sol tantôt une oreille, tantôt l’autre, puis il sauta sur ses pieds, comme mû par un ressort :

— Un grand animal nous suit … ça va mal … je ne sais pas qui c’est. Il a les griffes dehors comme un chien ou une hyène : ce n’est donc ni un lion, ni un léopard …

— Un buffle ou un rhinocéros, supposa le Grec.

Le Noir secoua énergiquement la tête :

— Non, c’est un fauve ? trancha-t-il. Sauvons-nous. Ça va mal, pas un seul arbre dans le voisinage, murmurait-il en promenant alentour un regard inquiet.

Un terrain caillouteux et presque uni s’étalait devant eux. Des touffes d’herbe clairsemée et de petits arbustes hérissaient çà et là sa surface déclive.

— Vite, en avant ? commanda Kidogo, et les trois amis coururent avec précaution, en se méfiant des longues épines et des crevasses du sol desséché.

Derrière eux, le bruit des lourdes griffes était devenu distinct. La fréquence de ces chocs réguliers attestait que l’animal avait également pris un trot rapide et les rattrapait. Clic, clic, clic ? Les sons mats se rapprochaient toujours.

Pandion se retourna et vit une haute silhouette oscillante qui les suivait, tel un fantôme gris.

Kidogo regardait en tous sens, s’efforçant de discerner les arbres, d’évaluer les distances et la rapidité de la course de l’animal inconnu. Quand il eut compris que les arbres étaient encore loin et qu’ils n’auraient pas le temps de les atteindre, le Noir s’arrêta.

— L’animal nous rejoint ? Si nous continuons à lui tourner le dos, nous périrons d’une mort honteuse ?.. cria-t-il, bouleversé.

— Battons-nous ? grommela Cavi.

Ils s’alignèrent, face au spectre menaçant qui s’amenait dans le silence nocturne. L’animal était muet comme la nuit elle-même : il n’avait pas exhalé un son durant la poursuite, et cette propriété extraordinaire pour un carnassier de la savane terrifiait particulièrement les hommes.

La silhouette grise et floue noircissait, se précisait. Lorsque trois cents coudées à peine séparèrent l’animal des anciens esclaves, il ralentit sa marche à grands pas, sûr que ses victimes ne pouvaient lui échapper.

Les trois amis n’avaient jamais vu de bête pareille. Ses pattes de devant massives étaient plus hautes que celles de derrière, la partie antérieure du corps s’élevait sensiblement au-dessus de la croupe, le dos était en pente. Le gros cou emmanchait une tête pesante aux fortes mâchoires et au front bombé. Des taches sombres marquaient le pelage ras et clair. De longs crins se dressaient sur l’échine et la nuque. L’animal ressemblait de loin à une hyène tachetée, de dimensions monstrueuses : sa tête se trouvait à cinq coudées du sol. Le large poitrail, les épaules et l’encolure étaient d’un volume formidable, bossués d’une puissante musculature, les énormes griffes courbes résonnaient sinistrement, semant la terreur.

Il avançait par des mouvements bizarres, irréguliers, tortillant sa croupe basse et hochant sa lourde tête. La gueule était si inclinée, que la mâchoire inférieure touchait presque le cou.

— Qui est-ce ? demanda sourdement Pandion qui passait sa langue sur ses lèvres sèches.

— Je ne sais pas, répondit Kidogo désemparé. Je n’en ai jamais entendu parler …

L’animal tourna brusquement ; ses gros yeux fixés sur les voyageurs s’allumèrent. Il décrivit une courbe à droite des hommes immobiles, tourna encore vers eux son museau et s’arrêta. Ses oreilles rondes étaient dressées en biais.

— Il est malin : il s’est placé de façon à ce que la lune nous éclaire en pleine figure, haleta Kidogo.

Pandion avait un frisson nerveux qui l’agitait toujours avant un combat dangereux.

L’animal aspira une bouffée d’air et s’approcha lentement. Son allure, son morne silence, le regard obstiné de ses grands yeux enfoncés sous le front proéminent, avaient quelque chose qui le différenciait des animaux rencontrés jusque-là. Les hommes devinaient que c’était un survivant d’un monde ancien, régi par d’autres lois. Côte à côte, les lances pointées, ils marchèrent sur le monstre. Celui-ci s’arrêta un moment, interdit ; puis il se jeta sur eux avec une sorte de râle. La gueule énorme s’ouvrit, les crocs luirent au clair de lune, tandis que les longs fers des trois lances se plantaient dans la poitrine et le cou du fauve. Les hommes ne purent contenir son élan, car il était doué d’une force extraordinaire. Les lances, butées contre les os massifs, leur échappèrent des mains ; ils allèrent rouler à plusieurs pas. Kidogo et Pandion se relevèrent aussitôt, mais Cavi resta pris sous l’animal. Ses deux amis se précipitèrent à son secours. Le monstre, accroupi sur ses pattes de derrière, brandit soudain celles de devant. Les griffes émoussées frappèrent Pandion à la hanche avec une force telle qu’il tomba et faillit s’évanouir. La bête posa sa terrible patte sur le pied du Grec et lui causa une douleur atroce : les jointures craquèrent, la peau et la chair furent déchirées.

Sans lâcher son arme, Pandion s’arc-bouta des mains contre le sol pour se remettre debout, et entendit craquer la lance de Kidogo. Relevé sur les genoux, il vit le Noir terrassé par l’animal qui approchait de lui sa gueule béante. Les yeux exorbités, Kidogo retenait la mâchoire du monstre pour échapper aux crocs meurtriers. L’ami fidèle de Pandion périssait sous ses yeux. Hors de lui, ne sentant plus sa douleur, le jeune Grec bondit et plongea sa lance dans le cou de la bête. Elle craqua des dents et se tourna vers lui d’un mouvement qui le renversa. Il n’avait pas lâché sa lance et, appuyant la hampe au sol, retint un moment le carnassier, ce qui permit à Kidogo de dégainer son couteau. Ni lui ni le Grec n’avaient vu Cavi se relever derrière l’animal. L’Étrusque visa tranquillement et planta des deux mains sa lance sous l’omoplate du fauve. La longue lame pénétra d’une coudée, un rugissement jaillit de la gueule ouverte, l’animal se jeta d’un soubresaut vers son assaillant. Cavi, la tête rentrée dans les épaules, vacilla, mais tint bon. De son couteau, Kidogo frappa la bête à la gorge avec un cri strident, pendant que la lance de l’Étrusque atteignait le cœur du monstre. La masse pesante se débattit convulsivement, répandant une puanteur infecte. Pandion sortit sa lance pour la replonger dans la nuque de la bête, mais ce dernier coup était inutile. Le cou allongé, le museau aux pieds de l’Étrusque, le fauve raidit ses pattes de derrière. Elles remuaient encore, griffant la terre, les muscles se contractaient sous la peau, mais les poils hérissés de l’échine étaient retombés.

Revenus à eux, les trois amis examinèrent leurs blessures. L’Étrusque avait un lambeau de chair arraché de l’épaule, et le dos égratigné. La jambe de Pandion n’était pas cassée : il avait une plaie profonde sous le genou et les tendons du pied sans doute étirés ou rompus, de sorte qu’il ne pouvait pas marcher. Le coup de patte avait bleui son flanc et provoqué une enflure, sans endommager les côtes. Le plus mal en point était Kidogo, meurtri et affecté de plusieurs grandes blessures.

Les amis se pansaient mutuellement avec des bandes faites de leurs vêtements déchirés, et se réjouissaient d’avoir vaincu le terrible animal qui gisait là, inerte, dans la vive clarté de la lune. Mais Pandion était désolé que son pied blessé l’empêchait de marcher.

Kidogo le consolait en certifiant qu’ils n’avaient plus rien à craindre : le cadavre les préserverait des autres fauves ; quant aux maîtres d’éléphants, ils ne manqueraient pas de s’apercevoir de leur absence et les retrouveraient à l’aube.

Supportant vaillamment la douleur cuisante de leurs plaies, les amis se couchèrent sur les cailloux, mais ils étaient trop surexcités pour dormir.

L’aurore flamba subitement, chassant l’ombre mystérieuse et hostile de la nuit. Pandion, exténué par la souffrance, ouvrit des yeux las, à une exclamation de Kidogo. Le Noir examinait le cadavre de l’animal et racontait à l’Étrusque qu’il avait vu son image, parmi celles d’autres bêtes, dans un sépulcre du Kemit, près de la ville du Mur Blanc. Cavi répondait par une moue sceptique. Kidogo soutenait, avec force serments, que les Égyptiens avaient sans aucun doute rencontré cet animal aux temps anciens. Le soleil montait. Les hommes, brûlés par la fièvre résultée de leurs blessures, avaient soif. Comme Kidogo et Cavi s’apprêtaient à partir en quête d’eau, ils perçurent des voix. Trois éléphants montés par des guerriers s’avançaient à travers la savane, au-dessous de la pente pierreuse où les affranchis avaient été rejoints par le monstre nocturne. Entendant les cris de Kidogo, les indigènes firent tourner leurs montures et les stimulèrent. Les pachydermes s’approchaient des étrangers, mais soudain ils barrirent sur un ton alarmé et reculèrent, la trompe levée, les oreilles ouvertes. Les guerriers sautèrent des claies et coururent au cadavre du monstre en criant : « Guichou ? Guichou ? »

Le chef de la chasse de la veille adressa aux anciens esclaves un coup d’œil approbateur et leur dit d’une voix rauque :

— Vous êtes de vaillants guerriers, puisque vous avez eu raison, à vous trois, du démon de la nuit, dévoreur des bêtes à peau épaisse.

Les indigènes les renseignèrent sur le guichou, animal très rare et très dangereux. Le jour, il se cachait, on ne savait où, et la nuit il rôdait en silence, attaquant les éléphanteaux, les jeunes des rhinocéros et des autres animaux de grande taille. Il était extrêmement fort et tenace au combat : ses crocs tranchaient d’un coup la patte d’un éléphant et ses membres antérieurs écrasaient la victime, en lui broyant les os.

Cavi demanda par signes aux chasseurs de l’aider à écorcher la bête. Quatre hommes se mirent à l’œuvre de bonne grâce, en dépit de l’odeur abominable qui émanait du monstre.

La peau et la tête coupée du cadavre furent chargées sur un, des éléphants, où l’on hissa également les blessés. Les pachydermes, dociles aux légères tapes qu’on leur administrait avec les couteaux crochus, partirent au trot.

Vers midi, les trois amis étaient au bourg. Les habitants les acclamèrent : les guerriers de l’escorte annonçaient du haut de leurs montures l’exploit accompli par les étrangers.

Kidogo, rayonnant, siégeait auprès de Pandion sur la large plate-forme oscillante, à cinq coudées au-dessus du sol. Il s’était mis à chanter à plusieurs reprises, mais on l’avait interrompu chaque fois, en le prévenant que les éléphants habitués à marcher dans le silence, n’aimaient pas le bruit.

Quatre jours de voyage séparaient déjà les affranchis de la cité des maîtres d’éléphants. Le chef avait tenu parole. Ils étaient autorisés à accompagner dans l’Ouest l’expédition de la tribu. Cavi, Kidogo et Pandion, dont les blessures n’étaient pas guéries, avaient reçu une place sur le dos d’un des six pachydermes ; leurs seize compagnons suivaient à pied. Les bêtes cheminaient moins de la moitié de la journée, le reste du temps elles mangeaient et se reposaient. Les marcheurs ne les rejoignaient qu’à la tombée de la nuit.

Les conducteurs d’éléphants prenaient un chemin tout différent de celui qu’auraient choisi les piétons. Ils contournaient les hautes futaies pour se diriger à travers les clairières et la brousse où les hommes auraient été obligés de se tailler un passage à coups de lames. Les géants gris traçaient leur route tranquillement. De temps à autre, on remplaçait le premier par celui de l’arrière-garde, pour le laisser reprendre des forces. Après eux, il restait une piste que les camarades de Pandion suivaient sans jamais avoir à utiliser leurs couteaux, ravis de cette victoire facile sur les forêts impénétrables. Les trois amis juchés sur l’éléphant se sentaient encore mieux. La plate-forme tanguait légèrement, voguant au-dessus du sol infesté d’insectes et de serpents venimeux, couvert de ronces, de flaques de boue putride, de cailloux pointus, d’herbes coupantes et de profondes crevasses. C’est maintenant seulement que Pandion comprenait combien de précautions exigeait le périlleux voyage à pied dans les dédales des forêts vierges et des savanes. Seule, une vigilance incessante garantissait à l’homme le salut, la conservation de ses forces et de sa combativité. Maintenant, du haut de l’éléphant qui avançait, ferme comme un roc, le jeune Grec se pénétrait avidement des formes, des couleurs et des parfums du sol étranger, avec la richesse splendide de sa faune et de sa flore. La lumière intense du soleil prêtait aux teintes pures un éclat inusité, qui enivrait ce nordique. Mais sitôt que le ciel se voilait de gros nuages ou que le détachement pénétrait dans le crépuscule d’une forêt ombreuse, les couleurs s’éteignaient. Les nuances monotones semblaient alors à Pandion tristes et dures en comparaison de la palette harmonieuse et poétique de son pays natal.

Le groupe franchit une pointe de forêt et se retrouva dans la savane mamelonnée, à la terre rouge, où poussaient des arbres sans feuilles qui sécrétaient une sève laiteuse. Leurs branches vert-bleu s’élevaient lugubrement dans le ciel embrasé ; les cimes aplaties, comme taillées horizontalement, se profilaient à trente coudées du sol. Dans ces fourrés immobiles, on ne rencontrait ni oiseaux ni bêtes : un silence de mort planait sur les collines rouges surchauffées. Les troncs et les branches énormes avaient l’air de chandeliers en métal vert. De grandes fleurs rouges flamboyaient à leurs extrémités, ainsi que des centaines de torches funèbres. Plus loin, le sol écarlate était coupé de ravines profondes, qui découvraient des couches de sable d’une blancheur éblouissante. Les voyageurs s’étaient engagés dans un réseau de défilés, dont les parois de terre rouge s’érigeaient à cent coudées de haut. Les éléphants passaient prudemment dans ce chaos de ravins, de pyramides, de tours et de minces colonnes. Par endroits, de longues crêtes de terre rayonnaient dans des dépressions circulaires comme des coupes.

Quelques-unes croulaient soudain à l’approche du détachement, faisant faire un brusque écart aux éléphants effarés. La couleur du terrain érodé changeait continuellement : derrière un mur rouge, aux tonalités chaudes, il s’en élevait un autre brun pâle, puis venaient des pyramides jaune d’or qui alternaient avec des bandes et des corniches d’un blanc immaculé. Pandion se croyait dans un royaume féerique. Ces vallées profondes, sèches et sans vie, recelaient tout un monde de superbes couleurs minérales[99].

Ensuite ce furent de nouveau des chaînes de collines boisées, de vertes murailles qui enfermaient les voyageurs et donnaient à la claie, sur le dos de l’éléphant, l’aspect d’un îlot voguant sur une mer de feuilles et de branches.

Pandion remarquait la prudence des conducteurs. Aux haltes, ils inspectaient minutieusement la peau de leurs bêtes. Le jeune homme en demanda la raison à son cornac. Le Noir posa la main sur un récipient fait d’un fruit du pays, qu’il portait accroché à sa ceinture.

— Il est mauvais que l’éléphant se déchire la peau ou se blesse, dit-il. Son sang pourrit alors et il meurt. Il faut enduire aussitôt la plaie avec un baume que nous avons toujours à portée de la main.

Le Grec trouvait étrange que ces géants robustes et vivant de nombreuses années fussent aussi délicats. Il comprenait maintenant la circonspection de ces bêtes intelligentes.

Elles nécessitaient de multiples soins. L’endroit du bivouac était choisi après un examen méticuleux et de longs débats ; des sentinelles veillaient toute la nuit auprès des animaux attachés. Des patrouilleurs partaient en reconnaissance, pour s’assurer qu’il n’y avait pas d’éléphants sauvages à proximité. Les bêtes que l’on rencontrait étaient mises en fuite par des clameurs.

Aux haltes, les affranchis conversaient avec leurs compagnons indigènes. Les austères maîtres d’éléphants satisfaisaient la curiosité des étrangers.

Un jour, Pandion demanda à un homme trapu, d’âge mûr, qui dirigeait l’expédition, pourquoi ils s’en allaient volontiers à la chasse à l’éléphant, malgré le terrible danger.

Les rides profondes qui entouraient la bouche du chef, s’accentuèrent encore. Il répondit à regret :

— Tu parles en lâche, bien que tu n’en aies pas l’air. Les éléphants font la force de notre peuple. L’aisance et la prospérité qu’ils nous assurent, nous les payons de notre vie. Si nous avions peur, nous ne serions pas dans de meilleures conditions que les mangeurs de lézards et de racines. Ceux qui craignent la mort, vivent dans la disette et dans la haine. Si tu es conscient de mourir pour faire vivre les tiens, tu braveras n’importe quel péril ? Mon fils courageux est mort dans la fleur de l’âge, à la chasse à l’éléphant … Le chef cligna sombrement ses yeux fixés sur Pandion. Seriez-vous d’un autre avis, vous, les étrangers ? Alors, pourquoi avoir traversé tant de terres en combattant hommes et animaux, au lieu de rester dans l’esclavage ?

Pandion honteux, se le tint pour dit. Tout à coup, Kidogo, assis près du feu, se leva et clopina vers un bosquet situé à deux cents coudées du bivouac. Le soleil couchant dorait les grandes feuilles, ovales, les branches minces palpitaient faiblement. Le Noir examina d’un œil attentif l’écorce raboteuse des fûts grêles, poussa un cri joyeux et sortit son couteau. Il revint peu après avec deux grandes gerbes d’écorce d’un gris rougeâtre et en présenta une au dirigeant de l’expédition.

— Remets ceci au grand chef, comme présent d’adieu de Kidogo, dit-il. Ce remède vaut bien l’herbe magique de la savane bleue. En cas de maladie, de fatigue ou de chagrin il n’a qu’à triturer l’écorce et la boire, en tisane, mais rien qu’un peu. Si on en abuse, c’est du poison. Le médicament rend la force aux vieillards, égaye ceux qui sont peinés, réconforte les affaiblis. Prends note de cet arbre, [100] tu m’en seras reconnaissant ?

L’indigène, enchanté, accepta le cadeau et donna aussitôt l’ordre d’arracher encore de cette écorce. Kidogo serra l’autre gerbe dans la peau de guichou, que Cavi avait emportée.

Le lendemain, les éléphants gravirent un terrain rocheux où des broussailles denses, penchées par les vents, s’inclinaient jusqu’à terre, formant des bosses vertes, disséminées parmi l’herbe grise flétrie.

Comme le vent debout apportait une agréable fraîcheur, Pandion sursauta : ce souffle contenait quelque chose de familier et de très cher, qui se perdait parmi les senteurs de la forêt surchauffée, visible en contrebas. Les talus dénudés, en pente douce, s’étalaient à perte de vue, leur surface bleuâtre striée par les bandes sombres des bois. De hautes montagnes s’ébauchaient à l’horizon.

— Voilà Tengréla, mon pays ? hurla Kidogo, éperdu, et tout le monde se tourna de son côté.

Il gesticulait et sanglotait, le visage crispé, ses puissantes épaules secouées d’émotion. Pandion concevait sa félicité, mais une vague jalousie le mordit au cœur : Kidogo revoyait le sol natal, tandis que lui avait tant d’obstacles encore à surmonter avant de pouvoir dire, comme son ami : « Voilà mon pays ? » Malade, épuisé, le Grec était sujet à de fréquentes défaillances.

Il se détourna, la tête basse, incapable pour le moment de partager la joie du Noir.

Les éléphants descendaient une pente de roche noire volcanique, lave solidifiée où pas un arbre ne croissait. Une terrasse plane coupa le chemin, parsemée de petits lacs. Les taches d’eau pure, bleue et profonde, contrastaient avec les rives sombres. Pandion tressaillit. Il s’était rappelé les yeux bleus de Thessa et son abondante chevelure d’ébène. Ces lacs d’azur semblaient le regarder avec un reproche muet, tout comme l’eût fait Thessa, en l’apercevant ici. Le jeune homme se transporta en pensée dans l’Œniadée, une impatience aussi confuse que violente lui dilata la poitrine ; il se rapprocha de son ami et le serra dans ses bras. La main brune et noueuse de Cavi se posa sur la main noire de Kidogo, et les trois amis unirent leurs doigts dans une étreinte ferme et joyeuse.

Cependant, les éléphants descendaient entre les bords d’une large vallée qu’une autre, toute pareille, rejoignait un peu plus loin à droite. Le confluent des deux ruisseaux formait une rivière impétueuse qui grossissait au fur et à mesure. Les animaux longèrent quelque temps la rive gauche, au pied de falaises érodées. Les rochers finirent par s’écarter, l’eau limpide du torrent se précipita avec refrain d’allégresse dans l’ombre de grands arbres, dressés comme des arcs monumentaux de part et d’autre de son lit qui atteignait quinze coudées de large. Les éléphants s’arrêtèrent avant d’être parvenus au bois.

— C’est ici que nos chemins divergent, dit le chef.

Les trois amis descendirent à terre, en prenant congé de leurs hôtes. Le groupe des indigènes franchit le cours d’eau. Les anciens esclaves suivirent longuement des yeux les géants gris qui escaladaient un plateau au nord de la rivière. Un soupir de regret involontaire leur échappa, lorsque les puissantes bêtes eurent disparu dans le lointain. Les trois amis allumèrent un feu pour guider leurs compagnons qui devaient les rejoindre.

— Allons chercher des joncs et des arbres pour faire des radeaux, proposa Kidogo à Cavi. Nous couvrirons rapidement le reste du parcours en naviguant. Toi, l’éclopé, attends-nous devant le feu et ménage ta jambe ? dit-il au jeune Grec avec une tendre rudesse.

Pandion et Cavi avaient laissé Kidogo au bord du fleuve parmi ses compatriotes.

L’odeur proche de la mer enivrait les deux amis, qui avaient grandi sur le littoral. Ils démarrèrent sur leur radeau et prirent le bras gauche du delta. Le radeau s’arrêta bientôt : le bras du fleuve était ensablé. Les deux amis montèrent sur la berge en s’empêtrant dans l’herbe haute. Ils franchirent une chaîne de collines, gravirent, le souffle coupé d’émotion, un dernier repli de terrain et s’arrêtèrent net, incapables de parler ni de respirer.

L’immensité de l’océan les enivrait, le doux murmure des vagues les secouait comme le roulement du tonnerre. Cavi et Pandion se tenaient dans l’herbe épineuse qui leur atteignait la poitrine. De grands palmiers balançaient au-dessus d’eux leurs cimes pennées. Le pied vert des collines, en bordure de la plage inondée de soleil, paraissait presque noir. Le sable d’or se frangeait d’une bande mouvante d’écume d’argent, au-delà de laquelle couraient les vagues vertes et limpides. Encore plus loin, une ligne droite marquait la limite des récifs côtiers. Elle semblait d’une blancheur éblouissante sur le bleu sombre du large. Des nuages rares et vaporeux voguaient lentement dans le ciel. Cinq palmiers se penchaient vers le sable du rivage. Leurs longues feuilles s’étalaient et se repliaient sous les rafales, ainsi que des ailes d’oiseaux ébouriffés, au plumage brun foncé et jaune d’or. Ces feuilles, qu’on aurait dites coulées en bronze, cachaient en partie la nappe scintillante de l’océan. Leurs bords tranchants flamboyaient, si puissant était le soleil qui les pénétrait. La brise apportait l’odeur du sel marin. Elle caressait de son souffle tiède le visage et la poitrine nue de Pandion, comme pour lui souhaiter la bienvenue après une longue séparation.

L’Étrusque et le Grec s’assirent lentement sur le sable, frais et uni comme le sol de la maison paternelle.

Après s’être reposés, ils se jetèrent dans l’onde radieuse qui les accueillit par de légères poussées. Ils savouraient l’odeur saline des éclaboussures, en coupant de leurs mains les crêtes étincelantes, jusqu’à ce que l’eau de mer irritât leurs blessures à peine cicatrisées.

Alors ils revinrent sur la plage, se repaissant de la vue des lointains. L’océan s’étalait devant eux, vaste plaine liquide qui rejoignait là-bas, tout là-bas, les eaux de la mer du pays natal ; des vagues pareilles léchaient à ce moment les blanches falaises de l’Hellade et les escarpements jaunes de la patrie de Cavi.

Le jeune Grec sentit ses yeux se remplir de larmes de joie ; il ne songeait plus à l’énorme distance qui s’interposait toujours entre lui et sa patrie. La mer était là, au-delà de laquelle l’attendaient Thessa et toutes les choses chères, abandonnées, éloignées par des années de rudes épreuves, d’incalculables étapes d’un pénible chemin.

Pandion et Cavi se tenaient face à la mer, sur une étroite bande de rivage. Derrière eux, des montagnes puissantes s’élevaient, couvertes de redoutables forêts, pays étranger qui les avait gardés prisonniers dans les déserts brûlants et les savanes, sur les plateaux secs et parmi les fourrés obscurs et humides. Ce pays leur avait ravi des années de vie, qu’ils auraient pu consacrer à leurs proches. La libération avait exigé des années de lutte héroïque, des efforts inouïs, qui, voués à leur patrie, leur auraient acquis gloire et honneur.

L’Étrusque posa ses lourdes mains sur les épaules du Grec.

— Notre sort est désormais entre nos mains ? s’écria-t-il, une flamme ardente dans ses yeux ordinairement sombres et moroses. Se peut-il qu’à nous deux, nous ne puissions atteindre la Grande Verte après nous être frayé un passage jusqu’au Grand Arc ? Mais si, nous y retournerons, nous aiderons nos camarades libyens, inexperts dans l’art de naviguer …

Pandion acquiesça de la tête. La mer lui insufflait une assurance inébranlable.

La voix de Kidogo survola la grève. Le Noir, anxieux, escorté d’une foule en émoi de congénères et de compagnons de voyage, recherchait ses amis disparus. Pandion et Cavi furent ramenés au bord du fleuve et passèrent sur l’autre rive où on leur avait préparé des bœufs pour le transport des blessés, des armes et des bagages.

Leur pérégrination touchait à sa fin. Kidogo avait tenu sa promesse faite sous les arbres de la vallée du Nil, devant les camarades qui agonisaient après l’horrible bataille avec le rhinocéros. Les dix-neuf hommes avaient trouvé un bon accueil et le repos dans le vaste bourg situé à proximité de la mer, sur un grand fleuve voisin de celui qu’ils avaient suivi après avoir quitté les maîtres d’éléphants.

Mais ce qui réjouissait le plus Pandion et Cavi, c’était la nouvelle que l’année passée, après vingt ans d’absence, les fils du vent avaient accosté dans ces parages. Dans la tribu de Kidogo, on appelait ainsi des marins nordiques qui visitaient depuis des temps immémoriaux les rivages de la Corne du Sud, en quête d’or, d’ivoire, de plantes médicinales et de peaux de bêtes. Au dire des indigènes, ils ressemblaient à l’Étrusque et au Grec, quoique plus bruns et plus frisés. L’année dernière, il était venu quatre vaisseaux noirs qui avaient r


убрать рекламу






efait la route des ancêtres. Les fils du vent avaient promis de revenir sitôt que serait terminée la saison des tempêtes dans la mer des Brumes. Selon les calculs des gens avisés, ils seraient là dans trois mois à peu près. La construction d’un navire aurait pris davantage de temps, sans compter que l’on ignorait totalement l’itinéraire. Pandion et Cavi craignaient que les marins ne refusent de les embarquer avec dix camarades, mais Kidogo les rassurait avec des clignements d’yeux et des sourires énigmatiques.

Il n’y avait plus qu’à attendre, tourmentés par l’incertitude. Les fils du vent risquaient de ne pas reparaître durant vingt autres années. L’Étrusque et le Grec se consolaient à l’idée que si les vaisseaux n’arrivaient pas au moment prévu, ils en construiraient un eux-mêmes.

On célébrait le retour de Kidogo au pays par des fêtes bruyantes. Pandion était las de festoyer. Il en avait assez d’entendre louer sa vaillance, de répéter les descriptions de l’Hellade et le récit de ses aventures. Par un fait bien naturel, Kidogo, toujours entouré de parents et de congénères et séduit par l’admiration des femmes, s’était quelque peu éloigné de Pandion et de Cavi. Ils se voyaient moins souvent. Kidogo suivait désormais sa propre voie. Les camarades du Noir qui appartenaient à des tribus proches de la sienne, s’étaient rapidement dispersés dans la contrée. Il ne restait plus que l’Étrusque, le Grec et dix Libyens qui fondaient leurs espoirs sur Pandion et Cavi pour retourner chez eux.

Les douze étrangers habitaient au début une case spacieuse en argile verdâtre, séchée au soleil. Mais Kidogo fit installer Cavi et Pandion dans une jolie hutte en dôme, proche de sa maison. Après des années de voyage, Pandion pouvait de nouveau reposer sur un lit à part. Les compatriotes de Kidogo n’avaient pas coutume de dormir par terre, sur des peaux ou des brassées d’herbe. Ils fabriquaient des châssis de bois munis de pieds, avec un sommier en tiges tressées, doux au corps et particulièrement agréable à la jambe malade du jeune Grec.

Il avait maintenant beaucoup de temps libre qu’il employait à des promenades au bord de la mer, où il s’attardait longuement, seul ou en compagnie de Cavi, à écouter le chant des flots. Pandion éprouvait une vague inquiétude. Sa santé robuste avait cédé aux infortunes de la traversée dans un climat trop chaud.

Il avait beaucoup changé et s’en rendait compte. Jadis fort de sa jeunesse et de son amour, il avait pu quitter sa bien-aimée, son foyer, le sol natal, pour s’initier à l’art ancien, voir des pays, étudier la vie.

Maintenant il connaissait l’amère nostalgie, il avait goûté à la captivité, au désespoir accablant, au pénible labeur de l’esclave. Et il se demandait avec angoisse si le pouvoir créateur ne l’avait pas abandonné, s’il était encore capable de devenir un artiste. En même temps, il sentait que tout ce qu’il avait vu et subi, l’avait enrichi d’une grande expérience, d’une quantité d’impressions inoubliables. L’austère vérité de la vie avait rempli son âme de tristesse, mais il savait désormais la valeur de l’amitié, de la camaraderie, de l’aide fraternelle, de l’union avec les gens d’autres tribus. Que les différents peuples disséminés dans l’immensité de la terre constituaient au fond une seule grande famille, séparée seulement par l’espace, la diversité des langues et des croyances, était à présent pour lui un fait aussi évident que la succession des jours et des nuits. Les meilleurs éléments de cette multitude se ressemblaient et leurs aspirations lui étaient compréhensibles.

Pandion aimait à examiner sa lance, présent du père d’Irouma, cette arme emportée à travers les forêts et les savanes, et qui l’avait sauvé plus d’une fois de la mort. Elle symbolisait à ses yeux la virilité, la vaillance humaine dans la lutte avec la nature qui régnait sans partage sur les étendues torrides de l’Afrique. Le jeune Grec effleurait des doigts le long fer tranchant, avant de mettre dessus le fourreau confectionné par Irouma. Ce morceau de cuir orné de laine aux couleurs vives était le seul souvenir de la charmante fille rencontrée à un carrefour du chemin ardu qui le ramenait au pays natal. Peut-être l’avait-elle apprêté à son intention, en rêvant à lui … Mais il ne fallait plus y penser. Le destin les avait séparés implacablement, c’était fatal … Cependant le cœur souffrait, insoumis à la raison … Pandion se retournait vers les montagnes sombres qui cachaient à l’océan les terres parcourues. Les jours de marche interminable défilaient lentement dans sa mémoire …

Il revoyait la jeune fille adossée au tronc de l’arbre dont les fleurs rouges ressemblaient à des flambeaux. Son cœur battait à coups redoublés. Il évoquait l’éclat de sa peau brune et douce, ses yeux espiègles, pleins de feu palpitant … Le visage rond d’Irouma, éclairé d’un sourire, se rapprochait du sien, il sentait son haleine chaude et légère, il entendait sa voix …

Pandion prenait connaissance de la vie de ses hôtes gais et bienveillants. Grands, admirablement proportionnés, la peau d’un noir aux reflets cuivrés, les congénères de Kidogo s’occupaient surtout d’agriculture. Ils cultivaient des palmiers bas dont les fruits contenaient beaucoup d’huile[101] et des plantes herbacées, aux feuilles immenses, disposées en éventail au-dessus des bouquets de tiges tendres[102]. Elles produisaient de lourdes grappes de fruits longs et jaunes, en forme de croissant, à la pulpe délicate et savoureuse. On en cueillait des masses, et ils constituaient l’aliment principal de la tribu. Pandion s’en régalait. Ils se mangeaient crus, bouillis ou en friture. Les indigènes allaient aussi à la chasse pour se procurer de l’ivoire et des peaux ; ils récoltaient les noix, pareilles à des châtaignes, qui avaient guéri naguère Pandion de son étrange maladie ; ils élevaient du bétail et des oiseaux de basse-cour.

Il y avait parmi eux d’habiles artisans, bâtisseurs, forgerons et potiers. Pandion admirait les œuvres de nombreux sculpteurs qui égalaient Kidogo.

Les grandes habitations, construites en moellons, en briques crues, ou façonnées entièrement en argile compacte, s’ornaient d’un joli décor en relief. Parfois les murs étaient couverts de fresques qui rappelaient à Pandion celles de Crète. De beaux vases en terre cuite présentaient un dessin élégant, d’un goût exquis. Des statues en bois peint peuplaient les édifices publics et les demeures des chefs. Les images sculpturales d’hommes et d’animaux ravissaient Pandion par la justesse du rendu, la fidélité de la caractéristique.

Mais à son avis, ces artistes africains n’avaient pas la notion profonde de la forme, qui manquait également à ceux d’Aiguptos. Les sculptures du Kemit, figées dans des attitudes statiques, étaient sans vie, malgré la finesse d’exécution acquise au cours des siècles. Les œuvres des Noirs, au contraire, donnaient une impression de vie intense, mais seulement par certains détails volontairement accentués. En méditant sur l’art indigène, le jeune Grec commençait à sentir vaguement que la voie de la perfection était tout autre, qu’elle ne passait ni par l’imitation aveugle de la nature ni par la tentative de refléter des impressions isolées.

Le peuple de Kidogo aimait la musique et jouait d’un instrument complexe, fait d’une rangée de planchettes en bois reliées à de longues calebasses. Des airs tristes et mélodieux émouvaient Pandion, lui rappelant les chansons de son pays …

L’Étrusque, assis devant la case, auprès du foyer éteint, mastiquait des feuilles stimulantes[103] et remuait pensivement avec une baguette la cendre chaude où cuisaient les fruits jaunes. Il avait appris à en obtenir de la farine à galettes.

Pandion sortit de la hutte et vint s’asseoir à ses côtés.

La douce lumière du soir se répandait sur les sentiers poudreux et mourait dans les branches immobiles des arbres touffus.

— Ce peuple est pour moi une énigme, dit l’Étrusque, songeur, en crachant sa chique. Il y a là un mystère que je ne puis percer.

— Quel mystère ? demanda distraitement Pandion.

— La ressemblance de ce peuple avec le mien. Ne l’as-tu pas remarquée ?

— Non, avoua le jeune homme. Ces gens ne te ressemblent pas du tout …

— Je ne parle pas du physique, tu as mal compris. Leurs constructions sont pareilles aux nôtres, leur divinité suprême est le dieu de la foudre, comme chez nous, et chez vous aussi, du reste ? Leurs chansons évoquent celles que je chantais dans ma jeunesse … Comment cela se peut-il ? Qu’avons-nous de commun avec ces Noirs qui vivent si loin, dans le Sud torride ? Nos ancêtres auraient-ils voisiné ?

Pandion allait répondre que la parenté des peuples de l’Afrique et de la Grande Verte le préoccupait depuis longtemps, lorsque son attention fut attirée par une femme qui passait. Il l’avait remarquée dès leur arrivée au bourg de Kidogo, mais ne l’avait plus rencontrée depuis. Elle était l’épouse d’un parent de leur ami et s’appelait Nyora. Sa beauté la distinguait parmi les femmes de sa tribu, pourtant belles. La voici qui passait lentement, de l’allure digne des femmes conscientes de leur charme. Le jeune Grec l’examinait d’un œil ravi … La soif de créer s’était rallumée en lui dans toute son ardeur.

Une pièce d’étoffe bleu-vert moulait les hanches de Nyora. Un collier de perles bleues, des boucles d’oreilles massives en forme de cœur et un fil d’or au poignet gauche composaient toute sa parure. Ses grands yeux regardaient tranquillement de sous la frange épaisse des cils. Ses cheveux courts, ramenés au sommet du crâne en une coiffure capricieuse, lui allongeaient la tête. Les pommettes saillaient comme chez les enfants grecs sains et vigoureux.

La peau noire et lisse, si tendue que le corps paraissait coulé en fer, luisait au soleil et son reflet cuivré se nuançait d’or. La tête surmontait fièrement un cou svelte à peine incliné en avant.

La taille haute, souple, parfaite de lignes, étonnait par l’harmonie et la retenue des mouvements.

Pandion croyait voir l’une des trois Charités, déesses de son pays qui animaient la beauté et la douaient d’une séduction irrésistible.

La baguette de Cavi le frappa soudain à la tête.

— Qu’attends-tu pour lui courir après ? demanda l’Étrusque avec un dépit comique. Vous autres Grecs, vous êtes prêts à vous extasier sur toutes les femmes …

Pandion le regarda sans colère, mais comme s’il le voyait pour la première fois, et lui mit impétueusement son bras autour des épaules.

— Écoute, Cavi, tu n’aimes pas les confidences, je sais … Les femmes te laissent donc froid ? Ne sens-tu pas comme elles sont ravissantes ? Ne sont-elles pas pour toi une partie de tout cela, — Pandion embrassa du geste le paysage, — de la mer, du soleil, du monde magnifique ?

— Non, quand je vois quelque chose de beau, j’ai envie de le manger ? répliqua l’Étrusque en riant. Je plaisante, continua-t-il, redevenu sérieux. Souviens-toi que j’ai le double de ton âge et que derrière l’aspect radieux du monde j’aperçois l’autre, sombre et laid. Tu as oublié le Kemit, — Cavi passa le doigt sur la marque rouge de l’épaule de Pandion — tandis que moi, je n’ai rien oublié. Je t’envie : tu créeras le beau, et moi, je ne puis que détruire en combattant le mal. Après une pause, il conclût d’une voix frémissante : Tu penses trop peu aux tiens, restés là-bas, au pays natal … Il y a tant d’années que je n’ai vu mes enfants, j’ignore même s’ils sont en vie, si ma lignée existe encore. Qui sait ce qui est arrivé là-bas, au milieu des tribus hostiles …

La détresse qui altérait la voix de l’Étrusque, ordinairement si réservé, emplit de compassion le jeune homme. Mais que pouvait-il lui dire pour le consoler ? D’autre part, l’observation de Cavi l’avait piqué au vif : « Tu penses trop peu aux tiens, restés là-bas, au pays natal … » Puisque Cavi l’avait dit … Mais n’aimait-il pas Thessa, son aïeul, Agénor ? En s’abandonnant à son chagrin comme le faisait l’Étrusque, il ne se serait point pénétré de la grande diversité de la vie et n’aurait jamais compris la beauté … Fourvoyé dans les contradictions, Pandion ne parvenait pas à s’analyser. Il se leva d’un bond et proposa à Cavi d’aller se baigner. L’autre consentit et les deux amis se dirigèrent par les collines vers l’océan qui roulait ses flots à cinq mille coudées du bourg.

Quelques jours auparavant, Kidogo avait rassemblé les jeunes hommes et les adolescents de sa tribu. Il leur dit qu’à part une lance et de minables pagnes, ses camarades qui attendaient l’embarquement ne possédaient rien, que les fils du vent refuseraient de les prendre à bord sans rémunération.

— Si chacun de nous, poursuivit le Noir, y met un peu de sien, nos amis étrangers pourront s’en retourner chez eux. Ils m’ont aidé à m’évader de captivité et à vous revoir.

Encouragé par la bonne volonté générale, Kidogo leur proposa de l’accompagner sur le plateau aurifère ; ceux qui étaient empêchés donneraient de l’ivoire ou des noix, une peau ou un tronc d’arbre précieux.

Le lendemain, il annonça à Cavi et à Pandion qu’il partait à la chasse et ne voulut pas les emmener, leur conseillant de ménager leurs forces pour le prochain voyage.

Ses compagnons ne devaient jamais connaître le vrai but de l’entreprise. Bien que la perspective d’avoir à payer le prix de la traversée les inquiétât souvent, ils espéraient que les mystérieux fils du vent les embaucheraient comme rameurs. Pandion nourrissait encore le dessein secret d’utiliser les pierres du Sud offertes par le vieux chef. Cavi, également à l’insu de Kidogo, réunit les Libyens deux jours après le départ de celui-ci et remonta la vallée du fleuve, dans l’espoir de trouver des arbres au bois noir[104], d’en abattre plusieurs et d’amener jusqu’à la localité, sur des radeaux en bois léger, ces bûches lourdes qui coulaient dans l’eau.

Comme Pandion boitait toujours, Cavi le laissa au bourg, malgré ses protestations. Le jeune homme était indigné : voici que ses camarades l’abandonnaient de nouveau, comme le jour de la chasse à la girafe. L’Étrusque, sa barbe relevée d’un geste hautain, déclara que le jeune homme n’avait pas perdu son temps l’autre fois et qu’il pouvait recommencer. Muet de rage, le Grec s’enfuit, le cœur ulcéré. Cavi le rattrapa, fit des excuses en lui tapant sur l’épaule, mais persévéra dans son refus et remontra à son ami la nécessité de guérir complètement.

Pandion finit par céder, avec l’amère conscience d’être un pauvre infirme, et rentra vite dans la hutte, pour ne pas assister au départ de ses camarades valides.

Demeuré seul, il sentit plus que jamais le besoin d’essayer ses forces après la réussite du buste du dompteur d’éléphants. Au cours des dernières années il avait vu tant de morts et de destructions, qu’il lui répugnait d’utiliser la glaise fragile. Il aurait voulu sculpter une œuvre dans une matière résistante, mais il n’en avait pas à sa disposition. Si même il l’avait eue, d’ailleurs, le manque d’outils appropriés l’aurait empêché de la travailler.

Pandion admirait souvent la pierre d’Ahmès qui l’avait conduit, en fin de compte, jusqu’à la mer, comme le croyait naïvement Kidogo, enclin à prêter aux objets des vertus magiques.

La clarté diaphane du minéral suggéra au jeune homme l’idée de sculpter un camée. La substance, il est vrai, était plus dure que celles employées à cet effet, en Grèce. On les y travaillait à l’émeri de l’île de Naxos[105]. Pandion se rappela soudain qu’il avait, à en croire le vieux chef indigène, des pierres plus dures que tous les objets du monde.

Il prit la plus petite et passa doucement son arête aiguë au bord du cristal glauque. Une trace blanche raya la surface unie. Le sculpteur appuya plus fort. La pierre creusa un sillon profond, tel un ciseau de bronze noir dans un bloc de marbre tendre. Le pouvoir merveilleux des pierres du Sud dépassait effectivement tout ce que Pandion avait connu jusque-là. Il avait entre les mains des ciseaux magiques, qui rendaient sa tâche facile.

Pandion brisa la pierre, ramassa avec soin ses éclats coupants et les emmancha à l’aide d’une résine ferme dans des baguettes en bois. Cela lui fit une dizaine de ciseaux de différente grosseur, pour l’ébauche et le finissage. Qu’allait-il représenter sur le splendide cristal glauque, trouvé par Ahmès dans les ruines d’un temple ancien et emporté intact jusqu’à la mer, dont il avait si longtemps servi de symbole dans la touffeur de la captivité terrestre ? Des images confuses traversaient l’esprit du sculpteur.

Le jeune Grec sortit du bourg, et chemina dans la solitude jusqu’à ce qu’il fût parvenu au rivage. Il y resta longuement assis sur un rocher, le regard perdu au loin ou fixé sur la mince couche d’eau qui accourait à ses pieds. Le soir venu, le crépuscule bref détruisit l’éclat de l’onde et le mouvement des vagues devint imperceptible. À mesure que la nuit de velours se condensait, les étoiles brillantes augmentaient en nombre, ranimant de leurs reflets mobiles la mer assoupie. La tête levée au ciel, Pandion captait les contours des constellations inconnues. Tout comme dans son pays, l’arc de la Voie Lactée se cambrait, tel un pont d’argent, à travers la voûte céleste, mais il était plus étroit. L’une de ses extrémités se ramifiait et se morcelait en plusieurs taches séparées par de larges bandes sombres. Un peu à l’écart et au-dessous, luisaient d’une clarté bleuâtre deux nuages stellaires[106]. Auprès d’eux, ressortait nettement une tache noire pyriforme, comme un morceau de charbon qui aurait caché les astres[107]. Le Grec n’avait jamais rien vu de pareil dans son firmament. Le contraste entre la tache noire et les nuages blancs le frappa. Il y vit soudain l’essence même des pays du Sud. Le noir et le blanc dans toute la brutalité de leur union — voilà ce qui formait l’âme de l’Afrique, son visage, tel que Pandion le percevait à ce moment. Les rayures noires et blanches des chevaux extraordinaires ; la peau noire des indigènes, peinte à la couleur blanche et accentuant la blancheur des dents et du globe de l’œil ; les sculptures en ébène et en bois d’un blanc perlé ; les troncs noirs et blancs de la forêt vierge ; la lumière des savanes et l’obscurité des tréfonds sylvestres ; les rocs noirs zébrés de quartz blanc et quantité d’autres visions traversèrent l’esprit de l’artiste.

Tout différent était le sol natal, le rivage rocheux et pauvre de la Grande Verte. Le fleuve de la vie n’y déferlait pas en torrent, ses aspects noirs et blancs ne s’y heurtaient point dans leur violente nudité.

Pandion se leva. L’immensité de l’océan qu’il fallait franchir pour atteindre son Œniadée, le séparait déjà de l’Afrique. Il laissait derrière lui cette terre, dissimulée par l’ombre nocturne des lugubres montagnes. Devant lui, les reflets des feux astraux couraient sur les vagues, et la mer se confondait là-bas, dans le Nord, avec sa chère Œniadée, où Thessa l’attendait sur la grève. C’est pour retourner dans son pays et revoir Thessa qu’il avait lutté et marché à travers le sang, le désert, la chaleur et les ténèbres, bravant la férocité des bêtes et des hommes.

Thessa, lointaine, adorée et inaccessible, ressemblait à ces étoiles nébuleuses au-dessus de la mer, où le Chariot boréal plongeait son bord.

Pandion se décida : il créerait sur sa pierre aux nuances marines, Thessa debout sur le rivage.

Le sculpteur serra furieusement le ciseau entre ses doigts nerveux, et la baguette solide se cassa. Il se penchait depuis plusieurs jours sur la pierre d’Ahmès, le cœur battant, refrénant son impatience créatrice, traçant d’une main sûre de longues lignes ou enlevant avec mille précautions des granules microscopiques. L’image de Thessa se précisait de plus en plus. La tête au port fier était réussie : elle lui apparaissait aussi distinctement qu’à l’heure des adieux, sur le rivage du cap d’Achéloos. Taillée dans l’épaisseur diaphane du minéral, elle saillait maintenant en relief, d’un bleu mat sur la surface miroitante. Les boucles de ses cheveux reposaient en traits fins sur la rondeur de l’épaule nettement indiquée, mais ensuite … ensuite l’inspiration l’avait quitté. Le jeune artiste, plus sûr de lui que jamais, avait cerné d’une incision profonde la silhouette mince du corps, et l’élégance de ces contours attestait le succès de son travail. Il creusa la surface environnante pour dégager la sculpture. C’est alors qu’il comprit que ce n’était pas Thessa. Les lignes des hanches, des genoux et des seins évoquaient Irouma, et certains détails se rattachaient, sans nul doute, à la beauté de Nyora, entrevue tantôt. Ce n’était pas là le corps d’une jeune Grecque, mais une image abstraite qui incarnait la beauté des femmes africaines. Or, Pandion voulait autre chose : figurer sa Thessa bien-aimée. Il fit un effort de mémoire pour atténuer tant soit peu les impressions récentes, et constata que celles-ci l’emportaient sur le passé.

Le jeune homme se rendait compte qu’il échouait de nouveau dans sa tentative de rendre la vie. Tant que la figurine n’était qu’ébauchée, les lignes légères vivaient. Dès que l’artiste essayait de donner du relief, le corps se figeait dans une immobilité froide. Non, il n’avait point percé le mystère de l’art. Cette œuvre ne serait pas plus vivante que les autres ? Il ne réaliserait pas son projet ?

Ayant cassé d’émotion son ciseau, Pandion prit la pierre et l’examina à bout de bras. Certes, il était incapable de créer l’image de Thessa, et le beau camée resterait inachevé.

Les rayons de soleil pénétraient dans le cristal limpide et l’emplissaient du coloris d’or de la mer hellénique. L’artiste avait sculpté le bord droit de la facette la plus large, laissant intact le reste du champ uni. La jeune fille était là, comme sur le rivage, elle avait la figure de Thessa, mais ce n’était pas elle. L’ardeur qui animait Pandion de l’aube au couchant et lui faisait attendre le lendemain avec impatience, l’avait abandonné. Il cacha la pierre, rangea ses outils et redressa son dos courbaturé. La douleur de la défaite s’adoucissait de la conscience de pouvoir tout de même créer le beau … Mais c’était si peu en comparaison de la beauté vivante ?

Absorbé par son labeur, il en avait oublié ses camarades et ne s’en ressouvenait que maintenant. Comme en réponse à ses pensées, un garçonnet accourut.

— Grosse barbe est revenu, il te demande de venir à la rivière ? annonça le messager de Cavi, tout fier de sa mission.

La nouvelle inquiéta Pandion. Il se rendit en hâte vers la rive par le sentier qui serpentait parmi les ronces. De loin, il aperçut un groupe de camarades sur un talus de sable, faisant cercle autour d’un faisceau de joncs. Un corps humain y était allongé. Le Grec courut maladroitement, tâchant de ne pas trop s’appuyer sur sa jambe encore faible, et pénétra au milieu de ses compagnons silencieux. Il reconnut dans le corps gisant le jeune Libyen Takel, qui avait participé à l’évasion dans le désert. Le Grec s’agenouilla devant lui. Il revit le défilé torride parmi les dunes, où il s’était traîné, à demi mort de soif. Takel était l’un de ceux qui, sous la conduite d’Akhmi, lui avaient apporté de l’eau de la source. C’est seulement en face de son cadavre que Pandion sentit combien lui était cher chacun de ses compagnons d’insurrection et de marche. Il se sentait devenu un des leurs et ne concevait plus son existence sans eux. Il pouvait se passer de leur contact pendant des semaines, à condition de les savoir dans le voisinage, sains et saufs, occupés de leurs affaires, tandis qu’à présent cette perte l’atterrait. Toujours à genoux, il interrogea l’Étrusque du regard.

— Un serpent l’a mordu dans les fourrés où nous cherchions du bois noir, dit Cavi désolé. Nous ne connaissions pas le remède … L’Étrusque poussa un grand soupir. Nous avons tout laissé en plan et sommes revenus. Comme nous le débarquions, il agonisait. Je t’avais fait appeler pour l’adieu suprême … Trop tard … Cavi n’acheva pas, les poings crispés, la tête basse.

Pandion se remit debout. La mort de Takel lui semblait si injuste, si absurde : au lieu de tomber au champ d’honneur ou en combattant un fauve, il avait trépassé dans cette paisible localité, au bord de la mer qui promettait le retour au pays, après les nombreux exploits et le courage manifesté durant la longue traversée. Cela consternait particulièrement le jeune Grec … Il en avait les larmes aux yeux, et pour se dominer il se détourna vers le fleuve. De part et d’autre du talus sablonneux, d’épaisses broussailles retranchaient la nappe d’eau derrière leur rempart de verdure. On aurait dit que la butte de sable clair était encadrée d’une vaste porte. À la lisière, il y avait des arbres blancs[108], rabougris et noueux, aux feuilles menues. Leurs branches s’enguirlandaient de fleurs rouges dont les grappes plates et pennées semblaient des chapelets de baguettes transversales, enfilées sur des tiges fines, tantôt retombantes, tantôt dressées vers le ciel. Les fleurs avaient des reflets pourpres, et ces arbres blancs flamboyaient à la porte verte, comme des torches funèbres à l’entrée de l’Hadès, où se dirigeait déjà l’âme du défunt Takel. L’eau plombée du fleuve coulait lentement, parsemée de bancs de sable jaune où se vautraient des centaines de crocodiles. Sur une flèche de sable voisine, plusieurs de ces énormes reptiles dormaient, la gueule béante, trous noirs frangés de terribles crocs blancs. Ils s’étalaient sur le sol comme écrasés sous leur propre poids. Les plis longitudinaux de la peau écailleuse du ventre bordaient leur dos plat, surmonté de pointes plus claires que les intervalles d’un vert tirant sur le noir. Les pattes aux jointures tournées en dehors s’écartaient vilainement. Parfois, l’une des bêtes remuait sa queue crêtée et bousculait sa voisine qui, dérangée dans son sommeil, refermait sa gueule avec un claquement retentissant.

Les anciens esclaves soulevèrent le mort et l’emportèrent dans le bourg sous les yeux inquiets des indigènes attroupés. Pandion fermait la marche, séparé de Cavi. L’Étrusque se reprochait la mort du Libyen, parce que le projet d’aller chercher du bois noir émanait de lui. Il marchait à l’écart de la morne procession, se mordant les lèvres et tourmentant sa barbe.

Pandion était bourrelé de remords : lui aussi se sentait fautif. Il avait eu tort de s’inspirer de l’image de sa bien-aimée, au lieu de créer une œuvre en souvenir de l’amitié d’hommes différents d’origine, qui avaient subi côte à côte les plus rudes épreuves, solidaires devant la mort, la faim et la soif, aux jours sombres de la marche épique. « Comment n’ai-je pas eu tout d’abord cette idée ? » se demandait-il. Son échec était motivé : les dieux le punissaient de son ingratitude … Que la peine d’aujourd’hui le dessilât …

Des nuages bas et violacés rampaient lourdement sur la voûte céleste, pressés les uns contre les autres comme un troupeau de buffles. Un grondement sourd se faisait entendre. L’averse approchait, les gens rentraient précipitamment dans les cases leurs effets épars.

À peine Cavi et Pandion s’étaient-ils réfugiés dans leur hutte, qu’une coupe géante se renversa dans le ciel et le rugissement d’une cataracte couvrit le tonnerre. L’intempérie fut brève, comme toujours ; les plantes exhalaient une odeur forte dans l’air rafraîchi, de multiples ruisselets descendaient en chantonnant vers le fleuve et la mer. Les arbres mouillés bruissaient sourdement sous le vent. Leur murmure austère ne rappelait en rien le chuchotement vif du feuillage par temps sec et ensoleillé. Cavi prêta l’oreille et dit soudain :

— Je ne puis me pardonner la mort de Takel. C’est de ma faute : nous sommes partis sans guide expérimenté, dans ce pays où l’insouciance est fatale pour les étrangers. Et qu’en est-il résulté ? Nous sommes revenus bredouilles, et l’un des meilleurs camarades est couché sur la rive, sous un tas de pierres … Ma sottise a coûté cher … Je n’ose plus recommencer. Nous n’avons donc pas de quoi payer les fils du vent …

Sans rien dire, Pandion sortit de son sachet une poignée de pierres étincelantes et les posa devant l’Étrusque. Cavi approuva de la tête, puis un doute subit assombrit son visage :

— S’ils en ignorent la valeur, les fils du vent risquent de les refuser. A-t-on jamais entendu parler de ces pierres dans nos contrées ? Qui les achèterait comme joyaux ? Pourtant … L’Étrusque demeura songeur.

Pandion s’effraya. La simple hypothèse de Cavi ne lui était pas venue à l’esprit. Il n’avait point songé que ces pierres pouvaient passer aux yeux des marchands pour des brimborions. Le désarroi, la peur de l’avenir faisaient trembler sa main tendue vers les gemmes. A la vue de son angoisse, l’Étrusque reprit :

— Pourtant, j’ai entendu dire autrefois que des pierres translucides, d’une dureté exceptionnelle, étaient importées quelquefois à Chypre et en Carie, de l’Orient lointain, et qu’on les prisait très haut. Les fils du vent les connaissent peut-être ? …

Au lendemain de cette conversation, Pandion se rendit par un sentier au pied des montagnes où poussaient les plantes herbacées aux fruits jaunes. Il était temps que Kidogo revînt. Ses amis l’attendaient avec impatience. L’Étrusque et le Grec voulaient le consulter sur le moyen de se procurer quelque chose de précieux pour les fils du vent. Les doutes de Cavi avaient ébranlé la certitude de Pandion quant à la valeur des pierres du Sud, et le jeune homme en avait perdu le repos. Il s


убрать рекламу






e dirigeait machinalement vers les montagnes, dans le vague espoir de rencontrer le groupe de Kidogo. En outre, il voulait être seul pour méditer le projet d’une nouvelle œuvre, qui se précisait de plus en plus.

Il foulait sans bruit le sentier battu. Il ne bottait plus et avait recouvré son allure légère. Les indigènes qu’il croisait, chargés de grappes de fruits jaunes, montraient dans un sourire amical leurs dents blanches ou le saluaient en agitant des feuilles coupées. Le chemin avait obliqué à gauche. Pandion marchait entre deux rideaux de verdure opulente, que le soleil imprégnait de son rayonnement d’or. Dans cette chaude clarté, une femme évoluait gracieusement. Pandion reconnut Nyora. Elle choisissait dans les grappes pendantes les fruits les plus verts et les mettait dans une haute corbeille. Pandion se retira dans l’ombre des grandes feuilles ; son sentiment d’artiste avait tout évincé. La jeune femme allait d’une grappe à l’autre, se penchait souplement sur la corbeille et se haussait de nouveau sur la pointe des pieds, le corps tendu, les bras levés vers les fruits à cueillir. La lumière dorée se jouait sur sa peau noire soyeuse, qui ressortait sur le vert éclatant de la frondaison. Nyora eut un léger sursaut et, la taille cambrée, plongea les mains dans un fouillis de feuilles veloutées. Pandion, hypnotisé, accrocha une tige sèche qui crissa bruyamment dans le profond silence. La jeune indigène se retourna aussitôt et s’arrêta net. Elle avait reconnu l’étranger ; son corps raidi par l’effort redevint calme, elle reprit son souffle et sourit au jeune homme. Mais il ne s’en aperçut pas. Un cri d’extase jaillit de sa poitrine, ses yeux d’or grands ouverts la regardaient sans la voir ; un faible sourire entrouvrait sa bouche. La femme recula, intimidée. L’étranger fit volte-face et se sauva en s’exclamant dans sa langue.

Pandion venait de faire une découverte sensationnelle. Il s’en était rapproché sans cesse, d’instinct ; toutes ses pensées obsédantes, ses réflexions interminables avaient rôdé autour. Il n’y serait point parvenu sans avoir vu et comparé tant de choses, sans avoir cherché à tâtons son chemin. La vie exclut l’immobilité ? Le corps vivant et beau ignore l’immobilité de la mort, il connaît seulement le repos, c’est-à-dire, des arrêts instantanés du mouvement prêt à se changer en un autre, qui lui est opposé. Si l’on capte cet instant et qu’on le représente dans la pierre immobile, la matière inerte s’animera.

C’était ce que Pandion avait vu dans Nyora que la frayeur avait figée, telle une statue de métal noir. Le jeune Grec s’isola dans une petite clairière, sous un arbre. Un témoin fortuit n’eût pas douté de sa démence : il faisait des gestes brusques, pliait et dépliait tantôt le bras, tantôt la jambe, et les observait, le cou tordu et louchant. Il ne rentra chez lui que le soir, surexcité, les yeux brillants, et força l’Étrusque stupéfait à poser devant lui, à marcher et à s’arrêter à son commandement. D’abord Cavi s’exécuta sans récriminer, puis, excédé, il se frappa le front et s’assit résolument par terre. Mais Pandion ne désarma pas : il l’examina encore d’un côté et de l’autre, jusqu’à ce que l’Étrusque se mît à pester et menaçât le sculpteur de le coucher garrotté sur son lit, pour calmer son délire.

— Va te faire voir ailleurs ? cria gaîment Pandion. Je te tordrai en spirale, comme une corne d’antilope blanche.

Cavi ne l’avait jamais vu aussi badin. Il s’en réjouissait, ayant remarqué depuis longtemps la dépression du jeune homme. Il lui envoya une légère bourrade en ronchonnant, et le Grec, soudain résigné, déclara qu’il avait une faim de loup. Pendant le souper, il tenta d’expliquer à l’Étrusque sa grande découverte. À sa surprise, Cavi s’y intéressa vivement et l’assaillit de questions, désireux de bien comprendre les difficultés qu’éprouvait l’artiste à reproduire les formes vivantes.

Les deux amis prolongèrent leur entretien jusqu’à une heure avancée de la nuit.

Soudain, quelque chose masqua la clarté des étoiles, qui pénétrait par l’entrée de la hutte, et la voix de Kidogo les fit tressaillir de joie. Le Noir, revenu à l’improviste, avait tenu à revoir tout de suite ses camarades. Interrogé sur le succès de la chasse, il répondit évasivement, se prétendit las et promit de montrer ses trophées demain. Cavi et Pandion lui racontèrent la mort de Takel et l’expédition organisée par l’Étrusque en vue de se procurer du bois noir. Kidogo entra en fureur, cria que c’était faire outrage à son hospitalité et traita même Cavi de vieux chacal. Finalement il se tut, sa colère étouffée par la douleur d’avoir perdu un camarade. Alors, les deux autres lui confièrent leurs alarmes au sujet de la paye que réclameraient les fils du vent, et lui demandèrent conseil. Le Noir les écouta avec une parfaite indifférence et partit sans répondre.

Les deux amis, découragés, attribuèrent cette conduite bizarre au chagrin causé par la mort du Libyen. Ils se retournèrent longuement sur leurs couches, dans une méditation silencieuse.

Kidogo reparut tard dans la matinée, sa bonne figure empreinte de malice. Il avait amené tous les Libyens et une foule de jeunes indigènes. Ceux-ci clignaient de l’œil aux étrangers perplexes, riaient aux éclats, se parlaient à l’oreille, échangeaient des bribes de phrases dans leur dialecte. Ils faisaient allusion à la sorcellerie propre à leur tribu et certifiaient que Kidogo savait transformer de vulgaires bâtons en ébène et en ivoire, et le sable de rivière en or. Les étrangers entendirent encore ces balivernes sur le chemin de la maison de leur ami noir. Kidogo les conduisit vers une petite remise qui différait des habitations par ses dimensions réduites et par la présence d’une porte calée d’une grosse pierre. Lorsque Kidogo eut écarté la pierre avec l’aide de plusieurs hommes, les jeunes se rangèrent de part et d’autre de l’entrée grande ouverte. Kidogo entra en se courbant et fit signe à ses compagnons de le suivre. Cavi, Pandion et les Libyens, qui n’y comprenaient toujours rien, se tenaient dans la pénombre sans proférer un mot, jusqu’à ce que leurs yeux se fussent accoutumés à la faible lueur issue d’une fente annulaire, entre la retombée de la toiture conique et le bord supérieur du mur en pisé. Ils aperçurent alors de grosses bûches noires, un amas de défenses d’éléphants et cinq hautes corbeilles remplies de noix miraculeuses. Kidogo dit d’une voix forte, en dévisageant ses camarades :

— Tout cela est à vous ? C’est mon peuple qui l’a recueilli pour favoriser votre voyage ? À ce prix, les fils du vent devraient embarquer deux dizaines d’hommes au lieu d’une …

— Ton peuple nous offre ces richesses … pourquoi ? ? s’écria Cavi bouleversé.

— Parce que vous êtes loyaux et courageux, parce que vous avez accompli tant d’exploits, que vous êtes mes amis et m’avez aidé à retourner auprès des miens, énuméra Kidogo en s’efforçant de paraître impassible. Mais attendez, ce n’est pas tout ?

Il fit un pas de côté, glissa la main entre deux corbeilles et sortit un sachet en cuir, de la grosseur d’une tête humaine.

— Tiens ? Kidogo présenta le sachet à Cavi.

L’Étrusque qui avait tendu sa main ouverte, ploya sous la pesanteur inopinée et faillit laisser tomber le sac. Le Noir s’esclaffa et trépigna de joie. Les rires bruyants de la jeunesse lui répondaient du dehors.

— De l’or ? s’écria Cavi en étrusque, mais le Noir comprit.

— Tu le demandes, sage et vieux guerrier, plaisantait Kidogo, comme si tu ne savais pas qu’une seule chose au monde a ce poids ?

— Oui, de l’or, répéta-t-il.

— Où en as-tu trouvé tant ? intervint Pandion qui palpait le sac bourré.

— Au lieu de chasser, nous sommes allés sur le plateau aurifère. Nous y avons fouillé et lavé le sable pendant huit jours … Et Kidogo conclut après une pause : Les fils du vent ne vous reconduiront pas jusqu’au pays. Là-bas, sur votre mer, vos chemins bifurqueront et chacun pourra rentrer chez soi. Partagez l’or et cachez-le bien, de façon à ce que les navigateurs ne puissent le voir.

— Qui t’a accompagné dans cette « chasse » ? questionna rapidement l’Étrusque.

— Eux tous. Le Noir, montra les jeunes gens massés à la porte.

Les voyageurs, émus aux larmes, se jetèrent avec des paroles de gratitude vers les indigènes qui piétinaient sur place, confus, et disparaissaient un par un derrière la hutte.

Les camarades sortirent de la remise et calèrent de nouveau la porte avec la pierre. Kidogo était devenu silencieux, sa joie était tombée. Pandion l’attira, mais il se dégagea de son étreinte, posa ses mains sur les épaules du Grec et le regarda longuement dans ses yeux d’or.

— Comment ferai-je pour te quitter, Kidogo ? s’exclama Pandion.

Les doigts du Noir lui pressèrent les épaules.

— Le dieu de la foudre, articula Kidogo d’une voix étranglée, m’est témoin que je donnerais tout l’or du plateau et tout ce que je possède, jusqu’à la dernière lance, pour que tu consentes à demeurer avec moi … Le visage décomposé, il mit les mains sur ses yeux. Mais je n’ose même pas te le proposer … Sa voix tremblait, entrecoupée. J’ai appris en captivité ce que c’est que le sol natal … Tu ne peux rester, je le comprends … aussi, tu vois, je fais de mon mieux pour faciliter ton départ … Lâchant subitement Pandion, il s’enfuit dans sa case.

Le jeune Grec le suivit d’un regard voilé de larmes. Derrière son dos, l’Étrusque poussa un soupir douloureux.

— Le jour viendra où nous nous séparerons à notre tour, dit-il tout bas, d’une voix morne.

— Nos pays ne sont pas si éloignés et les vaisseaux vont souvent de l’un à l’autre, répliqua Pandion. Quant à Kidogo … il restera ici, aux confins de l’Œcumène …

L’Étrusque ne répondit rien.

Rassuré sur l’avenir, Pandion se consacra entièrement à son œuvre. Il se dépêchait, inspiré et stimulé par la grandeur de l’amitié acquise dans la lutte pour la liberté. Déjà, il se représentait le camée dans ses moindres détails.

Trois hommes se tiendraient embrassés au bord de la mer qu’ils avaient tant voulu atteindre et qui les ramènerait chez eux.

Pandion voulait représenter, sur la grande facette plate de la pierre, les trois amis : Kidogo, Cavi et lui-même, dans l’étincellement diaphane de l’horizon maritime, incarné à la perfection par ce cristal glauque.

Le jeune sculpteur dessina plusieurs esquisses sur des plaquettes d’ivoire que les femmes indigènes employaient à préparer des onguents. Sa découverte le contraignait à toujours avoir sous les yeux des corps vivants, mais ce n’était point un obstacle. L’Étrusque ne le quittait jamais et Kidogo, sentant l’arrivée prochaine des vaisseaux, avait abandonné ses affaires pour leur tenir compagnie.

Pandion les faisait souvent poser devant lui, les bras passés autour des épaules, et ils obéissaient en riant.

Les trois amis causaient volontiers, en se confiant leurs pensées intimes, leurs inquiétudes, leurs projets, tandis que la perspective de la séparation inévitable leur ulcérait le cœur.

Pandion ne perdait pas son temps et, tout en devisant, continuait à travailler la pierre résistante. Il se taisait parfois pour détailler d’un regard perçant les traits de ses amis.

Les trois figures masculines devenaient de plus en plus expressives. Au centre, on reconnaissait le grand Kidogo ; à sa droite, légèrement tourné vers le bord lisse de la facette, se tenait Pandion, et à sa gauche l’Étrusque, tous deux armés de lances. Cavi et Kidogo se disaient très ressemblants, mais affirmaient que le sculpteur avait mal réussi sa propre image. Il répondait en souriant que cela n’avait pas d’importance.

Les effigies de ses amis, si petites qu’elles fussent, étaient palpitantes de vie et dénotaient une véritable maîtrise dans l’exécution des moindres détails. Les attitudes étaient puissantes, à la fois énergiques et modérées. Pandion avait su rendre par le geste de Kidogo, entourant de ses bras les épaules de ses compagnons, la protection et la tendresse fraternelle. Cavi et Pandion inclinaient la tête d’un air attentif, presque menaçant, avec la vigilance persévérante de guerriers prêts à parer une attaque éventuelle. C’est précisément cette impression de vigueur et de fermeté admirables que donnait tout le groupe ; Pandion s’appliquait à évoquer par son œuvre les meilleures qualités des hommes devenus ses amis les plus chers, sur la route de l’esclavage au pays natal. Il avait conscience d’être enfin parvenu à créer un chef-d’œuvre. Kidogo et Cavi ne songeaient plus à le plaisanter. Le souffle en suspens, ils surveillaient durant des heures le mouvement du ciseau magique et se pénétraient de respect pour le talent du sculpteur. Leur jeune ami, audacieux, gai, parfois même puéril, qui les amusait par son extase devant les femmes, s’était révélé un grand artiste ? Cela les réjouissait et les surprenait tout à la fois.

Quant à Pandion, il mettait toute son amitié dans son élan créateur. L’idée initiale de sculpter Thessa ne le séduisait plus. Thessa, Irouma et Nyora, qui appartenaient à différentes races, étaient sœurs par la beauté … L’étaient-elles pour le reste ? Pandion l’ignorait. Thessa aurait-elle pu s’attacher à Nyora comme lui à Kidogo ? L’amitié de Pandion, de Kidogo et de Cavi, la camaraderie qui les unissait aux autres anciens esclaves dont il ne restait plus qu’un petit nombre avec eux, recelait la fraternité de pensées et d’aspirations, cimentée par la fidélité et la vaillance. Oui, ils étaient vraiment frères, bien que l’un eût été enfanté par une mère aussi noire que lui-même, ici, sous les arbres bizarres du Sud, le second eût reposé dans un berceau à l’intérieur d’une chaumière ébranlée par les furieuses tempêtes hivernales, tandis que le troisième combattait déjà les sauvages nomades des steppes lointaines, au bord d’une mer sombre … Leurs cœurs, éprouvés plus d’une fois dans les malheurs communs, étaient unis à jamais ; qu’importaient les différences d’origine, de race et de religion ?

Les jours fuyaient rapidement. Pandion se ressaisit soudain : près d’un mois et demi s’étaient écoulés, le délai de l’arrivée des vaisseaux était passé. L’anxiété se mêlait dans son âme à une sensation de soulagement : il était inquiet à l’idée que les fils du vent pouvaient ne pas venir du tout, et se félicitait de voir ajournée la séparation fatale d’avec Kidogo. Dans son angoisse, il abandonnait parfois son travail, qui était du reste presque achevé. Le Grec se rendait de nouveau sur le rivage, mais il tâchait d’abréger ces promenades, pour ne pas trop s’isoler de ses amis.

Un jour, Pandion s’apprêtait à prendre son bain de mer habituel. Il avait invité ses amis à l’accompagner, mais ceux-ci étaient engagés dans une vive discussion sur la manière de préparer les feuilles à chiquer. On entendit au loin un brouhaha, les cris et les clameurs enthousiastes dont les congénères impétueux de Kidogo accueillaient tout événement. Kidogo bondit, le visage envahi d’une pâleur cendrée qui lui avait même décoloré la poitrine. Il courut vers sa case en vacillant et cria par-dessus l’épaule à ses amis alarmés :

— Ce sont sûrement les fils du vent ?

Le sang monta à la tête de l’Étrusque et du Grec qui couraient aussi vers la mer par un raccourci connu de Pandion. Ils s’arrêtèrent au sommet d’une colline.

— Mais oui, ce sont les fils du vent ? cria Cavi.

L’ombre violette de la haute montagne s’étalait sur la grève et recouvrait les flots, ternissant leur éclat et leur prêtant la nuance obscure de la forêt vierge. Des vaisseaux noirs, pareils à ceux de l’Hellade, la proue cambrée en cou de cygne, avaient déjà été halés sur le sable grisâtre. Il y en avait cinq. Avec leurs mâts baissés, ils ressemblaient à de grands canards endormis sur la plage.

Devant eux, allaient et venaient des guerriers barbus en manteaux d’étoffe grossière, qui portaient des boucliers ronds, bardés de cuivre étincelant, et balançaient à bout de bras des haches à longs manches. Les capitaines, les marchands et tous les membres de l’équipage qui n’étaient pas de garde, devaient déjà être au bourg. Les deux amis retournèrent sur leurs pas.

Kidogo les attendait impatiemment au seuil de la hutte.

— Les fils du vent sont auprès de nos chefs, annonça-t-il. J’ai demandé à mon oncle de parler au grand chef qui se chargera lui-même des négociations à votre sujet. Ce sera plus sûr. Les fils du vent n’ayant aucun intérêt à se brouiller avec lui, ils vous amèneront à bon port, sains et saufs … Le Noir tordit ses lèvres dans un sourire sans gaîté.

Des centaines de personnes s’étaient rassemblées sur le rivage pour assister au départ des vaisseaux. Les fils du vent se dépêchaient, car le soleil déclinait et ils tenaient absolument à démarrer aujourd’hui. Les navires chargés oscillaient lentement au bord des récifs. Parmi la cargaison, se trouvait le don des indigènes, qui devait payer le voyage. Pour atteindre les embarcations, il fallait suivre un bas-fond, dans l’eau jusqu’à la poitrine. Les capitaines s’attardaient sur la côte, exhortant les Noirs à leur livrer davantage de marchandises l’année prochaine et promettant d’être ponctuels.

Cavi, debout à côté de Kidogo, tenait d’une main le crâne du terrible guichou, enveloppé dans la peau de la bête. Lui et Pandion avaient reçu, en souvenir de leur ami noir, deux coutelas de jet. Cet engin de guerre, inventé par le peuple de Tengréla, avait l’aspect d’une large plaque de bronze à cinq branches, dont quatre recourbées en croissant et acérées ; la cinquième, en forme de doigt, était plantée dans un manche en corne. Lancé d’une main experte, il tournait en sifflant et tuait raide la victime à vingt coudées de distance.

Le cœur lourd, Pandion examinait ses nouveaux hôtes et compagnons de voyage. Leurs figures tannées étaient couleur de brique foncée, des barbes incultes se hérissaient autour de leurs joues ; leur démarche pesante et déhanchée, les plis rudes des lèvres et du front n’avaient rien de la bonhomie propre aux congénères de Kidogo. Néanmoins, Pandion leur faisait confiance, peut-être parce qu’ils étaient comme lui dévoués à la mer et vivaient avec elle en bonne entente. Ou peut-être à cause de leur langage, où Pandion et Cavi rencontraient des mots familiers …

Les fils du vent avaient consenti volontiers à embarquer les anciens esclaves, aux conditions proposées par le chef indigène. Iorouméfa, l’oncle de Kidogo, avait même réussi à garder au profit des affranchis six défenses d’éléphants et deux corbeilles de noix médicinales. Les marins séparèrent les passagers contre leur gré : six Libyens durent monter sur l’un des navires, Cavi, Pandion et trois Libyens sur un autre.

Le port d’attache des fils du vent se trouvait à proximité de la Porte des Brumes, à une énorme distance de la patrie de Kidogo : deux grands mois de traversée par le temps le plus favorable. Cavi et Pandion en étaient décontenancés : ils n’avaient pas imaginé que la route fût si longue et voyaient que ces hommes avaient autant de mérites à braver la mer que les maîtres d’éléphants à combattre la savane africaine. Du port des fils du vent au pays de Pandion, il y avait presque toute la Grande Verte à franchir, mais cette distance était deux fois et demie plus courte que la première. Les marins tranquillisaient Pandion et Cavi, leur certifiant que des vaisseaux phéniciens venaient souvent chez eux de Tyr, de Crète, de Chypre et du grand golfe de Libye[109].

Mais à l’heure actuelle, sur la côte, Pandion n’y songeait pas. Éperdu, il fixait la mer, comme s’il voulait mesurer l’immense route à parcourir, puis se tournait vers Kidogo. Le commandant de la flotte, qui portait un cercle d’or forgé sur ses cheveux crépus, lança d’une voix forte l’ordre l’embarquer.

Kidogo saisit les mains de ses amis, sans cacher ses larmes.

— Adieu, pour toujours, Pandion, et toi, Cavi ? murmura-t-il. Là-bas, dans votre pays lointain, ressouvenez-vous de Kidogo, votre fidèle compagnon qui vous aime ? N’oubliez pas notre esclavage au Kemit, où l’amitié seule nous soutenait, l’insurrection, la fuite, la grande marche vers la mer … Je serai avec vous en pensée. Vous me quittez à jamais, vous qui m’êtes plus chers que la vie ? La voix de Kidogo était devenue plus ferme. Je veux croire que les hommes apprendront un jour à ne pas craindre les espaces du monde. Les mers les relieront … Mais moi, je ne vous reverrai plus … Grande est ma peine … Le corps athlétique du Noir fut secoué de sanglots.

Les mains des trois amis se joignirent dans une dernière étreinte. Les fils du vent criaient du navire …

Pandion lâcha prise, Cavi s’éloigna. Ils pénétrèrent dans l’eau tiède et s’en furent vite vers les vaisseaux, en glissant sur les pierres du fond.

Le jeune Grec remontait sur un pont de bâtiment pour la première fois depuis des années ; une réminiscence de voyages heureux le caressa comme un souffle de brise. Mais le passé, à peine entrevu, s’effaça de nouveau. Toutes ses pensées allaient à la haute silhouette noire, isolée de la foule, juste au bord de l’eau. Les rames s’abattirent dans un rejaillissement et poussèrent à coups rythmés le navire au-delà des récifs. Ensuite les marins hissèrent la grande voile et le vent la gonfla.

Les hommes attroupés sur la grève se rapetissaient à vue d’œil ; Kidogo n’était plus qu’un point noir. Le crépuscule masqua le rivage ; seule, la chaîne de montagnes s’érigeait, sinistre, derrière la poupe … Cavi essuyait de grosses larmes à la dérobée. Une chauve-souris géante, venue de la côte que longeaient les vaisseaux, frôla de son aile le visage de Pandion. Ce contact soyeux lui fit l’effet d’un salut suprême du pays qu’il avait quitté. C’était dur de se séparer de l’ami fidèle, de cette contrée où il avait tant souffert et laissé une partie de son cœur. Le jeune homme sentait que dans sa patrie, aux heures de tristesse et de lassitude, l’Afrique lui paraîtrait toujours belle et séduisante, parce qu’il l’avait perdue à jamais … comme Irouma. Rejetant tout ce qui lui était devenu familier, Pandion se tourna en direction de l’Hellade et frémit d’inquiétude. Qu’est-ce que le sort lui réservait là-bas, après une si longue absence ? Comment vivrait-il avec les siens à son retour ? Qui trouverait-il ? Thessa … Etait-elle en vie, l’aimait-elle toujours, ou bien …

Les navires tanguaient d’un mouvement monotone le cap à l’Ouest. Ils ne tourneraient vers le Nord qu’au bout d’un mois, avaient dit les fils du vent. L’haleine puissante de l’océan agitait les cheveux de Pandion. Alentour, les marins taciturnes allaient et venaient sans hâte. Ces descendants des navigateurs crétois lui semblaient plus étrangers que les Noirs de l’Afrique. Il serra dans sa main le cachet pendu à son cou et renfermant la pierre qui gardait l’image de Kidogo ; puis il alla rejoindre dans un coin du vaisseau ses camarades dépaysés …

Le disque orange de la lune se leva derrière les monts. Dans sa clarté, l’océan — le Grand Arc qui ceignait toutes les terres du monde — semblait creusé de cavités sombres que les vagues mouvantes dominaient de leurs sommets clairs. Les petits navires avançaient, intrépides, tantôt dressant la proue vers le ciel étoilé, dans un éparpillement d’embruns argentés, tantôt dévalant la pente d’un gouffre obscur qui grondait sourdement. Pandion y voyait un symbole de sa propre vie. En avant, dans le lointain, les crêtes brillantes des lames se confondaient en une seule route de lumière, les astres descendaient et oscillaient sur les vagues, comme jadis, près des rivages de son pays. L’océan accueillait les hommes courageux et les emportait sur son immense dos, vers le sol natal …

— As-tu vu, Eupalinos, le camée couleur d’eau de mer, le chef-d’œuvre de l’Œniadée … ou pour mieux dire, de toute l’Hellade ?

Eupalinos mit du temps à répondre. Il prêtait l’oreille au hennissement sonore de son coursier favori, tenu en bride par un esclave robuste, et se drapa dans son manteau de laine fine. À l’ombre de l’auvent, la brise printanière était glaciale, bien que les flancs gris des montagnes rocheuses fussent déjà couverts d’arbres en fleurs. En bas, les bosquets d’amandiers s’étalaient en nuages rose pâle ; plus haut, des taches carminées, presque violettes, indiquaient des halliers. Le vent froid, venu des monts, dégageait un parfum d’amandes et annonçait aux vallées le renouveau. Eupalinos huma l’air vif, tambourina contre une colonne du portique en bois et dit lentement :

— Il paraît que son auteur est le fils adoptif d’Agénor, un jeune homme qui a si longtemps couru le monde … On l’avait cru mort, mais il est revenu depuis peu, d’un pays très lointain.

— Et la fille d’Agénor, la belle Thessa … En as-tu entendu parler ?

— Pendant six ans, elle a refusé de se marier, comptant sur le retour de son bien-aimé. Et son père, le sculpteur, l’a laissée faire.

— Bien plus, il a lui-même attendu son fils adoptif.

— Et pour une fois, l’attente n’a pas été vaine ? Il n’était pas mort, en effet, il a épousé Thessa et c’est aujourd’hui un grand artiste. Je regrette que tu n’aies pas vu le camée : toi qui est un fin connaisseur, tu l’aurais apprécié ?

— Je vais me rendre auprès d’Agénor, suivant ton conseil. Il habite au cap d’Achéloos, ce n’est qu’à une vingtaine de stades d’ici …

— Trop tard, Eupalinos ? L’auteur du camée l’a donné — songe un peu ? — à son ami, un vagabond étrusque qu’il avait amené malade dans la maison d’Agénor. Après l’avoir guéri, il lui a offert à son départ cette œuvre qui aurait fait la gloire de l’Œniadée. Quant à l’Étrusque, il l’a gratifié d’une peau de bête hideuse, inouïe, effroyable …

— Il est revenu aussi pauvre qu’il était parti. N’aurait-il rien appris durant ses voyages, lui qui fait des cadeaux précieux à n’importe qui ?

— Il nous est difficile de comprendre un homme resté si longtemps à l’étranger. Mais je regrette que le camée ne soit plus chez nous ?

Les Éditions en Langues Étrangères vous seraient très reconnaissantes de bien vouloir leur communiquer votre opinion sur le contenu de ce livre, sa traduction et sa présentation, ainsi que toute suggestion que vous voudriez formuler.

Écrire à l’adresse :

21 Zoubovski boulevard,

Moscou, U.R.S.S.

Imprimé en Union Soviétique 

1

 Сделать закладку на этом месте книги

Béryl,  minéral du groupe des silicates d’aluminium. Dureté 7,5 à 8. Les variétés transparentes et colorées en vert vif s’appellent émeraudes et sont des pierres précieuses. Les variétés glauques se nomment aigues-marines, les roses — vorobiévites.

2

 Сделать закладку на этом месте книги

Machairodus,  espèce éteinte de gros félidés qui vivaient à la fin du tertiaire et dans le quaternaire ( d’il y a 6 millions à 300 mille ans ). Ils se distinguaient par leurs canines supérieures très développées ( jusqu’à 30 cm de long ) et par la faculté conséquente d’ouvrir largement la gueule. Ils faisaient sans doute la chasse aux plus grands herbivores.

3

 Сделать закладку на этом месте книги

Œcumène,  terre habitée, que les Grecs anciens croyaient ceinte de régions désertiques, environnées à leur tour par l’océan.

4

 Сделать закладку на этом месте книги

Œniadée,  région méridionale de l’Acarnanie, située à l’extrémité sud-ouest de la Grèce du Nord. Il s’agit de l’Hellade avant son unification et son essor.

5

 Сделать закладку на этом месте книги

Hypérion,  puis Phébus, dieu du Soleil.

6

 Сделать закладку на этом месте книги

Aèdes,  poètes chanteurs grecs de l’époque primitive, appelés plus tard rhapsodes.

7

 Сделать закладку на этом месте книги

Char de la Nuit,  nom antique du Chariot ou Grande Ourse.

8

 Сделать закладку на этом месте книги

Phratrie,  union de plusieurs lignées et subdivision de la tribu, aux temps anciens.

9

 
убрать рекламу






okie('592284','386593152'); return false;>Сделать закладку на этом месте книги

Elide,  région dans le nord-ouest du Péloponnèse.

10

 Сделать закладку на этом месте книги

Chiton,  longue tunique sans manches, en tissu fin, qui servait aux femmes de robe d’intérieur.

11

 Сделать закладку на этом месте книги

Himation,  pièce d’étoffe rectangulaire que les Grecques portaient sur l’épaule et dont elles ramenaient un pan sur la tête, par mauvais temps.

12

 Сделать закладку на этом месте книги

Il s’agit de la partie orientale de la Grèce, où prospérait à l’époque préhellénique, dans la seconde moitié du Ile millénaire ( 1600 à 2000 ans ) avant notre ère, la civilisation mycénienne, qui avait succédé à la civilisation crétoise. Celle-ci, appelée aussi égéenne, est une civilisation encore mal connue du bassin méditerranéen ( elle date, en moyenne, du Ile millénaire avant notre ère ).

13

 Сделать закладку на этом месте книги

Mycènes, Tirynthe, Orchomène,  centres de civilisation mycénienne.

14

 Сделать закладку на этом месте книги

Stade,  unité de mesure équivalant à environ 180 m.

15

 Сделать закладку на этом месте книги

Cnossos,  centre culturel de l’époque crétoise ou égéenne.

16

 Сделать закладку на этом месте книги

Geste de prière en usage dans l’Hellade.

17

 Сделать закладку на этом месте книги

Aiguptos,  nom grec de l’Égypte ancienne, dérivé de l’égyptien Hatkaptah ( château du double de Ptah ), autre nom du Mur Blanc ( Memphis ).

18

 Сделать закладку на этом месте книги

Téménos,  apanage d’un grand chef.

19

 Сделать закладку на этом месте книги

L’assassin encourait la vengeance des parents de la victime, à moins qu’il ne réussît à se racheter en payant une amende.

20

 Сделать закладку на этом месте книги

Cnossos,  centre culturel de l’époque crétoise ou égéenne.

21

 Сделать закладку на этом месте книги

Région orientale de la Grèce.

22

 Сделать закладку на этом месте книги

Carie,  pays de la côte occidentale de l’Asie Mineure.

23

 Сделать закладку на этом месте книги

Dans l’Hellade, on mesurait son ombre pour connaître l’heure.

24

 Сделать закладку на этом месте книги

La « cité d’ardoise » dont on ignore le vrai nom.

25

 Сделать закладку на этом месте книги

Le détroit de Gibraltar.

26

 Сделать закладку на этом месте книги

L’océan Atlantique.

27

 Сделать закладку на этом месте книги

Les vaisseaux des anciens avaient deux gouvernails, un de chaque côté de la poupe.

28

 Сделать закладку на этом месте книги

Étrusque.

29

 Сделать закладку на этом месте книги

Kefti  ou Keftiou  signifie en égyptien « en arrière » ; c’était le nom de la Crète et de ses habitants.

30

 Сделать закладку на этом месте книги

Nordiques.

31

 Сделать закладку на этом месте книги

Le pschent,  couronne du Pharaon, composée de deux tiares, l’une blanche, l’autre rouge, symbolisait son pouvoir sur le « double pays » : la Haute-et la Basse Égypte.

32

 Сделать закладку на этом месте книги

On entourait d’un ovale ( le « cartouche » royal ) les hiéroglyphes qui constituaient le nom du Pharaon.

33

 Сделать закладку на этом месте книги

Le Sagittaire,  dont le coucher hâtif présageait la fin des tempêtes hivernales.

34

 Сделать закладку на этом месте книги

Akaouash,  appellation collective des peuples de la mer Egée.

35

 Сделать закладку на этом месте книги

Temple de Karnak, près de Louksor.

36

 Сделать закладку на этом месте книги

Hatshepsout,  reine de la XVIIIe dynastie ( 1500–1457 avant notre ère ).

37

 Сделать закладку на этом месте книги

Célèbre temple funéraire de Hatshepsout à Deir el-Bahri.

38

 Сделать закладку на этом месте книги

Temple de Mentouhotep, Pharaon du Moyen empire ( Mentouhotep IV, de la XIe dynastie, vers 2050 avant notre ère ).

39

 Сделать закладку на этом месте книги

On démolissait de préférence les temples du Moyen empire ( 2160–1580 avant notre ère ) qui abondaient en pierres soigneusement taillées.

40

 Сделать закладку на этом месте книги

Ancien empire :  de la IIIe à la VIIIe dynastie ( 2980–2445 avant notre ère ).

41

 Сделать закладку на этом месте книги

Nouvel empire :  XVIIIe, XIXe et XXe dynasties ( 1580–1205 avant notre ère ).

42

 Сделать закладку на этом месте книги

Akhetaton  ( aujourd’hui Tell el-Amarna ), capitale du Pharaon Akhnaton.

43

 Сделать закладку на этом месте книги

Akhnaton  ( Aménophis IV, 1375–1358 avant notre ère ) qui tenta d’introduire en Égypte une religion nouvelle comportant un dieu unique, le disque solaire Aton.

44

 Сделать закладку на этом месте книги

Reflet immatériel du corps, selon les croyances égyptiennes.

45

 Сделать закладку на этом месте книги

L’âme.

46

 Сделать закладку на этом месте книги

Bronze noir,  alliage très résistant du cuivre avec un métal rare. Les métallurgistes de l’Antiquité obtenaient des alliages extrêmement durs en ajoutant au bronze du zinc, du cadmium et d’autres métaux.

47

 Сделать закладку на этом месте книги

Émeutiers.

48

 Сделать закладку на этом месте книги

Porte du Sud,  villes d’Abou et de Souânit ( récemment Syène et Assouan ).

49

 Сделать закладку на этом месте книги

Herkhouf,  monarque d’Éléphantine qui voyagea au cœur de l’Afrique sous la Vie dynastie ( 2625–2475 avant notre ère ).

50

 Сделать закладку на этом месте книги

Nom d’apparat de Thoutmosis III, conquérant et remarquable homme d’État ( 1501–1447 avant notre ère ).

51

 Сделать закладку на этом месте книги

Bête de Seth  ( okapi ), animal d’origine très ancienne, voisin des girafes. Ne s’est conservé de nos jours que dans les forêts vierges du Congo ; habitait autrefois toute l’Afrique, notamment le delta du Nil. Les Égyptiens représentaient à son image leur terrible dieu Seth. Cochon de terre,  oryctérope mammifère de l’Afrique.

52

 Сделать закладку на этом месте книги

Ouasimarê Setpenrê,  nom d’apparat du grand conquérant Ramsès II ( 1229–1225 avant notre ère ).

53

 Сделать закладку на этом месте книги

Des lions apprivoisés participèrent aux batailles de Ramsès II contre les Hittites.

54

 Сделать закладку на этом месте книги

Soit ?

55

 Сделать закладку на этом месте книги

Nom donné en Égypte aux Noirs qui servaient dans l’armée et la police.

56

 Сделать закладку на этом месте книги

Koush,  région de la vallée du Nil et de la Nubie, limitée par la deuxième et la cinquième cataracte et comprenant les pays anciens de Iam et de Karaoï. La région d’Irtet  était située en aval de la deuxième cataracte ; celle de Ouaouat,  entre La Porte du Sud et Irtet.

57

 Сделать закладку на этом месте книги

Spéos de Ramsès II à Ibsamboul.

58

 Сделать закладку на этом месте книги

Senousret III,  le légendaire Sésostris ( 1887–1849 avant notre ère ), Pharaon de la XIIe dynastie ( 2000–1788 avant notre ère ), célèbre pour les vastes travaux de construction qu’il fit entreprendre.

59

 Сделать закладку на этом месте книги

L’Atbara.

60

 Сделать закладку на этом месте книги

Acacias  et mimosas  ombelliformes.

61

 Сделать закладку на этом месте книги

Le baobab,  arbre spécifique des savanes africaines.

62

 Сделать закладку на этом месте книги

L’ortix,  grande antilope que l’on apprivoisait dans l’Égypte ancienne.

63

 Сделать закладку на этом месте книги

Dans l’Antiquité le rhinocéros blanc était beaucoup plus répandu au nord du Soudan.

64

 Сделать закладку на этом месте книги

Le golfe de Guinée.

65

 Сделать закладку на этом месте книги

La latérite, roche granitique renfermant des concrétions ferrugineuses.

66

 Сделать закладку на этом месте книги

La sansevière, plante originale qui pousse dans les terrains à base de latérite.

67

 Сделать закладку на этом месте книги

Le lithocrâne de Waller , muni d’un long cou et qui se dresse sur ses pattes de derrière pour brouter les feuilles des arbres.

68

 Сделать закладку на этом месте книги

Plantes de la famille Cenchurus catarticus.

69

 Сделать закладку на этом месте книги

Buffles d’Afrique.

70

 Сделать закладку на этом месте книги

L’Euphorbe cactiforme,  de la famille des euphorbiacées ( plante caractéristique du désert africain ).

71

 Сделать закладку на этом месте книги

Le kola,  plante de la famille des sterculiacées dont les noix sont employées de nos jours dans le monde entier comme tonique.

72

 Сделать закладку на этом месте книги

Véleusine,  céréale d’Afrique dont les fruits ronds contiennent une quantité de petites graines noires.

73

 Сделать закладку на этом месте книги

Plante aromatique du Soudan, rappelant l’estragon.

74

 Сделать закладку на этом месте книги

Le tulipier du Gabon,  de la famille des bignoniacées.

75

 Сделать закладку на этом месте книги

L’herbe  à éléphants,  céréale atteignant 6 mètres de haut.

76

 Сделать закладку на этом месте книги

L’herbe  à éléphants,  céréale atteignant 6 mètres de haut.

77

 Сделать закладку на этом месте книги

L’ambatch,  jonc épais et très léger, qui mesure jusqu’à 7 mètres de haut.

78

 Сделать закладку на этом месте книги

Les flamants.

79

 Сделать закладку на этом месте книги

Le Bahr-el-Arab  et le Bahr-el-Ghazal,  dont les eaux étaient plus abondantes dans l’Antiquité.

80

 Сделать закладку на этом месте книги

Les palmiers Borassus acthiopica. 

81

 Сделать закладку на этом месте книги

Le Chari. 

82

 Сделать закладку на этом месте книги

L’Oubangui,  affluent principal du Congo.

83

 Сделать закладку на этом месте книги

Les lobélies. 

84

 Сделать закладку на этом месте книги

La phacochère. 

85

 Сделать закладку на этом месте книги

La cyathée  et la todée,  fougères arborescentes de 10 mètres.

86

 Сделать закладку на этом месте книги

Différentes essences : sidéroxyle, ficus, xanthoxyle, macaranga, polyscias, etc.

87

 Сделать закладку на этом месте книги

Le khaya,  dont le bois est plus tendre.

88

 Сделать закладку на этом месте книги

L’arbre à encens.

89

 Сделать закладку на этом месте книги

On rencontrait encore de ces herses au milieu du XIXe siècle sur le haut Nil, chez les Chillouks.

90

 Сделать закладку на этом месте книги

Les Grands lacs de l’Afrique orientale.

91

 Сделать закладку на этом месте книги

Le Kenia  et le Kilimandjaro,  deux des plus hauts sommets de l’Afrique, couverts de neiges éternelles et de glaciers.

92

 Сделать закладку на этом месте книги

Des villages pareils existent encore de nos jours sur les Grands lacs. Ils sont bâtis sur des radeaux.

93

 Сделать закладку на этом месте книги

Le Zambèze,  qui forme les célèbres chutes Victoria.

94

 Сделать закладку на этом месте книги

La savane du sud de l’Afrique, dont la flore particulière comprend surtout des plantes aux tons bleutés.


убрать рекламу






95

 Сделать закладку на этом месте книги

Arbres du sud de l’Afrique.

96

 Сделать закладку на этом месте книги

Divers aloès  et dragonniers  de la famille des linacées.

97

 Сделать закладку на этом месте книги

Les peuplades de type hottentot étaient jadis beaucoup plus répandues. On les suppose apparentées aux Égyptiens de l’Antiquité.

98

 Сделать закладку на этом месте книги

Le diamant.

99

 Сделать закладку на этом месте книги

Puissants sédiments de latérite de l’Afrique Occidentale.

100

 Сделать закладку на этом месте книги

Le corynanthe johimbe,  de la famille des rubiacées, à laquelle appartiennent aussi le quinquina et le caféier.

101

 Сделать закладку на этом месте книги

Le palmier à huile.

102

 Сделать закладку на этом месте книги

Les bananiers.

103

 Сделать закладку на этом месте книги

Feuilles de sterculiacées, de tabac et d’autres plantes qui renferment des excitants.

104

 Сделать закладку на этом месте книги

Le bois noir est fourni par différentes essences africaines, qui appartiennent principalement à la famille des ébénacées, ainsi que par la dalbergie, genre de papilionacées.

105

 Сделать закладку на этом месте книги

La plus grande des Cyclades, dans le sud de la mer Egée.

106

 Сделать закладку на этом месте книги

Le Grand  et le Petit Nuage,  deux gros amas d’étoiles et nébuleuses du ciel austral.

107

 Сделать закладку на этом месте книги

Le Sac à charbon, nébuleuse sombre du ciel austral.

108

 Сделать закладку на этом месте книги

Le combret. 

109

 Сделать закладку на этом месте книги

La Grande Syrie,  golfe de la Méditerranée à l’ouest de l’Égypte.


убрать рекламу












To main » Efremov Ivan » Aux confins de l'Oecumène.

Close